Le souper servi, le comte commença à se défaire de la réserve qu'il

s'était imposée. Il s'assit auprès de Victoria enchantée. Alors elle

profita de cette disposition pour lui demander ce qui lavait rendu si

sérieux le matin; puis, apercevant quelque chose de fin dans son air,

elle dit:--Permettez, Bérenza, si la question n'est pas indiscrète,

que je m'informe de la raison qui vous a fait mettre tant de mystère à

me reconnaître et à me conduire ici, tandis qu'à présent vous me menez

sans crainte dans la société?

--O femme! femme curieuse, dit le comte en riant; eh bien, Victoria,

je vais vous le dire. Frédéric Àlvarès, un de mes amis, et Espagnol

de haut rang, avait une maîtresse nommée Mathilde Strozzi, Florentine

de naissance. Il l'aimait passionnément, et me pressait souvent de me

laisser présenter à elle; mais ayant d'autres engagemens, je refusai

toujours.

Enfin, un jour, il réussit à me gagner, et m'entraîna de force chez

sa syrène. Apprenez ce qui en arriva. Je puis bien vous assurer, sur

l'honneur d'un Vénitien, que je n'y fis pas grande attention, et pensai

encore moins à tromper mon ami; cependant, cette femme mit en usage

tous les artifices de la coquetterie pour me tenter. Matilde était

belle; outre ce, elle avait une tournure des plus élégantes, et la

nature l'avait douée de mille charmes. Je ne suis pas de marbre, ni ne

me pique d'une vertu stoïque; mais je suis seulement difficile dans

ma manière de sentir. Je cédai néanmoins aux ruses de Matilde, sans

réfléchir à la trahison dont je me rendais coupable envers mon ami. Je

n'avais pas cherché à séduire sa maîtresse; c'était elle, au contraire,

qui avait attaqué puissamment mes sens, et qui méritait la pleine

acception du terme de séductrice. Le Jaloux Alvarès ne tarda guères

à découvrir l'infidélité de celle à qui il était dévoué d'âme et de

pensée. Il me chercha, dans la rage d'un amour outragé, et me provoqua

à me battre avec lui. Alvarès ne respirait que vengeance et mort,

c'est pourquoi il eut été inutile de raisonner avec lui: j'acceptai

son offre et nous nous battîmes. La colère rendait ses coups peu sûrs,

et lorsque je lui eus tiré un peu de sang du bras, nos amis mutuels,

qui étaient témoins de l'affaire, firent ensorte de lui faire entendre

qu'il y avait de la folie à se tuer pour une femme sans foi comme sans

pudeur. Alvarès les écouta d'un air sombre, mais parut convaincu de

leurs raisonnemens. Je lui offris ma main qu'il repoussa avec humeur;

et bientôt après, il quitta Venise. Depuis cette époque, je n'avais

vu que rarement Mathilde, et jamais je n'ai pu prendre sur moi de la

regarder comme une maîtresse. Une femme, pensai-je, qui s'est rendue

infidelle envers un amant sincère et dévoué, m'abandonnera également

pour tout autre qui séduira son cœur volage. Cependant Mathilde voulait

à toutes forces me captiver, et je m'étais vu plusieurs fois exposé à

des accès d'amour et de fureur qu'elle pensait propres à me retenir,

et qui me devenaient infiniment désagréables. Elle avait juré, dans sa

frénésie, que mon _insultante froideur_, qu'elle disait supporter avec

patience, me voudrait la mort, si elle découvrait qu'une autre eu fût

la cause. Ainsi, quoique je connusse l'irrégularité de sa conduite, et

que ses passions sans bornes la conduisissent dans les excès les plus

vils, je ne lui donnai pas sujet d'attaquer la mienne, ni mon repos.

Je ne voulais pas qu'un nouveau crime la rendit plus coupable qu'elle

ne l'était déjà. Voilà pourquoi j'ai pris tant de précautions pour

vous amener ici; et quoique vous fûtes un instant sans me voir, je ne

vous perdis pas de vue. Ma raison pour placer un bandeau sur vos yeux,

n'était que pour jouir de votre étonnement, quand vous vous verriez

chez moi. Je crois, belle Victoria, avoir expliqué suffisamment le

mystère apparent dont j'ai fait usage envers vous.

--Oui, monsieur le Comte, mais ... avez-vous continué de voir Matilde

Strozzi? demanda-t-elle avec une sorte de jalousie.

--Je viens de vous dire, reprit le comte en riant, que j'avais conservé

l'habitude de lui rendre des visites.

--Et ... vous la reverrez encore, signor Bérenza?

--Mes intentions, à l'avenir, seront grandement influencées par vous,

répondit-il d'un air sérieux.

--Mais, comte, poursuivit l'artificieuse Victoria, en feignant une

grande ingénuité, vous m'aimez trop réellement, j'espère, pour vous

occuper d'une autre femme, tandis que je suis avec vous!

--Charmante Victoria, je prendrai le même ton de gravité pour répondre

à votre observation trop juste. La signora Matilde peut prendre son

parti, car elle nous verra ensemble; et j'espère qu'il sera hors

de sa puissance de nous séparer. Je l'avais été voir hier; elle

connaissait la couleur du domino que je portais, et ses yeux m'auront

suivi partout, je n'en fais point de doute. Si elle se fut aperçue de

mon attention sur vous, elle aurait cherché à vous y soustraire par

quelqu'odieux moyen, ou vous eût suivie jusque dans mon appartement

comme une furie vengeresse. Voilà pourquoi j'ai pris la précaution de

vous amener dans mon hôtel par une porte secrète et qu'elle ne connaît

point. Mais laissons ce sujet indigne de nous occuper. Une fois pour

toutes, Victoria, croyez qu'il n'est point au pouvoir de Matilde

de me détacher de vous. Je l'ai connue, il est vrai; elle a été la

compagne de mes heures perdues, mais jamais ma maîtresse en titre,

encore moins l'amie _avouée_ de Bérenza. Non, parce qu'il ne suffit

pas que _ma_ maîtresse soit admirée, mais il faut encore qu'on puisse

m'envier sa possession. La femme que Bérenza peut aimer, doit être

supérieure à tout son sexe: je ne lui veux rien des caprices d'une

coquette, des dédains fastidieux d'une prude, ni de la simplicité

d'une idiote. Elle doit abonder en grâces de l'esprit aussi bien qu'en

celles du corps; car je ne fais aucun cas d'une femme qui ne cède à

mes embrassemens qu'une forme insipide, plaisir que le rustre le plus

grossier dans la nature, peut connaître aussi pleinement que moi. Ma

maîtresse doit m'appartenir également de cœur et de pensée, n'avoir,

d'autre ambition que celle de conserver mon amour. Les hommes peuvent

soupirer pour elle, mais sans oser l'approcher. Il lui convient aussi,

quand sa beauté les attire, qu'une dignité suffisante les repousse.

Si elle oublie un seul instant ce qu'elle se doit, je la rejette pour

jamais de mon sein; et si, ajouta-t-il avec plus de force, il arrive

qu'elle manque à son honneur, alors ... oh! alors, son sang peut seul

laver l'outrage ... Victoria! (il saisit sa main) m'entendez-vous...?

avez-vous le courage, la fermeté suffisante pour devenir l'amie, la

maîtresse de Bérenza?

Victoria le regarda avec une douce fierté; et posant sa belle-main sur

le bras du comte, elle dit:--Oui, j'ai le courage de devenir tout pour

vous plaire. Pourquoi donc ces conditions, Bérenza?

--Parce que je désire que tu sois à moi ... à moi seul, belle créature,

dit-il en la fixant avec pénétration.

--Et n'en est-il pas ainsi? ne vous aimai-je pas uniquement?

--Non, certainement, non pas assez; tu es étrangère aux détours

de ton propre cœur, dit-il intérieurement. Puis se levant, il

ajouta:--Retirez-vous, ma belle amie: allez vous reposer, et demain

nous nous reparlerons.

Il la conduisit la porte de son appartement, et ayant baisé sa jolie

main, il la laissa libre, Combien peu d'hommes ressemblent à Bérenza!

il est cependant quelques âmes susceptibles d'augmenter la valeur de

leurs plaisirs, en se défendant d'une jouissance trop précipitée.

CHAPITRE X.

Il se passa quelque tems de la sorte, et Bérenza resta toujours en

doute sur la conviction positive de l'attachement de Victoria. Il

continua de la traiter en sœur bien aimée et en fille innocente, plutôt

qu'en femme dont il voulait faire sa maîtresse. Bérenza, malgré son

goût très-passionné pour la beauté, et principalement pour des charmes

supérieurs comme ceux de la jeune personne, était un voluptueux trop

raffiné pour user sur-le-champ du privilége que lui accordait la

fortune, ou anticiper, par une jouissance prématurée, sur le plaisir

qu'il se promettait lorsqu'il aurait la preuve, (ô idée délicieuse!)

que le cœur de Victoria lui appartenait en entier. Enchanté comme il

l'était de la fierté de son humeur, ravi des grâces de sa personne,

il était cependant trop fier lui-même, pour tenir une conduite que

sa façon de penser repoussait. Mais envain cherchait-il une marque

ingénue de tendresse en Victoria, quelque chose qui lui apprît qu'il

était aimé: rien, rien ne répondait à sa curieuse anxiété. Ce n'était

cependant pas là une figure de madone, ni une forme pétrie dans un

moule angélique; c'était de la fierté, non une fierté repoussante,

mais belle..., grave, fortement expressive et commandant l'esprit

qu'elle animait. L'ensemble de Victoria n'annonçait ni douceur, ni

sensibilité, ni aucune vertu effrayante; mais en l'examinant, vous

ne vous apperceviez pas qu'il y manquât du charme. Son sourire était

gracieux au-delà de tout. Dans ses grands yeux noirs, qui étincelaient

d'un vif éclat, vous reconnaissiez une âme forte et décidée, capable de

tout entreprendre, quelqu'en fussent les conséquences; et ils tenaient

ce qu'ils promettaient.

Sa taille au-dessus de la moyenne offrait la plus parfaite symétrie.

Elle était grande et svelte, elle portait la tête haute, et marchait

avec majesté, sans avoir rien de roide ni d'affecté. Cette beauté

supérieure vivant dans la demeure de Bérenza, et presque toujours en sa

compagnie, ne pouvait manquer de devenir journellement l'objet le plus

dangereux pour son repos. Cependant, même alors que ses idées étaient

moins en contradiction avec sa raison, il ne pouvait s'empêcher de

revenir sur le soupçon tourmentant que peut-être elle n'avait pas pour

lui une affection bien tendre: alors l'humeur s'emparait de nouveau de

son esprit, et en laissait des traces dans toutes ses manières.

La singularité de son caractère surprenait Victoria. Elle chercha à

en pénétrer la cause, et voulut à son tour en étudier les replis les

plus secrets. Pour ce faire, elle examina ses mouvemens, ses regards,

et pésa toutes ses paroles; puis recueillant le tout, elle y découvrit

promptement ce qu'il tenait si bien caché.

«Comment donc, s'écria-t-elle, quand sa tête fut posée sur son

oreiller, Bérenza doute-t-il de mon attachement, et serait-ce cette

idée qui donnerait lieu à la conduite qu'il tient avec moi». Puis elle

en vint à examiner son cœur à ce sujet. «Mais en effet, je ne sais si

je l'aime; je ne puis trop me définir là-dessus, ni ne comprends bien

ce que c'est que l'amour. Ce qu'il y a de certain, c'est que je le

préfère à tous les hommes que j'ai vus jusqu'ici. Il me semble parfait

en tout; et si la mort venait à me l'enlever, je crois que j'en aurais

une véritable douleur. Les sensations qui me portent vers lui, n'ont

rien d'ardent, il est vrai; je n'éprouve, ni cette opression de cœur,

ni ce mal aise, ni ne suis atteinte de ces soupçons qu'il montre dans

son attachement pour moi. Cependant il convient, pour mes plans à

venir, encore vagues et indéfinis dans ma tête, que Bérenza n'éprouve

pas la plus petite contrainte à mon égard. Je vais donc me conformer à

la délicatesse fastidieuse de ses idées, et agir adroitement avec un

homme si ridiculement soupçonneux.

Ainsi raisonna Victoria, dans la fausseté et la subtilité de son

esprit. Il n'était que trop vrai qu'elle n'aimait pas le scrupuleux

Bérenza. Elle était incapable d'aimer un pareil homme. Son caractère

ne pouvait s'accorder avec un sentiment aussi doux et aussi pur que

celui de l'amour véritable. Le cœur de cette fille, étranger aux

nobles passions et aux sentimens supérieurs, n'avait de tendance qu'à

l'ambition, à l'intérêt personnel, et à l'égarement le plus immodéré.

Son être entier ne convenait qu'aux orages de l'âme; grondant,

menaçant, et livrant tout à la ruine et au désespoir, alors qu'elle se

serait crue offensée. Bérenza, au contraire, quoique tenace dans ses

systèmes orgueilleux, était doux, et réellement tendre; ses passions

ressemblaient à un courant rapide, mais calme, et dont la profondeur ne

nuit point à ce qui l'entoure; tandis que les sources de la sensibilité

de Victoria se répandaient comme un torrent, rugissant du sommet d'un

rocher, entraînant tout sur son passage, et écumant encore au fond de

l'abîme! elle n'était susceptible d'aucun doux sentiment; rien ne

fesait éprouver la moindre vibration à son cœur: ni la reconnaissance,

ni l'amitié, ne lui étaient connues; capable d'infliger une peine,

sans remords, la vengeance la plus amère suivait toute atteinte portée

à sa personne; les passions barbares remplissaient son sein, et pour

les satisfaire, il n'était pas de moyen, de crimes qu'elle n'eût mis

en pratique. Malheureuse fille! le ciel te créa dans sa colère, et ton

éducation corrompue acheva d'anéantir ce qui pouvait être laissé de bon

dans ton âme!

Bérenza, comme nous l'avons remarqué plus loin, était le seul homme

qui lui eût montré des attentions particulières; par conséquent il

était naturel qu'elle éprouvât du penchant pour lui. Elle rechercha

sa protection, parce qu'elle ne savait où en trouver. Elle vint chez

lui, parce qu'elle ne connaissait nulle part de refuge ni d'ami. Si

toute autre femme eut reçu des soins aussi tendres, aussi délicats

que Bérenza lui en avait témoignés, elle en eut éprouvé le plus vif

enthousiasme, tandis que Victoria était à peine émue. Elle ne fit

aucune réflexion à ce sujet, qui ne se reportât sur elle-même, et ne

vit que la nécessité de répondre politiquement à son amour ardent

et sincère, mais dont au fond elle ne partageait rien. La trempe

d'esprit de Bérenza était portée à la mélancolie; il était sérieux et

réfléchissait, quoiqu'il parût gai et insouciant en société: Victoria

crut devoir feindre de la mélancolie: elle devint abstraite, et montra

du goût pour la solitude. Alors le comte ne pouvait manquer de chercher

à en savoir la cause. L'artifice d'un côté et l'amour-propre de

l'autre, devaient faire croire qu'un pareil changement d'humeur était

l'effet d'un amour violent et caché: cela conduisait naturellement à

une explication, et la réserve, les doutes, l'hésitation de Bérenza

cessaient.

Son plan ainsi arrangé, Victoria y entra graduellement. Ses regards

cessèrent d'être vifs et animés. Elle paraissait tantôt langoureuse

et tantôt délicate; elle restait des heures entières à rêver dans un

endroit écarté. Sa démarche, toujours ferme et élevée, devint traînante

et incertaine: elle se livrait peu à la conversation, et paraissait

sans cesse plongée dans les pensées les plus sombres. C'était alors à

Bérenza à la sortir d'une mélancolie dont il lui demandait sans cesse

la cause. Victoria le voyait venir, et s'applaudissait en secret de son

adresse. Elle en augurait des merveilles pour les succès de ses vues.

Des idées nouvelles, délicieuses, et dont il avait peu connaissance

auparavant, commençaient à occuper l'âme de Bérenza; mais cependant, il

ne parlait pas encore; il n'exprimait aucun désir.... Hélas! Bérenza ne

se décidait point, parce qu'il craignait de se tromper.

Un soir, après que ces deux personnes eurent passé la journée à rêver,

soupirer, à s'étudier de part et d'autre, Victoria laissa le comte

seul, et entra dans un petit salon, où se jettant sur un sopha, près

d'une croisée ouverte, elle jouit tranquillement de la fraîcheur du

soir. Il n'y avait pas long-tems qu'elle était ainsi, lorsque Bérenza

ne pouvant supporter son absence, vint la trouver. La voyant couchée

sur le sopha, il la crut endormie, et fermant doucement la porte, il

s'approcha d'elle. Une idée vint à l'instant frapper Victoria: ce fut

de profiter de la circonstance et de la méprise du comte. Elle ferma

les yeux et affecta un véritable sommeil. Le comte s'en approcha

davantage, et après l'avoir examinée pendant quelques minutes, il

s'assit à son coté.

«O Victoria! ma bien-aimée, aurais-tu du chagrin? ah! puissai-je en

être la cause; puissai-je croire que l'amour t'a embrâsée de ses

feux.... Si cela était, je me regarderais comme le plus heureux des

mortels». Il soupira après avoir prononcé intérieurement ces paroles.

Victoria soupira également, mais beaucoup plus fort, et comme si un

rêve pénible l'eût agitée. Le nom de Bérenza sortit de ses lèvres.

Celui-ci n'osait respirer. «Bérenza, répéta-t-elle, pourquoi douter de

ton amie»?

Le cœur du comte battait violemment. Victoria s'apperçut de son

émotion; un mot de plus pensa-t-elle.

«Oui, cher Bérenza, je t'aime, je t'adore ... oh! combien je t'adore!»

Ces mots prononcés, elle fit un mouvement, comme pour le presser dans

ses bras, en feignant que quelque chose de terrible l'en empêchait.

Puis ouvrant subitement les yeux, elle affecta la plus grands surprise,

et même de la honte à la vue du comte. Elle se cacha le visage et

détourna la tête.

L'émotion de Bérenza était si violente, qu'il fut privé pour quelques

momens de la faculté de s'exprimer. Le sang montait rapidement de son

cœur à sa tête; un feu pénétrant parcourait tout son corps, et ses sens

étaient bouleversés. Il prit l'artificieuse créature entre ses bras, et

dit avec transport: «Tu es à moi! oui, je reconnais maintenant que tu

m'appartiens».

Vaine de sa réussite, Victoria eut soin que son amant ne sortît pas de

son erreur. Elle soutint le rôle qu'elle venait de jouer, et Bérenza,

tendre et susceptible comme il l'était, crut qu'il possédait l'amour le

plus entier d'une jeune personne aimable et innocente.

_Fin du premier Volume._

ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE

par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connue comme Rosa Matilde)

TRADUITE DE L'ANGLAIS,

PAR MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE

et de L'INCONNU, OU LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.

TOME SECOND.

DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.

PARIS.

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51.

1852.

CHAPITRE PREMIER.

Bérenza s'attacha chaque jour davantage à Victoria. Ses scrupules, ses

réserves, s'évanouirent entièrement, et il se flatta de posséder son

cœur comme elle possédait le sien. Cependant, à quelque haut point

que fut porté son amour romanesque, sa fierté s'opposait à ce qu'il

en fit sa femme. Il y avait une certaine tache imprimée sur la jeune

personne, par l'inconduite de sa mère, sur laquelle sa délicatesse

ne lui permettait pas de passer; de plus, Bérenza eût cru indigne de

lui d'épouser celle dont il avait fait sa maîtresse. Mais la vanité

de Victoria ne se formalisait point de cette distinction; et elle

pensait simplement que son union avec le comte prouvait, de la part de

celui-ci, un amour qui n'avait pas besoin de liens étrangers pour le

rendre durable. L'orgueilleuse Vénitienne n'avait garde de croire, que

tandis qu'il lui reconnaissait les qualités essentielles pour être sa

maîtresse, il ne la trouvait point digne du _haut_ titre de son épouse.

Un soir, que le tems était fort serein, Bérenza conduisit sa belle

compagne dans une gondole magnifique, pour se joindre au brillant

concours qui était sur le lac. Tout le monde y paraissait gai et

animé. Victoria portant ses regards autour d'elle, vit qu'elle excitait

encore cette fois l'admiration si chère à son âme, chose qui seule

avait le pouvoir de l'intéresser.

Pendant qu'elle se félicitait d'un semblable triomphe, en s'attirant

l'attention de tous, une gondole passa près de celle de Bérenza;

elle ne contenait qu'une femme avec le gondolier. Cette femme allant

rapidement, fixa Victoria d'un air si furibond, et tellement atroce,

qu'il était impossible de se méprendre à un coup-d'œil semblable. La

vanité de Victoria en fut troublée et même abaissée. Elle regarda

Bérenza; mais voyant à son air calme que l'incident lui avait échappé,

elle ne crut pas nécessaire d'en faire mention, et d'autres objets le

lui firent oublier.

Après s'être bien promenés, ils retournèrent au palais, et la soirée

fut achevée par des danses auxquelles le comte avait invité des

personnes qui n'avaient point paru sur le lac.

On se sépara fort tard, Victoria et son amant purent enfin se livrer

au sommeil: la première, toutefois, ne dormait point. Les plaisirs de

la soirée étaient encore tous présens à son imagination. La musique

raisonnait dans ses oreilles, et la danse occupait sa vue. Elle

repaissait son esprit d'adulation, et se redisait les complimens

flatteurs qu'on lui avait adressés, jouissant encore en idée d'un

semblable hommage. Elle en revenait ensuite aux amusemens du lac; mais

soudain, le coup-d'œil qui lui avait été lancé malignement par une

femme, venait attrister ses pensées. Elle allait décidément en faire

part au comte, lorsqu'elle s'aperçut que, surpris par la fatigue du

bal, il s'était endormi: elle ne voulut pas l'éveiller, et poursuivit

le cours diversifié de ses idées. Cependant ce regard perfide lui

revenait sans cesse à l'esprit et l'embarrassait dans de vaines

conjectures. Elle cherchait à se rendre raison de ce coup-d'œil plein

de haine, quand un petit bruit se fit entendre à l'autre bout de la

chambre: elle écouta avec surprise. Le lit où elle était couchée avait

d'amples rideaux qui l'enveloppaient, et ne laissaient d'ouverture

qu'aux pieds. Le bruit augmenta; Victoria regarda vis-à-vis d'elle, où

se trouvait une grande fenêtre ouvrant sur un balcon en dehors. Un

rideau d'étoffe cachait cette croisée: ce rideau se leva par degré d'un

côté, et une figure d'homme s'avança tout doucement. La chambre n'était

éclairée que par la faible lumière d'une lampe, mais qui suffisait pour

voir cet homme s'approcher à grands pas sur la pointe du pied. Son

visage était couvert d'un masque: il vint du côté du lit où le comte

était couché, et en sépara les rideaux avec précaution.

Victoria voyait bien alors qu'il se tramait quelque méchante action,

mais elle n'osait encore éveiller Bérenza, dans la crainte que sa

surprise et sa frayeur ne le privassent de la présence d'esprit

nécessaire pour se défendre, et ne hâtassent le coup qu'on paraissait

vouloir lui porter; elle espérait qu'étant éveillée et restant

tranquille, elle pourrait le parer seule.

L'homme était debout auprès du lit: il se pencha pour examiner les

traits du comte. Il ne pouvait voir ceux de Victoria, car son bras

était passé sur sa tête, de manière que sa main cachait ses yeux,

quoiqu'en lui laissant la faculté d'observer ce qui se passait. Le

reste de sa figure était voilé par le drap. L'inconnu crut qu'elle

dormait; car tirant un poignard de sa veste, il le tint comme suspendu

sur les yeux de Bérenza; et découvrant son sein, il en approcha la

pointe ... sa main tremblait ... il fit un soupir et s'éloigna de

quelques pas ... puis revint auprès du lit; tenant le rideau de la

main gauche, il se préparait à frapper de la droite.... Victoria

surveillant le coup, saisit le poignet de l'homme à l'instant où il le

baissait. La force de l'action ainsi rompue, l'assassin qui était dans

une attitude inclinée, perdit l'équilibre, et tombant à travers du lit,

la pointe du stilet alla frapper Victoria. Le comte s'éveilla en ce

moment: son premier mouvement fut d'arrêter l'homme; mais celui-ci se

débaitit si violemment, que Bérenza, dont le poids du corps ôtait la

force, le laissa aller malgré lui. Comme il cherchait à s'échapper, son

masque tomba. Il voulut le remettre, mais non assez vîte pour empêcher

Victoria blessée, de reconnaître en lui son frère! ce frère, qui

avait fui la maison paternelle, à cause du crime de sa mère, et qui

maintenant se faisait connaître pour un assassin!

--Horrible meurtrier, prononça-t-elle faiblement, tandis que Léonardo,

la terreur peinte sur le visage, se jetta vers la fenêtre et la

franchit d'un saut.

Bérenza, libre alors, s'élança du lit; mais comme il courait après

l'assassin, un gémissement de sa maîtresse l'arrêta. Il se retourna et

vît le lit couvert de sang: cette vue le rendit presque fou.--Vous êtes

blessée, mon amie! dit-il au désespoir.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 6 / 23 段