n'aspirait qu'à les rejoindre. Elle se plaignait d'avoir la fièvre et un
_bon_ rhumatisme, d'être «empaquetée de flanelles et fraîche comme une
momie dans ses bandelettes.» A l'en croire, elle fait à grand'peine en un
jour le voyage de son cabinet au salon, et l'une de ses jambes est auprès
de la cheminée du dit appartement que l'autre est encore dans la salle à
manger. Elle parle de s'acheter une de ces brouettes qui servent à
voiturer les culs-de-jatte. Mais, le mois suivant,--est-ce l'effet du
séjour de Paris ou du traitement de Jules Sandeau?--la guérison s'opère
comme par miracle. Elle mène la vie de l'étudiant enthousiaste et
exubérant, avide tout ensemble de travail et de plaisir.
A La Châtre, il va sans dire que cette existence, dont on exagérait les
singularités, faisait scandale. Madame Dudevant s'était mise au ban de la
société, et les cancans allaient leur train. «Ceux qui ne m'aiment guère,
écrivait-elle à Jules Boucoiran, disent que j'_aime_ Sandot (vous
comprenez la portée du mot); ceux qui ne m'aiment pas du tout disent, que
j'_aime_ Sandot et Fleury à la fois; ceux qui me détestent, que Duvernet
et vous, par dessus le marché, ne me font pas peur. Ainsi j'ai quatre
amants à la fois. Ce n'est pas trop quand on a comme moi les passions
vives.» A dire vrai, sur les quatre il fallait en éliminer trois et garder
le seul Jules Sandeau. Elle affirme lui avoir résisté pendant trois mois à
Paris; mais déjà l'intrigue avait pris naissance dans un petit bois, aux
environs de Nohant. La littérature les rapprocha. Ils collaborèrent et
cohabitèrent. «J'ai résolu, écrit-elle à Charles Duvernet le 19 janvier
1831, de l'associer à mes travaux ou de m'associer aux siens, comme vous
voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et
je lui prêterai mon aide, quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret
sur cette association littéraire.» Ce fut bientôt le secret de
Polichinelle, à La Châtre et à Paris; mais l'associée de Jules Sandeau
n'en avait cure. Elle ne se souciait que de l'opinion de ses amis et des
profits que pouvait rapporter ce labeur en commun. «Pour moi, dit-elle,
âme épaisse et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de
l'argent plus que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à
avoir de l'ordre. Or, ce dernier point est si difficile qu'il ne faut même
pas y songer.»
Jules Sandeau, qui prêtait ainsi à Aurore Dudevant la moitié de son nom et
de son appartement, était plus jeune qu'elle de sept ans--elle n'a jamais
aimé les hommes très mûrs--et ni l'un ni l'autre ne possédait de notoriété
dans le monde des lettres. Elle dut donc chercher des appuis pour aborder
une carrière, de tout temps, mais alors surtout, difficilement accessible
aux femmes. Sa pension de 3.000 francs ne pouvait lui suffire. «Vous savez,
mande-t-elle à Jules Boucoiran, que c'est peu pour moi qui aime à donner
et qui n'aime pas à compter. Je songe donc uniquement à augmenter mon
bien-être. Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai
point. Je n'attirerai l'envie et la haine de personne.» Le premier
littérateur avec qui elle entra en relations fut Henri de Latouche, un
compatriote, né en 1785 à La Châtre, qui s'exerça dans le journalisme, la
poésie, le roman et le théâtre. Il édita André Chénier et fonda le Figaro.
Elle s'adressa également à M. Doris-Dufresne, le député républicain; il la
mit en rapport avec son collègue à la Chambre, M. de Kératry, romancier à
ses heures, qui avait écrit le _Dernier des Beaumanoir_. L'_Histoire de ma
Vie_ raconte assez plaisamment la façon dont elle se présenta chez lui, à
huit heures du matin:
«M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée de
cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une jolie
chambre où je vis, couchée sous un couvre-pied de soie rose très galant,
une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié languissante sur ma
robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui ne crut pas devoir
m'inviter à m'asseoir. Je me passai de la permission et demandai à mon
nouveau patron, en me fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille
était malade. Je débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit,
d'un air tout gonflé d'orgueil armoricain, que c'était là madame de
Kératry, sa femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment;
mais elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en
vas.--Un instant, reprit le protecteur; M. Duris-Dufresne m'a dit que vous
vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet; mais
tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas écrire.--Si
c'est votre opinion, nous n'avons point à causer, repris-je. Ce n'était
pas la peine de nous éveiller si matin, madame de Kératry et moi, pour
entendre ce précepte.»
Le plus joli mot de tout l'entretien fut celui de l'escalier ou plutôt de
l'antichambre, alors que l'auteur du _Dernier des Beaumanoir_ parachevait
sa théorie sur l'infériorité intellectuelle de la femme. Il eut, au seuil
de l'appartement, un trait superbe, à la Napoléon: «Croyez-moi, ne faites
pas de livres, faites des enfants.» Il y a deux versions de la réponse de
George Sand. Voici la sienne: «Ma foi, monsieur, gardez le précepte pour
vous-même, si bon vous semble.» Henri de Latouche y apporta cette
variante: «Faites-en vous-même, si vous pouvez.»
Les lettres de George Sand, publiées par le vicomte de Spoëlberch de
Lovenjoul dans la _Véritable Histoire de Elle et Lui_, présentent d'autre
sorte ses premières relations avec Kératry. «Il m'a reçue, écrit-elle,
d'une manière paternelle, et j'ai bonne espérance maintenant.» De même
elle mande, le 12 février, à Jules Boucoiran: «Je vais chez Kératry le
matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous avions
pleuré en lisant le _Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il était plus
sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des salons. C'est
un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour vendre mon petit
roman. Je vais paraître dans la _Revue de Paris_.»
Entre temps, elle fait de la copie, à sept francs la colonne, pour le
_Figaro_, dirigé par Henri de Latouche. «C'est, dit-elle, le dernier des
métiers.» Et dans une lettre à l'avocat Duteil: «J'essaye de fourrer des
articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines infinies et
une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des difficultés
que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière. Eh bien, plus
j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer.» Elle est, en effet,
envahie par une passion violente, irrésistible, la passion d'écrire. A
ce prix, elle supporte mainte privation et tout d'abord de peiner chaque
jour au _Figaro_, de neuf heures du matin à cinq heures, en qualité de
manoeuvre, «ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur.» Puis elle ajoute:
«Le _journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer.»
Le soir, elle va assez fréquemment au théâtre; mais par esprit
d'économie--et en suivant, écrit-elle à Boucoiran, certain conseil que
vous m'avez donné--elle s'habille en homme. Ainsi elle évite de renouveler
sa garde-robe, et c'est en costume d'étudiant qu'elle occupe, avec Jules
Sandeau et d'autres amis, les loges qu'Henri de Latouche lui donne presque
tous les soirs. Le bruit en est arrivé jusqu'à sa mère, qui exprime son
étonnement de cette singularité. George Sand lui répond, pendant un de ses
séjours à Nohant, en feignant de prendre le change: «On vous a dit que je
portais culotte, on vous a bien trompée. En revanche, je ne veux point
qu'un mari porte mes jupes. Chacun son vêtement, chacun sa liberté.»
Parmi les relations littéraires que se créa George Sand à ses débuts, il
faut au premier rang placer Balzac. C'était la rencontre des deux
écrivains qui, dans le roman, allaient personnifier les tendances
contraires de l'idéalisme et du réalisme. Balzac n'avait pas encore
produit ses chefs-d'oeuvre, mais déjà il manifestait cette humeur inquiète
et fastueuse qui devait sans cesse courir à la poursuite de la fortune, de
découvertes merveilleuses et des fantaisies du luxe. L'_Histoire de ma
Vie_ raconte plaisamment qu'il avait aménagé son petit appartement de la
rue de Cassini en boudoirs de marquise, tendus de soie et de dentelle.
Bohême à sa façon, il éprouvait le besoin du superflu et se privait de
soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine de Chine. Au
surplus, il avait des bizarreries et des caprices d'enfant, dont George
Sand relate un spécimen très caractéristique:
«Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je crois
que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de champagne frappé,
il alla endosser une belle robe de chambre toute neuve, pour nous la
montrer avec une joie de petite fille, et voulut sortir ainsi costumé, un
bougeoir à la main, pour nous reconduire jusqu'à la grille du Luxembourg.
Il était tard, l'endroit désert, et je lui observais qu'il se ferait
assassiner en rentrant chez lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des
voleurs, ils me prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour
uu prince, et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il
nous accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de
vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas encore,
qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru fermement
avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à l'autre bout
de Paris, si nous l'avions laissé faire.»
Entre Balzac et George Sand il y avait antinomie de conception. Non
qu'elle eût une théorie préconçue lorsqu'elle commença à écrire; mais son
tour d'esprit devait la porter à idéaliser les sentiments de ses
personnages, alors que Balzac suivait une impulsion toute contraire et
qu'il a définie à merveille dans un entretien avec madame Sand: «Vous
cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel qu'il est.
Croyez-moi, nous avons raison tous deux.» Et, après avoir indiqué son
propre procédé qui consiste à grandir ses personnages dans leur laideur ou
leur bêtise, à donner à leurs difformités des proportions effrayantes ou
grotesques, il conclut en disant à sa rivale: «Idéalisez dans le joli et
dans le beau, c'est un ouvrage de femme.»
Certes le premier roman de George Sand ne laisse rien prévoir du
développement ultérieur de son génie. _Rose et Blanche, ou la Comédienne
et la Religieuse_, qu'elle composa en collaboration avec Jules Sandeau et
qui parut en février 1832 sous le pseudonyme commun de J. Sand, porte la
marque de cette gaminerie blagueuse qui était à la mode parmi les
néophytes du romantisme. C'est l'oeuvre d'un étudiant qui s'amuse et qui
écrit à la hâte sur un coin de table, être énigmatique au sexe indécis,
avec des cheveux tombant sur les épaules et une de ces longues redingotes
à la propriétaire, descendant jusqu'aux talons, dont Hippolyte Chatiron a
précisé la coupe: «Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça va à
tout un régiment.»
George Sand aussi travaillait sur commande, pour satisfaire au goût du
jour. Sans compter des articles et des fantaisies dans le _Figaro_, elle
publiait dans la _Revue de Paris_ une nouvelle, la _Prima Donna_, et, dans
la _Mode_ du 15 mars, la _Fille d'Albano_. Ce sont des bluettes.
Après deux séjours à Nohant au milieu et à la fin de 1831, elle revient à
Paris en avril 1832, amène Solange et s'installe quai Saint-Michel, au
cinquième étage d'une grande maison d'où elle a une vue superbe sur
Notre-Dame, Saint-Jacques la Boucherie et la Sainte-Chapelle. «J'avais,
écrit-elle, du ciel, de l'eau, de l'air, des hirondelles, de la verdure
sur les toits.» Disons plus exactement: trois petites pièces avec balcon
pour trois cents francs par an. Mais les étages étaient rudes à monter,
d'autant qu'il fallait porter Solange déjà très lourde. La portière
faisait le ménage pour quinze francs par mois; un gargotier du voisinage
apportait la nourriture, moyennant deux francs par jour. George Sand
savonnait, repassait son linge fin. Et elle était plus heureuse que dans
le bien-être matériel de Nohant. Elle avait emprunté quelque argent à
Henri de Latouche pour s'acheter des meubles, somme qui fut remboursée par
M. Dudevant. Dans cette existence étroite et presque misérable, elle
goûtait les joies de la liberté et celles de la tendresse. «Vivre,
mandait-elle à Charles Duvernet, que c'est doux! que c'est bon! malgré les
chagrins, les maris, l'ennui, les dettes, les parents, les cancans, malgré
les poignantes douleurs et les fastidieuses tracasseries. Vivre, c'est
enivrant! Aimer, être aimé, c'est le bonheur, c'est le ciel!» Ici George
Sand laisse transparaître l'enthousiasme de son premier amour vraiment
complet, autrement fougueux que les expansions d'antan avec Aurélien de
Sèze. Elle confesse, en sa correspondance, l'ardeur qui circule dans ses
veines, qui bouillonne dans son sein. Nous sommes sous le premier consulat,
celui de Jules Sandeau.
Il en résulta ce roman longuet, _Rose et Blanche_, où il est malaisé de
faire la part des deux collaborateurs. C'est un parallélisme assez factice
entre les destinées de Blanche la novice et de Rose la comédienne. La
lecture de ces cinq petits volumes laisse une impression monotone et
maussade. On se contente, à l'ordinaire, de parcourir le premier chapitre,
intitulé «la Diligence,» qui est un peu bien naturaliste. Jamais ce ton
faubourien ne se retrouvera dans l'oeuvre de George Sand. Il n'est même
pas possible de transcrire certains passages plus que lestes. Il faut se
borner à reproduire le portrait de la soeur Olympie, qui grimpe sur
l'impériale de la diligence et s'assied à côté d'un vieux dragon: «Le
militaire, c'était son élément. En avait-elle vu, des militaires, en
avait-elle vu! A Limoges, elle avait guéri de la gale le 35e d'infanterie
de ligne; à Lyon, tout le 12e de chasseurs lui avait passé par les mains
pour une colique contagieuse; aux frontières, pendant la campagne de
Russie, elle avait reçu des envois de blessés, des cargaisons de gelés,
des convois d'amputés. Elle avait exploré le hussard, cultivé le canonnier,
analysé le tambour-maître et monopolisé le cuirassier. Le voltigeur
l'avait bénie, le lancier l'avait adorée; et, dans une effusion de
reconnaissance, plus d'un l'avait embrassée, en dépit de ses grosses
verrues et de sa joue profondément sillonnée par la petite vérole; car
elle était si laide qu'elle pouvait se passer de pudeur... Après cinquante
ans d'une semblable existence, après une vie d'emplâtres, d'infections et
d'ordures, la soeur Olympie, rude et grossière comme la charité active,
n'avait plus de sexe: ce n'était ni un homme, ni une femme, ni un soldat,
ni une vierge; c'était la force, le dévouement, le courage incarné,
c'était le bienfait personnifié, la providence habillée d'une robe noire
et d'une guimpe blanche.» Aussi, quand le dragon lui offre une prise,
«Sensible! s'écrie-t-elle, en enfonçant ses longs doigts osseux dans la
tabatière et en portant à son nez une prise de tabac dont la moitié tomba
sur un rudiment de moustache grise qui couronnait sa lèvre supérieure.»
De même provenance gouailleuse est le récit des infortunes intimes d'un
_soprano_ masculin, ainsi que l'énumération des professions de M.
Robolanti, «homme universel, industriel encyclopédiste, voyageur européen,
physicien, organiste, chef d'orchestre, instructeur de chiens, de serins
et de lièvres, fabricant de thé suisse, d'eau de Cologne, de pommade,
d'onguent odontalgique, de faux râteliers et de semelles imperméables.»
Pour reconnaître la marque de George Sand, il faut s'arrêter à certains
épisodes: par exemple, au tome II, l'arrivée de l'archevêque qui rappelle
de tous points la visite du prélat à Nohant, au chevet de madame Dupin.
Dans _Rose et Blanche_ il a été croqué sur le vif: «Un homme court et gras,
à figure ronde et bourgeoise, taillé pour faire un épicier, un voltigeur
de la garde nationale ou un adjoint de village. Sa robe violette, costume
si noble et si beau sur un homme pâle et élancé, ressemblait sur lui au
premier fourreau d'un gros marmot; sa ceinture de moire était perdue sons
l'empiétement du ventre sur la poitrine, et sa croix d'or, cherchant en
vain sa place entre un cou qui n'existait pas et un estomac qui n'existait
plus, occupait tout l'espace intermédiaire entre le menton et l'ombilic.»
Quelques autres pages attestent encore la forme littéraire qui sera celle
de George Sand. Ainsi la description des Landes, au chapitre 5 du tome II,
mais surtout la peinture du couvent des Augustines, dirigé par madame de
Lancastre, et où d'innombrables détails proviennent du séjour d'Aurore à
la communauté des Anglaises. De l'intrigue même de _Rose et Blanche_ il
n'y a rien à retenir. Horace et Laorens sont deux jeunes hommes sans grand
relief. L'un aime la comédienne Rose, qui devient religieuse. L'autre,
après avoir commis envers Blanche, alors idiote, le pire méfait qui se
puisse imaginer, la retrouve le jour où elle va prononcer ses voeux, fait
scandale dans la chapelle, la contraint au mariage et la voit mourir au
sortir de la bénédiction nuptiale. Ce n'est ni du roman psychologique, ni
du roman feuilleton qui tienne la curiosité en haleine. Aussi bien George
Sand discernait-elle nettement les défauts de son oeuvre: «Je suis fort
aise, écrit-elle à sa mère le 22 février 1832, que mon livre vous amuse.
Je me rends de tout mon coeur à vos critiques. Si vous trouvez la soeur
Olympie trop troupière, c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai
beaucoup connue, et je vous assure que, malgré ses jurons, c'était la
meilleure et la plus digne des femmes... En somme, je vous ai dit que je
n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je
désapprouve: je ne les ai tolérées que pour satisfaire mon éditeur, qui
voulait quelque chose d'un peu _égrillard_. Vous pouvez répondre cela pour
me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise.
Je n'aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans
le livre que j'écris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes
collaborateurs que le nom, le mien n'étant pas destiné à entrer jamais
dans le commerce du bel esprit.» En effet, lorsqu'elle rompt avec Jules
Sandeau cette courte association intellectuelle, elle garde de lui une
partie de son nom pour en faire George Sand. Désormais elle a trouvé sa
voie, son style, sa doctrine sociale, sa conception romanesque. C'est
_Indiana_ qu'elle compose durant l'hiver de 1831-1832. _Valentine_ va
suivre, puis _Lélia_: toute une série d'oeuvres spontanées et hardies,
révélatrices d'un art nouveau et d'une pensée qui se libère.
CHAPITRE VII
LE ROMAN FÉMINISTE: _INDIANA_ ET _VALENTINE_
Si, dans un bagage aussi complexe que celui de George Sand, toute
classification n'est pas fatalement artificielle et étroite, il semble
qu'on puisse diviser ses romans en quatre périodes ou catégories: le roman
féministe, le roman socialiste, le roman champêtre, et, durant les
dernières années, le roman purement sentimental et romanesque. Sa première
manière est une revendication éclatante des droits de la femme. Dans la
douzième des _Lettres d'un Voyageur_, elle discute le reproche, qui lui
est adressé par Désiré Nisard, d'avoir voulu réhabiliter l'égoïsme des
sens, d'avoir fait la métaphysique de la matière et poursuivi un but
antisocial. Elle oppose une dénégation formelle: «Vous dites, monsieur,
que la haine du mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en
excepter quatre ou cinq, entre autres _Lélia_, que vous mettez au nombre
de mes plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas
qu'il en soit dit un mot... _Indiana_ ne m'a pas semblé non plus, lorsque
je l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans
ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien),
_l'amant (ce roi de mes livres)_, comme vous l'appelez spirituellement a
un pire rôle que le mari. _Le Secrétaire intime_ a pour sujet (si je ne me
trompe pas absolument sur mes intentions) les douceurs de la fidélité
conjugale. _André_ n'est ni _contre_ le mariage, ni _pour_ l'amour
adultère, _Simon_ se termine par l'hyménée, ni plus ni moins qu'un conte
de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans _Valentine_, dont le
dénoûment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité
intervient pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage,
d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre.» Mais la critique de Désiré
Nisard va plus loin et revêt un caractère de grief personnel: «Il serait
peut-être, écrivait-il, plus héroïque à qui n'a pas eu le bon lot, de ne
pas scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas privé une
question sociale.» Pour compléter cet argument _ad hominem_--ou plutôt _ad
feminam_--Nisard ajoute: «La ruine des maris, ou tout au moins leur
impopularité, tel a été le but des ouvrages de George Sand.» Voici sa
réplique: «Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel eût été l'objet de mon
ambition, si je me fusse senti la force d'être un _réformateur_.» A quoi
se bornait donc son dessein? A attaquer les abus, les ridicules, les
préjugés et les vices du temps. Si elle a incriminé les _lois sociales_,
elle n'y a apporté aucune arrière-pensée subversive: «Qui pouvait me
supposer l'intention de refaire les lois du pays?» Et, quand des
saint-simoniens, philanthropes consciencieux, à la recherche de la vérité,
lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des maris, «je leur ai
répondu naïvement, dit-elle, que c'était le _mariage_, de même qu'à la
place des prêtres, qui ont tant compromis la religion, je crois que c'est
la religion qu'il faut mettre.» Enfin, pour excuser ses défaillances et
justifier ses aspirations, elle se place sous l'invocation de la _justice_,
«éternel rêve des coeurs simples.»
_Indiana_ parut le 19 mai 1832. Dans l'_Histoire de ma Vie_, George Sand
affirme que ce roman, composé à Nohant, fut commencé sans projet et sans
espoir, voire même sans aucun plan, mais surtout sans aucune des visées
sociales que la critique affecta d'y découvrir. «On n'a pas manqué,
poursuit-elle, de dire qu'_Indiana_ était ma personne et mon histoire. Il
n'en est rien.» Admettons la véracité de cette déclaration. C'est à l'insu
de l'écrivain que sont venus sous sa plume, à la faveur de la fiction, les
souvenirs de ses tristesses conjugales. Les malheurs d'Indiana ressemblent
à ceux d'Aurore; il y a une parenté intellectuelle et morale, assez
fâcheuse d'ailleurs, entre le colonel Delmare, «vieille bravoure en
demi-solde,» et Casimir Dudevant, officier démissionnaire.
Aussi bien, pour découvrir l'idée maîtresse et directrice d'_Indiana_, il
ne suffit pas de suivre les péripéties du roman, il convient encore de
comparer les deux préfaces, celle de 1832 et celle de 1842. La première
est modeste et plaide presque les circonstances atténuantes pour les
audaces de l'ouvrage: «Si quelques pages de ce livre encouraient le grave
reproche de tendance vers des croyances nouvelles, si des juges rigides
trouvaient leur allure imprudente et dangereuse, il faudrait répondre à la
critique qu'elle fait beaucoup trop d'honneur à une oeuvre sans
importance... Le narrateur n'a point la prétention de cacher un
enseignement grave sous la forme d'un conte; il ne vient pas donner _son
coup de main_ à l'édifice qu'un douteux avenir nous prépare, _son coup de
pied_ à celui du passé qui s'écroule. Il sait trop que nous vivons dans un
temps de ruine morale, où la raison humaine a besoin de rideaux pour
atténuer le trop grand jour qui l'éblouit. S'il s'était senti assez docte
pour faire un livre vraiment utile, il aurait adouci la vérité, au lieu de
la présenter avec ses teintes crues et ses effets tranchants. Ce livre-là
eût fait l'office des lunettes bleues pour les yeux malades.»