ils arrivèrent au Bosquet, lieu ainsi nommé à cause de sa situation au
milieu d'un bois. Sa sombre apparence ne frappa nullement Victoria, qui
était en ce moment toute vivacité; mais le cœur de sa mère se serra.
Elle savait que l'intention d'Adolphe, après qu'il aurait instruit sa
parente de la conduite à tenir envers Victoria, était de l'abandonner à
sa garde. Il devait la dépeindre comme une jeune personne très-légère
et fort libre de principes, qui en conséquence avait grand besoin
d'être surveillée. Laurina essaya encore de faire changer les
résolutions d'Adolphe, mais toujours envain; elle n'avait aucun pouvoir
sur son esprit, quand il était question de coups d'autorité. Fatigué de
ses importunités, il devint glacial et insensible. Avant le départ de
Montebello, Laurina aurait pu, peut-être, obtenir quelqu'adoucissement
à la sentence, mais en ce moment il n'était plus tems. Son air le lui
dit assez pour qu'elle cessât de le presser.
La signora reçut le comte Adolphe avec toute la politesse dont elle
était susceptible. Laurina l'examina attentivement pour pouvoir augurer
ce qu elle avait à en attendre pour sa fille. Mais cette femme peu
gracieuse, n'offrait sur ses traits que l'orgueil d'une vertu maussade,
avec l'envie maladroite de se faire valoir par quelqu'amabilité qui lui
était tout-à-fait étrangère.
Cette grave personne avait été informée de la mauvaise conduite de
Laurina, conduite qui l'avait exposée à perdre son rang dans la
société. Se prévalant alors de l'arrogante supériorité assez ordinaire
aux petites âmes toujours prêtes à triompher de la chûte des autres,
elle crut ne lui devoir qu'une froide révérence, puis daigna à peine
jeter un regard sur Victoria.
La signora de Modène, comme on l'a déjà observé, était une parente
éloignée de la marquise: son physique était aussi repoussant que son
caractère. Un long visage jaune, des petits yeux gris, une taille
maigre et à moitié courbée, en faisaient l'ensemble. Elle était
orgueilleuse, minutieuse et elle avait une âme mercenaire. Allarmée,
dans sa jeunesse de l'idée d'être forcée à se faire religieuse, parce
qu'elle n'avait pas de bien, chose assez commune parmi les filles
nobles d'Italie, elle préféra de demeurer avec des gens riches, à
qui elle offrit ses services. Elle se comportait alors, selon que
lui valait son séjour chez ces personnes, tantôt comme compagne,
tantôt comme gouvernante, et même au besoin comme femme de chambre.
Par ces moyens et autres semblables qui tiennent à la flatterie, aux
petits calculs et à l'hypocrisie, elle était parvenue à amasser un
capital assez fort pour pouvoir se passer d'autrui, dans un âge où
elle se verrait oubliée, et se consoler du mépris dont on l'avait
souvent abreuvée dans sa jeunesse. Ensuite, pour s'en venger, elle
se promettait bien de devenir le Mentor, ou plutôt le tourment des
malheureux êtres qui se trouveraient sous sa dépendance. Nul homme,
même dans ses plus beaux jours, n'avait pris garde à elle, et beaucoup
moins encore n'avaient pensé à la demander en mariage. Par cette
raison, sa haine contre toutes les femmes qui avaient des attraits,
ou qui osaient se montrer sensibles aux hommages de l'autre sexe, ne
connaissait point de bornes, et on ne pouvait rien espérer de son
indulgence. Telle était la signora de Modène. Son intérêt personnel
l'avait toujours empêchée de se mettre mal avec sa cousine, quoique
n'ayant jamais été intime, parce que celle-ci n'avait cessé d'être
généreuse à son égard. Toutefois son malheureux penchant à l'envie
s'opposa à ce quelle lui fît un accueil bien cordial. Elle n'agissait
pas de même avec Adolphe, dont cette femme désirait se faire un ami.
Elle lui adressa donc son hommage mercenaire, et elle lui fit une cour
assidue. Ainsi, il n'avait rien avancé de trop en disant à Laurina que
la signora avait beaucoup d'égards et d'estime pour lui; mais toutes
ces prévenances n'étaient pas faites pour l'engager à rester dans sa
maison une heure de plus qu'il ne lui fallait. Il se permit de demander
librement à souper de bonne heure, pour que Victoria allât se reposer,
et qu'il lui fût plus facile ensuite d'entamer le grand objet de leur
visite.
On ne tarda pas à être servi. Victoria, sans soupçon et voulant éviter
les regards de la vieille dame, regards qui avaient déjà fait une
impression désagréable sur son esprit, demanda où était sa chambre,
aussitôt qu'on eut fini de souper. Quoique conservant une sûreté
apparente, elle ne put s'empêcher d'éprouver, en se levant de table,
un serrement de cœur qui l'emporta sur son indolence accoutumée. En
souhaitant le bon soir à sa mère, l'envie lui prit de se jeter à son
col, ce qu'elle fit avec une tendresse qui ne lui était pas ordinaire.
Elle la pria tout bas à l'oreille de ne pas rester trop long-tems
dans cette détestable demeure. Laurina, non moins affectée, n'eut pas
la force de lui répondre; le cœur lui battait: elle balbutia, et la
dissimulation qu'elle se voyait forcée d'employer, la rendait rouge
comme le feu. Pressant la main de sa fille, elle lui dit bon soir en
tremblant, et en pensant que ce serait peut-être la dernière fois. Sa
poitrine se gonfla, et ses yeux se remplirent de larmes.
Victoria quitta la salle, en se reprochant presque d'avoir affligé
un cœur aussi sensible que celui de sa mère. Oh! que ce moment eût
été propre à réparer bien des fautes, si ces deux femmes, éclairées
par la sagesse, se fussent entendues! Victoria était à peine partie,
que l'impatient Adolphe s'adressa à la signora de Modène, en entrant
brusquement en matière sur le sujet qu'il avait le plus à cœur de
terminer.
«Voudriez-yous, signora, dit-il, me permettre de vous parler sur
quelque chose de sérieux?»
La signora fit une inclination assez roide, tout en voulant la
rendre gracieuse; et essayant de sourire, la plus laide grimace vint
contracter ses traits. Adolphe, en homme du monde, la prit pour un
acquiescement, et continua de la sorte:
«Votre politesse envers moi, signora, et plus encore la haute idée que
j'ai de votre caractère, m'engagent à placer en vous ma confiance,
que certainement je ne donnerais pas à aucune autre femme ... je
vous apprends donc que la jeune demoiselle qui sort à l'instant de
l'appartement, doit être remise pour un tems à vos soins. Naturellement
disposée au mal, ayant l'humeur dédaigneuse et hardie, elle a été
élevée avec cela en véritable enfant gâté. L'indulgence et la flatterie
l'ont perdue. Son cœur est déjà corrompu; et, jeune comme vous la
voyez, car à peine a-t-elle dix-huit ans, il n'a pas manqué de gens
d'un autre sexe pour la pervertir».
Ici, la signora exhala un soupir. Etonnée, elle regarda le ciel eu
fesant un signe de croix. Le comte, avec une gravité extérieure et
un mépris secret, poursuivit ainsi: c'est pourquoi je vous demande
si vous voudriez bien condescendre à tenir sur cette jeune personne
orgueilleuse, une surveillance des plus strictes, et ne jamais la
perdre de vue?
--Mais, je vous en prie, chère cousine, interrompit Laurina d'une voix
altérée, ne la traitez pas trop sévèrement.
La signora prit un air de mépris, et parut dédaigner de répondre
à Laurina, quoi qu'autrefois elle en parlât avec assez d'orgueil.
Maintenant se voyant bien au-dessus de l'épouse criminelle de
Lorédani, elle la méconnaissait.
--Je voulais vous dire, signora, reprit Adolphe, en rappelant à
lui l'attention de la dame, qu'il me semblerait à propos de la
tenir enfermée pendant quelque tems, dans le cas où vous le jugerez
nécessaire.
--Oh! Adolphe, s'écria Laurina, vous êtes trop cruel, et il n'y a pas
de raison d'agir avec autant de dureté.
Un autre regard de la sévère signora la réduisit au silence: elle se
tourna ensuite avec plus de douceur vers le comte qui répondit:
--Laurina, vous ne m'entendez pas. La signora agira selon que les
circonstances l'exigeront. Vous pouvez vous en reposer sur sa
discrétion pour le bien-être de votre fille. Quand, par une conduite
plus sage (il lança un coup-d'œil significatif à la signora) et en la
privant de tout ce qui pourrait l'induire au mal, Victoria montrera un
véritable changement d'humeur, alors nous viendrons la retirer d ici,
et vous l'aurez encore auprès de vous, mon amie; comme il est aussi
dans mon intention, signora de Modène, de partir demain matin, de
très-bonne heure, et avant que Victoria soit éveillée. Sitôt qu'elle
sera levée, elle ne manquera pas de vous demander de nos nouvelles:
alors vous lui direz doucement la vérité, et ce à quoi elle est
destinée pour le présent. Vous l'accoutumerez, je n'en doute pas, à
souffrir ce qu'il lui sera impossible d'empêcher. Veuillez agir dans
cette affaire, avec le zèle et la ponctualité dont votre piété vous
rendra capable pour le salut de son âme, et avec cette prudence qui
a si éminemment distingué votre conduite dans toute votre vie; soyez
assurée que vous ne me verrez pas ingrat pour vos soins.
Un nouveau sourire qui parut hideux, parce qu'il n'était pas d'accord
avec les traits qu'il dilatait, fut la réponse à la dernière phrase
du comte. Il venait de toucher la corde sensible, le seul côté où
reposaient les principes de la signora, l'intérêt. Elle pensa, ainsi
quelle avait toujours jugé _son intérêt_, de paraître affable envers le
comte et de l'obliger. Elles attendait bien qu'en fesant tout ce qu'il
lui dirait, elle en serait généreusement récompensée.
--Soyez assuré, M. le comte, dit-elle d'une voix discordante qu'elle
tâcha de rendre douloureuse, que je remplirai vos intentions avec tout
le zèle possible. Quant à vous, signora Laurina (un regard de pitié
accompagnait ces paroles), dans la promesse que je fais de répondre à
la confiance dont m'honore M. le comte, vous ne trouverez aucune raison
de vous plaindre du traitement que recevra votre fille.
A ces mots, Laurina reconnaissante s'avança, et prenant la main de sa
cousine, elle la pressa avec affection, en disant, vous n'avez pas
d'enfant, chère signora, mais ayez pitié des sentimens d'une mère, et
devenez-la pour ma fille: elle n'a jamais connu la contrariété, et n'a
point été traitée avec dureté.
Choquée et presqu'offensée, la signora retira sa main, comme si
l'attouchement de la pauvre Laurina l'eût souillée; puis éloignant son
siége, elle fit ensorte de prévenir une autre approche de la pécheresse
qui la fesait rougir, et dit ensuite:
--Je ferai, madame, le devoir d'une bonne catholique envers votre
enfant. Je travaillerai au salut de son âme, et soignerai sur-tout son
intérêt spirituel.
Humiliée de cette réponse, Laurina sentit tout ce qui lui en revenait,
quoique de la part d'une femme qui n'offrait de vertu que sous les
formes les plus rebutantes, l'orgueil et l'affectation.
--Nous n'avons pas besoin de nous entretenir davantage de ce sujet,
observa froidement Adolphe, nous nous confions pleinement en votre
manière d'être pour Victoria. Quand nous apprendrons que le tems
et la réflexion l'auront changée, nous viendrons vous voir pour la
reprendre avec nous; ainsi bonne nuit, cousine de Modène, bonne nuit:
ayez la bonté de donner vos ordres pour que nous soyons sur pied de
grand matin, et en route avant le lever du soleil. Mais afin que vous
vous souveniez de nous, jusqu'à notre retour, daignez accepter ce
diamant comme une preuve que vous nous aimez. Ainsi dit, Adolphe ôta
une bague de son doigt et la plaça à celui de la signora, dont l'œil à
demi-baissé s'était porté avec convoitise sur ce bijou. Il la laissa
ensuite dans l'admiration de son extrême politesse, ainsi que de sa
propre adresse, comme elle le pensait, de lui avoir soutiré ce bon à
compte.
Poursuivant son plan, bien avant le lever du soleil, Adolphe et sa
compagne en pleurs, furent loin de _Il Bosco_; mais Laurina ne se
consolait point, et gémissait des mesures sévères que le comte s'était
obstiné d'employer. Il s'abstint de lui faire aucune réflexion sur ce
sujet, et se contenta de jouir au fond du cœur de son empire sur elle,
en pensant que tout ce qu'il voulait, il l'exécutait; que rien ne
pouvait plus le priver d une femme, que son amour propre, autant que
sa passion, le rendait si ardent à retenir. Sans tous ces obstacles
qui s'étaient rencontrés dans sa possession, le dépravé et cruel
Adolphe n'eut jamais cherché à la conserver si long-temps; il l'eut
bientôt dédaignée; mais son amour et son orgueil, continuellement en
allarmes, redonnaient un degré de vivacité à ses sentimens qui, sans
de pareils stimulans, seraient tombés dans l'apathie et le dégoût. Tel
était l'esprit vicieux d'Adolphe, qu'il ne pouvait goûter de charme
dans la possession d'un bien, qu'en causant la peine ou le malheur des
autres. Les plaisirs innocens et honnêtement acquis n'avaient pas la
plus légère attraction pour lui, et il fallait, pour le tenter, qu'il
rencontrât des obstacles à ses désirs, dans la tendresse d'un époux, ou
la gloire de toute une famille. Telle s'était offerte Laurina, lorsque
son malheur le lui fit connaître; et ce fut alors qu'il forma le projet
de l'arracher à ses liens sacrés, au bonheur, pour en jouir seul.
Dût-elle survivre à son amour, son ambition était de la retenir encore.
Hélas! pauvre Laurina, tu pouvais bien maudire dans l'amertume de ton
cœur, l'instant où tu fus remarquée de l'inhumain et insensible Adolphe.
Des sentimens si bas, mais non sans exemple pourtant dans le cœur de
l'homme, donnaient à l'esprit d'Adolphe une activité qui s'étendait sur
les beaux traits et les manières toujours élégantes de sa personne.
Sans paraître faire attention à la tristesse de Laurina, il avait
soin, par les caresses et les flatteries les plus aimables, de la
dissiper insensiblement. Tel était le pouvoir qu'il savait prendre sur
une femme qui finissait par oublier tout autre que lui. En écoutant
ses discours enchanteurs, et en fixant la beauté de ses traits, le
sentiment de vanité qui l'avait déjà perdue, parlait toujours en sa
faveur; et même, (tant était grande sa partialité pour lui) elle lui
savait gré de la sévérité qu'il venait d'employer, en pensant que
l'ardeur extrême de son attachement en était cause, et elle l'en aimait
davantage. Chaque instant qui l'éloignait de sa fille, effaçait son
image, et les artifices de son amant la rendaient la plus cruelle des
mères, comme elle avait été la plus coupable des épouses. Mais c'était
ce qui l'occupait le moins, étant toute entière au maître de son
existence infortunée. Laissons ce couple doublement criminel jouir
pour un tems de la société l'un de l'autre, et revenons à Victoria
abandonnée.
Quand elle s'éveilla, et qu'elle jette les yeux autour de la vaste
chambre qu'elle n'avait pu bien examiner la veille, elle éprouva un
nouveau dégoût pour la maîtresse de la maison, et un désir impatient de
sortir au plus vîte d'un séjour aussi haïssable. Voyant que personne
ne venait, et croyant avoir dormi trop tard, elle se hâta de se lever
et de s'habiller, puis descendit dans le jardin pour prendre le frais.
Elle n'y fut pas long-tems sans voir venir à elle une grosse et forte
fille vêtue en paysanne. Cette fille lui dit que la signora l'attendait
pour déjeuner. Victoria la toisa d'un air de hauteur, et souriant
dédaigneusement, elle retourna sur ses pas sans dire un mot.
En entrant dans la salle où le déjeuner était servi, elle vit,
seule à table, la vieille signora dans une attitude négligée. Sans
s'embarrasser d'offrir les salutations du matin, Victoria demanda
sèchement si sa mère et le comte étaient encore au lit.
--Cela n'est pas probable, répondit la signora, du même ton.
--Pourquoi ne sont-ils pas encore ici?
--Parce que, selon toute espèce de calcul, ils doivent en être à
quelques lieues.
--Seraient-ils partis? dites-vous, madame, qu'ils sont partis?
--Sans doute, répondit encore la signora avec malice, Trouvez-vous
rien de si terrible, mademoiselle, à l'idée de rester avec moi
pendant quelque tems? allons, soyez charitable: j'ai été si long-tems
solitaire, que vous ne vous refuserez pas, j'aime à le croire, à
devenir pour moi une compagnie agréable.
La rage de Victoria ne connut point de bornes. Elle jetta un coup d'œil
furieux autour d'elle: la vérité s'offrit à sa pensée, et elle reconnut
qu'on l'avait entraînée dans un piège. Elle se frappa violemment le
front et s'écria: je suis trahie, c'est une horreur! Puis elle sortit
précipitamment de la salle avant que la signora pût deviner son
intention. Arrivée dans sa chambre, elle poussa les verroux de sa porte
pour empêcher qu'on entrât.
Là, se jettant sur le plancher, Victoria se livra à des cris de
fureur qui furent accompagnés d'un torrent de larmes; mais, devenant
soudain honteuse de sa faiblesse, et fâchée que les mauvais traitemens
prîssent autant sur son esprit, elle se relèva plus composée. Une haine
mortelle s'établit alors dans son sein contre ceux qui avaient osé
la trahir ainsi. Un désir ardent de vengeance s'y joignit; et cette
conduite maladroite et inexcusable dont on s'était servi envers cette
jeune personne, n'en irrita que davantage son caractère qui se livra en
entier à toute sa violence.
Victoria n'eut pas plutôt appelé à son aide la plus altière et la plus
dangereuse des passions, qu'elle se calma un peu. De tems à autre
seulement, ses yeux étincelaient de colère, et son cœur battait
avec violence, en pensant à la trahison de sa mère et aux artifices
froidement calculés d'Adolphe. Cependant elle ne conserva pas long-tems
les traces de sa peine; mais au contraire, une dignité d'expression
qui eut fait honneur à de plus nobles motifs, s'empara de son être.
Elle leva la tête, et quittant promptement l'attitude du désespoir,
elle marcha d'un pas ferme dans son appartement. En réfléchissant avec
plus de calme, il lui vint en pensée que certainement le comte de
Bérenza n'avait quitté Montebello, que d'après une ruse qu'on avait
employée, et non de son propre mouvement. Cette supposition fut un
adoucissement pour son orgueil; elle sentit que ses charmes n'avaient
pas été dédaignés, et que quelque jour elle le convaincrait que leur
séparation n'avait pas été non plus volontaire de son côté. Puis
revenant à sa situation présente, elle se demanda si son emprisonnement
devait être éternel. Son cœur frémit à cette pensée. Cependant elle
se décida à tout souffrir avec patience, à ne pas faire de questions,
à ne pas se trahir, mais à agir selon que les circonstances se
présenteraient.
Plus tranquille par la victoire que la raison venait de remporter,
Victoria se décida sur le soir à quitter la chambre. Elle n'avait pas
mangé de tout le jour, et quoiqu'elle n'y pensât pas, la privation
de nourriture se fit pourtant vivement sentir. L'insensible signora,
heureuse d'avoir un être à tourmenter, et principalement une jeune
personne qui annonçait du caractère, ne voulait rien lui donner qu'elle
ne vînt le demander en faisant des excuses de sa conduite impolie.
Mais c'est ce dont Victoria n'avait garde, et il est probable que
plutôt que de s'abaisser de la sorte, elle eut préféré mourir de
faim. Très-heureusement pour elle, et au grand regret de la sévère
signora, le destin ne la condamna pas à cette épreuve. Ayant marché
pendant quelque tems dans le jardin, et se sentant rafraîchie par
l'odeur balsamique des plantes et la rosée du soir, elle rentra et alla
machinalement dans la salle à manger où le souper était servi. Alors
s'asseyant tranquillement en face de la vieille femme, elle partagea
sans cérémonie ce qui était sur la table, et essaya même d'entamer la
conversation; mais, contrariée dans son espoir de contrarier autrui,
la signora ne répondit point. Elle avait espéré trouver sa captive
obstinée, récalcitrante et emportée, ce qui eut donné belle matière à
la chapitrer, selon sa louable intention. Combien elle fut désorientée
de trouver la petite furie du matin, tranquille et disposée à la
soumission!
Victoria, s'appercevant que sa geolière était décidée à garder
le silence le plus opiniâtre, demanda de l'air de la plus grande
politesse, la permission d'aller se coucher. La seule réponse qu'elle
obtint, fut une seule inclination de tête. Plus déterminée que jamais à
ne pas lui laisser le plaisir de s'en voir provoquée, elle se leva en
silence, et lui fesant une révérence profonde, elle lui souhaita une
bonne nuit et quitta la salle.
Lorsqu'elle fut partie, cette digne et pieuse catholique commença à
réfléchir qu'en se conduisant ainsi, Victoria échapperait à tous les
arrangemens qu'elle avait pris pour la mortifier et la punir. Il n'en
sera pas ainsi, s'écria-t-elle, en rêvant au moyen le plus sûr de la
tourmenter: elle semble prendre son parti en brave, mais elle n'en sera
pas quitte à si bon marché; je veux abaisser cet esprit orgueilleux, et
le rendre soumis en dépit de ses ruses.
Telles étaient les réflexions de la charitable dévote, et après avoir
ainsi occupé son cerveau du malheur d'autrui, elle se mit en prières,
puis se coucha.
Victoria s'étant assise pendant une heure auprès de sa fenêtre, en se
fortifiant dans la résolution de tenir bon, pensa également à se mettre
au lit, où le sommeil vint bientôt lui faire oublier les tourmens du
jour.
Le lendemain, elle s'éveilla de bonne heure, et après s'être habillée,
elle voulut aller de sa chambre au jardin; mais sa porte, qu'elle crut
ouvrir, se trouva fermée en dehors. Voyant que les efforts pour tirer
le pêne étaient superflus, elle se mit à sa croisée.
Une demi-heure après on fit du bruit, et la grosse fille dont on a déjà
parlé, entra chez elle, en tenant une jatte de lait et un morceau de
pain rassis qu'elle posa sur la table; elle s'en allait:
--Arrêtez, lui cria impétueusement Victoria. La fille se tourna à demi.
--Je veux me promener dans le jardin.
--La signora ne le veut pas, mam'selle, dit la fille d'un air rechigné.
--Elle ne le veut pas?
--Non; et elle mit la main sur la clef de la porte.
--Pourquoi laissez-vous ces choses derrière vous, demanda Victoria qui
sentait la colère fermenter dans son sein.
--Parce que c'est votre déjeûner, répondit l'autre, en sortant de la
chambre et fermant soigneusement la porte.
Ainsi donc je suis prisonnière! se dit Victoria, les joues cramoisies
et en essayant de sourire de l'impuissante malice de la signora.
Comment me suis-je attiré ce traitement? Ce n'est sûrement pas par
ma conduite d'hier. La disposition malveillante de la signora parut
évidente à la jeune personne, qui la regardait comme un être trop
digne de mépris pour en prendre un moment de peine. Ce n'est pas pour
toujours, pensa-t-elle, et quand la méchante créature sera lasse de me
renfermer, elle me mettra en liberté pour changer. En attendant, je
vais me distraire du mieux qu'il me sera possible.
Alors elle visita la malle qu'on avait mise dans sa chambre, le
soir de son arrivée, et en tira ses crayons et quelques esquisses.
La vue pittoresque qui était devant ses yeux, fournissait une ample
occupation à son pinceau; et comprimant ce qui se passait en son âme,
elle s'assit et travailla pour chasser la réflexion.
Les indignes procédés et le système de tourment de la signora durèrent
pendant quelques jours, et jusqu'à ce que le manque d'exercice et la
mauvaise nourriture produisissent un effet visible sur Victoria, trop
fière pour se plaindre. La signora, qui en fut avertie par la jeune
fille qui la servait, commença à s'en allarmer, et à craindre d'avoir
passé les limites qui lui étaient prescrites. Elle était responsable
du danger qui pouvait eu résulter, si par exemple, Victoria venait à
tomber malade. Sa mère que le comte Adolphe aimait tendrement, pourrait
exciter son ressentiment contre elle, pour une pareille sévérité qui
ne lui avait pas été commandée; car, quoiqu'Adolphe ait dit, _s'il
est nécessaire_, renfermez Victoria, il ne lui avait pas enjoint de
le faire sans cause, et encore moins de la priver de sa nourriture
habituelle, ou en ne lui donnant qu'une mince portion d'alimens les
plus grossiers. Ces considérations eurent donc le pouvoir de la fléchir
un peu. Victoria ne fut plus enfermée des jours entiers, et elle put se
promener une heure le matin et une heure le soir, accompagnée toutefois
de Catau. Vouloir décrire l'indignation de la demoiselle à un pareil
traitement, ou tout ce qui lui en coutait pour se contraindre, serait
superflu. Cependant elle supporta tout, déterminée à mourir plutôt que
montrer le plus léger symptôme de mécontentement ou d'impatience.