l'état-major duquel Maurice Dupin était attaché. Murat a laissé dans
l'imagination de George Sand un souvenir éblouissant. Il avait pris en
grande amitié cette enfant qu'on lui présenta revêtue d'un uniforme
militaire, semblable à quelque déguisement de carnaval, mais que
l'_Histoire de ma Vie_ nous retrace avec complaisance: «Cet uniforme était
une merveille. Il consistait en un dolman de Casimir blanc tout galonné et
boutonné d'or fin, une pelisse pareille garnie de fourrure noire et jetée
sur l'épaule, et un pantalon de casimir amarante avec des ornements et
broderies d'or à la hongroise. J'avais aussi les bottes de maroquin rouge
à éperons dorés, le sabre, le ceinturon de ganses de soie cramoisi à
canons et aiguillettes d'or émaillés, la sabretache avec un aigle brodé en
perles fines, rien n'y manquait. En me voyant équipée absolument comme mon
père, soit qu'il me prît pour un garçon, soit qu'il voulût bien faire
semblant de s'y tromper, Murat, sensible à cette petite flatterie de ma
mère, me présenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son
aide de camp, et nous admit dans son intimité.»
Aurore était gênée par ce bel uniforme très lourd et très serré. Aussi se
lassa-t-elle bien vite de traîner son sabre et d'arborer sa pelisse.
Volontiers elle quittait la fourrure et les galons pour le joli costume
espagnol de l'époque, robe de soie noire très courte avec une frange qui
tombait sur la cheville, mantille de crêpe noir à large bande de velours.
Murat, si redoutable à la guerre, si héroïque sur le champ de bataille,
était le plus douillet des hommes devant la maladie. George Sand se
souvient de l'avoir entendu rugir comme si on l'assassinait, au milieu de
la nuit, pour une simple inflammation qui ne mettait pas sa vie en danger.
Elle se rappelle l'émoi qu'elle ressentit et ce cri qu'elle poussait au
milieu des sanglots: _On tue mon prince Fanfarinet_. C'est le nom que dans
ses contes elle donnait au beau Murat. Il était, d'ailleurs, plein de
sollicitude et même de tendresse pour elle. Un jour, en s'éveillant, elle
trouva à ses côtés, la tête sur le même oreiller, un jeune faon, couché en
rond, les pattes repliées. Elle le tenait enlacé entre ses bras. C'était
un cadeau que Murat lui avait apporté nuitamment, au retour de la chasse,
et il venait, de bon matin, contempler le tableau. Certains foudres de
guerre ont de ces recoins idylliques dans l'âme.
Madame Dupin avait mis au monde à Madrid un enfant chétif et aveugle; puis
il fallut abandonner le palais du prince de la Paix. L'armée française
était obligée de battre en retraite. Nos troupes, déguenillées et rongées
par la gale, se repliaient sur les Pyrénées, tandis que Murat allait
occuper le trône de Naples. On traversait des villages incendiés, on
suivait des routes encombrées de cadavres. On avait soif, et dans l'eau
des fossés on trouvait des caillots de sang. On avait faim, et l'on
manquait de vivres. Un soir, dans un campement français, Aurore partagea
la gamelle du soldat, un bouillon très gras où le pain se mêlait à
quelques mèches noircies: c'était une soupe faite avec des bouts de
chandelles.
Après maintes souffrances, la famille arriva à Nohant, chez la
grand'mère, et George Sand la revoit, telle qu'elle lui apparut, sur le
seuil de la demeure: «Une figure blanche et rosée, un air imposant, un
invariable costume composé d'une robe de soie brune à taille longue et à
manches plates, une perruque blonde et crêpée en touffe sur le front, un
petit bonnet rond avec une cocarde de dentelle au milieu.» C'était la
première fois que Maurice amenait sa femme et ses enfants, et
sur-le-champ il fut nécessaire de les soigner tous pour l'affreuse
maladie éruptive qu'ils avaient rapportée d'Espagne. Aurore, au bout de
quelques jours de traitement, fut guérie. Elle eut vite lié connaissance
avec Hippolyte, un gros garçon de neuf ans que Maurice avait eu avant
son mariage, et aussi avec Deschartres, qui, pour recevoir les nouveaux
hôtes, avait revêtu son plus beau costume: culottes courtes, bas blancs,
guêtres de nankin, habit noisette, casquette à soufflet. Il semblait
qu'après toutes les péripéties du voyage en Espagne ce dût être le repos
et le bonheur. Bien au contraire, le petit aveugle mourut, consumé par
la fièvre, et ce fut pour madame Maurice Dupin une telle douleur qu'elle
éprouva une véritable hallucination. Elle s'imagina qu'on l'avait inhumé
vivant, et elle persuada à son mari d'aller rouvrir la tombe. George
Sand a relaté l'événement dans une des pages les plus tragiques de
l'_Histoire de ma Vie_. Il y passe un frisson d'épouvante:
«Mon père se lève, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une
bêche et court au cimetière, qui touche à notre maison et qu'un mur sépare
du jardin; il approche de la terre fraîchement remuée et commence à
creuser... Il ne put voir assez clair pour distinguer la bière qu'il
découvrait, et ce ne fut que quand il l'eut débarrassée en entier, étonné
de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande pour être
celle de l'enfant. C'était celle d'un homme de notre village qui était
mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet,
il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le retirer, il
appuya fortement le pied sur la bière du pauvre paysan, et cette bière,
entraînée par le vide plus profond qu'il avait fait à côté, se dressa
devant lui, le frappa à l'épaule et le fit tomber dans le fossé.»
Surmontant l'émotion qui l'agitait et lui mettait la sueur aux tempes, il
rapporta le cercueil de son enfant. La mère dut se rendre compte que
l'oeuvre de la mort était accomplie. Elle voulut pourtant garder le petit
cadavre un jour et une nuit encore; puis ils allèrent le confier à la
terre dans un coin du jardin, au pied d'un vieux poirier. Une semaine plus
tard, Maurice, en rentrant de La Châtre où il avait dîné chez des amis,
était désarçonné par un cheval ombrageux qu'il avait ramené d'Espagne. Il
tomba sur un tas de pierres et se brisa les vertèbres du cou. La mort dut
être instantanée.
Ce fut un deuil cruel; qui laissait face à face une mère affolée de
douleur, une veuve désespérée. Les larmes auraient pu, semble-t-il, les
réconcilier, effacer les souvenirs amers. Tout au rebours, leur tendresse
jalouse et égoïste va se disputer la direction et l'affection de l'enfant.
Sur tous les points essentiels de l'éducation elles seront en désaccord.
La mère d'Aurore lisait et lui conseillait de lire des contes, des récits
fantastiques, les romans de madame de Genlis, alors que la vieille madame
Dupin, férue de principes voltairiens, eût souhaité un autre commerce
intellectuel. Quoi qu'il en soit, George Sand contracta dès le premier âge
ce goût passionné de la lecture qu'elle a délicieusement analysé dans la
septième des _Lettres d'un Voyageur_, adressée à Franz Liszt:
«Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur
éloquent et calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et
que je gardais pour les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui
ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou
savourés! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les
rayons d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux
tableaux de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous
la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le
lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de
table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes
et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement? Oh! que la nuit
tombait vite sur ces pages divines! que le crépuscule faisait cruellement
flotter les caractères sur la feuille pâlissante! C'en est fait, les
agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, le grillon prend
possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent dans
le vague de l'air, comme tout à l'heure les caractères sur le livre. Il
faut partir; le chemin est pierreux, l'écluse est étroite et glissante, la
côte est rude; vous êtes couvert de sueur, mais vous aurez beau faire,
vous arriverez trop tard, le souper sera commencé. C'est en vain que le
vieux domestique qui vous aime aura retardé le coup de cloche autant que
possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère,
inexorable sur l'étiquette, même au fond de ses terres, vous fera, d'une
voix douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera
plus sensible qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera, le
soir, la confession de votre journée, et que vous aurez avoué, en
rougissant, que vous vous êtes oublié à lire dans un pré, et que vous
aurez été sommé de montrer le livre, après quelque hésitation et une
grande crainte de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en
tremblant de votre poche, quoi? _Estelle et Némorin_ ou _Robinson Crusoé!_
Oh! alors la grand'mère sourit. Rassurez-vous, votre trésor vous sera
rendu: mais il ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux
temps! ô ma Vallée Noire! ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre! ô
l'Iliade! ô Millevoye! ô Atala! ô les saules de la rivière! ô ma jeunesse
écoulée! ô mon vieux chien, qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui
répondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de
regret et de gourmandise!».
Tels sont les souvenirs que George Sand avait gardés de l'âge d'or, où
elle eut comme compagne de jeu Ursule, nièce de la femme de chambre de
madame Dupin, et qui restera pour elle, à travers la vie, une amie fidèle,
malgré la différence des conditions. Quand il était question pour Aurore
de choisir entre sa grand'mère et sa mère, de sacrifier celle-ci au profit
de celle-là, Ursulette disait, en toute petite paysanne déjà attachée à
l'argent: «C'est pourtant gentil d'avoir une grande maison et un grand
jardin comme ça pour se promener, et des voitures, et des robes, et des
bonnes choses à manger tous les jours. Qu'est-ce qui donne tout ça? C'est
le _richement_. Il ne faut donc pas que tu pleures, car tu auras, avec ta
bonne maman, toujours de l'_âge d'or_ et toujours du _richement_.»
L'enfant développait le mot qu'elle avait entendu sa tante Julie dire un
jour à Aurore: «Vous voulez donc retourner dans votre petit grenier manger
des haricots?»
George Sand convient que sa mère avait un caractère assez difficile à
manier. Elle était brusque, emportée, vaniteuse en même temps, au point de
se faire adresser son courrier au nom de madame de Nohant-Dupin.
L'_Histoire de ma Vie_ lui prête des opinions démocratiques qu'elle n'eut
jamais. Elle était grisette dans l'âme et cherchait à inculquer à sa fille
des habitudes de frivolité et de coquetterie. Ne passait-elle pas des
heures à la coiffer à la chinoise? «C'était bien, dit George Sand, la plus
affreuse coiffure que l'on pût imaginer, et elle a été certainement
inventée par les figures qui n'ont pas de front. On vous rebroussait les
cheveux en les peignant à contre-sens jusqu'à ce qu'ils eussent pris une
attitude perpendiculaire, et alors on en tortillait le fouet juste au
sommet du crâne, de manière à faire de la tête une boule allongée
surmontée d'une petite houle de cheveux. On ressemblait ainsi à une
brioche ou à une gourde de pèlerin. Ajoutez à cette laideur le supplice
d'avoir les cheveux plantés à contre-poil; il fallait huit jours d'atroces
douleurs et d'insomnie avant qu'ils eussent pris ce pli forcé, et on les
serrait si bien avec un cordon pour les y contraindre qu'on avait la peau
du front tirée et le coin des yeux, relevé comme les figures d'éventail
chinois.» La grand'mère, qui trouvait ridicules toutes ces futilités et
qui n'avait pour les goûts vulgaires et plébéiens de sa bru aucune
indulgence, s'évertua et réussit à prendre en mains l'éducation d'Aurore.
Les deux femmes, vers la fin de 1810, rompirent la vie commune. L'enfant
passa presque toute l'année à Nohant, sauf un court séjour à Paris en
hiver. Sophie, au contraire, domiciliée à Paris avec sa fille Caroline et
jouissant d'une pension que lui servait sa belle-mère, allait seulement à
Nohant pour la saison des vacances. Ce train d'existence dura jusqu'à la
fin de 1814.
Outre Ursule, Aurore avait un grand ami à la campagne: c'était un âne,
très vieux et très bon, qui ne connaissait ni la corde ni le râtelier. On
le laissait errer en liberté. «Il lui prenait souvent fantaisie d'entrer
dans la maison, dans la salle à manger et même dans l'appartement de ma
grand'mère, qui le trouva un jour installé dans son cabinet de toilette,
le nez sur une boîte de poudre d'iris qu'il respirait d'un air sérieux et
recueilli. Il avait même appris à ouvrir les portes qui ne fermaient qu'au
loquet... Il lui était indifférent de faire rire; supérieur aux sarcasmes,
il avait des airs de philosophe qui n'appartenaient qu'à lui. Sa seule
faiblesse était le désoeuvrement et l'ennui de la solitude qui en est la
conséquence. Une nuit, ayant trouvé la porte du lavoir ouverte, il monta
un escalier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule,
souleva le loquet de deux ou trois pièces et arriva à la porte de la
chambre à coucher de ma grand'mère; mais trouvant là un verrou, il se mit
à gratter du pied pour avertir de sa présence. Ne comprenant rien à ce
bruit, et croyant qu'un voleur essayait de crocheter sa porte, ma
grand'mère sonna sa femme de chambre, qui accourut sans lumière, vint à la
porte, et tomba sur l'âne en jetant les hauts cris.»
Chez madame Dupin, dans la solitude de Nohant, il y avait, à côté des
heures de distraction, bien des journées moroses pour une enfant aussi
exubérante que l'était instinctivement Aurore. Depuis l'arrangement--ou
même l'engagement--signé par Sophie, et qui laissait à la grand'mère toute
liberté et pleins pouvoirs pour l'éducation de la fillette, celle-ci était
livrée sans contrepoids à une direction solennelle, cérémonieuse et
guindée. La vieille madame Dupin, fuyant la familiarité, exigeait le
respect, et semblait éviter de caresser sa petite-fille; elle lui donnait
des baisers à titre de récompense. Aussi Aurore regrettait-elle l'humeur
mobile, parfois brutale, mais affectueuse de sa mère, et souffrait-elle de
l'excès de tenue qu'on lui imposait. Il était interdit de se rouler par
terre, de rire bruyamment, de parler berrichon. Sa grand'mère lui disait
_vous_, l'obligeait à porter des gants, à parler bas et à faire la
révérence aux personnes qui venaient en visite. Défense d'aller à la
cuisine et de tutoyer les domestiques. Avec madame Dupin Aurore devait
même employer la troisième personne: _Ma bonne maman veut-elle me
permettre d'aller au jardin?_
Les voyages à Paris étaient comme une oasis pour cette enfant qui avait
soif de tendresse. On mettait trois ou quatre jours, car madame Dupin,
quoique circulant en poste, refusait de passer la nuit en voiture. De
Châteauroux à Orléans, le paysage était monotone: on traversait la
Sologne. En revanche, la forêt d'Orléans, avec ses grands arbres, avait
une réputation tragique; les diligences y étaient assez souvent arrêtées.
Avant la Révolution, on s'armait jusqu'aux dents, lorsqu'il s'agissait de
s'aventurer dans ce coupe-gorge. La maréchaussée avait d'ailleurs une
singulière façon de rassurer les voyageurs: «Quand les brigands étaient
pris, jugés et condamnés, on les pendait aux arbres de la route, à
l'endroit même où ils avaient commis le crime; si bien qu'on voyait de
chaque côté du chemin, et à des distances très rapprochées, des cadavres
accrochés aux branches et que le vent balançait sur votre tête.» D'année
en année, on comptait les nouveaux pendus, autour desquels volaient des
corbeaux rapaces, et c'était tout ensemble un spectacle lugubre et une
odeur répugnante.
Le séjour de Paris raviva chaque fois la tendresse d'Aurore pour sa mère
dont on chercha vainement à la détacher. Madame Dupin, imbue de rancunes
et de préjugés aristocratiques, ne voulait pas que sa petite-fille, qui
descendait du maréchal de Saxe et d'un roi de Pologne, frayât avec cette
soeur aînée, Caroline Delaborde, née de père inconnu. Ce fut la source de
querelles où la grand'mère finit par céder. Il y avait, en effet, nous dit
George Sand, deux camps dans la maison: «_le parti de ma mère_, représenté
par Rose, Ursule et moi; _le parti de ma grand'mère_, représenté par
Deschartres et par Julie.»
Quand Aurore eut la rougeole, comme sa mère ne venait pas la voir ou
s'arrêtait au seuil de sa chambre, cette conduite fut, dans la domesticité,
l'objet d'appréciations contradictoires. Pour les uns, madame Sophie
Dupin craignait de contracter la maladie et s'abstenait d'approcher son
enfant. Pour les autres--et cette version est plus vraisemblable--elle
appréhendait d'apporter la rougeole à Caroline.
Chez sa bonne maman, Aurore avait coutume de voir en visite un certain
nombre de personnes de qualité: son grand-oncle M. de Beaumont, madame de
la Marlière, madame Junot, plus tard duchesse d'Abrantès, madame de
Pardaillan, «petite bonne vieille qui avait été fort jolie, qui était
encore proprette, mignonne et fraîche sous les rides,» et donnait à la
jeune Aurore ce conseil en forme d'horoscope: «Soyez toujours bonne, ma
pauvre enfant, car ce sera votre seul bonheur en ce monde.» Il y avait
encore deux _vieilles comtesses_, comme disait dédaigneusement Sophie
Dupin: madame de Ferrières qui, ayant de _beaux restes_ à montrer, avait
toujours les bras nus dans son manchon dès le matin; «mais ces beaux bras
de soixante ans, relate George Sand, étaient si flasques qu'ils devenaient
tout plats quand ils se posaient sur une table, et cela me causait une
sorte de dégoût.»
L'autre était madame de Béranger, dont le mari prétendait descendre de
Béranger, roi d'Italie au temps des Goths. La Révolution les avait ruinés.
N'importe, ils demeuraient haut perchés sur leur orgueil,
Et comme du fumier regardaient tout le monde.
Madame de Béranger avait des prétentions à la sveltesse de la taille. Il
fallait deux femmes de chambre pour serrer son corset en appuyant les
genoux sur la cambrure du dos. A soixante ans, elle avait le ridicule de
porter une perruque blonde frisée à l'enfant, qui contrastait avec la
rudesse de ses traits et la teinte bilieuse de sa peau. Après dîner, en
jouant aux cartes, elle ôtait fréquemment cette perruque qui la gênait, et,
en petit serre-tête noir, elle ressemblait à un vieux curé. S'il
survenait une visite, elle cherchait précipitamment sa perruque, qui était
à terre ou dans sa poche, ou sur laquelle elle était assise, et elle la
remettait de côté ou à l'envers, ce qui lui donnait l'aspect le plus
comique.
Aurore était parfois enfant terrible. A une madame de Maleteste qui
fréquentait chez sa grand'mère, elle demanda un jour comment elle
s'appelait pour de bon, en ajoutant: «Mal de tête, mal à la tête, mal tête,
ce n'est pas un nom. Vous devriez vous fâcher quand on vous appelle comme
ça.» Et à l'abbé d'Andrezel qui portait des _spencers_ sur ses habits, qui
allait au spectacle et mangeait de la poularde le vendredi saint, Aurore
posa une fois cette question embarrassante: «Si tu n'es pas curé, où donc
est ta femme? Et, si tu es curé, où donc est ta messe?»
Il y avait également la famille de Villeneuve, alliée aux Dupin de
Francueil, qui vivait de façon patriarcale dans une maison de la rue de
Grammont où les quatre générations étaient réunies. A telles enseignes que
la bisaïeule, madame de Courcelles, pouvait dire à madame de Guibert: «Ma
fille, va-t'en dire à ta fille que la fille de sa fille crie.» C'étaient
là, pour Aurore, les relations mondaines et élégantes qu'elle devait à sa
grand'mère: elle en parle avec complaisance. Celles de sa mère étaient
plus humbles: elle n'y fait même pas allusion. Mais, comme elle a
contracté depuis 1835 des sentiments démocratiques, George Sand leur donne
dans l'_Histoire de ma Vie_ un caractère rétrospectif. A l'en croire,
fillette de dix ans, elle dédaignait les gens de qualité et elle avait
coutume de dire: «Je voudrais être un boeuf ou un âne; on me laisserait
marcher à ma guise et brouter comme je l'entendrais, au lieu qu'on veut
faire de moi un chien savant, m'apprendre à marcher sur les pieds de
derrière et à donner la patte.» Elle atteste qu'il lui semblerait plus
enviable d'être une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise fleurant
le musc ou le benjoin. Il y a peut-être là quelque exagération
systématique. A l'époque où George Sand faisait ces déclarations, elle
était férue de socialisme, voire même de communisme; car le mot de
collectivisme n'était pas encore à la mode. Et elle écrivait: «L'idée
communiste a beaucoup de grandeur, parce qu'elle a beaucoup de vérité.»
A Nohant et à Paris, vers 1814, Aurore entendait, tantôt sa mère faire
l'éloge de l'Empereur--et madame Sand a toujours conservé des sympathies
napoléoniennes,--tantôt sa grand'mère, les _vieilles comtesses_ et
Deschartres raconter sur lui les anecdotes les plus invraisemblables. Il
avait battu l'impératrice, arraché la barbe du Saint-Père, craché à la
figure de M. Cambacérès. Le fils de Marie-Louise était mort en venant au
monde, et on lui avait substitué l'enfant d'un boulanger. Voilà de quelles
billevesées se repaissaient les habitués des salons royalistes.
La première communion de son frère Hippolyte frappa l'imagination
d'Aurore. La cérémonie eut lieu à la paroisse voisine de Saint-Chartier,
celle de Nohant étant supprimée. Le curé de Saint-Chartier était bien le
prêtre le plus étrange et le plus paysan qui se pût concevoir. Bonhomme et
terre à terre, il se souciait beaucoup moins de l'Evangile que des
intérêts temporels de ses ouailles et des profits de son ministère. Entre
beaucoup, George Sand nous a transmis l'un de ses sermons: «Mes chers amis,
voilà que je reçois un mandement de l'archevêque qui nous prescrit encore
une procession. Monseigneur en parle bien à son aise! Il a un beau
carrosse pour porter sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner
du mal à sa place; mais moi, me voilà vieux, et ce n'est pas une petite
besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous
n'entendent ni à _hue_ ni à _dia_. Vous vous poussez, vous vous marchez
sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou pour sortir de l'église,
et j'ai beau me mettre en colère, jurer après vous, vous ne m'écoutez
point, et vous vous comportez comme des veaux dans une étable. Il faut que
je sois à tout dans ma paroisse et dans mon église. C'est moi qui suis
obligé de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les
chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent à rien du
tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins
sont gâtés, et si Monseigneur était obligé de patauger comme nous deux
heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand
de cérémonies. Ma foi, je n'ai pas envie de me déranger pour celle-là, et,
si vous m'en croyez, vous resterez chacun chez vous... Oui-da, j'entends
le père _un tel_ qui me blâme, et voilà ma servante qui ne m'approuve
point. Ecoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent... _se
promener_. Vous en ferez ce que vous voudrez; mais, quant à moi, je ne
compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour
de l'église. C'est bien suffisant. Allons, allons, c'est entendu.
Finissons cette messe, qui n'a duré que trop longtemps.»
Avec de tels prônes, les offices à Saint-Chartier ne devaient pas manquer
d'imprévu, d'autant que le banc des marguilliers était occupé par la femme
du maire, ci-devant religieuse qui avait escaladé les murailles de son
couvent pour rejoindre un garde-française. Pendant le sermon, elle
bâillait avec ostentation ou bien elle interpellait le curé: «Quelle
diable de messe! ce gredin n'en finira pas!--Allez au diable, répliquait
le curé à mi-voix en bénissant les fidèles. _Dominus vobiscum!_»
On juge que les cérémonies du culte ainsi pratiquées n'étaient pas fort
édifiantes pour Aurore, qui respirait l'atmosphère voltairienne. Aussi, au
retour de la première messe à laquelle elle assista, interrogée par sa
grand'mère sur ses impressions, elle répondit: «J'ai vu le curé qui
déjeunait tout debout devant une grande table et qui de temps en temps se
retournait pour nous dire des sottises.»