»Que vous puissiez ou non m'obliger, Zofloya, c'est ce que m'apprendra

l'expérience; mais je me sens portée à vous faire part entièrement de

mon secret. Je vous ai déjà nommé l'objet de mon amour. Quoiqu'épouse

du comte Bérenza, j'aime, j'adore son frère Henriquez. Ce qu'il y a

de désespérant pour moi, c'est qu'une petite fille, que je méprise,

ait la prétention de le captiver, et qu'en effet il ne s'occupe que

d'elle. Cependant, ce ne serait pas l'ascendant qu'une pareille

espèce a acquis sur un cœur neuf, qui m'effrayerait, si je n'étais

liée indissolublement à un homme que j'abhore, qui se trouve entre

le bonheur et moi, et qui n'est venu sur cette terre maudite, que

pour mettre le sceau à mon infortune. Si j'étais libre ... libre des

fers qui me tiennent attachée à Bérenza, je parviendrais bientôt à

chasser du cœur d'Henriquez la petite créature qui l'enchante. Je lui

apprendrais qu'il est né pour un sentiment plus relevé, plus fait pour

le rendre heureux; et il renoncerait bientôt à sa passion puérile,

qu'il ne doit qu'à la simplicité d'une première jeunesse. O Zofloya!

cela serait, si j'en avais la possibilité; mais, jamais, oh, non,

jamais ce bonheur ne sera le mien!»

Victoria laissa aller sa tête sur sa main, et s'arrêta. Reprenant

ensuite sa phrase avec plus de rapidité, elle dit: «Voilà donc mon

secret ... voilà quels sont mes souhaits ... mon désespoir ... dites,

dites maintenant, Zofloya, quelle consolation vous pourriez avoir à

m'offrir?»

»Mais, signora, je vous conseillerais de ne pas vous désespérer.

»Est-ce tout?

»Êtes-vous d'un esprit ferme et persévérant, signora?

»Mon cœur ne connaît nulle crainte, et je suis capable de pousser mes

desseins jusqu'à la dernière extrémité, dit Victoria, en se frappant la

poitrine.

»Sont-ce bien là les attributs de votre caractère, signora, et

n'avez-vous pas besoin d'être soutenue dans votre hardiesse?

»Je ne vois pas comment je trouverais un être qui put m'enhardir; ce

qu'il y a de certain, c'est que je me crois de force à tenir tête à

tous les événemens, quels qu'ils soient.

»Non pas si vous étiez toujours seule, belle dame.

»Mais, Zofloya, je ne vous entends pas; expliquez-vous, je vous prie.

»Je voudrais savoir, madame, dans le cas où vous vous détermineriez

à agir selon vos désirs, si aucun accident ou circonstance ne vous

arrêterait; si, par exemple, je vous indiquais une marche sûre de vous

satisfaire, consentiriez-vous à la suivre?

»O excellent Zofloya, s'écria-t-elle, pouvant à peine contenir sa

joie, et prenant la main du maure pour la presser sur son cœur.

»Madame! calmez-vous, et n'honorez pas ainsi le plus humble de vos

esclaves.

Eh bien, parlez donc, Zofloya, car je crois vos paroles magiques: elles

adoucissent mon âme, et me rendent à l'espérance. Et si je parle,

signora, m'ordonnerez-vous de me taire! Ne me blâmerez-vous pas?

»Victoria répondit par un geste, accompagné d'un soupir; et Zofloya

reprit ainsi:

»Peu avant la défaite malheureuse de mes compatriotes en Grenade, par

Ferdinand d'Arragon, j'étais devenu la propriété d'un Grand d'Espagne,

qui me recommanda en mourant au seigneur Henriquez, J'avais reçu une

éducation digne de ma naissance, et les sciences et les armes me furent

familières dès ma tendre jeunesse. J'étudiais la botanique, la chimie

et l'astrologie. Etant encouragé par un savant de Grenade, qui avait

pris plaisir à cultiver mes goûts, je devins beaucoup plus instruit

sous ses leçons que je ne l'étais encore; et il m'initia dans des

connaissances très-étendues. Tandis que je demeurais en Arragon avec

mon premier maître, j'eus tout le loisir de m'appliquer à l'étude

approfondie de mes branches favorites de science; car je n'étais

astreint à aucune contrainte avec lui, et il me traitait en égal, même

en ami, plutôt qu'en esclave.»

»Oh! Zofloya, combien cette narration nous écarte de notre sujet.

»Laissez-moi continuer, s'il vous plaît, madame, observa le maure,

d'un ton qui commandait l'attention.

»Jouissant donc d'une pleine liberté, je me livrai, comme je viens

de le dire, à mes occupations favorites. J'obtins une connaissance

parfaite des simples et des minéraux, et sus comment on en pourrait

tirer parti. Personne, jusqu'à ce jour, je le puis dire, n'a porté

plus loin les calculs à cet égard, et n'en a tiré des effets plus

infaillibles. Pour ce, je m'attachais principalement à la chimie,

toutefois sans abandonner mes études astrologiques. Une grande

application, (aidée, il est vrai, par des expériences particulières) me

firent trouver l'art de composer des poisons à un degré imminent; et

en composant les plus subtils, je puis diminuer leur force à un point

imperceptible. Je fis d'abord mes essais sur des animaux, et ensuite

sur ceux qui m'avaient offensé!

Victoria tressaillit, mais le maure feignit de n'en rien voir, et

combina de parler.

Par ces essais, je connus l'effet plus au moins prompt de mes poisons.

Un jour, un petit lévrier gambadait à mes pieds, je lui jetai une une

très-petite boulette qu'il prit, et, cinq minutes après, il tomba

mort, sans effort ni convulsion. J'ai vu l'homme que je haïssais, et

qui oubliait m'avoir offensé, sourire en ma présence, tandis que par

l'effet ménagé et invisible du poison que je lui avais fait prendre,

et qui circulait rapidement dans ses veines, il gagnait tout doucement

les portes de la mort! Pour la femme qui osa _préférer un autre à moi_,

j'étendis d'abord ma vengeance sur son amant, et ensuite sur elle. Par

le pouvoir des drogues que je leur donnai, leur amour s'est changé en

haine, et ils ne sont revenus de leur délire que pour ressentir le

dernier effet du poison. Jamais dans aucune circonstance mes essais

n'ont manqué. Ce que je voulais arrivait, et en tems ainsi que de la

_même manière_ que je le décidais! Plusieurs autres secrets surprenans

de la nature m'ont été révélés; mais s'étendre là-dessus, serait, comme

vous l'observez, signora, s'écarter de son sujet; c'est pourquoi je

vous demanderai, pour abréger, si vous avez un choix à faire entre le

poison lent et le prompt?

Victoria fut pour un moment interdite à une question semblable, ce que

le maure n'ayant pas l'air de remarquer, il tira de sa poche une petite

boîte d'or qu'il ouvrit. Elle renfermait quantité de petits paquets

divisés. 11 en ôta en disant:

« Ce papier contient le poison le plus infaillible que jamais la

main de l'art ait composé. Il donne une mort lente mais sûre. On peut

le faire prendre dans le vin, dans la nourriture.... On peut même

l'introduire dans le fruit par une piqûre de la plus petite épingle.

C'est celui que je vous recommande, signora, pour commencer. Prenez-le,

et faites-en usage à la première occasion qui se présentera.»

Victoria s'empara du petit paquet.... Elle fut quelques minutes sans

parler ... et dit ensuite: »Eh bien, ce sera pour Bérenza.

Le maure sourit, et fit un geste qui voulait dire: vous êtes la

maîtresse. Puis reprenant un air plus grave, il observa que, quand des

barrières s'opposaient à la poursuite d'un objet favori, il fallait

les rompre, ou bien se résoudre à le perdre; que pour remédier à un

mal, il était nécessaire d'en extirper jusqu'à la racine; qu'on ne

gagnait rien à émonder un arbre qui gênait; qu'ainsi Victoria devait

se déterminer à franchir des liens qui ne convenaient qu'aux âmes

vulgaires, et se dégager de ce qu'on appelle communément bienséance

chez les femmes, en déclarant franchement sa passion au signor

Henriquez; qu'il ne faisait pas de doute que celui-ci ne s'empressât

d'y répondre. Le maure demanda ensuite comment, étant la femme

d'un autre, elle s'arrangerait pour jouir du bonheur avec l'être

qu'elle idolâtrait. «Manqueriez-vous de résolution, belle signora,

poursuivit-il, pour une chose très-facile à exécuter lorsqu'il s'agit

de voir combler vos souhaits? Si je ne me trompe, le caractère de la

signora est d'un naturel plus décidé!» Une sorte d'ironie accompagnait

ces mots.

»Ce n'est pas que je manque de résolution, Zofloya, dit-elle un peu

piquée, je désire... oh! oui, je souhaite ardemment d'être délivrée de

Bérenza; mais le faire mourir de la sorte...! non, je n'hésite pas;

cependant ... si ... elle s'arrête comme ayant honte de son manque de

hardiesse.

»Vous n'hésitez pas, madame! ceci n'est pas bien certain. Au surplus,

qui vous arrêterait? Votre époux a-t-il craint de sacrifier votre

jeunesse et votre beauté à sa satisfaction? Pourquoi voudriez-vous être

plus généreuse que lui? Vous le haïssez, dites-vous, et cependant

vous recevez avec une sorte de plaisir les caresses qu'il vous

prodigue. Vous lui nuiriez moins en le privant de la vie, et vous vous

épargneriez une suite de faussetés; mais la conscience de Victoria

serait-elle assujétie à la sotte inspection d'un confesseur? je ne puis

le croire ... d'où naîtraient donc ses scrupules? La nature, madame,

étend ses droits sur tout ce qui est destiné à ses jouissances; et ce

sont nos intentions qu'elle nous ordonne de suivre. Eh! que deviendrait

ce privilège tant vanté de l'homme sur le reste de la création, s'il

cédait constament son bonheur aux chétives représentations des pédans

d'école? Que deviendrait-il s'il écoutait leurs définitions verbeuses

sur ce qui est bien ou mal? Plus des trois-quarts du genre humain a

décidé la question: _tout est bien_, lorsqu'il s'agit de nous rendre

heureux, et le mal ne consiste que dans ce qui s'y oppose. Il tint

donc détruire l'un pour jouir de l'autre; autrement la vie n'est qu'un

supplice. Convenez, signora, que quand on a en main le pouvoir de

s'assurer du bonheur, il serait bien maladroit de laisser placer entre

soi et ses espérances un moyen qui en détruirait la belle perspective?

Quel argument peut-on opposer à la nécessité de se délivrer d'une

contrainte.... Le comte Bérenza, par exemple, n'a-t-il pas vécu assez

long-tems dans les plaisirs? Eh bien, il faut qu'il cède sa place à

un autre; car il ne convient pas, qu'il envahisse ainsi le bonheur

d'autrui. Mais devrait-il vivre encore mille ans, chaque jour ne lui

serait qu'une répétition monotone du passé, et, à la longue, le plaisir

s'émousse et perd tout son prix. Quand on réfléchit sur cette étude

à laquelle le philosophe nous livre, pour savoir ce qui vaut mieux,

que le souffle de l'homme parte plutôt ou plus tard de son corps,

on est tenté de croire que c'est lui rendre service que de le lui

enlever, sans attendre que la maladie, la vieillesse, ou toute autre

circonstance, ne viennent le faire traîner en langueur pendant des

siècles. Mais laissons ces choses, et ne nous occupons que de ce qu'un

esprit entreprenant peut faire pour sortir de la route commune.»

Zofloya s'arrêta. Sa froide délibération et sa manière libre

d'exprimer sa façon de penser, persuadèrent à Victoria qu'elles

n'étaient que le résultat de la conviction qu'il avait acquise sur ces

matières, et elle en conclut, après avoir un peu réfléchi, qu'il ne

parlait qu'en esprit fort et élevé, plutôt que comme un homme cruel,

et dévoué à la situation du moment. Alors elle ne put s'empêcher de

lui dire: »Zofloya! vous possédez toute l'éloquence et la fermeté

possible.»

»Charmante dame, je ne suis pas naturellement éloquent, mais le soin

de votre bonheur est fait pour me rendre tel.»

Victoria lui sut gré de cette réponse.

»Eh quoi! une aussi belle créature serait condamnée à languir

dans les tourmens d'un amour sans espoir? Non; elle ne doit pas

se voir victime de ses penchans, sacrifiée à des circonstances

impérieuses,--Ah! Victoria, femme divine, _Zofloya se verrait contraint

à fuir loin de vous, si vous rejetiez ses services._»

Dangereuse flatterie, avec combien de douceur tu te glisses dans

l'oreille d'une femme! un plaisir secret dilata le cœur de celle-ci, en

écoutant les discours miéleux du maure. Elle lui tendit une main dont

il s'empara pour la porter à ses lèvres; et la hauteur de Victoria n'en

fut point formalisée!

Dites-moi donc, homme étonnant ... comment dois-je en agir avec mon

ennemi, dont la sérénité est parfaite?

«Essayez ce soir dans le vin ... de ce paquet ... demain vous en

insinuerez dans toute autre chose qu'il vous plaira, car vous serez

long-tems avant que de vous apercevoir des effets de la poudre.»

«Le Comte a l'habitude de boire de la limonade à certaine heure du

jour; et c'est moi qui l'apprête, parce qu'il prétend la trouver

meilleure de ma main.»

«Eh bien, continuez de lui en offrir tendrement, dit le maure en

riant, et redoublez d'instance pour la lui faire boire. Cette poudre,

que je viens de vous donner, est à prendre en petites parties; un rien

suffit à la fois. En en donnant deux fois le jour, le petit paquet ne

doit pas aller plus loin que dix. A la fin de ce tems, l'effet qu'il

aura produit sur le Comte, nous apprendra ce que nous aurons à faire.

Maintenant, signora, permettez-moi de vous conduire hors d'ici.

Parlant de la sorte, Zofloya prit gracieusement le bras de la dame, et

la saluant d'un air de liberté respectueuse, il la quitta à la porte du

vestibule du palais.

CHAPITRE II.

L'âme tout-à-fait dégagée de remors, et le maintien assuré, Victoria

se réunit à la société pour souper. Son teint était plus animé que de

coutume, et tout son être se tenait en harmonie avec les espérances

horribles qui étaient renfermées dans son sein.

Bérenza lui témoigna le plaisir qu'il avait à la voir plus gaie,

et s'approcha pour l'embrasser. Elle répondit avec un mouvement

d'impatience à ses caresses; et, en le repoussant, elle le toisa de la

tête aux pieds, avec un sourire de démon. Le malheureux Comte prit ce

mouvement pour un regret de la froideur qu'elle lui avait montrée les

jours precédens, et un simple badinage de l'amour. Mais hélas! qu'il

était loin de penser que sa cruelle épouse ne répondait à une marque

d'affection, qu'en pensant qu'elle ne subirait pas long-tems la tâche

d'y paraître sensible! en le repoussant, elle obéissait à l'impulsion

de son cœur haîneux, et se disait:--Oh! bientôt il ne sera plus.

Pendant le souper, Victoria n'ôta pas les yeux de dessus Henriquez,

tandis qu'elle répondait aux attentions de la belle Lilla avec son

dédain accoutumé. Au milieu de tout, elle s'occupait de chaque convive

qui était à table, et la vivacité de ses manières, ainsi que le

brillant de son esprit, produisaient l'effet ordinaire, qui était de

lui attirer l'admiration.

--Allons, ma bonne amie, dit Bérenza enchanté, et en prenant son verre,

nous allons tous boire à ta meilleure santé et à tous les souhaits.

Voyons, mes amis, buvons pour ma charmante femme.

On obéit: on but au bonheur de celle qui méditait la ruine des autres,

« C'est à moi, maintenant, reprit-elle avec gaîté. Puis, prenant deux

verres, elle vola au buffet où étaient les vins à la glace. Elle

s'empara d'une bouteille, et remplit les verres, en infusant dans l'un

une petite quantité de la poudre qu'elle tenait cachée: personne ne la

vit. La poudre, incorporée avec le vin, disparut, et Victoria, revenant

à sa place avec les deux verres, s'assit et dit: «Allons, Messieurs,

emplissez les vôtres. »Alors elle feignit de porter ses lèvres à

celui qu'elle présenta ensuite à Bérenza, en ajoutant: «je viens de

goûter à celui-ci, cher comte, prenez-le, et buvons réciproquement à

_l'accomplissement le plus prompt de nos désirs_.»

Le toast fatal fut porté, et tout le monde répéta les paroles perfides.

Bérenza, qui était de tout son cœur pour le bonheur de sa femme, but

jusqu'à la dernière goutte le breuvage de la mort, et en la regardant

tendrement: oui, femme adorée, s'écria-t-il, _à tout ce que tu

souhaites!_--L'infortuné! quels vœux il formait contre lui! Victoria

l'examinait.... elle crut le voir pâlir. Il passa la main sur ses yeux,

comme si une douleur subite lui eût attaqué le cerveau: elle craignit

d'avoir mis une trop forte dose dans le verre, et que cela ne lui fit

manquer son coup. Cependant ses craintes s'évanouirent, la couleur

revint à Bérenza, et il ne parut plus rien sentir. L'enjouement le plus

vif continua jusqu'à la fin du souper, et il ne se sépara que bien

avant dans la nuit.

A compter de ce jour, Victoria ne manqua pas de donner à son époux une

boisson empoisonnée, et celui-ci ne se doutait nullement de la cause

des douleurs passagères qu'il ressentait. Quelquefois, elle insinuait

le poison dans un fruit avec la pointe d'un couteau qu'elle portait

sur elle à ce dessein, et elle lui présentait ce fruit avec le même

couteau. Le pauvre Bérenza, par ce moyen, s'aidait lui-même à mourir.

Après quatre ou cinq tentatives pareilles, le poison ne fit presque

plus d'effet; l'estomac s'y habituait: les atômes se trouvant mêlés

avec les alimens, s'introduisaient dans le système. Au bout de dix

jours, un changement, à peine remarquable pour les autres, mais

très-visible pour Victoria, s'annonça dans le malheureux comte. Le

sang parut circuler avec plus de peine sur ses joues, et ses couleurs

devinrent marbrées. Une sorte de tremblement nerveux s'empara de lui,

et une toux sèche et fréquente fut le symptôme le plus fort qui annonça

le progrès rapide du mal.

Satisfaite de ces remarques, le soir du dixième jour, (car Victoria

n'avait pu en laisser passer un sans faire usage de la poudre fatale)

elle donna rendez-vous à Zofloya au lieu accoutumé. En y arrivant,

elle ne le vit point. Déjà l'humeur allait s'emparer d'elle. Zofloya!

Zofloya! cria-t-elle sourdement, où êtes-vous?

Ici, répondit une voix qui semblait celle d'un esprit que les zéphirs

auraient poussée, et se retournant, elle vit la taille élevée du

maure. Cependant elle ne l'avait pas entendu marcher; aussi, honteuse

de l'impatience qu'elle venait de témoigner, il lui fut impossible de

soutenir les regards perçans qu'il lui lançait. «Eh bien, belle dame,

me voici; permettez-moi de vous demander si l'espoir commence à vous

sourire.»

«Oh oui, j'ai de l'espoir, et beaucoup, Zofloya. Je me souviendrai

éternellement du jour où, prévenu par l'intérêt aimable que vous me

témoignâtes, je me suis décidée à mettre ma confiance en vous.»

«Et moi aussi, Madame, je marquerai ce jour avec orgueil, car il a

fait connaître à Zofloya, esclave indigne, la femme la plus belle et la

plus entreprenante de son sexe.»

»Eh! bien, aimable maure, cela te donne à jamais mon amitié et ma

reconnaissance. Si j'étais libre, que sais-je ... que sais-je, jusqu'où

irait mou amitié?... mais j'en aime un autre irrévocablement, tule

sais....»

»Belle Victoria, ne soyez pas offensée si je vous observe qu'il ne

faut pas employer notre tems en discours flatteurs, car le signor

Henriquez à qui je ne reste soumis qu'à cause de vous, m'a fait

demander il n'y a qu'un instant. Oui, je le répète, sans vous, Zofloya

qui a supporté en dissimulant jusqu'à ce jour la honte d'une condition

indigue de sa naissance, se délivrerait d'un joug odieux.»

Mais cette humeur subite, Zofloya, vous ne l'aviez pas avant ceci.

Homme généreux, vous serviez le signor Henriquez avant que de me

connaître, ai-je ouï dire?»

»Cela peut-être; cependant, si _vous étiez toute autre_ que _vous

n'êtes_, femme enchanteresse, je ne demeurerais pas ici un instant de

plus.»

»Je vous remercie bien de votre zèle, et des sacrifices que vous

faites pour moi, dont je crains beaucoup de ne pouvoir vous récompenser

assez dignement.»

»En tems et lieu, signora, je vous en fournirai les moyens.

Maintenant j'ai à vous remettre la seconde poudre, que sans doute

vous veniez me demander....» Le maure riant à demi, sortit la petite

boëte d'or de sa poche, et en tirant un nouveau paquet, il le donna

à Victoria, en disant: «cette poudre est d'un degré plus forte que

la dernière. Vous l'administrerez de la même manière que l'autre, et

vous en verrez les effets progressifs; elle vous durera également dix

jours, et pendant ce tems, vous pourrez trouver que le flambeau de la

vie s'éteindra petit-à-petit chez le Comte. Son mal-aise continuant en

langueur, personne ne soupçonnera le danger de son état: quant à vous,

il faudra dire, que sans doute, une fraîcheur qu'il aura attrapée, est

cause de son rhume; et vous le presserez avec tendresse d'y prendre

garde comme à une chose toujours dangereuse quand on la néglige. Il

faudra cependant lui fermer les yeux sur sa situation, et lui donner

des espérances en lui étant la vie: vous lui direz que sa constitution

est assez forte pour résister au mal. Vous éloignerez aussi les

médecins de peur qu'ils ne contrecarrent ou retardent votre ouvrage.

Vous le verrez périr de la sorte, comme la rose qui porte un ver dans

son cœur, ou comme l'arbre frappé de la foudre, qui ne peut jamais

recouvrer sa verdure.»

Le maure se tut. Victoria paraissait vivement agitée, et restait dans

le silence, occupée d'une pensée soudaine qui lui venait à l'esprit.

Enfin, le regardant avec trouble, elle dit: »Zofloya, Venise n'est

pas un endroit convenable pour achever notre ouvrage. Ce serait la

plus grande imprudence de le tenter: une pareille entreprise, si elle

est couronnée du succès, pourrait nous perdre. Ignorez-vous Zofloya,

qu'il n'y a rien de caché pour le conseil des Dix?»

»Mais vous ne commettez pas de crime contre l'état, signora; ni vous

n'êtes hérétique?»

»C'est vrai; mais les accusations de ces crimes ne servent souvent

que de prétextes pour punir d'autres offenses. La haine, le soupçon on

la méchanceté sont synonimes dans la _bouche du Lion;_ les familiers

de la Sainte-Inquisition sont des doguins qui mettent sans cesse leur

nez partout; et quoiqu'on soit appelé au tribunal terrible sous de

fausses apparences, et accuse d'une chose à laquelle vous n'avez point

eu de part, la torture vient bientôt vous forcer à découvrir ce dont

vous êtes réellement coupable. Non, Zofloya, l'exécution ne peut me

satisfaire, si une condamnation terrible est la suite d'un triomphe

momentané.»

»Eh bien, Madame, quoique je pense que vos craintes aggravent le

danger, il faut user d'un moyen qui puisse vous rendre tranquille.

Persuadez au Comte de quitter Venise.»

»Mais où aller, toute l'Italie est également dangereuse.»

Zofloya fit un geste d'impatience, et Victoria s'en appercevant, dit;

«j'ai entendu Bérenza parler de Torre-Atto; c'est un château qui lui

appartient; il est situé au milieu des Appenins.»

»Cette retraite pourrait vous convenir; le soupçon n'irait pas vous

chercher là.»

»Mais comme j'ai déjà refusé d'aller voir ce château, si Bérenza

allait faire de même?»

»Alors, vous trouverez mille raisons à lui opposer: un nouveau désir

de solitude, l'envie de voir enfin un lieu dont vous n'avez nulle idée,

ou le besoin pour lui de changer d'air, afin de rétablir sa sante.»

»Je voudrais bien que cela pût réussir. O Zofloya! ayez pitié d'une

malheureuse que la passion égare, et qui, d'elle-même, est incapable

d'efforts pour acquérir le bonheur. Conduite par vos avis, je suis bien

sure du succès.»

Le maure sourit. »Votre destinée, votre fortune, belle Victoria,

dépendent de vous seule; je ne suis que l'humble artisan, l'esclave

de vos volontés; vous me donnerez des moyens, en coopérant avec moi,

dans l'accomplissement de vos souhaits; mais si vous me fuyez, si vous

dédaignez mes conseils et méprisez mon amitié, je suis _sans pouvoir,_

et _je me retire honteusement dans mon incapacité_. Adieu, signora,

j'en ai dit assez, et pour le présent, vous n'avez nul besoin de moi.»

Zofloya, se retournant brusquement, s'éloigna de Victoria, qui se

rendit chez elle aussitôt.

A souper, comme le vin et la conversation avaient animé le comte

Bérenza, sa femme saisit cet instant de gaîté pour parler de

Torre-Atto, et de l'envie de voir ses magnifiques solitudes. Elle

dit, en regardant tendrement son époux, que ce changement d'air, et

l'élévation du lieu, ne pourraient que produire un grand bien sur sa

santé.

Quel que fut le sentiment du comte, à cet égard, il lui suffisait

que sa chère Victoria témoignât un désir, pour qu'il s'empressât d'y

répondre: elle lui dit qu'elle abandonnerait volontiers les plaisirs

de la ville, pour lui prouver son attachement, et le goût réel qu'elle

avait pour la retraite. Charmé de voir autant de sagesse et de bonté

dans sa femme, Bérenza se persuada que le soir de ses jours, passé

avec une aussi aimable compagne, ressemblerait aux rayons brillans

de l'ouest, qui s'éteignent tout doucement dans l'ombre de la nuit:

cependant, craignant que cette fantaisie ne durât pas, il lui vanta la

beauté et la situation de son château; puis voulant lui prouver combien

il désirait qu'elle s'y plût, il invita Henriquez, sa belle amie, et la

vieille parente à être du voyage.

Henriquez, qui aimait escessivement son frère, accepta sur le champ son

invitation: il dit en riant, qu'il se chargeait de déterminer les dames

présentes, (Lilla et la cousine) à les accompagner; puis les regardant,

il parut demander leur acquiescement.

Victoria voyant que son malheureux époux donnait si volontiers dans son

plan, se défendit d'en parler davantage; mais par une autre fausseté,

elle fit des caresses à la vieille parente, pour l'empêcher de refuser,

et lui dit que ce peut voyage lui ferait tous les biens du monde, et

ne manquerait pas de la rajeunir.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 13 / 23 段