On était alors dans une période d'accalmie politique et mili

GEORGE SAND ET SES AMIS

par

ALBERT LE ROY

1903

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES, Librairie Paul Ollendorff,

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS, Tous droits réservés.

A M. OCTAVE GRÉARD, de l'Académie Française, Vice-Recteur Honoraire de

l'Académie de Paris

CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES

George Sand a voulu résumer sa personne littéraire et morale dans

l'épigraphe qu'elle inscrivit en tête de l'_Histoire de ma Vie_: «Charité

envers les autres, dignité envers soi-même, sincérité devant Dieu.»

Fut-elle toujours fidèle, et dans ses livres et dans ses actes, à cette

noble devise? C'est l'étude qu'il sera loisible d'entreprendre, en

retraçant les vicissitudes de sa destinée, en analysant son oeuvre, en

instituant une enquête sur les hommes de son temps et les événements

auxquels elle fut mêlée.

A l'image de Jean-Jacques Rousseau, son maître, elle nous a légué un

ouvrage autobiographique, composé non pas au déclin, mais au milieu même

d'une existence diverse et contradictoire. La première partie de

l'_Histoire de ma Vie_ a été rédigée en 1847, alors que George Sand était

dans tout l'éclat de sa renommée. Elle explique nettement l'objet qu'elle

se propose et le plan qu'elle a conçu: «Je ne pense pas qu'il y ait de

l'orgueil et de l'impertinence à écrire l'histoire de sa propre vie,

encore moins à choisir, dans les souvenirs que cette vie a laissés en nous,

ceux qui nous paraissent valoir la peine d'être conservés. Pour ma part,

je crois accomplir un devoir, assez pénible même, car je ne connais rien

de plus malaisé que de se définir... Une insurmontable paresse (c'est la

maladie des esprits trop occupés et celle de la jeunesse par conséquent)

m'a fait différer jusqu'à ce jour d'accomplir cette tâche; et, coupable

peut-être envers moi-même, j'ai laissé publier sur mon compte un assez

grand nombre de biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans

le blâme.» Ce sont, à dire vrai, ces erreurs de détail que George Sand

s'est surtout complu à redresser en racontant les années de sa jeunesse,

voire même les origines de sa maison, avec une singulière prolixité. Sur

les quatre gros volumes de l'_Histoire de ma Vie_, le premier est consacré

presque entièrement à nous décrire «l'Histoire d'une famille de Fontenoy à

Marengo.» Elle remonte à Fontenoy pour rappeler que Maurice de Saxe fut

son bisaïeul. Quelque démocrate qu'elle soit devenue, elle tire vanité

d'être par le sang arrière-petite-fille de l'illustre maréchal, de même

qu'elle est par l'esprit de la lignée de Jean-Jacques; puis elle formule

ainsi son état civil: «Je suis née l'année du couronnement de Napoléon,

l'an XII de la République française (1804). Mon nom n'est pas Marie-Aurore

de Saxe, marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l'ont

découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin.»

Aussi bien, en se défendant de la manie aristocratique, n'est-elle pas

indifférente et veut-elle nous intéresser à tous les souvenirs

généalogiques de sa famille. Elle s'étend longuement sur le maréchal de

Saxe et sur cette noblesse de race qu'elle ramènera théoriquement à sa

juste valeur dans le _Piccinino_. Sa grand'mère, Aurore Dupin de Francueil,

avait vu Jean-Jacques une seule fois, mais en des conditions qu'elle

n'eut garde d'oublier. Voici comment elle relatait l'anecdote dans les

papiers dont George Sand hérita: «Il vivait déjà sauvage et retiré,

atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses

amis paresseux ou frivoles. Depuis mon mariage, je ne cessais de

tourmenter M. de Francueil pour qu'il me le fît voir; et ce n'était pas

bien aisé. Il y alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour,

il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse

était si grande qu'il lui dit en les voyant s'envoler: «Les voilà repus.

Savez-vous ce qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour

dire du mal de moi et que mon pain ne vaut rien.» En digne aïeule de

George Sand, madame Dupin de Francueil avait le culte de Jean-Jacques.

Lorsqu'il accepta de dîner chez elle, sans doute pour faire honneur à son

hôte elle lut tout d'une haleine la _Nouvelle Héloïse_. Aux dernières

pages elle sanglotait, et ce jour-là, du matin jusqu'au soir, elle ne fit

que pleurer. «J'en étais malade, dit-elle, j'en étais laide.» Rousseau

arrive sur ces entrefaites, et M. de Francueil se garde de la prévenir.

«Je ne finissais pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il était là,

l'ours sublime, dans mon salon. Il y était entré d'un air demi-niais,

demi-bourru, et s'était assis dans un coin, sans marquer d'autre

impatience que celle de dîner, afin de s'en aller bien vite. Enfin, ma

toilette finie, et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon;

j'aperçois un petit homme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levait

lourdement, qui mâchonnait des mots confus. Je le regarde et je devine; je

crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques, étourdi de cet

accueil, veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre

l'esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien

dire. Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole. On essaya

de dîner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger,

M. de Francueil ne put avoir de l'esprit, et Rousseau s'esquiva en

sortant de table, sans avoir dit un mot.» Quant à George Sand,

quatre-vingts ans plus tard, elle est radieuse d'avoir eu une grand'mère

qui a pleuré avec Jean-Jacques.

La Révolution jeta en prison, pour quelques semaines, madame Dupin, très

attachée aux hommes et aux choses de l'ancien régime. Son fils, Maurice,

le père de George Sand, avait l'humeur plus libérale, et les lettres qu'il

écrivit durant la Terreur, reproduites dans l'_Histoire de ma Vie_, sont

d'un style assez alerte. Il gardait, d'ailleurs, certains préjugés du

monde où il avait grandi, celui par exemple d'imputer à Robespierre la

responsabilité de toutes les violences auxquelles la République fut

condamnée, pour se défendre contre ses adversaires du dehors et du dedans.

Plus équitable et mieux informée, George Sand s'applique à détruire cette

légende. «Voilà, dit-elle, l'effet des calomnies de la réaction. De tous

les terroristes, Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature

et par conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal

système de la peine de mort. Cela est assez prouvé aujourd'hui, et l'on ne

peut pas récuser à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction

thermidorienne est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela

est encore suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les

thermidoriens n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience

en immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible

et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui

attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons

justes enfin, et ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus

grand homme de la Révolution et un des plus grands hommes de l'histoire.»

L'esprit révolutionnaire animera George Sand, dirigera sa pensée et

inspirera son oeuvre, encore qu'elle ait reçu des traditions de famille et

une éducation qui devaient lui inculquer des sentiments contraires. Sa

grand'mère, madame Dupin, au sortir des prisons de la Terreur, eut des

procès qui entamèrent sa fortune: c'était double raison pour détester le

régime nouveau. On vivait, au fond du Berry, dans cette terre de Nohant

que George Sand a tant aimée. Elle y passa presque toute sa vie et elle

souhaitait de pouvoir y mourir: son voeu s'est réalisé. Voici la peinture

qu'elle a tracée de ce modeste domaine qu'il nous importe de connaître.

C'est le cadre même de son existence:

«L'habitation est simple et commode. Le pays est sans beauté, bien que

situé au centre de la Vallée Noire, qui est un vaste et admirable site...

Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de

terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce ou de la Brie,

c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des ravissants détails que

nous trouvons en descendant jusqu'au lit caché de la rivière, à un quart

de lieue de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons

en montant sur les coteaux qui nous dominent, c'est un paysage nu et

borné... Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout

ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière

plein d'herbe, ce petit clocher couvert en tuiles, ce porche de bois brut,

ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de leurs

jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chenevières,

tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée, quand on a vécu si

longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.»

C'est là que madame Dupin traversera des années de gêne extrême, au

lendemain de la Terreur. Les revenus de Nohant ne s'élevaient pas à 4.000

francs, payables en assignats, et il fallait rembourser des emprunts

onéreux contractés en 1793. Durant plus d'un an, on vécut, paraît-il, des

médiocres revenus du jardin, de la vente des légumes et des fruits qui

produisait au marché de 12 à 15 francs par semaine. Puis l'horizon

s'éclaircit, sans que jamais la fortune patrimoniale, après la Révolution,

ait dépassé 15.000 livres de rente.

Le père de George Sand, Maurice Dupin nous laisse l'impression d'un assez

mauvais sujet. Est-ce la faute de l'éducation qu'il reçut ou des

commotions politiques et sociales? Du moins il manquait d'équilibre,

peut-être même de bon sens, et l'_Histoire de ma Vie_ essaie en vain de

colorer avantageusement ses défauts: «Ce père que j'ai à peine connu, et

qui est resté dans ma mémoire comme une brillante apparition, ce jeune

homme artiste et guerrier est resté tout entier vivant dans les élans de

mon âme, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon

visage.» Il y a là quelque hyperbole et un excès d'adoration filiale. La

destinée de Maurice Dupin fut surtout hasardeuse, comme l'était sa pensée.

A dix-neuf ans, il voulait être musicien et jouait la comédie dans les

salons de La Châtre. L'année suivante, la loi du 2 vendémiaire an VII

ayant institué le service militaire obligatoire, il lui fallut servir sous

les drapeaux de la République. Sa mère, toute royaliste qu'elle fût, avait

aliéné ses diamants pour l'équiper. Il est protégé par le citoyen La Tour

d'Auvergne Corret, capitaine d'infanterie, et rejoint son régiment à

Cologne; ensuite il passe en Italie. Entre temps, un incident était

survenu à Nohant, que George Sand relate sans s'émouvoir, mais qui dut

troubler la quiétude de madame Dupin: «Une jeune femme, attachée au

service de la maison, venait de donner le jour à un beau garçon, qui a été

plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma jeunesse. Cette jolie

personne n'avait pas été victime de la séduction. Elle avait cédé, comme

mon père, à l'entraînement de son âge. Ma grand'mère l'éloigna sans

reproche, pourvut à son existence, garda l'enfant et l'éleva.» George Sand

ajoute: «Elle avait lu et chéri Jean-Jacques; elle avait profité de ses

vérités et de ses erreurs.» Maurice Dupin, lui aussi, avait-il lu

Rousseau? En tous cas, il avait trouvé une Thérèse dans le personnel

domestique de Nohant.

La guerre lui réserve d'autres aventures. Il traverse le Saint-Bernard en

prairial an VIII et nous raconte comment il fut accueilli à Aoste par le

Premier Consul, qui venait de l'attacher à son état-major: «Je fus à lui

pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon

compliment pour me demander qui j'étais.--Le petit-fils du maréchal de

Saxe.--Ah oui! ah bon! Dans quel régiment êtes-vous?--1er de

chasseurs.--Ah bien! mais il n'est pas ici. Vous êtes donc adjoint à

l'état-major?--Oui, général.--C'est bien, tant mieux, je suis bien aise de

vous voir.--Et il tourna le dos.»

Après avoir pris part à la bataille de Marengo, voici en quels termes

Maurice Dupin relate ses impressions, dans une lettre à son oncle de

Beaumont, ou, comme dit la suscription, au citoyen Beaumont, à l'hôtel de

Bouillon, quai Malaquais, Paris:

«Pim, pan, pouf, patatra! en avant! sonne la charge! en retraite, en

batterie! nous sommes perdus! victoire! sauve qui peut! Courez à droite, à

gauche, au milieu! revenez, restez, partez, dépêchons-nous! Gare l'obus!

au galop! Baisse la tête, voilà un boulet qui ricoche!... Des morts, des

blessés, des jambes de moins, des bras emportés, des prisonniers, des

bagages, des chevaux, des mulets; des cris de rage, des cris de victoire,

des cris de douleur, une poussière du diable, une chaleur d'enfer; un

charivari, une confusion, une bagarre magnifique; voilà, mon bon et

aimable oncle, en deux mots, l'aperçu clair et net de la bataille de

Marengo, dont votre neveu est revenu très bien portant, après avoir été

culbuté, lui et son cheval, par le passage d'un boulet, et avoir été

régalé pendant quinze heures par les Autrichiens du feu de trente pièces

de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils.»

Ce qui vaut mieux que tout ce verbiage, c'est qu'il fut nommé par

Bonaparte lieutenant sur le champ de bataille. Mais il appréhende la fin

de la guerre et il s'écrie avec une pointe de gasconnade: «Encore trois ou

quatre culbutes sur la poussière, et j'étais général.» Le séjour

enchanteur de Milan va tourner d'autre côté ses préoccupations. Il est

amoureux, non pas à la légère comme il lui est advenu sur les bords du

Rhin ou à Nohant, mais avec tout l'emportement d'une passion qui veut être

durable. Et il s'en ouvre à sa mère, dans une lettre écrite d'Asola, le 29

frimaire an IX: «Qu'il est doux d'être aimé, d'avoir une bonne mère, de

bons amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des

ennemis à combattre!» La femme qui soulève tout cet enthousiasme--et qui

sera la mère de George Sand--s'appelait Sophie-Victoire-Antoinette

Delaborde. Elle avait été en prison au couvent des Anglaises en même temps

que madame Dupin, et pour lors elle usait de moyens d'existence assez

fâcheux. L'_Histoire de ma Vie_ recourt à des circonlocutions, à des

euphémismes, et finit par convenir que «sa jeunesse avait été livrée par

la force des choses à des hasards effrayants.» Ces explications très

embarrassées ont pour objet de ne pas confesser crûment que Victoire

Delaborde accompagnait un général de l'armée d'Italie et avait trouvé des

ressources dans les dépouilles du pays conquis. George Sand ne s'arrête

pas à ces misères. Elle veut excuser, sinon innocenter sa mère: «Un fait

subsiste devant Dieu, c'est qu'elle fut aimée de mon père, et qu'elle le

mérita apparemment, puisque son deuil, à elle, ne finit qu'avec sa vie.»

Haussant encore le ton, elle s'écrie sur le mode déclamatoire: «Le grand

révolutionnaire Jésus nous a dit un jour une parole sublime: c'est qu'il y

avait plus de joie au ciel pour la recouvrance d'un pécheur que pour la

persévérance de cent justes.» Redescendons des sommets de la morale

évangélique dans la réalité: Maurice Dupin recevait de madame Delaborde

des prêts d'argent, sans s'inquiéter d'abord d'où elle tirait ces

subsides. Ce n'est qu'à la réflexion qu'il doute de la délicatesse du

procédé et discute avec ses scrupules: «Qu'as-tu fait? qu'ai-je fait

moi-même en acceptant ce secours?... Si j'avais su que tu n'étais pas

mariée, que tout ce luxe ne t'appartenait pas!... Je me trompe, je ne sais

ce que je dis, il t'appartient, puisque l'amour te l'a donné: mais quand

je songe aux idées qui pourraient lui venir, à _lui_... Il ne les aurait

pas longtemps, je le tuerais! Enfin je suis fou, je t'aime et je suis au

désespoir. Tu es libre, tu peux le quitter quand tu voudras, tu n'es pas

heureuse avec lui, c'est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux

perdre une position assurée et fortunée pour partager les hasards de ma

mince fortune.»

Maurice Dupin réussit à détacher madame Delaborde de son général, mais il

rencontra mille obstacles avant d'aboutir au mariage. Quatre années

s'écoulèrent entre la rencontre d'Asola et la naissance de George Sand.

Elles furent singulièrement agitées: maintes fois le jeune homme essaya de

sacrifier son amour à sa mère, qui avait l'humeur ombrageuse et jalouse.

Fait prisonnier par les Autrichiens en nivôse an IX, il ne recouvra la

liberté, au bout de deux mois, que pour accourir à Nohant en floréal de la

même année. Victoire Delaborde vint le rejoindre à La Châtre, «ayant tout

quitté, tout sacrifié à un amour libre et désintéressé.» On sut sa

présence dans la petite ville, et Maurice en parla à madame Dupin. Son

précepteur, un certain Deschartres, ci-devant abbé, voulut intervenir et

le fit très maladroitement. Un beau matin, il se rend à La Châtre, à

l'auberge de la _Tête-Noire_, réveille la voyageuse, lui adresse des

reproches et des menaces, la somme de repartir le jour même pour Paris.

Elle riposte, lui ferme la porte au nez. Il va quérir le maire et les

gendarmes, qui pénètrent dans la chambre de Victoire et trouvent «une

toute petite femme, jolie comme un ange, qui pleurait, assise sur le bord

de son lit, les bras nus et les cheveux épars.»

Les _autorités constituées_ s'adoucissent. Elle leur raconte «qu'elle

avait rencontré Maurice en Italie, qu'elle l'avait aimé, qu'elle avait

quitté pour lui une riche protection et qu'elle ne connaissait aucune loi

qui pût lui faire un crime de sacrifier un général à un lieutenant et sa

fortune à son amour.» A ce récit, les magistrats municipaux sont émus. Ils

prennent parti contre le pédagogue. Mais le coup était porté, le scandale

produit, et madame Dupin, avertie par Deschartres, ne devait jamais

oublier cet esclandre. Maurice s'efforça de consoler sa mère par de

mensongères promesses. Il lui écrivit: «Enfin que crains-tu et

qu'imagines-tu? Que je vais épouser une femme qui me ferait _rougir un

jour?_... Ta crainte n'a pas le moindre fondement, Jamais l'idée du

mariage ne s'est encore présentée à moi; je suis beaucoup trop jeune pour

y songer, et la vie que je mène ne me permet guère d'avoir femme et

enfants. Victoire n'y pense pas plus que moi» Puis il entre dans des

détails pour rassurer madame Dupin, et il va sans nul doute à l'encontre

de ses visées. Victoire est veuve, elle a une petite fille. Elle

travaillera pour vivre. Elle a déjà été modiste; elle tiendra de nouveau

un magasin de modes. Et il conclut: «Est-ce que je peux, est-ce que je

pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire à ta volonté et à tes

désirs? Songe que c'est impossible, et dors donc tranquille.»

L'orgueil de la châtelaine de Nohant devait être exaspéré, à la seule

pensée que cette modiste pourrait devenir sa bru et porter le nom presque

seigneurial des Dupin. Mais il y avait plus. Victoire, éloignée de La

Châtre, continuait d'écrire à Maurice, et quelles lettres! En ce point,

elle était la digne émule de Thérèse Levasseur. Et George Sand, qui nous

donne sur sa mère des renseignements qu'elle aurait pu et dû taire,

souligne son manque d'instruction: «C'est tout au plus si à cette époque

elle savait écrire assez pour se faire comprendre. Pour toute éducation,

elle avait reçu en 1788 les leçons élémentaires d'un vieux capucin qui

apprenait _gratis_ à lire et à réciter le catéchisme à de pauvres

enfants... Il fallait les yeux d'un amant pour déchiffrer ce petit

grimoire et comprendre ces élans d'un sentiment passionné qui ne pouvait

trouver de forme pour s'exprimer.» Cependant Maurice était conquis et

subissait l'ascendant de cette nature inférieure. Il y a une histoire

assez louche et assez répugnante au sujet de l'argent qu'elle lui avait

prêté et qui venait du général. La restitution fut effectuée, mais

péniblement, et Maurice est obligé de s'en expliquer avec sa mère: «Tous

les dons, dit-il, qu'elle lui avait _emportés pour en manger le profit

avec moi_ se réduisaient à _un_ diamant de peu de valeur qu'elle avait

conservé par mégarde, et qui lui avait été renvoyé avant même qu'elle

connût ses plaintes et ses calomnies.» N'importe, il devait être

infiniment douloureux pour madame Dupin que son fils fût réduit à lui

écrire: «Je ne sais pas si je suis un des Grieux, mais il n'y a point ici

de Manon Lescaut.» Devant la perspective d'une telle union, on ne peut que

comprendre et approuver les résistances de la mère. Il faudra pourtant

qu'elle finisse par céder, par consentir à un mariage que George Sand

tâche de justifier en recourant à de véritables paradoxes: «Il va épouser

une fille du peuple, c'est-à-dire qu'il va continuer et appliquer les

idées égalitaires de la Révolution dans le secret de sa propre vie. Il va

être en lutte dans le sein de sa propre famille contre les principes

d'aristocratie, contre le monde du passé. Il brisera son propre coeur,

mais il aura accompli son rêve.» En vérité, c'est employer de trop grands

mots pour expliquer des misères. Et, dans ce conflit d'ordre sentimental,

nos sympathies iront plutôt vers madame Dupin que vers Victoire Delaborde.

Durant bien des mois les tiraillements se prolongèrent. Maurice écrivait à

sa mère, le 3 pluviôse an X (février 1802): «Je te jure _par tout ce qu'il

y a de plus sacré_ que V*** travaille et ne me coûte rien... Ne parlons

pas d'elle, je t'en prie, ma bonne mère, nous ne nous entendrions pas;

sois sûre seulement que j'aimerais mieux me brûler la cervelle que de

mériter de toi un reproche.» Aussi bien toutes les mercuriales de madame

Dupin demeuraient impuissantes, et le pauvre Deschartres, chargé du rôle

de Mentor, était berné sans vergogne, alors qu'il s'appliquait à tenir son

ancien écolier sous sa férule. «Un matin, raconte George Sand, mon père

s'esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin

du Palais-Royal, où ils s'étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble

chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouvés, à peine Victoire

a-t-elle pris le bras de mon père, que Deschartres, jouantle rôle de

Méduse, se présente au devant d'eux. Maurice paye d'audace, fait bonne

mine à son argus et lui propose de venir déjeuner en tiers. Deschartres

accepte. Il n'était pas épicurien, pourtant il aimait les vins fins, et on

ne les lui épargna pas. Victoire prit le parti de le railler avec esprit

et douceur, et il parut s'humaniser un peu au dessert; mais quand il

s'agit de se séparer, mon père voulant reconduire son amie chez elle,

Deschartres retomba dans ses idées noires et reprit tristement le chemin

de son hôtel.»

Au printemps de 1802, Maurice va rejoindre son régiment à Charleville, et

Victoire l'accompagne. Auprès des camarades de la garnison et des gens de

la petite ville, ils passaient pour être secrètement mariés. Il n'en était

rien. Mais la naissance de plusieurs enfants vint resserrer étroitement

leurs liens. Ils ne poussèrent pas l'imitation de Jean-Jacques jusqu'à les

livrer à la charité publique. Un seul survécut: ce devait être George Sand,

qui ignore ou néglige de nous indiquer le nombre et le sexe des autres

enfants issus de cette union et emportés en bas âge.

On était alors dans une période d'accalmie politique et militaire. Le

gouvernement personnel s'établissait sur les ruines de la République.

L'oeuvre de réaction débutait par une entente avec la Cour de Rome, aux

fins de briser l'Eglise constitutionnelle et nationale de 1789. L'armée,

en sa grande majorité, accueillait assez mal cette première étape sur la

route de Canossa. «Le Concordat, écrit Maurice Dupin à sa mère, ne fait

pas ici le moindre effet. Le peuple y est indifférent. Les gens riches,

même ceux qui se piquent de religion, ont grand'peur qu'on n'augmente les

impôts pour payer les évêques. Les militaires, qui ne peuvent pas obtenir

un sou dans les bureaux de la guerre, jurent de voir le palais épiscopal

meublé aux frais du gouvernement.» Et le jeune homme, fervent voltairien,

raille la bulle du Pape, «écrite dans le style de l'Apocalypse, et qui

menace les contrevenants de la colère de saint Pierre et de saint Paul.»

Bref, conclut-il, «nous nous couvrons de ridicule.» A la cérémonie de

Notre-Dame en l'honneur du Concordat, les généraux se rendirent à peu près

comme des chiens qu'on fouette. Le légat était en voiture, et sa croix

devant lui, dans une autre voiture. Ce fut là l'occasion de négociations

Pour lui, soldat de la Révolution, ayant grandi auprès d'une mère

royaliste mais philosophe, il voyait avec inquiétude «des changements dans

les affaires publiques qui ne promettent rien de bon», et même «un retour

complet à l'ancien régime». Démocrate, il devait s'affilier à la

franc-maçonnerie qui était déjà le foyer des idées libérales. Il nous a

malicieusement conté son initiation: «On m'a enfermé dans tous les trous

possibles, nez à nez avec des squelettes; on m'a fait monter dans un

clocher au bas duquel on a fait mine de me précipiter... On m'a fait

descendre dans des puits, et, après douze heures passées à subir toutes

ces gentillesses, on m'a cherché une mauvaise querelle sur ma bonne humeur

et mon ton goguenard, et on a décidé que je devais subir le dernier

supplice. En conséquence, on m'a cloué dans une bière, porté au milieu des

chants funèbres dans une église, pendant la nuit, et, à la clarté des

flambeaux, descendu dans un caveau, mis dans une fosse et recouvert de

terre, au son des cloches et du _De profundis_. Après quoi chacun s'est

retiré. Au bout de quelques instants, j'ai senti une main qui venait me

tirer mes souliers, et, tout en l'invitant à respecter les morts, je lui

ai détaché le plus beau coup de pied qui se puisse donner. Le voleur de

souliers a été rendre compte de mon état et constater que j'étais encore

en vie. Alors on est venu me chercher pour m'admettre aux grands secrets.

Comme avant l'enterrement on m'avait permis de faire mon testament,

j'avais légué le caveau dans lequel j'avais été enfermé au colonel de la

14e, afin qu'il en fît une salle de police; la corde avec laquelle on m'y

avait descendu, au colonel du 4e de cavalerie, pour qu'il s'en servît pour

se pendre, et les os dont j'étais entouré, à ronger à un certain frère

terrible, qui m'avait trimbalé toute la journée dans les caves et

greniers.»

C'étaient là les menues distractions de la vie de garnison à Charleville.

Toutes les journées ne devaient pas y être aussi plaisantes pour Maurice,

partagé entre sa maîtresse et sa mère. Celle-ci, exempte de préjugés

religieux, et qui n'acceptait guère que les doctrines du Vicaire savoyard

ou cette foi à l'Etre suprême que George Sand appelle le culte épuré de

Robespierre et de Saint-Just, admettait fort bien que jeunesse se passe,

mais ne pouvait tolérer une mésalliance. C'est donc à son insu que le

mariage fut conclu, le 16 prairial an XII (1804), par devant le maire du

deuxième arrondissement de Paris, entre Maurice Dupin et Victoire

Delaborde, qui désormais prendra le prénom de Sophie. Un mois plus tard,

le 12 messidor (1er juillet), George Sand vit le jour, dans la maison

portant le numéro 15 de la rue Meslay. Ces deux événements furent cachés à

madame Dupin, qui, ultérieurement informée, courra à Paris et essayera

vainement de faire casser le mariage. Celui-ci avait été célébré presque

clandestinement. Sophie était allée à la mairie en modeste robe de basin,

n'ayant au doigt qu'un mince filet d'or; car la gêne du ménage ne permit

d'acheter que quelques jours plus tard une véritable alliance de six

francs. En dépit de ces circonstances mystérieuses, George Sand, enfant de

l'amour, naquit au milieu de la joie. La soeur de Sophie Delaborde allait

épouser un officier, ami intime de Maurice, et l'on avait organisé une

petite sauterie. «Ma mère, lisons-nous dans l'_Histoire de ma Vie_, avait

une jolie robe couleur de rose, et mon père jouait sur son fidèle violon

de Crémone une contredanse de sa façon». Tout à coup souffrante, Sophie

passa dans la chambre voisine. Au milieu d'un _chassez-huit_, la tante

Lucie accourut en s'écriant: «Venez, venez, Maurice, vous avez une fille.»

Et elle ajouta: «Elle est née en musique et dans le rose, elle aura du

bonheur.» On l'appela Aurore, en souvenir de la grand'mère absente et que

l'on se garda bien d'informer. George Sand entrait dans le monde, l'an

dernier de la République, l'an premier de l'Empire. Sa vie devait être

agitée, comme la Révolution politique, philosophique, religieuse et

sociale dont elle est issue et que reflètera son oeuvre.

CHAPITRE II

LES ANNÉES D'ENFANCE

Pour fil conducteur à travers l'enfance et la jeunesse de George Sand,

nons avons encore l'_Histoire de ma Vie_, mais rédigée sous une

inspiration sensiblement différente. Tous les premiers chapitres, relatifs

aux origines, avaient été composés et publiés sous la monarchie de

Juillet. L'écrivain reprend la plume et continue son autobiographie, le

1er juin 1848, après avoir participé aux événements de la Révolution qui

renversa Louis-Philippe et avoir collaboré, auprès de Ledru-Rollin,

fondateur du suffrage universel, aux circulaires du gouvernement

provisoire. Il en résulte une évolution de sa pensée, une volte-face

analogue à celle qu'on remarque, au regard de M. Thiers, dans les volumes

de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ postérieurs au Deux Décembre.

«J'ai beaucoup appris, déclare George Sand, beaucoup vécu, beaucoup

vieilli durant ce court intervalle... Si j'eusse fini mon livre avant

cette Révolution, c'eût été un autre livre, celui d'un solitaire, d'un

enfant généreux, j'ose le dire, car je n'avais étudié l'humanité que sur

des individus souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir.

Depuis j'ai fait, de l'oeil, une campagne dans le monde des faits, et je

n'en suis point revenue telle que j'y étais entrée. J'y ai perdu les

illusions de la jeunesse, que par un privilège dû à ma vie de retraite et

de contemplation, j'avais conservées plus tard que de raison.»

Ces illusions, nous les connaîtrons mieux et pourrons en apprécier la

persistance, en repassant avec George Sand les péripéties de ses premières

années et les hasards d'une éducation où se heurtèrent les influences

rivales de sa mère et de son aïeule.

Madame Dupin, en dépit des fréquents voyages que son fils faisait à Nohant,

n'avait appris de lui ni le mariage avec madame Delaborde ni la naissance

de l'enfant survenue le 12 messidor. C'est seulement vers la fin de

brumaire an XIII (novembre 1804) qu'elle conçut des soupçons et voulut les

éclaircir. L'_Histoire de ma Vie_ rapporte les deux lettres qu'elle

adressa au maire du cinquième arrondissement: «J'ai de fortes raisons,

écrivait-elle, pour craindre que mon fils unique ne se soit récemment

marié à Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a vingt-six ans; il

sert, il s'appelle Maurice-François-Elisabeth Dupin. La personne avec

laquelle il a pu contracter mariage a porté différents noms; celui que je

crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit être un peu plus âgée que

mon fils--(elle avait effectivement trente ans),--tous deux demeurent

ensemble rue Meslay, n° 15... Cette fille ou cette femme, car je ne sais

de quel nom l'appeler, avant de s'établir dans la rue Meslay, demeurait en

nivôse dernier rue de la Monnaie, où elle tenait une boutique de modes.»

Les lettres ni les démarches de madame Dupin ne purent aboutir à

l'annulation du mariage. Elle recueillit seulement, comme pour attiser sa

colère, des renseignements fort peu édifiants sur les origines de cette

bru qui entrait subrepticement dans sa famille, sur le père, Claude

Delaborde, oiselier au quai de la Mégisserie, sur le grand-père maternel,

un certain Cloquart, qui portait encore, par delà la Révolution, un grand

habit rouge et un chapeau à cornes, son costume de noces sous le règne de

Louis XV.

Cependant l'officier de l'état civil, un maire à l'âme patriarcale,

tentait de calmer les inquiétudes de madame Dupin. Il chargeait, selon ses

propres expressions, une personne intelligente et sûre de pénétrer, sous

un prétexte quelconque, dans l'intérieur des jeunes époux, et voici le

tableau qu'il en trace, d'après ce témoin fidèle: «On a trouvé un local

extrêmement modeste, mais bien tenu, les deux jeunes gens ayant un

extérieur de décence et même de distinction, la jeune mère au milieu de

ses enfants, allaitant elle-même le dernier, et paraissant absorbée par

ces soins maternels; le jeune homme plein de politesse, de bienveillance

et de sérénité... Enfin, quels qu'aient pu être les antécédents de la

personne, antécédents que j'ignore entièrement, sa vie est actuellement

des plus régulières et dénote même une habitude d'ordre et de décence qui

n'aurait rien d'affecté. En outre, les deux époux avaient entre eux le ton

d'intimité douce qui suppose la bonne harmonie, et, depuis des

renseignements ultérieurs, je me suis convaincu que _rien n'annonce_ que

votre fils ait à se repentir de l'union contractée.»

Le maire termine par quelques paroles de condoléance, en prévoyant qu'un

jour ou l'autre le jeune homme se repentira d'avoir brisé le coeur de sa

mère. Mais c'est sa première, sa seule faute. Elle est réparable, elle

comporte le pardon, et, au demeurant, le _ton qu'on a vu chez lui_ ne

justifie nullement les douloureux présages que madame Dupin avait conçus.

Comme beaucoup de belles-mères, elle espérait que son fils serait

malheureux et lui reviendrait. Il n'en était rien. Maurice n'avait d'autre

souci immédiat que de chercher les voies d'une réconciliation malaisée. Il

finit par les découvrir, sous une forme assez romanesque qui fut couronnée

de succès. Madame Dupin était venue secrètement à Paris, afin de consulter

M. de Sèze et deux autres avocats célèbres sur la validité du mariage. Ils

déclarèrent l'affaire _neuve_, comme toutes celles du même genre qui

découlaient de la législation civile récemment mise en vigueur; mais ils

estimèrent que le mariage avait toutes chances d'être reconnu valable par

les tribunaux, partant la naissance d'être proclamée légitime.

Sur ces entrefaites, Maurice, informé du voyage de sa mère, prit la petite

Aurore dans ses bras et chargea la portière de monter avec l'enfant chez

madame Dupin, en lui disant: «Voyez donc, madame, la jolie petite fille

dont je suis grand'mère! Sa nourrice me l'a apportée aujourd'hui, et j'en

suis si heureuse que je ne peux pas m'en séparer un instant.» Tout en

bavardant, elle déposa le bébé sur les genoux de la vieille dame qui

cherchait sa bonbonnière. Soudain un soupçon traversa l'esprit de madame

Dupin. Elle s'écria: «Vous me trompez, cette enfant n'est pas à vous; ce

n'est pas à vous qu'elle ressemble... Je sais, je sais ce que c'est.» Et

elle repoussait la petite Aurore qui, effrayée, se mit à verser des

larmes. La portière s'apprêtait à reprendre et à emporter l'enfant. La

grand'mère fut vaincue. Lorsqu'elle sut que son fils était en bas, elle le

fit appeler. C'était le pardon. Quand ils se retirèrent, Aurore avait dans

la main une bague de rubis que madame Dupin envoyait à sa belle-fille:

George Sand a toujours porté cette bague. Quelques semaines plus tard, la

réconciliation fut complète. La châtelaine de Nohant consentit à recevoir

l'humble modiste qui s'était introduite dans la famille; elle assista au

mariage religieux, ainsi qu'au repas qui suivit. Aussitôt après, elle

regagna son manoir berrichon.

Le jeune ménage s'était installé dans un étroit appartement de la rue

Grange Batelière. Bientôt Maurice fut obligé de rejoindre son régiment

pour la campagne d'Ulm, et sa femme demeura à Paris avec ses deux enfants,

la petite Aurore et son aînée Caroline, qui n'était pas la fille de

Maurice Dupin. Le train de vie était des plus modestes, l'existence des

plus régulières. Celle qui jadis avait suivi un général sur les grandes

routes de l'Italie, n'aspirait désormais qu'à la quiétude. Elle n'avait

aucun goût pour le monde. «Les grands dîners, écrit George Sand, les

longues soirées, les visites banales, le bal même, lui étaient odieux.

C'était la femme du coin du feu ou de la promenade rapide et folâtre.» En

ce point, ses sentiments étaient tout à fait conformes à ceux de son mari.

«Ils ne se trouvaient heureux, ajoute l'_Histoire de ma Vie_, que dans

leur petit ménage. Partout ailleurs ils étouffaient de mélancoliques

bâillements, et ils m'ont légué cette secrète sauvagerie qui m'a rendu

toujours le monde insupportable et le _home_ nécessaire.»

Nous n'avons que de rares lettres de Maurice Dupin à sa femme et nous n'en

possédons point qui aient été adressées à sa mère, durant la campagne de

1805. On sait toutefois qu'il participa à la série d'opérations militaires

qui devaient se terminer par l'occupation de Vienne. Mais il n'est pas

certain qu'il ait assisté à la bataille d'Austerlitz. Son avancement

s'effectuait avec lenteur. Depuis Marengo, il marquait le pas au grade de

lieutenant. Il s'en plaint dans sa correspondance. De là cette phrase de

l'_Histoire de ma Vie_, sans qu'on voie bien exactement s'il faut

l'attribuer à George Sand ou à son père: «Chacun sous l'Empire songe à soi;

sous la République, c'était à qui s'oublierait.»

Nommé enfin capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 décembre

1805) et chevalier de la Légion d'honneur à la même époque, Maurice Dupin

revint passer quelques semaines à Paris. Entre temps, la petite Aurore

avait été mise en sevrage à Chaillot, chez la tante Lucie, soeur de sa

mère, qui avait épousé M. Maréchal, officier retraité. Elle jouait avec sa

cousine Clotilde, leur fille, qui était du même âge et qui fut la

meilleure amie de ses jeunes années. On louait, pour promener les enfants,

l'âne d'un jardinier voisin, et on les plaçait sur du foin dans les

paniers qui servaient à porter les fruits, les légumes ou le lait au

marché, Caroline dans l'un, Clotilde et Aurore dans l'autre.

Voilà le plus lointain souvenir qu'ait gardé George Sand, ainsi que celui

d'un accident qui vers deux ans lui arriva. La bonne qui la tenait dans

ses bras la laissa tomber sur l'angle d'une cheminée. Ce fut pour l'enfant

comme un éveil de la sensibilité. La venue du médecin, les sangsues, le

départ de la bonne, sont restés gravés dans sa mémoire. A quatre ans, elle

savait lire et elle récitait sans broncher ses prières, n'y comprenant

rien, sauf ces quelques mots qui la touchaient: «_Mon Dieu, je vous donne

mon coeur._» C'était, assure-t-elle à distance, le seul endroit où elle

eût une idée de Dieu et d'elle-même. Le _Pater_, le _Credo_ et l'_Ave

Maria_, qu'elle disait en français, lui étaient aussi inintelligibles que

si elle les eût appris en latin. Quant aux fables de La Fontaine, elles

lui étaient pareillement lettre close. A la réflexion, elle les juge trop

fortes et trop profondes pour le premier âge.

Sa douceur n'était pas exempte d'un certain entêtement ingénu. Un jour,

par exemple, au cours de la leçon d'alphabet, elle répondit à sa mère: «Je

sais bien dire A, mais je ne sais pas dire B.» Et, comme elle épelait

toutes les lettres excepté la seconde, elle donna pour unique raison de

cette résistance opiniâtre: «C'est que je ne connais pas le B.» Le

véritable fond de son caractère était une propension à la rêverie.

«L'imagination, a-t-elle dit, c'est toute la vie de l'enfant.» Elle

proteste contre la doctrine de Jean-Jacques qui, dans l'_Emile_, veut

supprimer le merveilleux, sous prétexte de mensonge. Pour elle,

l'impression fut très douloureuse, la première année où s'insinua dans son

esprit un doute sur la réalité du père Noël. «J'avais, écrit-elle, cinq ou

six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau

dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres

fois, et j'éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au

petit homme à barbe blanche.»

Elle eut une affection très vive, très persistante pour ses poupées, et de

l'horreur pour un certain polichinelle, somptueusement costumé, mais qui

lui apparaissait comme un redoutable et malfaisant personnage. Plus tard

un goût analogue s'emparera d'elle, celui des marionnettes. Elle leur

élèvera un théâtre à Nohant et composera pour elles, en collaboration avec

son fils, de véritables comédies. Dès son plus jeune âge, elle aimait se

raconter à elle-même de longues et fantastiques histoires. Sa soeur

Caroline avait été mise en pension, sa mère était très occupée par les

soins du ménage. Aussi, pour qu'elle prît un peu l'air, la plaçait-on

volontiers dans la cour, entre quatre chaises, au milieu desquelles il y

avait une chaufferette sans feu, en guise de tabouret. Aurore, ainsi

emprisonnée, employait ses loisirs à dégarnir avec ses ongles la paille

des chaises, et grimpée sur la chaufferette, tandis que ses mains étaient

occupées, elle laissait errer son imagination. A haute voix elle débitait

les contes improvisés que sa mère appelait des romans.

A de longs intervalles, son père revenait entre deux campagnes. La maison

s'emplissait de bruit et de gaîté. L'enfant entendait prononcer le nom et

raconter les victoires de l'Empereur. Un jour, à la promenade, elle

l'aperçut. Il passait la revue des troupes sur le boulevard. Sa mère

s'écria, toute joyeuse: «Il t'a regardée, souviens-toi de ça; ça te

portera bonheur!» Et George Sand ajoute dans l'_Histoire de ma Vie_: «Je

crois que l'Empereur entendit ces paroles naïves, car il me regarda tout à

fait, et je crois voir encore une sorte de sourire flotter sur son visage

pâle, dont la sévérité froide m'avait effrayée d'abord. Je n'oublierai

donc jamais sa figure et surtout cette expression de son regard qu'aucun

portrait n'a pu rendre. Il était à cette époque assez gras et blême. Il

avait une redingote sur son uniforme, mais je ne saurais dire si elle

était grise; il avait son chapeau à la main au moment où je le vis, et je

fus comme magnétisée un instant par ce regard clair, si dur au premier

moment, et tout à coup si bienveillant et si doux.» Elle vit également le

Roi de Rome dans les bras de sa nourrice, à une fenêtre des Tuileries d'où

il riait aux passants. En apercevant Aurore, dont la physionomie lui plut

sans doute, il se mit à rire davantage et jeta de son côté un gros bonbon.

Malgré les signes de la gouvernante du Roi, le factionnaire qui était au

pied de la fenêtre ne voulut pas que le bonbon fût ramassé.

De ces temps éloignés George Sand avait conservé des souvenirs très

précis. Elle revoyait les jeux de son père qui, à table, pour la

désappointer, feignait de vouloir manger tout le plat de vermicelle cuit

dans du lait sucré, ou qui avec sa serviette faisait des figures de moine,

de lapin ou de pantin,--distraction familière aux mess de sous-officiers.

Cependant le bien-être et l'aisance ne régnaient pas à la maison. Maurice

Dupin, aide de camp de Murat, en dépit de ses appointements et des dons de

sa mère, se laissait endetter. On a accusé sa femme d'avoir été

désordonnée et dépensière. L'_Histoire de ma Vie_ proteste contre ce

reproche: «Ma mère faisait elle-même son lit, balayait l'appartement,

raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C'était une femme d'une

activité et d'un courage extraordinaires. Toute sa vie, elle s'est levée

avec le jour et couchée à une heure du matin.»

Le grand ami d'Aurore, en ces premières années d'enfance, fut un certain

Pierret, d'origine champenoise, dont George Sand s'est complu à évoquer la

physionomie. Il occupait au Trésor un emploi des plus modestes, et il

était la seule personne que madame Maurice Dupin reçût dans l'intimité, en

l'absence de son mari. Ce Pierret avait pour la fillette «la tendresse

d'un père et les soins d'une mère». Le surplus de ses loisirs s'écoulait

dans un estaminet du faubourg Poissonnière, à l'enseigne du _Cheval blanc_;

car il aimait le vin, la bière, la pipe, le billard et le domino. Il

aimait surtout Aurore. C'était un disgracié, à l'âme tendre, aux effusions

sentimentales. «Le plus laid des hommes, dit George Sand, mais cette

laideur était si bonne qu'elle appelait la confiance et l'amitié. Il avait

un gros nez épaté, une bouche épaisse et de très petits yeux; ses cheveux

blonds frisaient obstinément, et sa peau était si blanche et si rose qu'il

parut toujours jeune. A quarante ans, il se mit fort en colère, parce

qu'un commis de la mairie, où il servait de témoin au mariage de ma soeur,

lui demanda de très bonne foi s'il avait atteint l'âge de majorité.» Grand

et gros, la figure contractée par des tics nerveux, Pierret était le

meilleur des hommes. Une année où Aurore ne cessait de troubler le sommeil

de sa mère, il prit l'enfant, l'emporta chez lui, passa une vingtaine de

nuits auprès du berceau, administrant le lait et préparant l'eau, sucrée

avec la vigilance d'une nourrice. Le matin, il ramenait Aurore en allant à

son bureau, et le soir il la reprenait en sortant du _Cheval blanc_.

Il fallut pourtant quitter l'ami Pierret. Madame Maurice Dupin, depuis

longtemps éloignée de son mari et un peu jalouse, voulut le rejoindre à

Madrid. Elle était enceinte, et ce voyage semblait assez imprudent. Elle

résolut néanmoins de l'entreprendre, laissa Caroline en pension et partit

avec Aurore. Comme Victor Hugo, George Sand était vouée, tout enfant, à

visiter l'Espagne: Elle en a rapporté des impressions qui méritent d'être

recueillies. D'abord son imagination fut émue par les hautes montagnes des

Asturies, puis elle admira la végétation avec cet instinctif enthousiasme

qui devait faire d'elle l'élève et l'imitatrice de Jean-Jacques: «Je vis,

dit-elle, pour la première fois, sur les marges du chemin, du liseron en

fleur. Ces clochettes roses, délicatement rayées de blanc, me frappèrent

beaucoup.» Sa mère attira son attention: «Respire-les, cela sent le bon

miel, et ne les oublie pas!» George Sand conserva, en effet, cette

première sensation de l'odorat, et depuis lors elle ne put respirer des

fleurs de liseron-vrille sans se rappeler le bord du chemin espagnol. Le

liseron était pour elle comme pour Rousseau la pervenche des _Confessions_.

Une autre rencontre marqua le voyage avant l'arrivée à Madrid. C'était par

une nuit assez claire. Tout à coup le postillon modéra l'allure de son

attelage et cria au jockey: «Dites à ces dames de ne pas avoir peur, j'ai

de bons chevaux.» Trois énormes silhouettes, d'aspect ramassé, se

projetaient sur les bords de la route. Madame Dupin les prit pour des

voleurs. C'étaient de grands ours de montagne.

Certaine nuit, il fallut coucher dans une chambre d'auberge où le plancher

avait une large tache de sang. La mère d'Aurore, tremblante de peur,

voulut aller à la découverte. Elle était persuadée qu'un pauvre soldat

français avait été assassiné par les Espagnols. En ouvrant une porte, elle

finit par découvrir les cadavres de trois porcs. Et cette anecdote

rappelle celle de Paul-Louis Courier, au fin fond des Calabres.

Nous voici à Madrid. Maurice Dupin était logé au troisième étage du palais

du prince de la Paix, «le plus riche, dit George Sand, et le plus

confortable de Madrid, car il avait protégé les amours de la reine et de

son favori (Godoy), et il y régnait plus de luxe que dans la maison du roi

légitime.» Elle nous dépeint un appartement immense, tout tendu en damas

de soie cramoisi. «Les corniches, les lits, les fauteuils, les divans,

tout était doré et me parut en or massif, comme dans les contes de fées.

Il y avait d'énormes tableaux qui me faisaient peur.» Si le palais était

somptueux, il était également malpropre. Les animaux domestiques y

pullulaient, notamment des lapins qui circulaient en liberté à travers les

corridors, les chambres et les salons. La petite Aurore se prit d'une

particulière affection pour l'un d'eux, tout blanc, avec des yeux de

rubis. Il égratignait les inconnus, mais avec elle il était très familier,

dormant sur ses genoux ou sur sa robe, tandis qu'elle racontait des

histoires.

George Sand et ses amis · 第 1 / 35 段