Victoria se crut rassurée ... elle n'avait plus ni parens, ni amis,

ni protecteur sur la terre, que celui sur qui elle s'appuyait avec

crainte ... un effet magique l'y retenait ... cependant, honteuse (car,

Victoria avait encore de l'orgueil) de paraître aussi dépendante de cet

homme, elle en rougit. Se rappelant qu'au bout du compte ce n'était

qu'un esclave, connu pour tel dans l'origine de sa liaison avec lui,

elle voulut, mais ne put reprendre le ton de hauteur qu'une fierté plus

grande lui avait fait perdre. Et puis, sitôt qu'elle le regardait,

(enveloppé par intervalles de la foudre qui ne le touchait point) sa

beauté, sa grâce lui faisaient oublier bien vite son infériorité, et

ses sens ravis se refusaient à le voir autre chose qu'un être d'un

ordre supérieur à tous les mortels.

Pendant qu'ils étaient ainsi dans le milieu de ces épouvantables

solitudes, et qu'ils gardaient ce silence solemnel qu'impose

ordinairement la force de l'orage, qui ne s'arrêtait que pour

recommencer avec plus de violence, le son de voix humaines vint frapper

leurs oreilles. Il parut des lumières à travers les fentes des rochers,

qui semblaient des météores au milieu des nuages: ils reconnurent que

c'était des torches portées par plusieurs hommes. Quand ces hommes

furent plus près, leurs habits, leurs armes et leur air déterminé les

annoncèrent pour des condottiéri, ou brigands.

Zofloya se baissa et dit à Victoria: «Ne craignez rien, nous

allons être entourés de ces troupes qui infestent les montagnes,

particulièrement le Mont-Cénis, où nous sommes maintenant; mais, n'ayez

pas peur, il ne vous arrivera aucun mal; au contraire, ce seront eux

qui nous procureront un abri, et tout ce qui nous sera nécessaire.»

Victoria ne répondit rien, car il se forma au même instant, un cercle

autour d'eux, d'une vingtaine d'hommes armés; et elle put voir, aux

lumières qu'ils portaient, des figures de scélérats, ressemblant à

peine à des êtres humains. Un d'eux s'avançant le poignard levé, dit:

»Que faites-vous ici, vous autres, pendant ce diable d'orage? d'où

venez-vous, et où allez-vous? voyons, avez-vous de l'or, des bijoux? il

faut nous les donner sur-le-champ, sinon vous êtes morts.»

«D'où nous venons et où nous allons doit peu vous importer, répondit

Zofloya. Quant aux richesses que nous possédons, elles sont peu faites

pour exciter votre envie; mais il est essentiel, absolument essentiel

que nous parlions à votre chef. Veuillez donc nous y conduire à

l'instant.»

Aucun de la bande ne répondit, et Zofloya reprit de la sorte: «Vous

voyez que nous sommes sans armes; c'est pourquoi vous n'avez rien à

craindre de nous, ainsi, accordez-moi ma demande. Nous ne sommes pas

des espions, ni n'avons d'intentions malfaisantes.» En parlant de cet

air d'autorité, Zofloya fit signe qu'on le conduisît sans en demander

davantage. On le comprit aisément, et le cercle s'ouvrant, celui qui

avait parlé fit un léger salut au maure, qui lui en imposait par son

ton, et marcha en avant pour le mener vers le capitaine.

Zofloya tint toujours sa compagne d'une main; il prit de l'autre un

flambeau qui lui fut présenté: il marcha hardiment au milieu de cette

troupe; sa tête, ornée de son superbe plumet, dominait sur tous, comme

le peuplier qui s'élève orgueilleusement au-dessus des arbres de son

voisinage.

Quel être étonnant, pensa Victoria! il n'est pas jusqu'à ces bandits

féroces, qui ne montrent de la soumission au pouvoir magique de sa voix.

Ils montèrent le côté droit de la montagne, puis descendirent ensuite

un défilé étroit et dangereux. Les voleurs passèrent sur le bord des

précipices et sur les pierres glissantes des rochers, avec une facilité

qui tenait de l'habitude qu'ils avaient à les franchir. Enfin un creux

profond se présenta; ils le descendirent presque perpendiculairement

et furent dans la vallée pierreuse qui était au-dessous. Un morceau

du rocher s'avançait et semblait soutenu par la colonne d'air; il

s'étendait jusqu'à la montagne voisine, en formant de cette sorte une

espèce d'angard. En entrant sous cette voûte, on y vit une ouverture

étroite par où les brigands passèrent les uns après les autres: vint le

tour de Victoria d'entrer dans cette sombre caverne, auquel le sommet

servait de portique périlleux. Son cœur s'affaiblit et ses craintes

augmentèrent.

Cependant, forcée de marcher, car ceux qui étaient derrière la

pressaient, elle prit son parti en songeant qu'elle était avec Zofloya.

Le passage devint plus spacieux à mesure qu'on avançait; mais en

tournant et retournant dans ce labyrinthe sans fin, tandis que d'autres

ouvertures s'offraient sur leur passage, la plupart, séparées par une

arche, ils se trouvèrent dans un espace fort large. Les murs de cette

sombre caverne étaient glaireux et rendaient des couleurs variées,

semblables à l'arc-en-ciel, quand on passait devant avec les lumières.

Le faîte en était soutenu par des pilliers de pierres brutes, arrangés

grossièrement en colonades. Victoria examina ce lieu qui lui rappela

celui où elle avait enfermé sans pitié l'infortunée Lilla, ce qui lui

donnait raison de trembler pour elle-même.

Un des brigands s'approchant d'une certaine partie de la caverne,

frappa trois grands coups contre le mur avec son bâton ferré. Une

minute après, les coups furent répétés dans l'intérieur: il tira

alors de sa ceinture un petit instrument ressemblant à une corne,

et le portant à sa bouche, il en fit sortir un son fort singulier.

Immédiatement cet endroit du mur, qui n'avait de remarquable qu'une

pierre très-unie qui paraissait faire partie du rocher, s'ouvrit en

forme de lourde porte, et on vit, assis autour du feu et près d'une

table chargée de bouteilles et de plats, quantité d'hommes dans un

attirail sauvage, comme ceux qui y entrèrent, et qui se montrèrent

empressés de partager le repas qu'on avait servi.

Au milieu de cette horde de bandits rangés de chaque côté, se voyait un

large banc de pierre sur lequel était assis un homme distingué du reste

de la troupe par ses vêtemens et son casque à plumet. Il se leva en

voyant deux personnes étrangères: c'était le chef des condottiéri, qui

l'était devenu à la mort du précédent qu'on disait avoir été fameux

capitaine. Sa taille était haute et son air noble. Sa figure était

cachée par un masque, ce qui ne surprit pas peu Victoria. Il avait à

côté de lui une femme richement vêtue, mais comme lui, d'une manière

bisarre. Elle n'était ni jeune ni fraîche. Victoria fut frappée en la

voyant; une idée confuse de l'avoir rencontrée quelque part lui vint à

l'esprit, et un coup-d'œil, que cette femme lui lança, accrédita son

doute; mais elle ne pouvait dire où, ni comment elle l'avait vue.

Zofloya s'avança d'un pas ferme, en conduisant sa compagne par la main;

le capitaine les salua. Les brigands les voyant tous deux si près de

lui, se levèrent de terre, ou ils étaient assis, et le soupçon leur fit

prendre les armes pour se munir contre toute mauvaise intention ou

trahison; Zofloya, observant ce mouvement, sourit, et les rassura par

un signe. Le chef leur ordonna de se tenir en repos, et le maure lui

parla de la sorte:

«Signor, nous sommes des étrangers, mais nous ne demandons pas mieux

que de devenir vos amis: nous fuyons la persécution et le danger, et

attendons de vous sûreté et protection.»

Victoria s'étonna de l'entendre s'exprimer ainsi, mais tout, au

surplus, était fait pour l'étonner dans cet homme. Elle garda le

silence, et le chef répondit à Zofloya: «C'est assez; nous n'attaquons

point les gens sans défense, ni ceux qui mettent leur confiance en

nous. L'honneur est notre loi, et la vie de ceux qui nous demandent

notre protection nous est sacrée: je vous prie donc de vous asseoir, et

de partager notre souper sans cérémonie. Ainsi, amis, prenez tous vos

places.» Chaque voleur s'assit à la sienne au même instant.

«Buvez, dit le capitaine, et offrez au signor maure un verre de vin.»

Celui ci l'ayant pris, le présenta à Victoria.

Ce mouvement attira vers elle les regards du voleur; il la fixa assez

long temps, et eut ensuite l'air troublé. Il posa la main sur son

poignard, se leva à demi et se rassit!... Victoria tremblait sans

savoir pourquoi. Toute la compagnie parut surprise; Zofloya seul

conserva sa tranquillité, et serrant la main de sa compagne, il la

pressa avec respect de manger un peu. Le capitaine se remit petit à

petit; il cessa de regarder Victoria, et alors se sentant moins gênée,

elle essaya de porter quelque chose à sa bouche. La réserve disparut

ensuite; chacun s'égaya, et tous les gens de la troupe burent à leurs

bons succès, ainsi qu'à la santé de leur brave capitaine. On plaisanta,

on rit, on chanta, et la femme qui était de cette bande prit part à

la gaîté avec aussi peu de décence qu'on pouvait en rencontrer parmi

des gens vivant du crime. Le chef prenait peu de part à ce bruit,

et paraissait absorbé dans ses pensées. Le mouvement ou le besoin

peut-être de les éloigner, le sortit de là, et il dit à son monde:

«Allons, tous nos braves camarades sont-ils ici?

--Nous y sommes tous, reprirent plusieurs voix,

--Eh bien, on n'ira pas plus loin cette nuit. Que chacun se repose,

à l'exception de ceux désignés pour la garde. Quant à vous, signor,

s'adressant à Zofloya, vous ferez ce qu'il vous plaira, Victoria! la

signora, veux-je dire, (n'étant, comme je le présume, ni votre femme,

ni votre maîtresse), trouvera ce qui lui sera nécessaire pour passer la

nuit dans une partie retirée de ce souterrain.»

Les paroles du chef masqué électrisèrent Victoria. Etait-elle connue de

cet homme?... Elle regarda le maure, mais ne vit rien dans ses traits

qui indiquât qu'il partageait sa surprise.

«Le signora n'est pas ma femme, ni elle n'est ma maîtresse, signor

capitaine; cependant ... elle m'appartiendra, car nous sommes déjà liés

par des nœuds indissolubles.

--Ceux de l'amour sans doute, dit aigrement la femme du chef, qui

ressemblait en ce moment à une bacchante.

--Elle vous appartiendra, répéta le capitaine troublé de nouveau.» Mais

se remettant soudain, il ajouta: «On trouve difficilement ses aises

dans des lieux comme celui-ci; mais je vous invite à vous arranger de

votre mieux.« Puis courbant sa tête d'un grand air de supériorité, il

se retira sous une des arches de la caverne qui paraissait conduire en

un endroit particulier, et la femme le suivit.

Le maure ayant trouvé des peaux et des coussins du côté séparé de

la troupe que le chef avait désigné pour Victoria, il lui en fit un

coucher assez passable, et allait se retirer ensuite, quand celle-ci,

entièrement subjuguée par les attentions respectueuses du seul ami que

ses vices et ses crimes lui avaient laissé, lui tendit la main d'un

air tout-à-fait revenu de sa fierté naturelle; Zofloya la prit et la

porta délicatement à ses lèvres.... Cette action ne fit qu'augmenter

l'ardeur nouvelle que Victoria se sentait pour lui; elle le vit en ce

moment l'égal d'un Dieu: sa taille, ses traits, et plus encore le feu

de ses regards produisaient un effet irrésistible sur cette créature

susceptible de s'enflammer. Elle resta attachée à le contempler avec

ravissement, tandis qu'il baisa sa main, et se sentit tellement émue

par un être aussi séduisant, que des larmes de tendresse en coulèrent

sur ses joues.... Oui, l'orgueilleuse, la barbare Victoria, captivée

par l'amitié soutenue du maure, éprouva, peut-être pour la première

fois, ce qu'est la sensibilité. Mais qui eût pu résister à l'influence

enchanteresse d'un Zofloya!

«Femme tendre ainsi que belle, dit-il d'une voix ravissante,

remettez-vous, et goûtez quelques heures d'un repos dont vous ayez

besoin. Pourquoi mes simples attentions pour vous attirent-elles vos

larmes? Croyez-moi, votre attachement me paye grandement de tout ce

que j'ai le bonheur de faire pour vous plaire.

--Te payer Zofloya! Ah! il n'y a que le don de ma personne qui puisse

m'acquitter de tout ce que je te dois.

--Je sais que vous tenez beaucoup à moi, belle amie; mais ce n'est pas

encore assez pour remplir mes vues.

--Que veux-tu donc de plus, Zofloya? Ah! dis, dis, je t'en conjure;

quant à moi, je sens qu'il est impossible de dépendre davantage que je

le fais. Mon cœur, mon âme, tout t'appartient.»

Quelque chose d'indéfinissable passa sur les traits du maure.

«Chère Victoria, reprit-il avec douceur, le tems n'est pas encore

venu.... Je ne puis prétendre encore à la jouissance incomparable de

posséder ta charmante personne; mais le moment viendra où tu seras

tout-à-fait à moi. Dis, n'est-ce pas ton intention?

--Ah! Zofloya! Zofloya!

--Tu le veux, douce amie! et cela sera, car je l'ai juré; j'ai juré

pour moi-même que.... Mais non; en ce moment je te laisse en repos. Un

peu d'attente augmentera la valeur de ma possession, et m'en rendra

plus fier.

--Quel être inconcevable es-tu donc? je ne puis réellement te

comprendre.

--Avec le tems tu me connaîtras tout-à-fait, ô la plus charmante des

femmes. Bonne nuit pour cette fois.»

Le maure s'éloigna, et Victoria tomba sur son lit, le cœur malade.

Elle fut mal couchée; mais comment l'avait été la pauvre Lilla? Cette

circonstance lui rappela sa destinée, attendu que, dans le malheur, la

conscience du coupable n'est jamais endormie, et que c'est là où se

retrace avec activité le souvenir de tous ses crimes. Les pensées de

Victoria allaient donc prendre une marche des plus tristes, si, pour

s'en débarrasser, elle n'eût songé bien vîte que Zofloya, l'enchanteur

de son âme, n'était pas loin; et elle s'occupa de lui avec délices.

Le sommeil la surprit dans l'entretien de sa passion, et elle dormit

jusqu'à ce que le bruit que firent les voleurs en s'agitant dans leur

caverne, l'éveillât. En ouvrant les yeux, elle vit le seul être qui

pût l'intéresser au monde. Il l'examinait avec attention, et lui

voyant un air engageant, il s'avança et dit: «J'ai obtenu, ma belle

compagne, la permission du chef pour que vous puissiez prendre l'air

autour d'ici. Il compte sur la parole que je lui ai donnée que nous

reviendrions sous peu d'heures; il m'a même dit que si nous voulions

quitter ses montagnes, il nous ferait escorter de l'autre côté et à

quelques milles plus loin. Cette précaution est autant pour la sûreté

de sa troupe que par égard pour nous. En attendant, il permet que nous

fassions un tour sans être accompagnés.

--Avait-il encore son masque, et pourrai-je le voir à découvert?

--Il ne l'avait pas en me parlant; cependant on m'a assuré qu'il ne

le quittait jamais en présence d'étrangers, et je crois bien qu'il

ne l'ôterait pas devant vous. Mais voici une corbeille pleine de

provisions; nous déjeûnerons au grand air. Sortons de ce souterrain.

J'ai passé la nuit à en examiner les issues tortueuses, et nous n'avons

pas besoin de guide pour nous conduire.»

Victoria donna la main au maure, non sans s'étonner un peu qu'il

fût déjà si bien au fait de la localité du lieu. Elle eut une autre

surprise agréable, ce fut de voir combien Zofloya en imposait et

maitrisait le respect des brigands, qui tous le saluèrent avec

soumission, lorsqu'il passa devant eux pour sortir de la caverne. Comme

ils montaient le rude sentier, le capitaine (toujours masque) se montra

donnant le bras à sa compagne. Il s'arrêta un instant. Ses manières

étaient hautes et contraintes; mais quand il vit le maure témoigner le

plus grand respect à Victoria, il fit un léger salut et s'éloigna de

quelques pas pour leur laisser le passage libre. Sa femme regardait

toujours beaucoup Victoria, et de l'air d'une noire malice. Celle-ci

se trouvait extrêmement embarrassée d'un semblable examen, et se remit

de nouveau en pensée qu'elle l'avait vue quelque part. C'était bien ce

maintien hardi et impudent qui avoit frappé son esprit, sans qu'elle

pût se ressouvenir dans quel temps; et malgré que la beauté de la femme

ne fut plus la même qu'à l'époque où, elle croyait l'avoir rencontrée

pour la première fois, il n'y avait pas à douter que ce ne fût elle.

Assurément la vie étrange et irrégulière que cette femme menait, ou

quelqu'autre cause, avait échauffé ce teint et grossi ces traits qui la

rendaient presque méconnaissable. Ce qu'il y a de bien certain, c'est

que Victoria, tout en ayant peine à définir ce rapprochement de traits,

frémissait d'en être reconnue.

Lorsqu'ils furent en plein air, elle fit part de ses idées au maure.

«Je ne sais comment cela se fait, dit-elle, mais les manières composées

de ce chef de voleurs et son air altier, m'affectent au dernier

point. Ses regards assez durs, autant que j'en puis juger à travers

son masque, sont toujours fixés sur moi; sa femme me désoriente et me

trouble également. Je crains bien, Zofloya, que le malheur ne m'ait

conduit en un lieu où je dois trouver des ennemis. Peut-être ai-je été

vue par ces deux gens en quelqu'endroit.

--Cela ne serait pas impossible, observa Zofloya.

--Mais pourquoi la femme me regarde-t-elle avec une sorte de

méchanceté? pourquoi lui-même paraît-il mécontent de ma présence dans

sa caverne?

--La suite nous expliquera tous ces mystères, répondit le maure

laconiquement et avec emphase.

--Mais n'es-tu pas surpris de ces incidens bien extraordinaires? Dis,

ne t'étonnent-ils pas aussi?

--Rien ne m'étonne jamais.

--Au moins qu'en penses-tu?

--Ce que j'en pense?

--Oui. On dirait, Zofloya, que tu ne prends aucune part à ce qui se

passe autour de toi. De quoi donc t'occupes-tu?

--De destruction! répondit-il d'un voix terrible.»

Victoria frémit.

«Il est très-vrai, reprit-il plus modérément, que les incidens communs

de la vie n'ont rien qui puisse m'attacher; je n'y mets pas le moindre

intérêt. L'étonnant, l'extraordinaire dans la nature, ont seuls le

pouvoir de fixer mon attention; et encore faut-il leur joindre un

puissant attrait pour que je m'en occupe.

--Il est bien malheureux, Zofloya, qu'isolée et sans amis comme je le

suis, ta conversation me soit toujours inintelligible.

--Je m'expliquerai mieux un jour, Victoria. Mais, asseyons-nous et

parlons d'autre chose.

Victoria fit ce que désirait le maure. Pouvait-elle se défendre

maintenant de suivre en tout point ce qu'il voulait? Il la pria de

manger un peu de ce qu'il avait apporté; mais une oppression excessive

l'empêchait de rien prendre. S'appercevant de son mal-aise, il chercha

à le dissiper, en disant: «Ma belle Victoria, pourquoi cet air chagrin?

d'où vient cette sombre humeur? de nouveaux doutes s'élèvent-ils contre

moi dans votre esprit? Allons, mon amie, sois heureuse avec Zofloya;

dis, ne le regardes-tu pas comme ton époux? car nous sommes déjà

fiancés, tu le sais bien.

--Que voulez-vous dire, Zofloya, demanda-t-elle interdite.

--Une vérité, ma belle. Tu m'aimes, et je t'aime aussi à la folie;

je me crois tout au moins ton égal, et qui plus est ton supérieur.

Femme orgueilleuse, aurais-tu supposé que le maure Zofloya se regardât

dans son âme comme un esclave, qu'il aurait perdu le sentiment de son

origine?»

Victoria se repentit de sa question. Elle était entièrement au pouvoir

du maure; ainsi pourquoi reprendre son air hautain? Les manières

également impérieuses de celui-ci portaient néanmoins avec elles un

certain charme, un je ne sais quoi qui la pénétrait d'admiration, c'est

pourquoi elle prit le parti de l'en convaincre tout-à-fait.

«Signora, continua le maure, souvenez-vous que j'ai été votre

serviteur dévoué, et que j'ai rempli exactement toutes les promesses

que je vous avais faites.»

C'est ce que n'avouait pas la dame au fond. Elle savait que ces

promesses avaient été fallacieuses ou remplies à demi; mais elle garda

sa réflexion pour elle, et il continua comme s'il n'avait pas deviné

ses pensées.

»Suis-je à blâmer si les circonstances ont rendu mes services peu

heureux? n'ai-je pas sacrifié mes espérances de fortune à vous sauver

du déshonneur, et en vous accompagnant dans votre fuite? Vous n'en

sauriez disconvenir, Victoria: il ne faut donc pas m'accuser de ce qui

n'est que le résultat des caprices de la fortune.»

Ce raisonnement spécieux et futil ne devait point la satisfaire, et

cependant il la tranquilisa, tant elle avait besoin, dans sa situation,

de s'appuyer de consolations quelconques. Eh puis, ces grâces, cette

beauté qui brillaient dans la personne du maure, faisaient qu'elle ne

pouvait cesser de le regarder avec le plus vif intérêt; son œil tendre,

quoique plein d éclat, portait ses étincelles au fond d'un cœur qui se

livrait tout entier au charme qui le possédait. L'émotion de Victoria

était visible pour le maure, qui l'encouragea par un sourire séducteur.

Il prit sa main et la baisa avec passion.

«Oui, cela n'est que trop vrai, s'écria-t-elle, ne pouvant plus

se taire, je t'aime, Zofloya; et pour toi, je donnerais le monde

entier.... même ma vie. Cependant quelque chose de pénible se mêle au

sentiment que je t'avoue.... Dis, resterons-nous long-tems avec ces

farouches condottiéris?

--Encore un peu de tems, mon aimable. Mais en quittant ces laides

cavernes, tu te donneras à moi (ses yeux brillaient d'un feu

extraordinaire) toute à moi, fidèlement et pour la vie, n'est-ce pas?»

Victoria le regardait, mais sans parler.

--Promets-moi, chère amie, de m'appartenir en entier. Mais qu'ai-je

besoin de te le demander? tout cela est décidé: j'ai ton consentement;

tu ne peux t'en défendre, je te tiens à jamais!» En disant ceci, il lui

serra la main si fortement, qu'elle jetta un cri; mais regardant son

action comme une preuve d'un ardent amour, d'autant que ses yeux le

dépeignaient, elle sourit. Le maure la pressa contre sa poitrine ...

puis, la repoussant d'une manière singulière, il l'examina de la tête

aux pieds d'un air glorieux; et ajouta: «Oui, tu es à moi, charmante,

superbe créature, et c'est pour l'éternité.»

CHAPITRE III.

Il y avait déjà quelques semaines que la fille de Lorédani, et veuve

Bérenza, vivait dans une caverne de brigands, le vil rebut de la

société; ayant pour ami, pour amant, un maure; un homme qui avait été

esclave! elle s'était bannie de la société par ses crimes, et devait

apprécier l'obscurité impénétrable qui la sauvait du châtiment qu'elle

avait si bien mérité.

Voilà donc la situation de celle qu'une éducation négligée, et

la perversité naturelle de son caractère, avait corrompue. Les

imprudences et l'indiscrétion d'une mère, en détruisant le respect qui

lui était dû, avaient rendu toute remontrance inutile. Ses conseils

n'eussent plus été propres à corriger son enfant, et son exemple lui

ôtait le droit de rien reprendre à sa conduite. C'est ainsi qu'une

éducation est manquée, quand on ne peut rectifier de mauvais penchans,

faute de n'avoir pas su ménager son autorité en se faisant respecter de

ses enfans.

Dans ses instans de solitude, qui étaient très-rares, Victoria,

tout-à-fait misérable, réfléchissait sur sa première jeunesse, sur ce

qu'elle eut pu _être_, et sur ce quelle _était;_ maudissant (il est

dur de le dire,) la mère qui l'avait perdu par sa conduite coupable,

Victoria songeait au passé avec amertume, mais il était trop tard.

Depuis qu'elle était chez les condottiéris, elle n'avait encore pu voir

la figure de leur chef. Cependant dans son absence, Zofloya l'avait

vu sans masque. »Il a une raison, lui avait dit le maure, de vous

cacher ses traits; cette précaution ne durera pas toujours, et bientôt

peut-être, vous le connaîtrez pour ce qu'il est.»

Cependant les manières de ce chef changeaient considérablement: il

paraissait content de celle dont Victoria et le maure vivaient:

celui-ci se montrait toujours très-respectueux en sa présence; mais

il se dédomageait de cette contrainte, par des marques de tendresse,

alors qu'il était seul avec son amie. Plus il se tenait sur la

réserve, plus il avait d'attentions délicates, et plus le chef semblait

satisfait; mais si par un mot, ou un regard, il laissait voir trop de

chaleur ou de passion, alors il était mécontent, et touchait aussitôt

son poignard, ou s'élançait de son siège, comme pour se porter à

quelqu'action violente: la voix de cet homme faisait tressaillir

Victoria, toujours gênée devant lui; et pour tout au monde, elle eut

souhaité de voir son visage.

Quant à sa maîtresse ou sa femme, c'était autre chose; elle traitait

Victoria avec assez de civilité, et même d'attention, en présence du

chef; mais quand il était absent, elle ne la regardait plus que d'un

air qui annonçait la menace et la perfidie.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 20 / 23 段