George Sand raconte très plaisamment les circonstances qui accompagnèrent

la première communion de son frère Hippolyte. Pour ce grand jour, le brave

curé avait invité à déjeuner le jeune communiant qui lui apportait, à

titre de cadeau, douze bouteilles de vin muscat de la part de madame

Dupin. On en déboucha une. «Ma foi, dit l'abbé, voilà un petit vin blanc

qui se laisse boire et qui ne doit pas porter à la tête comme le vin du

cru; c'est doux, c'est gentil, ça ne peut pas faire de mal. Buvez, mon

garçon, mettez-vous là. Manette, appelez le sacristain, et nous goûterons

la seconde bouteille quand la première sera finie.»

La servante et le sacristain, Hippolyte et le curé déclarèrent, d'un

commun accord, que ce vin ne portait pas l'eau. On passa, comme disait

l'abbé, au troisième et au quatrième feuillet du bréviaire--figuré par les

bouteilles du panier. Enfin les convives se séparèrent péniblement.

Hippolyte voyait danser les buissons et se réveilla sous un arbre. Alors,

conclut George Sand, «il put revenir à la maison, où il nous édifia tous

par sa gravité et sa sobriété le reste de la journée.»

Le presbytère de Saint-Chartier était une maison joyeuse. Manette était

sourde, le curé de même. Il disait d'elle: «Elle n'entend pas la grosse

cloche.» Et il ne l'entendait pas davantage. Elle avait sauvé la vie de

son maître pendant la Révolution et elle le faisait marcher comme un petit

garçon, depuis cinquante-sept ans. C'était un prêtre, d'un modèle rare,

jurant comme un dragon, buvant comme un templier. «Je ne suis point un

cagot, moi, disait-il sous la Restauration. Je ne suis pas un de ces

hypocrites qui ont changé de manières depuis que le gouvernement nous

protège; je suis le même qu'auparavant et n'exige pas que mes paroissiens

me saluent plus bas ni qu'ils se privent du cabaret et de la danse, comme

si ce qui était permis hier ne devait plus l'être aujourd'hui.» Il se

targuait d'être un vieux de la vieille roche, n'aimait pas la loi du

sacrilège, non plus que de mettre de l'eau dans son vin. «Si l'archevêque

n'est pas content, qu'il le dise, je lui répondrai, moi! Et je me moquerai

bien de tous les archevêques du monde.» Le prélat en fit l'expérience.

Etant venu pour la confirmation à Saint-Chartier et déjeunant au

presbytère, il dit au curé, par manière de badinage épiscopal: «Vous avez

quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, c'est un bel âge.--Oui-da,

Monseigneur, répliqua l'abbé en son libre langage, vous avez beau z'être

archevêque, vous n'y viendrez peut-être point!» Et, au dessert, impatienté

de la longueur du repas, il grommela entre haut et bas: «Ah! ça,

emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands messieurs-là, qui me

font une dépense de tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus

dessous. J'en ai _prou_, et grandement plus qu'il ne faut pour savoir

qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi.» Et

l'archevêque et son vicaire général de rire aux éclats.

Ayant une fois été volé, le curé de Saint-Chartier se conduisit, au vrai,

à peu près comme M. Myriel dans les _Misérables_: il refusa de dénoncer le

coupable. Voilà le brave homme de prêtre qui forma la conscience

religieuse de George Sand. «L'Aurore, avait-il coutume de dire, est une

enfant que j'ai toujours aimée.» Il écrira à M. Dudevant: «Ma foi,

monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre

femme.» Il fréquentait chez les Dupin, ramenait parfois madame Dudevant en

croupe; car il montait à cheval, s'endormait, et l'animal s'arrêtait pour

brouter. Après dîner, le curé ronflait dans le salon du château, puis

demandait un petit air d'épinette. Sa religion était tolérante, placide et

bourgeoise. Il ne fut pour rien dans la crise de mysticisme qui guettait

George Sand, vers la seizième année.

CHAPITRE III

AU COUVENT

L'éducation d'Aurore par les soins de sa grand'mère avait donné de

médiocres résultats: l'enfant souffrait d'être séparée de sa mère.

Deschartres, ci-devant précepteur de Maurice Dupin, n'était pas beaucoup

plus heureux dans son enseignement. Il avait des bourrasques, des rages de

vieux pédagogue, et la main leste. Un jour, comme la fillette était

distraite au cours de la leçon, il lui jeta à la tête un gros dictionnaire

latin. «Je crois, écrit-elle, qu'il m'aurait tuée si je n'eusse lestement

évité le boulet en me baissant à propos. Je ne dis rien du tout, je

rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans l'armoire, et

j'allai me promener. Le lendemain, il me demanda si j'avais fini ma

version: «Non, lui dis-je, je sais assez de latin comme cela, je n'en veux

plus.» Deschartres ne revint jamais sur ce sujet, et le latin fut

abandonné. On ne s'avisa que plus tard qu'il fallait compléter cette

instruction faite à bâtons rompus. En attendant, Aurore tout enfant avait

déjà ce culte de la nature qui hantera l'imagination de George Sand et

inspirera exquisement la meilleure part de ses oeuvres. Elle nous vante,

dans l'_Histoire de ma Vie_, l'automne et l'hiver, qui étaient ses saisons

les plus gaies, et proteste contre l'habitude mondaine qui «fait de Paris

le séjour des fêtes dans la saison de l'année la plus ennemie des bals,

des toilettes et de la dissipation.» Elle loue les riches Anglais de

passer l'hiver dans leurs châteaux, en goûtant les délices du coin du feu

et de la vie de famille. Cette passion pour la campagne s'épanche en une

jolie page de poésie descriptive:

«On s'imagine à Paris que la nature est morte pendant six mois, et

pourtant les blés poussent dès l'automne, et le _pâle soleil_ des hivers,

on est convenu de l'appeler comme cela, est le plus vif et le plus

brillant de l'année. Quand il dissipe les brumes, quand il se couche dans

la pourpre étincelante des soirs de grande gelée, on a peine à soutenir

l'éclat de ses rayons. Même dans nos contrées froides, et fort mal nommées

_tempérées_, la création ne se dépouille jamais d'un air de vie et de

parure. Les grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis courts et

frais, sur lesquels le soleil, bas à l'horizon, jette de grandes flammes

d'émeraude. Les prés se revêtent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit

de l'hiver. Le lierre, ce pampre inutile mais somptueux, se marbre de tons

d'écarlate et d'or. Les jardins mêmes ne sont pas sans richesse. La

primevère, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige.

Certaines autres fleurs, grâce à un accident de terrain, à une disposition

fortuite, survivent à la gelée et vous causent à chaque instant une

agréable surprise. Si le rossignol est absent, combien d'oiseaux de

passage, hôtes bruyants et superbes, viennent s'abattre ou se reposer sur

le faîte des grands arbres ou sur le bord des eaux! Et qu'y a-t-il de plus

beau que la neige, lorsque le soleil en fait une nappe de diamants, ou

lorsque la gelée se suspend aux arbres en fantastiques arcades, en

indescriptibles festons de givre et de cristal? Et quel plaisir n'est-ce

pas de se sentir en famille, auprès d'un bon feu, dans ces longues soirées

de campagne où l'on s'appartient si bien les uns aux autres, où le temps

même semble nous appartenir, où la vie devient toute morale et toute

intellectuelle en se retirant en nous-mêmes?»

Voilà bien l'aimable tour de style qui fera le charme et le succès de

George Sand, en donnant à la peinture d'un paysage certain reflet de

psychologie! Elle écrira, par malheur, des pages moins soignées, sous le

coup de l'improvisation hasardeuse; ainsi cette phrase d'_Isidora_:

«Lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle

aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société, mais

encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine.» Cette main

qui, en soulevant un voile, aperçoit..., évoque le souvenir d'une

métaphore fameuse de roman-feuilleton: «Sa main était froide comme celle

d'un serpent.»

A douze ans, Aurore fait sa première communion, non à la paroisse de

Saint-Chartier comme son demi-frère Hippolyte, mais à La Châtre, sous la

direction d'un vieux curé qui avait du tact et lui épargna les questions

inutiles et messéantes de la confession. Cette cérémonie accomplie--et la

voltairienne madame Dupin disait volontiers: cette affaire

bâclée--l'enfant était en règle avec l'Eglise. Sa grand'mère, qui

n'entrait jamais dans un lieu de culte, tremblait qu'elle ne devînt

dévote. «Il n'en fut rien, raconte George Sand. On me fit faire une

seconde communion huit jours après, et puis on ne me reparla plus de

religion.»

Pourtant la crise mystique allait atteindre cette jeune imagination,

éclose et développée dans une atmosphère d'incrédulité philosophique.

Elevée un peu à l'aventure, entre sa grand'mère, Deschartres et des

domestiques, Aurore devenait fantasque et presque révoltée. Elle refusait

de travailler et demandait obstinément à rejoindre sa mère. Madame Dupin

essaya des moyens de rigueur; l'enfant dut prendre ses repas seule, sans

que personne lui adressât la parole. Enfin la grand'mère, pour briser

cette résistance, usa d'un moyen détestable. Comme Aurore venait

s'agenouiller et implorer son pardon, elle lui dit avec sécheresse:

«Restez à genoux et m'écoutez avec attention; car ce que je vais vous dire,

vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus vous ne l'entendrez de ma

bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu'une fois dans la vie, parce

qu'elles ne s'oublient pas; mais, faute de les connaître, quand par

malheur elles existent, on perd sa vie, on se perd soi-même.» Et la

cruelle, l'impitoyable aïeule étala sous les yeux de cette fillette de

treize ans les secrets de la famille; elle lui raconta le passé de son

père, de sa mère, leur mariage tardif, sa naissance hâtive. Elle laissa

même planer des doutes sur la conduite actuelle de sa bru. Et George Sand,

qui a gardé de cette épouvantable confession un odieux souvenir, résume

ainsi, quarante ans après, ses impressions ineffaçables:

«Ma pauvre bonne maman, épuisée par ce long récit, hors d'elle-même, la

voix étouffée, les yeux humides et irrités, lâcha le grand mot, l'affreux

mot: ma mère était une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait

s'élancer dans un abîme.»

Une telle révélation produisit sur Aurore une secousse dont elle nous a

transmis la description précise: «Ce fut pour moi comme un cauchemar;

j'avais la gorge serrée; chaque parole me faisait mourir, je sentais la

sueur me couler du front, je voulais interrompre, je voulais me lever,

m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence; je ne

pouvais pas, j'étais clouée sur mes genoux, la tête brisée et courbée par

cette voix qui planait sur moi et me desséchait comme un vent d'orage. Mes

mains glacées ne tenaient plus les mains brûlantes de ma grand'mère, je

crois que machinalement je les avais repoussées de mes lèvres avec

terreur.»

Dès lors, le séjour de Nohant devint odieux à Aurore. Il y avait un lien

d'affection, ou brisé ou détendu, entre elle et sa grand'mère. Elle se

comporta en enfant terrible, rebelle au travail, s'évadant de la maison

pour courir les chemins, les buissons, les pacages, et ne revenir qu'à

nuit close avec des vêtements déchirés. Madame Dupin décida de la mettre

au couvent à Paris. Aurore accueillit avec joie cette nouvelle; du moins

elle verrait sa mère.

Au début de l'hiver 1817-1818, madame Dupin conduisit sa petite-fille,

alors dans sa quatorzième année, au couvent des Anglaises, institué par la

veuve de Charles Ier pour les religieuses catholiques émigrées sous le

protectorat de Cromwell. George Sand devait y passer trois ans, jusqu'au

printemps de 1820. Elle a raconté avec d'amples détails son séjour dans

cette communauté, où les élèves, assez indisciplinées, semble-t-il, se

divisaient en trois catégories: les _diables_, les _sages_ et les

_bêtes_. Ces dernières, il va sans dire, étaient les plus nombreuses, et

l'_Histoire de ma Vie_ relate avec une complaisante prolixité maintes

anecdotes de couvent qui ne sauraient nous inspirer le même intérêt qu'à

madame Sand, lorsqu'elle se retournait vers les années de pension où son

esprit reçut la profonde commotion du mysticisme.

La communauté des Anglaises consistait en «un assemblage de constructions,

de cours et de jardins qui en faisait une sorte de village plutôt qu'une

maison particulière.» C'était un dédale de couloirs, d'escaliers, de

galeries, d'ouvertures, de paliers; des chambres qui ouvraient à la file

sur des corridors interminables, et puis, ajoute George Sand, «de ces

recoins sans nom où les vieilles filles, et les nonnes surtout, entassent

mystérieusement une foule d'objets fort étonnés de se trouver ensemble,

des débris d'ornements d'église avec des oignons, des chaises brisées avec

des bouteilles vides, des cloches fêlées avec des guenilles, etc., etc.»

Des salles d'étude, et particulièrement de la petite classe où étaient

entassées une trentaine de fillettes, George Sand a gardé un déplaisant

souvenir. Elle revoit et nous montre «les murs revêtus d'un vilain papier

jaune d'oeuf, le plafond sale et dégradé, des bancs, des tables et des

tabourets malpropres, un vilain poêle qui fumait, une odeur de poulailler

mêlée à celle du charbon, un vilain crucifix de plâtre, un plancher tout

brisé; c'était là que nous devions passer les deux tiers de la journée,

les trois quarts en hiver.» Et de cette laideur des locaux scolaires de

son temps, elle tire argument pour expliquer la médiocrité ou l'absence

des aspirations esthétiques, alors qu'un simple paysan vit dans une

atmosphère et a sous les yeux des spectacles de beauté. A très bon droit,

elle demande qu'on élargisse et qu'on embellisse l'horizon intellectuel

des prolétaires français. Elle veut qu'on leur révèle les trésors et les

splendeurs de l'art.

Des religieuses et des maîtresses de la communauté George Sand a esquissé

des portraits qui nous offrent, sous les aspects les plus divers, le

personnel d'une congrégation enseignante. C'était, d'abord, la maîtresse

de la petite classe, mademoiselle D..., «grasse, sale, voûtée, bigote,

bornée, irascible, dure jusqu'à la cruauté, sournoise, vindicative; elle

avait de la joie à punir, de la volupté à gronder, et, dans sa bouche,

gronder c'était insulter et outrager.» Il paraît qu'elle écoutait aux

portes, qu'elle obligeait les élèves, en manière de punition, à baiser la

terre. Et si, d'aventure, elles faisaient le simulacre et baisaient leur

main en se baissant vers le carreau, la farouche mademoiselle D... leur

poussait la figure dans la poussière. C'est qu'elle appartenait à l'espèce

des maîtresses séculières, des _pions_ femelles--selon l'expression de

George Sand--qui sont la plaie des couvents.

Tout au rebours, il y avait la mère Alippe, «une petite nonne ronde et

rosée comme une pomme d'api trop mûre qui commence à se rider.» Chargée de

l'instruction religieuse, elle demanda à Aurore, le jour de son arrivée,

où languissaient les âmes des enfants morts sans baptême. La petite-fille

de madame Dupin était peu ferrée sur le catéchisme. Une de ses compagnes,

qui avait un fort accent anglais, lui souffla: «_Dans les limbes_.» Aurore

entendit et répéta: «_Dans l'Olympe_» Toute la classe éclata de rire,

d'autant que la nouvelle venue ne savait pas faire le signe de la croix.

Rose, la femme de chambre, lui avait appris à porter la main à l'épaule

droite avant l'épaule gauche. C'était une hérésie, et le brave curé jovial

de Saint-Chartier ne s'en était pas aperçu. On crut qu'une païenne était

entrée dans la communauté. Elle mettait l'Olympe dans le catéchisme, se

signait de travers, et disait «mon Dieu»--presque un juron--hors de ses

prières, dans la conversation courante.

Ses camarades essayèrent de la tourner en dérision. Mary G..., qui était

le grand chef des _diables_ et la terreur des _bêtes_, l'aborda en ces

termes: «Mademoiselle s'appelle _Du pain? some bread?_ elle s'appelle

Aurore? _rising-sun?_ lever du soleil? les jolis noms! et la belle figure!

Elle a la tête d'un cheval sur le dos d'une poule. Lever du soleil, je me

prosterne devant vous; je veux être le tournesol qui saluera vos premiers

rayons. Il paraît que nous prenons les limbes pour l'Olympe; jolie

éducation, ma foi, et qui nous promet de l'amusement.»

Aurore eut vite désarmé la malveillance et conquis les sympathies de ses

compagnes. Elle s'associa aux excursions de la _diablerie_ qui, imitant le

miaulement des chats, courait par les corridors et grimpait sur les toits,

au risque de briser des vitres avec un fracas épouvantable. La punition,

quand on était surprise, consistait à revêtir le _bonnet de nuit_; au

début, ce fut pour Aurore la coiffure habituelle. On composait aussi, pour

se distraire, et l'on se passait de main en main des modèles de confession

ou d'examen de conscience, destinés aux petites et adressés à l'abbé de

Villèle, confesseur d'une partie de la communauté. Voici l'un de ces

scénarios assez irrespectueux:

«Hélas! mon petit père Villèle, il m'est arrivé bien souvent de me

barbouiller d'encre, de moucher la chandelle avec mes doigts, de me donner

des indigestions d'_haricots_, comme on dit dans le grand monde où j'ai

été z'élevée; j'ai scandalisé les jeunes _ladies_ de la classe par ma

malpropreté; j'ai eu l'air bête, et j'ai oublié de penser à quoi que ce

soit, plus de deux cents fois par jour. J'ai dormi au catéchisme et j'ai

ronflé à la messe; j'ai dit que vous n'étiez pas beau; j'ai fait égoutter

_mon rat_ sur le voile de la mère Alippe, et je l'ai fait exprès. J'ai

fait cette semaine au moins quinze pataquès en français et trente en

anglais, j'ai brûlé mes souliers au poêle et j'ai infecté la classe. C'est

ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute, etc.»

Le samedi soir particulièrement, ou la veille des fêtes, on s'évertuait à

mettre en colère la D..., qui donnait des gifles à tour de bras et tout à

coup s'écriait lamentablement: «J'ai perdu mon absolution.» Ou bien on

racontait gravement aux nouvelles arrivées que l'une des doyennes de la

communauté, madame Anne-Augustine, ne digérait qu'au moyen d'un ventre

d'argent et que, lorsqu'elle marchait, on entendait le cliquetis de ce

ventre de métal. Les pires escapades de ces fillettes étaient de

rassembler des victuailles, des fruits, des gâteaux, des pâtés, et de se

concerter pour aller les dévorer de nuit, dans un coin de la maison.

«Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures où

l'on ne devait pas manger, c'était une fête, une partie fine et des rires

inextinguibles, et des saletés de l'autre monde, comme de lancer au

plafond la croûte d'une tarte aux confitures et de la voir s'y coller avec

grâce, de cacher des os de poulet au fond d'un piano, de semer des pelures

de fruits dans les escaliers sombres pour faire tomber les personnes

graves. Tout cela paraissait énormément spirituel, et l'on se grisait à

force de rire; car en fait de boisson nous n'avions que de l'eau ou de la

limonade.»

Soudain la plus invraisemblable des révolutions se produisit chez cette

espiègle d'Aurore, adonnée à la _diablerie_. Elle devint dévote. Elle

avait quinze ans. L'éveil de son coeur fut une crise de mysticisme. Elle

avait besoin d'aimer hors d'elle-même. Elle aima Dieu. Voici comment la

métamorphose s'opéra. L'ordinaire religieux des pensionnaires était la

messe tous les matins, à sept heures, puis dans l'après-midi une

méditation d'une demi-heure à la chapelle. Celles qui méditaient

péniblement avaient le droit de faire une lecture pieuse. Plusieurs

bâillaient, chuchotaient ou sommeillaient: Aurore était du nombre. Un jour,

par ennui, elle ouvrit un abrégé de la _Vie des Saints_, lut la légende

de Siméon le Stylite, y prit intérêt, rouvrit le volume le lendemain et

les jours suivants. Un tableau du Titien, placé au fond du choeur, et qui

représentait Jésus au Jardin des Olives, lui sembla s'illuminer et révéler

le sens profond de l'agonie du Christ. Elle eut la vague curiosité de

poursuivre ses lectures, d'aborder la vie de saint Augustin, celle de

saint Paul, d'évoquer le peu de latin qu'elle avait su pour comprendre et

admirer les psaumes. Elle ouvrit l'Evangile, s'en pénétra, s'y complut, et

elle retourna au pied de l'autel, non seulement aux heures obligatoires,

mais pendant les récréations. A la pâle clarté de la lampe du sanctuaire,

elle priait, suivait son rêve mystique. Et le spectacle de cette chapelle,

où son âme se renouvelle et s'épure, est demeuré gravé en sa mémoire: «La

flamme blanche se répétait dans les marbres polis du pavé, comme une

étoile dans une eau immobile. Son reflet détachait quelques pâles

étincelles sur les angles des cadres dorés, sur les flambeaux ciselés et

sur les lames d'or du tabernacle. La porte placée au fond de

l'arrière-choeur était ouverte à cause de la chaleur, ainsi qu'une des

grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du

chèvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une fraîche brise.

Une étoile perdue dans l'immensité était comme encadrée par le vitrage et

semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient; c'était un

calme, un charme, un recueillement, un mystère, dont je n'avais jamais eu

l'idée.»

Peu à peu la chapelle se vida, la dernière religieuse, après avoir, selon

la coutume de la communauté, non seulement plié le genou, mais baisé le

sol devant l'autel, alluma sa bougie à la lampe symbolique. Aurore resta

seule, et le grand ébranlement nerveux des conversions et des extases se

produisit en elle. La grâce opérait avec la soudaineté de son efficace.

«L'heure s'avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l'église.

J'avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une

atmosphère d'une suavité indicible, et je la respirais par l'âme plus

encore que par les sens. Tout à coup un vertige passe devant mes yeux,

comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une

voix murmurer à mon oreille: _Tolle, lege_.»

C'en était fait. Elle aimait Dieu. Tout son être lui appartenait. Un voile

venait de se déchirer devant ses regards. Elle entrevoyait une Terre

promise et voulait y pénétrer. Ses appels, ses prières allaient à la

divinité inconnue qu'elle adorait. Et les sanglots qui secouaient sa gorge,

les larmes qui inondaient ses joues, attestaient la ferveur de son

exaltation. De sens rassis, longtemps après, elle nous en donne une preuve

décisive: «J'étais tombée derrière mon banc. J'arrosais littéralement le

pavé de mes pleurs.»

George Sand et ses amis · 第 3 / 35 段