Zofloya, quoique maure, était de naissance noble. Une combinaison

d'événemens l'avait rendu prisonnier de guerre (dans la défaite des

maures de la Grenade par les Espagnols.) Il était sorti de la race

des Abdoulrahmans. Après plusieurs changemens de fortune, il tomba

au pouvoir d'un grand d'Espagne, qui, ayant pitié de son sort, le

considéra plutôt comme un ami que comme un inférieur, et eut égard à

l'éducation distinguée qu'il avait reçue. Henriquez fit connaissance

de ce seigneur pendant les voyages qu'il entreprit pour se distraire

de ses peines d'amour, et se lia avec lui de la plus étroite amitié.

L'Espagnol se trouva engagé dans une querelle qui se termina avec sa

vie. Il reçut une blessure mortelle, et Henriquez s'occupa du soin

cruel de rendre les derniers devoirs à un ami mourant. C'est alors que

celui-ci lui recommanda son maure Zofloya, en le priant de le traiter

comme il avait toujours été traité par lui. Henriquez promit, et en

conséquence le maure, après que son premier maître et protecteur fut

expiré, passa au service et sous la tutelle d'Henriquez.

Ces circonstances fatales et l'excellent naturel du maure le rendirent

cher à son nouveau maître. Il l'aimait, non-seulement à cause de son

ami, mais parce qu'il avait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer.

C'est pourquoi sa perte fut vivement sentie, et la confirmation de son

sort funeste reçue avec une peine des plus grandes.

Neuf jours s'étaient passés depuis la mort de Latoni; rien n'avait

contredit celle de Zofloya, quand, à l'extrême surprise de chacun, on

vit entrer dans l'appartement où toute la famille était réuni ... ce

maure tant regretté ... Zofloya lui-même! on s'écria, on quitta les

sièges, et Victoria ne fut pas la dernière à témoigner son étonnement.

Henriquez demanda l'explication d'un tel prodige ... où, et comment

il avait échappé à la mort. Zofloya se courba de la meilleure grâce

possible, et raconta ce qui suit:

«Messeigneurs et dames, j'ignore encore ce qui avait excité si

fortement la haine de Latoni contre moi. Je sais seulement qu'il en

voulait à ma vie, et le soir qu'il me suivit avec des intentions de me

l'ôter, et qu'il me blessa à différentes reprises, il me dit en partie

la raison d'une pareille fureur. Ayant d'abord reçu un coup profond, et

me trouvant sans armes, je ne pus me défendre. Je fis donc de vains

efforts contre mon assassin. La perte de mon sang m'affaiblissant, il

m'entraîna facilement sur le bord du canal, et me poussant de toutes

ses forces, il me jetta dedans. Sans doute j'eusse péri de la sorte, si

un brave pêcheur, qui retournait à Padone, et qui avait vu le coup, ne

fût venu à mon secours. Il me tira de l'eau, aidé du peu de forces qui

me restait. Il fit venir un chirurgien, et heureusement mes blessures

ne se trouvèrent pas mortelles. Alors, étant en possession d'un secret

qui m'avait été transmis par mes ancêtres, pour la prompte guérison des

blessures les plus violentes, j'en ai fait usage. L'honnête pêcheur m'a

gardé dans sa cabane jusqu'à ce que j'aie pu marcher, et je me suis

bientôt trouvé en état de reparaître devant l'honorable assemblée à

laquelle je dois toute ma reconnaissance et mes plus profonds respects.»

J'ai fini la narration de Zofloya, qui, quand il eut reçu les

félicitations de chacun sur sa résurrection miraculeuse, apprit avec

surprise la mort de Latoni. Il ne put cependant s'empêcher de paraître

satisfait de cette nouvelle; puis, renouvelant ses remercimens, et

assurant de sa soumission avec un air de dignité, il se retira vers

la porte, jetant, comme il la passait, un coup d'œil de la plus vive

gratitude à Victoria, qui avait paru prendre un grand intérêt à son

histoire.

Quant à celle-ci, autant elle avait senti de regret à la disparition

du maure, autant elle fut aise de le revoir. Son cœur se dilata, et

l'image d'Henriquez vint s'y confondre avec celle de cet homme. L'idée

qu'elle se faisait qu'il l'aiderait dans ses desseins sur l'autre, lui

rendait la tranquillité. Ce nouvel espoir rappela sa belle humeur, et

elle se montra plus aimable quelle ne l'avait été les jours précédens.

Ce changement ne pouvait que faire plaisir au comte, qui se persuadait

qu'il était l'effort de la raison sur une imagination malade. La douce

Lilla en augmenta ses caresses avec un plaisir de cœur, mais Victoria

ne les lui rendit qu'avec contrainte. On eût pu la comparer dans ces

instans, à un assassin tenté d'embrasser un bel enfant qu'il serait

prêt d'étouffer. Henriquez, partageant toujours les plaisirs comme

les soucis de sa petite amie, eut aussi pour Victoria des soins plus

empressés que de coutume, mais il n'agissait en cela que par égard

pour sa Lilla, et pour un frère qu'il aimait tendrement, et non par le

mouvement spontané du cœur.

Ce soir-là Victoria alla se coucher, pleine de sensations délicieuses,

et toutes ayant trait au malheur des autres. Bien loin d'éprouver

ce désir permis de partager le bonheur de ses semblables, elle n'en

voulait voir à personne. En nuisant à autrui, elle goûtait le plaisir

féroce d'un tiran, qui, condamnant ses sujets à la torture, rit de

leur agonie. C'était la lueur brillante d'un volcan, terrible dans sa

beauté, et ne menaçant que ruine.

A peine fut-elle couchée, que Zofloya occupa son esprit. Elle

s'assoupit cependant, mais pour le retrouver trouver bientôt en

songe, tantôt se promenant sur des lits de fleurs, tantôt à travers

des prairies d'une délicieuse verdure, et d'autres fois sur des

sables brûlans, ou autour de précipices, au fond desquels tombaient

des torrens furieux. Ces images fantastiques devenaient si fortes,

qu'elles la réveillaient en sursaut, et alors elle avait peine à

croire que Zofloya ne fut pas près de son lit. Une fois, l'idée en

fut si grande, qu'elle s'arrêta pendant des minutes sur son séant, à

regarder, comme si elle l'eût vu marcher lentement auprès d'elle, et

qu'il se fût ensuite retiré vers la porte. Ne pouvant résister à une

pareille illusion, elle tira ses rideaux avec force, et l'appela par

son nom; mais il s'était évanoui, quoique sa porte n'eût pas cessé

d'être fermée. Surprise à l'excès, elle se frotta les yeux, et examina

tout autour de sa chambre, où rien d'étrange ne parut. Alors, comment

prendre pour réalité un effet aussi bizarre? Victoria se persuada

raisonnablement qu'il n'était que le résultat de son songe.

Enfin, elle se rendormit. Son sommeil pénible l'avait tellement

abattue, qu'elle fut prise de douleurs par tout le corps; il ne lui

était plus possible de remuer. Après une demi-heure de calme, ses

yeux se r'ouvrirent de nouveau. Une vapeur blanchâtre et épaisse

remplissait la chambre, en formant une espèce de colonne mobile. Ses

rideaux, qu'elle avait refermés, furent ouverts, et Zofloya parut aux

pieds de son lit. D'une main il semblait soutenir Bérenza, dont les

traits étaient ceux de la mort. Des marques livides se voyaient sur

sa poitrine, et ses grands yeux éteints se fixaient sur Victoria.

De l'autre main, le maure tenait l'orpheline Lilla par ses beaux

cheveux: elle ressemblait à une ombre; sa tête était penchée, et

une blessure qu'elle avait au côté laissait couler du sang sur son

vêtement aérien. Victoria, dans une immobilité parfaite, regardait

Bérenza et Lilla. Alors ils s'évanouirent, et au lieu d'eux, ce fut

sa propre ressemblance et celle d'Henriquez, qui étaient de même dans

les mains du maure. Elle paraissait tendre ses bras, dans lesquels le

jeune homme était poussé; puis, en s'échappant, il lui montrait une

plaie terrible. Soudain Bérenza et Lilla reparurent, resplendissans

de lumière, au point que Victoria en fut éblouie. Des ailes brillantes

étaient attachées aux épaules de Lilla, et, de l'air d'un séraphin,

elle tendait les mains à Bérenza et à Henriquez, en les élevant de

terre. Victoria ne les vit pas plus long-tems: son cœur battait avec

force, la tête lui brûlait, et essayant de changer d'attitude, elle

sentit que cela ne lui était pas possible; la violence de cette espèce

de cauchemar, (car pouvait-elle, ferme d'esprit comme on la connait,

regarder autrement son illusion,) l'avait totalement anéantie.

CHAPITRE IX.

Victoria ayant passé une nuit sans repos et dans l'agitation la plus

grande qu'elle eut encore éprouvée, s'endormit tout-à-fait vers le

matin, et ne se réveilla que fort tard dans la journée. Quand elle

parut pour se mettre à table, ses yeux se portèrent irrésistiblement

sur le maure, qui s'empressa de lui donner un siège; elle ne dit mot

pendant tout le dîner. En regardant Zofloya, autant que la décence

pouvait le lui permettre, il se trouva que les traits de cet homme

lui parurent posséder une grâce et une majesté qu'elle ne lui avait

pas encore vues? son visage semblait animé par quelque chose de

supérieur, et sa mise était beaucoup plus riche et avait plus de gout

que de coutume; il est vrai que ce maure était d'une beauté rare, et

quoiqu'excessivement grand, sa recherche dans ses vêtemens; ajoutée

à la tournure parfaite et aux grâces qu'il déployait dans toute sa

personne, le rendait, en dépit de sa couleur, le plus séduisant des

hommes. Ses grands yeux brillaient d'un feu éclatant; son nez et sa

bouche étaient très-bien formés; et quand il souriait, un charme

inconcevable embélissait encore ses traits, et y attachait la surprise

et le plaisir: mais jusques là, Victoria n'avait pas pris garde à tous

ces avantages extérieurs, et alors, plus elle le regardait, et plus

elle se demandait comment il se pouvait qu'elle n'en eut encore rien

remarqué; elle ne concevait pas que Zofloya, avant sa disparution, fût

le même que Zofloya, depuis son retour, tant était grande la différence

qu'elle y trouvait.

Cependant, tout en regardant le maure de la sorte, Victoria put voir

qu'il l'observait, et non-seulement cela, mais qu'il l'examinait avec

un intérêt tout particulier, ce qui remplissait son âme d'un trouble

aussi doux qu'étrange. De tems à autre, elle pensa même qu'il y mettait

une attention empressée dont son orgueil ne pouvait s'offenser; au

contraire, la vérité lui disait qu'il était toujours flatteur de

se voir admirée par un homme d'un mérite reconnu, et qui possédait

lui-même des droits à l'admiration. Les fonctions du maure étaient

toutes dévouées à Henriquez, son maître; cependant il se montrait

attentif aux moindres besoins de Victoria, et dans chaque mouvement

qu'il faisait pour la servir, elle pouvait remarquer une nouvelle grâce

et la beauté au superlatif.

Cette fois, quoiqu'Henriquez fut l'objet principal qui embrâsait son

âme et ses pensées, le maure captivait fortement son imagination, et

malgré qu'elle cherchât à s'en distraire par d'autres objets, celui-là

seul, comme par une attraction magnétique, la rappelait toujours; pour

sortir de ce malaise indéfinissable, elle se leva, et alla se promener

dans le jardin, où se jettant sur un banc de verdure, elle commença

à s'entretenir de sa passion criminelle, et les désirs les plus

illicites embrâsèrent ses sens.

Détesté Bérenza, s'écria-t-elle soudain, poussé par l'ingratitude la

plus basse! méchant égoïste; qui a profité de ma jeunesse pour me

tromper et m'amener à devenir ta femme! sans toi, sans tes maudits

artifices, j'aurais pu voir ma destinée liée à celle de l'aimable

Henriquez. La petite Lilla eut été bannie de son cœur, ou je l'aurais

anéantie: mais cet indigne lien m'arrête aujourd'hui; je suis esclave,

et je porte le titre odieux de ton épouse! qu'est-ce donc que cette

mince créature pour inspirer une passion? une enfant, une forme

fragile, sans énergie, comme sans beauté; de plus, une orpheline

dans la misère, et certes, elle n'eut pas été un obstacle à mon

attachement pour Henriquez; mais toi, Bérenza? toi? l'ennemi de ma vie,

le tiran jaloux de mon bonheur, je le répète encore ... je voudrais,

oui, philosophe flegmatique, calculateur intéressé de tes plaisirs,

je voudrais que la terre t'engloutît à l'instant même! Comme elle

prononçait ces mots, un foible écho semble les répéter à une certaine

distance, en les conduisant à son oreille par le vent.

Quoi, qui répète mes paroles?--Victoria écouta, et n'entendit plus

rien. Hélas, dit-elle, en soupirant fortement, mon esprit est tellement

agité, que les moindres choses le frappent. Elle posa un instant la

main sur ses yeux, comme pour se recueillir; en l'otant, elle vit

Zofloya debout à une distance respectueuse.

La surprise et la colère allaient lui dicter de justes reproches à

un inférieur qui vient s'introduire dans sa solitude; mais l'air de

grandeur et de gravité du maure lui en imposa: elle le regarda avec

inquiétude et sans parler; elle vit qu'il tenait à sa main un bouquet

de roses.

»Belle signora! dit-il d'un ton modeste, et en s'inclinant, pardonnez

si j'ose paraître devant vous sans être appelé; mais j'avais cueilli

ces roses pour vous, et je demande la permission de les déposer à vos

pieds.» Disant ainsi, il les éparpilla devant elle.

»Zofloya! s'écria-t-elle, en contemplant sa belle taille, non ... ne

les jettez pas à mes pieds, donnez-les moi plutôt, je veux les mettre à

mon côté.»

Elles sont en trop grand nombre, madame! je vais en choisir une, si

vous le permettez, et le reste vous servira de tapis.» Le maure prit la

plus belle rose du bouquet, et la présenta à Victoria, qui l'accepta.

Comme elle l'attacha sur son sein, une épine la piqua fortement, et son

sang vermeil sortit de sa blessure. Zofloya parut consterné; il ouvrit

sa veste, et en tira un mouchoir qu'il déchira; puis se jettant à

genoux, il en pressa en tremblant, le doigt piqué. Victoria ne pouvait

revenir de ces manières, mais elle se défendait d'en témoigner son

mécontentement. Le maure continua dans son opération, pour tirer du

sang de sa plaie, qu'il essuyait à mesure avec le même mouchoir; cela

fait, il plia soigneusement le linge, et le mit dans sa poitrine,

comme une relique précieuse: alors, revenant à lui, il demanda pardon

de son audace, et en n'osant plus lever les jeux sur Victoria. Une

teinte de ronge violet changea sa couleur naturelle.

Victoria poussée par une impulsion secrète, posa la main sur son

épaule, en disant: »levez-vous, Zofloya, et n'ayez pas tant de honte;

vous n'avez pas eu l'intention de m'offenser, je pense?»

»Oh! non, madame, et je me relève heureux de votre honte.» Puis

s'éloignant de quelques pas, il demeura immobile.

»Mais Zofloya, ce mouchoir taché de sang, que vous venez de mettre

dans votre poitrine, le croyez-vous donc bon pour quelque remède?

demanda-t-elle en riant.

»Belle et aimable signora, dit le maure, en la regardant avec extase,

et en croisant ses mains sur sa poitrine, il a pour moi une vertu

au-dessus de tout; car c'est une partie de vous-même: c'est votre

sang précieux! et je suis jaloux d'un semblable trésor.» En finissant

cette phrase, les yeux du maure brillaient d'un éclat surprenant, et

ajoutaient à l'altitude imposante de sa personne.

Victoria, dont le cœur était si vain, se sentit flattée d'un pareil

hommage. Jamais, dans aucune circonstance, elle n'avait dédaigné

l'encens; et dans cette occasion, il lui fut plus doux qu'elle n'aurait

pu le croire; elle s'étonnait même de l'intérêt qu'elle y mettait:

enfin, voulant bannir toute pensée hostile; et regardant de nouveau

le maure, elle reporta subitement ses yeux vers la terre, comme en

craignant de lui laisser voir ce qui se passait dans son sein.

»Pourquoi donc, Zofloya, demanda-t-elle en hésitant, restez-vous ainsi

éloigné de moi?»

»Me le permettez-vous, d'approcher, madame?»

»Vous le pouvez.»

Le maure s'avança, mais comme Victoria restait le coude appuyé, et dans

une attitude penchée, il s'assit sur l'herbe à ses pieds.

Une oppression pénible s'empara d'elle alors; un poids énorme se fit

sentir sur son cœur, et se couvrant le visage de ses deux mains, elle

soupira profondément.

»Vous soupirez, belle signora? Zofloya peut-il s'enhardir à en demander

la cause?»

La cause, Zofloya? ... ah! c'en est une que vous ne pouvez détruire.

C'est un mal sans remède qui fait naître mes soupirs.»

»Peut-être, signora.»

Il y avait dans ce seul mot, quelque chose qui semblait devoir rappeler

l'espérance de Victoria, et cela la fit changer de posture. »Zofloya,

dit-elle, dans un accent de doute, que pourriez-vous offrir à mon mal

pour le guérir?»

»Peut-être un remède efficace: mais veuillez le nommer, signora.»

Victoria tressaillit.... »Maure, vos mots sont une énigme, ils en

disent plus que n'en entend l'oreille! vite, expliquez-m'en le sens.»

Zofloya se lèva, et prenant la main de Victoria, il la pria de

l'écouter tranquillement: »daignez, dit-il encore, me faire part

du secret qui vous oppresse, et j'espère me montrer digne de votre

confiance.»

Le cœur de Victoria était sur ses lèvres ... caché jusqu'alors à

tous les mortels, il ne se laissait deviner que dans la plus sombre

solitude, où les plaintes d'une âme en délire se faisaient un passage;

mais elle allait le divulguer, le confier, à qui?... à un inférieur,

et à un idolâtre! cette idée lui semblait épouvantable; mais un regard

jetté sur ce maure charmant, qui, non-seulement était un des premiers

de sa race; mais encore supérieur en mérite à tant d'hommes, elle

ne put se contraindre plus long-tems, et s'écria avec impétuosité:

»Henriquez, ô Henriquez!»

Le maure sourit.

»Pourquoi riez-vous, Zofloya?»

»Vous aimez le signor Henriquez, madame?»

»Oui, oui, je l'aime, à la fureur. Mais pourquoi rire encore, homme

insensible?»

»Signora, n'êtes-vous pas catholique, et vos liens permettent-ils....»

»Point d'observation déplaisante en ce moment, Zofloya; car je

sacrifierais tout, jusqu'à mon salut éternel, pour un être aussi

charmant. Eh quoi! vous continuez de m'observer avec un air malin?

aurais-je porté la condescendance trop loin, pour que vous osiez

tourner en plaisanterie ce que je vous dis de mes peines?»

»Tenez, ma belle signora, je souris seulement de votre simplicité.»

»De ma simplicité?»

»Oui, signora, de cette simplicité, qui dans l'ardeur de vos souhaits,

ne vous laisse pas voir le moyen d'en obtenir l'accomplissement.»

»Eh bien! dites donc si vous voyez mieux que moi. Dites, dites,

aidez-moi à débrouiller le cahos affreux de mon esprit.

»Je crois le pouvoir, signora.»

»O maure! vous exciteriez en moi une éternelle reconnaissance, dit avec

vivacité Victoria.

»C'est assez, aimable dame. Demain à la chûte du jour, daignez me venir

trouver ici. Je vois en ce moment le comte de Bérenza et le signor

Henriquez qui s'approchent.»

»Eh bien, voilà ce Bérenza, que je déteste. O haine! venge-moi de cet

époux odieux.»

»Adieu, belle dame, jusqu'à demain:» et Zofloya quitta précipitamment

la place, et s'en alla du côté opposé à celui par où le Comte et son

frère venaient. Victoria le regarda encore jusqu'à ce qu'elle l'eut

perdu de vue; alors elle s'avança à regret vers son époux; se livrant

davantage à l'espoir de voir couronner ses désirs criminels, elle

lança des regards brûlans au possesseur de son âme; il n'y prit pas

garde, car la charmante Lilla, qui les suivait de près, l'occupait

entièrement. Il retourna pour lui donner le bras, ce qui augmenta la

jalousie de Victoria, qui regardant la jeune personne avec des yeux

de basilic, souhaitait que comme ceux de cet animal, ils eussent le

pouvoir de tuer. Les avances de l'amante d'Henriquez furent très-mal

reçues ce soir-là: on la repoussa avec hauteur. Victoria n'était pas

maîtresse de se contraindre alors; car, malgré les promesses du maure,

elle sentait sa haine devenir de plus en plus amère, et en éprouvait

une irritabilité indomptable.

_Fin du second Volume._

ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE, TRADUITE DE L'ANGLAIS

Par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connu comme Rosa Matilde)

TRADUITE DE L'ANGLAIS,

PAR MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE et de

L'INCONNU, OU LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.

TOME TROISIEME.

DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.

PARIS,

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51,

1812.

CHAPITRE PREMIER.

Le lendemain, à peine les ombres du soir eurent-elles commencé à

dessiner le contour des montagnes, que Victoria se rendit à l'endroit

où le maure Zofloya lui avait donné rendez-vous. Elle l'y trouva déjà,

et lorsqu'il l'aperçut, il s'avança en la saluant avec grâce. «Venez

vous asseoir, belle signora, dit-il en la conduisant respectueusement

sur un banc ombragé d'acacias magnifiques.»

Victoria obéit. Les manières de Zofloya, comme nous l'avons déjà

observé, lui en imposaient; en dire la raison, lui eut été difficile,

si ce n'est que le croyant en quelque sorte fait pour décider de sa

destinée, idée qu'elle eut conçue d'après ses songes, elle se croyait

obligée, par intérêt, à lui montrer de la soumission; ou bien encore,

parce qu'elle l'avait fait confident de la faiblesse de son cœur,

dans l'espoir qu'il la servirait. Le maure, moins timide cette fois,

s'assit sans façon auprès d'elle. A coup sûr la fille de Laurina ne

connaissait pas la crainte, ni n'avait ombre de timidité; cependant

une certaine inquiétude s'empara de son esprit en se voyant si proche

de cet homme. La nuit s'avançait à grands pas, et répandait une

teinte plus sombre sur sa figure noire, tandis que son turban, d'un

blanc de neige, formait un violent contraste avec sa peau. Les perles

qui entouraient ses bras et ses jambes nues, n'en paraissaient que

davantage, et l'obscurité ajoutait à l'air grand et majestueux de sa

personne. Sa beauté avait en ce moment quelque chose de particulier,

fait pour inspirer cet étonnement respectueux qu'on ne sent que pour

les immortels.

»Signora! dit-il d'une voix douce et harmonieuse, j'avais deviné

depuis long-tems ce secret pénible qui pesait sur votre cœur; mais je

désirais en entendre l'aveu de votre belle bouche; je voulais en être

ainsi assuré. Ne pensez pas, femme charmante, que j'aie voulu pénétrer

dans les replis secrets de votre âme, par une curiosité indiscrète,

non; c'était pour vous donner l'assurance que je possède un pouvoir

presqu'égal à mes souhaits pour votre bonheur; mais quand ce pouvoir

ne s'étendrait pas aussi loin, vous avez du moins trouvé un être

susceptible d'y prendre part.

Victoria ne disait mot.... Le maure continua.

»Ne croyez point, madame, que Zofloya ait un cœur analogue à sa

couleur. Non, vous devez mieux en juger. Les espérances trompent le

plus souvent; mais si vous voulez m'éprouver, en cherchant auprès

de moi un soulagement à votre douleur, déposez dans mon sein tous

ces tourmens qui assiègent votre âme, et comptez sur les efforts que

j'apporterai à l'en guérir.»

Ce discours de Zofloya, depuis son commencement, avait déjà bien

allégé l'oppression de Victoria. Ses paroles faisaient l'effet d'une

douce rosée sur un sable brûlant. Quelque chose de suave se répandait

dans tout son être, et elle découvrait par avance, dans l'avenir,

l'exécution des promesses qu'il lui avait faites. Sitôt que le maure

eut cessé son langage agréable a l'oreille de Victoria, elle le regarda

attentivement, et, malgré l'obscurité, elle put discerner sur son

visage noir, l'éclat de deux yeux, qui, comme des diamans, étincelaient

de la clarté la plus vive. Elle se pencha vers lui et dit:

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 12 / 23 段