l'épaule du jeune homme, et tenant l'autre élevée au ciel. Je te
promets au nom de l'Eternel, de ne jamais divulguer ton secret, mon
ami, de ne le dire à qui que ce soit!
--Mathilde, je te remercie, et Léonardo se relevant, embrassa sa belle
maîtresse. Les larmes lui roulaient dans les yeux. Je te remercie de
tout mon cœur, car je ne survivrais pas à la découverte de mon secret!
--Mais tu viendras à Venise avec moi, cher Léonardo?
--Oh Mathilde! mon père n'y demeure-t-il pas? comment hazarder de m'y
montrer, il m'y saurait bientôt.
--Vous ignorez donc, cher ami, que le marquis est mort il y a trois
ans? cet événement et ses suites ont cependant fait assez de bruit.
Aucun de vos parens n'habite Venise maintenant.
Léonardo n'avait entendu que ces mots: le marquis est mort. Une douleur
profonde le saisit: il médita ... puis dit ensuite, mon dieu, je vous
remercie! Une larme mouilla sa joue. Il regarda Mathilde avec un
calme affecté. Dites-moi, s'il vous plait, comment cet événement est
arrivé.... Je sens que je puis vous entendre.
La Florentine parut extrêmement touchée de l'air sombre du jeune homme.
Elle en frissonna, et lui détailla avec tristesse ce qui avait eu lieu,
donnant à son récit, quoique exact, la plus grande brièveté possible.
--O malheureuse mère! s'écria-t-il; la mesure de tes crimes a donc
été comblée? adieu, adieu pour jamais maintenant, la considération,
le bonheur de tes enfans: tu les as totalement perdus! Il n'osait
plus parler à Mathilde; il se croyait trop humilié à ses yeux, pour
lui demander de prendre part à sa douleur. La tête baissée, les joues
humides et rouges de honte, il restait dans une immobilité parfaite.
--Et? mon aimable ami, tu ne veux pas me suivre à Venise, dit-elle, en
lui serrant la main et le regardant avec tendresse.
--J'irai, belle Strozzi, répondit-il en hésitant, et en se frottant
le front, comme pour éloigner quelque pensée terrible. Oui, j'irai
... qu'ai-je à craindre aujourd'hui? Souvenez-vous que je ne suis que
Léonardo. Enchantée d'avoir obtenu ce qu'elle demandait, la Florentine
promit d'obéir à ses moindre désirs. Elle fit les arrangemens qui
parurent lui convenir le mieux pour cacher son séjour dans Venise.
Léonardo ayant consenti à tout, la quitta pour aller s'occuper du
passé; car son âme n'était pas revenue du choc qu'elle venait
d'éprouver; elle sentit le besoin de la solitude, pour se remettre de
son cruel froissement.
Mais Mathilde, ne voulant pas laisser à son amant le tems de se dédire,
alla bientôt le trouver pour l'entretenir de son projet favori, et
fixer le départ d'Ayna-Dola, au lendemain. C'était une retraite qu'elle
regardait comme des plus agréables, puisqu'elle lui avait procuré un
plaisir supérieur à tout ce quelle avait connu jusque-là.
Le lendemain, vers le soir, ce couple d'amans s'embarqua pour Venise,
et il commençait à faire nuit lorsqu'ils y arrivèrent. Mathilde alla
de suite à son hôtel qui était très-beau, et meublé dans la dernière
élégance; mais rien ne put dissiper la tristesse de Léonardo, qui se
voyant dans le lieu de sa naissance, la sentit accroître davantage. Sa
belle compagne fit tous ses efforts pour le distraire, et le ramener à
des idées moins tristes; elle employa envers son jeune hôte, tout ce
que l'hospitalité a de plus aimable. Un repas splendide fut préparé,
et enfin les agrémens de la table rappelèrent petit-à-petit les sens
abattus de Léonardo. Strozzi lui versa fréquemment des petits verres
du vin le plus exquis. L'inutilité des regrets devint alors évidente
au jeune homme, et ils laissèrent place à un ton plus animé. De plus
la délicatesse des mets, la variété des liqueurs imposèrent silence à
la raison. Les caresses flatteuses de Mathilde, portées à leur suprême
degré, achevèrent de tourner la tête de Léonardo. Des idées nouvelles,
des sensations plus fortes s'emparèrent de lui, et son cœur l'entraîna
bientôt dans une mer de voluptés.
Mathilde ayant ainsi exalté l'imagination de son amant, elle lui parut
une divinité bienfaisante, belle et parfaite tout à-la-fois. Il s'y
attacha tellement qu'il ne connaissait d'existence que par elle, et
tenait entièrement à sa pensée. Pour empêcher que le jeune homme formât
aucun désir qui n'eut cette femme adroite pour objet, elle lui chercha
tous les amusemens faits pour lui rendre sa retraite de plus en plus
agréable, ce qui n'était pas difficile, puisque la crainte momentanée
de Léonardo était d'être vu et reconnu dans Venise.
Mathilde invita chez elle plusieurs femmes de ses amies, et quelques
hommes de sa connaissance qui, en lui fesant la cour, n'étaient
pourtant pas des amans. Elle leur présenta à tous son bel objet,
comme un jeune homme de Florence qui lui était parent; car toute sans
principes qu'était cette femme, elle conservait cependant encore assez
d'apparence de décence pour n'oser avouer un nouvel amant.
Il n'était pas à supposer qu'il se trouverait parmi les gens qui
venaient chez la belle Strozzi, aucun de ceux reçus chez le marquis de
Lorédani; et quand même cela fut arrivé, trois années d'absence jointes
à une vie passée dans les montagnes de la Toscane, avaient tellement
changé les premiers traits du jeune homme, qu'il était impossible de
reconnaître le délicat Léonardo dans le robuste Florentin, devenu d'une
stature superbe. Mais tout inconnu qu'il restait, ce fut en-vain que
Mathilde se flatta de faire croire au conte qu'elle avait établi à son
sujet.
Enchantée, comme elle le paraissait, de la beauté supérieure de sa
personne, et se montrant toujours inquiète quand il s'absentait un
instant, il était facile d'y voir clair, et il ne fallait pas une
grande pénétration pour discerner que des liens plus tendres que ceux
de la parenté, l'attachaient à lui. Il se trouva que parmi les femmes
auxquelles la vanité de Mathilde avait fait présenter son amant,
il s'en trouva une nommée Thérèse, qui était d'une beauté exquise,
mais plongée dans le torrent du vice et de la dissipation. Il est
vrai de dire que ce fut à la première que celle-ci dût la perte de
son innocence. La malheureuse, quoique recherchant en apparence sa
société et son amitié, avait eu des remords au fond de son cœur porté
naturellement au bien, et elle maudissait souvent en silence l'ennemie
de ses mœurs et de sa tranquillité.
Thérèse observant avec l'œil de clairvoyance, le cousin et la cousine
prétendus, découvrit bientôt l'expression amoureuse de leurs regards;
et en femme qui a du ressentiment, elle se promit bien de se venger
de l'état de dégradation dans lequel Mathilde l'avait fait tomber.
Conduite aussi par un sentiment particulier pour Léonardo, elle forma
le projet de le détacher de la femme qu'elle haïssait au fond du cœur.
Alors toutes les batteries furent mises en œuvre. Elle invita souvent
Mathilde à l'aller voir, et en dépit des soins et de la surveillance
de celle-ci, elle parvint à s'attirer l'attention du jeune homme, et
à avoir des entretiens avec lui. Thérèse s'y prit de la même manière
que la Florentine avait fait, en en appelant de son imagination à ses
sens. Elle avait de plus, l'avantage de la jeunesse, et par conséquent
plus de fraîcheur, ce qui lui rendait sa conquête peu difficile. Mais
tandis que Thérèse agissait, ainsi qu'elle le pensait, sans être
soupçonnée, le démon de la jalousie s'empara du cœur de sa rivale,
qui, s'appercevant de tout, en conçut le dépit le plus furieux. Pour
s'assurer mieux de la trahison de celle qu'elle croyait son amie, il
était prudent de paraître ne s'apercevoir de rien; aussi poussa-t-elle
la politique au point de laisser une sorte de liberté à son amant, afin
qu'il tombât de lui-même dans le piège, et fût dupe de son artifice.
Enfin Thérèse ayant réussi à séduire le jeune homme, dont le regard et
le langage devenaient une preuve certaine de sa passion, elle chercha
le moyen de l'attirer chez elle. Léonardo, quoique très-susceptible
sous bien des rapports, n'était pas si pointilleux, lorsqu'il
s'agissait d'une infidélité en amour. Habitué dès l'enfance à voir
tout plier sous ses désirs, et son amour-propre se trouvant flatté; en
ce moment, d'inspirer de la tendresse à une jeune et aimable femme,
il ne crut pas devoir se gêner dans son nouveau goût, et accepta
l'invitation; quoique sentant bien qu'il se rendait fautif envers sa
belle amie. Au surplus, que devait-il à Mathilde, sinon de l'avoir
égaré en entraînant son âme dans le vice? continuer le cours de
galanterie qu'elle lui avait enseigné, était une conséquence assez
naturelle.
Le soir donc, le rendez-vous fut donné. L'adroite Strozzi, pour mieux
tendre son piège, feignit une indisposition subite, et dit qu'elle
voulait être seule. Ainsi Léonardo eut sa liberté pour le reste de la
soirée. Alors il s'échappa furtivement et alla où sa belle l'attendait.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'il était chez Thérèse, lorsque
Mathilde y tomba comme une bombe. Entrant de suite dans le salon, elle
les examina de l'air d'une furie qui médite le moyen le plus horrible
de vengeance.
En ce moment Léonardo assis auprès de Thérèse, lui rendait les baisers
qu'il en recevait et telle était encore leur attitude. Alors marchant
d'un pas ferme et décidé, Mathilde s'avança vers Léonardo et le saisit
parle bras. Il eut tellement peur à la vue d'une femme qui avait acquis
sur son être le pouvoir le plus illimité, qu'il ne put résister à une
action aussi décisive. Il parut même honteux de sa faute, et humilié
sous la force de ses regards. Il se trouvait coupable en ce moment,
c'est pourquoi ne fesant aucune défense, et la Florentine lui tenant
toujours fermement le bras, il céda à ses volontés, Strozzi sortit de
l'appartement en lançant à Thérèse des regards qui lui dépeignaient
bien ce qu'elle avait dans l'âme, et enmena son captif.
En retournant chez elle, Mathilde observa le plus grand silence.
Léonardo voulut deux ou trois fois parler, mais sa langue glacée resta
immobile, et ses lèvres tremblèrent. Il songea aux moyens d'appaiser
sa maîtresse offensée. Celle-ci gardant toujours le silence le plus
sombre, se jetta sur un sopha, et se couvrant le visage de ses mains,
elle resta absorbée dans ses pensées.
Léonardo ne put soutenir plus long-tems cette scène terrible; il
parut profondement affecté. Le souvenir du bonheur dont il avait
joui avec Mathilde, revenait à sa pensée avec une brûlante ardeur:
il se répentait de sa conduite envers celle qu'il adorait toujours.
Thérèse ne lui était plus rien; au contraire, il la maudissait pour
l'avoir brouillé avec celle à qui il croyait tout devoir. N'étant pas
plus long-tems maître de lui, il courut se précipiter à ses pieds
en les embrassant, et versant une abondance de larmes. C'était ou
l'artificieuse Florentine l'attendait; car, quoique Léonardo fut
extrême en tout, elle le savait sensible et espérait le voir revenir
de lui-même sur une faute qu'il avait commise. Elle se défendit dont
d'irriter par le reproche celui qu'un appel à son cœur ramenait
naturelment.
«--O Mathilde! maîtresse autant adorée qu'aimable, pardonne,
pardonne-moi, je t'en conjure. Je sens, oui je sens que c'est toi
seule que j'aime.--Ah! pardonne à l'esclave de tes charmes....
Mathilde, par pitié, regarde-moi!»
La Florentine ne répondit pas un mot.
--Quoi, pas une parole?... eh bien! vous vous taisez.... Vous voulez
donc ma mort.... (Il tira son stilet.) J'ai vécu trop long-tems, je le
sais ... l'existence m'est affreuse.... J'aurais dû y renoncer plutôt
... (Il fit un mouvement comme pour se percer.) Vous le voulez....»
Mathilde sauta sur lui, et arrachant le poignard, le jetta à quatre
pas. Le jeune homme était toujours à ses pieds. Mathilde regarda sa
figure enchanteresse avec un nouveau plaisir, et l'amour revenant
l'assaillir avec force elle dit: «Levez-vous, jeune homme.»
Cette voix le ranima, et se levant, il la serra impétueusement dans ses
bras.
La Strozzi lui rendit son embrassement, puis lui dit soudain:
«Apportez-moi ce stilet.» Cette demande surprit Léonardo, mais il obéit
à l'ordre impérieux de sa belle.
Elle prit l'arme de ses mains, puis ajouta d'une voix sévère:--Est-il
bien vrai, Léonardo, que vous m'aimez?
--S'il est vrai, belle Mathilde!
--Eh bien, vous allez m'en donner une preuve. Il faut plonger ce stilet
dans le cœur de Thérèse.
Le jeune homme frémit, et fit deux pas en arrière. La nature répugne
toujours à l'idée d'un assassinat.
--Comment, vous hésitez, traître? c'est donc Thérèse que vous aimez?
allez, fuyez pour jamais ma présence.
--Eh! quoi, Mathilde, rien ne peut-il vous appaiser?
--C'en est assez.... Il l'aime, je le vois, dit d'une voix sombre la
Strozzi.
--Oh! non, non, par le ciel, je ne l'aime pas, je vous jure.
--Prouvez-le moi donc, en plongeant ce poignard dans son indigne cœur,
car rien autre chose ne m'appaisera, ni ne me persuadera de votre amour.
--O Mathilde, ma première, ma seule passion! vous ne voudriez pas, j'en
suis sûr, en exiger une preuve aussi terrible?... Il avait l'air de
l'implorer, en regardant avec douleur.
Mathilde ne changeait pas le sien: il y lisait, _fais ce que je te dis,
ou laisse-moi_.
Le malheureux insensé craignit de perdre celle qu il aimait plus que
jamais. Sa beauté lui semblait en ce moment plus éclatante, plus fière
qu'il ne l'avait encore vue; et tout en la regardant, sa répugnance
s'évanouissait. Il se sentit prêt à tout faire, plutôt que de renoncer
à son amour ... il s'empara de sa main brûlante et dit:
--Donnez-moi ce poignard.
--Vous consentez donc à verser le sang de la séductrice Thérèse?
--Je ... Je ... j'y consens!...
--Et à me rapporter ensuite ce poignard fumant encore?
Tout ... tout ... je ferai tout ce que vous voudrez, dit en gémissant
l'infortuné Léonardo. Je vous aime, cruelle Mathilde.... Oh! n'est-ce
pas trop vous aimer que de se rendre assassin pour vous plaire? Oui ...
Thérèse va périr ... et c'est à cause de vous.
La Florentine jetta le stilet avec violence au bout de l'appartement,
et ouvrit ses beaux bras à Léonardo aveuglé: il tomba à moitié sur son
sein.
--Je te pardonne, s'écria-t-elle: oui, je te pardonne maintenant,
Léonardo. J'avais besoin, après ta cruelle infidélité, de m'assurer si
tu m'aimais encore.... Je le conçois à présent et je suis toujours ton
amie.
--Oh! jamais je ne cesserai de t'adorer, Mathilde, répondit l'insensé,
pendant que les larmes baignaient son visage.
--Je l'espère, mon ami.... La belle Strozzi regardait sa victime avec
orgueil. «J'espère que tu ne commettras plus une pareille faute.» Et
elle lui sourit d'un air fin et gracieux.
Tel était pourtant l'empire fatal qu'une misérable créature avait
obtenu sur un cœur novice, et susceptible de meilleures qualités. En
s'attachant à une femme aussi intrigante, Léonardo avait perdu toute
son énergie avec cette fierté d'âme qui auparavant l'avait distingué.
Il fuyait alors jusqu'au moindre souvenir du passé, et lorsque la
raison voulait se faire entendre, il l'éloignait pour se laisser
aller progressivement aux plus épouvantables crimes. Hélas! Léonardo
autrement dirigé, eut peut-être été l'honneur de sa race, et la gloire
de son sexe.
CHAPITRE V.
Mathilde Strozzi, ayant éprouvé une trahison de la part d'une femme de
sa société, se dégoûta de Venise, et retourna à sa campagne sur le lac,
où elle pouvait conserver son esclave en toute sûreté. N'ayant quitté
que rarement sa maison, pendant son séjour à la ville, et ayant évité
les lieux publics, elle avait pu, ainsi qu'elle le désirait, se dérober
à l'observation du comte de Bérenza, qui, de son côté, avait bien plus
à cœur de l'éviter que d'examiner sa conduite.
Elle resta pendant un tems à Aqua-Dolce, avec son amant; mais afin
de varier les amusemens du jeune homme, et empêcher l'ennui de
l'atteindre, elle parcourut les environs charmans de sa demeure, se
promenant souvent avec lui sur le lac. Cependant en dépit de ses soins,
et quoique tant continuellement avec celui qu'elle aimait, l'esprit
changeant de cette femme ne put se trouver content; elle soupira de
nouveau après les plaisirs de la ville. L'ennui vint surprendre cette
âme mal organisée et sans ressource aucune. Ah! jamais la solitude n'a
plu à des êtres trop dissipés et frivoles; elle ne convient qu à des
cœurs purs, seuls capables d'en goûter les charmes.
Venise avec tous ses dangers, lui devenait préférable à la triste
monotonie de la campagne, quoique y jouissant d'une pleine sécurité.
Aussi, après quelques semaines de retraite, se décida-t-elle à y
retourner. Léonardo ne demandait pas mieux, de son côté; mais ayant
appris à dissimuler, il feignit d'être indiférent à cette proposition.
Mathilde flattée, dut se convaincre de plus en plus, qu'il n'aimait
qu'elle au monde, et hazarda de retourner à la ville, avec autant de
plaisir qu'elle en avait mis à la quitter. Ce fut le plus promptement
possible qu'elle fuit sa fatigante solitude.
De nouveau à Venise, elle se mit en tête de ne se plus priver des
amusemens dont jouissaient les autres, et se promit, si Bérenza
cherchait à savoir qu'elle était la nature de sa liaison avec Léonardo,
de lui faire le même conte qu'elle avait déjà débité à d'autres.
En conséquence de ces arrangemens, Mathilde ne tarda pas à se montrer
sur la place Saint-Marc et sur le lac. Léonardo, cependant, refusait
fermement de l'accompagner dans ses courses publiques. Alors la rusée
Florentine lui procurait des occupations pour le tems de son absence,
et dont elle lui demandait compte à son retour.
Il arriva qu'un certain soir qu'elle se promenait sur le lac, Bérenza
parut tout-à-coup à sa vue. Elle avait toujours craint cette rencontre,
mais cette fois il la voyait seule, ce qui devait lui sembler heureux,
si le comte, lui-même, n'eût été avec une femme. La première impression
que ressentit Mathilde, en remarquant une jeune et belle rivale,
assise avec un air de satisfaction à côté de lui, fut une fureur
jalouse. Ses yeux ressemblèrent à ceux d'un basilic: elle le regardait
en jurant vengeance et mort. C'est donc pour faciliter leurs amours,
s'écria-t-elle, que je me suis séquestrée de la société avec tant de
soin? pendant ce tems le misérable Bérenza était loin de s'occuper de
moi! il n'avait garde de m'ennuyer de ses visites: et voilà ce qui
le retenait!... Mais pouvais-je deviner.... Oh! il me le paiera, le
traître; il paiera cher ce bonheur que lui a valu son inconstance!
Brûlant ainsi du désir de se venger, Mathilde se sauva chez elle, ou
elle trouva Léonardo occupé à finir un dessin; elle se jetta sur une
chaise auprès de lui, en disant:
--Laissez, laissez-là votre crayon, Léonardo, et reprenez votre
poignard, car j'en jure par le ciel, il mourra cette nuit.
--De qui parlez-vous, Mathilde, demanda le jeune homme, fort surpris
de l'égarement de ses traits; qui doit mourir cette nuit? Mathilde
ne parlait plus, mais ses yeux sortaient de leur orbite, et tous ses
membres étaient en convulsion. Léonardo prit sa main avec tendresse:
dis-moi donc, aimable amie, quelqu'un t'aurait-il offensée?
--Oui, il mourra, l'enfer dût-il être mon partage ensuite! et toi,
Léonardo, tu exécuteras mes volontés.
Serait-il encore question d'un assassinat, se demanda en frémissant le
malheureux fils de Lorédani.
--N'y consens-tu pas, Léonardo reprit-elle en appercevant son air
triste, et le regardant avec des yeux pleins de fierté.
--Mais _qui_ doit donc mourir, et en quoi t'a-t-on offensée?
--C'est un traître, un infâme! vous ne le connaissez pas, Léonardo,
ainsi faites bien attention à ce que je vais vous dire: le tems est
enfin venu où vous devez me prouver la force, la vérité de votre
attachement. Le comte de Bérenza est un noble Vénitien qui m'a trahie;
il a été le séducteur de mon innocence, et c'est à lui que je dois
de l'avoir perdue..., oui, je le punirai pour avoir abusé une jeune
personne sans expérience, et qui sans lui, ne se serait pas égarée des
sentiers de la vertu. J'ai pleuré des années ma fatale confiance, et
aujourd'hui c'est à ce monstre que je dois encore l'humiliante pensée
... (Elle se cacha le visage d'un air de honte et de repentir), de ne
pouvoir être autre chose à mon Léonardo, que sa maîtresse! Je viens de
le rencontrer sur le lac, avec une femme dont il paraît extrêmement
occupé; il a passé près de moi, en me disant les injures les plus
grossières, et en me riant au nez ainsi que l'indigne créature qui
est sa maîtresse aujourd'hui; interdite et choquée à l'excès de cette
conduite indécente, j'allais m'en plaindre, lorsque le comte Bérenza me
regardant d'un air de mépris, a fait un signe de la main, comme s'il
eût été indigné de me voir si près d'une personne supérieure à moi, et
sa gondole s'est éloignée.... Léonardo! s'écria-t-elle en s'élançant
de son siège, laisseras-tu mon injure impunie! c'est ton amie, ta
compagne qui vient d'être insultée. Ne feras-tu rien pour la venger?
Ce conte fabriqué pour en imposer à un être susceptible, et intéresser
son orgueil autant que son amour, réussit au gré de l'astucieuse
Florentine. Le jeune homme prit le parti de sa maîtresse, soi-disant
outragée; mais il ne goûtait pas cependant la vengeance qu'elle voulait
exercer.
S'apercevant que son amant était fortement irrité, quoiqu'il ne dit pas
une parole, Mathilde crut à propos de l'exalter davantage, et continua
de lui parler ainsi:
--O Léonardo! si en m'attachant à vous, j'ai franchi les bornes de la
décence et de la bienséance, indispensables à mon sexe, du moins ne
souffrez pas.... Oh! non, je vous en conjure, dit-elle avec une feinte
candeur, ne souffrez pas que les autres m'outragent et m'humilient!
--Non, non, non, s'écria Léonardo éperdu, et en la prenant sur son
sein, non jamais, douce maîtresse de mon âme, tant que j'aurai un
souffle d'existence, celui qui t'offensera mourra.
--Que je reconnais bien là l'héroïsme de l'amour, dit Mathilde,
enchantée des transports du jeune homme. Ce noble sentiment relève mon
âme abattue. Assurée maintenant de punir le lâche, je remets à un autre
moment d'en calculer les moyens. Allons souper, en attendant, cher ami.
Aussitôt à table, Strozzi qui craignait que l'enthousiasme de l'amour
vengeur ne se ralentit, chercha à obvier à cet inconvénient, en versant
des rasades de son plus excellent vin à Léonardo; elle feignit de lui
tenir tête, mais ne but cependant que très-peu, pour ne pas nuire à
l'empire qu'elle voulait conserver. Malheureusement pour Léonardo,
Matilde ne lui paraissait jamais plus belle que dans ces instans ou
elle méditait quelqu'action horrible. Aussi ces actions, quoique
répugnantes à son cœur et à son amour, le rendaient-il plus esclave
que jamais; c'est ce que Mathilde savait bien; et elle en profitait,
comme de tout, pour l'enchaîner chaque jour davantage. Léonardo eut
pourtant voulu lui faire sentir la répugnance qu'il éprouvait à se
rendre un lâche assassin; mais il n'osait, et tremblait de rencontrer
son œil brûlant de vengeance, d'entendre l'amertume de ses reproches,
et il frémissait à la crainte de s'en voir abandonné. Prenant violement
sur lui-même, il se décida à céder aux volontés de sa souveraine, et à
s'en rapporter du reste à l'événement ou aux circonstances. Comme les
fumées du vin lui montaient à la tête, son raisonnement en prit plus
de force, et les illusions de la pensée augmentèrent; Mathilde parut
plus charmante, et l'enchantement devint tel, que le plus grand crime
commis en sa défense, lui aurait semblé en ce moment une vertu. Celle
qui, ainsi qu'elle l'en avait persuadé, s'était sentie entraînée par
un amour irrésistible pour lui, qui avait bravé les mépris du monde,
et venait encore d'être insultée grossièrement, par rapport à lui,
ne devait-elle pas trouver un défenseur? C'était donc encore plus la
justice, l'honneur et la reconnaissance qui devaient le décider? Voilà
comme pensait le pauvre Léonardo, dans son ivresse, et ce fut lui qui
revint sur le sujet si cher à Mathilde, et que par un raffinement
d'artifice, elle semblait laisser tomber. La méchante créature attisait
le feu tout en ayant l'air de l'éteindre.