Victoria, profitant de cette ouverture pour reparler du sujet si cher

à son cœur, lui dit du ton d'un tendre reproche: « Cruel Henriquez!

est-ce ainsi que vous devriez parler à celle qui ne peut vivre

qu'auprès de vous? Epargnez au moins un cœur qui vous aime, qui....»

»Signora! je n'aurais pas dû m'attendre à ce que vous revinssiez sur

un sujet ... et en ce moment encore!»

«Eh bien! je ne puis me taire davantage;»et se jetant de nouveau aux

pieds d'Henriquez, elle poursuivit ainsi: « Oui, je vous aime, je vous

adore, et j'en perds l'esprit. O Henriquez, si vous avez une étincelle

de sensibilité, de compassion, ne me repoussez pas, mais ayez pitié

d'une malheureuse qui ne peut vaincre sa folle passion!»

Le pauvre persécuté ne savait que répondre cette fois à de tels aveux.

La reconnaissance qu'il devait aux soins que Victoria lui avait

prodigués pendant sa maladie, lui défendait de la traiter avec la même

sévérité dont il avait fait usage à sa première déclaration. Cependant

la voir à ses pieds excita de nouveau son humeur, et il n'y eut pas de

considération qui put l'obliger à la traiter avec ménagement. Il garda

pendant quelques instans un silence pénible, puis s'efforça de la lever

de terre; mais sa faiblesse l'en empêchant, il dit:

«De grâce, madame, quittez cette posture. Jusque là il me sera

impossible de vous parler.»

Victoria se leva excessivement troublée.

Il y a une chose très-vraie, signora, c'est que l'affliction profonde

que m'a infligé le destin, ne sera jamais oubliée. J'ai perdu le seul

bien qui m'attachait à la vie: je suis encore à chercher comment a

pu m'arriver ce malheur affreux; mais mon cœur déchiré ne guérira

pas de ce coup; et quoique je paraisse revenir en santé, je prévois

que mes jours ne seront plus longs désormais. Que ceci suffise pour

répondre aux avances que vous vous êtes permis de me faire. Mais afin

qu'il ne vous reste aucun doute sur mes sentimens, j'ajouterai que

les circonstances fussent-elles différentes de ce qu'elles sont, et

n'eussai-je point aimé une créature aussi pure, aussi vertueuse que ma

Lilla, je n'aurais pu, dans aucun tems, vous payer de retour. Notre

façon de penser et de sentir est absolument opposée à tous égards....

Que ce soit un tort de mon coté, je l'ignore ... mais je sens que je me

plongerais plutôt un poignard dans le cœur, que d'entretenir pour vous

le moindre sentiment de tendresse.»

«Fort bien! s'écria Victoria, d'une voix étouffée. Fort bien, homme

ingrat ... vous ne déguisez pas les choses.... Adieu, je ne vous

importunerai pas plus long-tems de ma présence. Cependant, avant que

de vous quitter, je vous rappelle que votre Lilla, que vous regrettez

tant, est perdue pour vous!

Mais sa mémoire vit encore, prononça Henriquez aux abois. Mon cœur

saignant en est rempli, femme cruelle, ajouta-t-il avec agonie.»

L'effort qu'il venait de faire était trop grand pour son état, et ne

pouvant plus se soutenir, il tomba sur le plancher.

Victoria, qui s'en allait, se retourna vîte à cette chûte, et le

prenant dans ses bras, elle soutint sa tête sur sa poitrine.

«Homme obstiné, dit-elle avec dépit, tu seras à moi, l'enfer dût-il

être mon partage!«

«Laissez-moi, laissez-moi; plutôt mourir à l'instant mêmee, dit

Henriquez, qui avait entendu ces paroles; et se sentant pressé par

Victoria, il fit un effort pour se dégager, comme s'il eût craint la

piqûre d'un serpent, et se jeta d'un autre côté. Victoria ayant peur

qu'il ne retombât dans le délire, ne dit plus rien, mais l'aidant

malgré lui à se lever, elle le conduisit vers son lit, et le laissa

libre.

Fortement irritée de ce qui venait d'avoir lieu, la dame tourna ses

pas vers la forêt. Il était tard, et l'obscurité des nuages devenait

celle de la nuit, mais cela ne l'empêcha pas de poursuivre son chemin.

Le tonnerre roulait sur sa tête, et les éclairs coupaient sa route;

mais son urne, pleinement en guerre avec elle-même, ne remarquait pas

ce qui se passait dans les élémens; et d'ailleurs les choses qui ne

tenaient point à elle particulièrement, avaient rarement le pouvoir de

l'affecter.

«Eh que vais-je donc devenir, dit-elle très-haut, en pensant bien

que personne n'était à portée de l'entendre. Comment satisfaire ma

funeste passion? tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'aura-t-il été que

peines perdues; et l'objet de mes souhaits, ce but si ardemment désiré

m'échapperait-il?... non, non, cela ne sera pas. Pour l'obtenir, je

sacrifierais jusqu'à mon salut éternel ... car, je ne puis exister avec

sa privation. Ce monde m'est devenu un purgatoire affreux ... ah,

Zofloya, pourquoi ne viens-tu pas me seconder de tes avis? surement tu

ne peux m'oublier en ce moment, où j'ai le plus besoin de toi ... mais,

peut-être n'as-tu plus de moyens à m'offrir....»

Comme elle prononçait ces mots, une douce vibration frappa ses

oreilles. Elle écoutait, et ne concevait pas ce qui pouvait rendre des

sons si harmonieux. Elle crut reconnaître quelque chose de Zofloya;

mais les sons cessèrent, et Zofloya ne parut pas. L'humeur lui fit

quitter la place. Elle allait sortir de la forêt avec promptitude,

lorsqu'il s'offrit soudain devant elle. «C'est vous; Maure, ah! tant

mieux, car je m'impatientais de ne pas vous voir. Mais, pourquoi ne

vous ai-je pas rencontré d'abord?»

«Je vous suis depuis quelques minutes, Signora.»

«Eh, que ne parliez-vous?»

«Je vous ai déjà observé que je mettais mes délices à me voir appelé.»

«Mais, pourquoi cette fantaisie?»

«Vous écoutiez quelques sons qui se perdaient dans les airs, et je

n'ai pas voulu vous interrompre. A présent, dites-moi, Victoria,

comment vont vos amours.»

«Au plus mal; et je crains bien, malheureuse que je suis, de n'en voir

jamais la réussite. Henriquez me hait de plus en plus. Ce soir, il

vient de me repousser et de me fuir.»

«Et son excuse pour tenir rigueur à la plus aimable de son sexe?»

«Le souvenir imbécile qu'il conserve de sa Lilla. Encore a-t-il

ajouté de plus, que quand cette petite créature n'eût jamais existé, ce

n'est pas moi qui lui aurais inspiré de l'amour dans aucun tems.»

«Le sot! je vois que pour vous en faire aimer, il faudrait

_ressembler_ sa Lilla.»

«Oh! certainement; il faudrait changer ma grande et forte taille

contre sa mince structure, mes traits matériels pour sa figure

enfantine. Eh bien, je le ferais encore, s'il ne s'agissait que de cela

pour obtenir un regard de l'impitoyable Henriquez.»

«Belle Victoria, dit le maure d'un ton caressant, ne parlez pas ainsi

contre vos avantages, qui valent tout au moins les siens. Vous avez,

sous beaucoup de rapports, une grande supériorité sur la petite Lilla,

et vous touchez à la perfection plus qu'aucune autre femme. Il faut que

le seigneur Henriquez n'ait pas de goût pour vous voir autrement ...

mais il serait facile ... on pourrait prendre un parti....»Le maure

n'acheva pas, et Victoria cherchant à pénétrer sa pensée, lui dit: «

parlez, parlez Zofloya, si vous avez quelque chose à me dire pour me

tirer d'embarras; ne me cachez rien.»

En ce moment, un vif éclat de lumière divisant les cieux, Zofloya dit:

«cherchons un abri, signora, car voici un orage qui se prépare.»

«Oh! je me moque bien de l'orage! dites-moi plutôt si vous avez un

moyen d'adoucir mon désespoir. »

--Vous ne craignez pas la foudre, signora? ni moi non plus.

Croyez-vous donc fortement qu'Henriquez ne veuille jamais vous payer de

retour?

--Je viens de vous le dire, reprit Victoria avec tristesse.

--Et, malgré cela, vous persistez à l'aimer.... Vous le croyez toujours

nécessaire à votre bonheur?

S'il fallait y renoncer, je me percerais à l'instant de ce poignard.

(Elle toucha le stilet qui tenait à sa ceinture.)

Zofloya garda quelques minutes le silence et reprit de la sorte:

--Si vous pouviez seulement obtenir son amour et des marques non

équivoques de sa tendresse, sous la forme trompeuse de Lilla,

consentiriez-vous à faire ce qu'il faudrait pour cela?

--Je ne vous entends point; mais je me hâte de vous assurer que

rien ne m'arrêtera, s'il s'agit de l'obtenir. Voyons, que faut-il

entreprendre encore?

--Il se fait tard, signora; l'orage devient plus violent; me

permettez-vous de remettre à demain ce qu'il me reste à vous dire?

--Non, à moins que vous vouliez me voir expirer à vos pieds.

Pourriez-vous me laisser ainsi dans l'incertitude?... Au milieu d'un

faible espérance que vous venez de me donner! que nous fait l'heure? Ne

suis-je pas maîtresse de tous mes instans, et y aurait-il un être qui

osât s'occuper de ma conduite? que m'importent l'orage et le tonnerre?

Au même instant, des éclairs partant de tous côtés, semblaient embraser

la forêt en découvrant le sommet des montagnes.--L'anéantissement de

la nature ne saurait m'épouvanter en ce moment où je ne crains que la

perte entière de mes espérances.

--Eh bien donc, femme intrépide, je ne vous ferai plus d'observation

à cet égard. J'aime et j'adore la force de votre esprit, et cette

audace vigoureuse qui brave jusqu'aux élémens. Je vous apprendrai, pour

récompense, que je suis possesseur d'un secret ... d'une poudre dont la

propriété est ... non de déranger entièrement la raison, mais d'amener

un délire passager, qui rend la personne qui l'administre toute autre

qu'elle est en effet.... Le fou qui le devient de cette manière, peut

avoir son bon sens sur le reste. Cette drogue a le pouvoir singulier

de confondre tellement les idées et de tromper, que l'on croît réel

ce qu'on désire qui le soit. Ainsi, ceux qui sont fous par amour,

s'imaginent voir dans toute autre femme celle qui cause leur délire, et

la recherchent comme si elle l'était véritablement.

Vous commencez, signora, à me comprendre, je pense ... c'est là le seul

moyen d'en finir avec votre passion ... laissez-moi continuer. Cette

poudre, que je vais vous remettre, étant donnée, ce soir par exemple,

à Henriquez, dans la potion calmante qu'on lui fait prendre pour la

nuit, elle commencera ses effets pendant son sommeil. Il s'éveillera le

lendemain, bien persuadé que celle dont il vient de rêver, vit encore,

et qu'elle est près de lui. Personne ne s'étonnera de ce nouveau

délire, qui sera regardé simplement comme un renouvellement de celui

qu'il avait dans sa maladie. Vos gens viendront vous l'annoncer comme

une nouvelle attaque, et vous vous rendrez sur-le-champ à sa chambre. A

peine y serez vous entrée, que vous prenant pour Lilla, il vous sautera

au cou, et vous serrera dans ses bras avec l'ardeur la plus vive, en

vous nommant sa bien-aimée ... celle qu'il croyait perdue.

Victoria ne pouvant contenir sa joie, tomba à genoux en s'écriant:

«O bonheur! ô délices! instant que j'ai si vivement souhaité!

quoi! Henriquez m'aimerait ... je serais pressée dans les bras

d'Henriquez!... ô mon ami! je succombe à l'idée d'un pareil bonheur;

oh! j'en mourrai de plaisir.»

--Réservez ces transports pour ce moment qui arrivera, je vous le

jure, belle dame, et écoutez-moi plus tranquillement. Henriquez

pleinement persuadé que vous êtes son amie, sa Lilla, vous donnera les

noms les plus tendres: sa mémoire sera tellement dérangée, qu'il ne

se souviendra plus du passé, si son mariage a eu lieu, on non. Occupé

seulement de vous avoir retrouvée, il vous parlera de son afflixion,

et se réjouira de vous tenir dans ses bras. Cette élévation de ses

esprits s'augmentera de plus en plus; et il faudra bien vous garder,

ainsi que qui que ce soit, de le contrarier en rien. Il ne s'agit pas

ici de le lier de nouveau ... au contraire, il faudra se prêter, avec

complaisance, à tous ses caprices: faites-lui boire du vin, servez-lui

un repas élégant et délicat; charmez-le avec de la musique, et jouez,

autant que possible, le rôle de Lilla, comme sa femme. Enfin, ayez

l'œil à tout; soyez prudente, et je vous réponds du succès.

Zofloya reprit, pour une dernière fois, la boîte fatale cause de tant

de maux. Elle contenait le philtre dont il vantait la propriété, et

la remettant à Victoria, il sourit en lui disant de bien profiter des

avantages qu'elle en tirerait; et sans autre réflexion, il s'en alla.

Comme il s'enfonçait dans le plus épais de la forêt, un éclair très-vif

le montra en entier à Victoria.... Elle le vit traversant les arbres,

puis escaladant le rocher, puis tout en feu comme il en touchait le

sommet.

Trop ivre de joie, en songeant qu'elle allait enfin jouir de ce

qu'elle avait tant souhaité, Victoria remarqua peu la retraite du

maure. Elle pensait seulement au bonheur exquis qu'il lui avait promis.

Le tonnerre roulait envain avec fracas sur sa tête, et la foudre

embrasait la forêt, les rochers et les montagnes sans l'intimider.

Elle restait ferme à la même place, n'ayant pour défense qu'un cœur

palpitant de plaisir à l'idée heureuse de ce qui allait lui arriver.

Enfin, réveillée de son extase, elle prit le parti de retourner au

château. Elle ne vit aucune trace de Zofloya en son chemin, et en

conclut que par suite de son caractère bizarre et étrange, il avait

pris une soirée semblable pour errer dans les montagnes. En arrivant,

elle alla droit à l'appartement d'Henriquez, à qui elle fit demander

un moment d'entretien. Il n'osa la refuser, et elle entra d'un air

humble et abattu, en lui faisant de nouvelles excuses de sa faiblesse,

et en le priant de lui pardonner encore cette fois.

Le jeune homme, toujours dupe de ses artifices, la reçut avec une

grande politesse. Elle maintint son air contrit en jouissant au fond

du cœur, et s'occupa à examiner si rien ne lui manquait. Cela fait,

elle demanda si elle pouvait se retirer, et s'il n'avait pas besoin

d'autre chose. Henriquez la remercia brièvement, en lui souhaitant

une bonne nuit. Victoria s'éloigna avec une feinte modestie; puis,

paraissant soudain avoir oublié quelque chose, elle revint sur ses

pas pour lui donner la potion calmante qu'il prenait tous les soirs.

Elle la prépara loin du lit; et après y avoir mis ce que Zofloya lui

avait donné, elle la lui présenta: sa main était peu sûre, en songeant

à ce que cette boisson allait produire: cependant le pauvre Henriquez

ne s'aperçut de rien, et but autant par complaisance, que pour se

débarrasser bien vîte de la vue d'une personne qui lui était odieuse.

Cela fait, Victoria prit le verre, et lui disant adieu, elle rentra

dans son appartement.

A peine Henriquez avait-il mis la tête sur l'oreiller, qu'il dormit

d'un profond sommeil. Son esprit se troubla petit à petit, et sa Lilla

fut l'objet de son rêve; il la vit avec toute sa famille et assise à

côté de lui; puis ensuite dans la forêt à se promener et à écouter ses

douces paroles. Toute la nuit ces images flottèrent dans sa pensée, et

le matin, en s'éveillant, il était tellement en délire, qu'il voulait

sortir du lit, quoique l'heure dut l'en empêcher.

Sa folie augmenta rapidement. Il crut sortir d'un rêve pénible et

qu'il ne venait que de recouvrer ses sens. Incapable de supporter

plus long-tems les illusions de sa pensée et l'ardeur brûlante de son

sang, il se leva à la hâte et prit le chemin du bois où il s'était

promené si souvent avec son amie. Il l'appela par son nom et jusqu'à ce

que la respiration et les forces lui manquassent. Trouvant enfin ses

recherches vaines, il retourna au château. Victoria qui le guettait,

avec une anxiété craintive, entendit tous ses mouvemens. Afin de la

mieux tromper, elle portait un voile qui avait appartenu à Lilla, et

ceux de ses vêtemens qui pouvaient lui aller. Il lui était facile

de voir combien le philtre agissait, mais elle voulut en augmenter

l'effet s'il était possible; elle avait quitté son appartement et se

tenait dans celui du pauvre patient: bientôt elle l'entendit passer et

repasser devant la porte; c'était le moment critique pour Victoria:

elle l'ouvrit, et ... à peine eût-elle vu Henriquez, qu'il se jeta

au-devant d'elle, et la prenant dans ses bras, il s'écria:

«C'est donc toi, ma bien-aimée...? ô ma Lilla! enfin je t'ai

retrouvée: chère amie, combien mon cœur a saigné de ta perte...! parle,

parle, ma douce Lilla, dis que tu aimes encore ton ami ... ton époux!

mais où t'étais-tu donc cachée?»

Qui pourrait décrire le ravissement de Victoria, à cette preuve de

l'extravagance d'Henriquez. Il n'y avait plus là à douter de rien, et

elle chercha à entretenir cette illusion étrange. Le regardant avec

tendresse, elle lui dit:

«Mon cher Henriquez, calmez-vous; je ne vous ai jamais quitté, je vous

jure, depuis notre mariage; mais vous oubliez que, le soir, vous fûtes

attaqué d'une maladie subite et mis au lit. Vous avez été dans un état

d'insensibilité pendant trois semaines. Vous ne me reconnaissiez même

pas dans vos transports, et cependant je ne me suis point absentée de

votre chambre, ni jour, ni nuit; mais ne parlons plus de cet état

fâcheux. Vous me reconnaissez, cela suffit. Ah! cher ami, j'osai peu

espérer, quand je te quittai hier soir, la mort dans l'âme, que cette

nuit produirait le bonheur de la guérison!

»Étais-tu avec moi, ma bien-aimée ... oh, oui, je le crois, car je me

souviens....» Il passa la main sur son front ...»oui, je me rappelle

... que tu dormais à côté de moi. Je pense même ... ah! mon dieu, que

j'étais fou de croire que ... que tu n'étais pas ma Lilla ... mais ...

je devrais être puni pour avoir méconnu tes traits charmans.»

»Laissons cela, mon Henriquez ... mon aimable époux, et jouissons de

ton retour à la santé, et du bonheur que j'en reçois. Malgré que nous

ayons été comme perdus l'un pour l'autre, il faut oublier notre peine,

et célébrer notre réunion du mieux possible.»

A ces mots, le pauvre Henriquez, se mit à sauter ... à crier comme

un insensé. »C'est vrai, il nous faut faire la noce ... oui, c'est

aujourd'hui que nous nous marierons, ma Lilla. Allons, embrasse-moi,

donnons une fête, un repas; je veux me réjouir, danser, chanter, et que

les échos des montagnes répètent notre joie.»

»Oui, oui, mon ami, je vais tout ordonner pour te plaire, dit

Victoria, tremblante de plaisir. Cette solitude va être embellie de ce

qui te sera agréable; et nous serons l'univers l'un pour l'autre.»

»Oui, c'est bien parler comme ma Lilla, cela: Oui, c'est elle, je

n'en plus douter ... Si nous étions à Venise, ma bonne amies nous

donnerions des fêtes ... mais non, il ne faut pas qu'on nous voie ...

cette horrible femme ... paix, paix, ma Lilla; viens promener nous

deux, ma bonne amie.»

Il passa ses bras autour de Victoria, et dans un transport frénétique,

l'entraîna plutôt qu'il ne la conduisit vers la forêt.

Voilà donc Victoria bien heureuse! pouvant tout à loisir, lancer ses

regards amoureux sur le jeune homme, sans qu'il le trouvat mauvais,

elle jouissait encore du plaisir de se sentir pressée contre son

cœur. Que d'actions de grâces ne promettait-elle à Zofloya, et quelle

récompense elle lui destinait! donnant ses ordres à tous les gens du

château, pour qu'ils se prétassent à la fantaisie du pauvre insensé,

comme elle le nommait vis-à-vis deux, elle eut soin ensuite d'en

écarter tous ceux dont l'œil malin pouvait observer de trop près ses

démarches. Un repas superbe fut préparé, et les vins les plus exquis

ornèrent la table. En s'y plaçant, Victoria pressa la main d'Henriquez

avec ardeur, tandis que son sang circulait rapidement: le délire du

jeune homme en augmenta encore.

Le savant Zofloya, présidant à tout dans la salle du festin, venait

de s'asseoir à part, avec sa harpe devant lui, dont il joua plusieurs

morceaux au premier signe de Victoria. Les gens s'avançaient de tems

à autre, comme pour lui parler; mais il les écartait tous par un air

fier et taciturne, d'autant qu'il avait une autorité supérieure dans

le château; sa mélodie, toujours ravissante, toujours enchanteresse,

conduisait l'âme dans une sphère de voluptés; il ajoutait à l'ivresse

d'Henriquez, comme à l'ardeur brûlante de Victoria. Le premier surtout,

fut tellement attendri, qu'il en répandît des larmes ... et entièrement

plongé dans le ravissement, il quitta son siège, et prit Victoria dans

ses bras, pour pleurer de plaisir sur ce sein perfide.

Alors la frénésie le porta à danser. Victoria avec les grâces d'une

Therpsicore, saisit légèrement la cadence de Zofloya: Henriquez la

dévorait des yeux; puis il dansa à son tour comme un fou, tandis que

le maure ne pouvait plus suivre la mesure de ses pas.

Cette espèce de fête dura bien avant dans la soirée: mais Henriquez

buvant à ne plus se soutenir, tomba sur son siège, et quoique son

délire fut toujours le même, il dit: »Je suis fatigué, ma Lilla, je

n'en puis plus ... la tête me tourne ... je voudrais me reposer. Allons

nous-en donc, mon amie, retrouver dans d'aimables songes, tous les

plaisirs de cette journée.«

_Fin du troisième Volume._

ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE, TRADUITE DE L'ANGLAIS

Par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connue comme Rosa Matilde)

TRADUITE DE L'ANGLAIS,

Par MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE et de

L'INCONNU, ou LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.

TOME QUATRIÈME.

DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.

PARIS,

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51.

1812.

CHAPITRE PREMIER.

Jamais le soleil ne s'était levé sur un jour plus horrible que celui

qui succéda à l'aventure de la veille. Henriquez s'éveilla ... et

toute trace de délire étant passée, il regarda à ses côtés ... ô

monstruosité! ce n'était point la belle Lilla, sa charmante fiancée,

l'épouse de son cœur, mais Victoria, qui ne lui paraissant plus quelle

même, empoisonnait ses regards: elle dormait encore, et soupçonnait

peu l'horreur qu'elle inspirait; ses cheveux noirs, sortant de sa

coëffure de nuit, s'étalaient sur un visage brun et fortement animé ...

hélas! tout prouvait à Henriquez sa fatale erreur. Une fureur nouvelle

le saisit ... ses yeux sortaient de leur orbite, et il les roulait en

véritable maniaque; un cri aigu partit de ses lèvres. Il prononça avec

un accent déchirant le nom de Lilla! s'élançant du lit en désespéré,

il courut à son épée, qui était suspendue dans un coin de la chambre,

et en arrachant le fourreau, il tourna la pointe vers son cœur, et se

précipita dessus: comme il était nud, rien ne pouvait arrêter le coup,

aussi tomba-t-il à terre, et un ruisseau de sang coula de sa blessure.

Victoria s'était éveillée au cri qu'il avait fait, mais elle n'avait

pu prévenir l'action; elle le soutint seulement comme il tombait, et

partageant sa chûte, elle put presser sa tête contre sa poitrine.

A ce toucher, de fortes convulsions s'emparèrent d'Henriquez; il

chercha à retirer sa tête d'entre les mains de son ennemie, et ne

pouvant y réussir, ses mouvemens convulsifs devinrent plus forts; il

ferma les yeux un instant, puis les rouvrant ensuite, il parut vouloir

exprimer ce qu'il ressentait: regardant Victoria, d'un air de joie

mortelle, il prononça ces mots: »Furie persécutrice ... c'est ainsi que

... que je t'échappe ... à jamais!» pas un mot de plus ne sortit des

lèvres de l'infortuné, ni un soupir de sa poitrine; et, triomphant dans

son agonie, il expira!

Voilà donc encore une fois, les visions de bonheur de Victoria

évanouies! une rage des plus fortes brûla son âme à cette conviction,

et la mit dans l'imposibilité de savoir à quoi elle allait se porter.

Elle se tordit les bras, et se serra tellement les mains l'une dans

l'autre, que les ongles y étaient empreints: elle s'arracha ensuite les

cheveux, et tomba accablée sur le corps d'Henriquez. Enfin sa violence

cessa, et un calme de mauvais augure en fut la suite; elle se releva,

et s'habilla à la hâte, puis s'emparant de son poignard, elle parut

méditer quelqu'action horrible. Elle quitta brusquement la chambre de

désespoir et de mort, en ferma soigneusement la porte, et vola encore

une fois à la forêt.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 18 / 23 段