signora.»
»Maudit soit le scrupule. Eh bien elle mourra, c'est moi qui vous le
dis; et cela sans votre aide.»
Le maure lui lança un regard terrible. »Soit, madame,» et lui
tournant le dos, il se retrait majestueusement vers la porte.
»Oh! restez, être indéfinissable et faites-moi grâce encore cette
fois.»
»Que voulez-vous donc? vous vous désespérez, quand je vous conseille
l'espoir, et ne me croyez jamais.»
»Eh bien, expliquez-vous, et dites-moi.»
»Eh bien, eh bien, la petite Lilla ne mourra point, mais elle sera à
votre disposition, et vous pourrez lui infliger telle punition qu'il
vous plaira.»
»Une punition! dites des tourmens ... les tourmens les plus
horribles, pour tout ce qu'elle m'a fait souffrir, prononça Victoria,
l'œil en furie, et le geste menaçant. Mais quand, et comment me la
livrerez-vous, Zofloya?»
»Demain, à la pointe du jour, trouvez-vous dans la forêt: vous suivrez
le sentier obscur que vous trouverez à votre gauche, et monterez le
rocher qui est au-dessus du bois; quand vous serez tout en haut, vous
verrez un vallon sous vos pieds; alors asseyez-vous en cet endroit et
m'attendez.»
«Je m'y trouverai, bien sûr ... mais Lilla?»
«Elle sera avec moi; ne vous embarrassez pas davantage, Victoria.»
Un plaisir abominable se fit sentir dans l'âme de cette méchante furie:
elle comprit à merveille quelles étaient les intentions du maure.
«Zofloya, dit-elle avec vivacité, excellent Zofloya, comment
reconnaître tant d'obligeance?» Alors, ôtant de son doigt un brillant
d'une immense valeur, elle ajouta: acceptez ceci, et portez-le pour
l'amour de moi, mais caché dans votre sein.
Zofloya refusa le présent avec orgueil.--Gardez votre diamant, signora.
Les richesses du monde n'ont rien qui me tente. J'élève mes prétentions
plus haut.
«Et quelles sont donc vos prétentions, Zofloya?»
«Elles reposent sur _vous-même_, Victoria!... J'aspire à votre
confiance pleine et entière ... à votre affection, madame.»
Victoria traita de pure galanterie les propos du maure et en rit.
Zofloya rit également, mais d'un air différent, et fesant un salut en
marchant vers la porte, il dit: adieu pour l'instant, très-belle dame;
demain, soyez ponctuelle au rendez-vous.»
«Le sommeil n'approchera pas de mes paupières, je vous assure; et à la
dernière scintillation des étoiles, je sortirai du château.»
Sitôt que Zofloya fut parti, Victoria éteignit sa lampe, dans la
crainte qu'elle ne l'empêchât d'observer la petite pointe du jour:
ensuite, ouvrant sa fenêtre, elle s'assit auprès, et regarda d'un front
hardi, la majesté des cieux. Elle souffrit patiemment la longueur
d'une nuit sans repos. Semblable à l'assassin qui, devenu impassible
aux maux physiques, par la férocité de son âme, attend les heures
solitaires pour dresser ses embuches au malheureux qu'il a désigné.
Pour Victoria, elle guettait l'instant de tomber sur la sienne! elle
pensait tout à la fois à sacrifier un enfant, et au bonheur dont elle
s'était promis de jouir avec son futur époux. Forcée de convenir à la
fin, que les charmes innocens de cet être céleste étaient la barrière
qui s'y opposait encore, elle résolut, dans tout l'orgueil de son âme
vindicative, de s'en venger, en lui fesant subir tout ce que la malice
la plus noire peut inventer.
Pendant que ceci se passait, Henriquez laissé à ses réflexions,
repassa en lui-même la conduite de Victoria. Il commença à croire
qu'il l'avait traitée avec trop de douceur et de patience. Une
augmentation de dégoût s'élèva contre elle dans son âme, et il mettait
en parallèle ses aveux honteux et déshonorans avec la modestie de
l'orpheline; l'admiration parfaite qu'il avait pour l'une, lui fesait
regarder l'autre avec antipathie: il sentait la nécessité d'éloigner
sa douce amie d'une femme aussi corrompue, et une sensation délicieuse
remplissait son cœur, en songeant qu'il touchait au terme où les
scrupules de son amante céderaient à ses désirs, et qu'il pourrait
enfin la nommer son épouse chérie. L'année expirait sous très-peu de
semaines: il pensa à en saisir la fin pour la célébration de son
mariage, après quoi, disant adieu à son pays, aux lieux où il avait vu
périr le meilleur comme le plus aimé des frères, il devait aller dans
une contrée ou ses malheurs ne vinssent point se retracer à sa mémoire?
se fesant ensuite une idée de son avenir, du bonheur d'être l'époux
d'une charmante femme, et le père d'aimables enfans, une larme coulait
sur sa paupière, en pensant que Bérenza n'existait plus pour admirer ce
tableau de la félicité domestique.
Pauvre Henriquez! cette félicité, l'espoir de tes jours, le sujet
de tes songes ne se réalisera donc jamais! jamais tes droits à
une existence de délices ne te l'assureront; et au contraire une
perspective affreuse, épouvantable, va s'ouvrir devant toi!
Victoria était restée près de sa fenêtre, plongée dans la méditation la
plus sombre, jusqu'à ce que l'horison commençât à montrer de faibles
rayons de lumière entre les nuages etles brouillards que les eaux
éloignées dissipaient lentement. Les étoiles s'affaiblissaient, et un
vent frais s'élevait de l'est, quand ne songeant qu'au mal, elle quitta
son appartement avec précaution, et le cœur lui battant fortement, elle
traversa les cours du château sans être aperçue. Elle fut droit à la
forêt par une petite porte qui donnait de ce côté, et dont elle tira
les verroux. Le chemin que Zofloya lui avait décrit ne lui fut pas
difficile à trouver; quoiqu'il fit encore très-peu de jour, et elle le
reconnut à un massif d'arbres qui en formait l'entrée. Alors l'allée
sombre et montante s'offrit à elle; c'était le chemin du rocher.
Cette masse énorme obscurcissait, par son étendue, tout ce qui était
au-dessous. Jamais auparavant Victoria, malgré son intrépidité, n'eut
tenté d'aller si loin à une pareille heure, mais entièrement confiante
dans la bonne foi de Zofloya, et stimulée par son plan de vengeance,
elle monta hardiment le rocher.
Le jour s'avançait par degrés, cependant le brouillard empêchait encore
d'y voir distinctement. Victoria fit quelques pas, et bientôt elle fut
arrêtée par le bruit gémissant d'une cataracte qui tombait à travers
les fentes du roc dans un goufre qui était au-dessous. Néanmoins
elle s'avança jusqu'à ce qu'elle eut atteint le sommet, tandis que
les eaux semblaient redoubler de fureur et de bruit à son approche.
Arrivée là, elle s'y arrêta pour attendre qu'on y vit plus clair, et
qu'elle put mieux observer ce qui l'entourait. Des masses de brouillard
s'élevèrent les unes sur les autres, et leur pointe obscure s'étendant
sur l'horison lointain, ne laissait rien voir au-delà.
Les étoiles avaient toutes disparu. On eut dit qu'elles avaient honte
de briller devant une femme si criminelle: à leur place s'élevait des
nuages qui couvraient la face du ciel. Le vent souillait avec violence
à travers les arbres de la forêt, et un murmure sourd partant des
cavités du rocher, se répétait d'échos en échos. Si ce spectacle était
fait pour inspirer une sorte de crainte religieuse à l'âme qui se
serait trouvée en contemplation pieuse de la nature, il devait, par un
effet contraire, agiter et frapper d'un sombre désespoir celle qui ne
cherchant que le crime, s'enfonçait dans toutes ses horreurs.
Tel était l'état de Victoria!... S'impatientant de la lenteur que
le jour mettait à paraître, elle se leva et promena ses regards de
tous côtés. A sa droite, les ombres enveloppaient la forêt, qui ne
lui paraissait qu'un immeuse vallon, ainsi que Zofloya lui avait
dit qu'elle le verrait sous ses pieds; tandis qu'à sa gauche, un
cercle d'un bleu sombre faisait découvrir l'océan doré à une distance
lointaine, et qui, dans son élévation oblique, semblait se joindre au
firmament.
Le rocher sur lequel Victoria était, comme le plus élevé, recevait
aussi en premier la lumière; et c'est ce qu'à sa plus grande joie
elle reconnut bientôt. Tout commença à se développer autour d'elle,
et ses yeux avides cherchaient à distinguer, à travers tout, des
choses qui l'intéressaient. Chaque instant qui fuyait était pour son
âme sanguinaire un vol fait à sa vengeance. Enfin son cœur bondit de
plaisir en voyant ce qu'elle désirait si ardemment. Le maure marchant
rapidement par le sentier qu'elle venait de traverser, lui parut
toujours d'une taille extraordinaire quoiqu'à une pareille distance.
Il portait une créature sans vie dans ses bras, et dont la tête était
posée sur son épaule. C'était cette Lilla, si fraîche, si jolie, et
qu'une pâleur excessive rendait maintenant l'égale de la mort! Il
approcha; et, comme s'il n'eut porté aucun fardeau, monta le rocher
avec la promptitude de l'éclair.... Victoria regarda avec une joie
féroce l'orpheline infortunée, dont les membres flexibles étaient
privés de mouvement. Ses bras, blancs comme neige et nuds jusqu'à
l'épaule, (car elle n'était couverte que par un simple vêtement
de nuit) pendaient sur le dos du maure. Ses pieds et ses jambes
ressemblaient à l'albâtre sculpté, et étaient également nuds. Sa tête
tombait insensible, et ses longs cheveux blonds, libres du rézeau qui
les avait tenus enveloppés, couvraient en partie son col et ses joues,
puis s'élevaient ensuite au gré du vent.
«La précipiterons-nous à l'instant même, demanda Victoria, qui
regardait d'un œil jaloux les grâces parfaites de sa victime.
«Non, il n'en sera pas ainsi, mais suivez-moi, madame, dit Zofloya.
Alors il descendit brusquement un côté fort rude du rocher. Elle
le suivit quoiqu'ayant peine à aller aussi vîte que lui. Tantôt il
côtoyait les bords d'un précipice, et tantôt descendait une roche.
Enfin il s'arrêta quelques instans dans un vallon étroit, ou plutôt
dans la division de deux montages d'une hauteur prodigieuse. Cet
endroit se terminaient par un terrein irrégulier et rempli de pierres
inégales qui semblait descendre dans un gouffre. Zofloya regarda
Victoria, il s'aperçut qu'elle était rendue de fatigue. « Allons, du
courage, dit-il, nous n'avons plus un grand chemin à faire.»
Elle feignit d'être contente, et le suivit de nouveau quand il se
remit en marche, tant la force de ses passions lui donnait de fermeté
désespérée.
Soudain Zofloya s'arrêta; il posa son fardeau inanimé sur une pierre
garnie de mousse. Ensuite, d'un air aisé, il en dérangea une d'un
volume énorme, qu'on eut dit faire partie du rocher, mais qui n'en
était qu'un morceau détaché: une ouverture étroite et profonde se
trouva dessous. Le maure reprenant Lilla dans ses bras, entra par cette
ouverture en se courbant beaucoup. Victoria le suivit encore, et se vit
avec lui dans une caverne immense, et qui ne tirait du jour que par
l'endroit où ils étaient entrés.
«Ici, Victoria, votre rivale sera au moins hors d'état de vous porter
ombrage; et si le cœur d'Henriquez n'est pas invincible, je ne vois
rien maintenant qui puisse empêcher votre bonheur.
»Mais, dit-elle avec horreur, tant que Lilla vivra, n'aurais-je pas à
m'inquiéter, et n'est-il pas possible qu'elle se sauve d'ici?»
»Regardez donc, signora, si ne voilà pas de quoi dissiper toutes vos
craintes?» En disant ceci, le maure leva une chaîne massive qui était
fixée dans le mur, et qui, du fond de la caverne, conduisait à l'entrée.
»Je vais passer cet anneau qui le termine autour du corps de la
jeune fille, tandis qu'elle est encore sans connaissance; serez-vous
satisfaite après cela?»
»Je crois que oui, Zofloya.» La malheureuse voulait la mort et non la
captivité de sa victime.
»Eh bien! pour vous faire plaisir, je vais l'attacher, quoique
cela soit inutile, car, quand elle reprendra ses sens, il lui sera
impossible de deviner l'état où on l'aura mise. J'ai été la prendre
dans son lit, où elle dormait d'un profond sommeil, et en rêvant, sans
doute au bonheur de se voir bientôt l'épouse d'Henriquez, je n'ai agi
de la sorte que pour m'acquitter de ce que je vous avais promis. La
jeune personne se sentant ainsi enlevée, a voulu crier et se débattre,
mais un mouchoir que je lui ai appliqué sur la bouche l'a réduite au
silence, et bientôt elle s'est évanouie. Elle est restée depuis dans
cet état. Comment donc, femme incrédule et craintive, pouvez-vous
conserver aucune idée qui vous soit contraire? il n'est pas besoin de
faire autre chose que de la laisser ici: elle n'en sortira pas, je vous
jure.
«C'est à merveille; mais, malgré tout, il n'y a pas de mal de
l'attacher à la chaîne; si ce n'est point une précaution nécessaire,
cela lui servira au moins de châtiment.... Allons, bon Zofloya, faites
encore ce que je désire, continua-t-elle en mettant la main de sa belle
victime dans celle du maure, et sortons bien vîte d'ici avant qu'on
puisse s'apercevoir de notre absence.»
Zofloya rit d'un rire amer et méprisant. Il tenait la main de Lilla et
la chaîne: il dit avec persiflage, en regardant l'une et l'autre,
«pensez-vous, Victoria, que le conseil des dix ait jamais renfermé aucun
de ses condamnés dans un endroit plus secret que cette caverne? Cet
anneau ... cette chaîne pesante feraient croire que....
A cette mention terrible du conseil des dix, Victoria changea de
couleur. «Votre remarque est cruelle et vient bien mal-à-propos,
Zofloya. Pourquoi parler de ces choses dans un moment pareil? je vous
en prie, attachez cette chaîne et allons nous-en.»
Conservant toujours son air sardonique, le maure obéit. La chaîne fut
attachée au corps délicat de la pauvre petite orpheline, et Victoria
se hâtant de gagner l'ouverture de la caverne, dit: «Allons, sortons
vite, Zofloya.»
Ils allaient partir en laissant la malheureuse enfant étendue sur la
terre rocailleuse.... Déjà ils montaient l'ouverture.... Elle ouvrit
les yeux! sa situation, frappa ses sens affaiblis. Elle voulut parler,
et ne le put. Alors tendant ses mains d'une manière suppliante, elle
se traîna sur ses genoux. Le bruit qu'elle fit avec sa chaîne, obligea
Victoria à tourner la tête.... Elle vit la trop malheureuse orpheline
... mais ne vit en elle qu'une rivale; et dans l'odieux de son âme,
elle lui lança un regard de mépris, et continua son chemin. La pauvre
petite qui l'avait reconnue, fit un cri perçant et la nomma....
Victoria n'en fut point émue.... Cet abandon barbare ne toucha point
la tigresse!
«Signora, observa le maure, comme ils traversèrent la montagne, je
reviendrai à la caverne dans le jour, pour apporter la nourriture de
notre prisonnière, et un grand manteau de peau de léopard que j'ai,
et qui lui servira tout à-la-fois de lit et de vêtement Mon intention
aussi....
»Vous paraissez bien tendre pour cette créature, interrompit aigrement
Victoria.»
«Il n'est pas dans nos vues que votre rivale périsse de faim, repliqua
froidement le maure. Elle aura tout ce qui sera nécessaire pour la
soutenir, car dans le lieu où elle est condamnée à finir ses jours, le
chagrin sera une cause suffisante pour y mettre un terme.»
«A la bonne heure. Qu'elle souffre et meure, c'est tout ce que je
demande.»
«Viendrez-vous la voir quelquefois, signora?»
«Oui, il est possible que cette petite ennemie de mon bonheur me fasse
plaisir à voir dans l'état ou nous la laissons. Cependant, si Henriquez
ne devient pas plus aimable, elle n'aura pas a se féliciter de mes
visites.»
«Voilà qui est très-bien combiné, signora. Si le signor Henriquez
vous garde toujours rigueur, la mémoire de Lilla étant cause de son
indifférence, il faudra punir celle-ci. En vérité, signora, j'admire
l'inflexibilité d'esprit que vous possédez.... Cette âme altérée de
vengeance, et qui ne cède point aux considérations.»
Victoria regarda le maure en face, pour voir si ce qu'il disait ne
tenait pas de la plaisanterie, et elle fut contente de reconnaître dans
ses yeux éteincelans la cruauté et l'ardeur du mal dont elle-même était
remplie.
Le jour était fort avancé, mais le soleil ne faisait paraître aucun
de ses rayons ... des nuages s'étendaient par milliers dans l'espace,
et venaient se réunir en foule au-dessus de la forêt. Toute la nature
gardait un silence morne, comme si l'œil du matin se fut arrêté sur le
crime qui s'était commis à son aurore.
Le maure ne parlait pas, et Victoria, perdue dans ses calculs sur la
conduite la plus sûre à tenir pour en venir à ses fins, ne cherchait
pas à entamer la conversation.
Ils arrivèrent de cette manière à l'endroit le plus ouvert de la forêt,
et Zofloya observa qu'il était prudent de se séparer avant que d'être
en vue au château. Victoria sentit l'à-propos de l'observation, et
alla droit à la petite porte qui donnait près d'une voûte, conduisant
au pied de son escalier, tandis que Zofloya tourna ses pas d'un autre
côté.
CHAPITRE IX.
Henriquez s'éveilla, après s'être entretenu toute la nuit dans ses
songes, de l'aimable créature qu'il comptait bien voir aussitôt son
lever. Lilla avait pour habitude de se promener le matin, à l'entrée
du bois, dans un endroit très-ouvert et garni de petits buissons
d'arbustes de toute espèce. Elle venait là prendre le frais, et y
trouvait son ami, ayant un livre à la main, en attendant son arrivée.
Cette fois il l'attendit plus long-tems que de coutume; il marcha avec
patience pendant environ une heure, s'imaginant que l'indisposition
qu'avait sentie la jeune personne la veille, la retenait un peu plus
tard au lit. Cependant la matinée s'avançait, et il devenait improbable
que Lilla fût encore couchée; c'est pourquoi il retourna sur ses pas,
pour en demander des nouvelles. Il fit venir sa femme de chambre pour
savoir si sa maîtresse dormait encore, et alors l'avertir de l'heure
qu'il était. Mais de quelle alarme ne fut-il pas saisi, quand cette
fille vint lui dire que la jeune signora n'était pas dans sa chambre;
que cependant ses vêtemens y étaient, et à la même place où elle les
avait posés la veille!
Henriquez, naturellement impétueux, ne fit aucune remarque, mais
s'élançant de son siége, il vola à l'appartement de son amie, où, ne
la trouvant pas, il en sortit pour courir comme un insensé dans toutes
les parties du château, et ... inutilement! Livré à la plus mortelle,
inquiétude, et trouvant la porte de la chambre de Victoria ouverte,
il y entra brusquement, pour lui demander avec volubilité où était sa
Lilla?
La femme artificieuse s'attendait à cette scène. Elle feignit d'être
réveillée en sursaut par la bruyante entrée d'Henriquez. Celui-ci
s'embarrassant fort peu de l'effet qu'elle produisait, et sachant à
peine ce qu'il faisait, courut vers le lit, et prenant sa belle-soeur
par le bras, il lui demanda, d'une voix troublée, où était sa
bien-aimée. « Madame, ma Lilla est enlevée... Ah! de grâce, dites,
dites-moi si vous savez où on l'a conduite.»
«Lilla enlevée! c'est impossible, signor.... Comment voulez-vous que
cela soit?... Cependant à votre air on en croirait quelque chose ...
mais je ne puis vous rien dire, absolument rien là-dessus.»
«Oh! mon dieu, mon dieu! si je ne retrouve pas mon amie, je suis
perdu.... Où est-elle? où est-elle?
«Signor Henriquez, veuillez vous éloigner un moment, que je puisse
m'habiller, et je vous assure que nous chercherons aussitôt votre
petite amie ... mais calmez-vous, je vous supplie, et croyez que la
belle enfant ne peut être loin.»
Henriquez se frappa le front et sortit tout troublé de l'appartement,
Victoria sonna ses femmes, et sitôt qu'elle fut habillée, elle alla le
retrouver. Elle eut l'air de chercher avec lui, surtout où on pouvait
supposer qu'était Lilla. Hélas! Henriquez eut beau l'appeler par tous
les noms les plus tendres, l'aimable créature, enchaînée et dans une
caverne affreuse, était loin de pouvoir entendre les cris de l'amour.
Ils revinrent dans sa chambre à coucher, et trouvèrent tout à la même
place où Henriquez l'avait laissé, ce qui faisait bien voir qu'elle n'y
était pas rentrée. Le lit parut dérangé de manière à laisser croire
que la violence l'en avait arrachée, car une partie des couvertures
tombaient sur le parquet. Les rideaux étaient déchirés, et le réseau
avec lequel elle avait couché cette nuit là, était également à
terre, comme s'il y fut tombé de force. Sur ce plus grand examen, le
désespoir du jeune homme ne connut plus de bornes. Cette idée affreuse
lui troublant la tête, et ne pouvant se soutenir, il partit comme un
éclair pour la chercher dans la forêt, et même dans les rochers et les
montagnes voisines.
Il revint vers le soir avec une fièvre violente, et sans avoir pu
trouver le moindre indice de ce qu'était devenue la belle Lilla. A
peine avait-il fait la question inutile, en rentrant, pour savoir si
on avait eu des nouvelles, que sur la terrible négative, il tomba sans
sentiment sur la terre.
Victoria le fit porter dans son lit. La fièvre augmenta et un délire
violent le suivit. Dans ses transports, il faisait des efforts inouis
pour s'arracher des mains de ceux qui le retenaient; et ses domestiques
en pleuraient à chaudes larmes. On désespéra de sa vie pendant trois
semaines, et la folie qui le possédait laissait craindre qu'en
guérissant il ne revint jamais à un état de parfaite raison.
Pendant ce tems, la pauvre Lilla, cause infortunée de tout ce ravage,
continuait de languir dans son horrible prison. Le maure la soignait
avec une grande exactitude. Il lui avait porté tout ce qui était
nécessaire et commode, ainsi que le superbe manteau de peau de léopard
qu'il avait promis, pour la garantir en quelque sorte de la dureté de
la terre, sur laquelle elle était forcée d'étendre son corps délicat.
Cependant, dans cette situation pitoyable, elle entretenait l'espérance
que ses peines (dont elle ne pouvait concevoir la cause) finiraient,
et qu'elle serait rendue à la vie et à l'amant qu'elle adorait. Elle
essaya quelquefois d'adoucir le maure, et de le questionner pour
connaître les motifs du traitement cruel dont on usait à son égard, et
qu'au fond elle pouvait bien deviner; mais le maure la regardant d'un
air terrible, arrêtait ses paroles. Il lui apportait journellement sa
nourriture, mais sans dire un mot. Enfin son air détruisait le peu
d'assurance dont Lilla s'armait avant qu'il entrat.
De faibles éclairs de raison, et un mieux assez sensible s'annoncèrent
dans le malheureux Henriquez. Pendant sa maladie, Victoria n'avait
pas quittée un seul instant son appartement. C'était elle qui lui
faisait prendre tous les remèdes que les médecins prescrivaient; et
elle s'était fait apporter un lit de repos dans un cabinet près de
sa chambre, afin de le veiller plus sûrement. Quand l'état de santé
du malade lui permit de reconnaître quelque chose autour de lui, les
attentions de Victoria redoublèrent, mais pour déplaire infiniment à
celui qui en était l'objet. Ainsi ces soins excessifs, qui prouvaient
l'attachement le plus vif, ne faisaient qu'ajouter à la répugnance
qu'il sentait à la voir. Une pareille sollicitude lui était plutôt
pénible qu'agréable, et les instans où l'infortuné éprouvait plus de
soulagement à ses maux, étaient ceux où Victoria s'éloignait de lui;
mais elle ne s'apercevait ou ne voulait pas s'apercevoir de cette
répugnance. Chaque jour au contraire la rendait plus soigneuse, plus
tendre, et elle ne déguisait plus ses émotions avec lui. Henriquez
était toujours affecté d'une sombre mélancolie, et continuellement
abstrait. Lorsque Victoria s'en approchait, un frisson involontaire
le surprenait; et quoiqu'elle se flattât qu'à la fin ses soins lui
attireraient un sentiment plus doux, rien n'annonçait le moindre
changement dans le jeune homme.
Un soir que cette femme amoureuse était assise dans un petit salon de
l'appartement d'Henriquez, et attentive à examiner son air pensif,
celui-ci voulant être quelques instans seul pour se livrer tout
entier à sa douleur, lui dit tranquillement: « Je ne désire pas,
signora, imposer une gêne continuelle à votre amitié, et je vous prie,
maintenant que je suis en convalescence, de vous dispenser de vos
attentions pour moi, et de prendre quelque récréation qui vous repose
l'esprit.»