Le maure Zofloya accompagnait de temps à autre un détachement choisi

de brigands, dans leurs incursions parmi les Alpes; et Victoria ne

pouvait s'empêcher de remarquer que quand cela arrivait, ils n'en

étaient que plus portés au pillage, et se montraient alors plus hardis

et plus féroces; ils n'avaient ni scrupule, ni répugnance pour répandre

le sang. Au total, cette bande avait autant de propension à assassiner

qu'à voler; aussi Zofloya les choisissait-il, quand il faisait des

courses: avec lui, un homme semblait plus déterminé, et se portait à

des actions que sans lui, il n'eut jamais tentées.

Un soir qu'il faisait très-sombre, Victoria assise sur la pente d'une

montagne fort proche du souterrain, se mit à réfléchir sur la conduite

du maure. Elle l'aimait, et cependant, elle tremblait devant lui

... mais que faire? perdue, détachée du monde entier, ayant besoin

de quelqu'un sur qui elle put compter, elle cédait sans effort au

prestige. Rien ne paraissait plus vrai que l'attachement du maure,

sinon que la dignité et souvent la hauteur repoussante de ses manières

la désolait. Dans les momens où ils se montrait le plus agréable, elle

guettait l'expression de son regard, avec la crainte que celui d'après

ne fut plus le même; jamais elle ne s'était trouvée à son aise avec

lui: toujours orgueilleux et réservé, le maure laissait plutôt voir la

condescendance d'un supérieur, que l'abandon d'un amant.

»Quel être inconcevable, s'écriait Victoria! ses paroles, ses regards,

ses actions, ne tiennent en rien du commun des hommes; c'est une énigme

indéchiffrable....

»Hélas! peut-être eut-il mieux valu que le destin ne m'en eût jamais

laissé faire la connaissance.» elle soupira fortement, et réfléchissant

sur sa vie passée, elle se retraça son horrible carrière....» Oh! ma

mère, ma mère, c'est bien à toi que je la dois attribuer. Si tu eusses

mieux dirigé mon enfance, si quand mes passions s'annonçaient fortes,

que mon jugement était encore faible, tu m'eusses préservée de tout ce

qui tendait à empêcher la culture de l'un, et à augmenter la proportion

des autres, je ne me serais pas portée à tant d'excès. Pourquoi mis-tu

devant mes yeux des scènes propres à enflammer mon imagination, à

égarer mes sens? pourquoi m'appris-tu à prêter l'oreille aux aveux

d'un amour illicite? ce fut ton exemple aussi qui me fit regarder avec

légèreté les liens du mariage. Ton cœur se dégageant de la fidélité

due à un mari, apprit à mon cœur à faire de même: ton époux est mort

par suite de ton inconduite ... le mien, par un poison, donné de ma

main ... mais à quoi bon me rappeler tout cela, ajouta-t-elle, en se

couchant sur l'herbe, dois-je me repentir de ce que j'ai fait? non ...

je regrette seulement l'état où les circonstances m'ont réduite, car

... malheureuse que je suis! Zofloya ... ah! Zofloya, tu m'as aidé à

me perdre. Oh, mais! suis-je donc tellement liée avec toi, par une

magie inconcevable, que je ne puisse faire un effort pour te fuir?

hélas! je ne le sens que trop, c'est impossible! Elle soupira encore

et avec douleur, puis reprit tristement:--Je vais l'attendre ici; car

je ne veux pas descendre dans la caverne.... L'air sombre du chef de

ces brigands me fait mal, et les regards furibonds de sa femme me sont

encore plus insupportables.

Victoria resta donc couchée sur la terre, et bientôt, fatiguée par une

longue tention d'esprit, elle ferma les yeux. Aussitôt endormie, elle

rêva qu'une belle figure de séraphin descendant légèrement du haut des

rochers, s'avançait vers elle. Quand il fut plus près, il lui sembla

que ses yeux ne pouvaient soutenir l'éclat de cette vision céleste.

Victoria, dit l'esprit d'une voix ferme et douce; je suis ton bon

génie. Je viens t'avertir de ton danger en ce moment, parce que c'est

le premier où ton âme criminelle éprouve une étincelle de repentir.

Dieu tout puissant, qui ne veut que le salut de ses créatures, me

permet d'apparaître devant toi. Ecoute-moi bien ... si tu consens, dans

l'abîme horrible où tu t'es plongée; si tu consens, dis-je, à changer

de conduite, en fesant une sévère pénitence de tes crimes, tu peux

encore espérer miséricorde! mais sur-tout, fuis Zofloya, car il te

trompe ... il n'est pas ce qu'il parait.

En ce moment Victoria vit le maure sous les pieds de l'être céleste.

Il était à genoux, et dépouillé de ses riches habillemens. Il était

horriblement difforme; cependant il ressemblait encore à Zofloya.

«Ecoute, dit l'ange; il te faut fuir ce prétendu maure, et le

ciel guidera tes pas. Retire-toi du monde, lis dans ton cœur, et

repents-toi; alors tes péchés te seront pardonnés ... (un grand coup

de tonnerre se fit entendre.) Mais, prends-y garde: si tu poursuis

ta coupable carrière, la mort va te suivre de près, et une damnation

éternelle en sera la suite.»

Comme l'esprit céleste prononçait ces mots, la terre s'ouvrit sous

ses pieds, et laissa voir un abîme effroyable. Le maure y tombait

en poussant des hurlemens qui se répétaient dans les montagnes; il

disparaissait ensuite. L'être surnaturel s'éleva aux cieux, qu'il

montrait du doigt à Victoria. Le tonnerre roula de nouveau avec majesté

dans les nues, et Victoria éblouie regarda le séraphin entrer dans la

demeure céleste. Une musique divine ravit un instant ses oreilles: sa

pensée n'en put soutenir davantage, et elle s'éveilla.

En ouvrant les yeux, elle ne vit qu'obscurité. Cependant elle était

encore si frappée de son songe, qu'il lui semblait que les airs étaient

en feu, et que l'ange y planait encore. Elle baissa ses paupières, et

un éclair divin brilla à son imagination. Cette flamme restait toujours

à la même place, en ne s'effaçant que petit à petit. Victoria, ayant

peine à s'en détacher, craignait d'ouvrir les yeux, en se reprochant

toutefois l'importance qu'elle mettait à son songe. Cependant son âme

en était affectée; «Fuir! se disait-elle, mais, où et comment? une

damnation éternelle m'attend si je reste!... ah! c'est une folie que

cela, et des rêveries d'enfant. Pourquoi quitter Zofloya? n'a-t-il pas

tout fait pour moi jusqu'à ce jour?... non> non, je ne serai point

ingrate, je sens que c'est impossible.

A peine la malheureuse Victoria eut-elle prononcé ces mots que,

s'élançant d'une ouverture de la montagne, le maure parut. Son air,

quoiqu'un peu soucieux, avait encore plus d'élévation et de feu que de

coutume. Si auparavant elle avait hésité pour suivre la conduite qui

lui était prescrite dans son songe, cela ne dura pas long-tems. Elle

oublia la vision, et la présence de Zofloya dissipa toute réflexion

sérieuse, et tout dessein de le fuir. Il lui prit la main, et dit d'un

air caressant:

«Vous ne voudriez pas me quitter, Victoria?»

Cette question lui parut étrange. Avait-il une si exacte connaissance

de ses pensées?

«Comment donc, Zofloya? vous avez un don tout particulier pour me

deviner.

«Oui; je lis dans votre âme, belle personne; et n'y ai-je pas toujours

lu?»

«C'est vrai, c'est vrai, et je ne sais pas comment, dit-elle

embarrassée.»

«L'intérêt que je prends à vous m'en donne le pouvoir, chère amie.

Au surplus, vous m'appartenez, je vous ai obtenue par mes soins, et

rien au monde ne vous enlèvera à ma puissance. Vous ne me haïssez pas,

Victoria?»

Elle ne répondit point; ses pensées étaient dans une confusion

excessive au sujet du maure. «Venez, dit-il définitivement, et ne

restons pas plus long-tems dans cet endroit. Il fait meilleur dans le

souterrain qu'ici; on y chasse du moins la mélancolie.»

Le maure prit le bras de Victoria, et l'emmena. Ses scrupules s'étaient

évanouis. Il est vrai cependant qu'il lui restait une certaine

oppression qui l'empêchait de s'exprimer, et elle marchait en silence.

Zofloya lui adressa les paroles les plus flatteuses, et augmenta

d'attentions, ce qui produisit son effet. L'inconstante Victoria

changea encore de résolution, et oubliant les pensées graves qui

l'avaient occupée momentanément pendant son absence, elle fut toute à

cet être enchanteur.

«Si tu ne me quittais jamais, lui dit-elle tout bas, comme ils

entraient dans le souterrain, ne triste mélancolie et de vains songes

n'auraient pas le pouvoir d'usurper l'ascendant que tu as sur mes

pensées.»

Ils descendirent dans la caverne, et virent le capitaine des voleurs

assis parmi quelques-uns. Il avait toujours son masque. Sa compagne

hardie était auprès de lui, légèrement vêtue, et regardant d'un air

amoureux le maître de cette demeure sauvage, dont le maintien était

réservé; il écoutait plutôt qu'il ne partageait la conversation

de ses gens. Quelques-uns assis à terre, les jambes croisées,

d'autres debout, le corps penché en avant, racontaient leurs exploits

sanguinaires, tandis que la lumière d'un foyer très-ardent ajoutait une

touche de férocité à leurs traits déjà assez durs.

Victoria s'assit dans l'assemblée, se tint près d'elle à une distance

respectueuse. Le chef la regardait avec humeur, mais sans dire mot.

Sa compagne avait un air dédaigneux, en examinant la jeune femme dont

le teint était plus animé que de coutume, d'après l'exercice qu'elle

venait de faire. Cet examen ramenait toujours le souvenir inexplicable

dont l'esprit de Victoria se trouvait embarrassé, et ne lui annonçait

rien que de funeste. Une fois même, cette femme se leva brusquement,

sans doute pour exécuter quelque projet qu'elle avait formé; mais

le capitaine qui ne les perdait pas de vue, ni l'une, ni l'autre, la

retint par le bras et la força de se rasseoir. En ce moment, trois

coups distincts furent entendus au-dehors. Un des voleurs se leva, et

répondit au coup avec le manche de son poignard: alors on fit sonner un

cor en dehors du souterrain, et le voleur touchant au même instant le

bouton, la porte fut ouverte.

Plusieurs brigands entrèrent; ils avaient avec eux une femme qu'ils

contenaient dans leurs bras. Ses traits, quoiqu'altérés, étaient

encore beaux, mais ils portaient l'image du désespoir. Elle avait au

front, une blessure d'où le sang coulait et qui, se mêlant avec ses

larmes, tombait sur son sein horriblement meurtri. Ses cheveux bruns

s'étalaient en désordre sur ses épaules, et ses vêtemens étaient

déchirés à plusieurs places. Une de ses mains était également blessée,

et cette femme offrait en tout un spectacle des plus affligeans.

On la conduisit, ou plutôt on la traîna au milieu de rassemblée. Le

chef s'en approcha et la regarda quelques minutes ... puis reculant

soudain, il posa la main sur son cœur comme s'il y eût éprouvé une

douleur et dit:

«Serait-il possible, ô mon dieu!» Il parut fortement troublé; alors le

reste des voleurs s'avança: ils tenaient, avec force, un homme d'un

extérieur distingué, et qui était furieux de se voir pris de la sorte.

L'attention du capitaine se porta bientôt sur lui, et il s'en approcha

davantage. Il l'examina ... le reconnut ... et sembla frappé d'horreur!

tout son corps frissonna, et, se livrant à une fureur subite, il

s'élança sur l'étranger qu'il arracha des mains des voleurs, et lui

plongea son poignard dans le sein jusqu'à la garde.

La dame blessée fit un cri aigu, et tomba sans sentiment sur le

plancher; alors le capitaine devint encore plus furieux, et arrachant

le poignard du cœur de l'étranger, il lui en perça le corps en

différentes places. La troupe, quoiqu'étonnée de cet acte de violence

extraordinaire dans son capitaine, ne songea pas à s'y opposer et se

tint à l'écart. L'étranger n'étant plus soutenu, tomba baigné dans son

sang. Le capitaine se jetta sur lui, et appuyant son genou sur ce

corp mutilé, il enfonça de nouveau son poignard au milieu de son cœur

palpitant.

--Meurs, infâme scélérat! dit-il d'une voix terrible: meurs ainsi que

tu le mérites. J'ai demandé long-tems au ciel que cet instant arrivât,

et il a enfin exaucé ma prière.--En disant ces mots, il arracha son

masque, et le jettant de côté, ainsi que son casque à plumet, Victoria

vit ... son frère!

Eh bien, me reconnais-tu, malheureuse Victoria? et sais-tu quel est le

monstre qui expire à tes pieds? celui qui vient de recevoir par ma main

la punition qui lui était due?... Vois, fille déshonorée, le séducteur

de ta mère, le lâche Adolphe!... Et cette mère, regarde-la étendue sur

la terre, prête à suivre au tombeau celui qui l'a perdue!»

Victoria allait parler, quand Léonardo, s'approchant encore d'Adolphe,

dit avec un rire amer et convulsif:

«Il croyait, le misérable, échapper pour toujours à ma juste vengeance!

Lâche! (et il le poussait du pied) qui fondais ta sécurité sur la

faiblesse d'un enfant, as-tu dû penser que mon bras resterait toujours

impuissant, et que ton infamie ne trouverait pas sa punition? Nous

avoir enlevé notre mère! assassiné notre père! détruit l'honneur, ainsi

que le bonheur de leurs enfans!... Homme atroce, tu comptais donc

que le jeune Léonardo oublierait tes forfaits? Non, non, celui dont

l'âme fut assez sensible à la gloire de sa famille, pour fuir le lieu

de ses disgrâces, ne pouvait oublier l'être exécrable qui les avait

causées. Il ne pouvait oublier les traits maudits gravés en caractères

indélébiles dans son cerveau brûlant; non, non, ni les siècles, ni les

tems, ni les circonstances, ne devaient en voiler le souvenir d'une

manière assez épaisse pour que l'honneur outragé n'y pût percer? J'ai

donc ardemment souhaité cet instant, et mon désir augmentait à mesure

que mes forces me promettaient l'espoir de la vengeance; je le voyais

de loin avec enthousiasme; il me soutenait dans mon infortune, et

j'ai tout souffert, tout entrepris, pour le hâter.... Je remercie le

ciel d'avoir exaucé mes vœux, dit-il en tombant à genoux, tandis que

ses regards étincelaient de fierté. O mon père, mon infortuné père!

pardonne à ton fils, car il vient de te venger.»

Léonardo regarda le corps avec satisfaction; il voyait cet Adolphe,

jadis si séduisant, n'être plus qu'un cadavre hideux ... cet ennemi de

sa famille anéanti.

Laurina soupira en ce moment. Son fils tressaillit; il joignit les

mains et des pleurs coulèrent de ses yeux. Il s'approcha de sa triste

mère, et aidée de Victoria, il la soutint dans ses bras. S'adressant

ensuite à sa troupe, qui restait toute interdite, il dit d'un ton de

colère: »Qui, parmi vous, a osé frapper une femme?»

»Aucun de nous, répondirent les bandits.

»Comment donc se trouve-t-elle ainsi blessée?»

Un de la troupe, s'avança et dit; »Après avoir fait beaucoup de chemin,

nous nous en revenions, quand des cris aigus nous arrêtèrent; nous

retournâmes sur nos pas, et allâmes à l'endroit d'où partaient les

cris. C'était l'homme que vous venez de tuer, qui battait violemment

la signora: lorsqu'il nous vit, il chercha à fuir; en l'entraînant

avec lui; elle tomba et se blessa avec une pierre: le méchant redoubla

ses coups et la poussa sur une roche qui a dû lui faire une contusion

plus dangereuse que celle, qui est apparente: nous avons arrêté le

brutal, tandis que cinq à six de mes camarades s'emparaient du bagage

en mettant les muletiers en fuite; ce qui n'a eu lieu qu'après nous

être battus avec les gens qui voulaient faire résistance, et dont la

plupart....

»Assez, dit le Capitaine, je n'ai pas besoin d'un plus grand détail;

tais-toi maintenant.»

Le voleur s'offensa du silence qu'on lui imposait: il mordit ses

lèvres, et marmotta quelque chose entre ses dents. Zofloya qui était

auprès de lui, le regarda d'un air approbateur.

»Quoi, que dis-tu, insolent?

»Je dis Capitaine, que nous avons fait notre devoir, et que vous ne

pouvez....»

»Paix, point de réplique, encore une fois.»

Le voleur tira son poignard ... cette action mit Léonardo en fureur. Il

déposa sa mère dans les bras de Victoria, et courant sur le bandit, il

le renversa d'un seul coup.

»Misérable, oserais-tu lever la main sur ton capitaine? qu'on me donne

un poignard, et j'apprendrai à ce drôle à se taire.»

Tous lui furent tendus à-la-fois; Léonardo en prit un, et le tint un

instant levé sur le voleur, puis s'arrêtant, il lui ordonna de se

lever: ce que fit l'autre, qui se croisa les bras sur la poitrine, et

baissa la tête en signe de soumission. Le Capitaine jetta l'arme avec

mépris: » tu ne mérites pas de périr, par ma main, dit-il. Le voleur

s'éloigna d'un air sournois, et Léonardo se rapprocha de sa mère.

Il la regarda avec compassion, et la prenant dans ses bras, il la

porta plus avant dans le souterrain; puis essaya de lui faire prendre

quelques gouttes d'un élexir, ce qui parut la ranimer un peu. Léonardo

lui fit alors préparer un coucher, qu'il chercha lui-même à rendre le

plus doux possible; mais que pouvait ce soin filial pour celle qui

n'avait été habituée qu'à reposer sur le duvet? cependant c'était un

bien pour son corps brisé. On bassina ses blessures, et on les pansa

avec soin: Léonardo aidait à tout, tandis que Victoria restait debout

à regarder sa malheureuse mère, sans témoigner la moindre sensibilité;

elle causa même avec Zofloya, sur des sujets indifférens, et marcha

avec lui dans une autre partie du souterrain.

Enfin la pauvre Laurina éprouva le bienfait d'un sommeil causé par la

fatigue, la douleur et l'épuisement, Léonardo la laissa, pour aller

retrouver ses camarades qui l'attendaient à table: pendant le repas, un

des brigands détailla tout-à-fait l'aventure du soir; il n'en apprit

cependant guères plus que ce qu'on savait déjà; mais Léonardo écoutait

avec une grande attention, sans se permettre aucun commentaire, et

sa sœur paraissait jouir intérieurement de voir sa mère punie d'une

manière si cruelle.

Le vin passa gaîment à la ronde, et après avoir bien bu, les voleurs se

livrèrent au repos. Victoria s'était retirée dans son cabinet, Léonardo

dit à sa compagne d'en faire autant, puis il se rendit auprès de sa

mère, dans l'intention de la veiller toute la nuit.

C'est ainsi que par la marche incompréhensible d'une sage providence,

se trouvaient réunis en un même lieu, ceux dont la destinée avait

tant de rapports les uns avec les autres: l'une souffrait la punition

terrible de son crime, ses enfans de ces fatales conséquences, et

l'auteur abominable de tant de maux venait de recevoir le châtiment dû

à ses forfaits, ainsi qu'à la barbarie dont il venait d'user envers la

femme qu'il avait perdue.

La malheureuse Laurina ne put conserver long-tems cet amant pour qui

elle avait tout sacrifié. Lorédani n'étant plus, son fils ayant fui

la maison paternelle, sans qu'on put savoir ce qu'il était devenu,

Victoria échappée de la prison où on l'avait mise, il ne restait plus

d'obstacles ... par conséquent l'amour d'Adolphe, s'éteignit petit à

petit. Cet homme, peu généreux, commença à regretter d'avoir sacrifié

sa liberté pour une femme, dont la mélancolie, presqu'habituelle, lui

devenait à charge: il parut d'abord indifférent, et en vint à détester

la victime de ses artifices. Ses manières gracieuses disparurent

bientôt, et son humeur se changea en celle d'un tiran dur et sauvage;

le chagrin avait effacé les roses du teint de Laurina, et le remord

avait détruit ses grâces enchanteresses; elle cessa de paraître

l'objet d'admiration ou d'envie qui avait marqué ses beaux jours: son

amant lui reprocha la perte de ses charmes; ce séducteur infâme, las

de sa passion, la dédaignait entièrement: il foisait des absences

fréquentes, dont elle n'avait pas le droit de se plaindre: gaî et

sémillant en sortant, il rentrait sombre et de mauvaise humeur. Laurina

gémissait en secret de ses infidélités, et si ses yeux, encore rouges

des pleurs qu'elle venait de verser, rencontraient les siens, l'indigne

lui en faisait les reproches les plus amers, et ne bornait pas là ses

mauvais traitement; il ajouta la barbarie à ses autres outrages, et mit

le comble à l'infortune de cette femme abusée.

C'était après quelques-uns de ces momens terribles, et dans sa triste

solitude, où, cruellement punie, Laurina gémissait de la tirannie

brutale de son amant, que sa conduite passée se retraçait fortement

à son esprit; elle se rappelait la mort de son époux, la perte de

ses enfans ... oh! que doit être douloureux le repentir d'une mère,

qui s'étant écartée du sentier de l'honneur et de la vertu, en voit

retomber la faute sur ses enfans! femmes coupables, votre triomphe,

ce que vous regardez comme le bonheur, n'a qu'un tems, et l'heure

du remord, de la honte, vient infailliblement vous punir, en vous

condamnant à des regrets éternels?

Parmi les vices qui composaient le caractère de l'ingrat Adolphe,

était un grand amour du jeu; il s'y livra tellement, qu'en très-peu de

tems sa fortune devint à rien. Ce fut ce qui le détermina à quitter

l'Italie, et à aller en Suisse: il fit part de son dessein à Laurina,

d'un ton impérieux, et ajouta ironiquement, que son exil serait

délicieux en l'ayant pour compagnie. La pauvre femme ne répondit rien

à cette mauvaise plaisanterie; le suivre était son devoir, aussi ne

fit-elle aucune réflexion, d'autant que, malgré sa bassesse et son

inhumanité, elle avait la faiblesse de l'aimer encore.

Pendant le voyage, il ne cessa de la traiter durement et avec mépris;

cependant il s'était encore contenu jusqu'à la rencontre des gens de

Léonardo, dans les Alpes; mais il arriva qu'en ce moment, son humeur

étant excitée par quelque motif particulier, il porta la cruauté

jusqu'à frapper Laurina. Il mettait même sa vie en danger, (pour

s'en débarrasser peut-être) lorque ses cris attirèrent de leur coté

les voleurs qui rodaient dans les environs; le barbare fut arrêté à

l'instant par des assassins moins féroces que lui, et il mérita de

trouver la mort près de celui dont il avait causé les misères.... Telle

est la juste rétribution du crime, qui tôt ou tard reçoit le prix qui

lui est dû.

CHAPITRE IV.

Le lendemain, vers midi, Laurina, qui était toujours restée dans un

état d'insensibilité, ouvrit des yeux presqu'éteints; Victoria fut

le premier objet qu'ils rencontrèrent; elle la fixa pendant quelques

minutes; petit-à-petit la mémoire lui revint; elle reconnut sa fille,

et fit un cri ... elle passa la main sur son front, l'éleva au ciel, et

la tendit à Victoria.

»Ma fille! quoi, c'est vous, vous que je n'ai cessé d'aimer et de

regretter ... mais pardonnez-moi.... Oh, chère enfant, pardonne à ta

mère!»

Victoria ne répondit, ni par des gestes, ni par des paroles. Léonardo,

qui avait l'âme un peu moins corrompue, s'avança près de sa mère,

quoiqu'elle parut ne point le reconnaître: il se pencha sur elle, et

prit sa main, qu'elle avait laissé retomber sur sa triste couche.

»Ma mère, dit-il, en regardant Victoria, d'un air sévère, ma mère,

auriez-vous oublié votre fils Léonardo?»

L'infortunée tourna sur lui ses yeux apésantis: la nature pailla

vivement à son cœur, et elle reconnut dans la figure mâle, et les

muscles fortement prononcés du chef des brigands, cet enfant délicat

et plein de fraîcheur, qu'elle avait nourri de son lait. Un soupir

pénible partit de son sein: »O mon dieu! s'écria-t-elle, serait-il

vrai? ô mes enfans, pouvez-vous pardonner à une mère qui vous a si

indignement abandonnés?»

»Oui ma mère, je te pardonne. Que le ciel te pardonne de même, et te

rende la paix.»

»O mon Léonardo! tu fus toujours bon et sensible ... soutiens-moi

dans tes bras, je t'en prie ... si ... si tu ne crains pas de donner

cette marque de tendresse à une femme déshonorée ... qui s'est jouée

du bonheur de ses enfans ... qui....» elle s'arrêta et frissonna

violemment.

Il n'y avait en ce moment, dans la caverne, que Léonardo et Victoria;

la lumière blanchâtre d'une lampe laissait voir les traits altérés de

Laurina, prête à rendre le dernier soupir: ce qui l'entourait était

bien fait pour remplir ses derniers momens d'horreur. Peu loin de son

lit, se voyait une table, sur laquelle était des casques, des stilets,

des sabres, et autres instrumens de carnage; il y avait de plus,

suspendu le long des murs, les dépouilles des voyageurs assassinés; le

corps d'Adolphe avait été éloigné, et jetté peut-être dans un gouffre,

ne méritant pas d'autre sépulture; mais les traces de son sang, qui

n'avaient pas encore été lavées, teignaient le pavé, tandis que ses

habits ensanglantés et percés de mille trous par le poignard vengeur de

Léonardo, restaient comme un témoignage, près de Laurina.

Ce fut sur cet affreux spectacle, que Léonardo éleva sa mère,

lorsqu'elle le pria de la soutenir dans ses bras. Elle regarda de

tous côtés avec horreur.... Elle frémit ... mais tournant bientôt ses

pensées sur un sujet de la plus haute importance, elle leva les yeux au

ciel, puis les reporta sur sa fille, qui debout, au pied de son lit,

l'examinait avec le ressentiment d'une furie.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 21 / 23 段