Le 22 décembre 1821, madame Dupin succomba. Depuis le mois de février ses

facultés s'étaient obscurcies, mais elle eut, à l'instant suprême, un

retour de lucidité et dit à sa petite-fille: «Tu perds ta meilleure amie.»

Deschartres, que cette mort avait affolé, réveilla Aurore vers une heure

du matin et par le verglas la conduisit au cimetière. Il avait ouvert le

cercueil de Maurice Dupin, souleva la tête qui se détacha d'elle-même, et

dit à Aurore: «Demain cette fosse sera fermée. Il faut y descendre, il

faut baiser cette relique. Ce sera un souvenir pour toute votre vie.» Etla

jeune fille, s'associant à l'exaltation du précepteur, accomplit, après

lui, cet acte, faut-il dire de dévotion ou de profanation? Il referma

ensuite le cercueil, et ajouta en sortant du cimetière: «Ne parlons de

cela à personne. On croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le

sommes pas.»

Aurore passait sous la direction de sa mère qui n'avait pas assisté aux

funérailles, mais qui arriva pour l'ouverture du testament. Les

dispositions prises par l'aïeule confiaient sa petite-fille à son cousin

paternel René de Villeneuve, mais elles ne furent pas respectées. Il y eut

des scènes violentes: madame Maurice Dupin s'abandonna à des

récriminations injurieuses contre la défunte. Aurore fut révoltée. Elle

aurait voulu rentrer au couvent. Il ne s'y trouvait pas de chambre

vacante. Elle dut suivre sa mère à Paris. Cette période de sa vie lui

laissa une impression d'amertume et de rancoeur. Entre la mère et la fille,

il se produisit une série de froissements inoubliables qui attestaient

une véritable incompatibilité d'humeur. Madame Maurice Dupin alla jusqu'à

exhiber à Aurore des lettres de La Châtre ou de Nohant, des délations de

domestiques, qui incriminaient la conduite de la jeune fille et

cherchaient à la salir. Ce fut le comble, un débordement de désespoir et

de nausée.

De vrai, madame Maurice Dupin était folle, ou peu s'en faut. Ses nerfs

malades la dominaient et lui faisaient commettre des insanités. Si elle

voyait Aurore lire, elle lui arrachait le volume des mains, incapable

qu'elle était elle-même de se livrer à une lecture sérieuse. Elle ne

songeait qu'à s'attifer, à changer de toilette, à remuer; elle avait des

perruques, tour à tour blond, châtain clair, cendré et noir roux. Parfois,

elle entamait avec sa fille le chapitre de son passé et lui faisait des

confidences à tout le moins superflues.

Aussi, lorsque l'occasion s'offrit pour Aurore d'aller passer quelques

jours à la campagne, près de Melun, chez des amis de l'oncle de Beaumont,

M. et madame Roettiers du Plessis, elle ne demanda qu'à y demeurer

plusieurs semaines, et sa mère consentit avec empressement. La famille

était charmante et la maison très agréable. Aurore s'y plut et s'y attarda,

entourée d'affection et de tendresse par madame Roettiers du Plessis.

Parmi les jeunes gens qui venaient en visite dans ce milieu très

bonapartiste et dont le chef James, ancien ami de Maurice Dupin, a inspiré

certains passages du roman de _Jacques_, figurait le fils naturel du baron

Dudevant, colonel en retraite. Casimir Dudevant avait vingt-sept ans; il

faisait son droit, après avoir servi comme sous-lieutenant dans l'armée.

Il était--dit George Sand à trente ans d'intervalle--«mince, assez élégant,

d'une figure gaie et d'une allure militaire» Au Plessis, il s'associait à

tous les jeux des enfants, colin-maillard, cache-cache, parties de barres

et d'escarpolette. Avec madame Angèle Roettiers il était affectueusement

familier, et, comme elle appelait Aurore «sa fille», il observa

malicieusement un jour: «Alors c'est ma femme? Vous savez que vous m'avez

promis la main de votre fille aînée.» Ce badinage devait devenir une

réalité.

La plaisanterie fut reprise par les uns, par les autres. Casimir disait à

madame Angèle: «Votre fille est un bon garçon.» Et Aurore de répliquer:

«Votre gendre est un bon enfant.» Après plusieurs séjours au Plessis qui

se rapprochaient et se prolongeaient, le jeune Dudevant déclara ses

sentiments à mademoiselle Dupin, en s'excusant de ne pas agir selon les

usages, mais il voulait avoir son acquiescement et être assuré de sa

sympathie avant qu'une démarche fût tentée auprès de sa mère. Aurore

désira réfléchir. Casimir était très estimé par M. et madame Roettiers du

Plessis; il n'affectait pas une grande passion, restait silencieux sur le

chapitre de l'amour, parlait d'amitié, de bonheur domestique. Elle

appréciait cette réserve. Et, de vrai, il tenait un langage singulièrement

calme, que d'autres jeunes filles, celles qui ont l'instinct et

l'enthousiasme de leur âge, auraient jugé réfrigérant: «Je veux vous

avouer, disait-il, que j'ai été frappé, à la première vue, de votre air

bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle ni jolie... Mais, quand

je me suis mis à rire et à jouer avec vous, il m'a semblé que je vous

connaissais depuis longtemps et que nous étions deux vieux amis.» On ne

saurait alléguer qu'il ait cherché à exciter l'imagination d'Aurore.

C'était un prétendant respectueux, comme les mères en souhaitent à leurs

filles, qui les rêvent plus effervescents.

Une entrevue fut ménagée, au Plessis, entre madame Dupin et le colonel.

Celui-ci, avec sa chevelure d'argent, sa décoration et son air respectable,

plut à la veuve qui, on le sait, avait toujours eu beaucoup de goût pour

les militaires. Le fils lui était moins sympathique. «Il n'est pas beau,

disait-elle. J'aurais aimé un beau gendre pour lui donner le bras.» Cette

ci-devant modiste, à l'âme de grisette, avait les mêmes instincts que la

Grande-Duchesse de Gerolstein fredonnant à Fritz ces couplets qui portent

la signature de deux académiciens:

Voici le sabre de mon père!

Tu vas le mettre à ton côté!

Ton bras est fort, ton âme est fière,

Ce glaive sera bien porté!

Ou encore:

Dites-lui qu'on l'a remarqué,

Distingué;

Dites-lui qu'on le trouve aimable.

Madame Dupin accepta en principe l'idée du mariage, exprima le désir qu'on

arrêtât les conditions pécuniaires, quitta le Plessis en y laissant sa

fille, puis elle revint au bout de quelques jours, toute bouleversée. Elle

avait découvert des choses monstrueuses: Casimir avait été garçon de café!

On rit, elle se fâcha, elle emmena Aurore à l'écart, pour lui dire que

dans cette maison on mariait les héritières avec des aventuriers, moyennant

pot-de-vin.

C'était là une calomnie gratuite à l'adresse des Roettiers, mais

l'écervelée avait vu clair dans le jeu de Casimir. Celui-ci, férocement

cupide--nous le découvrirons plus tard--se souciait surtout et même

uniquement de faire un riche mariage. Aurore était un beau parti; elle

avait presque un demi-million, et il ne devait apporter, en fin de compte,

après avoir jeté beaucoup de poudre aux yeux, qu'une soixantaine de mille

francs. Comment madame Dupin se laissa-t-elle persuader? Elle reçut la

visite de madame Dudevant, qui la séduisit par une rare distinction

mondaine et sut la flatter. Avec des éloges on trouvait aisément le chemin

de son coeur et les avenues de sa pensée. Aurore elle-même jugea charmante

la belle-mère de Casimir. Le mariage fut décidé, abandonné, repris. Madame

Dupin ne pouvait accepter la perspective d'avoir «ce garçon de café» pour

gendre. Son nez lui déplaisait. Elle allait si loin dans ses diatribes

qu'elle produisit sur sa fille un effet contraire à ses desseins. Enfin

elle exigea le régime dotal et qu'une rente annuelle de 3.000 francs fût

attribuée à Aurore pour ses besoins personnels. En cela fit-elle acte de

malveillance ou preuve de perspicacité? Il semble qu'elle avait deviné la

rapacité de Casimir, et elle rendit à sa fille un signalé service. Ces

3.000 francs seront un jour pour George Sand le moyen de conquérir

l'indépendance. Mais, dans ses illusions de fiancée, elle n'y vit qu'une

précaution injurieuse. Elle aimait peut-être Casimir Dudevant; à coup sûr,

elle avait confiance en lui.

Le mariage fut célébré le 10 septembre 1822 à Paris, et quelques jours

après les jeunes époux partirent pour Nohant où Deschartres les accueillit

avec joie. La vie conjugale réserve à Aurore des désillusions rapides,

vite accrues, et qui la pousseront aux résolutions extrêmes.

CHAPITRE V

LA CRISE CONJUGALE

Après s'être étendue avec complaisance et prolixité sur les origines de sa

famille et les événements de sa prime jeunesse, George Sand ne consacre,

dans l'_Histoire de ma Vie_, qu'un petit nombre de pages aux années qui

suivirent son mariage. De lune de miel il n'est pas question. Si elle

s'efforça d'aimer son mari, elle ne trouva en lui aucune ressource

d'affection ni de sensibilité. Tout aussitôt elle se tourna vers les

espérances, puis vers les joies de la maternité. Sa santé fut assez

éprouvée par l'hiver très rude de 1822-1823, et Aurore connut les longues

journées solitaires et silencieuses. Casimir Dudevant étant à la chasse de

l'aube au crépuscule, elle occupait ses loisirs par le travail de la

layette. «Je n'avais, dit-elle, jamais cousu de ma vie; mais, quand cela

eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes songes,

je m'y jetai avec une sorte de passion.» Vite elle apprit le _surjet_ et

le _rabattu_. Depuis lors elle déclare avoir toujours aimé le travail à

l'aiguille, véritable récréation et détente pour l'esprit. Son opinion à

cet égard mérite d'être retenue; c'est l'apologie de la couture formulée

par une femme qui fut, entre toutes, adonnée au labeur intellectuel: «J'ai

souvent entendu dire que les travaux du ménage, et ceux de l'aiguille

particulièrement, étaient abrutissants, insipides, et faisaient partie de

l'esclavage auquel on a condamné notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la

théorie de l'esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une

conséquence. Il m'a toujours semblé qu'ils avaient pour nous un attrait

naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma

vie, et qu'ils ont calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit.»

Elle acquit ainsi «la _maestria_ du coup de ciseaux» dont elle sera, sur

le tard, presque aussi fîère que de son talent littéraire.

Deschartres, qui faisait office de médecin consultant, entoura de mille

précautions la grossesse d'Aurore. Il exigea qu'elle demeurât six semaines

couchée. C'était à l'époque des grandes neiges. Pour la distraire, on

apporta sur son lit de petits oiseaux qui, affamés et grelottants, se

laissaient prendre à la main. Au baldaquin elle fit suspendre des branches

de sapin et elle passa ces longues journées d'inaction dans une véritable

volière, parmi les pinsons, les rouges-gorges, les verdiers, les moineaux

apprivoisés, à qui elle donnait la becquée et qui venaient se réchauffer

sur ses couvertures. Dès que la température fut plus clémente et qu'on

ouvrit les fenêtres, tous ces oiseaux--est-ce ingratitude ou amour de la

liberté?--s'envolèrent à tire-d'aile. «Un seul rouge-gorge, dit George

Sand, s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut ouverte vingt fois,

vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya ses ailes à

l'air libre, fit comme une pirouette de grâces et rentra, avec la figure

expressive d'un personnage raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il

resta ainsi jusqu'à la moitié du printemps, même avec les fenêtres

ouvertes pendant des journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel

et le plus aimable que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une

audace et d'une gaieté inouïes. Penché sur la tête d'un chenet, dans les

jours froids, ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui

prenait, à la vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il

s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait

prendre sa place sans avoir une seule plume grillée... Il avait des goûts

aussi bizarres que ses exercices, et, curieux d'essayer de tout, il

s'indigérait de bougie et de pâte d'amandes. En un mot, la domesticité

volontaire l'avait transformé au point qu'il eut beaucoup de peine à

s'habituer à la vie rustique, quand, après avoir cédé au magnétisme du

soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vîmes

longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me

promenais jamais sans qu'il vînt crier et voltiger près de moi.»

Avec le printemps, la santé d'Aurore s'améliora. Il fut décidé qu'elle

ferait ses couches à Paris, et le 30 juin 1823, dans un petit appartement

garni de l'hôtel de Florence, rue Neuve des Mathurins, elle mit au monde

un fils qui fut nommé Maurice. On sait quelle affection elle lui voua et

quelle intimité d'existence, de pensée, quelle communion de tendresse il y

eut entre eux durant plus d'un demi-siècle. La _Correspondance_ de George

Sand en est l'éclatant témoignage. Dès le premier vagissement, elle

éprouva l'émoi d'un coeur que Casimir Dudevant n'avait pas su toucher. «Ce

fut, dit-elle, le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure

de profond sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je

vis en m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller.» Est-il besoin

de noter qu'en fidèle disciple de Jean-Jacques elle allaita Maurice? Elle

se plaint seulement d'avoir gardé le lit beaucoup plus longtemps qu'il

n'était nécessaire. Après la naissance de sa fille, elle se vante de

s'être levée le second jour et de s'en être trouvée bien. C'était une

précipitation un peu chanceuse.

Il fallut retourner à Nohant. Deschartres, qui était venu à Paris pour le

baptême de Maurice et qui l'avait consciencieusement démailloté afin de

s'assurer s'il était bien conformé, ne voulait pas continuer

l'administration du domaine. Casimir Dudevant dut s'en charger, et

l'installation du ménage à la campagne parut, sinon définitive, du moins à

long terme. Elle fut préjudiciable à l'un et à l'autre des époux. Aurore,

au printemps de 1824, ressentit les atteintes d'un spleen profond. Son

mari, qui avait l'esprit terre à terre et de la vulgarité dans les goûts,

contracta les habitudes oisives et peu relevées du gentilhomme campagnard.

Chacun d'eux s'ennuyait de son côté, et ils s'ennuyaient d'être ensemble.

Un séjour d'été au Plessis vint rompre la monotonie de cette existence;

puis ils passèrent l'hiver dans la banlieue de Paris, à Ormesson. «Nous

aimions la campagne, dit George Sand, mais nous avions peur de Nohant;

peur probablement de nous retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des

instincts différents et des caractères qui ne se pénétraient pas

mutuellement.» Aussi bien Casimir, avec la fatuité du sot, traitait-il sa

femme du haut de son dédain. Il la jugeait idiote, l'accablait de la

supériorité de sa toute-puissance masculine. Elle courbait la tête,

«écrasée et comme hébétée devant le monde.» La première scène de violence

publique s'était produite durant leur séjour au Plessis: George Sand n'en

fait pas mention dans l'_Histoire de ma Vie_, mais l'incident fut relaté

au cours du procès en séparation et figure dans deux lettres adressées par

elle, l'une à son amie Félicie Saint-Agnan, l'autre à son avoué. Vers la

fin de juillet, tandis qu'on prenait le café après dîner, les jeunes gens

et quelques nouvelles mariées, parmi lesquelles Aurore, se mirent à se

poursuivre sur la terrasse. Ils se jetèrent du sable, dont quelques grains

tombèrent dans la tasse de M. James Roettiers. On les invita à cesser ce

jeu ridicule. Comme Aurore continuait, Casimir s'élança sur elle,

l'insulta grossièrement et lui administra un soufflet. Il faut croire que,

de sa part, c'était un acte d'après boire, mais particulièrement fâcheux

dans ce milieu où ils s'étaient connus et fiancés. En vérité, Casimir

était trop flegmatique comme prétendant et trop pétulant comme mari.

D'abord il avait le coeur sec, et ensuite la main leste. Aurore, à très

bon droit, ne pardonna jamais ce procédé brutal, qui devait se renouveler.

Henri Heine, ayant plus tard rencontré M. Dudevant chez sa femme alors

qu'ils étaient déjà séparés de fait, nous a laissé un pittoresque portrait

du personnage: «Il avait une de ces physionomies de philistin qui ne

disent rien, et il ne semblait être ni méchant, ni grossier, mais je

compris facilement que cette _quotidienneté_ humidement froide, ces yeux

de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise auraient pu

amuser une commère banale, mais devaient, à la longue, donner le frisson à

une femme d'âme plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de

s'enfuir.» L'heure n'était pas encore venue où la coupe d'amertume, trop

pleine, déborderait; mais ni à Nohant, ni à Ormesson, ni à Paris dans un

logement meublé du faubourg Saint-Honoré, Aurore ne trouva la quiétude.

Elle alla consulter son vieux confesseur l'abbé de Prémord, elle fit une

retraite à son couvent; car Casimir, qui était libre-penseur, voulait une

religion pour les femmes. C'était, à son estime, un paratonnerre à l'usage

des maris contre certains accidents conjugaux qui n'épargnent même pas les

têtes couronnées. Il y a là une égalité, de tous les temps et de tous les

pays, antérieure à la Révolution française et à la Déclaration des droits

de l'homme. George Dandin a des confrères dans toutes les conditions

sociales; la _Petite Paroisse_ d'Alphonse Daudet est une grande confrérie.

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

N'en défend pas les rois.

Pour Aurore le couvent même fut inefficace. On y avait cependant admis

Maurice, à condition qu'il passât par le tour; il y passa. Entre temps,

survint un gros chagrin, la mort subite et vraisemblablement le suicide de

Deschartres, qui s'était ruiné dans des spéculations malheureuses sur

l'huile de navette et de colza. Le séjour de Paris ne convenait guère ni à

Aurore ni à Casimir. Ils y voyaient assez fréquemment le baron Dudevant

qui sympathisait avec sa bru; mais sa femme était plus rèche. Elle ne

consentait à recevoir le petit Maurice que sous serment qu'on aurait pris

toutes les précautions désirables et que ses parquets seraient indemnes.

«C'était fort difficile, dit George Sand, Maurice n'ayant pas encore bien

compris la religion du serment. Il avait dix-huit mois.»

Au printemps de 1825, M. et madame Dudevant regagnèrent Nohant, où Casimir

vivait en grande intimité de table et de cabaret avec le demi-frère

d'Aurore, Hippolyte Chatiron, marié à une demoiselle Emilie de Villeneuve,

et qui était le plus incorrigible des buveurs et le meilleur des garçons à

jeun. M. Dudevant, en prenant sur lui modèle, fut non moins ivrogne, mais

il eut le vin hargneux et méchant. A eux deux, ils symbolisaient l'un et

l'autre aspect du genre: le bon et le mauvais pochard. Et Aurore était

obligée de supporter leurs interminables et bruyantes «beuveries» qui se

prolongeaient parfois jusqu'à l'aube.

La santé de la jeune femme étant assez précaire, les médecins

conseillèrent une cure à Cauterets. «J'avais, dit-elle, une toux opiniâtre,

des battements de coeur fréquents et quelques symptômes de phtisie.» Elle

murmurait en partant: «Allons, adieu, Nohant, je ne te reverrai peut-être

plus.» Ce voyage aux Pyrénées est longuement relaté dans l'_Histoire de ma

Vie_, sous forme de journal, et inspira quelques lettres descriptives

adressées à madame Dupin: ce sont les premiers essais littéraires de

George Sand. M. et madame Dudevant avaient quitté Nohant le 5 juillet 1825;

ils s'arrêtèrent à Bordeaux, et Aurore entra en relations avec l'avocat

général Aurélien de Sèze, fils du défenseur de Louis XVI, qui lui-même

devait siéger à la Constituante et à la Législative, sur les bancs de

l'extrême droite légitimiste. Ce fut pour Aurore l'objet d'un premier

amour, essentiellement platonique. De vrai, l'homme était charmant et le

paraissait encore davantage, par contraste avec Casimir Dudevant. C'est à

celui-ci que fait allusion un passage du journal: «Monsieur*** chasse avec

passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se lève à deux heures du

matin et rentre à la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de

prévoir qu'un temps peut venir où elle s'en réjouira.» Suivent des

observations de psychologie ou de physiologie conjugale, qui renferment la

substance des premiers romans où s'épanchera la rancoeur de George Sand

contre la tyrannie du ménage. «Le mariage est beau pour les amants et

utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une

foule d'esprits ordinaires et de coeurs paisibles qui ne connaissent pas

l'amour et qui ne peuvent atteindre à la sainteté. La mariage est le but

suprême de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le

sacrifice.» Aurore commençait à se trouver sacrifiée et s'en ouvrait à

Aurélien de Sèze, leur compagnon de voyage.

On faisait des excursions aux environs de Cauterets. La promenade

traditionnelle à Luz, Saint-Sauveur et Gavarnie amène sous la plume de

madame Dudevant des descriptions solennelles et des croquis humoristiques.

Celles-là sont sans intérêt, ceux-ci ont un tour assez piquant. Voici la

caravane devant le Marboré: «Mon mari est des plus intrépides. Il va

partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me

_singularise_. Je veux être pendue si j'y songe. Je me retourne, et je

vois Zoé qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fâche

parce que Zoé rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et

on s'y défâche vite. Les uns ont peur, les autres ont froid. Un monsieur

qui est dans le commerce compare la vallée coupée par petits enclos

cultivés à une _carte d'échantillons_. Une très jolie Bordelaise, très

élégante, s'écrie tout à coup avec une voix flûtée et un accent renforcé:

_Oh! la tripe me jappe!_ Ça signifie qu'elle a faim.» Passons sur les

propos du mari qui sont encore plus prosaïques.

Le retour de M. et madame Dudevant s'effectua par Bagnères de Bigorre,

Lourdes et Nérac. Il fallut se séparer d'Aurélien de Sèze, et Aurore avoue

n'avoir gardé aucun souvenir de la suite du voyage: «Il en est ainsi,

dit-elle, de beaucoup de pays que j'ai traversés sous l'empire de quelque

préoccupation intérieure: je ne les ai pas vus. Les Pyrénées--(était-ce

bien les Pyrénées?)--m'avaient exaltée et enivrée comme un rêve qui devait

me suivre et me charmer pendant des années.» Bref, elle emportait un

viatique sentimental.

Un séjour chez son beau-père, à Guillery, semble avoir laissé à Aurore une

impression favorable. Elle aimait ce vieillard, qui la traitait avec une

pointe de galanterie respectueuse, et dont elle résume ainsi le caractère,

«enjoué et bienveillant, colère, mais tendre, sensible et juste.» Elle

loue les Gascons, qu'elle ne trouve pas plus menteurs ni plus vantards que

les autres provinciaux, qui le sont tous un peu», mais elle n'aime pas

leur cuisine à la graisse, en dépit de la plantureuse chère que l'on

faisait à Guillery. Elle énumère les pièces de résistance qui composaient

des menus pantagruéliques: jambons, poulardes farcies, oies grasses,

canards obèses, truffes, gibier, gâteaux de millet et de maïs. Nul ne

séjournait en cette abbaye de Thélème, sans s'apercevoir, dit Aurore,

d'une notable augmentation de poids dans sa personne. Seule elle dérogeait

à la règle et maigrissait à vue d'oeil. Comment expliquer ce

dépérissement? Etait-ce le fait de la cuisine à la graisse ou de

l'éloignement d'Aurélien? Un voyage à Bordeaux les remit en présence. Dans

une longue conversation à la Brède, ils prirent la résolution

définitive--malgré lui, malgré elle, comme Titus et Bérénice--de n'être

jamais qu'amis. «J'eus là, écrit-elle, un très violent chagrin, un moment

de désespérance absolue.» Mais le calme revint dans son esprit et elle

trouva un équilibre provisoire.

George Sand et ses amis · 第 5 / 35 段