En réfléchissant de la sorte, le sommeil vint la surprendre. Fatiguée

par l'exercice violent du jour, elle dormit long-tems sans s'éveiller;

et ce ne fut que lorsque le soleil se joua entre les branches qui

ombrageaient son visage, et que les oiseaux chantèrent à ses oreilles,

que Victoria se réveilla.

Sitôt ses yeux ouverts, elle se leva et recommença à marcher avec

la plus grande promptitude. Quelques biscuits de Naples, dont elle

s'était pourvue la veille, firent son déjeuner, et elle mangea en

marchant: son envie était de se voir hors du bois. Après deux heures

de marche, elle trouva un petit sentier qu'elle espéra en être la fin.

Allégée par cette idée, elle le franchit au plus vîte; et apercevant

au bout un long canal bordé de peupliers et d'acacias, Victoria, en le

regardant, se jetta presque désespérée sur ses bords.

--O, mon dieu! s'écria-t-elle, combien donc dois-je encore faire de

chemin? pas une gondole sur ce triste canal! où peut-être il n'en passe

jamais!... Retourner sur mes pas serait me perdre ... eh bien! je

mourrai ici.

Elle s'était appliquée la face contre terre, en la soutenant faiblement

de ses mains. Un vent frais sifflait à travers les arbres d'où

partait un frémissement mélancolique et cadencé.... Pas un humain

n'interrompait cette solitude: la seule gent aîlée dérangeait le

silence du lieu, en s'échappant de branche en branche et se poursuivant

amoureusement. Victoria insensible à ces variétés champêtres, si

importunes pour elle en ce moment, restait prosternée dans le désespoir.

A la fin, cependant, un bruit lointain vint frapper son oreille; elle

tressaillit: n'était-ce pas celui de rames plongeant dans le canal à

distances mesurées? Non, c'était le vent qui agitait plus fortement les

arbres.... Victoria se recoucha sur la terre.

Bientôt nouveau bruit; il devint même plus frappant; il était

accompagné ... ô bonheur!... d'une voix rauque qui chantait un air en

vogue parmi les gondoliers. Victoria fut promptement sur pied: elle

regarda le canal et vit effectivement s'approcher une gondole qui

n'avait qu'un seul rameur et qui cotoyait tranquillement le lac.

--Ah! s'écria-t-elle, faut-il que ma destinée repose sur cet être

insouciant! qu'il approche lentement, tandis que je brûle d'impatience!

Sans accélérer davantage sa marche, le gondolier s'approcha par degrés.

Victoria lui fit signe d'avancer plus vîte.--Où vas-tu, mon ami, lui

demanda-t-elle?

--A Venise.

--Le cœur de Victoria battit de plaisir plaisir.

Veux-tu bien me prendre dans ta gondole?

Ouais, la jolie fille, avez-vous de quoi me payer?

Victoria se tut. Tout ce qui était en sa possession, sa bague, avait

été donnée à Catau. Le gondolier ne disait mot non plus, et son

espérance s'évanouissait encore.

Enfin elle regarda tout-à-fait l'homme, qui lui parut jeune, malgré son

teint basané.--Hélas! dit-elle, je n'ai pas d'argent, mon ami; mais

j'ai un amant à Venise, et si tu veux m'y conduire, la Ste.-Vierge

t'enverra toute sorte de bonheur.

Le gondolier, qui fixait aussi Victoria, dont le minois caché sous

un grand chapeau, lui sembla des plus jolis, la prit pour ce que ses

habits annonçaient, une simple paysanne, et crut facilement qu'elle

n'avait pas le sol. Cet homme avait une maîtresse de laquelle il était

très-amoureux, mais que ses parens refusaient de lui donner à cause

de sa pauvreté, et il la voyait en cachette. Les peines d'autrui sont

d'autant mieux senties, qu'elles sympathisent avec les nôtres, et le

rustre s'approchant tout contre terre, tandit la main à Victoria, qui

la saisit, et sauta lestement sur son bord.

Mais comment décrire les sentisations de la jeune personne alors? elle

ne pouvait parler: mille idées riantes accouraient en foule s'emparer

de son esprit, et leur jouissance était trop douce pour souffrir d'être

interrompue. Cependant, le gondolier croyant avoir au moins droit à sa

conversation, pour son obligeance, ne lui permit pas plus long-tems

de l'en priver, et dit:--mais, comment, ma jolie poulette, as-tu

espéré trouver une gondole à un endroit où il n'en passe pas deux dans

un siècle, et encore dans des cas extraordinaires? Si ce n'avait été

un cavalier et sa dame, bien jolie aussi, qui sont passés un de ces

jours, le matin, pour se faire conduire dans une belle campagne, il y a

toute apparence que je n'y serais pas venu. J'ai ben vu, par exemple,

qu'il y avait qu'euqu'anguille sous roche, mais ce ne sont pas mes

affaires; j'ai été ben paye, çà suffit ... et, comme je dis, sans çà,

ma gondole ne serait pas venue ici. Vois donc, la belle enfant, combien

tu es heureuse de m'avoir trouvé ... et de passer pour rien encore.

Victoria, qui n'avait écouté qu'avec peine le bavardage du gondolier,

ne prit garde qu'à ses dernières paroles, et le remercia en le louant

beaucoup de son bon cœur. Le gondolier lui sourit alors, en la lorgnant

du coin de l'œil ... puis, reprenant son chant, il répondit à la prière

qu'elle lui fit d'avancer.

Bientôt, à l'entière satisfaction de Victoria, on découvrit les

tours et les dômes de Venise la superbe, qui s'élevaient au-dessus

de l'Adriatique. C'était le tems du carnaval: quantité de gondoles

élégantes paraissaient sur le lac comme ils approchaient; et ils

prirent terre à la place St.-Marc. Victoria renouvela ses remerciemens

au gondolier. Il lui fit un signe amical et la posa à terre. Elle resta

quelques momens sans bouger, en portant la main à son front. Son

cœur palpitait, et elle commença à craindre que chez elle, l'esprit

ne fût pas plus fort que le corps. Ses jambes tremblaient, sa tête

bourdonnait ... cependant elle revint insensiblement à un état plus

calme. La gaîté des rues et des canaux, qui étaient tous illuminés,

ainsi que l'élégance des masques, ranimèrent ses sens abattus; elle ne

se rappelait plus de sa solitude, ni de la tyrannie dont elle avait

souffert, que pour se féliciter d'y avoir échappé.

Comme elle examinait la foule qui continuait d'aller et venir, (ses

belles formes, comme nous l'avons observé, cachées sous des habits

grossiers, et ses superbes traits ombragés par un grand chapeau

de paille), un groupe de masques attira son attention. Au milieu,

se voyait un homme de haute et noble stature, et qui surpassait

ses camarades; il était revêtu d'un domino de taffetas bleu qui

l'enveloppait négligemment, de manière que son épaule gauche et une

partie de sa veste étaient à découvert. Il portait au chapeau à

l'espagnol, de velours noir, surmonté de trois plumes blanches comme

neige. Une gance de diamans relevait le chapeau sur le front.

Cette tournure gracieuse frappa Victoria, et elle eut quelqu'idée de

l'avoir vue autre part. Cependant ce costume l'empêchait de savoir où;

et elle désira de s'en voir plus près, afin de mieux reconnaître le

personnage. A la vérité il était masqué, mais cela n'empêchait pas

que ses manières et ses mouvemens ne lui parussent en quelque sorte

familiers. Ne pouvant résister à sa curiosité, elle approche du masque,

le reconnait, et posant la main sur son bras, s'écrie: Bérenza!

--Oui, c'est moi, c'est bien moi! répondit-il tout bas et d'un ton

animé. Il lui serra la main et ajouta: ne me perdez pas de vue, mais

éloignez-vous.

Victoria se retira à l'écart ... le masque réjoignit la compagnie dont

il avait été séparé pour un moment, et fut bientôt perdu dans la foule.

Que pouvait signifier ce mistère, et combien Victoria en fut désolée?

découvrir ainsi par hazard l'homme qu'elle avait à cœur de retrouver,

pour s'en voir séparée aussitôt, lui dont dépendait son unique

espoir! la brillante clarté de la place était toujours la même, et

l'âme de la jeune Vénitienne se trouvait en unisson avec l'éclat qui

paraissait à ses yeux. L'idée d'être à Venise et en liberté soutenait

son ravissement. Elle continua de marcher sans dessein, et jusqu'à

ce qu'elle se vit en un lieu plus retiré de la ville, où demeuraient

quelques gens d'une classe inférieure. Elle ne resta pas là, et

revenant à sa première place, elle s'apperçut que le brillant de la

scène commençait à s'affaiblir: le monde diminuait et entrait dans

les cafés pour s'y raffraichir. Les illuminations s'éteignaient et ne

ressemblaient plus qu'au crépuscule recevant les derniers rayons du

couchant.

L'entreprenante Victoria commença craindre de se voir réduite à passer

une autre nuit sans gîte. Cette crainte n'était pas propre à soutenir

son courage. Cependant elle préférait ce malheur au danger de s'exposer

à se faire connaître de quelques personnes qui l'avaient vue autrefois.

Elle alla donc se placer sous un portique, et la tête posée sur ses

deux mains, elle se mit à réfléchir de la manière la plus sombre. La

faim et la fatigue ajoutaient à l'abattement de ses esprits. Soudain

une voix s'adressa à elle. «Suivez-moi, lui dit-on.»Victoria leva la

tête, mais ne vit personne; elle se cacha de nouveau le visage et

continua de penser.

«Levez-vous, lui dit la même voix.»Elle se leva brusquement. Le

portique où elle était assise, se trouvait le seul dans la rue. Un

grand corps parut: il était enveloppé d'un vaste manteau, et marchait

à quelque distance, de manière à n'être pas remarqué. Il fit seulement

signe à Victoria de la suivre. Enchantée de cet ordre mistérieux,

quoique dangereux peut-être, elle obéit autant que ses jambes

affaiblies purent la porter. L'inconnu voyant qu'elle le suivait, alla

plus vîte, en répétant son signe. Enfin, quand il fut dans un endroit

désert, il s'arrêta. Victoria s'avança: il la prit à travers le corps,

et ouvrant son manteau, elle reconnut la veste brodée et les traits de

Bérenza!

«Chut! s'écria-t-il, en voyant qu'elle allait exprimer sa joie. Il

l'entraîna vers une petite porte à laquelle il frappa trois coups. La

porte fut ouverte doucement. Bérenza prit la main de Victoria et la fit

entrer. Après avoir marché dans un passage long et obscur, il s'arrêta,

et tirant un mouchoir de sa poche, il en couvrit les yeux de la jeune

personne, en lui disant tout bas: ne craignez rien, ce ne sera pas pour

long-tems.»Victoria sourit et ne répondit pas.

Enfin tous deux montèrent quelques marches, et entrèrent dans un

appartement. Le comte pressant la main de sa compagne, lui dit d'ôter

le mouchoir qu'elle avait sur les yeux. Elle obéit ... une exclamation

d'admiration et de surprise partit de ses lèvres; car un salon brillant

et somptueux s'offrit à sa vue, et d'énormes glaces placées tout

autour, réfléchissaient sa charmante personne.

Bérenza parut jouir quelques instans de sa surprise; puis la serrant

entre ses bras, il dit:--Ici, ma bien aimée et seule maîtresse n'aura

plus envie de fuir, j'espère, l'homme qui l'adore pour toujours.

--Fuir, répéta Victoria, je ne vous ai jamais fui, Bérenza.

--Serait-il vrai, mon amie? en ce cas, il est besoin d'une explication

entre nous, mais ce sera dans un autre moment. Vous paraissez

souffrante et fatiguée. Restez ici un instant seule, je vais vous faire

donner quelques rafraîchissemens.

En parlant ainsi, il fit asseoir Victoria sur un sopha superbe, et la

laissa pour quelques minutes. Les idées les plus agréables vinrent

alors prendre possession de son esprit, et, couchée à demi sur le

canapé, elle attendit dans une douce ivresse le retour de Bérenza. Ses

craintes, son emprisonnement, tout fut oublié devant la perspective des

jouissances qu'elle avait si long-tems désirées.

«A présent, mère cruelle et injuste, s'écria-t-elle, tu ne me priveras

plus d'un bonheur semblable à celui dont ton cœur égoïste voulait jouir

seul! bonheur que sans toi je n'eusse jamais conçu ni souhaité. O ma

mère, ma mère! tu m'as trompée, abandonnée; mais je devrai du moins à

ton exemple de m'avoir appris le chemin de l'amour et de la volupté.»

Bérenza entra comme elle achevait sa phrase, qui prouvait bien la

corruption de ses principes. Quoiqu'enchanté que le hazard eût placé

sur son chemin la jeune personne qu'il admirait et aimait, cependant

le comte, dont l'âme était délicate, éprouva une sensation pénible

à l'aveu de sentimens si libres; mais il blâmait encore plus les

_auteurs_ de ce mal, la _mère_, qui les avait corrompus par son

exemple, et le _scélérat_ qui avait perdu la mère par ses séductions

perfides. Bérenza se promit bien de restreindre et corriger les

dispositions funestes du caractère de Victoria; car quoique voluptueux,

ce seigneur possédait une âme noble, vertueuse et philosophique.

Il s'assit auprès de Victoria, et lui prenant la main avec douceur,

il s'apperçut qu elle était brûlante, que son poulx battait avec

une grande inégalité.--Vous avez donc fait un exercice immodéré

aujourd'hui, belle Victoria? dites, est-ce vrai? Victoria sourit, et

Bérenza apprit avec peine qu'il y avait plus de vingt-quatre heures

qu'elle n'avait pris de nourriture. Il lui ordonna aussitôt de se

taire, jusqu'à ce que la nature eût pris assez de force, et la colation

qu'il venait de demander arriva aussitôt. Il la pria alors tendrement

de manger, et ne répondit qu'après qu'elle se fût suffisamment

rafraîchie, aux interrogations pressantes qu'elle lui fit sur la cause

véritable de son départ de Montebello.

Quand il lui eut raconté la chose, et la croyance où il était d'avoir

agi d'après ses désirs _formels_, rien n'excéda la fureur quelle

ressentit de la trahison qui avait été mise en pratique; et quoique

Bérenza fut éloigné d'aggraver son ressentiment, il ne put s'empêcher

de trouver juste l'expression de ses sentimens. La ruse qu'on avait

employée lui parut indigne, et si un instant auparavant, il s'était

senti porté à plaindre Laurina, dans la peine qu'elle devait éprouver

de la fuite de sa fille, il ne songeait plus maintenant qu'au plaisir

de la voir échappée de ses mains et échappée pour se donner à lui.

Il paraissait ainsi, dans le cours de son explication avec Victoria,

que surpris de n'en pas recevoir la moindre nouvelle, quoique dans

son billet elle lui eut promis de lui écrire pour le rappeler à

Montebello, il s'y était rendu de lui-même; que là on lui avait dit

que sa belle amie en était partie de sa propre volonté, et avait

demandé _expressément_ qu'on le tînt dans l'ignorance de sa retraite.

Il semblait que la réflexion l'ayant convaincue de l'indécence qu'il y

avait à encourager l'amour du comte, elle s'était décidée à surmonter

son inclination, et avait regardé l'absence comme la chose la plus

propre pour parvenir à ce but. «J'avoue, dit Bérenza, que connaissant

votre caractère, je trouvais ce changement presqu'impossible avec ce

que j'en pensais; mais n'ayant pas l'alternative, car je n'étais pas

en droit de vous demander à votre mère ni au comte Adolphe, et rebuté

par l'air froid avec lequel on me reçut, je partis, dans l'espoir

toutefois, que le tems apporterait quelqu'éclaircissement à une chose

que je ne pouvais regarder que comme très-mistérieuse.»

La nuit était fort avancée, avant que les explications mutuelles

eussent cessé. L'histoire des souffrances de Victoria, chez la signora

de Modène, le moyen qu'elle employa pour fuir, et les précautions qu

elle prit pour ne pas être arrêtée dans sa fuite, tout fut détaillé

avant qu'elle songeât à se retirer. Bérenza lui parla cependant de

la nécessité de se livrer à quelques heures de repos. Elle obéit à

contre-cœur à son attention délicate, et des femmes entrant, il leur

ordonna de conduire la signora dans la chambre qui lui était préparée.

Victoria ne fut pas plutôt dans son appartement, qu'elle dit à ses

femmes de se retirer, parce qu'elle était bien aise de se livrer sans

distraction à ses pensées; le plaisir avait tellement pris possession

de sa personne, que ses mains tremblantes conservaient à peine la force

de la déshabiller. Elle fut aussi fort long-temps à s'endormir, après

être entrée dans un lit élégant qui avait la forme d'un dôme, était

garni de draperies en velours et satin blanc, ornées de franges d'or,

et où le tourbillon de ses pensées la suivit. Bercée par les songes les

plus brillans et les plus fantastiques, elle s'endormit ensuite pour

tout le reste de la nuit.

Bérenza s'était également livré au repos; mais son esprit sensé,

quoique charmé d'avoir trouvé un bien désiré, n'avait rien qui tînt

de l'agitation ni du délire. Les images qui l'occupaient étaient

dégagées des attraits romanesques de la pensée. Il voyait Victoria

ce qu'elle était réellement. Son œil juste, qui appercevait ses

beautés, discernait ses défauts. Il apprécia ses qualités et ses

talens, et voyait en même tems son obstination, sa violence et sa

fierté.--Puis-je, se demandait-il, être véritablement heureux avec

une créature aussi imparfaite? non, à moins que je ne change les

touches trop hardies de son caractère en des qualités plus estimables.

Sans cela, je sens que tous ses attraits seraient insuffisans pour

m'attacher. Aimer une femme pour ses charmes phisiques seulement, m'est

impossible; et ce n'est qu'en y joignant un mérite réel que Bérenza

peut se voir fixé. Ce fut en continuant de réfléchir ainsi, que notre

philosophe amoureux s'endormit.

Victoria dans sa maison, _volontairement_ en son pouvoir, et corrigée

de ses défauts par ses soins et ses conseils, pour se trouver digne

ensuite d'une tendresse comme la sienne, voilà ce qui occupait la

vanité de ce sage, et telle est souvent la chimère de ses pareils.

CHAPITRE IX.

Il fesait déjà grand jour, quand la belle Victoria s'éveilla. Elle

sauta à bas du lit, et vit que ses vêtemens de paysanne avaient été

changés pour d'autres qu'elle était plus habituée à porter. Elle

reconnut en cela l'attention aimable du comte. Après s'être habillée

seule, elle sonna, et une femme-de-chambre entrant, lui apprit que

son maître l'attendait à déjeuner depuis long-tems, et qu'elle avait

ordre de la conduire. Victoria le trouva assis sur un sopha, une table

servie devant lui. Il se leva en la voyant et l'emmena s'asseoir à ses

côtés. Sa conduite envers la jeune personne parut plutôt celle d'un

ami tendre que d'un amant empressé. Tel était Bérenza, dont la façon de

penser tendant toujours à la perfection, ne le laissait désirer d'être

amant qu'après avoir perfectionné l'objet de ses affections.

Pendant le déjeûner, il causa sur des sujets indifférens, mais encore

sans scruter attentivement ce qui se passait en Victoria. Il est

pourtant vrai de dire, que le comte avait du goût pour la volupté,

mais de cette volupté raffinée, délicate et tenant de la philosophie

tout à-la-fois; et comme nous l'avons observé déjà, ce n'était pas la

seule beauté du _corps_ qu'il demandait, mais il voulait aussi celle de

l'_âme._

Victoria appercevant l'embarras de ses manières, chercha tous les

moyens de le tirer de son abstraction, et lui tendant les mains avec

grâce elle dit: «Bérenza, pourquoi cet air sérieux? vous me disiez

que je ferais votre bonheur, si je vous appartenais; maintenant que

la fortune nous a réunis, pourquoi paraître _moins heureux_ que quand

vous désespériez de m'obtenir? en vérité, cher Bérenza, je suis presque

tentée de me croire étrangère à l'amour que vous m'avez pourtant juré.»

Pendant ce discours, Bérenza se leva. Une idée neuve avait pris

possession de son âme: c'était la tourmentante, l'inutile réflexion

que peut-être il n'était pas distingué exclusivement de Victoria, que

peut-être elle n'était venue à lui que pour chercher un refuge contre

l'oppression, et que si _un autre_ lui eut fait la cour, il en eut été

également préféré. Cette suggestion frappa douloureusement le cœur du

sensible philosophe. Il déguisa néanmoins son émotion, et prenant la

main de Victoria, il répondit seulement:--Vous m'avez connu distrait,

et par fois sérieux, mon amie; je n'ai pas de raison particulière de

l'être en ce moment.... N'y prenez pas garde, cela sera bientôt dissipé.

--Eh bien, monsieur le comte, je vais me retirer dans mon appartement,

dit Victoria, piquée de voir que sa présence n'était pas un talisman

propre à chasser toute espèce de mal-aise.

--Allez, chère Victoria, regardez-vous comme la maîtresse ici, et

agissez selon qu'il vous plaira; faites les arrangemens qui vous

conviendront le mieux; employez le peu d'heures que vous passerez sans

moi, à ce qui vous paraîtra plus agréable. Nous nous reverrons à dîner,

et vers le soir nous nous promènerons sur le lac, où ma Victoria sera

la plus belle des belles.

La jeune demoiselle se retira, mais d'un air indigné, et Bérenza

l'observant, en soupira; il s'écria intérieurement: Victoria, que tu

es imparfaite! que j'étais fou de m'imaginer posséder le cœur de cette

jeune personne! les circonstances seules me l'ont livrée. Oh! que ne

puis-je pénétrer ses pensées! si je connaissais ses sentimens, mon

esprit serait en repos: si je pouvais me convaincre de son amour, je

parviendrais aisément à former son caractère, parce que les leçons d'un

objet aimé tombent avec fruit dans l'esprit. Mais qu'importe, je serai

son ami; je serai le frère, le protecteur de celle qui s'est jettée de

son plein gré dans mes bras. Je l'aimerai, mais sans prendre bassement

avantage de quelque circonstance que ce soit. Je veux être _assuré_ de

son affection ... de son attachement entier et absolu: jusque là, je

serai son ami, et non son amant.

Telle fut la détermination du prudent philosophe, dont l'âme

susceptible à l'excès, prenait plaisir à se chagriner à force de penser.

On se retrouva à l'heure du dîner, et quand la chaleur du jour eut

fait place à l'air frais du soir, Bérenza conduisit sa belle amie à la

place Saint-Marc. Une multitude de Vénitiennes élégantes la traversait

à la hâte pour gagner leurs gondoles. Le comte conduisit Victoria dans

la sienne qui était décorée avec le plus grand goût. L'orgueilleuse

demoiselle se trouva heureuse d'être ainsi portée parmi ce qu'il y

avait de plus opulent. Le lac était couvert d'un millier de gondoles.

La musique la plus douce se faisait entendre, et des voix de femmes s'y

joignaient. Cette scène transporta Victoria, et elle bénit l'instant

qui l'avait arrachée aux tracasseries d'une méchante dévote. Regardant

ce qui l'entourait, elle remarqua que l'attention et l'admiration se

portaient de son côté, et pensa que les femmes la regardaient avec

envie, ce qui lui rendit la promenade doublement agréable. Il ne lui

vint pas une fois dans l'idée que cette envie avait pour objet son

compagnon. Bérenza était, sans exagérer le cavalier le plus accompli

de Venise, le phénix des grâces et de l'élégance; ses opinions, son

goût, son approbation formaient l'empire de la mode; car, quoique

personne ne se montrat capable de le connaître ni de l'apprécier, on

ne le regardait pas moins comme le plus agréable et le plus séduisant

des hommes. Sa société était généralement recherchée par les femmes,

qui lui _pardonnaient_ sa gravité et la grande supériorité de son

jugement; son cœur n'était pas celui d'un libertin, si toutefois un

libertin a un cœur. Il ne s'extasiait pas devant l'exacte proportion

d'une belle taille, ni ne passait son tems à en examiner la souplesse.

Il ne s'arrêtait pas à chercher quelque combinaison heureuse dans les

traits ou le teint d'une femme, et ses heures de loisir ne s'écoulaient

pas aux pieds d'une coquette, pour en recevoir les sourires. Non, il

fallait à Bérenza, que les perfections extérieures fûssent accompagnées

de dons plus solides, pour qu'elles eussent de l'attrait à ses yeux.

On le savait, on connaissait son exigeance là-dessus; cependant cela

n'empêchait pas les femmes de prétendre à sa conquête; puisque se

l'attacher était regardé comme une gloire, qui donc pouvait résister à

tenter l'entreprise?

C'est pourquoi Victoria excitait la jalousie universelle de son sexe,

en même tems qu elle fixait l'admiration de l'autre. L'attention

qu'elle s'attira remplit d'orgueil son cœur ambitieux; et ce fut avec

un regret infini quelle quitta le lac brillant, pour retourner à

l'hôtel de son amant.

Flattée de l'impression qu'elle avait faite, le philosophe Bérenza

sentit son amour s'accroître malgré lui, tant il est vrai que l'homme

est porté à estimer les choses d'après le dégré d'estime quelles

acquièrent d'autrui et qu'il se laisse influencer par le jugement

souvent partial du public.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 5 / 23 段