cœur, et son caractère en recevait une nouvelle touche de férocité.
Comme la hyenne indomptable, la contrainte ne la rendait que plus fière
et plus sauvage.
Peu de jours après que cette espèce de liberté eut été rendue à
Victoria, la signora lui fit dire par Catau de venir la trouver dans
le salon. Observant strictement la règle qu'elle s'était prescrite,
elle obéit aussitôt. Sa seule peine était que la pâleur de son visage
ne convainquît la signora des souffrances dont elle n'avait pu se
défendre, et par-là, ne servît la malignité de son tiran. Elle entra
cependant, sans paraître ni mécontente ni affligée, mais calme, et sans
être embarassée. Victoria apprit ainsi à faire usage des artifices les
plus subtils dont la pratique devait augmenter la masse de ses autres
mauvaises qualités.
La signora, qui avait composé son visage de manière à inspirer la
crainte, ne savait pourtant comment la recevoir. Enfin elle dit:
asseyez-vous, enfant.
Victoria obéit, le cœur plein de mépris et de haine.
--Il n'est pas dans mon intention, continua l'autre, d'une voix forcée
du gosier, de vous parler pour l'instant de ce que votre conduite
violente a eu de déplacé à votre arrivée ici, ni je ne veux pas vous
punir du passé. Je vise à vous convaincre que la douceur, l'humilité
et l'obéissance sont indispensablement requises dans ma maison, et que
rien n'y peut tolérer l'opiniâtreté ni l'orgueil. J'espère qu'en ce
moment vous reconnaissez votre erreur?
Victoria sentit son cœur se gonfler d'indignation. Elle allait
répliquer.... Elle se contint, et ses joues seules marquèrent ce quelle
ressentit. La signora poursuivit.
«D'après ce, je ne crois pas nécessaire de vous tenir renfermée plus
long-tems. Vous ne sortirez pas de l'enceinte de cette habitation. Les
jardins en sont suffisamment grands pour vos promenades, et Catau vous
tiendra compagnie. Peut-être moi-même aurai-je cette bonté-là de tems à
autre».
C'est ici que l'orgueil de Victoria souffrit! Catau pour compagnie!
cependant elle ne repliqua pas davantage.
«J'espère en même-tems que vous lirez les livres de piété que je
mettrai dans vos mains, et qui tendront à amender votre âme si vaine.
Je veux de plus que vous abjuriez toute mondénité dans votre mise, et
que vous vous soumettiez aux règles que, comme une bonne catholique qui
a à cœur votre salut, je croirai de mon devoir de vous prescrire».
La signora s'arrêta pour reprendre haleine. Victoria garda toujours le
silence, ne pensant pas qu'il fût nécessaire de répondre.
La signora reprit donc ainsi: combien vous devez de remerciemens à
Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a conduite sous ma garde: de
ce qu'il vous a tirée de la demeure du vice et de l'abomination, pour
vous placer dans celle de la vertu! ce que le comte Adolphe m'a dit
serait-il vrai, malheureuse fille, que, jeune comme vous êtes, votre
imagination a été souillée par la pensée d'un homme! ô Sainte-Vierge
Marie! faut-il que je prononce pareille chose, continua la dévôte,
en se croisant les mains sur la poitrine, d'un air contrit. Jésus!
donnez-moi la patience de soutenir en ma présence une pécheresse dont
la mère, déjà damnée, n'a plus de miséricorde à espérer; une pécheresse
qui a déjà fait le premier pas dans le chemin de perdition, quand elle
devrait encore posséder toute son innocence. Allez, enfant, vous pouvez
vous retirer, dit-elle, en changeant son ton bigot en une dignité
sévère; éloignez-vous, et allez trouver Catau; sa société ne déshonore
pas la fille d'une femme qui s'est mise au rang des créatures les plus
méprisables.»
Cette dernière apostrophe, amère et non provoquée, fit passer un feu
corrosif dans les veines de Victoria. Un bourdonnement affreux frappa
ses oreilles.--O ma mère ... cruelle mère!... prononça-t-elle en
semblant et en se hâtant de quitter le salon.
CHAPITRE VII.
On n'en finirait pas s'il fallait raconter tout ce que la pieuse
signora fit indignement souffrir à la malheureuse créature confiée à
ses soins. Qu'il suffise de dire qu'elle ne réussit pas à la réduire
au point où elle voulait, et que les pensées de Victoria se tournèrent
toutes sur la possibilité d'échapper à une aussi misérable tyrannie.
Elle occupa son esprit à en calculer jusqu'aux moindres probabilités,
mais inutilement. Elle ne pouvait aller plus loin que le jardin, où
se trouvait bien une petite porte enfoncée, mais qui ne désignait pas
où elle conduisait; et cette objection eût-elle été levée, comment
deviner la route qui allait à Venise? Cependant l'essentiel était de
sortir de l'enceinte destinée à ses promenades; elle serait bien venue
à bout du reste après.
Dans cette position, la pensée de séduire Catau lui vint subitement
à l'esprit. Condamnée presqu'entièrement à la société de cette fille
rustique, elle sut remarquer qu'un certain bon naturel, que quelque
docilité ne lui étaient pas étrangers, et se cachaient mal sous la
sévérité qui lui avait sans doute été commandée.
Catau était une paysanne de la Suisse, courte et grosse. Ses traits,
durs et hommasses, annonçaient une créature rompue au travail.
Elle avait été choisie par la signora, pour surveiller notre jeune
demoiselle, et pour la mortifier, par la grossièreté de ses manières,
ainsi que par la bassesse de sa condition. Ensuite, la signora pensait
que Victoria la mépriserait trop pour tenter en aucune façon de la
corrompre et de la mettre dans ses intérêts; et eût-elle eu envie de
le faire, l'extrême stupidité de Catau s'y serait opposée. Cependant,
cette fois, l'infaillible signora se vit trompée dans sa pénétration;
car, non-seulement Catau n'était pas aussi stupide qu'elle se
l'imaginait, mais elle possédait, au contraire, une certaine subtilité
d'esprit, et une combinaison d'idées, qui, cachées sous un air
tranquille et un silence habituel, fesaient méprendre sur sa capacité.
Catau pouvait penser, et ce qui valait davantage, elle pouvait sentir,
oui, beaucoup mieux que celles qui jugeaient aussi injustement
qu'orgueilleusement de son caractère.
Pour en revenir à Victoria, elle n'eut pas plutôt saisi un rayon
d'espoir d'échapper à la tyrannie, qu'elle songea à mettre la
paysanne dans ses intérêts. Le tems et l'expérience l'avaient
tellement persuadée de la méchanceté de la signora, qu'elle sentit
la nécessité de ne pas paraître s'habituer à la société de Catau,
mais, au contraire, de la mépriser; car il suffisait à la bigotte de
voir goûter un moment de satisfaction par quelqu'un, pour exciter son
attention malveillante. C'est pourquoi, lorsque Victoria montrait de
la répugnance à se voir suivie par cette fille dans le jardin, ce
quelle faisait souvent à dessein, la signora, d'un air qui marquait
son triomphe, ordonnait à Catau de prendre son bras et de l'y conduire,
pensant que c'était lui infliger la mortification la plus amère; mais
la signora manqua encore son coup cette fois, et sitôt que Victoria fut
hors de sa vue, elle regarda Catau avec des yeux qui semblaient dire:
ne pourrait-on tirer un meilleur parti de toi? La pauvre fille devina
sa pensée, et peut-être était-elle si bien disposée en ce moment, que
la demoiselle n'eût pas tenté en vain d'en tenir parti. Ce ne fut pas
néanmoins l'idée qui lui vint d'abord, parce qu'elle n'était pas assez
mûrie par sa réflexion. Elle ne voulait rien entreprendre, qu'elle
n'eût tout arrangé, avec soin, dans sa tête. Ne fesant que commencer
à sonder les dispositions de la paysanne, elle devait aller plus
doucement, et d'ailleurs, son cœur toujours bien armé, ne s'abandonnait
pas ainsi, même à une effusion de sensibilité due au moment.
Il arriva qu'un soir qu'elles parcouraient une partie des jardins,
encore inconnue à Victoria, elles entrèrent dans une allée très-sombre,
formée de vigne et de chèvre-feuille: un laurier fort épais eu bouchait
presqu'entièrement l'entrée, et semblait défendre aux indiscrets d'y
pénétrer. Cette allée allait tellement en serpentant, qu'il eût été
difficile d'en mesurer l'étendue. Une fois dedans, elles continuèrent
de marcher, Victoria avec un sentiment vague de crainte et d'espoir,
et Catau par la curiosité commune aux esprits vulgaires.
Quand elles furent au bout, elles se trouvèrent a une fin de jardin,
et en face d'un grand mur. Victoria se mit à le regarder avec une
tristesse indicible. Le tournoyement de l'allée l'avait trompée, et
elle croyait se trouver beaucoup plus loin. En examinant cet enclos
si sombre et si élevé, sûrement, pensait-elle, il n'y a d'entrée à ce
jardin que par la maison, et aucune autre sortie.
Tandis qu'elle y rêvait, marchant lentement le long du mur, elle
remarqua qu'elle n'était pas encore venue dans cette partie de
l'habitation. Enfin une petite porte enfoncée et cachée plus de moitié
par la charmille, vint enchanter sa vue: deux verroux énormes et une
forte serrure la fermaient. Elle appela Catau, et la lui montra, en
demandant si elle savait où cette porte conduisait. La paysanne regarda
vîte par le trou de la serrure, et dit: dans le bois qui entoure cette
maison, mam'selle; mais à moins que d'être dehors, je n'en puis savoir
davantage.--La première partie de sa réponse suspendit la respiration
de Victoria: dans le bois, répéta-t-elle tout bas, en regardant aussi.
Et, ne pourrait-on ouvrir cette porte, Catau?
--Non, mam'selle, que je sache, et quand çà serait possible, vous savez
bien que la signora ... vous savez que....
--Je vous entends, Catau; mais vous ne croyez pas qu'il y aurait un
grand mal à se promener dans ce bois, et supposons que la signora
l'ait défendu, personne n'irait le lui dire.
--C'est vrai, reprit Catau, d'un air pensif. C'est vraiment ben dur
d'être enfermée comme çà; mais Sainte-Vierge, comment ouvrir cette
porte?
--O! ma chère Catau, rien n'est impossible aux gens de bonne volonté.
Il vous serait facile de vous procurer la clef sous un prétexte
quelconque, et alors vous pensez combien il serait délicieux de se
trouver hors de l'habitation de la méchante signora.
--Il me vient une idée, mam'selle ... oui, je pense une chose. Faut pas
que je demande la clef, çà serait tout dire. Je me souviens qu'avant
votre arrivée ici, la signora m'envoyait souvent chez Ambrosio, le
jardinier, et que j'ai vu dans la serre où il met ses outils, un gros
paquet de clefs toutes rouillées. Je gage que je mettrais ma main sans
y voir, à l'endroit où le paquet est pendu.
--Eh bien! cria Victoria que son impatience naturelle empêchait de
se contraindre; eh bien, allez les chercher, nous les essayerons,
sur-le-champ.
--Oh! que nani, mam'selle, dit doucement la fille, çà ne peut pas se
faire comme çà. Voici la nuit qui vient, et la signora nous a déjà
peut-être cherchées. Puis Ambrosio doit être rentré et occupé à ranger
ses outils dans la serre. Demain, quand il travaillera bien loin dans
le jardin, je guetterai le moment où je ne verrai plus personne, et me
glisserai où sont les clefs. Il faut pour çà que je passe chez lui,
car la serre est dans une petite cour derrière. Je ferai semblant de
roder, et zeste j'attraperai le paquet sans réveiller la souris; mais
il faut me promettre, mam'selle ... de ... de ne pas me vendre, ni
rester long-tems dehors. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour
vous obliger. Dites, mam'selle, n'est-ce pas que vous ne me vendrez pas.
Victoria était aux anges ... les pieds lui brulaient d'envie de passer
la barrière que la signora avait mise à ses promenades; cependant elle
acquiesça avec une tranquillité apparente aux arrangemens de Catau, et
retourna malgré elle à la maison.
Toute la nuit fut passée entre la crainte et l'espoir. Victoria
excessivement agitée, souffrait encore de la contrainte qu'elle
s'imposait. Elle eut la plus grande peine à se contenir dans les bornes
qu'elle s'était prescrites; ce travail continuel sur son humeur avait
déjà produit des marques visibles sur sa personne, au point qu'elle en
était devenue fort pâle et très-maigre. Cependant ses yeux n'avaient
rien perdu de leur feu; quoique chargés parfois de mélancolie, ils
indiquaient encore tout ce qui se passait dans son âme altière et
vindicative.
Le lendemain, vers midi, Catau, qui n'avait pas paru depuis qu'elle
était levée, (car la signora la fesait coucher dans la même chambre
que Victoria), entra brusquement, et après avoir ferme la porte avec
soin, elle tira le gros paquet de clefs de sa poche. L'œil de Victoria
étincela, et la pourpre d'orient vint ranimer ses joues. Elle les
dévorait ... elle se croyait déjà devant l'intéressante porte. Ce
n'était cependant pas le moment de tenter l'aventure, car ayant besoin
de rester un peu long-tems à essayer les clefs, l'heure du dîner
pouvait les surprendre, et le soupçon marcher, c'est pourquoi elle
remirent au soir leur essai.
Néanmoins, dans cette conduite de la simple Catau, il n'y avait pas
la plus petite intention d'aider Victoria à s'échapper: elle était à
mille lieues de cette idée qui l'eût fait frémir; mais, si dans les
commencemens elle avait traité Victoria avec brusquerie, ce n'avait
été que pour obéir aux ordres de la signora; peu-à-peu, selon qu'il
est naturel à un bon cœur, elle s'était ennuyée du rôle qu'on lui
faisait jouer; elle avait repris sa douceur et son obligeance, et
était redevenue respectueuse, ce qui convenait beaucoup mieux à ses
sentimens. Outre ce, le rang de la jeune Victoria, qu'elle n'ignorait
pas, produisit sur elle l'effet ordinaire d'en imposer aux inférieurs,
quand sur-tout il est accompagné de noblesse et de dignité.
Victoria, qui s'était aperçue avec plaisir d'un changement de conduite
dans sa gardienne, se défit elle-même, autant que possible, de sa
hauteur habituelle; ayant un point de vue fixe, elle montra à Catau une
sorte de condescendance approchant de l'amitié. Elle lui fit quelques
petits cadeaux: de ce qui était en son pouvoir, (car la signora, pour
la guérir, _soi-disant_, d'une vanité qui ne tendait qu'à la perdition
de son âme, lui avait ôté la plus grande partie de ses bijoux et
ajustemens.) Victoria donna donc ce qu'elle put, et les bagatelles
qu'elle offrit avec grâce à Catau, firent un grand plaisir à cette
dernière. La bonne fille n'était pas exempte du petit esprit mercenaire
appartenant à ses pareilles. Ainsi, d'après ce, elle étendit volontiers
la sphère des consolations de Victoria et de ses amusemens solitaires.
C'est par cette raison qu'elle avait pris les clefs, comptant bien n'en
faire usage que pour lui procurer une nouvelle satisfaction pendant
quelques instans.
Le soir donc, elles descendirent de bonne heure dans le jardin, et
abordèrent l'avenue déjà décrite. L'anxiété la plus forte donnait des
aîles à Victoria, et elle fut bientôt à la porte qui avait excité dans
son âme un espoir si séduisant. Elle prit brusquement les clefs des
mains de la paysanne, et tremblante de vivacité, en essaya plusieurs.
Une parut appartenir à la serrure: Victoria voulut la tourner, mais
peine inutile! il était réservé à la forte main de Catau de triompher
de la rouille et du fer. Elle enfonça la clef avec violence et tourna
... mais deux énormes verroux empêchaient de savoir si le pêne était
tiré. Enfin Catau s'empara d'une pierre, et frappant de toutes ses
forces le bouton des verroux, la porte cèda et fut ouverte.
Quelle joie pour la pauvre prisonnière! elle s'élança comme un oiseau
qui fuit de sa cage, dans le bois charmant qui était devant elle. La
prudente Catau ferma la porte, et suivit Victoria qui regardait avec
attention de tous côtés: aucune nouvelle barrière ne se présentait
... osera-t-elle s'échapper? Plongée dans la réflexion, elle restait
indécise.--Catau, dit-elle, d'un air insouciant, pourrais-tu me dire de
quel coté est Venise?
--Venise, mam'selle (et Catau se tournait de droite et de gauche),
Venise est là, j'en suis sûre, répondit la fille en montrant du doigt.
Ainsi donc, dit Victoria, en marquant la gauche avec mépris, Montebello
est de ce côté.--Mille réflexions insuportables à endurer s'offrirent à
son esprit. Elle se tourna brusquement, et d'un air qui semblait dire,
maudit soit le lieu ou j'ai été si indignement trompée, maudit soit
l'air qu'on y respire.
Mais que ses sensations furent différentes, en regardant d'un autre
côté. Venise est là, se disait-elle, et par conséquent c'est là que
demeure Bérenza! La distance qui, ainsi que la mort, augmente le
mérite de l'objet aimé, et à laquelle était joint de plus le souvenir
de l'artifice mis en usage pour l'en séparer, l'y fesait penser avec
tendresse. Sans ces circonstances, il est bien à croire que Victoria
n'en eût pas également ressenti. O cher Bérenza! continuait-elle de
penser, puis-je espérer de te revoir jamais?
Cherchant cependant à ralier ses pensées, Victoria prit le bras de
Catau, et marcha en silence. Mille songes divers flottaient encore
dans son imagination. Le tout se passait insensiblement jusqu'au
moment où Catau lui représenta avec respect qu'il était convenable de
rentrer, ce qui la sortit de ses rêves sur l'avenir; et elle sentit la
justesse de l'observation de la paysanne.
CHAPITRE VIII.
On présume bien que l'esprit de Victoria fut tout à son projet
d'évasion. Il ne se passa pas un jour sans qu'elle engageât Catau à
étendre leur promenade de plus loin en plus loin, et la signora ne
devina point qu'elles eussent pu découvrir ce passage, et encore moins
osé le franchir. Chaque jour aussi notre jeune demoiselle devenait plus
silentieuse, et souffrait plus patiemment les dures remontrances, les
observations malignes de sa geolière, sentant que c'était le moyen le
plus sûr de servir son projet.
A la fin, ne pouvant plus supporter de délai, elle résolut de mettre
à exécution ce qui faisait depuis long-tems l'objet de son attente.
Ainsi, le lendemain soir, elle fit tant de caresses à la confiante
Catau, que celle-ci consentit a l'accompagner beaucoup plus loin
quelles n'avaient encore été. Alors Victoria adressant à la fille
étonnée, lui dit: Catau, je ne veux plus retourner au Bosquet. Mon
tems d'esclavage est fini; j'irai maintenant où il me plaira ... à
l'est; à l'ouest, au nord ou au sud. C'est pourquoi, écoute bien ce
que j'ai à te proposer; il faut changer tes habits contre les miens.
Pour t'en récompenser, je te donnerai cette bague de diamans que j'ai
cachée à la vieille signora. Tu pourras aisément rentrer à la maison,
ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, et te rhabiller ensuite comme
tu voudras. Si l'on te demande ce que je suis devenue, tu diras, comme
cela est vrai, que tu non sais rien. Si, après toutes ces questions,
la signora prend de l'humeur et te chasse, n'en prends aucun chagrin,
car ce diamant, qui est d'une grande valeur, t'indemnisera bien au-delà
de la perte de ta place. Voilà donc ce que je t'engage raisonnablement
à faire. Si tu te refusais à mes vœux, je ne m'en échapperais pas
moins; le désir de recouvrer ma liberté, me donnerait des forces pour
m'échapper de tes bras.
Catau, toute robuste qu'elle était, devint tremblante comme la feuille,
par la fermeté de ce discours; elle n'eut pas le pouvoir de répliquer.
Victoria s'appercevant de son air consterné, commença à ôter sa robe,
et de l'air le plus doux qu'elle pût prendre, continua de lui parler de
la sorte.
--Je vois, Catau, que tu as le bon sens de trouver ma proposition
raisonnable, et que tu vas y répondre avec complaisance. Allons, ma
bonne fille, déshabillons-nous.
--Oh! mam'selle, que voulez-vous donc faire?
--Quitter un tiran! répondit Victoria les regards étincelans; et je
souhaite, Catau, que tu ayes le même bonheur. Voyons, dépêchons-nous,
dit-elle, en lui présentant la robe qu'elle venait d'ôter.
La pauvre Catau obéit machinalement. Sa lenteur naturelle ainsi
poussée, et sentant dans le fond de son cœur bon et simple, que
Victoria n'était pas tout-à-fait à blamer, (car qui plus que la pauvre
souffre-douleur Catau avait raison de haïr le pouvoir tyrannique de
l'exigeante signora?) elle obéit, mais non aussi promptement que
Victoria le désirait. Enfin, pièce par pièce, l'échange des habits se
trouva fait et le déguisement complet.
Quoique l'impérieuse Vénitienne eut inspiré de l'amitié à la bonne
Catau, par une douleur apparente et son ton insinuant, cependant cette
dernière la craignait toujours; l'autre qui s'en apperçut crut devoir
employer ce pouvoir dont elle savait parfaitement tirer parti, plutôt
que de se sauver sans son consentement; car ce dernier moyen eut
réveillé l'engourdissement de la fille, et il était possible alors
qu'elle l'eût surpassée en agilité, et qu'elle eût détruit par suite
son projet. En outre il était infiniment plus politique de se faire
une amie de Catau, que de la rendre ennemie par des menaces ou par une
défiance maladroite.
Le changement de vêtemens achevé, Victoria mit sa bague au doigt de la
paysanne; et lui pressant doucement la main, elle lui dit: ma bonne
fille, mon honnête Catau, si tu peux rentrer à la maison sans être
vue, et monter à notre chambre, ferme la porte. Il est vraisemblable
que la signora ne nous demandera pas de la soirée. En ne nous voyant
pas paraître, elle pensera que nous nous sommes couchées sans souper,
ce qui ne lui fera pas de peine, y trouvant un repas de gagné. Nous
sommes dans l'habitude de ne la voir que très-tard, le matin, ainsi je
serai tout-à-fait loin de sa tyrannie, du moins je l'espère, quand elle
me demandera. Catau, nous nous reverrons peut-être encore; sois sûre
qu'alors tu ne te repentiras pas de m'avoir obligée.... Adieu, ma bonne
fille, vas-t-en ... adieu, ne cherche pas à me suivre, je t'en prie.
--Oh, mam'selle! mam'selle!... et Catau soupira fortement, en versant
une abondance de grosses larmes qui coulaient sur des joues d'un rouge
cramoisi.
--Si tu m'aimes véritablement, ma fille, dit Victoria, dont le cœur
n'éprouvait pas l'ombre de regret à quitter sa rustique compagne, si
tu m'aimes, ne me retiens pas, mais vas-t-en, que je te voye partir.
Catau fondant en larmes, saisit la main de Victoria, et la baisa avec
toute l'ardeur que ses sentimens lui dictaient. Après cela, elle partit
sans dire un mot, et se rendit vers la maison, d'un pas lourd, qui fit
bouillir d'impatience celle qui eut voulu la voir bien loin.
Elle ne put toutefois s'empêcher de s'arrêter à une petite éminence,
et ce moment de repos parut un siècle à Victoria. Enfin la pauvre
fille, après avoir encore tourné la tête, et s'éloignant toujours à
regret, obéit aux signes répétés qui lui furent faits pour se hâter,
et disparut. Alors Victoria quittant subitement sa place, s'élança en
avant, se félicitant, à chaque pas qu'elle fesait, qui l'éloignait de
plus en plus de la signora, et la reprochait de Venise.
Le soleil était couché depuis une heure. Victoria qui avait marché, ou
plutôt couru sans perdre haleine, dès l'instant où elle n'avait plus
apperçu Catau, croyait toujours être à la fin du bois. Elle reconnut
son erreur; car l'étendue en était si grande, et les chemins étaient
si variés, qu'elle n'avait pu prendre le plus court pour en sortir.
Pressant toujours ses pas avec vîtesse, elle se vit cependant surprise
par la nuit, et enveloppée dans les ténèbres. N'y voyant presque plus,
la nécessité de borner sa course devint évidente.--Où vais-je me mettre
à l'abri jusqu'à demain matin, se dit-elle, en regardant de tous
côtés!... Un petit hangard se fit remarquer à une courte distance:
Victoria charmée y courut; mais réfléchissant bientôt que sa fuite
découverte, on pourrait la venir chercher de ce coté, et jusque sous
cet abri, elle crut prudent pour sa sûreté, d'éviter tout endroit où
serait sensé qu'on trouverait un couvert; se désournant donc, pour
prendre la route la moins fréquentée, la courageuse Victoria sa décida
à passer la nuit de la même manière que les hôtes des bois, ayant pour
coucher l'herbe fraîche et douce, et pour couverture la voûte étoilée
des cieux.
Un berceau formé naturellement de branches de vigne, et soutenu par des
hayes assez fortes, lui servit de réduit.--Pourquoi, pensa-t-elle, ne
jouirais-je pas ici d'un sommeil aussi doux que celui que j'ai goûté
dans un lit plus voluptueux? je ne crains personne en ce moment, car, à
coup sur, la méchante et laide signora ne s'appercevra de mon absence
que demain dans la matinée.