facultés s'étaient obscurcies, mais elle eut, à l'instant suprême, un
retour de lucidité et dit à sa petite-fille: «Tu perds ta meilleure amie.»
Deschartres, que cette mort avait affolé, réveilla Aurore vers une heure
du matin et par le verglas la conduisit au cimetière. Il avait ouvert le
cercueil de Maurice Dupin, souleva la tête qui se détacha d'elle-même, et
dit à Aurore: «Demain cette fosse sera fermée. Il faut y descendre, il
faut baiser cette relique. Ce sera un souvenir pour toute votre vie.» Etla
jeune fille, s'associant à l'exaltation du précepteur, accomplit, après
lui, cet acte, faut-il dire de dévotion ou de profanation? Il referma
ensuite le cercueil, et ajouta en sortant du cimetière: «Ne parlons de
cela à personne. On croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le
sommes pas.»
Aurore passait sous la direction de sa mère qui n'avait pas assisté aux
funérailles, mais qui arriva pour l'ouverture du testament. Les
dispositions prises par l'aïeule confiaient sa petite-fille à son cousin
paternel René de Villeneuve, mais elles ne furent pas respectées. Il y eut
des scènes violentes: madame Maurice Dupin s'abandonna à des
récriminations injurieuses contre la défunte. Aurore fut révoltée. Elle
aurait voulu rentrer au couvent. Il ne s'y trouvait pas de chambre
vacante. Elle dut suivre sa mère à Paris. Cette période de sa vie lui
laissa une impression d'amertume et de rancoeur. Entre la mère et la fille,
il se produisit une série de froissements inoubliables qui attestaient
une véritable incompatibilité d'humeur. Madame Maurice Dupin alla jusqu'à
exhiber à Aurore des lettres de La Châtre ou de Nohant, des délations de
domestiques, qui incriminaient la conduite de la jeune fille et
cherchaient à la salir. Ce fut le comble, un débordement de désespoir et
de nausée.
De vrai, madame Maurice Dupin était folle, ou peu s'en faut. Ses nerfs
malades la dominaient et lui faisaient commettre des insanités. Si elle
voyait Aurore lire, elle lui arrachait le volume des mains, incapable
qu'elle était elle-même de se livrer à une lecture sérieuse. Elle ne
songeait qu'à s'attifer, à changer de toilette, à remuer; elle avait des
perruques, tour à tour blond, châtain clair, cendré et noir roux. Parfois,
elle entamait avec sa fille le chapitre de son passé et lui faisait des
confidences à tout le moins superflues.
Aussi, lorsque l'occasion s'offrit pour Aurore d'aller passer quelques
jours à la campagne, près de Melun, chez des amis de l'oncle de Beaumont,
M. et madame Roettiers du Plessis, elle ne demanda qu'à y demeurer
plusieurs semaines, et sa mère consentit avec empressement. La famille
était charmante et la maison très agréable. Aurore s'y plut et s'y attarda,
entourée d'affection et de tendresse par madame Roettiers du Plessis.
Parmi les jeunes gens qui venaient en visite dans ce milieu très
bonapartiste et dont le chef James, ancien ami de Maurice Dupin, a inspiré
certains passages du roman de _Jacques_, figurait le fils naturel du baron
Dudevant, colonel en retraite. Casimir Dudevant avait vingt-sept ans; il
faisait son droit, après avoir servi comme sous-lieutenant dans l'armée.
Il était--dit George Sand à trente ans d'intervalle--«mince, assez élégant,
d'une figure gaie et d'une allure militaire» Au Plessis, il s'associait à
tous les jeux des enfants, colin-maillard, cache-cache, parties de barres
et d'escarpolette. Avec madame Angèle Roettiers il était affectueusement
familier, et, comme elle appelait Aurore «sa fille», il observa
malicieusement un jour: «Alors c'est ma femme? Vous savez que vous m'avez
promis la main de votre fille aînée.» Ce badinage devait devenir une
réalité.
La plaisanterie fut reprise par les uns, par les autres. Casimir disait à
madame Angèle: «Votre fille est un bon garçon.» Et Aurore de répliquer:
«Votre gendre est un bon enfant.» Après plusieurs séjours au Plessis qui
se rapprochaient et se prolongeaient, le jeune Dudevant déclara ses
sentiments à mademoiselle Dupin, en s'excusant de ne pas agir selon les
usages, mais il voulait avoir son acquiescement et être assuré de sa
sympathie avant qu'une démarche fût tentée auprès de sa mère. Aurore
désira réfléchir. Casimir était très estimé par M. et madame Roettiers du
Plessis; il n'affectait pas une grande passion, restait silencieux sur le
chapitre de l'amour, parlait d'amitié, de bonheur domestique. Elle
appréciait cette réserve. Et, de vrai, il tenait un langage singulièrement
calme, que d'autres jeunes filles, celles qui ont l'instinct et
l'enthousiasme de leur âge, auraient jugé réfrigérant: «Je veux vous
avouer, disait-il, que j'ai été frappé, à la première vue, de votre air
bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle ni jolie... Mais, quand
je me suis mis à rire et à jouer avec vous, il m'a semblé que je vous
connaissais depuis longtemps et que nous étions deux vieux amis.» On ne
saurait alléguer qu'il ait cherché à exciter l'imagination d'Aurore.
C'était un prétendant respectueux, comme les mères en souhaitent à leurs
filles, qui les rêvent plus effervescents.
Une entrevue fut ménagée, au Plessis, entre madame Dupin et le colonel.
Celui-ci, avec sa chevelure d'argent, sa décoration et son air respectable,
plut à la veuve qui, on le sait, avait toujours eu beaucoup de goût pour
les militaires. Le fils lui était moins sympathique. «Il n'est pas beau,
disait-elle. J'aurais aimé un beau gendre pour lui donner le bras.» Cette
ci-devant modiste, à l'âme de grisette, avait les mêmes instincts que la
Grande-Duchesse de Gerolstein fredonnant à Fritz ces couplets qui portent
la signature de deux académiciens:
Voici le sabre de mon père!
Tu vas le mettre à ton côté!
Ton bras est fort, ton âme est fière,
Ce glaive sera bien porté!
Ou encore:
Dites-lui qu'on l'a remarqué,
Distingué;
Dites-lui qu'on le trouve aimable.
Madame Dupin accepta en principe l'idée du mariage, exprima le désir qu'on
arrêtât les conditions pécuniaires, quitta le Plessis en y laissant sa
fille, puis elle revint au bout de quelques jours, toute bouleversée. Elle
avait découvert des choses monstrueuses: Casimir avait été garçon de café!
On rit, elle se fâcha, elle emmena Aurore à l'écart, pour lui dire que
dans cette maison on mariait les héritières avec des aventuriers, moyennant
pot-de-vin.
C'était là une calomnie gratuite à l'adresse des Roettiers, mais
l'écervelée avait vu clair dans le jeu de Casimir. Celui-ci, férocement
cupide--nous le découvrirons plus tard--se souciait surtout et même
uniquement de faire un riche mariage. Aurore était un beau parti; elle
avait presque un demi-million, et il ne devait apporter, en fin de compte,
après avoir jeté beaucoup de poudre aux yeux, qu'une soixantaine de mille
francs. Comment madame Dupin se laissa-t-elle persuader? Elle reçut la
visite de madame Dudevant, qui la séduisit par une rare distinction
mondaine et sut la flatter. Avec des éloges on trouvait aisément le chemin
de son coeur et les avenues de sa pensée. Aurore elle-même jugea charmante
la belle-mère de Casimir. Le mariage fut décidé, abandonné, repris. Madame
Dupin ne pouvait accepter la perspective d'avoir «ce garçon de café» pour
gendre. Son nez lui déplaisait. Elle allait si loin dans ses diatribes
qu'elle produisit sur sa fille un effet contraire à ses desseins. Enfin
elle exigea le régime dotal et qu'une rente annuelle de 3.000 francs fût
attribuée à Aurore pour ses besoins personnels. En cela fit-elle acte de
malveillance ou preuve de perspicacité? Il semble qu'elle avait deviné la
rapacité de Casimir, et elle rendit à sa fille un signalé service. Ces
3.000 francs seront un jour pour George Sand le moyen de conquérir
l'indépendance. Mais, dans ses illusions de fiancée, elle n'y vit qu'une
précaution injurieuse. Elle aimait peut-être Casimir Dudevant; à coup sûr,
elle avait confiance en lui.
Le mariage fut célébré le 10 septembre 1822 à Paris, et quelques jours
après les jeunes époux partirent pour Nohant où Deschartres les accueillit
avec joie. La vie conjugale réserve à Aurore des désillusions rapides,
vite accrues, et qui la pousseront aux résolutions extrêmes.
CHAPITRE V
LA CRISE CONJUGALE
Après s'être étendue avec complaisance et prolixité sur les origines de sa
famille et les événements de sa prime jeunesse, George Sand ne consacre,
dans l'_Histoire de ma Vie_, qu'un petit nombre de pages aux années qui
suivirent son mariage. De lune de miel il n'est pas question. Si elle
s'efforça d'aimer son mari, elle ne trouva en lui aucune ressource
d'affection ni de sensibilité. Tout aussitôt elle se tourna vers les
espérances, puis vers les joies de la maternité. Sa santé fut assez
éprouvée par l'hiver très rude de 1822-1823, et Aurore connut les longues
journées solitaires et silencieuses. Casimir Dudevant étant à la chasse de
l'aube au crépuscule, elle occupait ses loisirs par le travail de la
layette. «Je n'avais, dit-elle, jamais cousu de ma vie; mais, quand cela
eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes songes,
je m'y jetai avec une sorte de passion.» Vite elle apprit le _surjet_ et
le _rabattu_. Depuis lors elle déclare avoir toujours aimé le travail à
l'aiguille, véritable récréation et détente pour l'esprit. Son opinion à
cet égard mérite d'être retenue; c'est l'apologie de la couture formulée
par une femme qui fut, entre toutes, adonnée au labeur intellectuel: «J'ai
souvent entendu dire que les travaux du ménage, et ceux de l'aiguille
particulièrement, étaient abrutissants, insipides, et faisaient partie de
l'esclavage auquel on a condamné notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la
théorie de l'esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une
conséquence. Il m'a toujours semblé qu'ils avaient pour nous un attrait
naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma
vie, et qu'ils ont calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit.»
Elle acquit ainsi «la _maestria_ du coup de ciseaux» dont elle sera, sur
le tard, presque aussi fîère que de son talent littéraire.
Deschartres, qui faisait office de médecin consultant, entoura de mille
précautions la grossesse d'Aurore. Il exigea qu'elle demeurât six semaines
couchée. C'était à l'époque des grandes neiges. Pour la distraire, on
apporta sur son lit de petits oiseaux qui, affamés et grelottants, se
laissaient prendre à la main. Au baldaquin elle fit suspendre des branches
de sapin et elle passa ces longues journées d'inaction dans une véritable
volière, parmi les pinsons, les rouges-gorges, les verdiers, les moineaux
apprivoisés, à qui elle donnait la becquée et qui venaient se réchauffer
sur ses couvertures. Dès que la température fut plus clémente et qu'on
ouvrit les fenêtres, tous ces oiseaux--est-ce ingratitude ou amour de la
liberté?--s'envolèrent à tire-d'aile. «Un seul rouge-gorge, dit George
Sand, s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut ouverte vingt fois,
vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya ses ailes à
l'air libre, fit comme une pirouette de grâces et rentra, avec la figure
expressive d'un personnage raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il
resta ainsi jusqu'à la moitié du printemps, même avec les fenêtres
ouvertes pendant des journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel
et le plus aimable que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une
audace et d'une gaieté inouïes. Penché sur la tête d'un chenet, dans les
jours froids, ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui
prenait, à la vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il
s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait
prendre sa place sans avoir une seule plume grillée... Il avait des goûts
aussi bizarres que ses exercices, et, curieux d'essayer de tout, il
s'indigérait de bougie et de pâte d'amandes. En un mot, la domesticité
volontaire l'avait transformé au point qu'il eut beaucoup de peine à
s'habituer à la vie rustique, quand, après avoir cédé au magnétisme du
soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vîmes
longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me
promenais jamais sans qu'il vînt crier et voltiger près de moi.»
Avec le printemps, la santé d'Aurore s'améliora. Il fut décidé qu'elle
ferait ses couches à Paris, et le 30 juin 1823, dans un petit appartement
garni de l'hôtel de Florence, rue Neuve des Mathurins, elle mit au monde
un fils qui fut nommé Maurice. On sait quelle affection elle lui voua et
quelle intimité d'existence, de pensée, quelle communion de tendresse il y
eut entre eux durant plus d'un demi-siècle. La _Correspondance_ de George
Sand en est l'éclatant témoignage. Dès le premier vagissement, elle
éprouva l'émoi d'un coeur que Casimir Dudevant n'avait pas su toucher. «Ce
fut, dit-elle, le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure
de profond sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je
vis en m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller.» Est-il besoin
de noter qu'en fidèle disciple de Jean-Jacques elle allaita Maurice? Elle
se plaint seulement d'avoir gardé le lit beaucoup plus longtemps qu'il
n'était nécessaire. Après la naissance de sa fille, elle se vante de
s'être levée le second jour et de s'en être trouvée bien. C'était une
précipitation un peu chanceuse.
Il fallut retourner à Nohant. Deschartres, qui était venu à Paris pour le
baptême de Maurice et qui l'avait consciencieusement démailloté afin de
s'assurer s'il était bien conformé, ne voulait pas continuer
l'administration du domaine. Casimir Dudevant dut s'en charger, et
l'installation du ménage à la campagne parut, sinon définitive, du moins à
long terme. Elle fut préjudiciable à l'un et à l'autre des époux. Aurore,
au printemps de 1824, ressentit les atteintes d'un spleen profond. Son
mari, qui avait l'esprit terre à terre et de la vulgarité dans les goûts,
contracta les habitudes oisives et peu relevées du gentilhomme campagnard.
Chacun d'eux s'ennuyait de son côté, et ils s'ennuyaient d'être ensemble.
Un séjour d'été au Plessis vint rompre la monotonie de cette existence;
puis ils passèrent l'hiver dans la banlieue de Paris, à Ormesson. «Nous
aimions la campagne, dit George Sand, mais nous avions peur de Nohant;
peur probablement de nous retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des
instincts différents et des caractères qui ne se pénétraient pas
mutuellement.» Aussi bien Casimir, avec la fatuité du sot, traitait-il sa
femme du haut de son dédain. Il la jugeait idiote, l'accablait de la
supériorité de sa toute-puissance masculine. Elle courbait la tête,
«écrasée et comme hébétée devant le monde.» La première scène de violence
publique s'était produite durant leur séjour au Plessis: George Sand n'en
fait pas mention dans l'_Histoire de ma Vie_, mais l'incident fut relaté
au cours du procès en séparation et figure dans deux lettres adressées par
elle, l'une à son amie Félicie Saint-Agnan, l'autre à son avoué. Vers la
fin de juillet, tandis qu'on prenait le café après dîner, les jeunes gens
et quelques nouvelles mariées, parmi lesquelles Aurore, se mirent à se
poursuivre sur la terrasse. Ils se jetèrent du sable, dont quelques grains
tombèrent dans la tasse de M. James Roettiers. On les invita à cesser ce
jeu ridicule. Comme Aurore continuait, Casimir s'élança sur elle,
l'insulta grossièrement et lui administra un soufflet. Il faut croire que,
de sa part, c'était un acte d'après boire, mais particulièrement fâcheux
dans ce milieu où ils s'étaient connus et fiancés. En vérité, Casimir
était trop flegmatique comme prétendant et trop pétulant comme mari.
D'abord il avait le coeur sec, et ensuite la main leste. Aurore, à très
bon droit, ne pardonna jamais ce procédé brutal, qui devait se renouveler.
Henri Heine, ayant plus tard rencontré M. Dudevant chez sa femme alors
qu'ils étaient déjà séparés de fait, nous a laissé un pittoresque portrait
du personnage: «Il avait une de ces physionomies de philistin qui ne
disent rien, et il ne semblait être ni méchant, ni grossier, mais je
compris facilement que cette _quotidienneté_ humidement froide, ces yeux
de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise auraient pu
amuser une commère banale, mais devaient, à la longue, donner le frisson à
une femme d'âme plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de
s'enfuir.» L'heure n'était pas encore venue où la coupe d'amertume, trop
pleine, déborderait; mais ni à Nohant, ni à Ormesson, ni à Paris dans un
logement meublé du faubourg Saint-Honoré, Aurore ne trouva la quiétude.
Elle alla consulter son vieux confesseur l'abbé de Prémord, elle fit une
retraite à son couvent; car Casimir, qui était libre-penseur, voulait une
religion pour les femmes. C'était, à son estime, un paratonnerre à l'usage
des maris contre certains accidents conjugaux qui n'épargnent même pas les
têtes couronnées. Il y a là une égalité, de tous les temps et de tous les
pays, antérieure à la Révolution française et à la Déclaration des droits
de l'homme. George Dandin a des confrères dans toutes les conditions
sociales; la _Petite Paroisse_ d'Alphonse Daudet est une grande confrérie.
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend pas les rois.
Pour Aurore le couvent même fut inefficace. On y avait cependant admis
Maurice, à condition qu'il passât par le tour; il y passa. Entre temps,
survint un gros chagrin, la mort subite et vraisemblablement le suicide de
Deschartres, qui s'était ruiné dans des spéculations malheureuses sur
l'huile de navette et de colza. Le séjour de Paris ne convenait guère ni à
Aurore ni à Casimir. Ils y voyaient assez fréquemment le baron Dudevant
qui sympathisait avec sa bru; mais sa femme était plus rèche. Elle ne
consentait à recevoir le petit Maurice que sous serment qu'on aurait pris
toutes les précautions désirables et que ses parquets seraient indemnes.
«C'était fort difficile, dit George Sand, Maurice n'ayant pas encore bien
compris la religion du serment. Il avait dix-huit mois.»
Au printemps de 1825, M. et madame Dudevant regagnèrent Nohant, où Casimir
vivait en grande intimité de table et de cabaret avec le demi-frère
d'Aurore, Hippolyte Chatiron, marié à une demoiselle Emilie de Villeneuve,
et qui était le plus incorrigible des buveurs et le meilleur des garçons à
jeun. M. Dudevant, en prenant sur lui modèle, fut non moins ivrogne, mais
il eut le vin hargneux et méchant. A eux deux, ils symbolisaient l'un et
l'autre aspect du genre: le bon et le mauvais pochard. Et Aurore était
obligée de supporter leurs interminables et bruyantes «beuveries» qui se
prolongeaient parfois jusqu'à l'aube.
La santé de la jeune femme étant assez précaire, les médecins
conseillèrent une cure à Cauterets. «J'avais, dit-elle, une toux opiniâtre,
des battements de coeur fréquents et quelques symptômes de phtisie.» Elle
murmurait en partant: «Allons, adieu, Nohant, je ne te reverrai peut-être
plus.» Ce voyage aux Pyrénées est longuement relaté dans l'_Histoire de ma
Vie_, sous forme de journal, et inspira quelques lettres descriptives
adressées à madame Dupin: ce sont les premiers essais littéraires de
George Sand. M. et madame Dudevant avaient quitté Nohant le 5 juillet 1825;
ils s'arrêtèrent à Bordeaux, et Aurore entra en relations avec l'avocat
général Aurélien de Sèze, fils du défenseur de Louis XVI, qui lui-même
devait siéger à la Constituante et à la Législative, sur les bancs de
l'extrême droite légitimiste. Ce fut pour Aurore l'objet d'un premier
amour, essentiellement platonique. De vrai, l'homme était charmant et le
paraissait encore davantage, par contraste avec Casimir Dudevant. C'est à
celui-ci que fait allusion un passage du journal: «Monsieur*** chasse avec
passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se lève à deux heures du
matin et rentre à la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de
prévoir qu'un temps peut venir où elle s'en réjouira.» Suivent des
observations de psychologie ou de physiologie conjugale, qui renferment la
substance des premiers romans où s'épanchera la rancoeur de George Sand
contre la tyrannie du ménage. «Le mariage est beau pour les amants et
utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une
foule d'esprits ordinaires et de coeurs paisibles qui ne connaissent pas
l'amour et qui ne peuvent atteindre à la sainteté. La mariage est le but
suprême de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le
sacrifice.» Aurore commençait à se trouver sacrifiée et s'en ouvrait à
Aurélien de Sèze, leur compagnon de voyage.
On faisait des excursions aux environs de Cauterets. La promenade
traditionnelle à Luz, Saint-Sauveur et Gavarnie amène sous la plume de
madame Dudevant des descriptions solennelles et des croquis humoristiques.
Celles-là sont sans intérêt, ceux-ci ont un tour assez piquant. Voici la
caravane devant le Marboré: «Mon mari est des plus intrépides. Il va
partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me
_singularise_. Je veux être pendue si j'y songe. Je me retourne, et je
vois Zoé qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fâche
parce que Zoé rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et
on s'y défâche vite. Les uns ont peur, les autres ont froid. Un monsieur
qui est dans le commerce compare la vallée coupée par petits enclos
cultivés à une _carte d'échantillons_. Une très jolie Bordelaise, très
élégante, s'écrie tout à coup avec une voix flûtée et un accent renforcé:
_Oh! la tripe me jappe!_ Ça signifie qu'elle a faim.» Passons sur les
propos du mari qui sont encore plus prosaïques.
Le retour de M. et madame Dudevant s'effectua par Bagnères de Bigorre,
Lourdes et Nérac. Il fallut se séparer d'Aurélien de Sèze, et Aurore avoue
n'avoir gardé aucun souvenir de la suite du voyage: «Il en est ainsi,
dit-elle, de beaucoup de pays que j'ai traversés sous l'empire de quelque
préoccupation intérieure: je ne les ai pas vus. Les Pyrénées--(était-ce
bien les Pyrénées?)--m'avaient exaltée et enivrée comme un rêve qui devait
me suivre et me charmer pendant des années.» Bref, elle emportait un
viatique sentimental.
Un séjour chez son beau-père, à Guillery, semble avoir laissé à Aurore une
impression favorable. Elle aimait ce vieillard, qui la traitait avec une
pointe de galanterie respectueuse, et dont elle résume ainsi le caractère,
«enjoué et bienveillant, colère, mais tendre, sensible et juste.» Elle
loue les Gascons, qu'elle ne trouve pas plus menteurs ni plus vantards que
les autres provinciaux, qui le sont tous un peu», mais elle n'aime pas
leur cuisine à la graisse, en dépit de la plantureuse chère que l'on
faisait à Guillery. Elle énumère les pièces de résistance qui composaient
des menus pantagruéliques: jambons, poulardes farcies, oies grasses,
canards obèses, truffes, gibier, gâteaux de millet et de maïs. Nul ne
séjournait en cette abbaye de Thélème, sans s'apercevoir, dit Aurore,
d'une notable augmentation de poids dans sa personne. Seule elle dérogeait
à la règle et maigrissait à vue d'oeil. Comment expliquer ce
dépérissement? Etait-ce le fait de la cuisine à la graisse ou de
l'éloignement d'Aurélien? Un voyage à Bordeaux les remit en présence. Dans
une longue conversation à la Brède, ils prirent la résolution
définitive--malgré lui, malgré elle, comme Titus et Bérénice--de n'être
jamais qu'amis. «J'eus là, écrit-elle, un très violent chagrin, un moment
de désespérance absolue.» Mais le calme revint dans son esprit et elle
trouva un équilibre provisoire.