«Mes braves camarades, je ne connais pas d'autre passage que les

entrées habituelles, et que vous dites gardées, répondit Léonardo d'un

air froid et courageux. Si la chose est telle que vous la dépeignez,

tout est perdu. Je ne sais point de moyen particulier de fuir de ce

souterrain. Son entrée la plus cachée est sous le portique, dont les

avenues en labyrinthe ont toujours été une défense suffisante. Il n'y

a que la trahison qui ait pu nous déceler; alors, tout ce que nous

tenterions pour sortir serait inutile. Il faut seulement nous défendre

vigoureusement. Nous pouvons être les plus forts. Du moins, nous devons

vendre chèrement notre vie! ne cédons pas un pouce de terrain sans

qu'on l'achète par le sang!»

Tandis que le capitaine parlait de la sorte, le signal fut entendu de

nouveau en dehors, et répété avec vivacité.

«Voilà sans doute quelques-uns de nos camarades qui auront trouvé le

moyen de se soustraire à la vigilance des gardes. C'est bien notre

signal, que nous seuls connaissons ... ainsi, dépêchez-vous d'ouvrir

... peut-être viennent-ils nous donner de nouveaux renseignemens.»

En ce moment, il n'y avait dans la caverne qu'un nombre peu

considérable de voleurs: leur chef Léonardo, sa maîtresse et Victoria,

qui s'était mise auprès d'elle, en tremblant à l'idée du danger qu'elle

courait, et se désolant de ce que Zofloya n'y fût pas. Elle commençait

à craindre qu'il ne l'eût abandonnée dans la ruine commune.

On obéit à l'ordre du capitaine, Les signaux furent échangés, la porte

ouverte, et ... un détachement de soldats entra. Ginotti était à leur

tête: le misérable n'avait pas manqué d'exécuter sa vengeance sur son

capitaine, pour l'avoir frappé dans un moment de vivacité.

Surpris à l'excès, le chef intrépide fût attéré. Les soldats se

hâtèrent de l'entourer, mais au signe plein de fierté et de grandeur

qu'il leur fit, ils n'osèrent le toucher.

«Un instant, Messieurs, dit-il, et je suis à vous.» Il voyait bien

alors que toute résistance eût été vaine. «Je ne veux que dire deux

mots à Madame, qui a été la compagne de mes infortunes jusqu'à ce jour;

ensuite je n'abuserai plus de votre complaisance.»

Il s'approcha de sa maîtresse, qui, plus étonnée qu'intimidée, restait

à sa même place.

«Matilde Strozzi! s'écria-t-il.»

Ce nom électrisa sur-le-champ Victoria. Elle se voyait assise auprès

d'une affreuse ennemie, entourée de mort et de danger! elle se leva

pour chercher des yeux Zofloya, mais elle ne l'aperçut point, et son

âme en frémit ... elle se rassit pour écouter les paroles de Léonardo.

«Matilde Strozzi, dit-il encore à voix basse, je ne vous reproche rien

... je ne vous dirai pas que vos artifices ont perdu ma jeunesse, et

m'ont conduit où je suis. Non, je ne m'en plains pas ... une cause plus

éloignée m'a plongé dans le malheur ... mais, regardez ce qui se passe

ici en ce moment ... chère Matilde! je ne considère que l'amour que je

t'ai porté; les années que nous avons été unis; je me souviens que tu

as partagé également mes périls et mes chagrins, et je te pardonne

en faveur de ce souvenir, le mal que tu m'as fait! cependant, tu

seras jugée avec moins d'indulgence par les autres, et tu es réservée

à endurer l'ignominie commune au dernier de la troupe ... une mort

infâmante!»

«J'ai de quoi me l'épargner, dit Matilde très-bas, et en montrant le

manche d'un stilet qu'elle tenait caché. J'ai ... mais toi, infime

Victoria, toi qui dans la splendeur de la jeunesse, te trouvas sur mes

pas pour m'enlever mon amant, c'est ainsi que je remercie le destin qui

t'a jetée en mon pouvoir!» Alors, elle voulut frapper Victoria avec son

poignard; mais Zofloya, se montrant soudain, l'arrêta.

«Victoria m'appartient, cria-t-il d'une voix de tonnerre.

Matilde furieuse, se plongea le poignard dans le cœur. »Voilà,

Léonardo, comme j'évite une mort ignominieuse!»

«Et voilà, dit celui-ci en courant sur Giuotti, comme je punis un

traître.» Puis il le fit tomber mort à ses pieds, «Va-t-en, lâche,

chercher aux enfers la récompense que tu attendais de ta perfidie.»

Ginotti, en tombant, poussa des imprécations horribles. Les gardes

s'emparèrent alors de Léonardo, qui, usant de toutes les forces que

lui donnait sa situation, se dégagea de leurs mains, et courut à

l'extrémité de la caverne. Avant qu'on pût le reprendre, il s'était

donné plusieurs coups du poignard, tout fumant du sang de Ginotti.

Affaibli et blessé profondément, il chancela, et serait tombé sans les

soldats qui le soutinrent, et qui essayèrent d'étancher le sang qui

coulait de ses blessures; mais il se défendit encore en criant avec une

sorte de joie. «Il est trop tard, il est trop tard, le ciel soit loué.»

Il voulut se jeter vers la terre; mais ne pouvant plus lutter contre

ceux qui le retenaient, il tourna des yeux égarés autour de lui, et se

laissant tomber, il expira, le sourire du triomphe sur ses traits.

Voyant que le chef des voleurs se dérobait ainsi à leur attente, les

soldats s'emparèrent du reste de la troupe. Ils voulurent aussi arrêter

Zofloya, qu'ils supposaient commandant en second.

«Oh! nous sommes perdus, prononça Victoria, en frémissant de tout son

corps.»

«Ne craignez donc rien, dit le maure qui s'adressa ainsi aux gardes.

«Messieurs, sortez à l'instant de cette caverne; car, si vous y restez,

il va vous arriver un grand malheur. Vous suivrez mes mouvemens, et,

pour vous prouver que je ne cherche aucunement à me sauver de vous par

cet avertissement, voici mon poignard, prenez-le, et soyez convaincus

que je n'ai nulle envie d'imiter le capitaine.»

Les soldats et leurs officiers furent interdits à cette annonce du

maure; portant leurs regards de tous côtés, ils se disposaient à suivre

son conseil. Zofloya, passant alors son bras autour de sa compagne,

s'éloigna de quelques pas. Soudain un bruit effroyable se fit entendre;

la caverne et même les montagnes semblèrent s'écrouler; plusieurs

pierres énormes se détachèrent des murs, et le plancher se fendit dans

différentes parties. A ce prodige, les soldats terrifiés ne retinrent

pas plus long-tems les brigands, mais se hâtèrent de sortir d'un lieu

aussi dangereux. Victoria, quoique soutenue par son ami, chancelait

par l'effet que lui causait cette commotion étrange. Mille horreurs

s'offrirent à sa vue, ses yeux se fermèrent, et n'en pouvant plus,

elle s'évanouit. En reprenant ses sens, elle se trouva dans une plaine

spacieuse, toujours soutenue dans les bras du maure. Un nombre infini

de gardes les entouraient. Elle regarda par-tout avec frayeur, doutant

si elle existait.

«O Zofloya, Zofloya! dit-elle avec épouvante, où sommes-nous? ce n'est

plus ici la caverne, mais c'est le même danger. O! mon ami, tire-moi

au plus vite de cette horrible situation. Regarde comme nous voici

gardés à vue. Par où nous sauverons-nous?... il n'y a nul espoir ...

eh, que n'ai-je comme Léonardo le courage de me soustraire à la mort

ignominieuse que je vais sans doute recevoir!»

«Ne voulez-vous donc jamais croire en moi, dit le maure avec

impatience. Je vous ai dit que je vous sauverais de ce que vous

craignez le plus. Quoiqu'entourés par un si grand nombre d'hommes, nous

n'en sommes pas vus. Jure-moi donc, ma Victoria, que tu te confies à

moi ... entièrement, sans arrière-pensée, et je t'emmène loin d'eux.»

«Oh! je le jure, je le jure, dit-elle accablée.»

Le transport fut plus prompt que la minute. Elle se vit sur le sommet

d'un rocher. Zofloya la porta vers une extrémité où il s'assit. Une

terreur excessive s'empara d'elle, en voyant le précipice qui était à

ses pieds, mais elle n'osa parler. Cet abîme recevait les eaux rapides

d'une cataracte dont le bruit rendait presque sourd. L'écume qui en

sortait s'élançant sur les bords du précipice, retombait ensuite pour

se réunir à la masse de ses eaux. Cette chûte épouvantable raisonnait

comme le tonnerre en s'abîmant, et le creux profond de l'abîme rendait

un écho qui retentissait aux environs.

Victoria, l'esprit ainsi que le courage totalement perdus, crut voir

l'ombre de la belle Lilla s'élever du milieu de l'abîme. Elle était

triste et couverte de blessures. Mais bientôt vinrent se joindre à elle

celles de Bérenza et de son frère Henriquez. Ces trois ombres planèrent

autour de Victoria, en paraissant la menacer, et lui montrant le vaste

sépulcre qui était à ses pieds. Puis, s'élançant tout à coup dans les

bras l'un de l'autre, la charmante Lilla entre son frère et son époux,

un rayon céleste vint les environner; la joie se répandit sur leurs

traits aériens, et montant rapidement dans les airs, des séraphins

couverts d'or et d'azur, les transportèrent au même instant dans les

cieux. Le firmament cessa de briller; et Victoria, qui vit ce tableau

d'abord avec épouvante, et ensuite avec un frémissement de rage, tomba

dans le dernier excès de douleur. Les remords commencèrent à se faire

sentir, et se frappant les mains avec violence, elle poussa un soupir

déchirant.

«Eh bien, Victoria, dit le maure d'un ton qui n'était plus celui dont

il se servait pour lui parler, eh bien, te voici à la fin de toutes

tes craintes, ni l'explosion, ni les gardes, ni une mort ignominieuse

ne doivent plus t'épouvanter. Te voilà maintenant bien au fait de ce

que je puis. Je t'ai surveillée jusqu'ici; je t'ai accompagnée et

servie jusqu'à cet instant, mais s'il faut encore te garantir de maux

à venir ... de toute peine en ce monde, tu ne peux te dispenser d'être

entièrement à moi.» «Oh! Zofloya, quelle est cette vision? par quel

pouvoir surnaturel les malheureuses victimes de mes horribles passions

viennent-t-elles de m'apparaître? car, je les ai vues, hélas! trop bien

vues.» «Tout cela va s'expliquer, Victoria; mais, avant tout, dis, oh

dis si tu es entièrement à moi?»

--Point d'évasion, Victoria, cria sévèrement le maure. Je ne veux pas

d'abandon forcé. Ne m'as-tu pas promis d'être tout à moi, et ai-je

abusé jusqu'ici de ma propriété? cependant, ajouta-t-il d'un ton plus

doux, je ne veux te contraindre à rien, ma digne compagne, et malgré le

vif désir que j'ai de jouir de mon bien, il ne faut pas que la seule

complaisance te porte à y consentir. Dis donc une fois pour toutes, ma

Victoria, ma tendre amie, te donnes-tu irrévocablement de cœur, de

corps et d'âme à ton Zofloya?

--Oui, oui pour jamais, Zofloya. Mais pourquoi me tourmenter ainsi. Je

t'aime et ne désire que de t'en donner des preuves, dit-elle charmée

du retour apparent du maure. De grâce, maintenant, éloigne-moi d'ici,

arrache-moi à tant de terreurs à cette vue épouvantable ... après cela,

tu feras ce que tu voudras de ma personne.

--Un moment, belle dame: il me faut d'abord renouveler votre serment

d'_abandon volontaire_, et nous verrons ensuite.

Victoria répéta son serment, en tremblant de toutes ses forces.

--Voilà donc où je t'attendais, femme odieuse! reprit le maure, en

partant d'un brillant éclat de rire, et en la fixant d'un air si

terrible qu'elle en frémit.... Ne détourne pas ainsi tes regards,

poursuivit-il malicieusement, mais écoute, et connais celui à qui tu

viens de t'_abandonner_!

Victoria leva les yeux ... quel objet horrible était devant elle! rien

du beau Zofloya ... mais à sa place, l'être gigantesque qu'elle avait

vu dans ses songes...! c'est bien alors que l'âme de Victoria fut

frappée de désespoir. Elle fit un cri et serait tombée dans l'abîme, si

une main de fer, qui n'était plus celle si douce de Zofloya, ne l'eût

arrêtée par les cheveux.

»M'as-tu bien examiné, femme orgueilleuse! demanda-t-il de sa voix

de tonnerre; sais-tu maintenant qui je suis?... je suis, non l'homme

charmant, divin, qui avait captivé ton imagination, allumé le

feu de tes sens; mais l'ennemi de toute la création, celui enfin

que les hommes nomment SATAN!...--Ciel! oh ciel! ô malheureuses

victimes!...--Elles sont montées comme tu l'as vu, dans le sein de ce

Dieu qui m'a réprouvé!... oui, je suis Satan! C'est moi qui guette

l'humanité fragile, pour la surprendre dans ses erreurs; mais rarement,

trop rarement, arrive-t-il que mes séductions l'entraînent aussi loin

que la peine que je prends pour les perdre. Peu s'aventurent dans les

sentiers du vice, autant que tu l'as fait: tes affreuses dispositions,

et ton orgueil me firent te distinguer parmi les monstres qui font

le malheur de leurs semblables; ils m'attirèrent près de toi, dans

l'espoir d'avoir une bonne proie en ta personne. Oui! et ce fut sous

la ressemblance de l'esclave maure d'Henriquez, (soi-disant retrouvé,)

que je t'apparus d'abord dans tes songes; j'essayai de te faire tenter

l'accomplissement de tes désirs déréglés. Je te trouvai, à ma plus

grande joie, prête à céder à toutes mes tentations; mais qu'y as-tu

gagné? je t'ai toujours trompée.... Eh bien, pourtant, tu te laissais

aller à une aveugle confiance, tant la propension au vice était forte

en toi, ainsi que le besoin de te satisfaire; tu t'es damnée par nombre

de crimes, dont chacun te livrait à moi, tu n'as pas joui d'un seul

moment de paix, ni du plus léger fruit pour lequel tu t'es enfoncée si

avant dans le péché. Ainsi donc tu as rendu mon triomphe complet; la

gloire de ton entière destruction m'appartenait; et, ajoutait-il avec

un rire affreux, je vais remplir la promesse que je t'ai faite de te

sauver de tous maux à venir en ce monde.--Grâce! grâce?--point de grâce

à l'assassin!

En parlant ainsi, il serra fortement Victoria par le col, et la fit

pirouetter dans l'abîme. Comme elle y tombait, les ris, les sarcasmes

d'une foule de démons, témoins de sa juste punition, retentirent à

ses oreilles, et son corps, plus de moitié brisé, fut reçu par les

eaux écumantes qui étaient au fond de ce gouffre affreux; elle devint

ensuite la proie de Satan, qui l'emporta dans le fond des enfers, où

elle fut condamnée a souffrir pendant l'éternité.

Lecteur ... ne regarde pas ceci comme un simple et futile roman;

les hommes ne sauraient trop se défier de leurs passions et de leurs

faiblesses: les progrès du vice sont graduels, imperceptibles, et

l'ennemi rusé du genre humain est toujours prêt à profiter des fautes

de l'espèce humaine, dont la destruction est sa gloire; il n'y a pas

de doute que ses séductions ne l'emportent souvent; autrement, comment

rendre compte de ces crimes, auxquels les hommes se laissent entraîner,

et qui sont la honte de la nature? Ou nous devons supposer que le

mal est né avec nous, (ce qui serait une insulte à la divinité,) ou

nous devons l'attribuer, (comme plus d'accord avec la raison,) aux

suggestions de l'influence infernal.

FIN.

End of Project Gutenberg's Zofloya ou le Maure, Tomes 1-4, by Charlotte Dacre

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 23 / 23 段