d'événemens l'avait rendu prisonnier de guerre (dans la défaite des
maures de la Grenade par les Espagnols.) Il était sorti de la race
des Abdoulrahmans. Après plusieurs changemens de fortune, il tomba
au pouvoir d'un grand d'Espagne, qui, ayant pitié de son sort, le
considéra plutôt comme un ami que comme un inférieur, et eut égard à
l'éducation distinguée qu'il avait reçue. Henriquez fit connaissance
de ce seigneur pendant les voyages qu'il entreprit pour se distraire
de ses peines d'amour, et se lia avec lui de la plus étroite amitié.
L'Espagnol se trouva engagé dans une querelle qui se termina avec sa
vie. Il reçut une blessure mortelle, et Henriquez s'occupa du soin
cruel de rendre les derniers devoirs à un ami mourant. C'est alors que
celui-ci lui recommanda son maure Zofloya, en le priant de le traiter
comme il avait toujours été traité par lui. Henriquez promit, et en
conséquence le maure, après que son premier maître et protecteur fut
expiré, passa au service et sous la tutelle d'Henriquez.
Ces circonstances fatales et l'excellent naturel du maure le rendirent
cher à son nouveau maître. Il l'aimait, non-seulement à cause de son
ami, mais parce qu'il avait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer.
C'est pourquoi sa perte fut vivement sentie, et la confirmation de son
sort funeste reçue avec une peine des plus grandes.
Neuf jours s'étaient passés depuis la mort de Latoni; rien n'avait
contredit celle de Zofloya, quand, à l'extrême surprise de chacun, on
vit entrer dans l'appartement où toute la famille était réuni ... ce
maure tant regretté ... Zofloya lui-même! on s'écria, on quitta les
sièges, et Victoria ne fut pas la dernière à témoigner son étonnement.
Henriquez demanda l'explication d'un tel prodige ... où, et comment
il avait échappé à la mort. Zofloya se courba de la meilleure grâce
possible, et raconta ce qui suit:
«Messeigneurs et dames, j'ignore encore ce qui avait excité si
fortement la haine de Latoni contre moi. Je sais seulement qu'il en
voulait à ma vie, et le soir qu'il me suivit avec des intentions de me
l'ôter, et qu'il me blessa à différentes reprises, il me dit en partie
la raison d'une pareille fureur. Ayant d'abord reçu un coup profond, et
me trouvant sans armes, je ne pus me défendre. Je fis donc de vains
efforts contre mon assassin. La perte de mon sang m'affaiblissant, il
m'entraîna facilement sur le bord du canal, et me poussant de toutes
ses forces, il me jetta dedans. Sans doute j'eusse péri de la sorte, si
un brave pêcheur, qui retournait à Padone, et qui avait vu le coup, ne
fût venu à mon secours. Il me tira de l'eau, aidé du peu de forces qui
me restait. Il fit venir un chirurgien, et heureusement mes blessures
ne se trouvèrent pas mortelles. Alors, étant en possession d'un secret
qui m'avait été transmis par mes ancêtres, pour la prompte guérison des
blessures les plus violentes, j'en ai fait usage. L'honnête pêcheur m'a
gardé dans sa cabane jusqu'à ce que j'aie pu marcher, et je me suis
bientôt trouvé en état de reparaître devant l'honorable assemblée à
laquelle je dois toute ma reconnaissance et mes plus profonds respects.»
J'ai fini la narration de Zofloya, qui, quand il eut reçu les
félicitations de chacun sur sa résurrection miraculeuse, apprit avec
surprise la mort de Latoni. Il ne put cependant s'empêcher de paraître
satisfait de cette nouvelle; puis, renouvelant ses remercimens, et
assurant de sa soumission avec un air de dignité, il se retira vers
la porte, jetant, comme il la passait, un coup d'œil de la plus vive
gratitude à Victoria, qui avait paru prendre un grand intérêt à son
histoire.
Quant à celle-ci, autant elle avait senti de regret à la disparition
du maure, autant elle fut aise de le revoir. Son cœur se dilata, et
l'image d'Henriquez vint s'y confondre avec celle de cet homme. L'idée
qu'elle se faisait qu'il l'aiderait dans ses desseins sur l'autre, lui
rendait la tranquillité. Ce nouvel espoir rappela sa belle humeur, et
elle se montra plus aimable quelle ne l'avait été les jours précédens.
Ce changement ne pouvait que faire plaisir au comte, qui se persuadait
qu'il était l'effort de la raison sur une imagination malade. La douce
Lilla en augmenta ses caresses avec un plaisir de cœur, mais Victoria
ne les lui rendit qu'avec contrainte. On eût pu la comparer dans ces
instans, à un assassin tenté d'embrasser un bel enfant qu'il serait
prêt d'étouffer. Henriquez, partageant toujours les plaisirs comme
les soucis de sa petite amie, eut aussi pour Victoria des soins plus
empressés que de coutume, mais il n'agissait en cela que par égard
pour sa Lilla, et pour un frère qu'il aimait tendrement, et non par le
mouvement spontané du cœur.
Ce soir-là Victoria alla se coucher, pleine de sensations délicieuses,
et toutes ayant trait au malheur des autres. Bien loin d'éprouver
ce désir permis de partager le bonheur de ses semblables, elle n'en
voulait voir à personne. En nuisant à autrui, elle goûtait le plaisir
féroce d'un tiran, qui, condamnant ses sujets à la torture, rit de
leur agonie. C'était la lueur brillante d'un volcan, terrible dans sa
beauté, et ne menaçant que ruine.
A peine fut-elle couchée, que Zofloya occupa son esprit. Elle
s'assoupit cependant, mais pour le retrouver trouver bientôt en
songe, tantôt se promenant sur des lits de fleurs, tantôt à travers
des prairies d'une délicieuse verdure, et d'autres fois sur des
sables brûlans, ou autour de précipices, au fond desquels tombaient
des torrens furieux. Ces images fantastiques devenaient si fortes,
qu'elles la réveillaient en sursaut, et alors elle avait peine à
croire que Zofloya ne fut pas près de son lit. Une fois, l'idée en
fut si grande, qu'elle s'arrêta pendant des minutes sur son séant, à
regarder, comme si elle l'eût vu marcher lentement auprès d'elle, et
qu'il se fût ensuite retiré vers la porte. Ne pouvant résister à une
pareille illusion, elle tira ses rideaux avec force, et l'appela par
son nom; mais il s'était évanoui, quoique sa porte n'eût pas cessé
d'être fermée. Surprise à l'excès, elle se frotta les yeux, et examina
tout autour de sa chambre, où rien d'étrange ne parut. Alors, comment
prendre pour réalité un effet aussi bizarre? Victoria se persuada
raisonnablement qu'il n'était que le résultat de son songe.
Enfin, elle se rendormit. Son sommeil pénible l'avait tellement
abattue, qu'elle fut prise de douleurs par tout le corps; il ne lui
était plus possible de remuer. Après une demi-heure de calme, ses
yeux se r'ouvrirent de nouveau. Une vapeur blanchâtre et épaisse
remplissait la chambre, en formant une espèce de colonne mobile. Ses
rideaux, qu'elle avait refermés, furent ouverts, et Zofloya parut aux
pieds de son lit. D'une main il semblait soutenir Bérenza, dont les
traits étaient ceux de la mort. Des marques livides se voyaient sur
sa poitrine, et ses grands yeux éteints se fixaient sur Victoria.
De l'autre main, le maure tenait l'orpheline Lilla par ses beaux
cheveux: elle ressemblait à une ombre; sa tête était penchée, et
une blessure qu'elle avait au côté laissait couler du sang sur son
vêtement aérien. Victoria, dans une immobilité parfaite, regardait
Bérenza et Lilla. Alors ils s'évanouirent, et au lieu d'eux, ce fut
sa propre ressemblance et celle d'Henriquez, qui étaient de même dans
les mains du maure. Elle paraissait tendre ses bras, dans lesquels le
jeune homme était poussé; puis, en s'échappant, il lui montrait une
plaie terrible. Soudain Bérenza et Lilla reparurent, resplendissans
de lumière, au point que Victoria en fut éblouie. Des ailes brillantes
étaient attachées aux épaules de Lilla, et, de l'air d'un séraphin,
elle tendait les mains à Bérenza et à Henriquez, en les élevant de
terre. Victoria ne les vit pas plus long-tems: son cœur battait avec
force, la tête lui brûlait, et essayant de changer d'attitude, elle
sentit que cela ne lui était pas possible; la violence de cette espèce
de cauchemar, (car pouvait-elle, ferme d'esprit comme on la connait,
regarder autrement son illusion,) l'avait totalement anéantie.
CHAPITRE IX.
Victoria ayant passé une nuit sans repos et dans l'agitation la plus
grande qu'elle eut encore éprouvée, s'endormit tout-à-fait vers le
matin, et ne se réveilla que fort tard dans la journée. Quand elle
parut pour se mettre à table, ses yeux se portèrent irrésistiblement
sur le maure, qui s'empressa de lui donner un siège; elle ne dit mot
pendant tout le dîner. En regardant Zofloya, autant que la décence
pouvait le lui permettre, il se trouva que les traits de cet homme
lui parurent posséder une grâce et une majesté qu'elle ne lui avait
pas encore vues? son visage semblait animé par quelque chose de
supérieur, et sa mise était beaucoup plus riche et avait plus de gout
que de coutume; il est vrai que ce maure était d'une beauté rare, et
quoiqu'excessivement grand, sa recherche dans ses vêtemens; ajoutée
à la tournure parfaite et aux grâces qu'il déployait dans toute sa
personne, le rendait, en dépit de sa couleur, le plus séduisant des
hommes. Ses grands yeux brillaient d'un feu éclatant; son nez et sa
bouche étaient très-bien formés; et quand il souriait, un charme
inconcevable embélissait encore ses traits, et y attachait la surprise
et le plaisir: mais jusques là, Victoria n'avait pas pris garde à tous
ces avantages extérieurs, et alors, plus elle le regardait, et plus
elle se demandait comment il se pouvait qu'elle n'en eut encore rien
remarqué; elle ne concevait pas que Zofloya, avant sa disparution, fût
le même que Zofloya, depuis son retour, tant était grande la différence
qu'elle y trouvait.
Cependant, tout en regardant le maure de la sorte, Victoria put voir
qu'il l'observait, et non-seulement cela, mais qu'il l'examinait avec
un intérêt tout particulier, ce qui remplissait son âme d'un trouble
aussi doux qu'étrange. De tems à autre, elle pensa même qu'il y mettait
une attention empressée dont son orgueil ne pouvait s'offenser; au
contraire, la vérité lui disait qu'il était toujours flatteur de
se voir admirée par un homme d'un mérite reconnu, et qui possédait
lui-même des droits à l'admiration. Les fonctions du maure étaient
toutes dévouées à Henriquez, son maître; cependant il se montrait
attentif aux moindres besoins de Victoria, et dans chaque mouvement
qu'il faisait pour la servir, elle pouvait remarquer une nouvelle grâce
et la beauté au superlatif.
Cette fois, quoiqu'Henriquez fut l'objet principal qui embrâsait son
âme et ses pensées, le maure captivait fortement son imagination, et
malgré qu'elle cherchât à s'en distraire par d'autres objets, celui-là
seul, comme par une attraction magnétique, la rappelait toujours; pour
sortir de ce malaise indéfinissable, elle se leva, et alla se promener
dans le jardin, où se jettant sur un banc de verdure, elle commença
à s'entretenir de sa passion criminelle, et les désirs les plus
illicites embrâsèrent ses sens.
Détesté Bérenza, s'écria-t-elle soudain, poussé par l'ingratitude la
plus basse! méchant égoïste; qui a profité de ma jeunesse pour me
tromper et m'amener à devenir ta femme! sans toi, sans tes maudits
artifices, j'aurais pu voir ma destinée liée à celle de l'aimable
Henriquez. La petite Lilla eut été bannie de son cœur, ou je l'aurais
anéantie: mais cet indigne lien m'arrête aujourd'hui; je suis esclave,
et je porte le titre odieux de ton épouse! qu'est-ce donc que cette
mince créature pour inspirer une passion? une enfant, une forme
fragile, sans énergie, comme sans beauté; de plus, une orpheline
dans la misère, et certes, elle n'eut pas été un obstacle à mon
attachement pour Henriquez; mais toi, Bérenza? toi? l'ennemi de ma vie,
le tiran jaloux de mon bonheur, je le répète encore ... je voudrais,
oui, philosophe flegmatique, calculateur intéressé de tes plaisirs,
je voudrais que la terre t'engloutît à l'instant même! Comme elle
prononçait ces mots, un foible écho semble les répéter à une certaine
distance, en les conduisant à son oreille par le vent.
Quoi, qui répète mes paroles?--Victoria écouta, et n'entendit plus
rien. Hélas, dit-elle, en soupirant fortement, mon esprit est tellement
agité, que les moindres choses le frappent. Elle posa un instant la
main sur ses yeux, comme pour se recueillir; en l'otant, elle vit
Zofloya debout à une distance respectueuse.
La surprise et la colère allaient lui dicter de justes reproches à
un inférieur qui vient s'introduire dans sa solitude; mais l'air de
grandeur et de gravité du maure lui en imposa: elle le regarda avec
inquiétude et sans parler; elle vit qu'il tenait à sa main un bouquet
de roses.
»Belle signora! dit-il d'un ton modeste, et en s'inclinant, pardonnez
si j'ose paraître devant vous sans être appelé; mais j'avais cueilli
ces roses pour vous, et je demande la permission de les déposer à vos
pieds.» Disant ainsi, il les éparpilla devant elle.
»Zofloya! s'écria-t-elle, en contemplant sa belle taille, non ... ne
les jettez pas à mes pieds, donnez-les moi plutôt, je veux les mettre à
mon côté.»
Elles sont en trop grand nombre, madame! je vais en choisir une, si
vous le permettez, et le reste vous servira de tapis.» Le maure prit la
plus belle rose du bouquet, et la présenta à Victoria, qui l'accepta.
Comme elle l'attacha sur son sein, une épine la piqua fortement, et son
sang vermeil sortit de sa blessure. Zofloya parut consterné; il ouvrit
sa veste, et en tira un mouchoir qu'il déchira; puis se jettant à
genoux, il en pressa en tremblant, le doigt piqué. Victoria ne pouvait
revenir de ces manières, mais elle se défendait d'en témoigner son
mécontentement. Le maure continua dans son opération, pour tirer du
sang de sa plaie, qu'il essuyait à mesure avec le même mouchoir; cela
fait, il plia soigneusement le linge, et le mit dans sa poitrine,
comme une relique précieuse: alors, revenant à lui, il demanda pardon
de son audace, et en n'osant plus lever les jeux sur Victoria. Une
teinte de ronge violet changea sa couleur naturelle.
Victoria poussée par une impulsion secrète, posa la main sur son
épaule, en disant: »levez-vous, Zofloya, et n'ayez pas tant de honte;
vous n'avez pas eu l'intention de m'offenser, je pense?»
»Oh! non, madame, et je me relève heureux de votre honte.» Puis
s'éloignant de quelques pas, il demeura immobile.
»Mais Zofloya, ce mouchoir taché de sang, que vous venez de mettre
dans votre poitrine, le croyez-vous donc bon pour quelque remède?
demanda-t-elle en riant.
»Belle et aimable signora, dit le maure, en la regardant avec extase,
et en croisant ses mains sur sa poitrine, il a pour moi une vertu
au-dessus de tout; car c'est une partie de vous-même: c'est votre
sang précieux! et je suis jaloux d'un semblable trésor.» En finissant
cette phrase, les yeux du maure brillaient d'un éclat surprenant, et
ajoutaient à l'altitude imposante de sa personne.
Victoria, dont le cœur était si vain, se sentit flattée d'un pareil
hommage. Jamais, dans aucune circonstance, elle n'avait dédaigné
l'encens; et dans cette occasion, il lui fut plus doux qu'elle n'aurait
pu le croire; elle s'étonnait même de l'intérêt qu'elle y mettait:
enfin, voulant bannir toute pensée hostile; et regardant de nouveau
le maure, elle reporta subitement ses yeux vers la terre, comme en
craignant de lui laisser voir ce qui se passait dans son sein.
»Pourquoi donc, Zofloya, demanda-t-elle en hésitant, restez-vous ainsi
éloigné de moi?»
»Me le permettez-vous, d'approcher, madame?»
»Vous le pouvez.»
Le maure s'avança, mais comme Victoria restait le coude appuyé, et dans
une attitude penchée, il s'assit sur l'herbe à ses pieds.
Une oppression pénible s'empara d'elle alors; un poids énorme se fit
sentir sur son cœur, et se couvrant le visage de ses deux mains, elle
soupira profondément.
»Vous soupirez, belle signora? Zofloya peut-il s'enhardir à en demander
la cause?»
La cause, Zofloya? ... ah! c'en est une que vous ne pouvez détruire.
C'est un mal sans remède qui fait naître mes soupirs.»
»Peut-être, signora.»
Il y avait dans ce seul mot, quelque chose qui semblait devoir rappeler
l'espérance de Victoria, et cela la fit changer de posture. »Zofloya,
dit-elle, dans un accent de doute, que pourriez-vous offrir à mon mal
pour le guérir?»
»Peut-être un remède efficace: mais veuillez le nommer, signora.»
Victoria tressaillit.... »Maure, vos mots sont une énigme, ils en
disent plus que n'en entend l'oreille! vite, expliquez-m'en le sens.»
Zofloya se lèva, et prenant la main de Victoria, il la pria de
l'écouter tranquillement: »daignez, dit-il encore, me faire part
du secret qui vous oppresse, et j'espère me montrer digne de votre
confiance.»
Le cœur de Victoria était sur ses lèvres ... caché jusqu'alors à
tous les mortels, il ne se laissait deviner que dans la plus sombre
solitude, où les plaintes d'une âme en délire se faisaient un passage;
mais elle allait le divulguer, le confier, à qui?... à un inférieur,
et à un idolâtre! cette idée lui semblait épouvantable; mais un regard
jetté sur ce maure charmant, qui, non-seulement était un des premiers
de sa race; mais encore supérieur en mérite à tant d'hommes, elle
ne put se contraindre plus long-tems, et s'écria avec impétuosité:
»Henriquez, ô Henriquez!»
Le maure sourit.
»Pourquoi riez-vous, Zofloya?»
»Vous aimez le signor Henriquez, madame?»
»Oui, oui, je l'aime, à la fureur. Mais pourquoi rire encore, homme
insensible?»
»Signora, n'êtes-vous pas catholique, et vos liens permettent-ils....»
»Point d'observation déplaisante en ce moment, Zofloya; car je
sacrifierais tout, jusqu'à mon salut éternel, pour un être aussi
charmant. Eh quoi! vous continuez de m'observer avec un air malin?
aurais-je porté la condescendance trop loin, pour que vous osiez
tourner en plaisanterie ce que je vous dis de mes peines?»
»Tenez, ma belle signora, je souris seulement de votre simplicité.»
»De ma simplicité?»
»Oui, signora, de cette simplicité, qui dans l'ardeur de vos souhaits,
ne vous laisse pas voir le moyen d'en obtenir l'accomplissement.»
»Eh bien! dites donc si vous voyez mieux que moi. Dites, dites,
aidez-moi à débrouiller le cahos affreux de mon esprit.
»Je crois le pouvoir, signora.»
»O maure! vous exciteriez en moi une éternelle reconnaissance, dit avec
vivacité Victoria.
»C'est assez, aimable dame. Demain à la chûte du jour, daignez me venir
trouver ici. Je vois en ce moment le comte de Bérenza et le signor
Henriquez qui s'approchent.»
»Eh bien, voilà ce Bérenza, que je déteste. O haine! venge-moi de cet
époux odieux.»
»Adieu, belle dame, jusqu'à demain:» et Zofloya quitta précipitamment
la place, et s'en alla du côté opposé à celui par où le Comte et son
frère venaient. Victoria le regarda encore jusqu'à ce qu'elle l'eut
perdu de vue; alors elle s'avança à regret vers son époux; se livrant
davantage à l'espoir de voir couronner ses désirs criminels, elle
lança des regards brûlans au possesseur de son âme; il n'y prit pas
garde, car la charmante Lilla, qui les suivait de près, l'occupait
entièrement. Il retourna pour lui donner le bras, ce qui augmenta la
jalousie de Victoria, qui regardant la jeune personne avec des yeux
de basilic, souhaitait que comme ceux de cet animal, ils eussent le
pouvoir de tuer. Les avances de l'amante d'Henriquez furent très-mal
reçues ce soir-là: on la repoussa avec hauteur. Victoria n'était pas
maîtresse de se contraindre alors; car, malgré les promesses du maure,
elle sentait sa haine devenir de plus en plus amère, et en éprouvait
une irritabilité indomptable.
_Fin du second Volume._
ZOFLOYA,
OU
LE MAURE,
HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE, TRADUITE DE L'ANGLAIS
Par
CHARLOTTE DACRE
(mieux connu comme Rosa Matilde)
TRADUITE DE L'ANGLAIS,
PAR MME. DE VITERNE,
Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE et de
L'INCONNU, OU LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.
TOME TROISIEME.
DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,
RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.
PARIS,
CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51,
1812.
CHAPITRE PREMIER.
Le lendemain, à peine les ombres du soir eurent-elles commencé à
dessiner le contour des montagnes, que Victoria se rendit à l'endroit
où le maure Zofloya lui avait donné rendez-vous. Elle l'y trouva déjà,
et lorsqu'il l'aperçut, il s'avança en la saluant avec grâce. «Venez
vous asseoir, belle signora, dit-il en la conduisant respectueusement
sur un banc ombragé d'acacias magnifiques.»
Victoria obéit. Les manières de Zofloya, comme nous l'avons déjà
observé, lui en imposaient; en dire la raison, lui eut été difficile,
si ce n'est que le croyant en quelque sorte fait pour décider de sa
destinée, idée qu'elle eut conçue d'après ses songes, elle se croyait
obligée, par intérêt, à lui montrer de la soumission; ou bien encore,
parce qu'elle l'avait fait confident de la faiblesse de son cœur,
dans l'espoir qu'il la servirait. Le maure, moins timide cette fois,
s'assit sans façon auprès d'elle. A coup sûr la fille de Laurina ne
connaissait pas la crainte, ni n'avait ombre de timidité; cependant
une certaine inquiétude s'empara de son esprit en se voyant si proche
de cet homme. La nuit s'avançait à grands pas, et répandait une
teinte plus sombre sur sa figure noire, tandis que son turban, d'un
blanc de neige, formait un violent contraste avec sa peau. Les perles
qui entouraient ses bras et ses jambes nues, n'en paraissaient que
davantage, et l'obscurité ajoutait à l'air grand et majestueux de sa
personne. Sa beauté avait en ce moment quelque chose de particulier,
fait pour inspirer cet étonnement respectueux qu'on ne sent que pour
les immortels.
»Signora! dit-il d'une voix douce et harmonieuse, j'avais deviné
depuis long-tems ce secret pénible qui pesait sur votre cœur; mais je
désirais en entendre l'aveu de votre belle bouche; je voulais en être
ainsi assuré. Ne pensez pas, femme charmante, que j'aie voulu pénétrer
dans les replis secrets de votre âme, par une curiosité indiscrète,
non; c'était pour vous donner l'assurance que je possède un pouvoir
presqu'égal à mes souhaits pour votre bonheur; mais quand ce pouvoir
ne s'étendrait pas aussi loin, vous avez du moins trouvé un être
susceptible d'y prendre part.
Victoria ne disait mot.... Le maure continua.
»Ne croyez point, madame, que Zofloya ait un cœur analogue à sa
couleur. Non, vous devez mieux en juger. Les espérances trompent le
plus souvent; mais si vous voulez m'éprouver, en cherchant auprès
de moi un soulagement à votre douleur, déposez dans mon sein tous
ces tourmens qui assiègent votre âme, et comptez sur les efforts que
j'apporterai à l'en guérir.»
Ce discours de Zofloya, depuis son commencement, avait déjà bien
allégé l'oppression de Victoria. Ses paroles faisaient l'effet d'une
douce rosée sur un sable brûlant. Quelque chose de suave se répandait
dans tout son être, et elle découvrait par avance, dans l'avenir,
l'exécution des promesses qu'il lui avait faites. Sitôt que le maure
eut cessé son langage agréable a l'oreille de Victoria, elle le regarda
attentivement, et, malgré l'obscurité, elle put discerner sur son
visage noir, l'éclat de deux yeux, qui, comme des diamans, étincelaient
de la clarté la plus vive. Elle se pencha vers lui et dit: