Mais le désir de se venger n'en prenait que plus de force dans son

cœur, et son caractère en recevait une nouvelle touche de férocité.

Comme la hyenne indomptable, la contrainte ne la rendait que plus fière

et plus sauvage.

Peu de jours après que cette espèce de liberté eut été rendue à

Victoria, la signora lui fit dire par Catau de venir la trouver dans

le salon. Observant strictement la règle qu'elle s'était prescrite,

elle obéit aussitôt. Sa seule peine était que la pâleur de son visage

ne convainquît la signora des souffrances dont elle n'avait pu se

défendre, et par-là, ne servît la malignité de son tiran. Elle entra

cependant, sans paraître ni mécontente ni affligée, mais calme, et sans

être embarassée. Victoria apprit ainsi à faire usage des artifices les

plus subtils dont la pratique devait augmenter la masse de ses autres

mauvaises qualités.

La signora, qui avait composé son visage de manière à inspirer la

crainte, ne savait pourtant comment la recevoir. Enfin elle dit:

asseyez-vous, enfant.

Victoria obéit, le cœur plein de mépris et de haine.

--Il n'est pas dans mon intention, continua l'autre, d'une voix forcée

du gosier, de vous parler pour l'instant de ce que votre conduite

violente a eu de déplacé à votre arrivée ici, ni je ne veux pas vous

punir du passé. Je vise à vous convaincre que la douceur, l'humilité

et l'obéissance sont indispensablement requises dans ma maison, et que

rien n'y peut tolérer l'opiniâtreté ni l'orgueil. J'espère qu'en ce

moment vous reconnaissez votre erreur?

Victoria sentit son cœur se gonfler d'indignation. Elle allait

répliquer.... Elle se contint, et ses joues seules marquèrent ce quelle

ressentit. La signora poursuivit.

«D'après ce, je ne crois pas nécessaire de vous tenir renfermée plus

long-tems. Vous ne sortirez pas de l'enceinte de cette habitation. Les

jardins en sont suffisamment grands pour vos promenades, et Catau vous

tiendra compagnie. Peut-être moi-même aurai-je cette bonté-là de tems à

autre».

C'est ici que l'orgueil de Victoria souffrit! Catau pour compagnie!

cependant elle ne repliqua pas davantage.

«J'espère en même-tems que vous lirez les livres de piété que je

mettrai dans vos mains, et qui tendront à amender votre âme si vaine.

Je veux de plus que vous abjuriez toute mondénité dans votre mise, et

que vous vous soumettiez aux règles que, comme une bonne catholique qui

a à cœur votre salut, je croirai de mon devoir de vous prescrire».

La signora s'arrêta pour reprendre haleine. Victoria garda toujours le

silence, ne pensant pas qu'il fût nécessaire de répondre.

La signora reprit donc ainsi: combien vous devez de remerciemens à

Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a conduite sous ma garde: de

ce qu'il vous a tirée de la demeure du vice et de l'abomination, pour

vous placer dans celle de la vertu! ce que le comte Adolphe m'a dit

serait-il vrai, malheureuse fille, que, jeune comme vous êtes, votre

imagination a été souillée par la pensée d'un homme! ô Sainte-Vierge

Marie! faut-il que je prononce pareille chose, continua la dévôte,

en se croisant les mains sur la poitrine, d'un air contrit. Jésus!

donnez-moi la patience de soutenir en ma présence une pécheresse dont

la mère, déjà damnée, n'a plus de miséricorde à espérer; une pécheresse

qui a déjà fait le premier pas dans le chemin de perdition, quand elle

devrait encore posséder toute son innocence. Allez, enfant, vous pouvez

vous retirer, dit-elle, en changeant son ton bigot en une dignité

sévère; éloignez-vous, et allez trouver Catau; sa société ne déshonore

pas la fille d'une femme qui s'est mise au rang des créatures les plus

méprisables.»

Cette dernière apostrophe, amère et non provoquée, fit passer un feu

corrosif dans les veines de Victoria. Un bourdonnement affreux frappa

ses oreilles.--O ma mère ... cruelle mère!... prononça-t-elle en

semblant et en se hâtant de quitter le salon.

CHAPITRE VII.

On n'en finirait pas s'il fallait raconter tout ce que la pieuse

signora fit indignement souffrir à la malheureuse créature confiée à

ses soins. Qu'il suffise de dire qu'elle ne réussit pas à la réduire

au point où elle voulait, et que les pensées de Victoria se tournèrent

toutes sur la possibilité d'échapper à une aussi misérable tyrannie.

Elle occupa son esprit à en calculer jusqu'aux moindres probabilités,

mais inutilement. Elle ne pouvait aller plus loin que le jardin, où

se trouvait bien une petite porte enfoncée, mais qui ne désignait pas

où elle conduisait; et cette objection eût-elle été levée, comment

deviner la route qui allait à Venise? Cependant l'essentiel était de

sortir de l'enceinte destinée à ses promenades; elle serait bien venue

à bout du reste après.

Dans cette position, la pensée de séduire Catau lui vint subitement

à l'esprit. Condamnée presqu'entièrement à la société de cette fille

rustique, elle sut remarquer qu'un certain bon naturel, que quelque

docilité ne lui étaient pas étrangers, et se cachaient mal sous la

sévérité qui lui avait sans doute été commandée.

Catau était une paysanne de la Suisse, courte et grosse. Ses traits,

durs et hommasses, annonçaient une créature rompue au travail.

Elle avait été choisie par la signora, pour surveiller notre jeune

demoiselle, et pour la mortifier, par la grossièreté de ses manières,

ainsi que par la bassesse de sa condition. Ensuite, la signora pensait

que Victoria la mépriserait trop pour tenter en aucune façon de la

corrompre et de la mettre dans ses intérêts; et eût-elle eu envie de

le faire, l'extrême stupidité de Catau s'y serait opposée. Cependant,

cette fois, l'infaillible signora se vit trompée dans sa pénétration;

car, non-seulement Catau n'était pas aussi stupide qu'elle se

l'imaginait, mais elle possédait, au contraire, une certaine subtilité

d'esprit, et une combinaison d'idées, qui, cachées sous un air

tranquille et un silence habituel, fesaient méprendre sur sa capacité.

Catau pouvait penser, et ce qui valait davantage, elle pouvait sentir,

oui, beaucoup mieux que celles qui jugeaient aussi injustement

qu'orgueilleusement de son caractère.

Pour en revenir à Victoria, elle n'eut pas plutôt saisi un rayon

d'espoir d'échapper à la tyrannie, qu'elle songea à mettre la

paysanne dans ses intérêts. Le tems et l'expérience l'avaient

tellement persuadée de la méchanceté de la signora, qu'elle sentit

la nécessité de ne pas paraître s'habituer à la société de Catau,

mais, au contraire, de la mépriser; car il suffisait à la bigotte de

voir goûter un moment de satisfaction par quelqu'un, pour exciter son

attention malveillante. C'est pourquoi, lorsque Victoria montrait de

la répugnance à se voir suivie par cette fille dans le jardin, ce

quelle faisait souvent à dessein, la signora, d'un air qui marquait

son triomphe, ordonnait à Catau de prendre son bras et de l'y conduire,

pensant que c'était lui infliger la mortification la plus amère; mais

la signora manqua encore son coup cette fois, et sitôt que Victoria fut

hors de sa vue, elle regarda Catau avec des yeux qui semblaient dire:

ne pourrait-on tirer un meilleur parti de toi? La pauvre fille devina

sa pensée, et peut-être était-elle si bien disposée en ce moment, que

la demoiselle n'eût pas tenté en vain d'en tenir parti. Ce ne fut pas

néanmoins l'idée qui lui vint d'abord, parce qu'elle n'était pas assez

mûrie par sa réflexion. Elle ne voulait rien entreprendre, qu'elle

n'eût tout arrangé, avec soin, dans sa tête. Ne fesant que commencer

à sonder les dispositions de la paysanne, elle devait aller plus

doucement, et d'ailleurs, son cœur toujours bien armé, ne s'abandonnait

pas ainsi, même à une effusion de sensibilité due au moment.

Il arriva qu'un soir qu'elles parcouraient une partie des jardins,

encore inconnue à Victoria, elles entrèrent dans une allée très-sombre,

formée de vigne et de chèvre-feuille: un laurier fort épais eu bouchait

presqu'entièrement l'entrée, et semblait défendre aux indiscrets d'y

pénétrer. Cette allée allait tellement en serpentant, qu'il eût été

difficile d'en mesurer l'étendue. Une fois dedans, elles continuèrent

de marcher, Victoria avec un sentiment vague de crainte et d'espoir,

et Catau par la curiosité commune aux esprits vulgaires.

Quand elles furent au bout, elles se trouvèrent a une fin de jardin,

et en face d'un grand mur. Victoria se mit à le regarder avec une

tristesse indicible. Le tournoyement de l'allée l'avait trompée, et

elle croyait se trouver beaucoup plus loin. En examinant cet enclos

si sombre et si élevé, sûrement, pensait-elle, il n'y a d'entrée à ce

jardin que par la maison, et aucune autre sortie.

Tandis qu'elle y rêvait, marchant lentement le long du mur, elle

remarqua qu'elle n'était pas encore venue dans cette partie de

l'habitation. Enfin une petite porte enfoncée et cachée plus de moitié

par la charmille, vint enchanter sa vue: deux verroux énormes et une

forte serrure la fermaient. Elle appela Catau, et la lui montra, en

demandant si elle savait où cette porte conduisait. La paysanne regarda

vîte par le trou de la serrure, et dit: dans le bois qui entoure cette

maison, mam'selle; mais à moins que d'être dehors, je n'en puis savoir

davantage.--La première partie de sa réponse suspendit la respiration

de Victoria: dans le bois, répéta-t-elle tout bas, en regardant aussi.

Et, ne pourrait-on ouvrir cette porte, Catau?

--Non, mam'selle, que je sache, et quand çà serait possible, vous savez

bien que la signora ... vous savez que....

--Je vous entends, Catau; mais vous ne croyez pas qu'il y aurait un

grand mal à se promener dans ce bois, et supposons que la signora

l'ait défendu, personne n'irait le lui dire.

--C'est vrai, reprit Catau, d'un air pensif. C'est vraiment ben dur

d'être enfermée comme çà; mais Sainte-Vierge, comment ouvrir cette

porte?

--O! ma chère Catau, rien n'est impossible aux gens de bonne volonté.

Il vous serait facile de vous procurer la clef sous un prétexte

quelconque, et alors vous pensez combien il serait délicieux de se

trouver hors de l'habitation de la méchante signora.

--Il me vient une idée, mam'selle ... oui, je pense une chose. Faut pas

que je demande la clef, çà serait tout dire. Je me souviens qu'avant

votre arrivée ici, la signora m'envoyait souvent chez Ambrosio, le

jardinier, et que j'ai vu dans la serre où il met ses outils, un gros

paquet de clefs toutes rouillées. Je gage que je mettrais ma main sans

y voir, à l'endroit où le paquet est pendu.

--Eh bien! cria Victoria que son impatience naturelle empêchait de

se contraindre; eh bien, allez les chercher, nous les essayerons,

sur-le-champ.

--Oh! que nani, mam'selle, dit doucement la fille, çà ne peut pas se

faire comme çà. Voici la nuit qui vient, et la signora nous a déjà

peut-être cherchées. Puis Ambrosio doit être rentré et occupé à ranger

ses outils dans la serre. Demain, quand il travaillera bien loin dans

le jardin, je guetterai le moment où je ne verrai plus personne, et me

glisserai où sont les clefs. Il faut pour çà que je passe chez lui,

car la serre est dans une petite cour derrière. Je ferai semblant de

roder, et zeste j'attraperai le paquet sans réveiller la souris; mais

il faut me promettre, mam'selle ... de ... de ne pas me vendre, ni

rester long-tems dehors. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour

vous obliger. Dites, mam'selle, n'est-ce pas que vous ne me vendrez pas.

Victoria était aux anges ... les pieds lui brulaient d'envie de passer

la barrière que la signora avait mise à ses promenades; cependant elle

acquiesça avec une tranquillité apparente aux arrangemens de Catau, et

retourna malgré elle à la maison.

Toute la nuit fut passée entre la crainte et l'espoir. Victoria

excessivement agitée, souffrait encore de la contrainte qu'elle

s'imposait. Elle eut la plus grande peine à se contenir dans les bornes

qu'elle s'était prescrites; ce travail continuel sur son humeur avait

déjà produit des marques visibles sur sa personne, au point qu'elle en

était devenue fort pâle et très-maigre. Cependant ses yeux n'avaient

rien perdu de leur feu; quoique chargés parfois de mélancolie, ils

indiquaient encore tout ce qui se passait dans son âme altière et

vindicative.

Le lendemain, vers midi, Catau, qui n'avait pas paru depuis qu'elle

était levée, (car la signora la fesait coucher dans la même chambre

que Victoria), entra brusquement, et après avoir ferme la porte avec

soin, elle tira le gros paquet de clefs de sa poche. L'œil de Victoria

étincela, et la pourpre d'orient vint ranimer ses joues. Elle les

dévorait ... elle se croyait déjà devant l'intéressante porte. Ce

n'était cependant pas le moment de tenter l'aventure, car ayant besoin

de rester un peu long-tems à essayer les clefs, l'heure du dîner

pouvait les surprendre, et le soupçon marcher, c'est pourquoi elle

remirent au soir leur essai.

Néanmoins, dans cette conduite de la simple Catau, il n'y avait pas

la plus petite intention d'aider Victoria à s'échapper: elle était à

mille lieues de cette idée qui l'eût fait frémir; mais, si dans les

commencemens elle avait traité Victoria avec brusquerie, ce n'avait

été que pour obéir aux ordres de la signora; peu-à-peu, selon qu'il

est naturel à un bon cœur, elle s'était ennuyée du rôle qu'on lui

faisait jouer; elle avait repris sa douceur et son obligeance, et

était redevenue respectueuse, ce qui convenait beaucoup mieux à ses

sentimens. Outre ce, le rang de la jeune Victoria, qu'elle n'ignorait

pas, produisit sur elle l'effet ordinaire d'en imposer aux inférieurs,

quand sur-tout il est accompagné de noblesse et de dignité.

Victoria, qui s'était aperçue avec plaisir d'un changement de conduite

dans sa gardienne, se défit elle-même, autant que possible, de sa

hauteur habituelle; ayant un point de vue fixe, elle montra à Catau une

sorte de condescendance approchant de l'amitié. Elle lui fit quelques

petits cadeaux: de ce qui était en son pouvoir, (car la signora, pour

la guérir, _soi-disant_, d'une vanité qui ne tendait qu'à la perdition

de son âme, lui avait ôté la plus grande partie de ses bijoux et

ajustemens.) Victoria donna donc ce qu'elle put, et les bagatelles

qu'elle offrit avec grâce à Catau, firent un grand plaisir à cette

dernière. La bonne fille n'était pas exempte du petit esprit mercenaire

appartenant à ses pareilles. Ainsi, d'après ce, elle étendit volontiers

la sphère des consolations de Victoria et de ses amusemens solitaires.

C'est par cette raison qu'elle avait pris les clefs, comptant bien n'en

faire usage que pour lui procurer une nouvelle satisfaction pendant

quelques instans.

Le soir donc, elles descendirent de bonne heure dans le jardin, et

abordèrent l'avenue déjà décrite. L'anxiété la plus forte donnait des

aîles à Victoria, et elle fut bientôt à la porte qui avait excité dans

son âme un espoir si séduisant. Elle prit brusquement les clefs des

mains de la paysanne, et tremblante de vivacité, en essaya plusieurs.

Une parut appartenir à la serrure: Victoria voulut la tourner, mais

peine inutile! il était réservé à la forte main de Catau de triompher

de la rouille et du fer. Elle enfonça la clef avec violence et tourna

... mais deux énormes verroux empêchaient de savoir si le pêne était

tiré. Enfin Catau s'empara d'une pierre, et frappant de toutes ses

forces le bouton des verroux, la porte cèda et fut ouverte.

Quelle joie pour la pauvre prisonnière! elle s'élança comme un oiseau

qui fuit de sa cage, dans le bois charmant qui était devant elle. La

prudente Catau ferma la porte, et suivit Victoria qui regardait avec

attention de tous côtés: aucune nouvelle barrière ne se présentait

... osera-t-elle s'échapper? Plongée dans la réflexion, elle restait

indécise.--Catau, dit-elle, d'un air insouciant, pourrais-tu me dire de

quel coté est Venise?

--Venise, mam'selle (et Catau se tournait de droite et de gauche),

Venise est là, j'en suis sûre, répondit la fille en montrant du doigt.

Ainsi donc, dit Victoria, en marquant la gauche avec mépris, Montebello

est de ce côté.--Mille réflexions insuportables à endurer s'offrirent à

son esprit. Elle se tourna brusquement, et d'un air qui semblait dire,

maudit soit le lieu ou j'ai été si indignement trompée, maudit soit

l'air qu'on y respire.

Mais que ses sensations furent différentes, en regardant d'un autre

côté. Venise est là, se disait-elle, et par conséquent c'est là que

demeure Bérenza! La distance qui, ainsi que la mort, augmente le

mérite de l'objet aimé, et à laquelle était joint de plus le souvenir

de l'artifice mis en usage pour l'en séparer, l'y fesait penser avec

tendresse. Sans ces circonstances, il est bien à croire que Victoria

n'en eût pas également ressenti. O cher Bérenza! continuait-elle de

penser, puis-je espérer de te revoir jamais?

Cherchant cependant à ralier ses pensées, Victoria prit le bras de

Catau, et marcha en silence. Mille songes divers flottaient encore

dans son imagination. Le tout se passait insensiblement jusqu'au

moment où Catau lui représenta avec respect qu'il était convenable de

rentrer, ce qui la sortit de ses rêves sur l'avenir; et elle sentit la

justesse de l'observation de la paysanne.

CHAPITRE VIII.

On présume bien que l'esprit de Victoria fut tout à son projet

d'évasion. Il ne se passa pas un jour sans qu'elle engageât Catau à

étendre leur promenade de plus loin en plus loin, et la signora ne

devina point qu'elles eussent pu découvrir ce passage, et encore moins

osé le franchir. Chaque jour aussi notre jeune demoiselle devenait plus

silentieuse, et souffrait plus patiemment les dures remontrances, les

observations malignes de sa geolière, sentant que c'était le moyen le

plus sûr de servir son projet.

A la fin, ne pouvant plus supporter de délai, elle résolut de mettre

à exécution ce qui faisait depuis long-tems l'objet de son attente.

Ainsi, le lendemain soir, elle fit tant de caresses à la confiante

Catau, que celle-ci consentit a l'accompagner beaucoup plus loin

quelles n'avaient encore été. Alors Victoria adressant à la fille

étonnée, lui dit: Catau, je ne veux plus retourner au Bosquet. Mon

tems d'esclavage est fini; j'irai maintenant où il me plaira ... à

l'est; à l'ouest, au nord ou au sud. C'est pourquoi, écoute bien ce

que j'ai à te proposer; il faut changer tes habits contre les miens.

Pour t'en récompenser, je te donnerai cette bague de diamans que j'ai

cachée à la vieille signora. Tu pourras aisément rentrer à la maison,

ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, et te rhabiller ensuite comme

tu voudras. Si l'on te demande ce que je suis devenue, tu diras, comme

cela est vrai, que tu non sais rien. Si, après toutes ces questions,

la signora prend de l'humeur et te chasse, n'en prends aucun chagrin,

car ce diamant, qui est d'une grande valeur, t'indemnisera bien au-delà

de la perte de ta place. Voilà donc ce que je t'engage raisonnablement

à faire. Si tu te refusais à mes vœux, je ne m'en échapperais pas

moins; le désir de recouvrer ma liberté, me donnerait des forces pour

m'échapper de tes bras.

Catau, toute robuste qu'elle était, devint tremblante comme la feuille,

par la fermeté de ce discours; elle n'eut pas le pouvoir de répliquer.

Victoria s'appercevant de son air consterné, commença à ôter sa robe,

et de l'air le plus doux qu'elle pût prendre, continua de lui parler de

la sorte.

--Je vois, Catau, que tu as le bon sens de trouver ma proposition

raisonnable, et que tu vas y répondre avec complaisance. Allons, ma

bonne fille, déshabillons-nous.

--Oh! mam'selle, que voulez-vous donc faire?

--Quitter un tiran! répondit Victoria les regards étincelans; et je

souhaite, Catau, que tu ayes le même bonheur. Voyons, dépêchons-nous,

dit-elle, en lui présentant la robe qu'elle venait d'ôter.

La pauvre Catau obéit machinalement. Sa lenteur naturelle ainsi

poussée, et sentant dans le fond de son cœur bon et simple, que

Victoria n'était pas tout-à-fait à blamer, (car qui plus que la pauvre

souffre-douleur Catau avait raison de haïr le pouvoir tyrannique de

l'exigeante signora?) elle obéit, mais non aussi promptement que

Victoria le désirait. Enfin, pièce par pièce, l'échange des habits se

trouva fait et le déguisement complet.

Quoique l'impérieuse Vénitienne eut inspiré de l'amitié à la bonne

Catau, par une douleur apparente et son ton insinuant, cependant cette

dernière la craignait toujours; l'autre qui s'en apperçut crut devoir

employer ce pouvoir dont elle savait parfaitement tirer parti, plutôt

que de se sauver sans son consentement; car ce dernier moyen eut

réveillé l'engourdissement de la fille, et il était possible alors

qu'elle l'eût surpassée en agilité, et qu'elle eût détruit par suite

son projet. En outre il était infiniment plus politique de se faire

une amie de Catau, que de la rendre ennemie par des menaces ou par une

défiance maladroite.

Le changement de vêtemens achevé, Victoria mit sa bague au doigt de la

paysanne; et lui pressant doucement la main, elle lui dit: ma bonne

fille, mon honnête Catau, si tu peux rentrer à la maison sans être

vue, et monter à notre chambre, ferme la porte. Il est vraisemblable

que la signora ne nous demandera pas de la soirée. En ne nous voyant

pas paraître, elle pensera que nous nous sommes couchées sans souper,

ce qui ne lui fera pas de peine, y trouvant un repas de gagné. Nous

sommes dans l'habitude de ne la voir que très-tard, le matin, ainsi je

serai tout-à-fait loin de sa tyrannie, du moins je l'espère, quand elle

me demandera. Catau, nous nous reverrons peut-être encore; sois sûre

qu'alors tu ne te repentiras pas de m'avoir obligée.... Adieu, ma bonne

fille, vas-t-en ... adieu, ne cherche pas à me suivre, je t'en prie.

--Oh, mam'selle! mam'selle!... et Catau soupira fortement, en versant

une abondance de grosses larmes qui coulaient sur des joues d'un rouge

cramoisi.

--Si tu m'aimes véritablement, ma fille, dit Victoria, dont le cœur

n'éprouvait pas l'ombre de regret à quitter sa rustique compagne, si

tu m'aimes, ne me retiens pas, mais vas-t-en, que je te voye partir.

Catau fondant en larmes, saisit la main de Victoria, et la baisa avec

toute l'ardeur que ses sentimens lui dictaient. Après cela, elle partit

sans dire un mot, et se rendit vers la maison, d'un pas lourd, qui fit

bouillir d'impatience celle qui eut voulu la voir bien loin.

Elle ne put toutefois s'empêcher de s'arrêter à une petite éminence,

et ce moment de repos parut un siècle à Victoria. Enfin la pauvre

fille, après avoir encore tourné la tête, et s'éloignant toujours à

regret, obéit aux signes répétés qui lui furent faits pour se hâter,

et disparut. Alors Victoria quittant subitement sa place, s'élança en

avant, se félicitant, à chaque pas qu'elle fesait, qui l'éloignait de

plus en plus de la signora, et la reprochait de Venise.

Le soleil était couché depuis une heure. Victoria qui avait marché, ou

plutôt couru sans perdre haleine, dès l'instant où elle n'avait plus

apperçu Catau, croyait toujours être à la fin du bois. Elle reconnut

son erreur; car l'étendue en était si grande, et les chemins étaient

si variés, qu'elle n'avait pu prendre le plus court pour en sortir.

Pressant toujours ses pas avec vîtesse, elle se vit cependant surprise

par la nuit, et enveloppée dans les ténèbres. N'y voyant presque plus,

la nécessité de borner sa course devint évidente.--Où vais-je me mettre

à l'abri jusqu'à demain matin, se dit-elle, en regardant de tous

côtés!... Un petit hangard se fit remarquer à une courte distance:

Victoria charmée y courut; mais réfléchissant bientôt que sa fuite

découverte, on pourrait la venir chercher de ce coté, et jusque sous

cet abri, elle crut prudent pour sa sûreté, d'éviter tout endroit où

serait sensé qu'on trouverait un couvert; se désournant donc, pour

prendre la route la moins fréquentée, la courageuse Victoria sa décida

à passer la nuit de la même manière que les hôtes des bois, ayant pour

coucher l'herbe fraîche et douce, et pour couverture la voûte étoilée

des cieux.

Un berceau formé naturellement de branches de vigne, et soutenu par des

hayes assez fortes, lui servit de réduit.--Pourquoi, pensa-t-elle, ne

jouirais-je pas ici d'un sommeil aussi doux que celui que j'ai goûté

dans un lit plus voluptueux? je ne crains personne en ce moment, car, à

coup sur, la méchante et laide signora ne s'appercevra de mon absence

que demain dans la matinée.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 4 / 23 段