La pauvre signora ne pensait pas ainsi; mais flattée que la maîtresse

de la maison s'adressât à elle, en lui montrant une déférence peu

ordinaire, il lui sembla impossible de résister: outre ce, comme

l'amour-propre est de tous les âges, elle se dit qu'il ne fallait pas

négliger un moyen qui lui rendrait peut-être encore quelqu'air de

jeunesse.

Tous ces préliminaires ainsi arrangés, on convint, avant de se lever de

table, que le lendemain on s'occuperait des préparatifs du départ, et

que le matin du jour suivant, on quitterait Venise la superbe, pour le

château solitaire des Appenins.

CHAPITRE III.

Ce fut au commencement d'une belle matinée de printems, que la société

descendant la place Saint-Marc, s'embarqua sur la Brenta, pour les

Appenins. Victoria, assise auprès de son époux, lui témoignait les

attentions les plus tendres comme les plus trompeuses; la jolie et

charmante Lilla, avec ses beaux cheveux qui ombrageaient son col

d'albâtre, était à côté d'Henriquez, respirant le souffle de l'amour,

et sentant sans le regarder, tout le feu de ses regards: la pudeur de

la jeune personne n'empêchait pas que tout son être ne fut pénétré de

ce que le sentiment a de plus voluptueux: la vieille signora, fière de

se trouver en partie avec la jeunesse, quoiqu'elle fût de peu d'intérêt

pour tous, excepté pour sa pupille, parut contente de voir la gaîté

régner parmi eux. Zofloya, ressemblant à un demi dieu, avec la plume et

le turban en tête, ses bracelets de perles, et la blancheur éclatante

de ses vêtemens, était assis à la poupe du navire avec sa harpe, et

ravissait la compagnie par l'harmonie exquise de ses accords; les

vagues même, comme respectant sa musique, adoucissaient leur marche

onduleuse, afin que l'oreille ne perdît aucuns de ses sons.

Jamais voyage fatal ne fut entrepris sous des auspices plus agréables,

et jamais fiancé ne mena sa fiancée à l'autel avec une tendresse plus

glorieuse, que le pauvre Bérenza ne conduisit dans sa solitude, parmi

les montagnes, la perfide Victoria. Avec elle, il ne connaissait

point de solitude; elle était pour lui l'univers: le cœur plein du

contentement le plus doux, il bénissait la maladie qui lui avait rendu,

ainsi qu'il le pensait, tout l'amour de sa femme.

Bref, le voyage terminé, et une fois arrive à Torre-Atto, Victoria vit

avec plaisir que ce lieu était entouré de tous côtés par une solitude

entière; ni ville, ni village n'avoisinaient le château de Bérenza,

qui était situé dans une vallée profonde, au bord d'une forêt: d'un

côté, des rochers d'une hauteur énorme, s'élevaient au-dessus de ses

plus grandes piramides, et s'enveloppaient de leur majesté terrible;

mais sublime; tandis qu'aucun bruit ne dérangeait le silence de ce

lieu, que la chûte d'une cataracte impétueuse, qui tombait de sa

superbe élévation dans un abîme, ou bien encore, le son solemnel de

la cloche d'un couvent peu éloigné, quand le vent était de ce côté.

Quelquefois aussi, le carillon musical d'un orgue se laissait entendre,

et ressemblait plus à une musique aérienne, qu'à celle sortant de la

demeure des vivans.

»Ici donc, se dit Victoria, le lendemain de son arrivée, et en

mesurant de l'œil l'étendue incommensurable de la solitude qui

l'entourait, ici, je puis exécuter sans danger les desseins qui doivent

me conduire au comble de mes vœux! nul regard ne peut m'y atteindre, et

j'y agirai en liberté! salut à vous, bienveillantes solitudes: salut

à vos ombres impénétrables, puisqu'elles entretiennent mon espoir ...

celui de mon amour ... et périsse tout ce qui pourrait s'y opposer

encore!

Les yeux de Victoria se portèrent du côté des montagnes, tandis qu'elle

prononçait ses malédictions; et ses pensées en pénétraient l'obscurité

la plus ignorée, quand elle fut interrompue par Bérenza qui, lui

saisissant le bras avec gaîté, lui demanda le sujet de sa rêverie.

Une faible rougeur couvrit le front de cette femme au cœur de bronze.

Elle répondit: «je contemplais la beauté sévère de ces lieux, cher

comte!»

« Eh! savez-vous, ma bien-aimée, que je me sens déjà mieux depuis que

je suis ici. Cette belle retraite, et l'air pur qu'on y respire me

font réellement du bien.»

Victoria sentait que ce n'était là qu'une idée, car la veille au soir,

n'étant pas arrêtée par la fatigue qu'il avait éprouvée, elle lui avait

donné une dose de poison à prendre, et même un peu plus forte qu'à

l'ordinaire. Cependant elle eut quelqu'inquiétude sur ce mieux qu'il

disait sentir, et elle se promit bien d'augmenter encore la dose dans

la prochaine boisson. Pour l'instant, elle le suivit dans la salle où

le déjeûner était servi, et où on les attendait.

Persévérant toujours dans sa barbarie réfléchie, Victoria, avant la

fin des dix jours, avait administré au comte jusqu'à la plus petite

particule de poison. C'est pourquoi, vers le soir, elle chercha le

maure, avec qui elle n'avait encore pu avoir de conversation depuis

son arrivée à Torre-Atto.

Elle alla droit à la forêt, et prit, pour y entrer, les chemins les

moins fréquentés, pensant que Zofloya ne s'y promenait que dans les

endroits les plus sombres, et espérant l'y trouver. Effectivement, elle

n'alla pas loin avant qu'il se présentat à ses regards, en sortant d'un

massif d'arbres. Elle l'appela très-haut, quand, la saluant légèrement,

il s'arrêta, et attendit qu'elle vint à lui.

«Zofloya, dit-elle, en lui prenant le bras et marchant rapidement, ne

pouvez-vous me délivrer tout-à-coup des tortures que j'endure? m'ayant

conduite aussi loin, je ne puis supporter la lenteur des événemens;

c'est pourquoi, si vous désirez réellement me servir, il faut vous y

prendre d'une manière plus prompte.»

«Madame, votre impatience a déjà contrarié mes projets, et presque

détruit votre ouvrage, répondit le maure. La maladie actuelle du comte

est de nature à le conduire à sa dissolution en très-peu de tems.

Il n'y a rien en ce moment qui puisse le sauver d'une mort, subite.

Ainsi, dans ce cas, le soupçon peut se former aisément et avec justice.

Pardonnez-moi ces observations, mais voilà ce qui cause un changement

si grand dans votre époux. Huit jours suffiraient maintenant pour

l'achever, mais ne le tuez pas auparavant. Je vous avertis, signora,

que si vous vous écartez en la moindre chose de mes avis, vous

affaiblissez le pouvoir qui me fait agir, et détruisez l'effet qu'une

soumission parfaite aux règles qui _vous sont prescrites_, peut seule

produire.» Alors, donnant un petit paquet à Victoria, il la salua d'un

air respectueux, puis s'enfonçant dans la forêt, il disparut.

--Quel être singulier! pensa Victoria en retournant au château. Comment

se fait-il qu'entre mille questions que je voudrais lui faire, je ne

trouve qu'à peine le tems d'en placer une, et qu'avec tant de choses

que j'ai à lui demander sur lui-même, ma langue soit glacée en sa

présence, comme s'il s'agissait de parler à un immortel. S'interrogeant

de la sorte, elle doubla le pas, parce que la nuit approchait. En

avançant vers le château, elle vit venir le jeune Henriquez, objet

passif de la flamme qui la consumait. A cette vue, son cœur battit

vivement, et elle resta comme immobile à sa place.

«Signora, je venais vous chercher, dit-il, lorsqu'il fut près. Mon

frère, impatient de votre absence, craint qu'il ne vous soit arrivé

quelqu'accident. C'est à sa prière que je viens au-devant de vous.»

«C'est une peine que, sans doute, vous auriez bien voulu vous

épargner, dit Victoria avec dépit.»

«Point du tout, Madame, répondit froidement Henriquez. Alléger, autant

qu'il est possible, la sensibilité d'un frère que j'aime, est une

chose que je ne lui refuserai jamais; et ses moindres plaisirs auront

toujours droit de m'intéresser.»

«S'occuper de moi, Monsieur, est regardé par vous comme un de ses

moindres plaisirs, à ce que je vois.»

«Je ne dis pas cela, Madame.»

Comme il parlait, le pied de Victoria donna contre un caillou, ce qui

pensa la faire tomber. Il voulut la soutenir, mais elle le repoussa,

et ses yeux s'emplirent de larmes. « Ne faites pas attention, seigneur

Henriquez; car, je crois que si je tombais, cela vous serait à peu près

égal.»

«Bon dieu, Madame, qui peut vous avoir donné une pareille idée, et

comment me croyez-vous aussi peu sensible?»

«Parce que ... vous me haïssez, je le sais, dit-elle fortement agitée.»

Henriquez la regarda avec surprise, et ne sachant que répondre, il

se pencha d'un air embarrassé. Victoria gardait le silence ... elle

dit un peu après: « si le comte vous eut envoyé chercher Lilla, votre

obéissance n'aurait pas été si méritoire.»

« Ah! reprit le jeune homme d'un ton animé, aurait-on jamais besoin

de me faire penser à Lilla, depuis que mes yeux ont eu le bonheur de,

se reposer sur sa céleste figure?»Victoria était furieuse. Elle fit

un mouvement qui annonçait de l'humeur, mais en ne regardant point

Henriquez, qui, sans l'obscurité, n'eut pas manqué de s'en apercevoir.

L'expression de ses traits était si terrible en ce moment, qu'on eût

pu s'en douter par inspiration. Se radoucissant par degrés, elle fit

l'observation au jeune homme qu'il paraissait aimer beaucoup sa chère

Lilla.

«Si je l'aime! ah! je fais plus, je l'idolâtre. Elle est la lumière

de mes yeux, l'astre de mon âme, la source de mon existence. Sans

elle, la vie ne me paraîtrait qu'un désert affreux; et si le destin

me l'enlevait, l'instant de sa mort marquerait la mienne; mon âme

s'écbapperait de son enveloppe pour rejoindre celle de ma Lilla, et mon

corps reposerait près d'elle dans le tombeau.»

»O rage, prononça entre ses dents Victoria, et en serrant de colère le

bras d'Henriquez.»

«Vous trouveriez-vous mal, signora? dit-il en s'arrêtant.»

«Non, non, mais je ... je ... souffre beaucoup du pied.»Dans ce

moment, la cruelle pensait qu'il serait peut-être mieux de destiner à

Lilla la poudre qu'elle tenait cachée dans son sein, que de la faire

prendre à Bérenza.

Pendant que cette idée occupait son âme infernale, elle vit l'innocente

créature, qui sautillait en s'avançant au-devant d'eux. Semblable à

un être aérien vu à travers les ombres du soir, ses pieds touchaient

à peine la terre. La colère de Victoria se changea promptement en un

sentiment de mépris. Elle se rendait la justice de croire que son

moindre pouvoir suffirait pour anéantir un enfant aussi faible, et

prit le parti de la dédaigner. Sa fierté répugnait à s'occuper plus

long-tems d'une créature tout-à-fait insignifiante à ses yeux.

Henriquez vola au-devant de sa petite amie. Victoria marcha lentement,

et tous trois entrèrent au château, la tendre Lilla prenant la main

de cette femme altière, et passant son bras autour d'elle. Ils se

rendirent dans le salon où Bérenza les attendait, et le trouvèrent

couché sur un sopha de couleur cramoisie, ce qui ajoutait une teinte

plus livide à la pâleur de son visage. En voyant Victoria, il dit:

«Mon dieu, ma bonne amie, où avez-vous donc été? j'attendais avec

impatience ma charmante Hébé, pour qu'elle me versât un verre de

limonade.»

«Cher comte, il m'a pris fantaisie d'aller faire un tour dans la

forêt, et la rêverie m'a portée plus loin que je n'avais intention

d'aller. Mais je vais vous verser votre limonade, mon ami.»Disant

ainsi, elle sortit, et la rapporta bientôt, après y avoir mêlé la

dose suffisante de poison. Cette force additionnelle ne manqua pas

de produire son effet sur l'estomac débile du comte, qui venait de

boire tout d'un trait, et avec une grande avidité. Il se sentit prêt

à s'évanouir, et fit signe à Victoria de s'asseoir auprès de lui. Sa

tête tomba sur le sein de la perfide, comme s'il eût été surpris par

un profond sommeil. Bientôt cependant, des accès d'une toux violente

accompagnée de mouvemens nerveux, le forcèrent à changer d'attitude. Sa

respiration, qui s'exalait sur la figure de Victoria, ne touchait point

ce cœur sans remords. Un frisson se fit sentir dans tous les membres

du comte, et la plus grande pâleur y succéda. Ses lèvres tremblaient,

ses yeux étaient agités de tiraillemens, et quelque chose de trouble

s'apercevait sur sa prunelle. Le monstre femelle eut peur ... elle

craignait d'avoir donné la dose trop forte. Bérenza était retombé dans

l'assoupissement; elle prit sa main brûlante, et mue par ses craintes,

elle la pressa dans tous les sens, ce qui rappela ses esprits. Il

tressaillit, et ouvrit des yeux fixes d'où la vapeur se dissipa.

Alors, apercevant la perfide, il allait se plaindre, mais la crainte

de l'inquiéter l'arrêta. Il essaya même de sourire pour cacher les

douleurs qu'il ressentait.

«Cher Bérenza, vous paraissez souffrir beaucoup, dit-elle en

contrefesant la femme sensible.»

«Je ne suis que languissant, ma charmante amie; ce ne sera rien

j'espère. Faites-moi donner un peu de vin; je crois que cela me fera,

du bien.» Il chercha à se lever; en parlant de la sorte, mais sa

faiblesse devenait plus sensible, particulièrement à Victoria. Elle fit

servir le souper dans la pièce où était le comte, et ce soir-là elle

permit, non par compassion, mais par une politique horrible, qu'il bût

son vin sans mêlange de poison, en regrettant toutefois que la prudence

nécessitât ce répit.

CHAPITRE IV.

La semaine suivante ne fut pas achevée, sans qu'un changement

suffisamment visible dans l'infortuné Bérenza ne vînt satisfaire

la cruelle ennemie altérée de son sang. Envain portait-il sur elle

des yeux mourans et toujours tendres; envain, accablé par une soif

affreuse, lui demandait-il à boire, car il n'en voulait recevoir que

de sa main; son cœur féroce n'en était pas désarmé; ni la pitié, ni

les remords ne le touchaient. Si elle affaiblissait la dose de poison,

ce n'était que dans la crainte d'aller trop vîte et de s'exposer ainsi

au soupçon: alors la malheureuse lui donnait une boisson, qui, loin

d'appaiser la soif dévorante qui le consumait, ne fesait que jeter de

l'huile sur le feu.

Jusques-là, Bérenza n'avait pas eu idée de son danger, et ce qu'il

éprouvait lui semblait une suite du dérangement violent de son estomac.

Du reste, il ne pouvait précisément assigner de cause à un mal qui lui

reprenait souvent. Lorsque son poulx battait avec plus de vivacité

que de coutume, il regardait cela comme une fièvre de nerfs tout

simplement; et ses tiraillemens de poitrine, ses maux de tête, comme

un grand feu qui avait besoin de calmans. Sa toux, il l'attribuait à

une transpiration arrêtée, etc. Enfin, le malheureux comte s'abusait

entièrement sur son état; et loin de vouloir essayer aucun remède

qui pût le soulager, il ne suivait que le régime qui pouvait aider à

lui nuire et à rendre plus actifs les effets du poison. Par exemple,

croyant se redonner des forces, il buvait du vin plus souvent que de

coutume; mais il en résultait un épuisement encore plus fort. Victoria

fesait toutes ces observations et en concluait que le vin, en ranimant

pour l'instant, tendait à dessécher et corroder la chaleur du cœur; en

conséquence elle le pressait souvent d'en boire. C'est ainsi qu'elle

accomplissait ses vues en hâtant le moment de sa mort.

La toux devenait plus sérieuse, l'exercice le fatiguait, et toute

société, excepté celle de Victoria, lui était à charge. Elle avait, de

la sorte, un pouvoir entier sur lui: cependant elle n'osait outrepasser

les instructions de Zofloya. La personne du comte ne présentait,

toutefois, aucune altération considérable, et qui pût le faire croire

en danger réél. Il était très-pâle, mais ses joues se coloraient de

tems à autre, d'un rouge passager. Son embonpoint avait peu diminué, et

il mangeait même avec une avidité plus grande que de coutume.

D'après ce, comment s'inquiéter? au contraire, Bérenza adoptait

l'espérance, l'espérance feinte que sa femme lui donnait, que le tems

et sa constitution, naturellement robuste, triompheraient d'une maladie

qu'il s'obtinait à regarder (ainsi qu'elle le lui persuadait) comme

la suite d'un rhume négligé. Il n'était point tenté de se promener

dans les déserts des Appenins avec les habitans de son château

mélancolique, ni même de visiter l'enceinte de ses possessions.

Victoria, afin de le tenir mieux sous sa garde, et d'éviter le risque

d'attirer l'attention, lui disait que le repos était ce qui convenait

davantage au rétablissement de sa santé.

Tout ce que cette créature atroce prononçait, soit qu'elle eut tort ou

raison, se changeait en lois pour l'époux aveugle; il oubliait, dans

la tendresse perfide qu'elle lui montrait, tout ce qui n'était pas

elle, au moment même où sa main assassine lui présentait de nouveau

le breuvage mortel. En ce moment, elle lui paraissait plus chère que

jamais; et avant qu'il portât le vase à ses lèvres desséchées, il

baisait cette main que le ciel aurait dû paralyser à l'instant.

Le poison était à sa fin et la semaine écoulée. Victoria voyant que

le malheureux Bérenza, non-seulement vivait encore, mais que les deux

derniers jours ne l'avaient pas rendu plus mal que les précédens,

sentit sa patience à bout: elle maudit le reste d'existence qui tenait

encore son époux sur la terre, et révoltée par la lenteur que la mort

mettait à s'annoncer, elle alla trouver Zofloya, dans cette même partie

de la forêt où ils avaient déjà eu un entretien. Cette fois, le maure

semblait l'attendre et il se rendit vers elle aussitôt qu'il le vit.

--Vous êtes impatiente, signora, lui dit-il, de voir que la

constitution du comte tienne contre tout, n'est-ce pas? mais soyez

tranquille, vous êtes a la fin de votre ouvrage. Il va bientôt mourir.

--Cependant, il ne paraît pas plus mal qu'il y a dix jours, et cela est

désolant.

--Il a tout à présumer, signora, que les principes de la vie sont

sappés sans remède en lui; et quoique vous fissiez maintenant pour les

rappeler, quoique tous les secours de la médecine fussent mis en œuvre,

rien ne produirait d'effet, car il court à grands pas vers son dernier

instant.

--Mais quand cela arrivera-t-il? Cet état peut durer des siècles, et il

faudra donc, en attendant, que j'endure les feux qui me dévorent, que

ma jeunesse se flétrisse, et que mon énergie se perde dans l'inaction

de mes passions? oh, Zofloya! si vous voulez me servir, que ce soit

tout de bon. Jusqu'ici, vous n'avez fait que des bagatelles.

Le Maure se jette en arrière et regarde Victoria avec courroux:

jamais elle ne lui avait vu un coup-d'œil si terrible. A l'instant sa

colère cessa; elle baissa les yeux et craignit de l'avoir fâché. Oui,

Victoria, que jamais mortel n'avait fait trembler, qui n'avait pas

craint de rappeler la douleur dans le cœur d'un père, d'avilir une

mère, et de conduire un époux au tombeau, frémissait à l'idée de s'être

attiré le courroux du maure Zofloya! Cependant elle ne s'avoua point

cette sensation; mais s'approchant de lui, elle dit: pardonnez-moi,

Zofloya, pardonnez ma vivacité, et ne l'attribuez qu'au délai

qu'éprouvent mes espérances, et qui me troublent la tête.

--C'est bien, Madame, répondit le maure, en la saluant avec une

politesse mêlée de hauteur.

--Vous me pardonnez, mon ami; ainsi veuillez me continuer vos conseils.

--Je vous _guide_, madame, et ne vous _conseille_ pas. Cependant, je

dois observer que la confiance _unique_ que vous m'avez fait l'honneur

de placer en moi, n'a pas encore été trompée. Il sera tems de me faire

des reproches, quand vous découvrirez que j'en ai abusé. Epargnez-moi,

je vous en supplie, jusques-là. Cessez aussi vos doutes, en attendant;

et si vous voulez que je vous aide, il faut souffrir, sans commentaire,

que je suive le chemin le plus sûr de vous conduire à vos fins.

Je vous avais dit que la dernière drogue acheverait la destruction

du comte, mais n'ai-je pas ajouté, en même-tems, qu'elle agirait

lentement? vouliez-vous donc brusquer les choses, afin de vous frustrer

pour jamais de l'objet de vos espérances, et nous perdre tous deux

ensuite?

--Eh bien, Zofloya, je suivrai vos intentions en tout point. Ne froncez

donc plus le sourcil, et regardez-moi comme de coutume.

--Belle Victoria! on ne peut vous en vouloir, dit le maure en pliant

le genou. C'est à moi à vous demander pardon et à vous promettre le

service le plus dévoué.

--Levez-vous, maure charmant, et touchez ma main.... Jamais! oh!

jamais, je le répète, il ne sera en mon pouvoir de vous récompenser

comme vous le méritez.

--C'est _me récompenser_, madame, que de continuer à _accepter mes

services_. Daignez maintenant m'écouter: vous voulez que le comte

Bérenza meure tout d'un coup. Je crois plus prudent de le laisser aller

jusqu'à ce que le poison ait entièrement produit ses effets. Mais comme

je n'ai d'autre désir que de vous contenter, tout en nous gardant du

danger de manquer notre affaire ... voici une drogue dont j'assure la

vertu la plus prompte. De peur, cependant, qu'il ne survienne quelque

chose qui arrête ses progrès et qu'il ne faille une petite addition ou

une plus grande force de la dose, je vous recommanderais de l'essayer

sur un sujet sans conséquence.... il s'arrête.

--Je ne sais personne sur qui je puisse faire l'essai, dit Victoria.

--Cette vieille parente que l'orpheline Lilla a avec elle...? c'est

autant que je puis croire, un être inutile à la jeune personne, et sans

doute fort ennuyeux pour tous?

--Il est vrai, répondit Victoria, qu'elle est bonne pour une expérience

semblable.

Le maure sourit avec malice.

--Je voudrais donc, signora, que vous amenassiez la dame officieuse

dans la forêt. J'y paraîtrais bientôt, comme si vous m'aviez demandé,

avec deux verres de vin ou de limonade. Vous prendriez celui que je

tiendrais de votre côté et présenteriez l'autre à la vieille femme;

elle est faible et touche aux portes du tombeau. Si la dose ne

produisait pas promptement son effet, immédiatement après l'avoir

prise, nous y ajouterions un grain de plus pour le comte.

--Mais si l'effet n'est pas aussi prompt que vous le dites, Zofloya,

nous nous trahirons.

--Laissez-moi faire, signora. Sitôt l'opération, qui sera prompte, je

vous assure, je m'éloignerai, et vous courrez au château pour appeler

du secours, en disant, comme cela paraîtra probable, que la signora est

tombée; dans une attaque d'apoplexie.

--Mais ne verra-t-on pas quelques marques de poison après sa mort?

--Elles seront attribuées au genre de mort subite qui l'aura atteint.

Il n'y aura rien qui puisse exciter le soupçon; soyez en bien assurée,

belle Victoria. J'ai _intérêt, le plus grand intérêt_ à ne point vous

exposer.

--Eh bien, donnez-moi donc cette poudre. Je compte absolument sur vous.

Le maure lui donna le petit paquet contenant le poison, et le lendemain

fut pris pour en faire l'essai cruel. Ces deux-êtres se séparèrent

ensuite et gagnèrent le château chacun de leur côté.

Le lendemain, Victoria saisissant l'occasion, entra dans le petit

appartement où la pauvre dame était assise auprès d'une croisée à

respirer le frais des montagnes. Solitaire et délaissée par tous, même

par Lilla, que son ami avait emmenée d'un autre côté, elle parut bien

contente de voir la dame du château, qui, plus rarement que personne,

daignait lui rendre visite.

--Quoi! totalement seule, signora, dit-elle en entrant. Allons, venez

faire un tour de promenade avec moi; le grand air vous conviendra mieux

que ce coin si sombre où vous vous tenez.

La pauvre dame, surprise et flattée en même tems d'une pareille marque

de condescendance, se leva aussi vîte que ses facultés purent le lui

permettre.

--Appuyez-vous sur moi, bonne signora, et je vais vous conduire.

L'offre fut acceptée avec respect et reconnaissance. Soutenue de la

sorte, elle arriva jusqu'à la forêt. Victoria maudissait de tout son

cœur la lenteur que la vieille mettait à marcher, encore fallait-il

s'arrêter de tems en tems pour reprendre haleine. Mais le mauvais

génie de la première favorisait ses intentions horribles: elles ne

rencontrèrent personne; et le grand air ayant rendu quelque vivacité à

l'impotante Signora, elle dit pouvoir aller plus loin. Alors Victoria

la conduisit dans un endroit fort obscur de la forêt. Un rocher

s'avançant en forme de voûte s'offrit pour leur servir de pavillon.

Victoria parut n'avoir amené la Signora en ce lieu que pour l'y tenir

mieux à l'abri du vent et du soleil, et parce que dans ses promenades

elle avait remarqué ces sièges naturels et fort commodes. Elle l'invita

donc traîtreusement à s'asseoir un instant sous le rocher.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 14 / 23 段