comme la reconnaissance l'empêchaient de se plaindre. Victoria lui
dit: « vous êtes lasse, Signora, je crains que l'exercice n'ait été
trop fort pour vous. Souffrez que je retourne au château pour vous
chercher quelques raffraîchissemens, quoique le maure, me sachant à la
promenade, ne manquera sûrement pas de m'apporter du sorbet ou de la
limonade.»
«Sainte Vierge-Marie, reprit la bonne dame, que le ciel me préserve de
vous donner cette peine: je n'ai besoin que d'un peu de repos ... je ne
suis plus jeune, Signora.»
En ce moment, Victoria aperçut à travers les arbres le turban garni
d'émeraudes de Zofloya, qui brillait aux rayons du soleil. Son cœur
battit violemment. Dès que le maure fut près, elle se leva pour prendre
les verres qu'il tenait sur un plateau d'argent. Exacte à garder celui
qui était de son côté, elle présenta l'autre à la paisible Signora, qui
le reçut d'une main tremblante, et en faisant mille remercimens de tant
de bonté.
Cependant, à peine eut-elle pris la drogue fatale, qu'elle d'en
ressentit. Elle voulut parler: son œil était égaré; tout son corps
s'agitait de convulsions. Elle articula difficilement ce peu de mots: «
Horreur!... je ... je suis empoisonnée....»
«Elle ne meurt pas, dit tous bas Victoria.»
Zofloya ne répliqua point; mais, se jetant sur l'infortunée, il lui
serra le gosier de ses deux mains, et quelques cris de désespoir à
moitié formés se perdirent dans le râle de la mort. Alors, se levant
d'un air tranquille, il posa le doigt sur ses lèvres, et montrant le
côté du château, il disparut précipitamment.
Victoria comprit le signe; et, sans être effrayée ni fâchée du crime
qui venait d'être commis, elle se sauva également au château, et appela
du secours. Les gens accoururent de tous côtés, et quand elle les
eut informés de la terrible catastrophe arrivée à la Signora, ils se
hâtèrent d'aller à l'endroit où elle avait eu lieu. Bérenza même, tout
épuisé qu'il était, voulut se rendre spectateur d'un événement qui
n'était que le précurseur de sa mort. La pauvre petite Lilla, presque
folle de douleur, se tordait les mains en voyant sa parente sans vie;
car c'était bien alors qu'elle devenait orpheline et privée tout-à-fait
de famille dans le monde!
«Injuste Lilla, lui dit Henriquez en s'efforçant de l'arracher à un
spectacle si triste, n'avez-vous pas un amant, un ami qui n'existe que
pour vous?»
Lilla ne répondit point. Les larmes arrosaient ses jolies joues, et
son cœur était gros de soupirs. Henriquez parvint à l'entraîner, et
Victoria, les voyant s'éloigner ensemble, sentit la colère dévorer son
sein.
Tout le monde crut que la vieille dame était morte d'un coup de sang.
Quelques-uns dirent que l'air avait trop pris sur ses organes débiles.
D'autres que les convulsions l'avaient étouffée, tandis que les gens
pieux attribuèrent sa mort à la providence, qui avait permis sa fin
pour l'enlever à des infirmités qui ne pouvaient guères la laisser
aller plus loin. Personne en un mot ne soupçonna la véritable cause de
cette mort tragique, qui n'avait eu de témoins que ses acteurs, qui
l'avaient exécutée sous les ombrages où elle avait été tramée.
CHAPITRE V.
Quelques jours se passèrent après la mort funeste de la pauvre Signora,
pendant Lesquels Victoria, faisant usage, à son grand déplaisir, du
poison lent, (le maure lui avait refusé obstinément la dernière dose)
sentit son impatience aussi bien que son amour augmenter. Alors elle
chercha à s'entretenir encore avec le noir, complice de ses crimes.
Ce fut un soir où rien n'était convenu entr'eux, qu'elle courut après
Zofloya. La fureur du mal était si forte en elle, que rien ne pouvait
l'arrêter. Le malheureux Bérenza vivait toujours, et c'était l'obstacle
à ses souhaits. Sa mort! sa mort seule pouvait la satisfaire.
Elle porta ses pas vers le plus épais de la forêt, où le sombre cyprès,
le haut pin et le peuplier élancé mêlaient leur ombrage. Au-delà, des
rochers amoncelés les uns sur les autres, des montagnes inaccessibles,
perçaient à travers les clairières que laissait le feuillage. Sur le
sommet de ces montagnes, on voyait encore par-ci par-là de vieux chênes
que le tems avait noircis, et qui, examinés de loin, ressemblaient à
des arbrisseaux manqués par la nature. Il y ayait au-dessous de ces
masses colossales, des précipices dans lesquels tombaient des torrens
qui gémissant continuellement dans un abîme qu'on ne pouvait voir,
remplissaient la solitude environnante d'un murmure aussi triste que
mystérieux.
Victoria s'arrêta un moment pour regarder autour d'elle. L'horreur
sauvage du lieu lui sembla en conformité avec son âme. Elle se laissa
aller à un enchaînement de pensées qui lui causèrent une oppression
violente. Son cœur, livré à l'anarchie, ne respirait que crime. Elle
souffrait d'avoir laissé subsister jusqu'à ce jour une barrière
entr'elle et ses désirs.--Avec le secours du poignard, s'écriait-elle,
j'aurais déjà tout fini. Je déteste ma folie d'avoir écouté si
long-tems les craintes misérables qui ont retenu ma main.--S'excitant
ainsi dans la frénésie de ses passions, elle ne réfléchissait pas que
le danger menace quiconque commet ouvertement le crime. La raison
ni la prudence ne pouvaient plusse faire entendre, et l'ardeur des
pratiques du mal conduisait seule cette créature féroce.
--O Zofloya, Zofloya, répéta-t-elle avec impatience, pourquoi n'es-tu
pas ici? peut-être parviendrais-tu à adoucir la fermentation de mon
cerveau!--En disant ces paroles, elle se frappa durement le front, et
se jeta la face contre terre.
Soudain des sons mélodieux se firent entendre. Ils ressemblaient à
la double vibration d'une flûte. Cette mélodie agit sur son âme, et
parvint à la calmer. Ce n'était pas là les sons de l'orgue du couvent
voisin, ni ce n'avait l'air d'une musique terrestre. Outre ce, le
couvent était de l'autre côté et au milieu des rochers. D'ailleurs, le
vent et l'éloignemen eussent empêché d'entendre la musique claustrale,
car tous deux étaient contraires en ce moment. Mais, d'où venaient donc
ces sons que Victoria entendait, et qui suspendaient son délire? elle
pensa un instant que ce pouvait être Henriquez, qui, plein de grâce
et de beauté, chantait les douceurs de l'amour. Cet air mélancolique
la faisait souffrir. Elle se disait que ce qu'il exprimait si bien ne
serait peut-être jamais senti pour elle, et que des obstacles toujours
insurmontables empêcheraient le bonheur dont elle voulait jouir avec
lui. Si ces émotions turbulentes s'appaisaient, c'était pour laisser
place à d'autres non moins dangereuses ... elle écouta encore un
moment, après quoi elle n'entendit plus rien.
--Douce musique aérienne, dit-elle, pourquoi remplir mon âme troublée
d'impressions, plutôt faites pour augmenter mon délire que pour le
dissiper? ces accords me tuent, et j'aimerais bien mieux entendre la
voix gracieuse de Zofloya qu'une musique aussi déplacée.
«Eh bien soit, oh! la plus admirable des femmes, dit quelqu'un dont
l'organe valait les meilleurs chants, car c'était celui du maure, qui
se trouva tout à côté de Victoria.»
«Être étonnant! je ne vous ai point entendu; d'où venez-vous donc?»
«Me voici, Signora, cela ne vous suffit-il pas?»
«Comment avez-vous deviné que j'avais besoin de vous?»
«Par sympathie, aimable dame. Toutes vos pensées ont le pouvoir de
m'attirer. Celles qui vous occupaient en ce moment m'auraient amené du
bout de l'univers.»
«Expliquez-vous, Zofloya.»
«Elles sont vives et hardies; elles me prouvent que votre génie a du
rapport avec le mien, et que vous méritez véritablement mes services.
Cette assurance est faite pour me plaire.»
«Mais, qui vous donne ce pouvoir de lire dans mes pensées?»
Zofloya se mit à rire, en la regardant d'un œil perçant. «Je les lis
toutes, belle Victoria; et ces joues colorées, ce regard errant, font
preuve de ce que je dis.»
«Victoria soupira profondément, et sentant la justesse de
l'observation, elle n'alla pas plus loin.
Le maure rusé avait cherché à détourner son attention par des
insinuations mystérieuses, mais ce ne fut pas pour long-tems; ses
sensations reprirent plus de force, et tout le reste lui paraissait
mériter peu qu'elle s'en occupât.
«O Zofloya, tu es réellement un homme divin, mais tu viens de me
surprendre dans un accès d'humeur, et si tu ne me tires de là, je suis
perdue.»
«Ne vous désespérez donc pas, dit-il en prenant hardiment sa main,
et faites-moi connaître comment je puis servir mieux mon estimable
maîtresse, et lui prouver tout mon zèle.»
«Ah! Zofloya, je t'ai cédé; j'ai obéi à tes conseils, à ta volonté,
et si tu m'eusse laissée faire, je serais libre maintenant.»Un regard
sévère du maure réprima son impétuosité, et elle acheva plus doucement,
«Bérenza vit encore; il est toujours là pour mettre obstacle à mon
bonheur; cependant, tu sais combien l'impatience me dévore. Mon sang
bouillonne dans mes veines desséchées: un feu dévorant me consume. La
rage, le désespoir, accablent mon amour trop retardé. Homme sensible
et obligeant! je te demande en grâce ... oui, je t'en supplie, achève
l'existence d'un être qui n'est plus que l'ombre de lui-même, que
le néant environne; et puisque tout est fini maintenant pour lui,
délivre-le des tourmens qu'il endure, et me rends le bonheur.»
Elle s'arrêta; le maure la regarda alors avec des yeux si étincelans,
qu'elle fut obligée de baisser les siens, quoiqu'attendant impatiemment
sa réponse.
»Victoria, dit-il enfin, avec un accent mielleux, je n'aurais pas cru
que dans le délire fantasque de votre esprit, vous vous fissiez l'idée
que je refuserais en la moindre chose d'accomplir vos souhaits: soyez
assurée que votre bonheur et le but de vos espérances m'occupent seuls.
Quand nous essayames le poison sur la vieille tante de l'orpheline
Lilla, qui en perdit la vie sur le champ, je vous le demande, eut-il
été prudent d'en faire aussitôt l'essai sur le comte? quel soupçon
terrible en fut résulté! et ne mettait il pas le terme à vos vues?
si la nécessité nous a forcés à laisser passer un peu de tems, nous
n'ayons rien perdu pour cela, car il ne s'est pas écoulé un jour qui
n'ait rapproché votre époux du tombeau; vous avez tort de croire qu'il
ne soit pas totalement épuisé, et je vous garantis que le moindre
effort maintenant, peut jetter son corps anéanti, dans les bras de
la mort. Je vous réponds du succès, et d'un succès fort prompt; le
Comte mourra, et sans prononcer un seul mot, comptez là dessus, belle
Victoria, et ayez une confiance entière en mes paroles....»
»Ah! si vous aimez à me servir, bon Zofloya, dit elle, ravie de ce
qu'elle venait d'entendre, pourquoi ne pas montrer plus d'empressement
quand vous me voyez, et attendre que ce soit moi qui vous prévienne?
pourquoi ne pas finir de suite mes tourmens par quelque plus grande
adresse de votre esprit?»
»Je ne vais pas au-devant de vous, parce que mon plaisir et mon
triomphe augmentent en voyant que vous me cherchez. Je réponds
volontiers à vos souhaits, mais je m'empresse davantage, quand c'est
vous qui m'engagez à les remplir ... outre ce, je pense qu'il n'y a pas
de mal de retarder un peu les choses....»
»Mon dieu, Zofloya, ne me parlez pas ainsi: pourquoi, pourquoi ce
délai.»
»Toujours, pour mieux éluder le soupçon.»
»Vos craintes me feront mourir, Zofloya....» Le maure fronça le
sourcil d'une manière si terrible, que Victoria se hâta d'ajouter:
»de grâce, point d'humeur; finissez seulement l'affaire, et vous pouvez
être assuré de mon éternelle reconnaissance dans tout ce que vous
exigerez ensuite.»
»Eh bien, dit le maure, dont les beaux traits furent dilatés par un
doux sourire, je ferai ce que vous me demandez, et vous sauverai de
plus des conséquences qui résulteraient de votre empressement et de mon
zèle. Ce soir, éloignez d'autour de vous tout ce qui pourrait porter
ombrage.»
»Ce soir ... quoi, ce soir, Zofloya?»
»Oui, ce soir, d'ici à une heure, vos désirs seront remplis, et je me
charge du reste.»
»O maure! combien je te remercie! dit Victoria, en prenant sa main
d'ébène et la pressant contre son cœur.
Le maure la regarda avec encore plus de feu: ses yeux brillaient d'un
éclat surnaturel. »Ce cœur n'est-il pas à moi, dit-il comme transporté.
»Il vous est attaché par la reconnaissance, bon Zofloya, lui
répondit-elle, d'un air décontenancé.
»Je dis, _à moi_, Victoria: puis il ajouta en riant, ne craignez rien,
car je ne suis pas jaloux de votre passion pour un autre.»
Victoria était interdite; elle leva les yeux sur le maure, mais pour
les rabaisser aussitôt d'après la fierté des siens ... elle voulait
parler, et ne pouvait concevoir ce conflit d'émotions qui paralisaient
sa langue. La hardiesse de Zofloya l'étonnait, mais ayant besoin de
lui, elle n'osait la réprimer: Victoria s'était mise en son pouvoir,
et son âme abjecte et criminelle, tremblait devant ... un esclave!
Zofloya conservait un air malin: il pressa la main de Victoria sur sa
poitrine, et cette pression répondit au cœur de celle ci, mais d'une
manière pénible et difficile à supporter ... le maure laissa aller sa
main, alors elle se sentit soulagée d'un poids énorme; on eut dit qu'un
bras de fer cessait de la retenir: elle essaya encore de lever les
yeux; les traits de Zofloya avaient repris toute leur sérénité: c'était
le calme brillant d'un beau jour, qui, peu avant, avait été menacé d'un
terrible orage. Ses paroles ambigues, cessèrent d'occuper Victoria;
elle pouvait bien pardonner quelque chose à un homme qui possédait
des manières si irrésistibles: elle sourit doucement, pour lui prouver
qu'elle ne lui en voulait pas.
»Signora, dit-il, le jour n'est pas fini; la soirée se montre calme
et belle: la suavité de l'air invite aux jouissances ceux qui sont en
santé, et convient pour ranimer les faibles. Je pense qu'il serait
possible d'inviter le comte Bérenza à se promener un peu; s'il sort
avec vous, je paraîtrai sur votre chemin, et s'il se sentait plus mal,
alors faites-moi signe, et je serai bientôt près de vous avec des
raffraîchissemens ... que vous lui ferez prendre ... le résultat en
sera bientôt manifesté.... Adieu!»
En achevant ces paroles, le maure tourna le dos et fut bientôt loin.
Ses mouvemens avaient été si précipités, si subtils, qu'à peine
pouvait-elle croire les avoir apperçus: elle se décida à s'en aller
aussi, mais avec une telle lenteur, qu'on eut dit que quelqu'un la
retenait à la même place: les paroles du maure raisonnaient encore à
ses oreilles, mais elles lui étaient absolument inintelligibles. Sa
conduite mystérieuse occupait ses pensées, et quoiqu'en sa présence,
des sensations agréables agitassent son sein, il n'était pas plutôt
parti, que le calme apparent dont elle avait joui, laissait renaître
mille horreurs qui la rendaient presque folle. Une passion emportée à
l'excès, une haine des plus fortes, et la soif ardente du sang, envers
ceux qui s'opposaient à ses desseins, voilà ce qui remplissait le cœur
de Victoria. Son imagination s'aigrit de plus en plus, sa tête se
troubla entièrement, et livrée ainsi à des idées atroces, elle doubla
le pas, sans tenir de marche directe: déjà elle était à la vue du
château, quand une voix faible prononça son nom.
Elle leva la tête, et s'arrêta subitement, en voyant le simulacre
touchant du ci-devant beau et séduisant comte de Bérenza; il était
soutenu par Lilla et Henriquez. Victoria ne prit point garde à ce
spectacle, car ses yeux s'arrêtèrent uniquement sur le jeune homme
plein de fraîcheur et de santé. Les manières pleines d'agrémens, et
l'air animé de celui-ci, lui présentaient un contraste trop frappant
avec l'être mourant qui lui donnait le bras. Bérenza n'était plus
qu'un squelette ambulant, et la forme des tombeaux dans sa plus
triste peinture; sa gaîté était perdue, et une difficulté excessive
à s'exprimer, lui ôtait toute apparence de belle humeur: sa démarche
élevée et son maintien noble étaient détruits sous ses cruelles
souffrances; enfin le malheureux Bérenza, ne conservait plus de
traces de ce qu'il avait été, ni dans la suavité de ses manières; ni
dans cet air gracieux qu'il possédait au suprême degré. Cet esprit
philosophique, cette force d'âme qui l'avaient toujours distingué,
n'était pas éteints; mais il ne s'en servait plus que pour résister
aux maux qui l'avaient frappé ... maux qu'il croyait toujours n'être
pas sans remède, et auxquels un malheureux préjugé l'empêchait
d'appliquer les secours de l'art: tout son espoir pour en guérir, se
reposait sur la tendresse trompeuse de sa femme; il croyait que les
soins continuels qu'elle paraissait prendre de lui, le sauveraient et
que la mort n'oserait l'arracher à une créature bien aimée, dont il
recevait tout son bonheur: son amour lui semblait une égide, à travers
de laquelle ses flèches ne pouvaient passer. Toutes les sensations
de ce cœur malade battaient encore du même amour, et quand il la vit
s'approcher, il quitta le bras de son frère, au risque de tomber, et
s'avança vers elle, en posant vite la main sur sou épaule, et disant
d'une voix éteinte:
»L'espoir de te rencontrer, ma Victoria, a pu seul m'amènerai loin;
mais je n'en puis plus, fais-moi asseoir quelque part un instant.»
»Cher Comte, pourriez-vous faire quelques pas de plus dit-elle, en le
menant du côté où la signora avait perdu la vie; ils n'en étaient pas
loin, et Bérenza ne pouvant parler, fit signe qu'il pouvait aller.
Henriquez et Lilla aidèrent à le soutenir. En peu de minutes, on fut
à la grotte, sous le rocher, et le Comte s'assit sur le même banc de
verdure qui avait déjà été si fatal à une autre.... Passant son bras
autour de Victoria, il appuya sa tête sur son épaule.
»Vous êtes bien fatigué, mon ami, dit-elle avec inquiétude.
»Oui, Victoria, et je voudrais être maintenant au château, car je n'en
puis plus de soif.»
»Que voudriez-vous prendre, Bérenza, je vais vous l'aller chercher.»
»N'importe quoi, je meurs de soif; je voudrais cependant du vin.»
»O mon frère! je crains fort que vous n'en buviez trop; et le vin ne
fait qu'augmenter la fièvre qui vous consume.»
»Laissez-moi faire, Henriquez, dit-il avec une sorte d'humeur; je veux
boire, ou je meurs; qu'on me donne du vin ou autre chose; voudriez-vous
refusera un malheureux déchiré de douleur ce qu'il croit propre à les
appaiser?»
Avant que le comte n'achevat ses plaintes à un frère qui l'adorait,
il en sentit du regret, et lui tendant la main, il ajouta; mon ami
pardonne-moi, tu ne sais pas tout ce que je souffre; que le ciel te
préserve de pareilles angoisses. Si tu me refuses du vin, mes forces se
perdent toutes, et mon mal en devient mille fois plus insuportable; en
en buvant, il me semble que je renais ... autrement, je crois toucher
à ma dissolution.... Ici, il fit un signe qu'Henriquez comprit, et
fâché d'avoir causé un instant d'humeur à son malheureux frère, il dit
à Lilla de voler au château, et de faire apporter du vin au plus vîte,
parce que lui restait pour secourir le comte au besoin.
La belle Lilla s'élança comme la biche pour remplir sa mission. Bérenza
revint enfin à lui, mais son pouls battait plus violemment encore, et
tous ses membres tremblaient.
L'amante d'Henriquez reparut toute essoufflée. «Je viens de rencontrer
le maure Zofloya, dit-elle; pensant que le Comte pourrait avoir besoin
de prendre quelque chose, il venait ici avec du vin dans un verre. Le
voici qui s'approche; ainsi, seigneur Bérenza, ajoute-t-elle avec un
doux sourire, vous allez vous sentir soulagé.»
»Mille remerciemens, mon petit ange.» Et le pauvre Comte la regarda
avec amitié. En ce moment, le maure, s'avançant respectueusement
vers Bérenza, lui présenta le gobelet qu'il tenait. A cette vue,
un mouvement précipité se fit sentir au cœur de Victoria; elle vit
l'accomplissement de ses dernières paroles et garda le silence.
«Donnez-moi ce verre, ma bonne amie; vous savez que de votre main je
bois avec plus déplaisir.»
Victoria prit le verre en examinant Zofloya, dont le regard attestait
que la mort était là.
Quoique d'une hardiesse décidée dans le crime, l'expression étrange,
terrible du maure, la fit frissonner: cependant, tenant le verre d'une
main ferme, elle le présenta à son époux.... Il l'éleva en le regardant
avec des yeux creux, et remercia le ciel, comme s'il eut répandu ses
bénédictions sur sa tête.... Puis, le portant à ses lèvres, il le but
tout d'un trait...!
A peine cela fut-il fait, qu'un mouvement convulsif lui fit porter la
main sur son cœur. Une douleur nouvelle s'y fit sentir ... cependant
il ne prononça pas un mot, car les feux de l'Éthna le consumaient....
Ses lèvres et ses joues se couvrirent d'une pâleur mortelle.... Un
soupir pénible partit de son sein. Ses yeux se fermèrent.... Ses bras
sans nerfs tombèrent à ses côtés, et, privé de sens, il glissa à la
renverse...! Qui alors était plus recueilli que le maure Zofloya? Il
détacha la veste du Comte; il lui frotta les mains et les tempes, et
tandis qu'Henriquez était frappé d'horreur, et que même la criminelle
Victoria frémissait au prompt succès de ses désirs, il montrait
seulement un calme triste; il disait que le Comte n'était que tombé
en faiblesse; qu'en le portant au château, les remèdes lui feraient
sûrement revenir. Henriquez, quoiqu'insensible par la violence de
sa douleur, consentit à la proposition du maure: alors ce dernier
soulevant dans ses bras nerveux celui qu'il savait bien perdu à jamais,
se hâta d'arriver au château.
Le corps sans vie étant posé sur un lit, un domestique de confiance
se proposa pour aller chercher un moine du couvent voisin, qu'il
avait entendu dire très-habile dans la connaissance des maladies de
toute espèce. Henriquez, adoptant son idée, envoya aussitôt chercher
ce moine, et se rapprocha de son frère, pour aider Victoria, et son
complice abominable, dans les prétendus efforts qu'ils faisaient pour
le rappeler à la vie.
Il n'est pas besoin de dire que tout ce qu'on essaya fut inutile.
Cependant Victoria eut des craintes très-vives sur le savoir réputé
du moine, qui pourrait peut-être contrecarer les effets du poison, ou
découvrir la trame horrible. Cette idée la jetta dans une frayeur, que,
ni la présence de Zofloya, ni les regards qu'il lui lançait pour la
rassurer, n'avaient le talent de détruire.
Après quelque tems d'une anxiété tourmentante, éprouvée par tous,
quoiqu'avec des motifs différens, Antoine revint. Il amenait un moine,
mais non celui dont il avait parlé. Le révérend père était absent pour
faire des visites de charité dans le voisinage; celui qui venait à sa
place avait été recommandé hautement par le supérieur, comme capable de
suppléer au père Anselme, et son égal en savoir, piété et bienveillance
envers les hommes.
Le moine s'approchant de Bérenza, le regarda pendant quelques minutes;
il demanda qu'on lui découvrit le bras. Alors prenant sa lancette, il
fit une piqûre à la veine. Victoria était courbée sur le Comte, d'un
air excessivement affligé, et Henriquez soutenait le bras immobile. Le
premier coup de lancette n'avait rien produit, mais au second le sang
en sortit soudain, et jaillit sur la figure de Victoria.
La femme criminelle trembla d'épouvante. Le sang vengeur de son mari
venait de marquer sou assassin, et en appliquer la preuve sur ses
joues! Elle n'osa lever les yeux de peur qu'on y lut la confirmation du
crime; mais prenant son mouchoir d'une main tremblante, elle en essuya
les gouttes pourprées. Elle se pencha de nouveau sur le corps, et dans
l'altonte de quelque chose de plus terrible. C'était tout cependant; le
sang s'était lancé, il avait cessé aussitôt. La vie ne paraissait plus
suspendue ... elle avait fui pour jamais!
Personne ne soupçonnant le crime de Victoria, son agitation fut
attribuée à la douleur amère qu'un événement aussi cruel devait
naturellement lui causer. Pendant que chacun était occupé autour de
Bérenza, elle essaya de lever les yeux. Ceux de Zofloya furent les
seuls qu'ils rencontrèrent. Elle y lut toute la férocité du crime, et
ne pouvant le regarder long-tems, elle se tourna vîte d'un autre côté.