que de mourir ... ne la regarde donc pas avec cet air de ressentiment?
adoucis l'amertume de tes traits ... ne me laisse pas paraître devant
Dieu, chargée de la haine de mon enfant ... ô Victoria, je t'en
supplie, pardonne à ta malheureuse mère.»
Un soupir convulsif, interrompit Laurina, qui retomba pésamment des
bras de Léonardo.
»Parle, parle donc à ta pauvre mère, Victoria, lui dit vivement son
frère. As-tu toi-même été assez irréprochable dans ta conduite, pour
affecter cette sévérité déplacée, et n'as-tu pas besoin ainsi qu'elle,
de miséricorde?»
»Ah, que voilà qui est bien dit! s'écria Victoria en riant amèrement;
si ma conduite a été fautive, si je me suis égarée, à qui doit-on s'en
prendre? ma mère, poursuivit-elle, en regardant Laurina hardiment,
vous avez abandonné vos enfans, pour suivre un séducteur, et il
vous en a récompensée, comme cela devait être. C'est vous qui avez
causé ma perte, et c'est à vous à répondre de mes crimes: puis-je
... ah! puis-je songer à tous les excès auquels je me suis livrée,
sans vous en regarder comme la cause première? vous m'enseignâtes à
m'abandonner sans retenue à toutes mes passions.... C'est pour cela
que j'ai empoisonné mon mari, causé la mort de son frère, et égorgé
une orpheline sans défense: ce sont ces crimes ... tous, oui tous, que
je dois à votre exemple, et c'est ce qui m'a fait exiler méprisée, au
milieu des brigands, dont le noble fils, qui vous soutient dans ses
bras, est le digne chef!... c'est pour cela....»
»Silence, monstre dénaturé, cria Léonardo! puisse le ciel paraliser
ta langue envenimée. Malheureuse! comment oses-tu, dans des momens
pareils, joncher d'épines le chevet de mort de ta mère? mets-toi à
genoux, créature barbare, et prie Dieu ainsi qu'elle, de te pardonner.»
L'audacieuse Victoria ne répondit à son frère, que par un sourire de
mépris, et resta immobile.
Laurina s'appuya sur le sein de son fils, en se cachant la tête:
des convulsions la saisirent. Elle leva les yeux par intervalle,
pour trouver dans ses traits les sentimens d'amour filial qu'elle ne
pouvait plus attendre de sa fille; l'instant de sa mort approchait:
elle serra la main de Léonardo, tandis que son œil lui exprimait sa
reconnaissance. Elle regarda encore Victoria, qui semblait de glace
devant sa mère expirante.
L'agonie de l'infortunée augmenta; son cœur battit avec violence, puis
cessa tout-à-coup de se faire sentir; ses yeux se couvrirent ... une
sueur froide mouilla son visage; et elle prononça dans des accens à
peine articulés: »Dieu terrible, mais juste, pardonne ... miséricorde
sur ta créature.»
Ce furent les derniers mots qui sortirent de ses lèvres; un frisson
parcourut sas membres ... c'était le dernier effort de la vie entre la
mort ... elle cessa d'exister.
Quand Léonardo n'eut plus à douter que sa mère était expirée, il la
remit doucement sur son chevet, et s'agenouillant auprès de son lit, il
tint sa froide main contre ses lèvres, et des pleurs abondans coulèrent
de ses yeux.
»Insensé, dit Victoria, qui le regardait avec pitié, comment peux-tu
être assez faible pour pleurer sur le sort de celle qui t'a fait ce
que tu es, le vil chef d'une troupe de voleurs? Gémis si tu veux,
non de cette mort, mais du métier que tu fais, tandis que tu devrais
figurer parmi la première noblesse de Venise!
--Ame basse et endurcie, répliqua Léonardo avec dignité, le vil chef
d'une troupe de voleurs peut pleurer sans honte sur les erreurs et
l'affreuse destinée d'une mère coupable. Il gémit aussi de l'amertume
que ta cruauté a apportée à ses derniers instans. Tu ne te rends pas
justice, fille barbare, en l'accusant des crimes que tu as commis.
Ce, n'est pas _son exemple_ qui t'a pervertie, mais bien ton mauvais
naturel. La sévérité et la bonne conduite d'une mère pouvaient bien
reprimer tes passions; mais une meilleure éducation ne l'eût jamais
rendue bonne, ni vertueuse.
--Fort bien, reprit Victoria d'un air sombre; sa conduite libertine
n'était pas faite pour m'inspirer le goût de la galanterie: ce n'est
pas _elle_ qui corrompit mon cœur par ses exemples que j'avais chaque
jour devant les yeux, et ils n'étaient pas propres à ouvrir les issues
de mon âme aux passions. C'est pourtant de là, rien que de là, que
sont venus tous mes crimes, si toutefois mes actions peuvent être
appelées ainsi; et ... mais qui es-tu, toi-même, pour te permettre des
reproches. N'as-tu pas tenté d'_assassiner_, pendant son sommeil, un
homme qui ne t'avait jamais fait de mal? n'as-tu pas versé le sang de
ta sœur, et, auparavant, donné le chagrin le plus vif au cœur de ton
père? n'es-tu pas maintenant le rebut de la société, l'infâme capitaine
d'une troupe de brigands, qui cherches, à la faveur des ombres, le
voyageur que son malheureux destin amène sur tes pas, pour le voler
et l'égorger ensuite? car sans doute il est arrivé plus d'une fois,
que ces affreuses solitudes, qui ne sont des lieux de sûreté que pour
toi et tes pareils, ont reçu les corps de tes victimes ... sans doute
que....
«Cesseras-tu, misérable furie? ne me provoques pas davantage,
crois-moi, ou je te ferai sentir le pouvoir que j'ai en ce lieu, qui
n'a jamais abrité d'être aussi méchant que toi.» Léonardo trépignait
de colère; il était hors de lui, ce qui excita le rire de sa soeur
sans pitié. Elle se retira néanmoins à l'extrémité du souterrain, pour
éviter les suites de son emportement.
En ce moment, Zofloya se présenta à l'entrée de la caverne. Victoria
fut la seule qui l'aperçut. Il lui fit signe du doigt, et elle courut
avec joie vers lui. Le maure la reçut avec son sourire gracieux.
Cependant, quelque chose d'étrange paraissait sur sa physionomie. Comme
il lui imposait silence, Victoria se défendit de parler, étant habituée
à se soumettre à tons les désirs de Zofloya.
Il lui offrit son bras, et la conduisit hors de la caverne, par la
sortie accoutumée. Ils marchèrent sans rien dire jusqu'à ce qu'ils
fussent au haut de la montagne. Alors Zofloya invita sa compagne à
s'asseoir sur la pointe d'un rocher, et se plaçant à côté d'elle, il
lui parla de la sorte: «Ma chère amie, ton frère t'a offensée, mais il
ne tardera pas à s'en repentir. Te souviens-tu du voleur qu'il a frappé
la nuit dernière? son nom est Ginotti. Je me trouvais à côté de lui
dans le moment.»
»Oui, je m'en souviens, dit Victoria.»
«Mais, as-tu remarqué que je lui fis un signe?»
«Oui, oui, fort bien.»
«Cet homme a juré haine éternelle à ton frère. A la pointe du jour
il est sorti de la caverne, il est parti au grand galop dans le
dessein d'aller dénoncer son capitaine, an risque de sacrifier tous
ses camarades. Il se passera du tems avant qu'il ait pu donner des
informations suffisantes au gouvernement de Turin, sur cette solitude
presqu'impénétrable. Mais demain matin, le duc de Savoie ne manquera
pas d'envoyer un détachement considérable au Mont-Cénis. Les issues
de la caverne seront entourées, et ceux qui y résident ne pourront
échapper. Ton frère tombera peut-être le premier.»
«Et moi, que deviendrai-je, interrompit Victoria avec l'intérêt
personnel qui la guidait, et sans faire aucune autre réflexion, ne
serai-je pas en danger, Zofloya, avec ces brigands?»
«Je ne vous ai pas abandonnée jusqu'ici, reprit sévèrement le
maure; allez, rentrez sans crainte dans le souterrain; les troupes
environneraient déjà son enceinte, que je vous garantirais de tout.»
«Mais, pourquoi y retourner, mon ami?»
«Parce que telle est ma volonté, répondit-il hautement. Sachez compter
sur moi, même à l'instant du plus grand danger. En voilà assez; ne
parlons plus de cela, ajouta-t-il d'un air radouci. Rentre, et sois
tranquille, ma Victoria.»
Elle obéissait; Zofloya, content de sa soumission, lui permit de faire
encore un tour dans les montagnes avec lui, puis la conduisit à la
petite porte de la caverne, où il n'entra pas, au grand déplaisir de
Victoria. Il alla d'un autre coté. L'heure du coucher vint sans quelle
put le voir, et elle se mit au lit, indifférente sur le sort des
autres, mais excessivement troublée sur le sien.
CHAPITRE V.
Avant que de terminer le récit de cette histoire terrible, il ne
sera pas tout-à-fait hors de propos d'apprendre à nos lecteurs, qui
peut-être se sont intéressés pendant quelques instans au sort de
l'infortuné et coupable Léonardo, ce qui a pu le porter à renoncer
totalement à ses sentimens si exaltés sur l'honneur, et à dégrader
entièrement l'illustration de sa naissance, dont il paraissait si fier.
Il est une chose malheureusement trop vraie; c'est que l'humanité
fragile, une fois entraînée dans l'erreur, perd souvent de vue les
moyens d'en sortir; et que n'écoutant que le langage trompeur des
passions, elle marche toujours en avant pour l'autoriser à s'y livrer
davantage. L'homme probe, le cœur vertueux deviendra donc criminel,
s'il néglige de s'appuyer, à l'approche des tentations, de cette force
divine qui soutient la faiblesse, et aide le pécheur à s'arracher même
aux plus grands crimes, s'il le désire sincèrement.
Léonardo, fils d'une mère déshonorée, Léonardo devint lui-même
vicieux, et un assassin; il désespéra de son sort. Il crut qu'il
était devenu étranger à tous les nobles sentimens. Il lui sembla que
le crime se lisait sur son front comme sur celui de Caïn; que ses
mains étaient toujours tachées de sang, et que tout dans la nature
devait avoir horreur de luai. En ces momens de trouble, les caresses
de Matilde étaient repoussées; il se voyait prêt à lui vouer de la
haine et à la fuir pour jamais. Ainsi que ces malheureux coupables
que la société repousse de son sein, que le mépris accable, et qu'une
sévérité, souvent préjudiciable au repentir, condamne au désespoir en
leur refusant toute idée de pardon, Léonardo, pour se venger de ses
malheurs, de l'espèce humaine, se prépara à en devenir le tourment.
«Je suis perdu, se disait-il en délire, et quand Matilde Strozzi le
laissait à ses réflexions! si je reparais dans ma patrie, l'échafaud
sera mon lit de mort, dans le cas où l'agonie de mon cœur ne
m'enlèverait pas à un supplice ignominieux. J'ai tué ma soeur! elle
vivait criminellement avec celui que, sans le connaître, je devais
poignarder! O misère affreuse ... destinée épouvantable que m'aura
valu.... Il s'arrêta; un souvenir révoltant troubla son esprit.
«Monstre, s'écria-t-il ensuite, je te trouverai ... je te chercherai
par toute la terre, et il ne sera pas de moyens que je n'emploie pour
satisfaire ma trop juste vengeance; c'est donc toi qui es cause que
le crime est la seule profession qui me reste aujourd'hui! va, je te
trouverai, fusses-tu au fond des enfers.» Léonardo, en parlant souvent
de la sorte, marchait à grands pas, tantôt frappant rudement la terre
de son pied, tantôt s'armant de tout ce qui se présentait sous sa main,
et qu'il brisait bientôt en éclats, comme s'il eut cru se battre
contre quelqu'un, puis se calmant un peu, il tombait sur un siège en
versant un déluge de larmes. Matilde le surprenait souvent dans cet
état de frénésie, et cherchait par ses caresses et ses raisonnemens
à consoler celui que, malgré l'inconstance de son caractère et sa
méchanceté naturelle, elle aimait avec sincérité, et que même elle
adorait toujours.
Voyant que Léonardo s'abandonnait fréquemment à ces irritations
d'humeur, et craignant qu'il n'en vint à se déplaire en sa société, le
jeune homme pouvant prendre un parti violent qui l'en séparât à jamais,
elle rêva aux moyens de le distraire de ses nuisibles pensées.
Le lieu qu'ils avaient choisi pour retraite, offrant peu de sujets
d'occuper un esprit actif, et d'éloigner l'ennui qui ne pouvait
manquer de surprendre deux êtres ayant chacun besoin de varier
l'uniformité de leurs jours, il était à propos, pour leur intérêt,
d'aviser aux moyens d'en rompre la monotonie, et c'est ce à quoi songea
Matilde Strozzi.
Il se passa peu de jours avant que le hasard lui offrit l'occasion
de mettre le plan qu'elle nourrissait à exécution. Léonardo et elle
s'étaient déjà promenés plusieurs fois dans une partie de l'île
extrêmement agréable, et où le jeune homme s'amusait à tuer des
cailles, dont on sait qu'elle abonde en un certain tems de l'année.
Matilde lui fit renouveler souvent, cet exercice qu'elle partageait
avec lui. Mais on sait que Léonardo s'était trouvé indisposé et qu'il
avait besoin de repos, elle alla seule se promener le long d'un petit
bois qui s'avançait presque jusque dans la mer. Cet endroit formait
une anse où les eaux reposaient tranquillement. Elle s'assit sur
une pointe de rocher, les yeux portés sur la mer Adriatique, et vit
bientôt une barque s'avancer de son côté. Il lui sembla que plusieurs
hommes la conduisaient, et elle les crut pêcheurs; mais quand ils
furent plus proches, leur costume singulier et leur nombre de huit
qu'elle compta, lui donnèrent quelqu'inquiétude. Matilde n'était pas
peureuse; son intrépidité au contraire l'avait déjà tirée, ainsi que
Léonardo, de plusieurs dangers qu'ils avaient courus dans leur voyage
de Venise à l'île de Capri, et auxquels celui-ci étant seul et ayant
une femme à défendre, n'aurait pu se soustraire, sans cela. Matilde
portait constamment un poignard sous ses vêtemens, et avait de plus
un fusil avec elle en ce moment. Aussi attendit-elle tranquillement
que ces hommes fussent à terre. Un d'eux, assez bien mis, et qui
paraissait être le maître de la barque, s'avança vers le petit bois
dont on vient de parler; il était de grande taille, portant un sabre
à son côté et des pistolets à sa ceinture, ce qui ne rendait pas son
extérieur rassurant. Quand il apperçut Matilde, il tourna les pas de
son côté. Elle se tint debout alors, en tenant son fusil de ses deux
mains. L'homme hésita.... Il fit un geste de la main comme pour la
rassurer, et s'approchant davantage.... «Je ne me trompe pas, dit-il,
c'est ... Matilde Strozzi ... c'est ma sœur! Matilde crut également
le reconnaître, et le regardant d'un air interdit, elle le nomma.» Je
suis Raffalo Strozzi, cela est vrai; mais comment se fait-il que la
belle Matilde habite un séjour si peu fait pour ses charmes, et quels
sont les liens qui l'y retiennent? Matilde lui promit de répondre à
ses questions; mais plus pressée elle-même de savoir les aventures qui
étaient arrivées à son frère depuis leur séparation, elle le pria de
les lui raconter.
Tandis que la Florentine Strozzi usait de toute son adresse pour
captiver les hommes les plus beaux et les plus riches de Venise, afin
de pouvoir se livrer amplement à ses goûts de luxe et plaisir, son
frère ayant aussi peu de principes qu'elle, et voulant faire fortune
de son côté par quelques moyens que ce fut, s'enrôla sous le pavillon
d'un corsaire. Ses talens et son intrépidité le rendirent l'ami du
capitaine, avec lequel il fut heureux pendant un tems. Mais une galère
de Malte qui les poursuivit jusque dans le golphe de Venise, les força
de se jeter sur un récif où leur mâture fut extrêmement endommagée, et
d'où ils eurent peine à se tirer après avoir jeté une partie de leurs
richesses à la mer, pour en sauver quelques débris. Le capitaine en
mourut peu après ce naufrage, et Raffalo gagnant terre, renonça au
métier périlleux qu'il avait entrepris pour se réunir à une troupe
fameuse de Condottiéris qui se cachait dans les Appennins, et qui
faisaient leurs escursions par toute l'Italie, se mettant quelquefois
en mer pour éviter d'être poursuivis, ou pour guetter quelque nouvelle
proie.
Raffalo Strozzi ne tarda pas à avoir un grade supérieur dans la troupe,
et ce fut dans ses courses vagabondes qu'il apprit que sa sœur n'était
plus à Venise et qu'on la croyait dans les environs de Naples, vivant
avec un jeune noble qu'elle avait emmené. Raffalo n'en savait pas
davantage, mais voulant retrouver cette sœur, et ayant une raison
particulière qui l'appelait dans le midi de l'Italie, il y rodait
depuis quelques semaines, lorsque le hasard la lui fit retrouver dans
l'île de Capri, où lui et son monde venaient se rafraîchir quelques
instans.
Matilde ayant entendu le récit de son frère, conçut la pensée de tirer
parti de la rencontre. Elle eut une conversation particulière avec lui,
et s'entendant tous deux à merveille, ils formèrent un projet qu'ils
voulurent mettre à exécution le plutôt possible.
La Florentine retourna auprès de Léonardo, et le reste de la soirée
fut employé par elle en discours propres à inspirer au jeune homme un
dégoût réel pour la retraite que la nécessité leur avait fait choisir,
et un désir de rendre leur existence plus sûre et plus agréable. Elle
lui représenta la gêne extrême dans laquelle ils se trouvaient, et le
danger infaillible de se voir bientôt privés de toutes ressources,
s'ils n'y mettaient ordre. Elle en vint ensuite, mais avec ménagement,
à lui inspirer l'idée de se venger de l'ennemi de sa famille, et
lui fit entendre que les moyens de punir le traître Adolphe étaient
faciles à trouver. «Quittons ce triste séjour, dit-elle. Il me reste
encore quelques bijoux de valeur qui serviront à nous défrayer d'un
voyage indispensable. Mon ami, il faut absolument tenter la fortune, et
nous venger tous deux de la perfidie des humains.» Matilde s'arrêta.
Léonardo, la regardant avec curiosité, paraissait attendre qu'elle lui
communiquât extérieurement ses idées; mais la Florentine ne dit plus
rien que de vague ce soir-là, et se contenta de démontrer à Léonardo le
besoin urgent de prendre un parti.
Elle venait simplement de dresser ses batteries, et elle remit au
lendemain à en faire usage.
A peine le jour avait-il paru, qu'un coup assez violent se fit entendre
à la demeure de deux exilés. Un homme à figure redoutable entra en
disant qu'il avait à parler au fils de feu le marquis de Lorédani. Ces
paroles dites très-haut, furent entendues de Léonardo, qui ne faisait
que s'éveiller et qui en frissonna. Qui pouvait avoir découvert sa
retraite? Serait-ce ... l'homme entra sans attendre, et s'avançant vers
le lit qu'il aperçut au fond d'une chambre, il présenta à celui qui y
reposait encore le billet suivant:
«Le jeune Léonardo, fils du marquis Lorédani, s'est rendu coupable d'un
assassinat envers sa soeur, et il se cache maintenant dans un coin
obscur de l'île de Capri avec une femme qui s'est associée à son sort.
Celui qui pourra débarrasser le comte Adolphe d'un ennemi semblable,
et lui donner des nouvelles certaines de sa mort, peut compter sur une
récompense de sa part, égale au service qu'il en recevra.
P. S. Matilde Strozzi est le nom de la femme qui vit avec lui; elle
peut être épargnée. Ce n'est pas à elle qu'on en veut.
Léonardo, ayant lu ce billet étrange et sans signature, s'empara
sur-le-champ de son poignard; il allait s'élancer sur l'homme qui était
devant lui, lorsque celui-ci, fort calme et sur ses gardes, lui dit:
«Ne craignez rien, monsieur; je suis au contraire ici pour vous sauver,
et ma sœur que voilà, est garante de votre sûreté personnelle.» A ces
mots, Matilde fit une exclamation en paraissant étonnée de voir son
frère, (car elle n'avait pas dit à Léonardo sa rencontre de la veille
pour des raisons qu'on sentira.) «Oui, ajouta celui-ci, je suis Raffalo
Strozzi, et chargé d'un emploi que je suis loin de vouloir remplir. Vos
malheurs, que j'ai appris en différens tems, m'ont intéressé pour vous,
et ma sœur que je savais retrouver ici, peut vous attester que je ne
nuis jamais à qui ne m'a jamais fuit de mal; mais ma haine est mortelle
pour ceux dont j'ai eu grièvement à me plaindre. Seigneur Léonardo,
il ne tient qu'à vous de vous venger de l'ennemi de votre famille.
Il habite une campagne fort isolée et située aux pieds des Alpes.
Engagez-vous dans mon parti; moi et mes camarades sont braves et gens
d'honneur, quoique réunis pour corriger les injustices du sort. Quittez
cette île; je vous en offre les moyens. Une barque solide vous conduira
en peu de tems à Porento, où vous serez aussi en sûreté qu'ici. Delà
nous nous rendrons dans les montagnes, et je vous présenterai au chef
puissant de nos troupes libres; il vous accueillera comme il fait de
tous ceux que l'injustice des hommes, ou les malheurs, ont obligés à
se rendre indépendans et maîtres à leur tour du sort d'autrui. Adieu,
je vous laisse à vos réflexions; il s'agit pour vous de la mort, si
vous ne prévenez une trahison, et de votre salut autant que de votre
bonheur, si vous acceptez mes offres. Dans deux heures je serai de
retour, et d'après votre décision nous partirons, car je ne puis
attendre une minute de plus.
Après ce brusque discours, Raffalo sortit, et Léonardo, excessivement
pensif, se leva en silence. Matilde témoigna son étonnement de
retrouver de la sorte un frère qu'elle dit le meilleur comme le plus
brave des hommes. «Il a eu aussi beaucoup à souffrir dans sa vie,
observa-t-elle, et ce parti qu'il aura pris, n'est sans doute que le
résultat de son ressentiment contre l'espèce humaine.»
«Mais, Matilde, ton frère est un brigand, s'écria Léonardo, en sortant
de sa rêverie.» Le mot est un peu dur, mon ami; je le regarde, moi,
comme le défenseur de l'opprimé et un vengeur en besoin. Pourquoi
n'accepterions-nous pas les offres qu'il nous fait? Est-il un moyen
plus sûr de nous cacher, que parmi ces hommes, qui, j'aime à le
croire, observeront envers nous les lois de l'hospitalité avec plus
de franchise que maints traîtres dans le monde? D'ailleurs il ne nous
reste plus d'autre ressource pour exister, et, je l'avoue, je tremble,
cher Léonardo, sur notre avenir.» Matilde continua ainsi à persuader
un jeune homme, qu'elle avait déjà perdu pour la société, à achever
sa carrière dans le crime; et Léonardo entraîné par ses nouvelles
séductions, réfléchit peu, combattit faiblement avec sa conscience,
et se détermina à s'associer à des hommes dont il pouvait se servir
en tems et lieux pour exécuter ses vengeances. On voit que Matilde
avait fait parfaitement la leçon à son frère; elle parvint également à
décider Léonardo, qui ne réfléchit pas autrement sur la singularité du
billet que venait de lui laisser Raffalo, et consentit à le suivre dans
le séjour odieux ou celui-ci voulait le conduire.
Strozzi revint dans deux heures, et, tout étant prêt, Léonardo
s'autorisant du parti dans lequel il se laissait entraîner, par
l'espoir de trouver en quelque lieu le séducteur de son infortunée
mère, et de tâcher d'arracher celle-ci à une vie misérable, donna sa
parole qu'il s'attacherait fidèlement à la fortune de ses amis, pourvu
qu'on secondât son désir de vengeance par tous les moyens à employer.
Matilde fit signe de l'œil à son frère de promettre, et celui-ci jura
de prendre à cœur ses intérêts et sa vengeance comme les siens propres.
On déjeûna, et ce trio d'êtres corrompus quitta l'île pour aller dans
un lieu connu de Raffalo, ou ils trouvèrent le chef des Condottiéris.
On sait que le brigand ayant été tué, Léonardo devint chef à son tour,
et ce fut alors qu'il s'occupa uniquement à chercher à satisfaire sa
vengeance. On vient de voir comment ce désir fat rempli au moment où il
ne s'y attendait pas.
CHAPITRE VI.
Le jour était fort avancé, quand Léonardo, qui n'avait point quitté le
souterrain depuis la mort de sa mère, entendit le signal ordinaire de
la troupe pour rentrer.
Elle n'avait pas coutume de revenir à pareille heure (à midi); il pensa
qu'il lui était sans doute survenu quelque chose d'extraordinaire,
et s'empressa d'ouvrir. Quelques-uns des voleurs se jetèrent dans la
caverne d'un air épouvanté.
«Nous sommes perdus, s'écrièrent-ils, nous sommes trahis! notre
retraite est découverte: la force armée entoure ce lieu. Toutes les
issues sont gardées, et il n'y a pas moyen d'échapper. Ceux de nos
camarades qui sont restés dehors n'auront pas plus de bonheur, car ils
seront pris par les soldats qui les attendent en embuscade. Quant à
nous, notre sort est facile à deviner: nous serons tous sacrifiés, à
moins que notre capitaine ne connaisse quelque passage secret par où
nous puissions nous sauver dans les montagnes, et esquiver ainsi les
poursuites de nos ennemis.»