Victoria ne pouvait analyser au juste ce qui se passait dans son

âme en ce moment; niais elle alla droit au lieu où languissait la

malheureuse prisonnière: se sentant une force de démon, elle escalada

au plus vite le rocher; la cataracte raisonna de nouveau à ses

oreilles, ce qui augmenta la rapidité de ses mouvemens, et elle ne

sentit presque point la dureté des cailloux; la montagne ne lui parut

qu'une colline, et les précipices ne lui inspirèrent aucune crainte,

tant était grande l'exaltation où ses espérances déçues avaient

porté son être! enfin elle se trouva au lieu où sa rage aveugle la

conduisait. Jusqu'alors elle n'avait pas été voir l'objet de sa

haine; indifférente à sa situation, elle n'avait fait aucune demande

à Zofloya sur ce sujet; et, oublié jusqu'à cet instant fatal, il

fallait un nouveau motif de vengeance pour le lui rappeler. L'âme

de Victoria tramait un dessein infernal, pour mettre fin, par une

catastrophe subite, aux scènes qui avaient précédé. Ne prenant pas le

tems de respirer, elle descendit avec promptitude dans le sentier qui

conduisait au cachot de l'orpheline Lilla!

Ce qu'elle vit ne fit qu'irriter sa mortelle humeur, loin de l'adoucir.

Etendue sur la terre, l'infortunée paraissait attendre son dernier

instant; sa tête était posée sur un bras qui lui servait d'oreiller;

elle avait à ses côtés quelques parcelles de nourriture grossière.

Victoria s'en approchant avec son poignard, qu'elle tenait d'une main

ferme, secoua la chaîne de l'autre, en commandant à Lilla de se lever.

La pauvre petite s'efforça d'obéir; le manteau de léopard était jeté

sur une de ses épaules, et venait croiser sur le reste de son corps;

ses cheveux tombaient autour d'elle dans un désordre lugubre, tandis

que de ses deux mains, elle cherchait à voiler son sein, par une pudeur

angélique qui ne l'abandonnait jamais. Elle leva ses yeux bleux sur sa

persécutrice, dont l'air était sévère et sombre; la charmante petite

Lilla offrait bien en ce moment, la miniature de la Vénus de Médicis.

»Maussade, hideuse créature! cria Victoria en furie, prépare-toi à la

mort!» Dans cet état d'abandon et de malheur, la beauté sans tache de

l'orpheline excitait encore la jalousie de son ennemie.

»Oh! madame, dit l'enfant, d'un ton plaintif, c'est donc vous! c'est

vous qui voulez me tuer! je croyais, j'espérais ... mon dieu, ne me

regardez pas ainsi ... j'espérais que vous veniez me donner la liberté.»

»Oui, misérable, je vais te la donner, la liberté. Regarde ... (elle

secouait la chaîne vivement)... je te la donne ... mais par la mort....»

O ciel! Victoria, en quoi donc vous ai-je offensée pour que vous me

haïssiez autant? songez que je ne suis qu'une pauvre orpheline qui ne

vous a jamais fait de mal.» «Paix, chétive créature; il t'appartient

bien de parler ainsi. Saches donc que tu m'as déjà fait plus de mal que

tu ne vaux. Allons, suis-moi.»

«Je ne puis marcher ... il m'est impossible de vous suivre, répondit

en sanglottant la pauvre Lilla.»

«Eh bien, je vais t'aider, dit Victoria, en la saisissant par le bras,

et l'enlevant durement de terre. Alors, elle l'entraîna par l'ouverture

de sa prison, sans égard pour ses pieds meurtris par la dureté des

pierres sur lesquelles elle marchait; mais la pauvre victime ne pouvant

plus aller, tomba à ses pieds.

«Maintenant, regarde, dit la cruelle femme!... Un abîme était devant

elle, et un torrent, fuyant à travers les cavités immenses de la

montagne, s'y précipitait avec fureur. Vois-tu, belle séductrice,

adorable Lilla, que rien au monde ne pouvait arracher du cœur

d'Henriquez, devine-tu le sort qui t'attend?»

«Oh! grâce, grâce, je vous en prie, Madame, dit Lilla en s'attachant

étroitement à Victoria. Oh! je vous en supplie, ne me tuez pas.

Rappelez-vous que nous avons été amies, compagnes. Je vous aimais,

Victoria! je vous croyais si bonne!... mais à présent je vous crois

l'esprit égaré, et je vous aime encore ... chère, chère Victoria,

revenez à vous. Si belle, si spirituelle ... non, vous ne sauriez

assassiner une pauvre fille abandonnée du monde entier ... non, non,

cela n'est pas dans votre cœur sensible.»

«Ton babil ne m'appaisera pas, te dis-je. N'as-tu pas été aimée

exclusivement d'Henriquez?»

«Henriquez!... ah! oui, il me semblait ... mais ... mais où est-il

maintenant, Victoria?»

«Il est mort! mort, dit-elle avec un rire d'enfer. Allons, prépare-toi

à le suivre.»

«Mort! ah! femme cruelle, c'est toi, sans doute, qui l'as assassiné.»

«C'est plutôt toi, misérable, c'est ta frivole image qui a plongé

une épée dans son sein. Cesse donc de parler, ou, par le ciel, je te

précipite au bas de ce rocher.»

«O! Henriquez! tu n'existes donc plus!... cela est; car, vivant, tu

n'aurais pas cessé un instant de chercher ta Lilla, et le ciel eût

permis que tu découvrisses l'horrible caverne ou l'on ma renfermée. Eh

bien, il n'est plus de bonheur pour moi qu'en quittant la vie.»

«En ce cas, meurs donc vite, dit Victoria en cherchant à se dégager de

Lilla; qui la serrait avec toute la force que donne le désespoir.»

«Oh! chère, chère Victoria ... une mort si affreuse m'épouvante ...

s'il faut que je meure ... que ce soit de la même mort qu'Henriquez ...

plonge ton stilet dans mon sein.»

«C'est ce que je veux faire, cria l'enragée, et te précipiter ensuite.»

Elle leva son poignard pour en percer l'orpheline, mais, n'étant pas

à son aise, elle n'atteignit que l'épaule, et le sang qui en sortit

rendit ses cheveux blonds d'un rouge brillant.

Le courage de la malheureuse Lilla l'abandonnait ... la mort qu'elle

venait de demander fesait frémir son âme innocente. Voyant que Victoria

était décidée à lui ôter la vie, la nature la porta à faire un dernier

effort pour se sauver ... un autre coup de poignard la fit tomber sur

ses genoux, où elle implora miséricorde. Puis, oubliant ses blessures

et sa faiblesse, elle essaya d'échapper à sa barbare ennemie.

Excitée davantage par cette tentative légère de se soustraire à sa

vengeance, Victoria poursuivit sa victime. Elle l'eut bientôt gagnée

de vîtesse, et Lilla, voyant que tout espoir était perdu pour elle,

s'élança après un vieux chêne dont les branches énormes s'étendaient

par degrés sur un précipice. Elle y enlaça ses bras déchirés. Et son

corps à peine soutenu par cet appui fragile, se balançait en attendant

sa chûte.

Victoria regarda ce spectacle d'un œil furieux. Elle chercha à secouer

les branches de l'arbre, afin de faire tomber Lilla. Tremblante à

sa menace terrible, la malheureuse fille quitta soudain son appui,

et chercha un autre refuge dans le roc. Mais elle était mille fois

trop faible pour résister à son adversaire. Elle tomba encore sur ses

genoux; elle regarda, en implorant sa grâce, celle dont elle venait

de recevoir des blessures dont le sang coulait abondamment. «Barbare

Victoria, vois-moi donc avec compassion. Mon sang ne saurait-il

t'appaiser, non plus que mes douleurs? ah! j'étais loin de penser,

quand tu m'invitas, dans mon abandon, à demeurer avec toi, que ce

serait pour me faire subir une pareille destinée. Souviens-toi donc,

Victoria ... oh! je t'en prie, aies pitié de moi, et je prierai Dieu de

te pardonner le passé!»

La seule réponse de Victoria fut un rire féroce, et elle leva encore

une fois son poignard.

«C'est donc décidé? ô ciel! eh bien, prends ma vie, Victoria, mais

prends-la d'un seul coup. Tue-moi du même poignard qui a tué mon

Henriquez, parce qu'il m'aimait plus que toi.

Le feu sortit des yeux de Victoria, à cette observation; et n'étant

plus maîtresse de sa violence, elle prit Lilla par les cheveux, et la

renversa à terre; alors elle lui donna mille coups de poignard, partout

où elle pût frapper. Lilla expirait ... l'exécrable furie, redoubla

ses coups, et après en avoir couvert son beau corps, elle le poussa du

pied, pour le jeter dans l'abîme; le cadavre roula de pointe en pointe,

et jusqu'à ce qu'il disparut à la vue de Victoria, qui le suivait de

l'œil. Bientôt un bruit sourd frappa son oreille ravie, en l'informant

que Lilla était dans son tombeau; mais cette joie cruelle n'était qu'un

délire, une confusion dont le repos était bien loin! une certaine

frénésie s'empara d'elle, et la fit courir en insensée, sans savoir

où elle allait; quoique rendue de fatigue, elle n'osait demeurer dans

ces sombres solitudes, et craignait même de tourner la tête, pensant

que l'ombre de Lilla la poursuivait. Elle la voyait encore rouler dans

le précipice ... elle entendait ses gémissemens ... ses beaux cheveux

teints de sang, ses membres déchirés étaient devant elle ... et le cri,

grâce, grâce, raisonnait autour d'elle, comme si mille échos l'eussent

répété. Voilà ce que Victoria retirait de l'atrocité monstreuse à

laquelle elle venait de se livrer.

Enfin elle sortit des rochers, et descendit le sentier: arrivée au bas,

le premier objet qu'elle rencontra fut le maure, qui parut devant elle,

comme s'il l'eut attendue.

»Victoria, dit-il, d'une voix moins douce que de coutume, et en

fronçant le sourcil, vous vous êtes trop précipitée, et cette dernière

action hâtera votre destin. Pourquoi avoir assassiné une pauvre

orpheline? vous vous en repentirez ... gardez-vous maintenant de

rentrer au château, car le malheur vous y attend.»

»Qui t'a dit, maure, que j'aye assassiné Lilla? demanda Victoria avec

hauteur. Eh bien, si je l'ai fait, cela ne te regarde pas, et j'en

répondrai ... allons retire-toi, que j'aille au château ... ce lieu

m'appartient, j'espère.»

»A votre aise, dit Zofloya. Courez après un sort que vous pouvez encore

éviter.»

»C'est mon affaire, répondit Victoria, et je veux passer.»

»Passe, passe, pauvre femme ... mais souviens-toi que, sans ma

permission, tu ne saurais même respirer!»

Victoria fut indignée de ce ton que prenait le maure, et lui tournant

le dos, elle poursuivit son chemin. Son esprit en fermentation, ne

pouvait plus éprouver de contrainte ... elle entrait au château, quand

Zofloya passa tout-à-coup devant elle; cependant elle ne l'avait pas vu

aller, et au contraire, il était resté quelque tems à la place où elle

l'avait laissé. Cette circonstance lui causa bien un peu de surprise,

mais, occupée d'autres objets, elle ne s'en inquiéta pas davantage.

Son premier soin fut d'aller à la chambre d'Henriquez; tout était comme

elle l'avait laissé, et le corps noyait dans son sang: on n'avait donc

point forcé la porte, selon que Zofloya le lui avait donné à entendre;

aussi se moqua-t-elle de ses prédictions. Elle referma la chambre sans

dire à qui que ce fut qu'Henriquez était mort. Comme il était encore

de bonne heure, Victoria tenta de se mettre au lit, pour dissiper

par un peu de sommeil, le chaos terrible de son âme: elle s'enferma;

et la lassitude l'emportant sur ses réflexions, elle ne tarda pas à

s'endormir.

Cependant son sommeil ne fut pas profond, et ressemblait plutôt à

un engourdissement qu'à un véritable repos; on eut dit même qu'elle

veillait, car ses yeux étaient à demi-ouverts. Des choses étranges

passaient devant elle, et ne pouvant tout-à-fait croire à l'illusion,

il lui sembla qu'un renouvellement de cochemars la tenait éveillée,

sans qu'elle put faire le moindre mouvement pour se débarrasser des

horreurs qu'il lui laissait voir ... un bruit de sonnettes la frappa;

elle se crut transportée dans un appartement isolé du château, et qui

n'avait pas été ouvert depuis la mort de Bérenza. Il y avait dans une

chambre, un grand coffre de fer qu'elle se souvint d'y avoir vu:

soudain les portes furent ouvertes, et plusieurs des gens du château

entrèrent ayant à leur tête le vieil Antoine, domestique de confiance

du Comte. Il s'avança, l'air égaré et plein de terreur: il appela

quelques-uns de ses camarades pour ouvrir la caisse ... ce qui ne fut

pas plutôt fait, qu'un cri d'épouvante partit de toutes les bouches ...

on put voir ... et on reconnut la cause véritable de la mort de Bérenza!

A cette découverte, il se tournèrent tous avec fureur contre Victoria,

en paraissant vouloir l'exterminer.--Zofloya parut, et la foule se

dissipa. Alors elle s'éveilla tout-à-fait, et des gouttes de sueur

froide découlèrent de son front.

En ce moment elle apperçut le maure au pied de son lit; son aspect

était sombre et terrible: ses regards lançaient des éclairs. Victoria

était tentée de se croire encore endormie; elle regarda comme une

personne en délire, et sans y voir, tant son âme était troublée. Elle

allait se lever.... Zofloya l'arrêta en disant: une minute, madame. Ce

matin vous avez dédaigné mes avis, en voulant passer outre, cependant

cela ne m'empêche pas de m'intéresser à votre danger. Déjà vos passions

violentes vous ont conduite au-delà des bornes de la prudence, et ont

hâté votre perte, la honte vous attend en ce moment. Ecoutez ce que

je vais vous dire. Vous venez de faire un rêve qui n'est que l'image

de la réalité. Pendant le peu de tems que vous avez dormi, il s'est

passé des choses étranges dans le château. Vos gens s'étant levé plus

tard que de coutume, ne s'étaient encore aperçu de rien; mais Antonio

venait de voir en songe une chose faite pour le remplir de terreur; il

a sonné; quelques domestiques sont accourus à sa chambre, et il leur

a raconté ce qui venait de l'agiter pendant son sommeil. Cette classe

d'hommes se porte facilement à la superstition; en conséquence, ils se

sont décidés à aller à la chambre solitaire, où ils sont encore. Là est

un coffre ... qui contient le comte de Bérenza!»

--Oh! Zofloya, Zofloya, est-ce ainsi que tu me témoignes ton amitié,

et ne m'avais-tu pas promis que tu me préserverais du soupçon et du

malheur?

--Je ne vous ai pas dit que ce serait pour _toujours_. Je n'ai point un

empire éternel sur le corps du comte ... de plus, ce sont vos propres

fautes ... votre impatience, qui ont tout perdu.

--Oh! je ne m'attendais pas à cette restriction, dit Victoria.

Cependant, j'en suis sûre, il t'est possible de me préserver du danger

qui, je ne le crains que trop me menace. Depuis que je te connais,

Zofloya, j'ai dû m'apercevoir que tu possédais des connaissances

infinies; ta science est supérieure à celle de tous les hommes; et

soit par étude, ou par un don particulier de la nature, rien ne t'est

impossible. Le livre des destinées est ouvert devant toi; tu prédis

les événemens et sais les prévenir. Sauve-moi donc ... sauve-moi, je te

prie, de la honte que tu dis m'attendra, ou bien je ne pourrai plus me

féliciter d'avoir cru à tes promesses.

L'œil terrible du maure était en feu en regardant Victoria.--il n'est

pas tems encore, dit-il fièrement, de revenir sur le passé, ou de faire

des observations inutiles. Si vous vous repentez de la confiance que

vous avez mise en moi, agissez donc en ce moment sans mon secours ...

allez recevoir votre supplice entre les pilliers de St.-Marc ... je

vous y verrai peut-être ... adieu! mais souvenez-vous qu'il n'y a pas

d'espoir de vous soustraire au sort qui vous attend.

--O homme bisarre et indéfinissable! tout de vous ne sert qu'à me

confondre. Vos paroles, vos regards n'ont rien que de terrible et de

menaçant. (le maure s'éloignait) Mais ne vous en allez pas, de grâce

... ne m'abandonnez pas dans cette crise, cruel Zofloya.

Il revint auprès du lit. Son air parut moins altier, et il sourit même

avec assez de douceur.--Eh bien, dit-il, voilà que vous me suppliez

encore une fois, mais prenez garde, Victoria, de ne plus m'irriter

davantage: ce serait impolitique de votre part; la haîne éternelle que

je porte aux humains retomberait sur vous, et ... mais ne parlons plus

de cela. Le soupçon commence à s'élever contre vous, signora, il faut

se hâter ... et comment s'y soustraire? L'inquisition va bientôt vous

attirer devant son tribunal: une confusion des plus grandes suivra la

dénonciation faite contre vous. Déjà on s'apprête à forcer la chambre

du seigneur Henriquez, et ce qu'on y va découvrir suffit pour vous

perdre. Le corps est sur le plancher et baigné dans son sang.... Votre

voile et une partie des vêtemens que vous portiez hier y sont encore:

ainsi toutes les preuves d'un crime seront évidentes. Sachez encore

que, pour vous surprendre dans la sécurité où ils vous croient, les

gens ne vous diront rien de leurs découvertes; ils vous surveilleront

seulement, tandis que deux sont détachés à Venise, afin d'instruire les

magistrats de ce qui se passe ici. Il n'est pas nécessaire, je crois,

de vous en dire davantage ... une infamie publique ... une ...

--Oh! épargne-moi, Zofloya, je t'en conjure. Cette destinée est

horrible et m'accable de frayeur.... Cependant si Henriquez

vivait encore, qu'il eût pu m'aimer, je regarderais le reste avec

indifférence. Ah! Zofloya, tu m'avais promis le bonheur, et....

--Prenez garde, madame! je me suis acquité exactement des promesses

que je vous ai faites: j'avais juré que le signor Henriquez serait

à vous et qu'il vous presserait volontairement contre son cœur ...

j'avais juré son amour ... mais je ne vous avais pas dit que sa

méprise durerait éternellement, ni ne m'étais rendu responsable des

conséquences qui pourraient en résulter.

Victoria voulait répliquer, mais la terreur avait glacé ses lèvres. Il

lui passa une idée dans l'esprit, elle fut rapide ... amère. Combien

avait été court un instant de plaisir procuré par Zofloya, et que le

mal qui lui succédait était affreux! une ombre de bonheur avait paru,

et des dangers épouvantables en devenaient Je résultat!

Le maure lisait dans les pensées de la malheureuse Victoria; une

nouvelle teinte d'humeur passa sur ses traits et il dit:--Si vous

hésitez sur la conduite qu'il vous reste à tenir pour le moment, je

vous laisse libre d'en agir comme il vous plaira.

Victoria joignit les mains. Elle ne sentait que trop ce qui lui allait

arriver.... Mais la fierté du maure, ses reproches hautains.... En

vérité, cette femme criminelle expiait déjà bien une partie du mal

qu'elle avait fait.

«Décidez-vous vite, Victoria! lui cria-t-il avec une augmentation de

sévérité.--Oui, oui, oui ... je m'en repose sur vous ... je m'abandonne

à vous. Sauvez-moi des horreurs que je crains; sauvez-moi de tout,

Zofloya, ajouta-t-elle, la tête perdue, et que ce soit pour jamais!

--Allons, je m'y engage: je vais vous soustraire à ce qui vous attend,

mais il faut vous décider à fuir.

--A fuir! quoi, je quitterais tout?...

--Oui, car je ne saurais détourner le cour, des événemens dans lesquels

je n'ai point de pouvoir; je ne puis influencer la justice, Victoria,

ni prévenir ce qui est indépendant de moi. Quelque grand que semble

mon savoir, croyez bien que tout en profitant des circonstances et des

choses, il est hors de moi de rien déranger de ce qui est écrit dans le

livre du destin.

--Et où donc fuir? demanda-t-elle d'un air abstrait.

Reposez-vous sur ma prudence a ce sujet. Encore quelques mots, et je

vous laisse. On n'a point ouvert la chambre d'Henriquez; vous pouvez

donc dormir pendant quelques heures, tandis que j'éloignerai les gens

de leur dessein sous un prétexte quelconque. Ainsi livrez-vous sans

trouble au sommeil; je vous garantis de tout. Quand cette demeure

deviendra le siège du désordre et de la confusion, que l'inquisition

sera instruite de ce qui a eu lieu, et que les malédictions et

l'exécration pleuvront sur vous, vous serez loin de votre château, loin

de Venise!»

Comme Zofloya finissait ces mots, il fit un léger salut et s'éloigna

avec la rapidité d'une ombre.

La matinée commençait à être avancée. Victoria n'osant paraître,

s'enferma tout-à-fait dans sa chambre, sans songer ni à la faim ni à la

soif. Voulant se retracer les événemens de sa vie odieuse, elle chercha

à en calculer les causes et les progrès; mais la tentative fut vaine;

un profond engourdissement s'empara de ses sens; elle chercha à s'en

défendre, malgré la recommandation de Zofloya, et le sommeil fut le

plus fort. Quelque chose d'horrible glaça ses membres, et elle céda,

malgré tout autre désir, à la magie puissante à laquelle elle était

soumise.

CHAPITRE II.

L'obscurité la plus profonde enveloppait Victoria quand elle ouvrit les

yeux; elle se trouva couchée sur la terre. Le tonnerre grondait, et

des traits de lumière découvraient la majesté des objets d'alentour.

Des montagnes immenses étaient assises les unes sur les autres, et

semblaient placées là pour la dérober au monde entier. En examinant

cette étrange enceinte, couverte de nuages seulement, l'imagination,

repoussée dans ses conceptions, n'avait plus d'essor pour rien

pénétrer. Des rochers énormes effrayaient par leur masse, et les

précipices qui se trouvaient a leur base, recevaient l'eau qui, du

sommet, tombait de cascade en cascade, pour se perdre ensuite dans

des gouffres qu'on eût pris pour l'entrée du _Pandimonium_ (enfer

de Milton). Tel était le spectacle que les éclairs découvraient à

Victoria. Au milieu de ces belles horreurs était le maure colossal, les

bras croisés sur la poitrine, et l'air majestueux. Il était là dans

sa sphère, les lieux simples ne pouvant convenir à un homme à qui il

fallait toutes choses extraordinaires; aussi, l'endroit où il était

n'offrait que des merveilles: la terre tremblait sous la fermeté de ses

pas; on l'eût cru souverain de cette partie cachée de la nature; rien

ne pouvait l'y éclipser, ni lui commander; mais aussi, rien de doux,

de gracieux n'embellissait ces sîtes agrestes seulement faits pour des

êtres audacieux et indépendans comme ceux qui s'y trouvaient alors.

Victoria regarda le maure; à chaque trait de feu qui partait du

firmament, il avait un air de satisfaction qu'elle ne lui avait

point encore vu; et il lui parut beau au-delà de l'expression. Pour

la première fois un sentiment de tendresse se confondit avec son

admiration. Quelle bisarrerie étrange! Cette Victoria si vaine, si

fière au milieu de ses terreurs, au milieu du danger où elle se savait,

trouve doux et précieux d'inspirer un intérêt si soutenu à un homme que

rien au monde ne pouvait l'empêcher de reconnaître comme au-dessus de

tous, pour son rare mérite et son savoir inapréciable.

Le maure, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans son âme, s'en

approcha avec la plus grande douceur, et l'aida à se lever. Tremblante,

agitée par mille sentimens confus; et étonnée de tout ce qu'elle

voyait, elle se laissa presser dans les bras de Zofloya.

«Mais, dites-moi, mon ami, où sommes-nous donc, et qui peut m'avoir

transportée ici?»

«Vous ne savez pas, belle dame, que nous sommes dans les Alpes,

frontières d'Italie? il doit peu vous embarrasser de savoir comment

vous y êtes venue; sachez seulement que nous voilà en parfaite sûreté.»

«Mais, je ne me souviens pas d'avoir voyagé. Je sais bien que, m'étant

venu chercher le soir dans mon appartement, vous m'avez conduit à

travers les bois, et fait reposer dans une grotte, mais ... que

serais-je devenue depuis?... c'était le soir, et il fait nuit encore.»

«Votre observation est juste; nous sommes partis de nuit, et il est

encore nuit, ce qui doit vous convaincre que nous avons fait tout ce

chemin en vingt-quatre heures.»

«Comment cela est-il possible? aurais-je donc perdu l'esprit pendant

tout ce tems, ou bien un sommeil forcé m'aurait-il ravi la connaissance

ainsi que le mouvement? ô! Zofloya, quel pouvoir avez-vous donc?

combien il est incompréhensible, et me fait sentir que je suis

entièrement sous vos loix.»

Victoria soupira profondément en prononçant ces mots, et laissant

tomber sa tête, elle parut plongée dans les réflexions les plus sombres.

Zofloya lui serra tendrement la main. «Pourquoi ces réflexions et ces

remarques, belle Victoria? ne vous croyez-vous pas avec un ami qui

vous est entièrement attaché? il devait vous arracher à la honte et

aux horreurs qui vous attendaient. Les moyens ordinaires n'auraient

pas suffi pour vous tirer de ce mauvais pas. La chose pressait, et

demandait la plus grande célérité ... pourquoi donc regretteriez-vous

qu'un pouvoir supérieur eût été employé pour vous délivrer.»

Un grand coup de tonnerre coupa cette phrase, et les échos des rochers

répétèrent ce bruit terrible. La foudre étincelait en flammes longues

et tremblantes. Victoria, tout esprit fort qu'elle était, ne put

s'empêcher de frémir, car jamais elle n'avait été témoin des phénomènes

de la nature, dans un orage au milieu des Alpes. Elle se serra plus

près du maure, qui, passant ses bras autour de son corps, la pressa

contre son cœur.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 19 / 23 段