résistances de sa raison, les fantaisies de son humeur, les singularités
de son caractère eurent tôt fait de capituler devant l'explosion
victorieuse et triomphante de la foi. Ce zèle fut contenu par le tact d'un
confesseur habile homme, l'abbé de Prémord, jésuite, ou, comme on disait
alors, _Père de la foi_. Il écouta avec bienveillance la confession
générale d'Aurore, c'est-à-dire le récit de sa vie passée qui dura trois
heures. Quand elle eut terminé, il refusa d'entendre sa confession--elle
s'était confessée en se racontant--et il lui donna sur-le-champ
l'absolution: «Allez en paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et
joyeuse, ne vous embarrassez pas l'esprit de vains remords, remerciez Dieu
d'avoir touché votre coeur; soyez toute à l'ivresse d'une sainte union de
votre âme avec le Sauveur.» Elle communia le lendemain, fête de
l'Assomption. Elle avait quinze ans. Ce fut, à l'en croire, 1e véritable
jour de sa première communion. Dans l'intervalle, elle ne s'était pas
approchée du sacrement. Pour réparer cette négligence, durant plusieurs
mois, elle communia tous les dimanches, et même deux jours de suite. «J'en
suis revenue, dit-elle dans l'_Histoire de ma Vie_, à trouver fabuleuse et
inouïe l'idée matérialisée de manger la chair et de boire le sang d'un
Dieu; mais que m'importait alors?... Je brûlais littéralement comme sainte
Thérèse; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans
m'apercevoir du mouvement de mon corps; je me condamnais à des austérités
qui étaient sans mérite, puisque je n'avais plus rien à immoler, à changer
ou à détruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jeûne. Je portais
autour du cou un chapelet de filigrane qui m'écorchait, en guise de
cilice. Je sentais la fraîcheur des gouttes de mon sang, et au lieu d'une
douleur c'était une sensation agréable. Enfin je vivais dans l'extase, mon
corps était insensible, il n'existait plus.» Bref, le mysticisme s'était
emparé d'elle, annihilait son corps et emportait sa pensée vers des songes
paradisiaques.
Par esprit sans doute de mortification, elle se plaisait au commerce des
soeurs converses chargées des basses besognes de la communauté, et
spécialement de la soeur Hélène, une pauvre écossaise vouée à la phtisie,
qui s'arrêtait au milieu d'un couloir ou au bas d'un escalier, incapable
de porter les seaux d'eau sale qu'elle devait descendre du dortoir. Cette
malheureuse créature était laide, vulgaire, marquée de taches de rousseur;
mais elle avait des dents merveilleuses et sur le visage une expression de
souffrance d'une infinie mélancolie. Aurore voulut la seconder dans son
gros travail, l'aida à enlever ses seaux, à balayer, à frotter le parquet
de la chapelle, à épousseter et brosser les stalles des nonnes, voire même
à faire les lits au dortoir. Qu'eût pensé madame Dupin si elle avait su
que sa petite-fille se livrait à d'aussi viles occupations? En retour,
Aurore apprenait à soeur Hélène les éléments de la langue française, et
c'était là un touchant échange de services. A l'image de son élève, la
future châtelaine de Nohant voulait entrer en religion, et non pas comme
dame du choeur, mais comme simple converse, servante volontaire, par pur
amour de Dieu, dans quelque communauté.
La supérieure des Anglaises et l'abbé de Prémord se garderont d'encourager
une vocation qui leur semblait factice et sans avenir. Ce fut, de leur
part, très avisé. Ils exigèrent même qu'Aurore renonçât aux exagérations
de son mysticisme, qu'elle jouât et courût avec ses compagnes, au lieu de
passer à la chapelle les heures de récréation. L'ordre était formel: «Vous
sauterez à la corde, vous jouerez aux barres.» Elle dut se soumettre à la
proscription, tout en continuant à communier le dimanche, et vite elle
recouvra son équilibre physique et moral. De la sorte elle eut plusieurs
mois de béatitude. «Ils sont, dit-elle, restés dans ma mémoire comme un
rêve, et je ne demande qu'à les retrouver dans l'éternité pour ma part de
paradis. Mon esprit était tranquille. Toutes mes idées étaient riantes. Il
ne poussait que des fleurs dans mon cerveau, naguère hérissé de rochers et
d'épines. Je voyais à toute heure le ciel ouvert devant moi, la Vierge et
les anges me souriaient en m'appelant; vivre ou mourir m'était
indifférent. L'empyrée m'attendait avec toutes ses splendeurs, et je ne
sentais plus en moi un grain de poussière qui pût ralentir le vol de mes
ailes. La terre était un lieu d'attente où tout m'aidait et m'invitait à
faire mon salut. Les anges me portaient sur leurs mains, comme le prophète,
pour empêcher que, dans la nuit, mon pied ne heurtât la pierre du chemin.»
Ce retour à la gaieté--une gaieté pieuse et pratiquante--fut marqué par un
goût très vif pour les charades d'abord, puis pour de petites comédies
qu'Aurore organisait avec cinq ou six de la grande classe. On élaborait
des _scénarios_ sur lesquels on dialoguait d'abondance, à l'improvisade.
Les travestissements étaient un peu bien primitifs, ceux surtout des rôles
masculins. C'était une manière de costume Louis XIII, où les
hauts-de-chausses consistaient en un retroussis des jupes froncées jusqu'à
mi-jambe. Avec des tabliers cousus on faisait des manteaux; avec du papier
frisé on simulait des plumes. Il y eut même des bottes, des épées et des
feutres fournis par les parents. Madame la supérieure daigna assister à
l'une des représentations avec toute la communauté, et l'on eut ce soir-là
permission de minuit. Aurore, qui était l'impresario de la troupe,
retrouva dans sa mémoire quelques scènes du _Malade imaginaire_ qu'elle
ajusta, et les religieuses, sans s'en douter, applaudirent une vague
paraphrase de Molière proscrit au couvent. Elles prirent plaisir aux
pratiques de monsieur Purgon, avec des intermèdes renouvelés de _Monsieur
de Pourceaugnac_. On avait découvert, dans le matériel de l'infirmerie,
les instruments classiques. Le latin de Molière fut apprécié par les
Anglaises qui avaient l'habitude de lire ou de psalmodier les offices en
latin.
Cette représentation marqua l'apothéose d'Aurore. Peu de temps après, au
lendemain de l'assassinat du duc de Berry qui interrompit les
réjouissances théâtrales préparées au couvent pour le carnaval, avec un
programme de violons, de bal et de souper, madame Dupin s'avisa de ramener
sa petite-fille à Nohant. Elle avait appris ses projets d'entrer en
religion, qui d'ailleurs subsistaient à travers les distractions
dramatiques, et elle ne se souciait pas qu'Aurore devînt nonne ou béguine.
Il fallut quitter le couvent. O désespoir! C'était le paradis sur la
terre. L'idée de revoir le monde, la perspective d'être mariée,
épouvantaient cette imagination de seize ans. Par bonheur la mère et la
grand'mère ne devaient pas s'entendre pour choisir un prétendant. On
accorda quelque répit à Aurore. Elle espérait du moins qu'un rapprochement
pourrait survenir entre les deux influences qui s'étaient disputé son
affection. Mais, lorsqu'elle aborda ce sujet, sa mère lui répliqua
violemment: «Non certes! Je ne retournerai à Nohant que quand ma
belle-mère sera morte.» Et elle ajoutait avec son humeur emportée et
aigrie: «Va-t'en sans te désoler, nous nous retrouverons, et peut-être
plus tôt que l'on ne croit!» Au début du printemps de 1820, Aurore rentra
à Nohant avec sa grand'mère dans la grosse calèche bleue, et le lendemain
matin, quand elle s'éveilla, ce fut une sensation neuve et troublante:
«Les arbres étaient en fleur, les rossignols chantaient, et j'entendais au
loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs.» Le couvent
allait bientôt s'effacer et disparaître dans les brumes du passé.
CHAPITRE IV
LE MARIAGE
Le retour à Nohant fut pour Aurore un changement douloureux. Elle se
sentit d'abord dépaysée et pleura. Sans doute elle était libre, elle
pouvait dormir la grasse matinée et n'avait pas à craindre d'être
réveillée par la cloche du couvent et la voix criarde de soeur
Marie-Josèphe. Elle sortait de tutelle et disposait de son temps, de ses
pensées en toute indépendance: mais elle n'y trouvait aucun agrément. La
règle habituelle manquait à son accoutumance. Les gens de la maison, ceux
des alentours ne l'avaient pas reconnue, tant elle était grandie, et la
traitaient avec un respect cérémonieux. Deschartres l'appelait
«mademoiselle». Seuls les grands chiens, ses vieux amis, après quelques
instants de surprise, l'accablèrent de caresses. Il y avait des
domestiques nouveaux, notamment un certain Cadet promu aux fonctions
d'aide-valet de chambre, qui, lorsqu'on lui reprochait de briser les
carafes, répondait avec un grand sérieux: «Je n'en ai cassé que sept la
semaine dernière.» Il semblait à Aurore qu'elle fût dans un monde inconnu.
Elle regrettait la placidité routinière de la communauté. Elle s'ennuyait,
elle avait «le mal du couvent».
Madame Dupin n'était pas faite pour égayer cette solitude et dissiper la
mélancolie de sa petite-fille. Elle luttait contre la surdité, la
somnolence, la lassitude intellectuelle. «Aux repas, dit George Sand, elle
se montrait avec un peu de rouge sur les joues, des diamants aux oreilles,
la taille toujours droite et gracieuse dans sa douillette pensée;» puis,
cet effort accompli, elle se retirait dans son boudoir, persiennes closes.
Pour la distraire, on jouait la comédie comme au couvent: c'était le
passe-temps favori d'Aurore. Les représentations ne devaient pas se
prolonger trop avant dans la soirée; vers dix heures, on procédait au
coucher de madame Dupin, et cette importante opération durait souvent
jusqu'à minuit. L'_Histoire de ma Vie_ nous en décrit le cérémonial: «Des
camisoles de satin piqué, des bonnets à dentelles, des cocardes de rubans,
des parfums, des bagues particulières pour la nuit, une certaine tabatière,
enfin tout un édifice d'oreillers splendides, car elle dormait assise, et
il fallait l'arranger de manière qu'elle se reveillât sans avoir fait un
mouvement.»
Après dîner, elle aimait qu'Aurore lui fît la lecture. On commença, en
février 1821, le _Génie du Christianisme_, qui ne s'harmonisait guère avec
les goûts littéraires non plus qu'avec les doctrines philosophiques de
l'invétérée voltairienne, et elle formulait sur le fond et la forme de
l'oeuvre les appréciations les plus judicieuses. Soudain, un soir, elle
interrompit la lectrice au milieu d'une riante description des savanes et
dit d'un air égaré: «Arrête-toi, ma fille. Ce que tu me lis est si étrange
que j'ai peur d'être malade et d'entendre autre chose que ce que j'écoute.
Pourquoi me parles-tu de morts, de linceul, de cloches, de tombeaux? Si tu
composes tout cela, tu as tort de me mettre ainsi des idées noires dans
l'esprit.» Cet accès de délire fut vite dissipé. Madame Dupin réclama des
cartes pour jouer au grabuge; puis, abordant un sujet qu'elle n'avait
jamais effleuré, elle fit part à Aurore d'une demande en mariage formée
par «un homme immensément riche, mais cinquante ans et un grand coup de
sabre à travers la figure.» C'était un général de l'Empire qui ne tenait
pas à la dot. Il est vrai qu'il mettait pour première condition
qu'aussitôt mariée elle cesserait de voir sa mère. Malgré toute
l'antipathie qu'elle éprouvait pour sa bru, la vieille madame Dupin avait
eu le bon sens de refuser et d'éconduire le prétendant plus que
quinquagénaire. Elle prononça même dans cet entretien quelques paroles
conciliantes envers celle qui avait été l'épouse de son fils.
Le lendemain matin, pour Aurore le réveil fut lugubre. Deschartres vint
lui annoncer que sa grand'mère avait eu une attaque d'apoplexie. Elle
s'était levée durant la nuit, était tombée et n'avait pu se relever. Elle
resta paralysée, avec un côté mort depuis l'épaule jusqu'au talon.
C'étaient des divagations presque continuelles, un lamentable état
d'enfance. Elle voulait qu'on lui lût le journal et ne pouvait fixer son
attention. Elle demandait des cartes, n'avait pas la force de les tenir et
se plaignait qu'on ne voulût pas la soulager en lui faisant une
application de la dame de pique sur le bras. Et cette dégénérescence des
facultés dura tout le printemps, tout l'été, tout l'automne, avec quelques
rares heures de lucidité.
Autour du fauteuil, auprès du lit où s'éteignait cette belle intelligence
comme une lampe privée d'huile, Aurore passa neuf grands mois hantés par
de mélancoliques méditations. Elle dut prendre la direction de la maison.
Deschartres, fort avisé, exigea qu'elle fît chaque jour une sortie à
cheval, qu'elle respirât l'air du matin, après être demeurée des
après-midi ou des soirées entières dans la chambre de la malade, absorbant
du tabac à priser, du café noir sans sucre et même de l'eau-de-vie pour ne
pas succomber au sommeil. Il advenait souvent que la pauvre paralysée
prenait la nuit pour le jour, exigeait qu'on ouvrît les volets et se
croyait aveugle, puisqu'elle ne voyait pas le soleil.
Par une singulière volte-face de la pensée, Aurore, au chevet de sa
grand'mère, allait insensiblement se détacher des croyances et des
habitudes religieuses qu'elle avait contractées au couvent. La lecture du
_Génie du Christianisme_ et de l'_Imitation_, loin de la confirmer dans la
certitude de sa foi, lui apporta des scrupules et des doutes. Elle
trouvait une contradiction irréductible entre la doctrine de Gerson et
celle de Chateaubriand, et elle était incapable d'opter. «Il me fallait,
dit-elle, faire un choix entre le ciel et la terre; ou la manne
d'ascétisme dont je m'étais à moitié nourrie était un aliment pernicieux
dont il fallait à tout jamais me débarrasser, ou bien le livre (de
l'_Imitation_) avait raison, je devais repousser l'art et la science, et
la poésie, et le raisonnement, et l'amitié et la famille; passer les jours
et les nuits en extase et en prières auprès de ma moribonde, et, de là,
divorcer avec toutes choses et m'envoler vers les lieux saints pour ne
jamais redescendre dans le commerce de l'humanité.» Il en résultait pour
Aurore d'insurmontables perplexités et des points de vue différents, selon
qu'elle était en pleine campagne, à cheval, ou dans sa chambre,
agenouillée sur son prie-Dieu. «Au galop de Folette, j'étais tout
Chateaubriand. A la clarté de ma lampe, j'étais tout Gerson et me
reprochais le soir mes pensées du matin.» Entre temps, elle se tourmentait
de l'idée que sa grand'mère pouvait mourir sans sacrements, et elle
n'osait aborder avec la malade cette redoutable question. Elle en référa à
son confesseur, l'abbé de Prémord, qui, dans une lettre d'ailleurs fort
sage, l'approuva d'avoir gardé le silence. «Cet homme, dit George Sand,
était un saint, un vrai chrétien, dirai-je _quoique_ jésuite, ou _parce
que_ jésuite?» Et elle saisit cette occasion, dans l'_Histoire de ma Vie_,
pour nous donner son opinion--celle d'après 1850--sur la Compagnie de
Jésus. «Soyons équitables, écrit-elle. Au point de vue politique, en tant
que républicains, nous haïssons ou redoutons cette secte éprise de pouvoir
et jalouse de domination. Je dis _secte_ en parlant des disciples de
Loyola, car c'est une secte, je le soutiens. C'est une importante
modification à l'orthodoxie romaine. C'est une hérésie bien conditionnée.
Elle ne s'est jamais déclarée telle, voilà tout. Elle a sapé et conquis la
papauté sans lui faire une guerre apparente; mais elle s'est ri de son
infaillibilité, tout en la déclarant souveraine. Bien plus habile en cela
que toutes les autres hérésies, et, partant, plus puissante et plus
durable. Oui, l'abbé de Prémord était plus chrétien que l'Eglise
intolérante, et il était hérétique parce, qu'il était jésuite. La doctrine
de Loyola est la boîte de Pandore.»
Sa déclaration de principe une fois formulée, George Sand va plaider les
circonstances atténuantes pour la Compagnie de Jésus. Il sera impossible
de souscrire à cette conclusion, pour peu que l'on ait devant les yeux et
dans la mémoire les enseignements de l'histoire, l'oeuvre exécrable de
l'Inquisition, les censures de l'Assemblée du Clergé de France, les
protestations de Bossuet et de Port-Royal, les arrêts des Parlements et la
condamnation même prononcée par le pape Clément XIV qui, en 1773,
dissolvait l'ordre des Jésuites, sans parler des débats engagés en
Sorbonne autour du grand Arnauld à propos de l'_Augustinus_, non plus que
de l'écho, qui ne saurait s'affaiblir, des immortelles et vengeresses
_Provinciales_. En dépit de son indulgence, George Sand est obligée de
répudier la morale, ou plutôt l'immoralité jésuitique. «Dirai-je,
écrit-elle, pourquoi Pascal eut raison de flétrir Escobar et sa séquelle?
C'est bien inutile; tout le monde le sait et le sent de reste: comment une
doctrine qui eût pu être si généreuse et si bienfaisante est devenue,
entre les mains de certains hommes, l'athéisme et la perfidie.» Voilà les
deux mots auxquels il faut se tenir, et qui résument l'intégrale vérité
sur la doctrine du _perinde ac cadaver_.
Se tournant derechef vers l'abbé de Prémord, Aurore lui demanda de
départager son esprit entre les sollicitations contraires de l'_Imitation_
et du _Génie du Christianisme_. Il répondit par le simple conseil--ce qui
est assez surprenant de la part d'un confesseur--de multiplier ses
lectures et de profiter de la latitude que lui avait laissée sa grand'mère
en la chargeant des clefs de la bibliothèque. Madame Dupin lui avait
montré le rayon des ouvrages qu'elle ne devait pas ouvrir. Pour le surplus,
c'était la liberté absolue, et le jésuite se range à cet avis: «Lisez les
poètes. Tous sont religieux. Ne craignez pas les philosophes. Tous sont
impuissants contre la foi. Et si quelque doute, quelque peur s'élève dans
votre esprit, fermez ces pauvres livres, relisez un ou deux versets de
l'Evangile, et vous vous sentirez docteur à tous ces docteurs.»
Elle suivit le conseil et lut tour à tour Mably, Locke, Condillac,
Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, Montaigne--«dont
ma grand'mère, dit-elle, m'avait marqué les chapitres et les feuillets à
passer,»--puis La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare, bref
une véritable encyclopédie, et elle absorba le tout pêle-mêle. Enfin
Rousseau arriva, celui qui devait la conquérir et la posséder sans
conteste, «Rousseau, écrit-elle, l'homme de passion et de sentiment par
excellence, et je fus entamée.» La sensibilité de Jean-Jacques allait
triompher de ses inclinations religieuses et des pratiques formalistes de
son catholicisme. Elle marque cette étape: «L'esprit de l'Eglise n'était
plus en moi; il n'y avait peut-être jamais été.»
C'était l'époque où l'Italie et la Grèce se soulevaient pour leur
affranchissement. Or la monarchie et l'Eglise n'hésitaient pas à se
prononcer en faveur du Grand-Turc contre les chrétiens justement révoltés.
Aurore, avec lord Byron comme guide, avait embrassé la cause hellénique.
Deschartres soutenait le sultan, représentant de l'autorité. Et c'étaient
d'interminables discussions au cours de leurs promenades. Un jour, le
pédagogue distrait tomba sur le gazon, tout en ayant soin d'achever sa
phrase. «Après quoi, relate George Sand, il dit fort gravement en
s'essuyant les genoux: «Je crois vraiment que je suis tombé?--Ainsi
tombera l'empire ottoman,» répliqua Aurore, que son précepteur traitait de
jacobine, de régicide, de philhellène et de bonapartiste.
Cependant les inquiétudes d'Aurore pour le salut de l'âme de sa grand'mère
subsistaient et survivaient même à l'ébranlement de sa foi religieuse.
Dégoûtée du culte tel qu'on le pratiquait à Saint-Chartier ou à La Châtre,
elle s'abstenait d'aller à la messe pour entendre les beuglements des
chantres, leurs calembours involontaires en latin, le ronflement des
bonnes femmes qui s'endormaient sur leur chapelet, les bavardages de la
bonne société, les disputes des sacristains et des enfants de choeur, et
le bruit des gros sous qu'on récolte et qu'on compte. Elle préférait lire
sa messe dans sa chambre; mais elle aurait voulu--et en cela son
catholicisme persistait--réconcilier sa grand'mère avec l'Eglise. Cet
événement si souhaité se produisit par les soins de l'archevêque d'Arles,
Loménie de Brienne, qui était pour la malade une manière de beau-fils, car
il était issu des fameuses amours de son mari Francueil et de madame
d'Epinay. Ce prélat, que madame Dupin avait entouré naguère de sollicitude
presque maternelle, était d'une balourdise et d'une stupidité d'autant
plus déconcertantes que son père et sa mère auraient dû lui léguer quelque
trait de leur remarquable intelligence. Physiquement, il ressemblait à
madame d'Epinay qui, de l'aveu unanime des contemporains et d'après son
propre témoignage, fut laide. Au surplus, George Sand nous a tracé le
portrait de l'archevêque: «Il n'avait pas plus d'expression qu'une
grenouille qui digère. Il était, avec cela, ridiculement gras, gourmand ou
plutôt goinfre, car la gourmandise exige un certain discernement qu'il
n'avait pas; très vif, très rond de manières, insupportablement gai,
quelque chagrin qu'on eût autour de lui; intolérant en paroles, débonnaire
en actions; grand diseur de calembours et de calembredaines monacales;
vaniteux comme une femme de ses toilettes d'apparat, de son rang et de ses
privilèges; cynique dans son besoin de bien-être; bruyant, colère, évaporé,
bonasse, ayant toujours faim ou soif, ou envie de sommeiller, ou envie de
rire pour se désennuyer, enfin le chrétien le plus sincère à coup sûr,
mais le plus impropre au prosélytisme que l'on puisse imaginer.»
C'est ce prélat qui, en arrivant à Nohant, devait surmonter la résistance
voltairienne de madame Dupin. Il lui fit une grotesque homélie débutant
par cet exorde: «Chère maman, je ne vous ai pas prise en traître et n'irai
pas par quatre chemins. Je veux sauver votre âme.» Il continuait en la
priant d'être bien gentille et bien complaisante pour son gros enfant,
refusait de discuter avec elle et ses beaux esprits reliés en veau, et
terminait ainsi sa fantaisiste allocution: «Il ne s'agit pas de ça; il
s'agit de me donner une grande marque d'amitié, et me voilà tout prêt à
vous la demander à genoux. Seulement, comme mon ventre me gênerait fort,
voilà votre petite qui va s'y mettre à ma place.» Avec de tels arguments,
renforcés par les regards suppliants d'Aurore, il eut cause gagnée.
«Allons, s'écria-t-il en se frottant les mains et en se frappant sur la
bedaine, voilà qui est enlevé! Il faut battre le fer pendant qu'il est
chaud. Demain matin, votre vieux curé viendra vous confesser et vous
administrer. Ce sera une affaire faite, et demain soir vous n'y penserez
plus.» Il passa le reste de la journée à rire, à jouer avec les chiens en
leur disant qu'ils pouvaient bien regarder un évêque. Et il taquinait
Aurore, lui reprochait d'avoir failli tout faire manquer et les mettre
dans de beaux draps. Elle était stupéfaite de ce langage, de cette
familiarité, de cette façon, écrit-elle, de _fourrer_ les sacrements. Par
bonheur le curé eut un peu plus de tact que le prélat. Devant Aurore qui
assistait à la cérémonie, il résuma ainsi la doctrine de l'Eglise: «Ma
chère soeur, je serons tous pardonnés, parce que le bon Dieu nous aime et
sait bien que quand je nous repentons, c'est que je l'aimons.» En aparté
madame Dupin dit à Aurore: «Je ne crois pas que ce brave homme ait eu le
pouvoir de me pardonner quoi que ce soit, mais je reconnais que Dieu a ce
pouvoir, et j'espère qu'il a exaucé nos bonnes intentions à tous trois.»
Au regard du monde elle était en règle avec la divinité.
L'archevêque, piqué de prosélytisme, essaya de chapitrer la petite-fille
après la grand'mère, en se promenant ou, nous dit George Sand, en roulant
comme une toupie à travers le jardin. Il eut moins de succès. «Fais ton
examen de conscience pour demain. Je parie que j'aurai à te laver la
tête.» Elle refusa. Et lui de reprendre: «Qu'est-ce à dire, oison bridé?
Mais voilà l'heure du dîner. J'ai une faim de chien. Dépêchons-nous de
rentrer.» Enfin, comme la sottise n'excluait pas chez lui le fanatisme, il
se rendit à la bibliothèque la veille de son départ, brûla et lacéra des
livres hétérodoxes. Deschartres l'arrêta dans cette besogne.
Le spectacle de la confession de sa grand'mère avait attristé Aurore.
Elle-même ne devait plus solliciter l'absolution, à la suite d'une
question indiscrète du curé de La Châtre qui, sur des bavardages de petite
ville, lui demanda si elle avait un commencement d'amour pour un jeune
homme. Elle quitta le confessionnal, et ne voulut pas davantage s'adresser
au vieux curé de Saint-Chartier qui, lorsqu'on s'attardait à énumérer des
péchés, avait coutume de grommeler: «Très bien, très bien. Allons, est-ce
bientôt fini?»
Pour occuper ses loisirs et détendre son imagination, elle s'adonna à
l'ostéologie, à l'anatomie, avec Deschartres et un camarade qu'elle
appelle Claudius et qui leur apportait des têtes, des bras, des jambes,
voire un squelette entier de petite fille qu'elle garda longtemps sur sa
commode et qui lui causait des cauchemars. Alors elle mettait le squelette
à la porte de sa chambre, et s'endormait paisiblement. Il va sans dire
qu'à La Châtre on jasait de cette jeune fille qui étudiait des os de mort,
tirait au pistolet, chassait, et s'habillait en garçon. On prétendit
qu'elle profanait les hosties et qu'elle entrait à cheval dans l'église,
caracolant autour du maître-autel, ou encore que la nuit elle déterrait
les cadavres.