par l'exercice violent du jour, elle dormit long-tems sans s'éveiller;
et ce ne fut que lorsque le soleil se joua entre les branches qui
ombrageaient son visage, et que les oiseaux chantèrent à ses oreilles,
que Victoria se réveilla.
Sitôt ses yeux ouverts, elle se leva et recommença à marcher avec
la plus grande promptitude. Quelques biscuits de Naples, dont elle
s'était pourvue la veille, firent son déjeuner, et elle mangea en
marchant: son envie était de se voir hors du bois. Après deux heures
de marche, elle trouva un petit sentier qu'elle espéra en être la fin.
Allégée par cette idée, elle le franchit au plus vîte; et apercevant
au bout un long canal bordé de peupliers et d'acacias, Victoria, en le
regardant, se jetta presque désespérée sur ses bords.
--O, mon dieu! s'écria-t-elle, combien donc dois-je encore faire de
chemin? pas une gondole sur ce triste canal! où peut-être il n'en passe
jamais!... Retourner sur mes pas serait me perdre ... eh bien! je
mourrai ici.
Elle s'était appliquée la face contre terre, en la soutenant faiblement
de ses mains. Un vent frais sifflait à travers les arbres d'où
partait un frémissement mélancolique et cadencé.... Pas un humain
n'interrompait cette solitude: la seule gent aîlée dérangeait le
silence du lieu, en s'échappant de branche en branche et se poursuivant
amoureusement. Victoria insensible à ces variétés champêtres, si
importunes pour elle en ce moment, restait prosternée dans le désespoir.
A la fin, cependant, un bruit lointain vint frapper son oreille; elle
tressaillit: n'était-ce pas celui de rames plongeant dans le canal à
distances mesurées? Non, c'était le vent qui agitait plus fortement les
arbres.... Victoria se recoucha sur la terre.
Bientôt nouveau bruit; il devint même plus frappant; il était
accompagné ... ô bonheur!... d'une voix rauque qui chantait un air en
vogue parmi les gondoliers. Victoria fut promptement sur pied: elle
regarda le canal et vit effectivement s'approcher une gondole qui
n'avait qu'un seul rameur et qui cotoyait tranquillement le lac.
--Ah! s'écria-t-elle, faut-il que ma destinée repose sur cet être
insouciant! qu'il approche lentement, tandis que je brûle d'impatience!
Sans accélérer davantage sa marche, le gondolier s'approcha par degrés.
Victoria lui fit signe d'avancer plus vîte.--Où vas-tu, mon ami, lui
demanda-t-elle?
--A Venise.
--Le cœur de Victoria battit de plaisir plaisir.
Veux-tu bien me prendre dans ta gondole?
Ouais, la jolie fille, avez-vous de quoi me payer?
Victoria se tut. Tout ce qui était en sa possession, sa bague, avait
été donnée à Catau. Le gondolier ne disait mot non plus, et son
espérance s'évanouissait encore.
Enfin elle regarda tout-à-fait l'homme, qui lui parut jeune, malgré son
teint basané.--Hélas! dit-elle, je n'ai pas d'argent, mon ami; mais
j'ai un amant à Venise, et si tu veux m'y conduire, la Ste.-Vierge
t'enverra toute sorte de bonheur.
Le gondolier, qui fixait aussi Victoria, dont le minois caché sous
un grand chapeau, lui sembla des plus jolis, la prit pour ce que ses
habits annonçaient, une simple paysanne, et crut facilement qu'elle
n'avait pas le sol. Cet homme avait une maîtresse de laquelle il était
très-amoureux, mais que ses parens refusaient de lui donner à cause
de sa pauvreté, et il la voyait en cachette. Les peines d'autrui sont
d'autant mieux senties, qu'elles sympathisent avec les nôtres, et le
rustre s'approchant tout contre terre, tandit la main à Victoria, qui
la saisit, et sauta lestement sur son bord.
Mais comment décrire les sentisations de la jeune personne alors? elle
ne pouvait parler: mille idées riantes accouraient en foule s'emparer
de son esprit, et leur jouissance était trop douce pour souffrir d'être
interrompue. Cependant, le gondolier croyant avoir au moins droit à sa
conversation, pour son obligeance, ne lui permit pas plus long-tems
de l'en priver, et dit:--mais, comment, ma jolie poulette, as-tu
espéré trouver une gondole à un endroit où il n'en passe pas deux dans
un siècle, et encore dans des cas extraordinaires? Si ce n'avait été
un cavalier et sa dame, bien jolie aussi, qui sont passés un de ces
jours, le matin, pour se faire conduire dans une belle campagne, il y a
toute apparence que je n'y serais pas venu. J'ai ben vu, par exemple,
qu'il y avait qu'euqu'anguille sous roche, mais ce ne sont pas mes
affaires; j'ai été ben paye, çà suffit ... et, comme je dis, sans çà,
ma gondole ne serait pas venue ici. Vois donc, la belle enfant, combien
tu es heureuse de m'avoir trouvé ... et de passer pour rien encore.
Victoria, qui n'avait écouté qu'avec peine le bavardage du gondolier,
ne prit garde qu'à ses dernières paroles, et le remercia en le louant
beaucoup de son bon cœur. Le gondolier lui sourit alors, en la lorgnant
du coin de l'œil ... puis, reprenant son chant, il répondit à la prière
qu'elle lui fit d'avancer.
Bientôt, à l'entière satisfaction de Victoria, on découvrit les
tours et les dômes de Venise la superbe, qui s'élevaient au-dessus
de l'Adriatique. C'était le tems du carnaval: quantité de gondoles
élégantes paraissaient sur le lac comme ils approchaient; et ils
prirent terre à la place St.-Marc. Victoria renouvela ses remerciemens
au gondolier. Il lui fit un signe amical et la posa à terre. Elle resta
quelques momens sans bouger, en portant la main à son front. Son
cœur palpitait, et elle commença à craindre que chez elle, l'esprit
ne fût pas plus fort que le corps. Ses jambes tremblaient, sa tête
bourdonnait ... cependant elle revint insensiblement à un état plus
calme. La gaîté des rues et des canaux, qui étaient tous illuminés,
ainsi que l'élégance des masques, ranimèrent ses sens abattus; elle ne
se rappelait plus de sa solitude, ni de la tyrannie dont elle avait
souffert, que pour se féliciter d'y avoir échappé.
Comme elle examinait la foule qui continuait d'aller et venir, (ses
belles formes, comme nous l'avons observé, cachées sous des habits
grossiers, et ses superbes traits ombragés par un grand chapeau
de paille), un groupe de masques attira son attention. Au milieu,
se voyait un homme de haute et noble stature, et qui surpassait
ses camarades; il était revêtu d'un domino de taffetas bleu qui
l'enveloppait négligemment, de manière que son épaule gauche et une
partie de sa veste étaient à découvert. Il portait au chapeau à
l'espagnol, de velours noir, surmonté de trois plumes blanches comme
neige. Une gance de diamans relevait le chapeau sur le front.
Cette tournure gracieuse frappa Victoria, et elle eut quelqu'idée de
l'avoir vue autre part. Cependant ce costume l'empêchait de savoir où;
et elle désira de s'en voir plus près, afin de mieux reconnaître le
personnage. A la vérité il était masqué, mais cela n'empêchait pas
que ses manières et ses mouvemens ne lui parussent en quelque sorte
familiers. Ne pouvant résister à sa curiosité, elle approche du masque,
le reconnait, et posant la main sur son bras, s'écrie: Bérenza!
--Oui, c'est moi, c'est bien moi! répondit-il tout bas et d'un ton
animé. Il lui serra la main et ajouta: ne me perdez pas de vue, mais
éloignez-vous.
Victoria se retira à l'écart ... le masque réjoignit la compagnie dont
il avait été séparé pour un moment, et fut bientôt perdu dans la foule.
Que pouvait signifier ce mistère, et combien Victoria en fut désolée?
découvrir ainsi par hazard l'homme qu'elle avait à cœur de retrouver,
pour s'en voir séparée aussitôt, lui dont dépendait son unique
espoir! la brillante clarté de la place était toujours la même, et
l'âme de la jeune Vénitienne se trouvait en unisson avec l'éclat qui
paraissait à ses yeux. L'idée d'être à Venise et en liberté soutenait
son ravissement. Elle continua de marcher sans dessein, et jusqu'à
ce qu'elle se vit en un lieu plus retiré de la ville, où demeuraient
quelques gens d'une classe inférieure. Elle ne resta pas là, et
revenant à sa première place, elle s'apperçut que le brillant de la
scène commençait à s'affaiblir: le monde diminuait et entrait dans
les cafés pour s'y raffraichir. Les illuminations s'éteignaient et ne
ressemblaient plus qu'au crépuscule recevant les derniers rayons du
couchant.
L'entreprenante Victoria commença craindre de se voir réduite à passer
une autre nuit sans gîte. Cette crainte n'était pas propre à soutenir
son courage. Cependant elle préférait ce malheur au danger de s'exposer
à se faire connaître de quelques personnes qui l'avaient vue autrefois.
Elle alla donc se placer sous un portique, et la tête posée sur ses
deux mains, elle se mit à réfléchir de la manière la plus sombre. La
faim et la fatigue ajoutaient à l'abattement de ses esprits. Soudain
une voix s'adressa à elle. «Suivez-moi, lui dit-on.»Victoria leva la
tête, mais ne vit personne; elle se cacha de nouveau le visage et
continua de penser.
«Levez-vous, lui dit la même voix.»Elle se leva brusquement. Le
portique où elle était assise, se trouvait le seul dans la rue. Un
grand corps parut: il était enveloppé d'un vaste manteau, et marchait
à quelque distance, de manière à n'être pas remarqué. Il fit seulement
signe à Victoria de la suivre. Enchantée de cet ordre mistérieux,
quoique dangereux peut-être, elle obéit autant que ses jambes
affaiblies purent la porter. L'inconnu voyant qu'elle le suivait, alla
plus vîte, en répétant son signe. Enfin, quand il fut dans un endroit
désert, il s'arrêta. Victoria s'avança: il la prit à travers le corps,
et ouvrant son manteau, elle reconnut la veste brodée et les traits de
Bérenza!
«Chut! s'écria-t-il, en voyant qu'elle allait exprimer sa joie. Il
l'entraîna vers une petite porte à laquelle il frappa trois coups. La
porte fut ouverte doucement. Bérenza prit la main de Victoria et la fit
entrer. Après avoir marché dans un passage long et obscur, il s'arrêta,
et tirant un mouchoir de sa poche, il en couvrit les yeux de la jeune
personne, en lui disant tout bas: ne craignez rien, ce ne sera pas pour
long-tems.»Victoria sourit et ne répondit pas.
Enfin tous deux montèrent quelques marches, et entrèrent dans un
appartement. Le comte pressant la main de sa compagne, lui dit d'ôter
le mouchoir qu'elle avait sur les yeux. Elle obéit ... une exclamation
d'admiration et de surprise partit de ses lèvres; car un salon brillant
et somptueux s'offrit à sa vue, et d'énormes glaces placées tout
autour, réfléchissaient sa charmante personne.
Bérenza parut jouir quelques instans de sa surprise; puis la serrant
entre ses bras, il dit:--Ici, ma bien aimée et seule maîtresse n'aura
plus envie de fuir, j'espère, l'homme qui l'adore pour toujours.
--Fuir, répéta Victoria, je ne vous ai jamais fui, Bérenza.
--Serait-il vrai, mon amie? en ce cas, il est besoin d'une explication
entre nous, mais ce sera dans un autre moment. Vous paraissez
souffrante et fatiguée. Restez ici un instant seule, je vais vous faire
donner quelques rafraîchissemens.
En parlant ainsi, il fit asseoir Victoria sur un sopha superbe, et la
laissa pour quelques minutes. Les idées les plus agréables vinrent
alors prendre possession de son esprit, et, couchée à demi sur le
canapé, elle attendit dans une douce ivresse le retour de Bérenza. Ses
craintes, son emprisonnement, tout fut oublié devant la perspective des
jouissances qu'elle avait si long-tems désirées.
«A présent, mère cruelle et injuste, s'écria-t-elle, tu ne me priveras
plus d'un bonheur semblable à celui dont ton cœur égoïste voulait jouir
seul! bonheur que sans toi je n'eusse jamais conçu ni souhaité. O ma
mère, ma mère! tu m'as trompée, abandonnée; mais je devrai du moins à
ton exemple de m'avoir appris le chemin de l'amour et de la volupté.»
Bérenza entra comme elle achevait sa phrase, qui prouvait bien la
corruption de ses principes. Quoiqu'enchanté que le hazard eût placé
sur son chemin la jeune personne qu'il admirait et aimait, cependant
le comte, dont l'âme était délicate, éprouva une sensation pénible
à l'aveu de sentimens si libres; mais il blâmait encore plus les
_auteurs_ de ce mal, la _mère_, qui les avait corrompus par son
exemple, et le _scélérat_ qui avait perdu la mère par ses séductions
perfides. Bérenza se promit bien de restreindre et corriger les
dispositions funestes du caractère de Victoria; car quoique voluptueux,
ce seigneur possédait une âme noble, vertueuse et philosophique.
Il s'assit auprès de Victoria, et lui prenant la main avec douceur,
il s'apperçut qu elle était brûlante, que son poulx battait avec
une grande inégalité.--Vous avez donc fait un exercice immodéré
aujourd'hui, belle Victoria? dites, est-ce vrai? Victoria sourit, et
Bérenza apprit avec peine qu'il y avait plus de vingt-quatre heures
qu'elle n'avait pris de nourriture. Il lui ordonna aussitôt de se
taire, jusqu'à ce que la nature eût pris assez de force, et la colation
qu'il venait de demander arriva aussitôt. Il la pria alors tendrement
de manger, et ne répondit qu'après qu'elle se fût suffisamment
rafraîchie, aux interrogations pressantes qu'elle lui fit sur la cause
véritable de son départ de Montebello.
Quand il lui eut raconté la chose, et la croyance où il était d'avoir
agi d'après ses désirs _formels_, rien n'excéda la fureur quelle
ressentit de la trahison qui avait été mise en pratique; et quoique
Bérenza fut éloigné d'aggraver son ressentiment, il ne put s'empêcher
de trouver juste l'expression de ses sentimens. La ruse qu'on avait
employée lui parut indigne, et si un instant auparavant, il s'était
senti porté à plaindre Laurina, dans la peine qu'elle devait éprouver
de la fuite de sa fille, il ne songeait plus maintenant qu'au plaisir
de la voir échappée de ses mains et échappée pour se donner à lui.
Il paraissait ainsi, dans le cours de son explication avec Victoria,
que surpris de n'en pas recevoir la moindre nouvelle, quoique dans
son billet elle lui eut promis de lui écrire pour le rappeler à
Montebello, il s'y était rendu de lui-même; que là on lui avait dit
que sa belle amie en était partie de sa propre volonté, et avait
demandé _expressément_ qu'on le tînt dans l'ignorance de sa retraite.
Il semblait que la réflexion l'ayant convaincue de l'indécence qu'il y
avait à encourager l'amour du comte, elle s'était décidée à surmonter
son inclination, et avait regardé l'absence comme la chose la plus
propre pour parvenir à ce but. «J'avoue, dit Bérenza, que connaissant
votre caractère, je trouvais ce changement presqu'impossible avec ce
que j'en pensais; mais n'ayant pas l'alternative, car je n'étais pas
en droit de vous demander à votre mère ni au comte Adolphe, et rebuté
par l'air froid avec lequel on me reçut, je partis, dans l'espoir
toutefois, que le tems apporterait quelqu'éclaircissement à une chose
que je ne pouvais regarder que comme très-mistérieuse.»
La nuit était fort avancée, avant que les explications mutuelles
eussent cessé. L'histoire des souffrances de Victoria, chez la signora
de Modène, le moyen qu'elle employa pour fuir, et les précautions qu
elle prit pour ne pas être arrêtée dans sa fuite, tout fut détaillé
avant qu'elle songeât à se retirer. Bérenza lui parla cependant de
la nécessité de se livrer à quelques heures de repos. Elle obéit à
contre-cœur à son attention délicate, et des femmes entrant, il leur
ordonna de conduire la signora dans la chambre qui lui était préparée.
Victoria ne fut pas plutôt dans son appartement, qu'elle dit à ses
femmes de se retirer, parce qu'elle était bien aise de se livrer sans
distraction à ses pensées; le plaisir avait tellement pris possession
de sa personne, que ses mains tremblantes conservaient à peine la force
de la déshabiller. Elle fut aussi fort long-temps à s'endormir, après
être entrée dans un lit élégant qui avait la forme d'un dôme, était
garni de draperies en velours et satin blanc, ornées de franges d'or,
et où le tourbillon de ses pensées la suivit. Bercée par les songes les
plus brillans et les plus fantastiques, elle s'endormit ensuite pour
tout le reste de la nuit.
Bérenza s'était également livré au repos; mais son esprit sensé,
quoique charmé d'avoir trouvé un bien désiré, n'avait rien qui tînt
de l'agitation ni du délire. Les images qui l'occupaient étaient
dégagées des attraits romanesques de la pensée. Il voyait Victoria
ce qu'elle était réellement. Son œil juste, qui appercevait ses
beautés, discernait ses défauts. Il apprécia ses qualités et ses
talens, et voyait en même tems son obstination, sa violence et sa
fierté.--Puis-je, se demandait-il, être véritablement heureux avec
une créature aussi imparfaite? non, à moins que je ne change les
touches trop hardies de son caractère en des qualités plus estimables.
Sans cela, je sens que tous ses attraits seraient insuffisans pour
m'attacher. Aimer une femme pour ses charmes phisiques seulement, m'est
impossible; et ce n'est qu'en y joignant un mérite réel que Bérenza
peut se voir fixé. Ce fut en continuant de réfléchir ainsi, que notre
philosophe amoureux s'endormit.
Victoria dans sa maison, _volontairement_ en son pouvoir, et corrigée
de ses défauts par ses soins et ses conseils, pour se trouver digne
ensuite d'une tendresse comme la sienne, voilà ce qui occupait la
vanité de ce sage, et telle est souvent la chimère de ses pareils.
CHAPITRE IX.
Il fesait déjà grand jour, quand la belle Victoria s'éveilla. Elle
sauta à bas du lit, et vit que ses vêtemens de paysanne avaient été
changés pour d'autres qu'elle était plus habituée à porter. Elle
reconnut en cela l'attention aimable du comte. Après s'être habillée
seule, elle sonna, et une femme-de-chambre entrant, lui apprit que
son maître l'attendait à déjeuner depuis long-tems, et qu'elle avait
ordre de la conduire. Victoria le trouva assis sur un sopha, une table
servie devant lui. Il se leva en la voyant et l'emmena s'asseoir à ses
côtés. Sa conduite envers la jeune personne parut plutôt celle d'un
ami tendre que d'un amant empressé. Tel était Bérenza, dont la façon de
penser tendant toujours à la perfection, ne le laissait désirer d'être
amant qu'après avoir perfectionné l'objet de ses affections.
Pendant le déjeûner, il causa sur des sujets indifférens, mais encore
sans scruter attentivement ce qui se passait en Victoria. Il est
pourtant vrai de dire, que le comte avait du goût pour la volupté,
mais de cette volupté raffinée, délicate et tenant de la philosophie
tout à-la-fois; et comme nous l'avons observé déjà, ce n'était pas la
seule beauté du _corps_ qu'il demandait, mais il voulait aussi celle de
l'_âme._
Victoria appercevant l'embarras de ses manières, chercha tous les
moyens de le tirer de son abstraction, et lui tendant les mains avec
grâce elle dit: «Bérenza, pourquoi cet air sérieux? vous me disiez
que je ferais votre bonheur, si je vous appartenais; maintenant que
la fortune nous a réunis, pourquoi paraître _moins heureux_ que quand
vous désespériez de m'obtenir? en vérité, cher Bérenza, je suis presque
tentée de me croire étrangère à l'amour que vous m'avez pourtant juré.»
Pendant ce discours, Bérenza se leva. Une idée neuve avait pris
possession de son âme: c'était la tourmentante, l'inutile réflexion
que peut-être il n'était pas distingué exclusivement de Victoria, que
peut-être elle n'était venue à lui que pour chercher un refuge contre
l'oppression, et que si _un autre_ lui eut fait la cour, il en eut été
également préféré. Cette suggestion frappa douloureusement le cœur du
sensible philosophe. Il déguisa néanmoins son émotion, et prenant la
main de Victoria, il répondit seulement:--Vous m'avez connu distrait,
et par fois sérieux, mon amie; je n'ai pas de raison particulière de
l'être en ce moment.... N'y prenez pas garde, cela sera bientôt dissipé.
--Eh bien, monsieur le comte, je vais me retirer dans mon appartement,
dit Victoria, piquée de voir que sa présence n'était pas un talisman
propre à chasser toute espèce de mal-aise.
--Allez, chère Victoria, regardez-vous comme la maîtresse ici, et
agissez selon qu'il vous plaira; faites les arrangemens qui vous
conviendront le mieux; employez le peu d'heures que vous passerez sans
moi, à ce qui vous paraîtra plus agréable. Nous nous reverrons à dîner,
et vers le soir nous nous promènerons sur le lac, où ma Victoria sera
la plus belle des belles.
La jeune demoiselle se retira, mais d'un air indigné, et Bérenza
l'observant, en soupira; il s'écria intérieurement: Victoria, que tu
es imparfaite! que j'étais fou de m'imaginer posséder le cœur de cette
jeune personne! les circonstances seules me l'ont livrée. Oh! que ne
puis-je pénétrer ses pensées! si je connaissais ses sentimens, mon
esprit serait en repos: si je pouvais me convaincre de son amour, je
parviendrais aisément à former son caractère, parce que les leçons d'un
objet aimé tombent avec fruit dans l'esprit. Mais qu'importe, je serai
son ami; je serai le frère, le protecteur de celle qui s'est jettée de
son plein gré dans mes bras. Je l'aimerai, mais sans prendre bassement
avantage de quelque circonstance que ce soit. Je veux être _assuré_ de
son affection ... de son attachement entier et absolu: jusque là, je
serai son ami, et non son amant.
Telle fut la détermination du prudent philosophe, dont l'âme
susceptible à l'excès, prenait plaisir à se chagriner à force de penser.
On se retrouva à l'heure du dîner, et quand la chaleur du jour eut
fait place à l'air frais du soir, Bérenza conduisit sa belle amie à la
place Saint-Marc. Une multitude de Vénitiennes élégantes la traversait
à la hâte pour gagner leurs gondoles. Le comte conduisit Victoria dans
la sienne qui était décorée avec le plus grand goût. L'orgueilleuse
demoiselle se trouva heureuse d'être ainsi portée parmi ce qu'il y
avait de plus opulent. Le lac était couvert d'un millier de gondoles.
La musique la plus douce se faisait entendre, et des voix de femmes s'y
joignaient. Cette scène transporta Victoria, et elle bénit l'instant
qui l'avait arrachée aux tracasseries d'une méchante dévote. Regardant
ce qui l'entourait, elle remarqua que l'attention et l'admiration se
portaient de son côté, et pensa que les femmes la regardaient avec
envie, ce qui lui rendit la promenade doublement agréable. Il ne lui
vint pas une fois dans l'idée que cette envie avait pour objet son
compagnon. Bérenza était, sans exagérer le cavalier le plus accompli
de Venise, le phénix des grâces et de l'élégance; ses opinions, son
goût, son approbation formaient l'empire de la mode; car, quoique
personne ne se montrat capable de le connaître ni de l'apprécier, on
ne le regardait pas moins comme le plus agréable et le plus séduisant
des hommes. Sa société était généralement recherchée par les femmes,
qui lui _pardonnaient_ sa gravité et la grande supériorité de son
jugement; son cœur n'était pas celui d'un libertin, si toutefois un
libertin a un cœur. Il ne s'extasiait pas devant l'exacte proportion
d'une belle taille, ni ne passait son tems à en examiner la souplesse.
Il ne s'arrêtait pas à chercher quelque combinaison heureuse dans les
traits ou le teint d'une femme, et ses heures de loisir ne s'écoulaient
pas aux pieds d'une coquette, pour en recevoir les sourires. Non, il
fallait à Bérenza, que les perfections extérieures fûssent accompagnées
de dons plus solides, pour qu'elles eussent de l'attrait à ses yeux.
On le savait, on connaissait son exigeance là-dessus; cependant cela
n'empêchait pas les femmes de prétendre à sa conquête; puisque se
l'attacher était regardé comme une gloire, qui donc pouvait résister à
tenter l'entreprise?
C'est pourquoi Victoria excitait la jalousie universelle de son sexe,
en même tems qu elle fixait l'admiration de l'autre. L'attention
qu'elle s'attira remplit d'orgueil son cœur ambitieux; et ce fut avec
un regret infini quelle quitta le lac brillant, pour retourner à
l'hôtel de son amant.
Flattée de l'impression qu'elle avait faite, le philosophe Bérenza
sentit son amour s'accroître malgré lui, tant il est vrai que l'homme
est porté à estimer les choses d'après le dégré d'estime quelles
acquièrent d'autrui et qu'il se laisse influencer par le jugement
souvent partial du public.