»C'est qu'il ne faut pas répéter trop souvent des actions semblables

signora.»

»Maudit soit le scrupule. Eh bien elle mourra, c'est moi qui vous le

dis; et cela sans votre aide.»

Le maure lui lança un regard terrible. »Soit, madame,» et lui

tournant le dos, il se retrait majestueusement vers la porte.

»Oh! restez, être indéfinissable et faites-moi grâce encore cette

fois.»

»Que voulez-vous donc? vous vous désespérez, quand je vous conseille

l'espoir, et ne me croyez jamais.»

»Eh bien, expliquez-vous, et dites-moi.»

»Eh bien, eh bien, la petite Lilla ne mourra point, mais elle sera à

votre disposition, et vous pourrez lui infliger telle punition qu'il

vous plaira.»

»Une punition! dites des tourmens ... les tourmens les plus

horribles, pour tout ce qu'elle m'a fait souffrir, prononça Victoria,

l'œil en furie, et le geste menaçant. Mais quand, et comment me la

livrerez-vous, Zofloya?»

»Demain, à la pointe du jour, trouvez-vous dans la forêt: vous suivrez

le sentier obscur que vous trouverez à votre gauche, et monterez le

rocher qui est au-dessus du bois; quand vous serez tout en haut, vous

verrez un vallon sous vos pieds; alors asseyez-vous en cet endroit et

m'attendez.»

«Je m'y trouverai, bien sûr ... mais Lilla?»

«Elle sera avec moi; ne vous embarrassez pas davantage, Victoria.»

Un plaisir abominable se fit sentir dans l'âme de cette méchante furie:

elle comprit à merveille quelles étaient les intentions du maure.

«Zofloya, dit-elle avec vivacité, excellent Zofloya, comment

reconnaître tant d'obligeance?» Alors, ôtant de son doigt un brillant

d'une immense valeur, elle ajouta: acceptez ceci, et portez-le pour

l'amour de moi, mais caché dans votre sein.

Zofloya refusa le présent avec orgueil.--Gardez votre diamant, signora.

Les richesses du monde n'ont rien qui me tente. J'élève mes prétentions

plus haut.

«Et quelles sont donc vos prétentions, Zofloya?»

«Elles reposent sur _vous-même_, Victoria!... J'aspire à votre

confiance pleine et entière ... à votre affection, madame.»

Victoria traita de pure galanterie les propos du maure et en rit.

Zofloya rit également, mais d'un air différent, et fesant un salut en

marchant vers la porte, il dit: adieu pour l'instant, très-belle dame;

demain, soyez ponctuelle au rendez-vous.»

«Le sommeil n'approchera pas de mes paupières, je vous assure; et à la

dernière scintillation des étoiles, je sortirai du château.»

Sitôt que Zofloya fut parti, Victoria éteignit sa lampe, dans la

crainte qu'elle ne l'empêchât d'observer la petite pointe du jour:

ensuite, ouvrant sa fenêtre, elle s'assit auprès, et regarda d'un front

hardi, la majesté des cieux. Elle souffrit patiemment la longueur

d'une nuit sans repos. Semblable à l'assassin qui, devenu impassible

aux maux physiques, par la férocité de son âme, attend les heures

solitaires pour dresser ses embuches au malheureux qu'il a désigné.

Pour Victoria, elle guettait l'instant de tomber sur la sienne! elle

pensait tout à la fois à sacrifier un enfant, et au bonheur dont elle

s'était promis de jouir avec son futur époux. Forcée de convenir à la

fin, que les charmes innocens de cet être céleste étaient la barrière

qui s'y opposait encore, elle résolut, dans tout l'orgueil de son âme

vindicative, de s'en venger, en lui fesant subir tout ce que la malice

la plus noire peut inventer.

Pendant que ceci se passait, Henriquez laissé à ses réflexions,

repassa en lui-même la conduite de Victoria. Il commença à croire

qu'il l'avait traitée avec trop de douceur et de patience. Une

augmentation de dégoût s'élèva contre elle dans son âme, et il mettait

en parallèle ses aveux honteux et déshonorans avec la modestie de

l'orpheline; l'admiration parfaite qu'il avait pour l'une, lui fesait

regarder l'autre avec antipathie: il sentait la nécessité d'éloigner

sa douce amie d'une femme aussi corrompue, et une sensation délicieuse

remplissait son cœur, en songeant qu'il touchait au terme où les

scrupules de son amante céderaient à ses désirs, et qu'il pourrait

enfin la nommer son épouse chérie. L'année expirait sous très-peu de

semaines: il pensa à en saisir la fin pour la célébration de son

mariage, après quoi, disant adieu à son pays, aux lieux où il avait vu

périr le meilleur comme le plus aimé des frères, il devait aller dans

une contrée ou ses malheurs ne vinssent point se retracer à sa mémoire?

se fesant ensuite une idée de son avenir, du bonheur d'être l'époux

d'une charmante femme, et le père d'aimables enfans, une larme coulait

sur sa paupière, en pensant que Bérenza n'existait plus pour admirer ce

tableau de la félicité domestique.

Pauvre Henriquez! cette félicité, l'espoir de tes jours, le sujet

de tes songes ne se réalisera donc jamais! jamais tes droits à

une existence de délices ne te l'assureront; et au contraire une

perspective affreuse, épouvantable, va s'ouvrir devant toi!

Victoria était restée près de sa fenêtre, plongée dans la méditation la

plus sombre, jusqu'à ce que l'horison commençât à montrer de faibles

rayons de lumière entre les nuages etles brouillards que les eaux

éloignées dissipaient lentement. Les étoiles s'affaiblissaient, et un

vent frais s'élevait de l'est, quand ne songeant qu'au mal, elle quitta

son appartement avec précaution, et le cœur lui battant fortement, elle

traversa les cours du château sans être aperçue. Elle fut droit à la

forêt par une petite porte qui donnait de ce côté, et dont elle tira

les verroux. Le chemin que Zofloya lui avait décrit ne lui fut pas

difficile à trouver; quoiqu'il fit encore très-peu de jour, et elle le

reconnut à un massif d'arbres qui en formait l'entrée. Alors l'allée

sombre et montante s'offrit à elle; c'était le chemin du rocher.

Cette masse énorme obscurcissait, par son étendue, tout ce qui était

au-dessous. Jamais auparavant Victoria, malgré son intrépidité, n'eut

tenté d'aller si loin à une pareille heure, mais entièrement confiante

dans la bonne foi de Zofloya, et stimulée par son plan de vengeance,

elle monta hardiment le rocher.

Le jour s'avançait par degrés, cependant le brouillard empêchait encore

d'y voir distinctement. Victoria fit quelques pas, et bientôt elle fut

arrêtée par le bruit gémissant d'une cataracte qui tombait à travers

les fentes du roc dans un goufre qui était au-dessous. Néanmoins

elle s'avança jusqu'à ce qu'elle eut atteint le sommet, tandis que

les eaux semblaient redoubler de fureur et de bruit à son approche.

Arrivée là, elle s'y arrêta pour attendre qu'on y vit plus clair, et

qu'elle put mieux observer ce qui l'entourait. Des masses de brouillard

s'élevèrent les unes sur les autres, et leur pointe obscure s'étendant

sur l'horison lointain, ne laissait rien voir au-delà.

Les étoiles avaient toutes disparu. On eut dit qu'elles avaient honte

de briller devant une femme si criminelle: à leur place s'élevait des

nuages qui couvraient la face du ciel. Le vent souillait avec violence

à travers les arbres de la forêt, et un murmure sourd partant des

cavités du rocher, se répétait d'échos en échos. Si ce spectacle était

fait pour inspirer une sorte de crainte religieuse à l'âme qui se

serait trouvée en contemplation pieuse de la nature, il devait, par un

effet contraire, agiter et frapper d'un sombre désespoir celle qui ne

cherchant que le crime, s'enfonçait dans toutes ses horreurs.

Tel était l'état de Victoria!... S'impatientant de la lenteur que

le jour mettait à paraître, elle se leva et promena ses regards de

tous côtés. A sa droite, les ombres enveloppaient la forêt, qui ne

lui paraissait qu'un immeuse vallon, ainsi que Zofloya lui avait

dit qu'elle le verrait sous ses pieds; tandis qu'à sa gauche, un

cercle d'un bleu sombre faisait découvrir l'océan doré à une distance

lointaine, et qui, dans son élévation oblique, semblait se joindre au

firmament.

Le rocher sur lequel Victoria était, comme le plus élevé, recevait

aussi en premier la lumière; et c'est ce qu'à sa plus grande joie

elle reconnut bientôt. Tout commença à se développer autour d'elle,

et ses yeux avides cherchaient à distinguer, à travers tout, des

choses qui l'intéressaient. Chaque instant qui fuyait était pour son

âme sanguinaire un vol fait à sa vengeance. Enfin son cœur bondit de

plaisir en voyant ce qu'elle désirait si ardemment. Le maure marchant

rapidement par le sentier qu'elle venait de traverser, lui parut

toujours d'une taille extraordinaire quoiqu'à une pareille distance.

Il portait une créature sans vie dans ses bras, et dont la tête était

posée sur son épaule. C'était cette Lilla, si fraîche, si jolie, et

qu'une pâleur excessive rendait maintenant l'égale de la mort! Il

approcha; et, comme s'il n'eut porté aucun fardeau, monta le rocher

avec la promptitude de l'éclair.... Victoria regarda avec une joie

féroce l'orpheline infortunée, dont les membres flexibles étaient

privés de mouvement. Ses bras, blancs comme neige et nuds jusqu'à

l'épaule, (car elle n'était couverte que par un simple vêtement

de nuit) pendaient sur le dos du maure. Ses pieds et ses jambes

ressemblaient à l'albâtre sculpté, et étaient également nuds. Sa tête

tombait insensible, et ses longs cheveux blonds, libres du rézeau qui

les avait tenus enveloppés, couvraient en partie son col et ses joues,

puis s'élevaient ensuite au gré du vent.

«La précipiterons-nous à l'instant même, demanda Victoria, qui

regardait d'un œil jaloux les grâces parfaites de sa victime.

«Non, il n'en sera pas ainsi, mais suivez-moi, madame, dit Zofloya.

Alors il descendit brusquement un côté fort rude du rocher. Elle

le suivit quoiqu'ayant peine à aller aussi vîte que lui. Tantôt il

côtoyait les bords d'un précipice, et tantôt descendait une roche.

Enfin il s'arrêta quelques instans dans un vallon étroit, ou plutôt

dans la division de deux montages d'une hauteur prodigieuse. Cet

endroit se terminaient par un terrein irrégulier et rempli de pierres

inégales qui semblait descendre dans un gouffre. Zofloya regarda

Victoria, il s'aperçut qu'elle était rendue de fatigue. « Allons, du

courage, dit-il, nous n'avons plus un grand chemin à faire.»

Elle feignit d'être contente, et le suivit de nouveau quand il se

remit en marche, tant la force de ses passions lui donnait de fermeté

désespérée.

Soudain Zofloya s'arrêta; il posa son fardeau inanimé sur une pierre

garnie de mousse. Ensuite, d'un air aisé, il en dérangea une d'un

volume énorme, qu'on eut dit faire partie du rocher, mais qui n'en

était qu'un morceau détaché: une ouverture étroite et profonde se

trouva dessous. Le maure reprenant Lilla dans ses bras, entra par cette

ouverture en se courbant beaucoup. Victoria le suivit encore, et se vit

avec lui dans une caverne immense, et qui ne tirait du jour que par

l'endroit où ils étaient entrés.

«Ici, Victoria, votre rivale sera au moins hors d'état de vous porter

ombrage; et si le cœur d'Henriquez n'est pas invincible, je ne vois

rien maintenant qui puisse empêcher votre bonheur.

»Mais, dit-elle avec horreur, tant que Lilla vivra, n'aurais-je pas à

m'inquiéter, et n'est-il pas possible qu'elle se sauve d'ici?»

»Regardez donc, signora, si ne voilà pas de quoi dissiper toutes vos

craintes?» En disant ceci, le maure leva une chaîne massive qui était

fixée dans le mur, et qui, du fond de la caverne, conduisait à l'entrée.

»Je vais passer cet anneau qui le termine autour du corps de la

jeune fille, tandis qu'elle est encore sans connaissance; serez-vous

satisfaite après cela?»

»Je crois que oui, Zofloya.» La malheureuse voulait la mort et non la

captivité de sa victime.

»Eh bien! pour vous faire plaisir, je vais l'attacher, quoique

cela soit inutile, car, quand elle reprendra ses sens, il lui sera

impossible de deviner l'état où on l'aura mise. J'ai été la prendre

dans son lit, où elle dormait d'un profond sommeil, et en rêvant, sans

doute au bonheur de se voir bientôt l'épouse d'Henriquez, je n'ai agi

de la sorte que pour m'acquitter de ce que je vous avais promis. La

jeune personne se sentant ainsi enlevée, a voulu crier et se débattre,

mais un mouchoir que je lui ai appliqué sur la bouche l'a réduite au

silence, et bientôt elle s'est évanouie. Elle est restée depuis dans

cet état. Comment donc, femme incrédule et craintive, pouvez-vous

conserver aucune idée qui vous soit contraire? il n'est pas besoin de

faire autre chose que de la laisser ici: elle n'en sortira pas, je vous

jure.

«C'est à merveille; mais, malgré tout, il n'y a pas de mal de

l'attacher à la chaîne; si ce n'est point une précaution nécessaire,

cela lui servira au moins de châtiment.... Allons, bon Zofloya, faites

encore ce que je désire, continua-t-elle en mettant la main de sa belle

victime dans celle du maure, et sortons bien vîte d'ici avant qu'on

puisse s'apercevoir de notre absence.»

Zofloya rit d'un rire amer et méprisant. Il tenait la main de Lilla et

la chaîne: il dit avec persiflage, en regardant l'une et l'autre,

«pensez-vous, Victoria, que le conseil des dix ait jamais renfermé aucun

de ses condamnés dans un endroit plus secret que cette caverne? Cet

anneau ... cette chaîne pesante feraient croire que....

A cette mention terrible du conseil des dix, Victoria changea de

couleur. «Votre remarque est cruelle et vient bien mal-à-propos,

Zofloya. Pourquoi parler de ces choses dans un moment pareil? je vous

en prie, attachez cette chaîne et allons nous-en.»

Conservant toujours son air sardonique, le maure obéit. La chaîne fut

attachée au corps délicat de la pauvre petite orpheline, et Victoria

se hâtant de gagner l'ouverture de la caverne, dit: «Allons, sortons

vite, Zofloya.»

Ils allaient partir en laissant la malheureuse enfant étendue sur la

terre rocailleuse.... Déjà ils montaient l'ouverture.... Elle ouvrit

les yeux! sa situation, frappa ses sens affaiblis. Elle voulut parler,

et ne le put. Alors tendant ses mains d'une manière suppliante, elle

se traîna sur ses genoux. Le bruit qu'elle fit avec sa chaîne, obligea

Victoria à tourner la tête.... Elle vit la trop malheureuse orpheline

... mais ne vit en elle qu'une rivale; et dans l'odieux de son âme,

elle lui lança un regard de mépris, et continua son chemin. La pauvre

petite qui l'avait reconnue, fit un cri perçant et la nomma....

Victoria n'en fut point émue.... Cet abandon barbare ne toucha point

la tigresse!

«Signora, observa le maure, comme ils traversèrent la montagne, je

reviendrai à la caverne dans le jour, pour apporter la nourriture de

notre prisonnière, et un grand manteau de peau de léopard que j'ai,

et qui lui servira tout à-la-fois de lit et de vêtement Mon intention

aussi....

»Vous paraissez bien tendre pour cette créature, interrompit aigrement

Victoria.»

«Il n'est pas dans nos vues que votre rivale périsse de faim, repliqua

froidement le maure. Elle aura tout ce qui sera nécessaire pour la

soutenir, car dans le lieu où elle est condamnée à finir ses jours, le

chagrin sera une cause suffisante pour y mettre un terme.»

«A la bonne heure. Qu'elle souffre et meure, c'est tout ce que je

demande.»

«Viendrez-vous la voir quelquefois, signora?»

«Oui, il est possible que cette petite ennemie de mon bonheur me fasse

plaisir à voir dans l'état ou nous la laissons. Cependant, si Henriquez

ne devient pas plus aimable, elle n'aura pas a se féliciter de mes

visites.»

«Voilà qui est très-bien combiné, signora. Si le signor Henriquez

vous garde toujours rigueur, la mémoire de Lilla étant cause de son

indifférence, il faudra punir celle-ci. En vérité, signora, j'admire

l'inflexibilité d'esprit que vous possédez.... Cette âme altérée de

vengeance, et qui ne cède point aux considérations.»

Victoria regarda le maure en face, pour voir si ce qu'il disait ne

tenait pas de la plaisanterie, et elle fut contente de reconnaître dans

ses yeux éteincelans la cruauté et l'ardeur du mal dont elle-même était

remplie.

Le jour était fort avancé, mais le soleil ne faisait paraître aucun

de ses rayons ... des nuages s'étendaient par milliers dans l'espace,

et venaient se réunir en foule au-dessus de la forêt. Toute la nature

gardait un silence morne, comme si l'œil du matin se fut arrêté sur le

crime qui s'était commis à son aurore.

Le maure ne parlait pas, et Victoria, perdue dans ses calculs sur la

conduite la plus sûre à tenir pour en venir à ses fins, ne cherchait

pas à entamer la conversation.

Ils arrivèrent de cette manière à l'endroit le plus ouvert de la forêt,

et Zofloya observa qu'il était prudent de se séparer avant que d'être

en vue au château. Victoria sentit l'à-propos de l'observation, et

alla droit à la petite porte qui donnait près d'une voûte, conduisant

au pied de son escalier, tandis que Zofloya tourna ses pas d'un autre

côté.

CHAPITRE IX.

Henriquez s'éveilla, après s'être entretenu toute la nuit dans ses

songes, de l'aimable créature qu'il comptait bien voir aussitôt son

lever. Lilla avait pour habitude de se promener le matin, à l'entrée

du bois, dans un endroit très-ouvert et garni de petits buissons

d'arbustes de toute espèce. Elle venait là prendre le frais, et y

trouvait son ami, ayant un livre à la main, en attendant son arrivée.

Cette fois il l'attendit plus long-tems que de coutume; il marcha avec

patience pendant environ une heure, s'imaginant que l'indisposition

qu'avait sentie la jeune personne la veille, la retenait un peu plus

tard au lit. Cependant la matinée s'avançait, et il devenait improbable

que Lilla fût encore couchée; c'est pourquoi il retourna sur ses pas,

pour en demander des nouvelles. Il fit venir sa femme de chambre pour

savoir si sa maîtresse dormait encore, et alors l'avertir de l'heure

qu'il était. Mais de quelle alarme ne fut-il pas saisi, quand cette

fille vint lui dire que la jeune signora n'était pas dans sa chambre;

que cependant ses vêtemens y étaient, et à la même place où elle les

avait posés la veille!

Henriquez, naturellement impétueux, ne fit aucune remarque, mais

s'élançant de son siége, il vola à l'appartement de son amie, où, ne

la trouvant pas, il en sortit pour courir comme un insensé dans toutes

les parties du château, et ... inutilement! Livré à la plus mortelle,

inquiétude, et trouvant la porte de la chambre de Victoria ouverte,

il y entra brusquement, pour lui demander avec volubilité où était sa

Lilla?

La femme artificieuse s'attendait à cette scène. Elle feignit d'être

réveillée en sursaut par la bruyante entrée d'Henriquez. Celui-ci

s'embarrassant fort peu de l'effet qu'elle produisait, et sachant à

peine ce qu'il faisait, courut vers le lit, et prenant sa belle-soeur

par le bras, il lui demanda, d'une voix troublée, où était sa

bien-aimée. « Madame, ma Lilla est enlevée... Ah! de grâce, dites,

dites-moi si vous savez où on l'a conduite.»

«Lilla enlevée! c'est impossible, signor.... Comment voulez-vous que

cela soit?... Cependant à votre air on en croirait quelque chose ...

mais je ne puis vous rien dire, absolument rien là-dessus.»

«Oh! mon dieu, mon dieu! si je ne retrouve pas mon amie, je suis

perdu.... Où est-elle? où est-elle?

«Signor Henriquez, veuillez vous éloigner un moment, que je puisse

m'habiller, et je vous assure que nous chercherons aussitôt votre

petite amie ... mais calmez-vous, je vous supplie, et croyez que la

belle enfant ne peut être loin.»

Henriquez se frappa le front et sortit tout troublé de l'appartement,

Victoria sonna ses femmes, et sitôt qu'elle fut habillée, elle alla le

retrouver. Elle eut l'air de chercher avec lui, surtout où on pouvait

supposer qu'était Lilla. Hélas! Henriquez eut beau l'appeler par tous

les noms les plus tendres, l'aimable créature, enchaînée et dans une

caverne affreuse, était loin de pouvoir entendre les cris de l'amour.

Ils revinrent dans sa chambre à coucher, et trouvèrent tout à la même

place où Henriquez l'avait laissé, ce qui faisait bien voir qu'elle n'y

était pas rentrée. Le lit parut dérangé de manière à laisser croire

que la violence l'en avait arrachée, car une partie des couvertures

tombaient sur le parquet. Les rideaux étaient déchirés, et le réseau

avec lequel elle avait couché cette nuit là, était également à

terre, comme s'il y fut tombé de force. Sur ce plus grand examen, le

désespoir du jeune homme ne connut plus de bornes. Cette idée affreuse

lui troublant la tête, et ne pouvant se soutenir, il partit comme un

éclair pour la chercher dans la forêt, et même dans les rochers et les

montagnes voisines.

Il revint vers le soir avec une fièvre violente, et sans avoir pu

trouver le moindre indice de ce qu'était devenue la belle Lilla. A

peine avait-il fait la question inutile, en rentrant, pour savoir si

on avait eu des nouvelles, que sur la terrible négative, il tomba sans

sentiment sur la terre.

Victoria le fit porter dans son lit. La fièvre augmenta et un délire

violent le suivit. Dans ses transports, il faisait des efforts inouis

pour s'arracher des mains de ceux qui le retenaient; et ses domestiques

en pleuraient à chaudes larmes. On désespéra de sa vie pendant trois

semaines, et la folie qui le possédait laissait craindre qu'en

guérissant il ne revint jamais à un état de parfaite raison.

Pendant ce tems, la pauvre Lilla, cause infortunée de tout ce ravage,

continuait de languir dans son horrible prison. Le maure la soignait

avec une grande exactitude. Il lui avait porté tout ce qui était

nécessaire et commode, ainsi que le superbe manteau de peau de léopard

qu'il avait promis, pour la garantir en quelque sorte de la dureté de

la terre, sur laquelle elle était forcée d'étendre son corps délicat.

Cependant, dans cette situation pitoyable, elle entretenait l'espérance

que ses peines (dont elle ne pouvait concevoir la cause) finiraient,

et qu'elle serait rendue à la vie et à l'amant qu'elle adorait. Elle

essaya quelquefois d'adoucir le maure, et de le questionner pour

connaître les motifs du traitement cruel dont on usait à son égard, et

qu'au fond elle pouvait bien deviner; mais le maure la regardant d'un

air terrible, arrêtait ses paroles. Il lui apportait journellement sa

nourriture, mais sans dire un mot. Enfin son air détruisait le peu

d'assurance dont Lilla s'armait avant qu'il entrat.

De faibles éclairs de raison, et un mieux assez sensible s'annoncèrent

dans le malheureux Henriquez. Pendant sa maladie, Victoria n'avait

pas quittée un seul instant son appartement. C'était elle qui lui

faisait prendre tous les remèdes que les médecins prescrivaient; et

elle s'était fait apporter un lit de repos dans un cabinet près de

sa chambre, afin de le veiller plus sûrement. Quand l'état de santé

du malade lui permit de reconnaître quelque chose autour de lui, les

attentions de Victoria redoublèrent, mais pour déplaire infiniment à

celui qui en était l'objet. Ainsi ces soins excessifs, qui prouvaient

l'attachement le plus vif, ne faisaient qu'ajouter à la répugnance

qu'il sentait à la voir. Une pareille sollicitude lui était plutôt

pénible qu'agréable, et les instans où l'infortuné éprouvait plus de

soulagement à ses maux, étaient ceux où Victoria s'éloignait de lui;

mais elle ne s'apercevait ou ne voulait pas s'apercevoir de cette

répugnance. Chaque jour au contraire la rendait plus soigneuse, plus

tendre, et elle ne déguisait plus ses émotions avec lui. Henriquez

était toujours affecté d'une sombre mélancolie, et continuellement

abstrait. Lorsque Victoria s'en approchait, un frisson involontaire

le surprenait; et quoiqu'elle se flattât qu'à la fin ses soins lui

attireraient un sentiment plus doux, rien n'annonçait le moindre

changement dans le jeune homme.

Un soir que cette femme amoureuse était assise dans un petit salon de

l'appartement d'Henriquez, et attentive à examiner son air pensif,

celui-ci voulant être quelques instans seul pour se livrer tout

entier à sa douleur, lui dit tranquillement: « Je ne désire pas,

signora, imposer une gêne continuelle à votre amitié, et je vous prie,

maintenant que je suis en convalescence, de vous dispenser de vos

attentions pour moi, et de prendre quelque récréation qui vous repose

l'esprit.»

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 17 / 23 段