de Guillery. Son mari lui annonça brusquement la nouvelle: «Il est mort.»
Immédiatement elle songea à son fils Maurice et tomba sur les genoux,
anéantie. Quand elle sut qu'il s'agissait de son beau-père, elle eut un
éclair de joie--«les entrailles maternelles sont féroces»--puis elle se
mit à pleurer, car elle aimait le vieux Dudevant. La veuve lui inspira
bientôt des sentiments tout autres. Sous des formes affables, c'était une
nature de glace, profondément égoïste. George Sand nous a tracé d'elle une
amusante silhouette: «Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat,
osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance, mais en
regardant ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds,
on sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de
tendresse. Elle était maladive et entretenait la maladie par un régime de
petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était vêtue en
hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir sa personne.
Elle prenait mille petites drogues.»
Au cours de l'été, M. et madame Dudevant retournèrent à Nohant, et durant
les cinq années suivantes Aurore ne devait guère s'en absenter. Sa santé,
chaque hiver, était très éprouvée par les rhumatismes qui l'obligeaient à
se couvrir de flanelle. «Je suis, mandait-elle à sa mère le 9 octobre 1826,
comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice. Je commence à m'en
trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me glaçait les os et me
rendait toute triste.» En réalité, elle souffre de la même maladie morale
que Saint-Preux et Julie, René, Werther, Obermann. Elle a des crises de
mélancolie causées par l'incompatibilité d'humeur--comme disent les gens
de basoche--et aggravées par l'inquiétude d'un tempérament littéraire.
Son unique consolation, c'est son fils Maurice, doué d'une santé robuste.
«Il est grand, écrit-elle, gros et frais comme une pomme. Il est très bon,
très pétulant, assez volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans
mémoire pour le chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère
sera sensible et aimant, mais que ses goûts seront inconstants; un fonds
d'heureuse insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout
assez promptement.»
En dépit de la tristesse et de la mauvaise santé, plusieurs des lettres
d'Aurore, datées de cette époque, sont d'un tour assez leste, notamment
celle qui est adressée à sa mère le 17 juillet 1827. Elle la plaint d'être
malheureuse dans le choix de ses servantes, mais lui demande si elle ne
les prend pas trop jeunes, à l'âge de la coquetterie et de la légèreté.
Elle lui conseille une femme d'un âge mûr, «quoiqu'il y ait souvent
l'inconvénient de l'humeur revêche et rabâcheuse.» Tout aussitôt elle lui
offre le spécimen de Marie Guillard, une des domestiques de Nohant, veuve
après vingt ans de mariage avec un vieillard borgne: «C'est la plus drôle
de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, propre et fidèle, mais
grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour, et je
crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle
grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant même. Elle
grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la
rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne
grogne que de plus belle.» Voilà bien, sous la plume d'Aurore, un des
modèles du parfait domestique, attaché à la maison et dévoué à ses
maîtres!
L'été de 1827 fut en partie occupé par une saison thermale au Mont-Dore,
avec des excursions à Clermont-Ferrand, à Pontgibaud, à Aubusson. Madame
Dudevant en a fait le récit dans un _Voyage en Auvergne_ destiné à son
amie Zoé Leroy, le premier ouvrage limé et ciselé qui soit sorti de sa
plume. Il s'y trouve des lenteurs, de la redondance et de la déclamation;
c'est composé comme devant une glace. En rentrant à Nohant, on eut affaire
à d'autres préoccupations. Les élections législatives, par haine du
ministère Villèle, avaient amené un accord entre les républicains et les
bonapartistes. Casimir Dudevant, qui était de ce dernier parti, contribua
à faire nommer, dans le collège de La Châtre, M. Doris-Dufresne,
beau-frère du général Bertrand et républicain de vieille roche. Aurore lui
consacre un chaleureux éloge: «C'était un homme d'une droiture antique,
d'une grande simplicité de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant.
J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'élégance du
Directoire, avec des idées et des moeurs plus laconiennes. Sa petite
perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalité à sa
physionomie vive et fine. Ses manières avaient une distinction extrême.
C'était un _jacobin_ fort sociable.»
Une campagne électorale, où la sobriété n'est pas de rigueur et où le
candidat et son escorte sont voués à boire chez tous les personnages
influents, devait agréer à Casimir Dudevant. Les élections passèrent;
l'habitude persista, invétérée et accrue. Le seigneur de Nohant était sans
cesse en parties et en fêtes. «Vous savez, écrivait Aurore le 1er avril
1828 à un vieil ami de Paris M. Caron, comme il est paresseux de l'esprit
et enragé des jambes. Le froid, la boue ne l'empêchent pas d'être toujours
dehors, et, quand il rentre, c'est pour manger ou ronfler.» Il est vrai
que, dans une autre lettre du 4 août de la même année, elle écrit à sa
mère, qu'elle voulut tenir le plus longtemps possible dans l'ignorance de
ses tristesses conjugales: «Le cher père est très occupé de sa moisson. Il
a adopté une manière de faire battre le blé qui termine en trois semaines
les travaux de cinq à six mois. Ainsi il sue sang et eau. Il est en blouse,
le râteau à la main, dès le point du jour.» Par malheur, si Casimir avait
du goût pour les occupations champêtres, il en avait également pour les
filles de ferme et pour les femmes de chambre. Aurore sera contrainte de
s'en apercevoir.
En septembre 1828, elle mit au monde son second enfant, Solange. Le
médecin arriva quand la mère s'était déjà endormie et que le nouveau-né
était tout pomponné: Solange avait devancé l'époque à laquelle on
l'attendait. Aurélien de Sèze, qui venait quelques jours auparavant rendre
une visite sentimentale à Aurore, fut surpris de la trouver, sans avoir
été prévenu, ornée d'un respectable embonpoint et travaillant à une
layette. «Que faites-vous donc là? dit-il.--Ma foi, vous le voyez, je me
dépêche pour quelqu'un qui arrive plus tôt que je ne pensais.» Devant
cette layette et cette rotondité, l'affection platonique de «l'ami de
Bordeaux»--comme l'appelle l'_Histoire de ma Vie_--dut choir du septième
ciel dans une prosaïque réalité.
Aurore ne se réveilla quelques heures après l'événement que pour assister
à un assez pitoyable spectacle. Son frère Hippolyte, qui était allé
chercher le médecin et qui, ravi sans doute d'avoir une nièce, avait fait
le repas le plus plantureux et le plus arrosé, entra dans la chambre de
l'accouchée en un tel état d'ivresse que, croyant s'asseoir au pied du lit,
il tomba comme une masse sur le plancher. Incapable de se relever, il
grommelait, avec l'idée fixe du pochard: «Eh bien! je suis gris, voilà
tout. Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin; ensuite j'ai
été très content, très heureux, c'est la joie qui m'a grisé; ce n'est pas
le vin, je te le jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui m'empêche de
me tenir sur mes jambes.» Aurore, pour cette fois, rit du raisonnement de
l'ivrogne; mais de telles scènes, où son mari tenait un rôle, devenaient
hélas! presque quotidiennes. C'étaient de misérables orgies: les hobereaux
des environs avaient des moeurs et un langage de valetaille. «Tant que
l'_on_--c'est-à-dire Casimir--se bornait à être radoteur, fatigant,
bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais de rire, et je m'étais
même habituée à supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe,
m'avait révoltée.» Mais quand les nerfs se mettaient de la partie, quand
on devenait obscène et grossier, il fallait bien qu'Aurore se réfugiât
dans sa chambre. Or le tapage et les libations continuaient jusqu'à six ou
sept heures du matin. Ajoutez que de son lit madame Dudevant, le lendemain
de la naissance de Solange, entendit son mari lutinant et poursuivant une
chambrière. C'était tantôt l'espagnole Pépita, «sale et paresseuse comme
une véritable castillane,» tantôt la berrichonne Claire, sans préjudice de
la plus ignoble liaison à Bordeaux et du scandale public causé par une de
ces créatures qui réclamait une pension alimentaire pour son enfant. Et
Aurore, afin de rester fidèle à ses devoirs, avait écarté la tendresse si
loyale et si profonde d'Aurélien de Sèze!
Dès lors, toute intimité conjugale fut supprimée. Une irréductible
mélancolie s'empare d'Aurore, qui par esprit d'abnégation envers ses
enfants essaie de demeurer à Nohant, comme la chèvre attachée à son
piquet. De ci, de là, on trouve quelques fugitives éclaircies de belle
humour dans sa correspondance, quand elle est à Bordeaux. Elle écrit à son
ami Duteil, avocat à La Châtre: «Loin de la patrie, le ciel est d'airain,
les pommes de terre sont mal cuites, le café est trop brûlé. Les rues,
c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de la séparation
d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os! Voyez Victor Hugo.»
Ou à son vieux Caron, le 4 juin 1829: «Comment traitez-vous ou plutôt
comment vous traite la goutte, le catarrhe, la crachomanie, la prisomanie,
la mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous
assiègent depuis tantôt _quarante-cinq ans_ que j'ai le bonheur de vous
connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le peu de
cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment et le dévouement de tous ceux
qui vous entourent!»
Pour remédier aux déboires de son existence, Aurore avait la consolation
de beaucoup lire--elle faisait venir de Paris les nouveautés--et de
soigner les malades de Nohant et des alentours. Elle était médiocre
ménagère, dépensant 14.000 francs en une année, quand son mari lui avait
assigné le maximum de 10.000. Dans les lettres à Jules Boucoiran,
précepteur de Maurice, ou à sa mère, elle n'a qu'une pensée dominante: la
sollicitude pour ses enfants. Le reste lui importe peu. Le spectacle de la
vie lui a donné un dégoût prématuré. Elle parle de sa sciatique, de ses
douleurs, à la façon d'une sexagénaire, et elle ajoute sous couleur de
badinage: «Je suis un peu dans les pommes cuites.» Nohant, c'était pour
elle la «stagnation permanente.» Elle avait comme compagnon de ses
rêveries un cricri, qui venait manger ses pains à cacheter, que d'ailleurs
elle choisissait blancs, de peur qu'il ne s'empoisonnât. Il se promenait
sur son papier, voulait goûter à l'encre, et périt écrasé par une servante
qui fermait une fenêtre. «Je ne trouvai, dit Aurore, de mon ami que les
deux pattes de derrière, entre la croisée et la boiserie. Il ne m'avait
pas dit qu'il avait l'habitude de sortir... J'ensevelis ses tristes restes
dans une feuille de datura que je gardai longtemps comme une relique.»
La mort de ce grillon, ainsi qu'elle l'observe avec délicatesse, va
marquer de façon symbolique la fin de son séjour à Nohant. Elle écrivait
beaucoup, à l'aventure, d'abord par pure distraction, puis avec
l'arrière-pensée de trouver un gagne-pain et l'indépendance. Elle les
aurait demandés, très volontiers, à la peinture ou à la broderie, mais ni
l'une ni l'autre n'était rémunératrice. Or elle voulait être libre. M.
Dudevant la traitait en enfant, lui apportant par exemple une procuration
à signer sans lui permettre de la lire. Une vocation littéraire s'éveilla
en elle, ou plutôt le désir de vivre de sa prose. Vers douze ans, elle
avait commencé un vague roman, _Corambé_; en 1827, elle composait le
_Voyage en Auvergne_; en 1829, la _Marraine_, qui ne fut pas publiée. «Je
reconnus, dit-elle, que j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans
fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et
s'enchaînaient par la déduction, au courant de la plume.» Elle avait
secoué l'attachement platonique qui, durant de longues années, avait lié
son âme à celle d'Aurélien de Sèze. Ses enfants même ne parvenaient pas à
la retenir à Nohant: la répulsion pour cette vie vulgaire et plate auprès
de M. Dudevant était trop forte. «Ma petite chambre, s'écrie-t-elle, ne
voulait plus de moi.»
La Révolution de 1830, qu'elle accueillit avec enthousiasme, vint encore
accroître son désir d'être à Paris, parmi la fermentation des idées
nouvelles, d'y retrouver ses compatriotes, Duvernet, Fleury et Jules
Sandeau. Puis ce fut, au mois de septembre, un accès de fièvre cérébrale
qui mit ses jours en danger. «Pendant quarante-huit heures, écrit-elle à
sa mère, j'ai été je ne sais où. Mon corps était bien au lit sous
l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait dans je ne sais quelle
planète.» Enfin un incident favorisa son évasion, lui inspira la
résolution définitive. Le 3 décembre 1830, elle écrit à Jules Boucoiran:
«Sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma légèreté à
m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les chagrins et les
injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Vous connaissez
mon intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt
fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me
l'avait brisée. Il y a un terme à tout.» Et elle donne dans cette lettre
une explication que l'_Histoire de ma Vie_ passe sous silence. Elle a
trouvé--était-ce par hasard?--dans le secrétaire de son mari un paquet à
son adresse, avec cette suscription: «Ne l'ouvrez qu'après ma mort.»
Naturellement elle l'a ouvert, n'ayant pas, dit-elle, la patience
d'attendre d'être veuve. C'était un testament, rempli pour elle de
malédictions et d'injures. Sur-le-champ son parti fut pris. Elle se
rappela la pension de 3.000 francs stipulée dans le contrat de mariage et
dont elle n'avait jamais usé. Le jour même de la découverte, elle dit à
son mari: «Je veux cette pension, j'irai à Paris, mes enfants resteront à
Nohant.» Ne s'éloignait-elle pas d'eux un peu bien aisément? Elle assure
que c'était une menace, qu'elle comptait les emmener. Toujours est-il
qu'elle eut gain de cause. Après huit ans d'humiliation, éclatait la
révolte. Il fut convenu qu'elle passerait six mois à Nohant, six mois à
Paris. Dès qu'elle eut la certitude que Jules Boucoiran reviendrait
occuper sa place de précepteur auprès de Maurice, elle se prépara au
départ. Malgré son frère, malgré ses amis de La Châtre, elle prenait le 4
janvier 1831 le chemin de Paris. C'était la route de la littérature.
CHAPITRE VI
LES DÉBUTS LITTÉRAIRES
L'arrivée d'Aurore Dudevant à Paris, au commencement de janvier 1831, a
été l'objet des récits les plus contradictoires et les plus bizarres.
Arsène Houssaye, dans ses _Confessions_ et ses _Souvenirs de Jeunesse_,
donne carrière à une imagination exubérante et conteuse. Félix Pyat a
publié, dans la _Grande Revue de Paris et de Pétersbourg_, un article
intitulé: _Comment j'ai connu George Sand_, qui est purement fantaisiste.
Il prétend être allé, en compagnie de Jules Sandeau, son compatriote
berrichon, recevoir au bureau des diligences une dame qui n'était autre
que la baronne Dudevant. Elle descendit de l'impériale sous le costume
d'un jeune bachelier, en vêtement de velours, avec un béret. Cette
anecdote est de tous points controuvée. La voyageuse n'avait pas pris la
diligence, comme en témoigne la lettre que sur-le-champ elle écrivit à son
fils: «La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée. Je ne suis
arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma voiture, parce
qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et que je ne pouvais
pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je l'ai fourrée à l'hôtel
de Narbonne.» Elle promet à Maurice d'être de retour à Nohant dans huit
jours au plus. Il n'en sera rien, et elle le sait elle-même, en faisant ce
mensonge maternel. Elle a l'intention de passer au moins trois mois hors
de sa famille.
Où descendit-elle dès l'abord à Paris? Ce point est obscur. En tous cas,
ce ne fut pas chez son frère Hippolyte, car elle écrit à Maurice dans sa
première lettre: «Je n'ai pas encore eu le temps de voir ton oncle. Je
pense que je le verrai aujourd'hui.» Elle n'alla donc pas directement 31
rue de Seine, où était l'appartement de M. Chatiron; mais on ignore si
elle se rendit rue Racine, chez Jules Sandeau, comme l'affirme M. Henri
Amic, ou 4 rue des Cordiers, proche la Sorbonne, en cet hôtel Jean-Jacques
Rousseau, ainsi dénommé parce que le philosophe genevois y avait rencontré
et aimé Thérèse.
George Sand ne se soucie pas de nous fournir à cet égard des
renseignements précis. Elle imprime même à l'_Histoire de ma Vie_ une tout
autre allure, à dater du départ de Nohant, et elle s'en explique, non sans
quelque embarras, au début du treizième chapitre de la quatrième partie:
«Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en
racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que je
veux _taire_ et non _arranger_ ni _déguiser_ plusieurs circonstances de ma
vie. Mais, vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer
du passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne. Mon
silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai pas à
m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures probablement,
et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre les personnes
dont je parlerai peu ou point. Toutes mes affections ont été sérieuses, et
pourtant j'en ai brisé plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de
mon entourage, j'ai agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison,
selon qu'on a plus ou moins bien connu les causes de mes résolutions...
Tout le monde sait de reste que dans toute querelle, qu'elle soit soit de
famille ou d'opinion, d'intérêt ou de coeur, de sentiments ou de principes,
d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques et qu'on ne peut
expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes que
j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme et vis-à-vis desquelles j'ai
eu le grand tort de recouvrer la lucidité de mon jugement. Tout ce
qu'elles avaient à demander, c'étaient de bons procédés, et je défie qui
que ce soit de dire que j'aie manqué à ce fait. Pourtant leur irritation a
été vive, et je le comprends très bien. On est disposé, dans le premier
moment d'une rupture, à prendre le désenchantement pour un outrage. Le
calme se fait, on devient plus juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes,
je ne veux pas avoir à les peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs
traits à la curiosité ou à l'indifférence des passants.»
Observera-t-elle toujours la règle qu'elle édicte? Non pas, puisqu'elle
publiera ce roman si transparent, _Elle et Lui_, bien peu de mois après la
mort d'Alfred de Musset. La théorie exposée dans l'_Histoire de ma Vie_
n'est qu'un prétexte commode pour éviter des explications difficiles ou
des justifications incomplètes. N'oublions pas qu'elle a cinquante ans et
qu'elle est entrée dans la période de calme relatif, quand elle rédige son
autobiographie. Il ne lui est donc pas malaisé de prendre une attitude de
suprême bienveillance et d'excuser tout à la fois les torts qu'on a eus
envers elle et ceux qu'elle a eus envers autrui.
«Moi, je pardonne, s'écrie-t-elle, et si des âmes très coupables devant
moi se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le
public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas livrer
mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup de sens
pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux arrêts
d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse, que
n'éclaire pas le moindre principe de charité. Je ne suis pas une sainte:
j'ai dû avoir, je le répète, et j'ai eu certainement ma part de torts,
sérieux aussi, dans la lutte qui s'est engagée entre moi et plusieurs
individualités. J'ai dû être injuste, violente de résolutions, comme le
sont les organisations lentes à se décider, et subir des préventions
cruelles, comme l'imagination en crée aux sensibilités surexcitées.»
Ainsi formulées, les excuses de George Sand peuvent à la rigueur être
accueillies. Il lui sera beaucoup pardonné, comme à la Madeleine, parce
qu'elle a beaucoup aimé, avec une successivité un peu rapide, parfois même
avec une simultanéité qui semble avoir été sincère en partie double.
Peut-être, se rendant à Paris, obéissait-elle plus aux suggestions de son
esprit et à la passion de l'indépendance qu'aux curiosités de son
imagination et au vagabondage de son coeur. Le 13 janvier 1831, elle écrit
à Jules Boucoirau: «Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature.
Il faut vivre.» Cinq jours plus tard, elle est moins explicite ou moins
franche dans une lettre à sa mère: «Vous me demandez ce que je viens faire
à Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense: me distraire,
m'occuper des arts que l'on ne trouve que là dans tout leur éclat. Je
cours les musées, je prends des leçons de dessin; cela m'occupe tellement
que je ne vois presque personne.» Elle ne parle pas de ses ambitions
littéraires, elle ne fait aucunement allusion aux compatriotes qu'elle
fréquente assidûment, les trois hugolâtres, Alphonse Fleury, Félix Pyat,
Jules Sandeau. Ce dernier, né à Aubusson le 19 février 1811, devait être
son initiateur, à tout le moins dans le monde des lettres. Il avait connu
M. et madame Dudevant, vers la fin de 1829, près de La Châtre, dans une
maison amie, chez les Duvernet. C'est à Charles Duvernet précisément
qu'Aurore adressait, le 1er décembre 1830, une épître romantique où elle
manifeste tout son enthousiasme pour la libre existence parisienne et
profile quelques malicieuses silhouettes. D'abord celle de son
correspondant: «O blond Charles, jeune homme aux rêveries sentimentales,
au caractère sombre comme un jour d'orage... L'hôte solitaire des forêts
désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et ombreux
n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme des fagots
et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme!» Puis c'est le
gigantesque Alphonse Fleury: «Homme aux pattes immenses, à la barbe
effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des siècles de
fer, homme au coeur de pierre, homme fossile, homme primitif, homme normal,
homme antérieur à la civilisation, antérieur au déluge.» Et, donnant
cours à cette humeur de grosse bouffonnerie que le romantisme encourageait
et qui s'épanouira en Victor Hugo, elle le plaisante sur sa poitrine
volcanique, sur le refroidissement de la contrée depuis qu'il ne la
réchauffe plus de son souffle, sur le déchaînement des _vents_ que
n'emprisonnent plus ses poumons athlétiques. «Depuis ton départ,
écrit-elle, toutes les maisons de La Châtre ont été ébranlées dans leurs
fondements, le moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique
n'ayant ni ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M. de la Genetière a
été emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
Saint-O... a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand Chicot
assure avoir vu sa jarretière.»
Ce sont là, semble-t-il, badinages de rapins, comme Henri Murger nous en
offrira à profusion dans la _Vie de Bohême_. Mais, pour esquisser le
troisième portrait, le crayon de madame Dudevant devient plus délicat. La
caricature s'atténue. Sous les apparences de la blague, l'ironie se nuance
d'émotion ou tout au moins de discrète sympathie: «Et toi, petit Sandeau!
aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées! gracieux et
piquant comme l'ortie qui se balance au front battu des vents des tours de
Châteaubrun! depuis que tu ne traverses plus avec la rapidité d'un chamois,
les mains dans les poches, la petite place, les dames de la ville ne se
lèvent plus que comme les chauves-souris et les chouettes, au coucher du
soleil; elles ne quittent plus leur bonnet de nuit pour se mettre à la
fenêtre, et les papillotes ont pris racine à leurs cheveux. La coiffure
languit, le cheveu dépérit, le fer à friser dort inutile sur les tisons
refroidis. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse tombe en
désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton départ nous
a apporté une plaie d'Egypte bien connue.»