Comme nos voyageurs étaient partis tard de Venise, il fesait nuit quand

ils arrivèrent au Bosquet, lieu ainsi nommé à cause de sa situation au

milieu d'un bois. Sa sombre apparence ne frappa nullement Victoria, qui

était en ce moment toute vivacité; mais le cœur de sa mère se serra.

Elle savait que l'intention d'Adolphe, après qu'il aurait instruit sa

parente de la conduite à tenir envers Victoria, était de l'abandonner à

sa garde. Il devait la dépeindre comme une jeune personne très-légère

et fort libre de principes, qui en conséquence avait grand besoin

d'être surveillée. Laurina essaya encore de faire changer les

résolutions d'Adolphe, mais toujours envain; elle n'avait aucun pouvoir

sur son esprit, quand il était question de coups d'autorité. Fatigué de

ses importunités, il devint glacial et insensible. Avant le départ de

Montebello, Laurina aurait pu, peut-être, obtenir quelqu'adoucissement

à la sentence, mais en ce moment il n'était plus tems. Son air le lui

dit assez pour qu'elle cessât de le presser.

La signora reçut le comte Adolphe avec toute la politesse dont elle

était susceptible. Laurina l'examina attentivement pour pouvoir augurer

ce qu elle avait à en attendre pour sa fille. Mais cette femme peu

gracieuse, n'offrait sur ses traits que l'orgueil d'une vertu maussade,

avec l'envie maladroite de se faire valoir par quelqu'amabilité qui lui

était tout-à-fait étrangère.

Cette grave personne avait été informée de la mauvaise conduite de

Laurina, conduite qui l'avait exposée à perdre son rang dans la

société. Se prévalant alors de l'arrogante supériorité assez ordinaire

aux petites âmes toujours prêtes à triompher de la chûte des autres,

elle crut ne lui devoir qu'une froide révérence, puis daigna à peine

jeter un regard sur Victoria.

La signora de Modène, comme on l'a déjà observé, était une parente

éloignée de la marquise: son physique était aussi repoussant que son

caractère. Un long visage jaune, des petits yeux gris, une taille

maigre et à moitié courbée, en faisaient l'ensemble. Elle était

orgueilleuse, minutieuse et elle avait une âme mercenaire. Allarmée,

dans sa jeunesse de l'idée d'être forcée à se faire religieuse, parce

qu'elle n'avait pas de bien, chose assez commune parmi les filles

nobles d'Italie, elle préféra de demeurer avec des gens riches, à

qui elle offrit ses services. Elle se comportait alors, selon que

lui valait son séjour chez ces personnes, tantôt comme compagne,

tantôt comme gouvernante, et même au besoin comme femme de chambre.

Par ces moyens et autres semblables qui tiennent à la flatterie, aux

petits calculs et à l'hypocrisie, elle était parvenue à amasser un

capital assez fort pour pouvoir se passer d'autrui, dans un âge où

elle se verrait oubliée, et se consoler du mépris dont on l'avait

souvent abreuvée dans sa jeunesse. Ensuite, pour s'en venger, elle

se promettait bien de devenir le Mentor, ou plutôt le tourment des

malheureux êtres qui se trouveraient sous sa dépendance. Nul homme,

même dans ses plus beaux jours, n'avait pris garde à elle, et beaucoup

moins encore n'avaient pensé à la demander en mariage. Par cette

raison, sa haine contre toutes les femmes qui avaient des attraits,

ou qui osaient se montrer sensibles aux hommages de l'autre sexe, ne

connaissait point de bornes, et on ne pouvait rien espérer de son

indulgence. Telle était la signora de Modène. Son intérêt personnel

l'avait toujours empêchée de se mettre mal avec sa cousine, quoique

n'ayant jamais été intime, parce que celle-ci n'avait cessé d'être

généreuse à son égard. Toutefois son malheureux penchant à l'envie

s'opposa à ce quelle lui fît un accueil bien cordial. Elle n'agissait

pas de même avec Adolphe, dont cette femme désirait se faire un ami.

Elle lui adressa donc son hommage mercenaire, et elle lui fit une cour

assidue. Ainsi, il n'avait rien avancé de trop en disant à Laurina que

la signora avait beaucoup d'égards et d'estime pour lui; mais toutes

ces prévenances n'étaient pas faites pour l'engager à rester dans sa

maison une heure de plus qu'il ne lui fallait. Il se permit de demander

librement à souper de bonne heure, pour que Victoria allât se reposer,

et qu'il lui fût plus facile ensuite d'entamer le grand objet de leur

visite.

On ne tarda pas à être servi. Victoria, sans soupçon et voulant éviter

les regards de la vieille dame, regards qui avaient déjà fait une

impression désagréable sur son esprit, demanda où était sa chambre,

aussitôt qu'on eut fini de souper. Quoique conservant une sûreté

apparente, elle ne put s'empêcher d'éprouver, en se levant de table,

un serrement de cœur qui l'emporta sur son indolence accoutumée. En

souhaitant le bon soir à sa mère, l'envie lui prit de se jeter à son

col, ce qu'elle fit avec une tendresse qui ne lui était pas ordinaire.

Elle la pria tout bas à l'oreille de ne pas rester trop long-tems

dans cette détestable demeure. Laurina, non moins affectée, n'eut pas

la force de lui répondre; le cœur lui battait: elle balbutia, et la

dissimulation qu'elle se voyait forcée d'employer, la rendait rouge

comme le feu. Pressant la main de sa fille, elle lui dit bon soir en

tremblant, et en pensant que ce serait peut-être la dernière fois. Sa

poitrine se gonfla, et ses yeux se remplirent de larmes.

Victoria quitta la salle, en se reprochant presque d'avoir affligé

un cœur aussi sensible que celui de sa mère. Oh! que ce moment eût

été propre à réparer bien des fautes, si ces deux femmes, éclairées

par la sagesse, se fussent entendues! Victoria était à peine partie,

que l'impatient Adolphe s'adressa à la signora de Modène, en entrant

brusquement en matière sur le sujet qu'il avait le plus à cœur de

terminer.

«Voudriez-yous, signora, dit-il, me permettre de vous parler sur

quelque chose de sérieux?»

La signora fit une inclination assez roide, tout en voulant la

rendre gracieuse; et essayant de sourire, la plus laide grimace vint

contracter ses traits. Adolphe, en homme du monde, la prit pour un

acquiescement, et continua de la sorte:

«Votre politesse envers moi, signora, et plus encore la haute idée que

j'ai de votre caractère, m'engagent à placer en vous ma confiance,

que certainement je ne donnerais pas à aucune autre femme ... je

vous apprends donc que la jeune demoiselle qui sort à l'instant de

l'appartement, doit être remise pour un tems à vos soins. Naturellement

disposée au mal, ayant l'humeur dédaigneuse et hardie, elle a été

élevée avec cela en véritable enfant gâté. L'indulgence et la flatterie

l'ont perdue. Son cœur est déjà corrompu; et, jeune comme vous la

voyez, car à peine a-t-elle dix-huit ans, il n'a pas manqué de gens

d'un autre sexe pour la pervertir».

Ici, la signora exhala un soupir. Etonnée, elle regarda le ciel eu

fesant un signe de croix. Le comte, avec une gravité extérieure et

un mépris secret, poursuivit ainsi: c'est pourquoi je vous demande

si vous voudriez bien condescendre à tenir sur cette jeune personne

orgueilleuse, une surveillance des plus strictes, et ne jamais la

perdre de vue?

--Mais, je vous en prie, chère cousine, interrompit Laurina d'une voix

altérée, ne la traitez pas trop sévèrement.

La signora prit un air de mépris, et parut dédaigner de répondre

à Laurina, quoi qu'autrefois elle en parlât avec assez d'orgueil.

Maintenant se voyant bien au-dessus de l'épouse criminelle de

Lorédani, elle la méconnaissait.

--Je voulais vous dire, signora, reprit Adolphe, en rappelant à

lui l'attention de la dame, qu'il me semblerait à propos de la

tenir enfermée pendant quelque tems, dans le cas où vous le jugerez

nécessaire.

--Oh! Adolphe, s'écria Laurina, vous êtes trop cruel, et il n'y a pas

de raison d'agir avec autant de dureté.

Un autre regard de la sévère signora la réduisit au silence: elle se

tourna ensuite avec plus de douceur vers le comte qui répondit:

--Laurina, vous ne m'entendez pas. La signora agira selon que les

circonstances l'exigeront. Vous pouvez vous en reposer sur sa

discrétion pour le bien-être de votre fille. Quand, par une conduite

plus sage (il lança un coup-d'œil significatif à la signora) et en la

privant de tout ce qui pourrait l'induire au mal, Victoria montrera un

véritable changement d'humeur, alors nous viendrons la retirer d ici,

et vous l'aurez encore auprès de vous, mon amie; comme il est aussi

dans mon intention, signora de Modène, de partir demain matin, de

très-bonne heure, et avant que Victoria soit éveillée. Sitôt qu'elle

sera levée, elle ne manquera pas de vous demander de nos nouvelles:

alors vous lui direz doucement la vérité, et ce à quoi elle est

destinée pour le présent. Vous l'accoutumerez, je n'en doute pas, à

souffrir ce qu'il lui sera impossible d'empêcher. Veuillez agir dans

cette affaire, avec le zèle et la ponctualité dont votre piété vous

rendra capable pour le salut de son âme, et avec cette prudence qui

a si éminemment distingué votre conduite dans toute votre vie; soyez

assurée que vous ne me verrez pas ingrat pour vos soins.

Un nouveau sourire qui parut hideux, parce qu'il n'était pas d'accord

avec les traits qu'il dilatait, fut la réponse à la dernière phrase

du comte. Il venait de toucher la corde sensible, le seul côté où

reposaient les principes de la signora, l'intérêt. Elle pensa, ainsi

quelle avait toujours jugé _son intérêt_, de paraître affable envers le

comte et de l'obliger. Elles attendait bien qu'en fesant tout ce qu'il

lui dirait, elle en serait généreusement récompensée.

--Soyez assuré, M. le comte, dit-elle d'une voix discordante qu'elle

tâcha de rendre douloureuse, que je remplirai vos intentions avec tout

le zèle possible. Quant à vous, signora Laurina (un regard de pitié

accompagnait ces paroles), dans la promesse que je fais de répondre à

la confiance dont m'honore M. le comte, vous ne trouverez aucune raison

de vous plaindre du traitement que recevra votre fille.

A ces mots, Laurina reconnaissante s'avança, et prenant la main de sa

cousine, elle la pressa avec affection, en disant, vous n'avez pas

d'enfant, chère signora, mais ayez pitié des sentimens d'une mère, et

devenez-la pour ma fille: elle n'a jamais connu la contrariété, et n'a

point été traitée avec dureté.

Choquée et presqu'offensée, la signora retira sa main, comme si

l'attouchement de la pauvre Laurina l'eût souillée; puis éloignant son

siége, elle fit ensorte de prévenir une autre approche de la pécheresse

qui la fesait rougir, et dit ensuite:

--Je ferai, madame, le devoir d'une bonne catholique envers votre

enfant. Je travaillerai au salut de son âme, et soignerai sur-tout son

intérêt spirituel.

Humiliée de cette réponse, Laurina sentit tout ce qui lui en revenait,

quoique de la part d'une femme qui n'offrait de vertu que sous les

formes les plus rebutantes, l'orgueil et l'affectation.

--Nous n'avons pas besoin de nous entretenir davantage de ce sujet,

observa froidement Adolphe, nous nous confions pleinement en votre

manière d'être pour Victoria. Quand nous apprendrons que le tems

et la réflexion l'auront changée, nous viendrons vous voir pour la

reprendre avec nous; ainsi bonne nuit, cousine de Modène, bonne nuit:

ayez la bonté de donner vos ordres pour que nous soyons sur pied de

grand matin, et en route avant le lever du soleil. Mais afin que vous

vous souveniez de nous, jusqu'à notre retour, daignez accepter ce

diamant comme une preuve que vous nous aimez. Ainsi dit, Adolphe ôta

une bague de son doigt et la plaça à celui de la signora, dont l'œil à

demi-baissé s'était porté avec convoitise sur ce bijou. Il la laissa

ensuite dans l'admiration de son extrême politesse, ainsi que de sa

propre adresse, comme elle le pensait, de lui avoir soutiré ce bon à

compte.

Poursuivant son plan, bien avant le lever du soleil, Adolphe et sa

compagne en pleurs, furent loin de _Il Bosco_; mais Laurina ne se

consolait point, et gémissait des mesures sévères que le comte s'était

obstiné d'employer. Il s'abstint de lui faire aucune réflexion sur ce

sujet, et se contenta de jouir au fond du cœur de son empire sur elle,

en pensant que tout ce qu'il voulait, il l'exécutait; que rien ne

pouvait plus le priver d une femme, que son amour propre, autant que

sa passion, le rendait si ardent à retenir. Sans tous ces obstacles

qui s'étaient rencontrés dans sa possession, le dépravé et cruel

Adolphe n'eut jamais cherché à la conserver si long-temps; il l'eut

bientôt dédaignée; mais son amour et son orgueil, continuellement en

allarmes, redonnaient un degré de vivacité à ses sentimens qui, sans

de pareils stimulans, seraient tombés dans l'apathie et le dégoût. Tel

était l'esprit vicieux d'Adolphe, qu'il ne pouvait goûter de charme

dans la possession d'un bien, qu'en causant la peine ou le malheur des

autres. Les plaisirs innocens et honnêtement acquis n'avaient pas la

plus légère attraction pour lui, et il fallait, pour le tenter, qu'il

rencontrât des obstacles à ses désirs, dans la tendresse d'un époux, ou

la gloire de toute une famille. Telle s'était offerte Laurina, lorsque

son malheur le lui fit connaître; et ce fut alors qu'il forma le projet

de l'arracher à ses liens sacrés, au bonheur, pour en jouir seul.

Dût-elle survivre à son amour, son ambition était de la retenir encore.

Hélas! pauvre Laurina, tu pouvais bien maudire dans l'amertume de ton

cœur, l'instant où tu fus remarquée de l'inhumain et insensible Adolphe.

Des sentimens si bas, mais non sans exemple pourtant dans le cœur de

l'homme, donnaient à l'esprit d'Adolphe une activité qui s'étendait sur

les beaux traits et les manières toujours élégantes de sa personne.

Sans paraître faire attention à la tristesse de Laurina, il avait

soin, par les caresses et les flatteries les plus aimables, de la

dissiper insensiblement. Tel était le pouvoir qu'il savait prendre sur

une femme qui finissait par oublier tout autre que lui. En écoutant

ses discours enchanteurs, et en fixant la beauté de ses traits, le

sentiment de vanité qui l'avait déjà perdue, parlait toujours en sa

faveur; et même, (tant était grande sa partialité pour lui) elle lui

savait gré de la sévérité qu'il venait d'employer, en pensant que

l'ardeur extrême de son attachement en était cause, et elle l'en aimait

davantage. Chaque instant qui l'éloignait de sa fille, effaçait son

image, et les artifices de son amant la rendaient la plus cruelle des

mères, comme elle avait été la plus coupable des épouses. Mais c'était

ce qui l'occupait le moins, étant toute entière au maître de son

existence infortunée. Laissons ce couple doublement criminel jouir

pour un tems de la société l'un de l'autre, et revenons à Victoria

abandonnée.

Quand elle s'éveilla, et qu'elle jette les yeux autour de la vaste

chambre qu'elle n'avait pu bien examiner la veille, elle éprouva un

nouveau dégoût pour la maîtresse de la maison, et un désir impatient de

sortir au plus vîte d'un séjour aussi haïssable. Voyant que personne

ne venait, et croyant avoir dormi trop tard, elle se hâta de se lever

et de s'habiller, puis descendit dans le jardin pour prendre le frais.

Elle n'y fut pas long-tems sans voir venir à elle une grosse et forte

fille vêtue en paysanne. Cette fille lui dit que la signora l'attendait

pour déjeuner. Victoria la toisa d'un air de hauteur, et souriant

dédaigneusement, elle retourna sur ses pas sans dire un mot.

En entrant dans la salle où le déjeuner était servi, elle vit,

seule à table, la vieille signora dans une attitude négligée. Sans

s'embarrasser d'offrir les salutations du matin, Victoria demanda

sèchement si sa mère et le comte étaient encore au lit.

--Cela n'est pas probable, répondit la signora, du même ton.

--Pourquoi ne sont-ils pas encore ici?

--Parce que, selon toute espèce de calcul, ils doivent en être à

quelques lieues.

--Seraient-ils partis? dites-vous, madame, qu'ils sont partis?

--Sans doute, répondit encore la signora avec malice, Trouvez-vous

rien de si terrible, mademoiselle, à l'idée de rester avec moi

pendant quelque tems? allons, soyez charitable: j'ai été si long-tems

solitaire, que vous ne vous refuserez pas, j'aime à le croire, à

devenir pour moi une compagnie agréable.

La rage de Victoria ne connut point de bornes. Elle jetta un coup d'œil

furieux autour d'elle: la vérité s'offrit à sa pensée, et elle reconnut

qu'on l'avait entraînée dans un piège. Elle se frappa violemment le

front et s'écria: je suis trahie, c'est une horreur! Puis elle sortit

précipitamment de la salle avant que la signora pût deviner son

intention. Arrivée dans sa chambre, elle poussa les verroux de sa porte

pour empêcher qu'on entrât.

Là, se jettant sur le plancher, Victoria se livra à des cris de

fureur qui furent accompagnés d'un torrent de larmes; mais, devenant

soudain honteuse de sa faiblesse, et fâchée que les mauvais traitemens

prîssent autant sur son esprit, elle se relèva plus composée. Une haine

mortelle s'établit alors dans son sein contre ceux qui avaient osé

la trahir ainsi. Un désir ardent de vengeance s'y joignit; et cette

conduite maladroite et inexcusable dont on s'était servi envers cette

jeune personne, n'en irrita que davantage son caractère qui se livra en

entier à toute sa violence.

Victoria n'eut pas plutôt appelé à son aide la plus altière et la plus

dangereuse des passions, qu'elle se calma un peu. De tems à autre

seulement, ses yeux étincelaient de colère, et son cœur battait

avec violence, en pensant à la trahison de sa mère et aux artifices

froidement calculés d'Adolphe. Cependant elle ne conserva pas long-tems

les traces de sa peine; mais au contraire, une dignité d'expression

qui eut fait honneur à de plus nobles motifs, s'empara de son être.

Elle leva la tête, et quittant promptement l'attitude du désespoir,

elle marcha d'un pas ferme dans son appartement. En réfléchissant avec

plus de calme, il lui vint en pensée que certainement le comte de

Bérenza n'avait quitté Montebello, que d'après une ruse qu'on avait

employée, et non de son propre mouvement. Cette supposition fut un

adoucissement pour son orgueil; elle sentit que ses charmes n'avaient

pas été dédaignés, et que quelque jour elle le convaincrait que leur

séparation n'avait pas été non plus volontaire de son côté. Puis

revenant à sa situation présente, elle se demanda si son emprisonnement

devait être éternel. Son cœur frémit à cette pensée. Cependant elle

se décida à tout souffrir avec patience, à ne pas faire de questions,

à ne pas se trahir, mais à agir selon que les circonstances se

présenteraient.

Plus tranquille par la victoire que la raison venait de remporter,

Victoria se décida sur le soir à quitter la chambre. Elle n'avait pas

mangé de tout le jour, et quoiqu'elle n'y pensât pas, la privation

de nourriture se fit pourtant vivement sentir. L'insensible signora,

heureuse d'avoir un être à tourmenter, et principalement une jeune

personne qui annonçait du caractère, ne voulait rien lui donner qu'elle

ne vînt le demander en faisant des excuses de sa conduite impolie.

Mais c'est ce dont Victoria n'avait garde, et il est probable que

plutôt que de s'abaisser de la sorte, elle eut préféré mourir de

faim. Très-heureusement pour elle, et au grand regret de la sévère

signora, le destin ne la condamna pas à cette épreuve. Ayant marché

pendant quelque tems dans le jardin, et se sentant rafraîchie par

l'odeur balsamique des plantes et la rosée du soir, elle rentra et alla

machinalement dans la salle à manger où le souper était servi. Alors

s'asseyant tranquillement en face de la vieille femme, elle partagea

sans cérémonie ce qui était sur la table, et essaya même d'entamer la

conversation; mais, contrariée dans son espoir de contrarier autrui,

la signora ne répondit point. Elle avait espéré trouver sa captive

obstinée, récalcitrante et emportée, ce qui eut donné belle matière à

la chapitrer, selon sa louable intention. Combien elle fut désorientée

de trouver la petite furie du matin, tranquille et disposée à la

soumission!

Victoria, s'appercevant que sa geolière était décidée à garder

le silence le plus opiniâtre, demanda de l'air de la plus grande

politesse, la permission d'aller se coucher. La seule réponse qu'elle

obtint, fut une seule inclination de tête. Plus déterminée que jamais à

ne pas lui laisser le plaisir de s'en voir provoquée, elle se leva en

silence, et lui fesant une révérence profonde, elle lui souhaita une

bonne nuit et quitta la salle.

Lorsqu'elle fut partie, cette digne et pieuse catholique commença à

réfléchir qu'en se conduisant ainsi, Victoria échapperait à tous les

arrangemens qu'elle avait pris pour la mortifier et la punir. Il n'en

sera pas ainsi, s'écria-t-elle, en rêvant au moyen le plus sûr de la

tourmenter: elle semble prendre son parti en brave, mais elle n'en sera

pas quitte à si bon marché; je veux abaisser cet esprit orgueilleux, et

le rendre soumis en dépit de ses ruses.

Telles étaient les réflexions de la charitable dévote, et après avoir

ainsi occupé son cerveau du malheur d'autrui, elle se mit en prières,

puis se coucha.

Victoria s'étant assise pendant une heure auprès de sa fenêtre, en se

fortifiant dans la résolution de tenir bon, pensa également à se mettre

au lit, où le sommeil vint bientôt lui faire oublier les tourmens du

jour.

Le lendemain, elle s'éveilla de bonne heure, et après s'être habillée,

elle voulut aller de sa chambre au jardin; mais sa porte, qu'elle crut

ouvrir, se trouva fermée en dehors. Voyant que les efforts pour tirer

le pêne étaient superflus, elle se mit à sa croisée.

Une demi-heure après on fit du bruit, et la grosse fille dont on a déjà

parlé, entra chez elle, en tenant une jatte de lait et un morceau de

pain rassis qu'elle posa sur la table; elle s'en allait:

--Arrêtez, lui cria impétueusement Victoria. La fille se tourna à demi.

--Je veux me promener dans le jardin.

--La signora ne le veut pas, mam'selle, dit la fille d'un air rechigné.

--Elle ne le veut pas?

--Non; et elle mit la main sur la clef de la porte.

--Pourquoi laissez-vous ces choses derrière vous, demanda Victoria qui

sentait la colère fermenter dans son sein.

--Parce que c'est votre déjeûner, répondit l'autre, en sortant de la

chambre et fermant soigneusement la porte.

Ainsi donc je suis prisonnière! se dit Victoria, les joues cramoisies

et en essayant de sourire de l'impuissante malice de la signora.

Comment me suis-je attiré ce traitement? Ce n'est sûrement pas par

ma conduite d'hier. La disposition malveillante de la signora parut

évidente à la jeune personne, qui la regardait comme un être trop

digne de mépris pour en prendre un moment de peine. Ce n'est pas pour

toujours, pensa-t-elle, et quand la méchante créature sera lasse de me

renfermer, elle me mettra en liberté pour changer. En attendant, je

vais me distraire du mieux qu'il me sera possible.

Alors elle visita la malle qu'on avait mise dans sa chambre, le

soir de son arrivée, et en tira ses crayons et quelques esquisses.

La vue pittoresque qui était devant ses yeux, fournissait une ample

occupation à son pinceau; et comprimant ce qui se passait en son âme,

elle s'assit et travailla pour chasser la réflexion.

Les indignes procédés et le système de tourment de la signora durèrent

pendant quelques jours, et jusqu'à ce que le manque d'exercice et la

mauvaise nourriture produisissent un effet visible sur Victoria, trop

fière pour se plaindre. La signora, qui en fut avertie par la jeune

fille qui la servait, commença à s'en allarmer, et à craindre d'avoir

passé les limites qui lui étaient prescrites. Elle était responsable

du danger qui pouvait eu résulter, si par exemple, Victoria venait à

tomber malade. Sa mère que le comte Adolphe aimait tendrement, pourrait

exciter son ressentiment contre elle, pour une pareille sévérité qui

ne lui avait pas été commandée; car, quoiqu'Adolphe ait dit, _s'il

est nécessaire_, renfermez Victoria, il ne lui avait pas enjoint de

le faire sans cause, et encore moins de la priver de sa nourriture

habituelle, ou en ne lui donnant qu'une mince portion d'alimens les

plus grossiers. Ces considérations eurent donc le pouvoir de la fléchir

un peu. Victoria ne fut plus enfermée des jours entiers, et elle put se

promener une heure le matin et une heure le soir, accompagnée toutefois

de Catau. Vouloir décrire l'indignation de la demoiselle à un pareil

traitement, ou tout ce qui lui en coutait pour se contraindre, serait

superflu. Cependant elle supporta tout, déterminée à mourir plutôt que

montrer le plus léger symptôme de mécontentement ou d'impatience.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 3 / 23 段