Empressé de quitter le voisinage de cette demeure dont on lui fermait

l'entrée, Léonardo marcha jusqu'à ce qu'une distance considérable l'en

éloignât tout-à-fait. A la fin la fatigue vint le forcer au repos, il

s'assit au pied d'un arbre. Là, affaibli et découragé, il tomba dans

les rêveries les plus sombres. Il avait quitté la demeure charmante

de Zappi, un peu après midi, et le soir s'avançait rapidement: son

oppression augmenta; cherchant toutefois à se ranimer, il se releva, et

regarda le coucher du soleil qui était superbe; mille figures formées

par l'éclat des derniers rayons entrecoupant les nuages, donnaient à

l'occident l'air d'un palais enchanté. Le sommet des montagnes retenait

encore de ces lueurs et réfléchissait maints degrés de lumière et

d'ombre. Le jeune homme en perdit un peu de sa noire mélancolie: son

cœur se sentait soulagé; ses pensées douloureuses fesaient place à

l'espérance.... Allons, se dit-il, il ne faut pas perdre mon énergie

en regrets superflus, ni m'abandonner oisivement à des réflexions

stériles; et reprenant sa marche, selon que le hazard le dirigeait,

il se trouva bientôt dans ces belles montagnes couvertes de vigne et

d'oliviers. Quand il voyait une maison de campagne, le sentiment de

sa peine récente lui fesait détourner les regards; cependant la nuit

s'avançait, et le jeune homme courait risque de la passer à la belle

étoile. Enfin, cherchant toujours, il se trouva dans un valon d'où

partait une faible lumière; pour la voir mieux, il fallait approcher

d'un petit monticule, au pied duquel était une maisonnette; quelques

massifs de peupliers entouraient ce lieu, qui semblait la demeure de

l'indigence, plutôt qu'une retraite romantique. A tout événement,

Léonardo se décida à aller jusques là. Une voix gémissante se fit

entendre, et il se hâta pour porter du secours à l'être qu'il croyait

souffrant. Effectivement, il vit en entrant dans la maisonnette, une

pauvre vieille qui pleurait et se tordait les mains de douleur. La

situation du jeune homme le fesant compatir à la peine d'autrui, il lui

demanda si elle avait besoin de secours.

»Hélas non! mon beau monsieur, dit-elle en redoublant ses larmes: il

n'y a point de remède à la mort; elle vient de m'enlever mon seul appui

en ce monde, mon pauvre Hugo, mon cher fils. Oh! monsieur, je n'aurais

jamais pensé qu il dût partir avant moi. Qui prendra soin de mes vieux

jours à présent? qui soutiendra mon corps usé, et travaillera pour

faire vivre la pauvre Nina?

»Ne pleurez pas ainsi, bonne mère, dit Léonardo, recevez-moi chez vous,

et si vous avez la charité de me donner une jatte de lait à boire,

nous parlerons ensuite du sujet de vos peines, peut-être les choses ne

seront-elles pas si tristes que vous vous le figurez.»

La voix de la consolation est toujours douce, mais elle l'est

doublement dans la jeunesse. La pauvre Nina se leva avec autant

de promptitude que sa douleur le permettait. Elle donna, toujours

pleurant, mais moins fort, tout ce quelle avait de meilleur dans sa

cabane.

Quand Léonardo eut un peu appaisé sa faim (car la longue marche qu'il

avait entreprise, l'avait tellement épuisé, qu'il mourait de besoin),

il prit la main de sa vénérable hôtesse et la fesant asseoir, il dit:

--Ma bonne mère, quel âge avait votre fils Hugo?

--Vingt ans, monsieur, dieu soit béni, le jour de Saint Gualdabert, et

c'est le seul qui me restait de mes autres enfans.

--Et dites-moi, Nina.

--O Sancto Pedro! il était tout pour sa pauvre mère. Monsieur, j'ai un

petit jardin, et c'était Hugo qui me le soignait; j'ai une vigne aussi,

Hugo me la taillait. Le bon garçon! jamais il ne voulait me laisser

seule. Ma mère, me disait-il, il faut donner ce petit coin de terre qui

est là-bas, et puis cet autre qui est encore plus loin, à Pietro et à

Varro, qui les feront valoir pour nous, çà fait que pendant ce tems-là

je pourrai vous soigner. Monsieur, j'ai attrapé la goutte dans mes

pauvres jambes, et à présent que j'ai perdu mon bâton de vieillesse....

O miséricorde, mon cher enfant!... Le cœur me saigne, quand je pense

qu'il travaillait au-dessus de ses forces, car il était toujours débile

et souffrant.

En cet endroit, la pauvre Nina se mit à pleurer si fort, que son récit

en fut interrompu.

Une idée vint à l'esprit de Léonardo, et il s'y arrêta davantage à

mesure que la femme parlait. Un jardin à cultiver, une vigne à soigner,

aucun besoin d'aller se faire voir à la ville ou au marché; son fils

ayant peu de force, et cependant assez pour faire toute la besogne ...

sûrement, pensa-t-il ... Nina? Nina gémissait toujours.

--Allons, brave femme, essuyez vos larmes: si vous voulez que je

demeure avec vous, je ferai tout mon possible pour vous rendre autant

de services que le fils que vous avez perdu. Acceptez-vous mes offres?

--Oh! que le ciel soit loué et béni, s'écria Nina dans le ravissement,

et en se mettant à genoux pour baiser la terre. Eh! bien, comme je

vis, mon pauvre esprit avait cette idée-là de vous en vous voyant,

cher jeune monsieur; et quoique je ne me console pas d'avoir perdu mon

pauvre Hugo (elle pleurait de nouveau en disant cela), cependant je

proteste au nom de la Sainte Vierge Marie, que je regarde votre offre

comme une bénédiction du ciel.

--Eh! bien, levez-vous donc, ma bonne Nina, et causons un peu à notre

aise.

Nina se releva en tremblant.

--Il faut que vous me disiez tout ce qu'il y a à faire ici; car,

quoique je connaisse suffisamment le jardinage, il est nécessaire que

vous m'expliquiez beaucoup de choses.

La pauvre Nina était triste et joyeuse tout-à-la-fois: joyeuse de

retrouver un appui, et triste en songeant à celui qu'elle avait perdu.

Elle donna tous les renseignemens nécessaires; et Léonardo se sentant

capable de s'accommoder de sa nouvelle situation, alla se reposer en

paix des fatigues qu'il avait essuyées tout le jour.

La vieille Nina l'ayant conduit dans la petite chambre qui avait

appartenu à son fils, lui souhaita une bonne nuit: il en goûta aussi

une meilleure que la précédente.

Léonardo, en posant sa tête sur le dur traversin, se dit: voilà donc la

seconde fois que l'héritier de Lorédani doit un abri à la bienfaisance

des étrangers! que des étrangers ont compassion de son abandon,

et qu'il vit de leurs bontés et de leur humanité! O ma mère! mère

coupable! c'est à toi que je dois une semblable destinée!

Cette réflexion pleine d'amertume, mais trop juste, affligea son cœur.

Il tomba dans un sommeil pénible; et si le fils de Laurina fut mort

cette fois, il eut paru à la face du ciel avec une accusation contre

sa mère! Que les autres mères tremblent à cette réflexion, et méditent

profondément sur les suites que leur mauvaise conduite peut avoir pour

leurs enfans!

CHAPITRE III.

Le lendemain, Léonardo se leva de très-bonne heure, et alla de suite

dans le jardin pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était imposée.

Pendant son séjour dans la maison de Zappi, il avait acquis beaucoup de

connaissance en jardinage, s'étant occupé à ses heures de loisir de la

culture de plusieurs sortes de plantes, et le signor Zappi avait pris

plaisir à lui donner des leçons, parce que lui-même avait employé une

grande partie de son tems à botaniser et à faire mainte expérience sur

la manière de féconder la terre. Le jeune Léonardo était conduit par

un autre motif pour apprendre avec fruit: il sentait qu'en cherchant

à se rendre utile, il payerait en quelque sorte les obligations que

le sort le condamnait à avoir à autrui; aussi s'acquittait-il de son

mieux pour ce qu'il recevait. Son orgueil alors était satisfait, et son

esprit en repos éprouvait un plaisir fait pour éloigner leu souvenir

de ses peines. Sa situation, toute triste qu'elle était, lui semblait

préférable à la splendeur dont il aurait continué de jouir s'il ne

l'eut regardée comme entachée d'infamie.

Rien assurément ne tranquillise l'esprit comme un but certain. Léonardo

était décidé à persévérer (tant que les circonstances le vendraient

nécessaire) dans une suite de travail et d'activité. Tous les jours

il s'y habituait davantage, en se félicitant d'être devenu utile à ses

semblables. Ses connaissances étant supérieures à celles d'Hugo! la

pauvre Nina vit des avantages multipliés en résulter. Tout s'améliorait

sous sa main industrieuse, et son âme ardente et enthousiaste ne se

ralentissait point dans la poursuite de son objet. Insensiblement il

devint amoureux de sa vie paisible, innocente, et même de sa retraite

absolue du monde; il n'avait nul besoin, ne recevait nulle faveur, et

se félicitait de voir la petite propriété de Nina augmenter de valeur

chaque jour. Tandis qu'il savourait la douce récompense due à ses

travaux constans, son cœur jouissait pour la première fois du plaisir

d'avoir rendu un être heureux!

Cependant l'avenir revenait par fois le plonger dans la mélancolie.

Sa destinée incertaine occupait de tems à autre ses pensées. Dois-je

toujours rester ainsi, se demandait-il! Hélas! non; il est vrai que

mes jours sont tranquilles, mais il est quelque chose en moi qui me

dit: héritier de Lorédani! est-ce là une vie glorieuse pour toi, et

voudrais-tu oublier de qui tu tiens le jour?... Grand dieu! de qui je

le tiens.... ô honte!... l'héritier de Lorédani, d'un être noble et

méritant, est aussi le fils ... non, non il faut se taire. Je puis

me faire honorer dans l'ombre, mais le mépris m'atteindrait si je

m'offrais à la lumière du jour. Lorédani, le monde n'est plus fait pour

toi; tu ne peux jamais reparaître sous ton nom parmi les hommes.

Ces réflexions le jettaient souvent dans le chagrin. Il n'avait alors

d'autre ressource pour dissiper ces instans de sombre, qu'en redoublant

d'activité dans ce qui pouvait l'en distraire.

Mais un événement vint déranger ce cours paisible de la vie du jeune

homme. Nina, très-âgée, commença à se plaindre d'un affaiblissement

excessif: un matin elle tomba davantage, et vers midi, elle pria

Léonardo, qu'elle appelait mon fils, de l'aider à se mettre au lit,

d'où elle pressentait ne plus pouvoir sortir. Elle éprouvait des

symptômes d'une dissolution très-prochaine, auxquels elle ne pouvait se

méprendre. «Hélas! dit-elle faiblement, je sens, mon cher fils, que je

vais rejoindre mon pauvre Hugo, c'est pourquoi, reste auprès de moi,

que je te regarde, et puisse te donner ma bénédiction ayant mon dernier

soupir.»

Léonardo était profondement affecté. Il voyait mourir celle qui l'avait

reçu dans son humble demeure, et qui avait voulu partager avec lui tout

son petit avoir. Il est vrai que son humanité s'était bien trouvée

de cet acte de bonté; mais aucune considération semblable n'avait

influencé son hospitalité franche, en conséquence son droit sur la

reconnaissance du jeune homme durait toujours; aussi celui-ci la lui

prouva-t-il toute entière. Il chercha tous les secours qui pouvaient

retarder l'instant fatal, ou du moins l'adoucir; mais ses efforts

furent vains: après quelques heures d'un sommeil pénible, le bon jeune

homme qui l'avait veillée en écoutant en silence sa respiration gênée,

la vit ouvrir les yeux. Elle le pria de la soutenir sur son séant et

dans ses bras. «Tout ce que j'ai est à toi, dit-elle, en le regardant

avec ses yeux éteints; je remercie le ciel qui t'a amené ici pour ma

consolation, et le prie ardemment de t'en récompenser en répandant sur

toi toutes ses bénédictions». Ayant dit ces mots, elle expira dans ses

bras avec la sérénité d'un enfant.

Léonardo fut sensible à cette perte.

Le jour même, il fit venir le peu de connaissances qu'elle avait dans

le village autour de la montagne, pour rendre les derniers devoirs à

sa défunte amie, et sitôt que les funérailles furent faites, sentant

l'inutilité de rester plus long-tems dans l'endroit, il se prépara à

en partir.

Deux jours après, ayant tout arrangé chez la défunte, il divisa

les petites possessions entre ceux qui l'avaient aidé à l'enterrer

décemment, et ne se réserva qu'une somme modique, tirée du profit de

son industrie; puis quittant la simple chaumière où il avait passé

quelques jours heureux, ou du moins paisibles, et emportant avec lut

un bissac rempli de provisions, il recommença ses courses erranses.

Il n'avait plus d'inquiétude pour passer les nuits, car ses dernières

fatigues, et ses habitudes, bien faites pour entretenir la santé,

avaient tellement augmenté sa force et sa vigueur, qu'il ne craignait

plus de dormir en plein air. Il prit également la résolution de ne

point entrer dans la demeure des hommes, tant qu'il aurait quelque peu

de chose pour subsister.

Effectivement, la nuit étant venue, Léonardo se jetta tout simplement

sur la terre, et se mit à réfléchir. Ses intentions vagues, son mode de

vie incertain, fesaient le sujet de ses méditations.--Voici maintenant

deux ans et trois mois, dit-il, que j'ai quitté la ville qui m'a donné

le jour.... voici deux ans que j'ai renoncé aux caresses d'un tendre

père ... d'un père qui m'aimait si passionnément. Depuis ce tems,

j'ai été accusé du plus vil des crimes, l'ingratitude, et rejetté

d'une maison où je jouissais de la protection la plus douce. J'ai été

condamné ensuite à la pauvreté, à manger mon pain à la sueur de mon

front; et me voici poussé dans le désert de la société, où, ni ami,

ni main secourable ne se présentera peut-être plus pour me donner ma

nourriture! ô ma mère, ma mère! tout cela vient de toi; c'est à toi que

je dois un pareil concours de douleurs...!

Ensuite Léonardo se représentait la destinée plus que probable de

cette mère coupable, et la manière dont son père avait enduré sa

perte; la situation de sa sœur ... puis, mille souvenirs déchirans

remplissaient son esprit. Le désir de revoir les lieux de son enfance

l'occupait aussi, mais sans lui en laisser l'espoir. Et pourquoi pas,

se demandait-il. Aujourd'hui que je dois être entièrement changé, à

force d'avoir été exposé aux injures de l'air, et vêtu comme le paysan

le plus grossier, qui pourrait reconnaître l'héritier du marquis de

Lorédani? Oui, je le veux. Sans crainte d'être reconnu, je veux visiter

le lieu de mon berceau; je me satisferai, en apprenant ce qu'est devenu

ma famille infortunée, et après cela, je dirai un adieu éternel à

Venise.

Il marcha avec rapidité, pendant quelques minutes, oubliant, dans

son exaltation momentanée, qu'il était tout-à-fait nuit. Il ralentit

pourtant son pas.--Demain, pensa-t-il ... en attendant, voici mon lit.

Il se jeta de nouveau sur la terre; et le sommeil qui vint s'emparer de

ses sens, calma l'agitation de son âme.

Léonardo se décidait promptement et exécutait de même: laissant dès la

pointe du jour les montagnes de la Toscane derrière lui, il poursuivit

sa route avec la plus grande célérité, toujours dans la persuasion

que personne ne le prendrait pour autre que ce qu'il paraissait. Qui

pourrait décrire ses sensations, quand il se trouva près de la ville

de Venise! Cependant il ne voulut pas y paraître pendant le jour; et

lorsqu'il fut à Padoue, il se décida à aller plus lentement, afin de

n'y arriver qu'à la nuit clause.

Réprimant son impatience, il s'arrêta quelques instans pour se

rafraîchir, et reprit ensuite sa route. Mais nonobstant qu'il avait

été, ainsi qu'il le croyait, plus doucement, il aperçut la pointe de la

Terra-Firma, avant que le soleil eut touché l'hémisphère de l'ouest.

Alors il marcha doucement, en côtoyant les bords du lac, et s'arrêta

pour admirer les superbes domaines qui passaient sous sa vue. Enfin

se sentant de nouveau fatigué, il reprit son coucher habituel de

voyage (sur le gazon) et retomba dans son cours de pensées. Des pleurs

coulèrent de ses yeux cette fois et mouillèrent ses joues. Ces pleurs,

quel dur oreiller ils arrosaient!... ô source amère, vous vous ouvrîtes

dans un cœur que rien n'avait encore souillé.... Par quelle fatalité

inouie, vous êtes-vous changée en larmes du crime et de l'ignominie?

Comment se peut-il, Léonardo, que, fier et délicat, tu te sois laissé

entraîner à grossir la liste des crimes de ta mère?

La nature s'épuise souvent par l'excès de ses sensations. Léonardo

tomba insensiblement du sentiment aigu du malheur, dans un

engourdissement momentané, et il oublia pour quelques minutes son

infortune.

Pendant qu'il reposait ainsi en paix, une dame passa près du lieu où

il était. Cette dame venait de sortir de sa maison de campagne, pour

respirer plus librement la fraîcheur du soir, et se promenait sur

les bords du lac. Le jeune Léonardo attira son attention, et elle

s'approcha pour le considérer; ses mains étaient croisées sur sa tête,

et ses joues brillaient de tout l'éclat de la santé; quelques larmes

s'y soutenaient encore; ses cheveux du plus beau brun, entouraient

en anneaux ses tempes et son front, en se soulevant par des zéphirs

passagers; ses lèvres vermeilles étaient entrouvertes et laissaient

voir le poli de ses dents. Sa poitrine qu'il avait nue, dans

l'intention de mieux sentir le frais, contrastait, par sa blancheur,

avec la teinte fortement brunie de son visage.

Quoique sous l'habit d'un simple paysan, la dame le trouva de la

plus grande beauté. Frappée de cette rencontre, elle ne pouvait plus

quitter la place, quand un insecte venant à piquer subitement les

joues du jeune homme, il tressaillit et s'éveilla. Extrêmement confus

en appercevant la dame, dont il s'émerveilla à son tour, il voulut se

lever de terre, mais elle s'avança avec grâce, en lui posant la main

sur l'épaule, et lui disant d'une voix douce:

«--Vous paraissez étranger, mon ami, et quoique vêtu aussi simplement,

je suis bien trompée si vous n'êtes d'un état supérieur à celui de

simple villageois. C'est pourquoi je ne crains pas de commettre un

indiscrétion, en vous demandant, comme la soirée est très-avancée, si

vous avez un lieu de repos pour la nuit, n'en sachant pas près d'ici?»

Cette dame était encore la plus belle personne (si l'on en excepte

la douce et innocente Amamia) qui se fut présentée à l'imagination

ardente de Léonardo. Ses joues se chargèrent d'une forte rougeur, et

ses yeux qu'il avait d'abord portés sur elle, tombèrent vers la terre;

il répondit d'une voix tremblante et en balbutiant; l'objet qu'il avait

devant lui, brouillait toutes ses idées.

--Je n'ai point ... non, je n'ai aucun endroit fixe pour cette

nuit, madame, mais je sais où je dois aller bientôt; du moins mon

intention.... Il s'arrêta, ne sachant plus que dire.

--Eh bien, jeune homme, dit Mathilde Strozzi (car c'était-elle), si

vous n'êtes pas absolument décidé à aller plus loin ce soir, j'espère

qu'il ne vous sera pas désagréable de venir chez moi, et que vous me

ferez le plaisir d'y accepter un réfuge jusqu'à demain.

Léonardo levant les yeux, cherchait à répondre....--Allons, je vois que

vous ne me refuserez pas, continua gaîment la belle Florentine, en lui

prenant le bras et l'emmenant. Ma maison de campagne est très-proche

d'ici: regardez, vous la voyez dit-elle, en lui montrant un élégant

édifice bâti en pavillon.--Il est impossible de vous refuser, aimable

dame, répondit le jeune homme, ravi de ses charmes, comme de son

invitation pleine de grâce: non, je ne puis vous refuser.

La belle Florentine sourit, et marcha plus vite, dans la crainte que

Léonardo ne se rétractât. Ils arrivèrent bientôt, et un soupir exhalé

en entrant, fut le dernier tribut que le fils de Lorédani paya à la

mémoire de son père?

On a déjà eu occasion de connaître le caractère de Mathilde Strozzi,

et on sait à quels excès d'atrocité cette femme était capable de se

porter. On saura maintenant, que surprise autant qu'enchantée de la

beauté du jeune Léonardo, elle n'épargna ni soins, ni artifices pour

le retenir chez elle. Toutes les séductions furent employées pour

remettre de jour en jour son départ; mais bientôt elle n'en eut plus

besoin; car son hôte charmé, chercha des prétextes à son tour pour

le retarder, et il tremblait que la nécessité ne le forçât à partir.

Il n'en était pas de la belle Mathilde comme de la femme Zappi. La

première, également dépravée, savait mieux déguiser ses passions, et

cacher sous les apparences de la décence, le délire de ses sens. Ce ne

fut donc pas vainement qu'elle chercha à séduire l'imagination du jeune

homme; outre qu'il avait dans ses propres dispositions, et dans son

âme succeptible d'amour, de puissans avocats qui plaidaient sa cause,

il la voyait cependant avec un mélange d'admiration et de passion,

bien différent de ce sentiment doux et pur qu'il avait ressenti pour

la gentille Amamia. Le trouble, le délire, la fureur étaient l'effet

que produisaient sur lui les charmes de Mathilde: Amamia avait rempli

son âme d'une douce tendresse. Son sentiment pour l'une ressemblait

au calme suave d'un doux printems, et il éprouvait pour l'autre toute

l'ardeur d'un brûlant été.

Mathilde qui s'était retirée à la campagne pour quelques jours

seulement (et ce par suite d'une querelle qu'elle avait eue avec le

comte de Bérenza), oublia alors la peine qui l'avait exilée de Venise.

Elle remercia la fortune, en se voyant enfin à même d'exécuter le

dessein qui lui roulait depuis long-tems dans la tête, et de ce

qu'elle lui avait amené un si beau jeune homme.

C'est à cette époque que le comte retrouva son aimable Victoria; alors

Mathilde ne l'occupa plus. Cependant celle-ci avait le projet de se

venger de son indifférent; mais tout indifférent qu'il était, elle ne

pouvait oublier de l'avoir aimé, même d'une passion aussi forte que

celle qu'elle éprouvait pour Léonardo, et se promettait bien que s'il

ne lui gardait pas cette fidélité qu'elle avait la vanité, de se croire

due, pour l'avoir préféré à tous les autres hommes, l'instant de son

changement serait celui de sa mort.

Cependant la fière Strozzi n'avait pas de plan fixé pour sa conduite.

Tromper celui dont elle exigeait la fidélité entière, était une chose

toute simple pour elle. Cacher ses excès et son inconduite, si elle le

jugeait à propos, lui semblait le payer assez; et elle était loin de

penser que Bérenza dût s'offenser de son changement; du reste, agir

selon sa fantaisie formait à-peu-près sa règle.

Pensant ainsi, cette femme galante donna une pleine latitude à ses

sentimens pour Léonardo, et ils se portèrent à un tel point, qu'elle se

sentit la force de renoncer à toute autre conquête en sa faveur.

CHAPITRE IV.

Il s'était passé trois mois, depuis que la funeste destinée de

Léonardo l'avait fait connaître à la syrène Mathilde. Il n'avait pas

encore dix-neuf ans: Mathilde en avait environ douze de plus que lui;

cependant ses attraits puissans, l'élégance de ses manières et sa

beauté non encore ternie, obtinrent un ascendant invincible sur lui, et

rien ne lui eut paru plus terrible que de s'en séparer. Tel est l'effet

d'une première passion, toujours forte, toujours exaltée. Mathilde

s'était emparée de toutes les issues de son cœur, en donnant une

nouvelle existence à son âme. L'image d'Amamia n'y était plus, ou pour

mieux dire, ce premier sentiment, trop tranquille pour un être né avec

des dispositions ardentes, s'éteignit à la lueur d'un foyer volcanique:

il ne vit plus rien que Mathilde qui devint pour lui l'univers.

Combien l'adroite Florentine se félicita de son triomphe! elle

possédait le premier amour d'un enfant! elle jouit des transports et

des feux nés sous sa brûlante influence, et en partagea les fruits avec

délices.

Mais la vanité innée à son sexe, ne la laissa pas long-tems se

contenter de son bonheur. Assurée de l'amour parfait de Léonardo, et

le voyant sans cesse en adoration devant elle, un autre désir vint

tourmenter sa coquetterie insatiable. Elle pensa à le conduire à

Venise, et à le présenter aux femmes de sa connaissance, pour exciter

leur envie et leur admiration; car elle ne craignait rien de leurs

attraits, et nulle rivalité ne l'effrayait, s'estimant beaucoup plus

méritante que toutes. Cependant, comment cacher ce jeune sigisbé au

comte de Bérenza...? Elle pensa à lui faire un mystère de son retour,

en sortant peu. Ce point déterminé, elle exprima à son amant le désir

qu'elle avait de retourner à Venise.

A cette mention de Venise, Léonardo parut excessivement agité: il

pâlit et rougit successivement; ce qu'il avait tant désiré auparavant,

lui répugnait tout-à-fait alors; mais pouvait-il rien refuser à sa

séduisante maîtresse? c'était impossible, pour elle il eût tout fait.

Son secret terrible ... ce secret qu'il avait gardé avec tant de soin,

jusqu'à ce jour, et que l'orgueil lui défendait de découvrir.... Eh

bien! il ne fût plus à lui ... il le confia à Mathilde Strozzi.

Se jettant dans ses bras, l'imprudent s'avoua pour ce qu'il était, et

témoigna en tremblant, la répugnance qu'il avait de retourner à Venise

et de s'y laisser voir.

--Quoi! vous seriez le fils, du marquis de Lorédani?

--Je le suis, belle Strozzi, mais je vous demande une grâce, dit-il en

tombant à genoux, et joignant les mains: gardez, ah! gardez ce secret

que vos charmes m'ont arraché, respectez mon honneur et ma vie; que

jamais, soit par hazard ou volontairement, il ne sorte de votre bouche.

Ne dites pas que je suis l'héritier humilié et errant d'une maison

illustre, et tombée dans le mépris: que je suis ... Lorédani!

--Non, jamais, répondit la Florentine.

--Jurez-le! aimable femme, jurez-le, tandis que je suis à vos pieds....

ah! je vous en conjure.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 8 / 23 段