Quoique désespérant du plus léger succès, le moine venait d'ouvrir

la veine de l'autre bras. Les terreurs de Victoria se renouvelèrent,

mais rien ne suivit la lancette. Le coeur était glacé, et ce sein qui

avait battu dans toute l'élévation de l'orgueil, était absolument

insensible. Bérenza reposait d'un sommeil éternel!

Ce destin prononcé sur le meilleur des êtres, excita des regrets

cruels dans l'âme de tous, excepté dans celle de Victoria. Cependant,

quoiqu'une mort aussi prompte ne fut pas attendue, personne n'espérait

plus rien de l'état déclinant du Comte. Il n'avait point été attaqué

d'une mort subite; au contraire, son mal avait été progressif quoique

rapide. Henriquez attribuait cette prompte dissolution à l'obstination

fatale que son frère avait apportée à refuser tout espèce de remède,

et à voir les médecins, dans l'idée bizarre de son esprit; par fois

systématique, que la nature devait suffire pour triompher avec le teins

de ses propres infirmités. Jamais Bérenza ne voulut s'entendre dire

qu'il était en danger, quoiqu'on le lui fit comprendre de la manière la

plus ménagée; et Henriquez ne cessait de presser Victoria d'user de son

pouvoir pour le faire changer de système et le rendre plus raisonnable;

mais c'est ce à quoi elle se refusait toujours, sous prétexte que son

frère connaissait mieux son tempérament que qui que ce fut. Henriquez

qui savait que le moindre mot de la part de sa belle sœur, aurait

changé les résolutions les plus obstinées de Bérenza, lui en voulait

fortement quand elle disait que les médecins étaient des ignorans,

qu'ils faisaient des expériences dangereuses sur les malades, et quelle

n'avait aucune foi à leurs décisions aveugles; qu'il était beaucoup

moins hasardeux de se confier aux opérations de la nature. D'après ces

réflexions, Henriquez se tourna tout à fait contre l'infâme épouse.

Il ne l'avait jamais vue avec aucun sentiment agréable, maintenant

elle lui semblait horrible à envisager. Il lui attribuait la mort de

Bérenza, en ce qu'elle l'avait soutenu dans ses méprises cruelles.

Malheureux frère! tu soupçonnes encore bien peu ce que tu dois à ce

monstre, et la nature ne t'a appris qu'une faible partie de ses crimes!

CHAPITRE VI.

Quand tous les habitans du château se retirèrent chacun dans leurs

chambres, ce fut plutôt pour se livrer à leurs regrets dans la

solitude, que pour goûter le moindre repos. Victoria, insouciante sur

le crime qu'elle venait de commettre envers le plus excellent des

êtres, ne tarda pas à se livrer au sommeil; mais, à peine assoupie,

elle fut réveillée en sursaut par un songe qu'elle venait de faire,

et qui avait l'air de la vérité. Elle se leva à demi, et regarda tout

autour de sa chambre en tremblant violemment. Elle venait de rêver

qu'étant dans l'appartement du Comte, et tirant les rideaux de son

lit, elle avait vu sa figure pleine de taches livides ... de nature

à convaincre qu'il était mort empoisonné. Remplie d'épouvante, elle

appelait Zofloya à grands cris, quand il parut à ses yeux ... sans

daigner lui répondre, il souriait avec une malice infernale. Ce fut

cette image horrible qui la réveilla, et l'impression en était si

forte, qu'elle eut de la peine à se soumettre à l'idée de n'avoir fait

qu'un rêve. Le visage tacheté de Bérenza était toujours présent à sa

vue!...

Enfin voulant se détacher de ce qu'elle appelait une terreur

superstitieuse, elle prit le parti d'aller dans la chambre du Comte,

pour se rendre raison de son rêve, et chasser ces fantômes conjurés

contre son imagination.

Elle quitta tout-à-fait son lit, et s'enveloppant d'une longue robe

blanche, elle prit la lampe qui brûlait sur la table de marbre de

sa chambre et sortit. Zofloya lui avait bien fait entendre qu'il

la garantirait de tout soupçon; mais avait-il voulu dire de celui

d'attentat contre la vie du Comte. Il ne s'était pas assez expliqué,

il ne l'avait point assurée qu'après la mort, il ne surviendrait pas

des accidens qui en découvriraient la cause. Cette réflexion lui fit

doubler le pas, et elle entra dans la chambre funèbre, le cœur lui

battant fortement et la pâleur sur les traits. La crainte de voir son

songe vérifié la retenait: elle n'osait approcher du lit. Les rideaux

de gaze en étaient tirés tout autour, Victoria hésita long-tems, et

en cherchant à voir, à travers le tissu léger, le malheureux Bérenza,

dont la forme paraissait comme enveloppée d'un brouillard épais, elle

devint enfin plus hardie, et écarta les rideaux. Un voile cachait ses

traits, elle l'arracha avec emportement, et.... O confirmation horrible

de ses craintes! Le visage du Comte était non-seulement défiguré par

la contraction des muscles, mais couvert de plaques hideuses, et même

pires que son rêve ne les lui avait dépeintes.... Elle resta clouée

sur la place pendant quelques minutes. Elle voulut en voir davantage,

quoique cette connaissance fut faite pour augmenter sa consternation,

et découvrit la poitrine.... Ce sein, jadis le siége de l'honneur et

de la paix! elle y trouva de grandes marques vertes et bleues qui la

firent tomber sur le lit presque sans sentiment! elle fut effrayée, non

par l'idée que son crime allait la soumettre à la justice publique,

mais en pensant que le supplice arrivant trop tôt, la priverait de ce

que ses souhaits criminels s'étaient promis, et pour lesquels elle

avait déjà tant fait.

Ces idées s'évanouirent. Victoria resta encore à la même place,

regardant toujours celui qu'elle avait plongé dans le néant, et qui,

si elle eût été susceptible du moindre sentiment, lui fesait mille

reproches dans sa pause lugubre. Hélas! non! la barbare ne songeait

plus qu'aux conséquences qui pouvaient résulter de cette mort. Le jour

s'approchait, et son cœur battait avec plus de violence et d'allarmes.

Quels soupçons allaient naître! que devenir.... Le tribunal terrible

de l'inquisition ... ses tourmens ... son œil de linx qui perçait à

travers toutes les obscurités ... que de choses vinrent tour-à-tour

augmenter l'effroi de son âme! malgré tout, elle pensait, avec espoir,

aux promesses que lui avait faites Zofloya, et c'était ce qui la

ranimait. Elle voulait le voir ... mais comment s'y prendre, à une

pareille heure ou le maure, présomptueux, pourrait se prévaloir d'une

démarche si fort contre la décence?

Cependant on pensera bien que cette réflexion n'occupa pas une seconde

de plus l'esprit de Victoria; et dans sa situation embarrassante,

elle ne vit rien de mieux que de l'aller trouver. Elle savait que

sa chambre était près de l'appartement d'Henriquez, et elle marcha

doucement de ce côte: il fallait traverser un corridor fort long, que

la seule lampe éclairait, ce qui la força à marcher lentement: soudain

sa lumière donna sur la veste pailletée de Zofloya: c'était lui qui

venait de son côté.

--Je vous cherchais; j'ai besoin de vos avis suivez-moi, vous prie,

dit Victoria, enchantée et surprise tout à la fois de le rencontrer à

pareille heure de la nuit.

--Je vous suis, madame, répondit le maure.

Victoria posa son doigt sur ses lèvres et retourna à la chambre du

comte. Ces deux êtres formaient en ce moment le contraste le plus

frappant. Victoria, grande et élancée, était forte en proportion. Sa

robe de nuit l'enveloppait étroitement, et laissait voir toutes ses

belles formes. Ses cheveux, noirs comme le jai, tombaient en désordre

sur ses épaules. Zofloya, d'une taille de géant, et costumé d'une

manière particulière, semblait encore plus grand aux rayons mobiles

de la lampe, et son ombre se projectant sur le mur, le portait à une

hauteur beaucoup plus qu'humaine. Une ou deux fois, cette grandeur

trompeuse frappa de crainte celle qui n'en connaissait aucune; et sans

le sujet dont elle était fortement occupée, elle se serait arrêtée

aussitôt; mais son esprit avait bien une autre cause d'attention!

Ils furent à la chambre solitaire.

--Entrez, Zofloya, et approchez du lit.

Le maure obéit.

--Ouvrez ces rideaux, et regardez ce qu'ils cachent.

Le maure tira les rideaux et vit les traits de Bérenza; puis se

tournant vers sa veuve, elle crut remarquer en lui la même expression

qu'elle avait vue dans son rêve.

--Eh bien, maure, dit-elle, en lui prenant vivement le bras,

qu'allez-vous faire dans une extrémité pareille?

Zofloya resta muet.

--Dites donc, est-ce ainsi que vous me préservez du soupçon? voyez-vous

ces taches noires et ces traits crispés par l'effet du poison ... que

va-t-on dire ... que c'est le poison qui a tué Bérenza.»

»Ceux qui verront le Comte, ne manqueront pas de le croire, répliqua

froidement le maure.

»Zofloya, Zofloya!... que voulez-vous dire?»

»Je dis, belle personne, que ceux qui verront le Comte, prononceront

aussitôt qu'il est mort empoisonné.»

Victoria se frappa les mains, et demeura muette de consternation. Elle

fixait le maure d'un air égaré.

»Victoria, dit-il enfin, si vous voulez de _mes services_> je

vous répèterai ce que je vous ai dit souvent; il faut placer votre

_confiance absolue_ en moi, et ne point changer. Retournez dans votre

appartement, et soyez sans crainte pour demain.»

»Mais Bérenza?»

»Laissez-moi le soin de votre sureté.»

»Mais ces moyens....»

Le maure fronça son noir sourcil, »_j'ai dit_; prononça-t-il avec

humeur, et en montrant la porte d'un air d'autorité.

Victoria tremblait de tous ses membres en s'en allant; une sorte de

crainte horrible à l'aperçu du caractère inexplicable du maure, la

tenait tellement, qu'elle n'osait plus le presser: l'œil de cet homme

brillait comme des étoiles à travers un nuage, et il la poursuivit

jusqu'à ce qu'elle eut fermé sa porte, ce qu'elle fit sur le champ.

Ses doutes, ses espérances, se balançaient; mais la dernière parole du

maure la tranquillisait, car il ne l'avait jamais trompée. Cependant

l'obscurité de son langage l'étonnait souvent, et cette fois, surtout,

il la laissait dans l'incertitude de ce qu'allait devenir le corps du

Comte. Enfin, elle passa le reste de la nuit à attendre un résultat

douteux.

Ah! que Victoria recevait bien en ce moment le salaire trop juste, dû à

un être aussi coupable!

Le jour n'était pas encore avancé, lorsqu'un bruit extraordinaire et

une confusion de voix se firent entendre dans le château. Sa conscience

l'empêcha d'en demander la cause: presque morte de pour, elle attendit

qu'on vint l'instruire de ce qui excitait ce bruit. Une sueur froide

découlait de son front, et sa langue était glacée. Enfin, on frappa

violemment à sa porte; son sang s'arrêta; une pâleur mortelle la

saisit: on frappa plus fort. Plus morte que vive, Victoria se traîna

vers la porte pour ouvrir. Plusieurs personnes et domestiques entrèrent

chez elle en foule. La terreur la plus grande s'exprimait sur leurs

traits, et deux ou trois prononcèrent avec volubilité ces mots: _on a

enlevé le corps de monseigneur le comte._

CHAPITRE VII.

Cet événement répandit la consternation dans tout le château; et

pendant ce tems, Victoria cachait avec soin ce qu'elle en soupçonnait

sous une apparence de surprise extrême.--Oh! charmant Zofloya,

s'écriait-elle étant seule, tu avais bien raison de dire que ceux qui

verraient le corps du comte y reconnaîtraient la cause de sa mort,

parce que tu avais décidé que personne ne le verrait jamais. Non, homme

aimable, je ne formerai plus le moindre doute sur toi maintenant, ni

ne craindrai rien davantage, car cette circonstance me prouve que ta

prudence et ta sagesse sont également profondes.

Après s'être ainsi félicitée de se voir dérobée au danger, Victoria

réfléchit sur cette disparition soudaine du corps. Où, dans quel lieu

avait-il été transporté? sans doute dans quelqu'abîme sans fond, ou un

torrent l'avait englouti pour toujours. Elle s'alambiqua l'esprit à ce

sujet; mais comme l'essentiel était qu'il fût totalement disparu, elle

n'y songea plus, et heureuse de se voir à l'abri du soupçon, elle resta

tranquille.

Quelqu'étranges et terribles que soient les choses à l'instant où

elles arrivent, l'effet s'en affaiblit avec le tems, et bientôt des

circonstances plus rapprochées en tiennent la place. Aussi, plusieurs

semaines s'étant passées, tous ceux qui étaient attachés au comte

sentirent leur douleur s'amoindrir par degrés. Une tristesse plus calme

dura encore un peu, et laissa dans les esprits une certaine idée que

quelque jour il y aurait une catastrophe horrible dans le château,

et qu'elle serait suivie d'une découverte miraculeuse au sujet de

l'enlèvement du corps du comte de Bérenza.

Henriquez était celui que cette mort affectait le plus. Aussi en

conserva-t-il une mélancolie noire, que rien, pas même la vue de sa

petite amie, ne pouvait dissiper. Le château lui devenait un séjour

insupportable, et la présence de Victoria le lui était encore plus. Il

pensa à quitter ce séjour, et même l'Italie, pour aller dans quelque

climat lointain, où le souvenir de sa peine ne l'assiégerait pas

autant qu'il le ferait au lieu où il était.

Cependant, le tems approchait où la tendre Lilla allait se trouver

quitte de ses devoirs sacrés; aussi se décida-t-il à rester jusqu'à

cette époque; car, en s'éloignant du château, il savait que la décence

l'empêcherait d'en faire autant, et qu'elle demeurerait toujours avec

Victoria; conséquemment il se fût privé de la voir aussi souvent.

Mais cet attachement profond des deux jeunes gens, quels obstacles

allait y mettre Victoria! elle n'avait plus, ainsi qu'elle le pensait,

rien à ménager. Elle renouvella donc ses attaques auprès d'Henriquez,

qui, toujours également épris, n'avait de soin et de pensée que

pour sa Lilla. La beauté délicate de cette jeune personne, son

aimable douceur, sa tournure de Sylphide, tout en elle lui semblait

incomparable; et, habitué à l'admirer, il ne voyait rien dans les

autres femmes qui put être mis en parallèle avec son objet de

perfection. Quant à Victoria, sa répugnance pour elle s'accroissait à

chaque instant. Sa taille forte, quoique noble, son maintien hardi et

son air imposant lui déplaisaient. L'âme sèche, le cœur insensible, et

par-dessus tout, une violence de caractère qu'un rien excitait, la lui

laissait voir avec une sorte d'horreur. Quelle différence entre ces

deux femmes! quand Lilla d'un air timide et doux cherchait à caresser

Victoria, Henriquez tremblait que la rudesse de celle-ci ne froissât la

délicatesse de son amie, et il les comparait dans leurs embrassemens,

à la tendre colombe flattée par le vautour.

Enfin, la veuve de Bérenza parvint à se convaincre que non-seulement

elle était indifférente à son frère, mais qu'il la méprisait et la

haïssait. Cette découverte amère pensa lui aliéner l'esprit.--Oui,

il me déteste, se disait-elle dans ses accès de rage, mais cependant

il sera à moi ... un caprice enfantin ne l'en dispensera pas.... Ah!

s'il le faut, ma fortune et ma main lui appartiendront ainsi que ma

personne; je sacrifierai encore une fois ma liberté pour son bonheur.

Au milieu de ses réflexions, la superbe Victoria se faisait à peine

l'idée que Lilla était cause de l'indifférence d'Henriquez. C'est

pourquoi elle se décida à avoir une explication avec lui, et pensa à

lui faire une proposition qu'elle croyait bien ne pouvoir être refusée.

L'occasion la plus proche fut choisie par elle a cet effet.

Tout s'arrangea précisément selon ses vœux; car, ce même soir, Lilla

se plaignant d'une indisposition, alla se coucher de bonne heure; et

Henriquez, qui n'avait nulle envie de rester avec une femme qu'il ne

pouvait souffrir, se leva peu après que l'autre fut partie, puis,

saluant sa belle sœur, il touchait la porte.... « Restez, Henriquez,

lui cria la femme déboutée, j'ai besoin de vous parler.»

Henriquez s'arrêta.

«Revenez et asseyez-vous, je vous prie.»

«Auriez-vous quelque chose d'assez important à me dire, Signora, pour

que cela ne pût se remettre? ou autrement vous me le diriez demain.»

«Je ne puis attendre, et vous demande encore une fois de vous asseoir,

Henriquez.»

Le jeune homme fut contraint de reprendre son siège; et aussitôt

l'indigne créature se jetta à ses pieds en lui prenant la

main.--Henriquez, je vous adore. Voyez cette posture ... je m'en sers

pour vous faire l'offre de ma fortune et de ma main ... en un mot, je

demande à être votre épouse....»

»Madame, répondit Henriquez, en se dégageant, comme veuve de mon

frère, je me dispenserais de répondre ainsi que je le devrais à

votre égarement; depuis sa mort, vous m'êtes devenue étrangère; et

ce n'est pas ma faute si vous n'avez pas su lire dans mon âme, tout

l'éloignement que vous m'inspirez.... Comment osez-vous oublier sitôt

un époux qui vous adorait, et tandis que ses cendres fument encore!

malheureuse, pouvez-vous bien m'avouer ainsi votre passion criminelle,

quand vous savez que je suis pour jamais attaché à une autre!»

Victoria quitta son humble posture; elle n'avait pas cru aller si loin,

mais le mouvement de son cœur l'avait emportée ... maintenant, outrée

de la réponse d'Henriquez, elle y répondit avec la même irritation.

»C'est assez, homme indigne ... cette froideur insultante, ces

reproches amers, eussent été supportés par moi, dont la fierté et la

patience sont égales à l'amour; mais vous permettre de me dire sans

crainte, que vous en aimez une autre!»

»Dites donc que je l'adore, interrompit Henriquez. Par le ciel! ma

Lilla, si vertueuse, n'est pas faite pour demeurer plus long-tems en un

lieu que souille le crime. Oh! quelle est votre maladresse de chercher

à vous faire aimer par l'adorateur de Lilla!»

Qui pourrait décrire les sensations de la veuve! sa fureur était à

l'excès ... elle résolut de tout employer pour se venger, et commandant

fortement à ses passions, elle se garda de pousser plus loin l'attaque

faite au cœur d'Henriquez; mais que faire? l'expulser du château, ou

sacrifier la jeune Lilla à son affront, cette petite créature, que

jusqu'alors elle avait crue indigne d'une pensée? Oui, elle ne voyait,

que ce moyen d'adoucir l'insensibilité sévère d'Henriquez: il fallait,

en attendant qu'elle pût se livrer à tout l'excès de son ressentiment,

dissimuler et donner le change sur ce qu'elle éprouvait. Elle se décida

promptement, et se couvrant le visage de son mouchoir, elle se laissa

tomber sur un canapé en sanglottant vivement.

Cette répliqne, bien différente de ce à quoi Henriquez s'attendait, le

surprit et même l'affecta. Il connaissait assez son naturel violent;

pour croire qu'elle allait s'emporter contre lui. Il regretta donc la

dureté avec laquelle il venait de lui parler; et réfléchissant qu'une

faute commise par une femme, à cause de son amour pour lui; méritait au

moins quelque chose de plus doux; il hésitait à réparer sa vivacité

... son bon cœur l'emporta, et s'approchant de Victoria, il dit:

«Je sens, madame, que j'ai été trop loin, et vous demande grâce de la

brusquerie de mes paroles ... je ne voulais pas, non, je vous assure,

je ne croyais pas être aussi sévère ... pardonnez-moi et comptez sur le

regret bien sincère que j'ai de mon oubli.»

«O Henriquez! répondit Victoria en redoublant ses larmes, c'est moi

seule qui ai tort, et je sens toute l'indiscrétion de ma conduite.

L'aveu que j'ai pu laisser échapper de mes lèvres, me couvre de honte

... mon cœur était plein de votre image et il ne m'a pas été possible

de me taire plus long-tems ... mais si, noble et généreux comme vous

l'êtes, vous daignez oublier ma faute, si vous faites grâce au délire

du moment ... je vous en supplie ... (elle se jetta de nouveau à ses

pieds) je vous promets de vaincre mon fatal sentiment et d'en conserver

un remords éternel.»

Henriquez ne put se défendre de quelque sensibilité, en voyant

l'humiliation où se portait cette femme rusée, et la relevant, il la

pressa dans ses bras, en l'engageant à se calmer, et à mettre en oubli

ce qui venait de se passer.

«Oh! jamais, jamais ma honte ne s'effacera de ma pensée; mais vous me

pardonnez, Henriquez; faites plus, jurez-moi que vous ne me mépriserez

point. Être aimable et parfait, je saurai vous prouver que si Victoria

a pu céder à une faiblesse impardonnable, elle sait réparer ses torts

et se les faire pardonner.»

Henriquez l'assura qu'il se défendrait d'en avoir une opinion

défavorable; et il ajouta que cette candeur franche et le courage

qu'elle mettait à s'accuser avaient déjà plus qu'expié l'imperfection

de sa conduite.

Victoria affectant d'être satisfaite et reconnaissante de cette

assurance, prit la main d'Henriquez d'un air d'humilité, et l'ayant

portée à ses lèvres, elle s'éloigna de lui avec précipitation, comme

s'il lui eut été impossible de soutenir plus long-tems sa présence.

CHAPITRE VIII.

Victoria, qui n'avait pas de grands succès de sa démarche, ni de la

sensibilité d'Henriquez, courut s'enfermer dans son appartement, pour

y fulminer tout à son aise contre le nouvel obstacle qui s'opposait à

ses vues; la contrainte qu'elle s'était imposée devant le jeune homme

n'étant plus restrainte, elle se livra à des imprécations dignes d'une

furie: elle se maudit elle-même, et l'instant qui lui avait donne

l'être, et la mère qui l'avait portée. L'orgueil outragé étouffait

son cœur, et elle criait vengeance ... vengeance sur l'innocente

Lilla! »Oh! tu périras, fille détestée, chétive créature, dit-elle,

en s'emparant d'un poignard, et l'agitant d'un air déterminé: oui,

j'achèverai ma fureur sur toi, et tu n'auras plus l'audace de rivaliser

de bonheur avec celle qui t'abhore.»

»Doucement, signora, dit quelqu'un qui lui arrêta le bras en riant:

c'était Zofloya.

»Quoi! vous ici? comment se fait-il ... au surplus, c'est venir bien

mal à propos; car, ni votre présence, ni vos paroles, n'auront le

pouvoir de me tranquilliser maintenant.»

»Belle dame, je croyais cependant vous apporter quelque consolation.»

»C'est impossible. Henriquez me déteste ... dis, maure, est-il en

ta puissance de changer ses sentimens? peux-tu faire que sa haine

devienne amour?»

»Je puis tout, si vous voulez croire en moi.»

»Mais tu n'es pas sorcier?»

»Ne saurait-on avoir quelques connaissances en physique, sans être

physicien?»

»J'avoue, Zofloya, que vous possédez un grand savoir, reprit-elle plus

patiemment; mais il ne peut aller jusqu'à ... non assurément, vous

n'avez pas l'art de changer le cœur d'Henriquez, au point de le rendre

amoureux de moi, tandis qu'il en aime une autre?»

»Pas, tant que cette autre existera, belle personne.»

»Eh bien, que faire ... dites ... dites donc ...»

»Charmante! délicieuse créature!...

Ces mots furent prononcés avec une emphase qui toucha sensiblement

Victoria: l'accent était plaintif et tendre ... il lui arracha des

pleurs, et ne sachant plus où elle en était, elle se jeta dans des bras

ouverts pour la recevoir, et pleura sur le sein du maure, qui la pressa

contre son cœur.

Cette méprise de la dame dura peu; revenant de son délire, elle

s'arracha promptement de ses bras, et dit en tremblant:»c'est

une chose bien étrange, Zofloya, que vous ayez ainsi le talent

de m'appaiser, et de m'entraîner vers vous d'une manière si

irrésistible.... En vérité, beau maure, je suis tentée de croire que tu

possèdes quelque moyen pour me rendre de la sorte.»

Le maure fit un salut gracieux pour réponse.... En ce moment,

réunissant tout ce qu'il avait d'attrayant dans sa personne, il parut

quelque chose de plus qu'un mortel aux yeux de Victoria, dont l'orgueil

ne put l'empêcher d'en convenir, par les éloges dont elle le combla.

»Maîtresse imcomparable et adorable, dit-il, en posant un genou en

terre, et la main sur son coeur, veuillez informer le plus soumis de

vos esclaves, de ce que vous désirez de lui; et croyez que son bonheur

sera d'accomplir vos souhaits, avec toute la promptitude d'un être qui

vous est entièrement dévoué.»

Levez-vous, Zofloya, dit-elle, séduite par cette complaisance entière

qu'elle trouvait dans le maure. Levez-vous, et dites-moi ... oui, cher

ami, il faut que tu me dises ce que je dois faire de ... de ... Lilla?»

»Cette petite lille se trouve encore là pour gêner votre amour,

n'est-ce pas?»

»Eh! mon dieu oui»

»Et vous voudriez vous en défaire?»

»C'est cela même; je voudrais ... qu'elle fût morte.»

»Pas tout-à-fait, signora, il ne faut pas tuer cette pauvre enfant.»

»Eh, pourquoi non?»

»Parce que cela vous ferait accuser; et adieu, alors, à vos

espérances: vous oubliez, belle Victoria, que déjà....»

»Chut! à quoi bon cette remarque?»

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 16 / 23 段