Enfin, incapable de retenir l'humeur bouillante quelle venait de

fomenter, Léonardo se leva brusquement, et buvant son dernier verre

de lacrima-christi, il se disposa à sortir, sans même prendre la

précaution d'un manteau et d'un masque, tant il était ensorcelé pour

exécuter les desseins de Mathilde. Elle chercha cependant à le calmer

un peu, mais dans le dessein de le diriger plus sûrement au coup qu'il

allait porter. Elle posa un masque sur ses traits, et l'armant d'un

poignard qu'elle tenait à sa ceinture, elle l'enveloppa ensuite d'un

manteau, puis le serrant contre sa poitrine, elle dit: «que le ciel

t'accompagne!»

Stimulé de nouveau par ses caresses, et le poignard en main, le

malheureux, perdu de sens, courut plonger l'arme dans le cœur d'un

homme qui ne lui avait jamais fait de mal ... qu'il n'avait jamais

vu!... Telle était l'influence qu'une femme avait obtenue, par

ses artifices, sur les sens embrâsés d'un jeune adolescent sans

expérience! et l'événement prouva que si l'amour peut conduire aux

grandes actions, elle entraîne aussi quelquefois dans les crimes les

plus aveugles.

Dirigé par la subtile enchanteresse, Léonardo trouva facilement

le chemin du palais de Bérenza. C'était ce même soir que le comte

donnait une fête à Victoria, ce qui lui procura un accès plus aisé

dans l'intérieur. Il se glissa sans être vu, et arriva à la chambre

à coucher, ou il se plaça derrière un grand rideau, qui, comme nous

l'avons dit, cachait une fenêtre ouverte sur un balcon. Léonardo

s'était mis là pour plus grande sûreté, d'autant qu'il avait remarqué

qu'en cas d'inconvénient, il pourrait sortir de ce lieu avec toute

facilité, ce balcon ayant un escalier qui conduisait à la porte de la

rue. Il resta là fixe comme un terme, en attendant l'instant favorable

de porter son coup. Le comte et Victoria, tous deux excessivement las,

s'étaient couchés à la hâte et sans bruit. La vaste chambre ne resta

éclairée que par une faible lampe posée à l'une des extrémités ... mais

on sait le reste. La main de Léonardo peu sure, d'après le reproche

intérieur de sa conscience, tardait à frapper, lorsque la vue d'une

sœur qui reçut le poignard dans son sein, selon qu'il le croyait,

le glaça d'horreur. Quittant précipitamment la place, il s'enfuit,

persuadé qu'il s'était rendu assassin, et cherchant, dans un état

difficile à décrire, la vile Strozzi, qui attendait avec impatience

l'annonce de la mort du comte.

«Eh bien! demanda-t-elle vivement, en se relevant de dessus un canapé

où elle s'était mise en attendant le retour de Léonardo. Celui-ci

pâle, les yeux hagards, courut dans la chambre, son masque à la main,

et sa poitrine découverte pour laisser pénétrer l'air dans son sein

brûlant.--Eh bien! est-ce fait?

--Oui, oui, la vengeance a eu lieu sur une de vos victimes,

prononça-t-il avec terreur et avec des accens précipités.

--Sur le lâche et infâme Bérenza, sans doute ... dit Mathilde, en

s'approchant du jeune homme et en fixant ses traits décomposés.

--Non, non, sur _ma sœur!..._ répondit-il d'un air sombre.

--Sur votre sœur! êtes-vous fou, jeune homme?...

--Non, je ne suis pais fou.... J'ai blessé mortellement Victoria de

Lorédani, ma sœur. Je l'ai blessée dans les bras de celui sur qui

devait tomber votre vengeance.

Quoi! votre sœur, c'est votre sœur qui.... Et la méchante furie

triomphait de la découverte. Cependant elle regrettait infiniment

que Bérenza fût épargné. Cette méprise lui fit oublier sa prudence

ordinaire, et elle s'écria: «Ainsi donc Mathilde Strozzi n'est pas la

seule femme qui se soit déshonorée! elle n'est pas la seule à qui il

convienne de baisser la tête avec honte! des dames du plus haut rang

ont renoncé à la vertu et à l'estime aussi bien qu'elle.... Laurina,

_la mère_ de l'héritier Lorédani, et Victoria sa _sœur!_ toutes deux,

hautes et puissantes dames, l'ont élevée à leur niveau, en descendant

au sien!... oh! c'est une consolation pour mon âme, continua-t-elle,

en joignant les mains avec un sourire de démon. Bérenza, séducteur

orgueilleux! la femme qui t'aime peut bien te sacrifier son innocence

et sa réputation, mais tu ne lui sacrifieras jamais ta liberté, ni ne

lui accorderas ton amour honorable; tu la flatteras dans ta passion,

mais tu la mépriseras en secret, et l'instant de ton dégoût sera

celui de sa perte entière.» Ainsi parlait l'insensible Florentine, en

répendant tout le venin de sa médisance sur le misérable Léonardo,

parce qu'il avait manqué son coup; l'exécution de l'ordre terrible.

C'était la première fois, depuis cette liaison fatale, que la cruelle

lui avait parlé avec une telle amertume, des infortunes de sa famille.

Son âme en frémit et se resserra à des allusions aussi barbares. Il

regarda l'infâme Strozzi avec horreur et voulut la quitter; mais ses

membres étaient comme paralisés par le conflit de ses émotions, et il

tomba rudement sur le plancher.

Mathilde sentit alors qu'elle s'était laissée entraîner trop loin par

sa vengeance, et craignit qu'ayant blessé tellement ce jeune homme

plein de fierté, elle n'eût anéanti pour jamais en lui, un amour

dont elle était si jalouse. Cette réflexion changea à l'instant sa

conduite; elle sentit qu'il fallait adoucir les suggestions de sa

rage malicieuse; afin de rappeler un malheureux auquel rien ne pouvait

la faire renoncer. C'est pourquoi elle se jetta à ses pieds en lui

demandant pardon, et employant tous, ses moyens artificieux pour

adoucir les plaies qu'elle venait de r'ouvrir. Ses caresses parvinrent

par dégrés, à ramener le pauvre Léonardo, toujours opiniâtrement

attaché aux charmes d'une créature perfide; et cette idée même qu'elle

venait de lui donner de ses misères et de sa honte, le lia encore plus

à elle, parce que dans sa peine, il se regardait comme déshonoré et

condamné à l'abandon, par la nature entière. Elle connaissait son sort

et l'aimait toujours! elle s'intéressait à sa destinée! n'en était-ce

pas assez pour exciter la reconnaissance d'un cœur abusé? il continua

donc de l'adorer, quoiqu'elle l'eut blessé indignement; et quand elle

lui jura de l'aimer à jamais, en le suppliant de l'aimer du même amour,

il la serra dans ses bras, et la pressant convulsivement sur son coeur,

il dit d'un air emporté:

--Oui, Mathilde, je suis encore à toi ... oui, je sens que je t'aime

de l'amour le plus brûlant et le plus immortel. O femme enchanteresse!

l'empire que tu as conquis sur moi durera autant que ma vie; et je

t'abandonnerais!... ah! que plutôt toute la colère des cieux tombe sur

ma tête.

Eh bien, mon ami, dit Mathilde, ravie de cette assurance solemnelle,

que de cet instant nos liens soient plus resserrés que jamais!

devenons tout l'un pour l'autre. _Jurons_ que ni le tems, ni les

circonstances n'auront le pouvoir de nous désunir.

--Je le jure, répondit Léonardo avec ardeur. Je le jure à la face des

cieux. Et il baisa la main que Mathilde tenait élevée.

--Reçois mon serment de fidélité constante, aimable jeune homme! dit du

même ton la Florentine. Je promets solemnellement de ne t'abandonner

jamais!... Maintenant, ajouta-t-elle avec plus de calme, que ce qui a

eu lieu demeure dans l'oubli. Il est des choses trop essentielles en ce

moment pour n'y pas donner toute notre attention.

Mathilde s'assit sur le sopha avec Léonardo, et lui demanda le détail

nécessaire de l'événement de la nuit. Soudain, le poignard lui revint

en pensée, et elle frémit en apprenant qu'il avait été forcé de le

laisser. Le jeune homme, en cherchant son masque pour le remettre,

avait également cherché le poignard, ne se rappelant plus, si, dans son

trouble, il l'avait laissé dans le sein de Victoria, tant son âme était

bouleversée par l'horreur de son action. Ce qu'il y avait de certain,

c'est que le poignard était resté chez le comte, et cela suffisait pour

renverser l'esprit de la Florentine.

«Nous sommes perdus! s'écria-t-elle. Nous voilà découverts, car mon nom

est gravé en entier sur le manche.»

Léonardo se tut: il craignit les reproches qu'il sentait avoir mérités.

Soudain Mathilde reprenant sa présence d'esprit dit: «Il faut fuir à

l'instant même. La nuit n'est pas encore passée, et nous pouvons être

loin de cette ville exécrable, avant le point du jour. Je remettrai

l'accomplissement de ma vengeance à une époque plus certaine.... Vous

tremblez, jeune homme! ah, ah! espérons que vous n'aurez pas toujours

aussi pour de verser le sang.... Comment, Léonardo, une pareille

faiblesse dans un Vénitien!

--Mathilde! quand l'occasion s'en présentera, je vous prouverai que je

ne suis pas pusillanime. Je sens même en ce moment que toute horrible

que me paraisse une action inhumaine, l'amour que j'ai pour toi, me

fera passer par-dessus tout. Cependant, en parlant de la sorte, le

jeune Vénitien frémissait de rencontrer les regards perçans de la

Florentine.

--Eh bien, nous allons partir, mon bien-aimé, et ce sera avec peu de

regrets que je quitterai les plaisirs de cette ville dangereuse. De

plus, pour parler avec franchise, je t'avouerai que mes ressources

diminuent journellement. Les calculs que j'avais faits pour les

augmenter m'ont manqué. Les Vénitiens sont devenus avares, ou peut-être

ai-je tellement perdu en attraits auprès d'eux, que leur obligeance

s'en est refroidie. An surplus je m'en moque, et les abandonne sans

regret. Espérons, mon ami, qu'un nouveau chemin à la fortune nous sera

ouvert.

Quoique ce discours fut fait pour surprendre Léonardo, (peu disposé

à arracher le voile qu'il avait sur les yeux), il se défendit d'en

demander l'explication, et prenant la main de sa maîtresse, il dit:

«je te suivrai où tu voudras, belle Mathilde, et jusqu'à mon dernier

instant, ainsi que nous nous le sommes mutuellement juré.

Un sourire de contentement éclaircit les traits de la Florentine,

sur lesquels il était resté des traces d'une haine non satisfaite.

Elle regarda son amant avec reconnaissance, et le remercia de son

acquiescement. A la verité, il lui était devenu nécessaire, et en

général, son intérêt la portait à le conserver; car, avec sa conduite

vicieuse, prodigue, et son humeur inconstante, elle s'était mise dans

la chance du délaissement. Presque totalement ruinée, il lui devenait

difficile de trouver, comme elle le disait, _des ressources_. Quoique

n'ayant pas encore perdu tous ses charmes, elle se voyait, d'après les

passions violentes qui la conduisaient, à la veille de perdre le peu

d'admirateurs qui lui restaient parmi les Vénitiens, naturellement

jaloux et ombrageux.

Mathilde se hâta donc de faire ses préparatifs de fuite, et en moins de

deux heures, elle avait rassemblé tout ce qu'elle possédait de précieux

et qu'elle pouvait emporter. Tout fut prêt, et la lumière douteuse du

matin surprit les deux amans déjà loin de Venise.

Malheureuse Laurina! voici donc ton second enfant perdu par suite de

tes égaremens! déjà, il s'est rendu indigne d'estime et de grâce!

mais ce n'est pas tout, ses premiers crimes seront suivis de crimes

encore plus grands. Tandis que des exemples de vertu eussent transformé

l'orgueil enthousiaste du jeune homme en qualités mâles et honorables;

que ta fille eut perdu de sa violence naturelle par une sage direction,

vois-les maintenant abandonner sans remords toute espèce de préceptes.

La destinée obscure de ton fils est décidée: esclave d'une femme

intrigante et sans pudeur, d'une femme qui ose, à juste titre,

l'appeler _son égale!_ il va se plonger avec elle dans les excès les

plus terribles. Devenu, par une combinaison fatale, l'assassin de sa

sœur, qui sait si son horrible avenir ne le conduira pas à assassiner

sa mère! tremble, femme coupable et infortunée, tremble sur ta fin,

elle ne peut être que funeste.

CHAPITRE VI.

On a déjà vu pleinement ce qui eut lieu, d'après la lettre que

Mathilde Strozzi écrivit d'un endroit retiré de l'isle de Capri, et

qu'elle fit parvenir à Bérenza. Cette lettre n'arriva qu'après quinze

jours de la fuite des amans, qui avaient pris des précautions pour

rendre les poursuites inutiles, et leur trace impossible à suivre.

Comme ils n'avaient pas encore pris de détermination sur le plan

qu'il exécuteraient, et qu'ils ne pouvaient guères que s'en rapporter

aux circonstances, nous prendrons congé d'eux pour long-tems, et

reviendrons au sujet principal de notre histoire.

La grande jeunesse de Victoria et cette force d'esprit qui la

distinguait, ne lui permirent pas de souffrir long-tems de sa

blessure; elle en guérit bientôt. Pendant cette retraite forcée qui

l'avait privée des plaisirs faits pour flatter sa vanité, elle avait

pu contenter ses pensées ardentes sur un seul point: c'était de se

rendre tellement chère et précieuse au bonheur de Bérenza, qu'il en

vint à regarder avec horreur la possibilité de la perdre, et, afin de

s'assurer plus entièrement de sa possession, de se l'attacher par des

liens indissolubles.

Mais tel était déjà l'effet produit sur l'amant généreux, que

non-seulement il regardait l'action de son amie comme une preuve

héroïque de tendresse, mais que rien ne pouvait plus apporter

d'augmentation à son entousiasme et au sentiment de reconnaissance

qu'il lui vouait.

Que peut faire de plus une femme; que d'exposer sa vie pour sauver

celle de l'objet de ses affections, et quelle est celle qui eût aimé

Bérenza avec plus de vérité et d'exaltation? Ne pouvant douter plus

long-tems de l'attachement romanesque de Victoria, les idées du comte

éprouvèrent un changement subit. Ce n'était plus cet être fier de sa

naissance, de ses alliances sans tache, et qui eut redouté d'y apporter

la moindre souillure ... ni celui qui regardait du haut de sa grandeur,

et d'un air de protection, sa maîtresse, tendrement aimée, à la vérité,

mais nullement estimée comme une égale, à cause du crime de sa mère.

La jeune personne en était pourtant bien innocente; cependant il ne

l'en estimait pas moins déshonorée, surtout d'après la facilité qu'elle

avait apporté elle-même à ses désirs. Maintenant sensible au trait

sublime dont elle s'était montrée capable envers lui, il succombait

sous un excès de tendresse, et la trouvait digne du titre de son

épouse, puisqu'elle s'était élevée au-dessus de tout ce qui lui était

contraire. Il la voyait en ce moment supérieure à lui, tant était

puissant l'effet que l'action de Victoria avait produit sur son âme.

Enfin, il en devint totalement idolâtre. Le philosophe calculateur céda

à sa nouvelle passion; et pour tranquilliser sa conscience, ainsi que

réparer ses injustices passées envers son amante, il prit le parti de

l'épouser.

A peine Bérenza eût-il formé cette résolution, qu'un baume vivifiant

embellit toutes choses à ses yeux, et qu'une sensation pure et inconnue

vint dilater son âme. Il attendit avec impatience que sa bien-aimée fût

totalement guérie, pour déposer à ses pieds les vœux de son cœur, et

lui offrir tendrement le don de sa main.

Croyant bien faire l'impression la plus vive à la jeune personne,

il s'y prit avec toute la délicatesse possible pour lui annoncer sa

résolution; mais Victoria l'écouta seulement d'un air de complaisance,

et avec cette douceur qu'elle savait si bien feindre. Sa vanité la tint

en garde contre les avances du comte; elle l'avait toujours empêchée

de croire que s'il ne lui parlait pas de l'épouser, c'était parce qu'il

la trouvait indigne de devenir _sa femme._ N'ayant donc jamais eu cette

idée, elle ne parut que médiocrement sensible à l'offre. Ses traits

n'annoncèrent ni surprise, ni transport; mais elle l'écouta en silence

et avec un sourire gracieux. Cette manière d'être, paraissant peu

convenable à Bérenza, dans la circonstance, il l'attribua à l'orgueil

blessé de la demoiselle, à qui il n'avait pas fait plutôt l'offre de sa

main. Il en fut affecté, et son âme généreuse reconnut la justice de

ce reproche tacite. Empressé de détruire toute impression fâcheuse, il

mit encore plus de chaleur dans ses manières; il pria Victoria de lui

pardonner les scrupules indignes par lesquels il s'était laissé dominer.

Bérenza fit une faute bien grave cette fois: qu'il se fût contenté

d'offrir tout simplement sa main à Victoria, à la bonne heure; mais sa

dernière remarque, quoique placée au hasard, ne fut pas perdue et le

cœur orgueilleux de la Vénitienne en reçut le coup le plus sensible:

il prit l'alarme bien au-delà de ce que Bérenza en pouvait penser.

Elle fronça le sourcil et devint pâle comme la mort. Le ressentiment

s'empara d'elle: la conviction la frappa ... il était donc vrai que

jusqu'à ce jour, Bérenza l'avait regardée comme indigne d'être son

épouse!

--Ah! tu viens de trahir ton secret, pensa-t-elle, et ce lien que tu

avais contracté avec moi, que je croyais bonnement la suite d'une

façon de penser plus noble que chez le reste des hommes, n'était que

semblable à ... misérable orgueilleux! va, je m'en souviendrai.

Ces idées passèrent rapidement dans l'esprit de Victoria; elle voua un

souvenir éternel à l'offense et s'appliqua, en attendant, à se composer

assez pour recevoir de la meilleure grâce possible les offres du comte,

car il était question maintenant de devenir sa femme; ce point obtenu,

elle n'avait plus qu'à attendre en triomphant l'instant de le punir,

pour avoir osé la juger inférieure à lui. Pauvre Bérenza! toute ta

générosité et ta sensibilité profonde ne te sauveront pas du malheur

d'avoir trop parlé.

Le changement d'humeur de Victoria ne fut attribué, par son amant, qu'à

une émotion bien naturelle qu'elle s'efforçait de comprimer; et cette

dernière preuve de sentiment l'exalta tout-à-fait. Il la sollicita,

de la manière la plus tendre, de consentir à ce que leur mariage eût

lieu sur-le-champ. Victoria la regarda d'un air qui devait lui paraître

bien singulier, car des pensées totalement contraires à son repos

l'occupaient entièrement.

--D'où vient cette façon de m'examiner, mon cœur, demanda-t-il?

--Je vous regarde comme je vous aime, Bérenza.

--Et vous consentez à m'appartenir solemnellement ... honorablement,

chère Victoria?

--Oui, mon désir le plus ardent est de me voir votre épouse.

Bérenza, qui n'entendait cette réponse que selon qu'il la désirait,

ne vit plus devant lui qu'une Divinité. N'est-il pas dans l'homme

d'exalter les objets dont il veut causer l'élévation?

Très-peu de tems après cet arrangement, Victoria de Lorédani devint

l'épouse du comte de Bérenza. Cette affaire terminée, elle n'eut plus

aucun défaut aux yeux d'un mari toujours en admiration, et les qualités

qu'il lui trouvait, augmentèrent de lustre, parce qu'elle était sa

femme!

Avec quelle différence de façon de penser et de sentir, le comte ne

montra-t-il pas sa Victoria à la place St.-Marc et sur le lac! Quel

plaisir, quel délice il éprouvait à la nommer son épouse; et sans en

être aucunement embarrassé, à présenter à une société honorable celle

qu'il avait fait connaître avec moins de satisfaction et de gloire,

comme sa maîtresse, à ses amis de plaisir! ce changement donnait à son

cœur une joie indicible: il pensait avec ravissement à l'action d'avoir

élevé au plus haut rang de la société, une jeune personne qu'il avait

aidée à conduire au plus bas.

Mais quoique la manière d'agir du comte dût lui valoir la

reconnaissance et l'amour parfait de Victoria, celle-ci ne put

oublier qu'il l'avait crue indigne, pendant un tems, d'être nommée

son égale; et la solitude entretint ce souvenir plein de haîne. Un

avantage fait pour être considéré par elle comme le résultat le plus

heureux d'une tendresse véritable, perdait son prix devant l'aveu

imprudent que Bérenza lui avait fait; elle regretta même quelquefois

d'être devenue sa femme et se trouva prête à l'abandonner pour lui

montrer le mépris qu'elle conservait de cette condescendance. Si

dans ce moment d'ingratitude, son époux sans soupçon se présentait

devant elle, il était reçu d'un air sombre et mécontent; et quand il

demandait les raisons d'un accueil si froid, elle répondait qu'un

mal-aise insurmontable d'esprit la rendait peu propre à montrer de la

tranquillité.

Si lorsque quelque chose nous trouble ou nous inquiète, que nous ayons

tort ou non, nous voyons tout sous un point de vue exagéré, à bien

plus forte raison l'imagination en délire se fait-elle des fantômes

pour les combattre, et telle était celle de Victoria. Elle sentait que

le comte Bérenza lui était bien supérieur sous beaucoup de rapports

et croyait qu'il le pensait de même. Elle trouvait, dans ses regards,

dans ses moindres actions, la preuve qu'il n'avait pas oublié ce

premier état de dégradation, duquel il lui avait plu, dans sa bonté,

de la tirer. Ces accès d'humeur augmentèrent, et elle les porta au

point d'abandonner la société par un sentiment impardonnable d'orgueil

qui, comme un ver rongeur, dévorait le sein qui le recelait. Bérenza

se voyait, pendant ce tems, réduit à penser, que si l'état de femme

légitime avait rendu l'objet de sa tendresse plus respectable, il

avait détruit pour jamais le charme séduisant de celui de maîtresse.

Cependant il l'aimait toujours, et toujours avec la même vérité.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis cette union peu productive au bonheur

de l'un et de l'autre, quand un soir on sonna violemment à la porte

de l'hôtel. Bientôt on annonça un étranger, et presqu'en même tems il

entra dans le salon. Bérenza se leva, et à peine l'eût-il regardé,

qu'il vola dans des bras ouverts pour le recevoir,--Henriquez à Venise!

s'écria le comte: oh, mon cher ami, sois le bien venu.--Puis s'avançant

vers sa femme, Bérenza dit: c'est mou frère, ma Victoria. Et toi,

Henriquez, souffre que je te présente à mon épouse chérie. Eh! c'est

maintenant que je vais jouir d'un bonheur parfait!

--Henriquez pressa la main de son frère, et adressa à Victoria les

complimens les plus agréables; tandis que celle-ci le regardant

avec surprise, fit soudain entre ces deux personnes une comparaison

au désavantage de celui en qui elle n'aurait jamais dû trouver un

seul défaut. Cet être excellent s'assit entre les deux objets de sa

tendresse, et connut le bonheur comme il méritait de réprouver.

On n'a pas cru nécessaire, avant cet instant, de grossir un volume, en

décrivant les causes qui avaient forcé le départ du frère de Bérenza

de Venise. Cependant on a donné à penser que la raison en était une

passion malheureuse que ce jeune chevalier avait conçue pour une

demoiselle de haute naissance. Le père, sous prétexte de la trop grande

jeunesse de l'un et de l'autre, refusait de les unir; mais au fond, ce

noble n'avait en vue que de marier sa fille Lilla plus avantageusement!

L'âge de la demoiselle ne passait guère treize ans. Quoiqu'il ne put

lui donner la moindre dot, il croyait que sa naissance devait l'allier

au premier duché de Venise. La mort venait d'enlever tout récemment

ce père ambitieux, ce que Lilla avait aussitôt appris à son amant,

avec qui elle était toujours demeurée en correspondance. Voilà donc

la raison qui avait ramené celui-ci, espérant que nul obstacle ne

s'opposerait maintenant à leur mariage. La passion d'Henriquez était

des plus vives et ne pouvait s'éteindre; car il savait, à n'en pas

douter, que nulle part il n'eût pu trouver une candeur et une pureté de

cœur égales à celles qui feraient le mérite principal de cette jeune

personne.

Bérenza, à qui son frère apprit, en soupant, cette cause heureuse de

son retour, en appuyant avec toute l'ardeur d'un amant, sur l'espoir

d'être bientôt l'époux de Lilla, prit plaisir à le flatter de l'idée

que sans doute rien ne se montrerait plus contraire aux désirs de son

coeur.

Victoria écouta cette conversation en silence, et une sensation étrange

prit possession délie, en apprenant que le cœur du jeune homme ne lui

appartenait plus.

Enfin, on se sépara pour la nuit: l'amant rêva à la belle créature

qu'il avait l'espoir de revoir le lendemain; et Victoria chercha à

mettre de l'ordre dans ses idées, s'il était possible.

A peine les premiers rayons du jours se firent-ils apercevoir,

qu'Henriquez s'occupa de vendre visite à l'objet de son amour. Il eut

beaucoup de peine à attendre que la bienséance pût le lui permettre.

Dès qu'il la crut levée, il vola à sa demeure. La belle Lilla le reçut

avec une innocente tendresse, et telle qu'il pouvait le désirer.

Cependant elle trompa son attente trop vive, en donnant un refus à sa

demande de consentir à leur prochaine union.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 10 / 23 段