Une année s'était écoulée depuis la mort de Lorédani; lés tristes

événemens qui avaient marqué cette funeste époque, s'étaient affaiblis

insensiblement dans l'esprit de sa veuve; les recherches avaient cessé

depuis long-tems; en un mot, la femme coupable ne pensait plus à se

séparer d'Adolphe.

Ils ne vinrent point à Venise; ils continuèrent leur résidence à

Montebello, dans le crainte que leur présence à la ville ne fût vue

avec mépris et indignation parmi la haute classe de la société.

Ils se condamnèrent donc à rester constamment à la campagne, et se

dédommagèrent de cette contrainte, en y attirant tous les jeunes gens

de plaisir qu'ils purent rencontrer. Cela ne leur fut pas difficile,

car il est des êres qui se plongeraient dans les antres de la débauche,

plutôt que de refuser une jouissance quelconque; comme il y a aussi

très-peu d'individus qui aient le droit de se rendre les censeurs du

vice. Montebello devint le séjour de la gaîté et de la folie. Les

réflexions en furent bannies, et les événemens qui auraient dû être

gravés en lettres de sang dans le cœur de ses hôtes, ne furent plus

rappelés qu'avec indifférence, ensuite totalement oubliés.

Parmi les joyeux Vénitiens qui fréquentaient la société des amans,

il s'en trouvait un appelé le comte de Bérenza. C'était un homme à

sentimens singuliers, et d'un caractère extraordinaire. Il n'était

pas venu à Montebello pour s'amuser, ni par indolence, mais dans

un véritable esprit de curiosité, pour analyser ses habitans, et

découvrir, d'après le résultat de ses observations, si le mal qu'ils

avaient commis, et la conduite qu'ils persistaient à suivre, venaient

de la dépravation naturelle de leur cœur, ou si la force inévitable des

circonstances les avait seule rendus coupables: il venait pour faire

ses études sur deux caractères, et augmenter ses connaissances du cœur

humain.

Cependant il ne trouva, ou ne crut rien trouver, dans la liaison

d'Adolphe et de Laurina, qui pût mériter la considération d'un

philosophe. Il ne vit en eux, que deux êtres qui s'étaient plongés

volontairement dans le vice, sans avoir le pouvoir, ni même la volonté

de se tirer de son funeste tourbillon. C'est pourquoi il les regardait

avec mépris, sans en avoir la moindre pitié. Il vit deux malheureux qui

n'avaient écouté que leurs passions, sans égard pour ce qui devait en

résulter en s'y adandonnant.

Ainsi prévenu, il cessa de s'en occuper; mais il examina avec un

intérêt tout particulier la jeune Victoria, sans cependant songer à

demander sa main; car, jusqu'à ce jour, Bérenza n'avait encore jugé

aucune femme digne de lui appartenir en légitimes nœuds. L'ardeur de

son admiration ne put donc conduire jusque-là le philosophe. Mais, sans

l'idée déshonorante attachée à cette infortunée jeune personne, il

en aurait fait sa femme par calcul; c'est-à-dire que, fort du pouvoir

qu'il se croyait sur le cœur humain, il eût espéré de la rendre ensuite

telle que le demandaient ses désirs. D'abord, travaillant à diminuer

son orgueil, il eût entrepris de transformer cette humeur impérieuse en

noblesse et dignité; il eut de même corrigé ses autres imperfections.

Hélas! Bérenza ne savait pas, tant l'homme qui se croit si savant sur

les autres s'ignore lui-même, que c'était la taille pleine d'élégance

et l'air animé de Victoria, qui lui fesait avoir de son caractère une

idée si flatteuse. Elle avait à cette époque près de dix-sept ans, et

Bérenza trente-cinq. L'air de celui-ci était majesteux, et ses traits,

quoiqu'annonçant de la gravité, possédaient une douceur d'expression

qui charmait; mais les pensées de la jeune Victoria ne s'arrêtaient

point à ce mérite personnel, et la persuasion de s'être attiré

exclusivement les regards d'un homme d'une indifférence orgueilleuse,

donnait un prix réel à sa conquête. Cela lui fit rechercher sa société,

et la rendit prévenante envers lui. Aussi l'enthousiasme de Bérenza

s'éleva-t-il bientôt au plus haut point, et son plus ardent désir fut

de la nommer son amante. Son âme philosophique n'avait point d'autre

attachement, excepté pour un frère plus jeune de quelques années,

qui était alors absent d'Italie, pour se distraire d'une passion

malheureuse; c'est pourquoi ses pensées et ses désirs furent tous

concentrés en Victoria.

Il est naturel de supposer que le caractère de cette jeune personne,

plus enclin au mal qu'au bien, et ayant besoin d'un Mentor sévère pour

le régler, n'avait pas, depuis la mort de son père, pu s'améliorer

beaucoup; au contraire, le mauvais exemple tendait à le gâter

tout-à-fait. Elle voyait, dans la conduite de sa mère, une violation du

serment le plus sacré; la délicatesse et la vertu foulées aux pieds;

et quoique ses penchans la portassent à préférer la vie dissipée dans

laquelle elle se trouvait, à la retraite enjointe par le marquis,

cependant elle réfléchissait assez pour sentir ce qu'avait de blâmable

l'oubli qu'on avait fait de ses dernières volontés. Au total,

Victoria était une fille qui ne pensait pas comme tout le monde, et

son imagination ardente devait donner aux choses la couleur qui la

frappait, plutôt que celle de la vérité.

Bérenza venait d'éveiller dans son sein, des sensations qui, endormies

jusqu'alors, ressemblaient, dans leur inactivité, au sommeil du lion;

il ne fallait qu'un léger aiguillon pour les exciter. Victoria avait

toujours regardé l'union séduisante, et en apparence heureuse, de sa

mère avec Adolphe, avec un certain sentiment dont elle ne pouvait se

rendre compte; mais quand Bérenza la distingua, lorsqu'il s'adressa

à elle avec le langage de l'amour, cela lui fit découvrir que ce

sentiment était celui de l'envie, et du désir ardent de se trouver dans

la même situation que sa malheureuse mère, de recevoir les attentions,

comme elle, d'écouter la tendresse y et devenir l'objet des regards

passionnés d'un amant. Tels étaient les effets que produisaient le vice

d'une mère sur l'âme de sa fille.

Enfin, j'ai donc trouvé un adorateur, s'écriait-elle avec une secrète

satisfaction! Je serai au moins aussi heureuse que ma mère, si le comte

Bérenza aime comme le comte Adolphe.

En effet, Bérenza aimait, mais d'un amour réel, tandis que Victoria

n'était susceptible que d'une vanité dont elle se promettait la

jouissance dans un semblable amour. Bérenza _aimait_, et Victoria

n'était qu'_émue_ et _flattée_. L'amoureux philosophe considéra

que ce ne serait pas s'exposer au reproche, que de la tirer de la

position dangereuse où elle se trouvait, en lui avouant sa passion et

en l'engageant à quitter la demeure déshonorante d'Adolphe. Toutefois

l'orgueil du Vénitien fut plus fort que son amour; car il écarta toute

idée d'en faire sa femme, et au contraire, il employa son adresse pour

l'engager à devenir sa maîtresse.

Dans ce dessein, il chercha l'occasion la plus prochaine d'avoir un

entretien avec Victoria. Elle se présenta bientôt, et ayant déclaré à

la jeune personne enchantée l'amour ardent qu'elle lui avait inspiré,

il lui proposa franchement, mais non sans une sorte de retenue,

d'adopter ce que son âme ravie lui avait suggéré depuis long-tems.

L'organisation hardie de Victoria, sa façon de penser dégagée de toute

contrainte, l'empêchèrent de s'offenser à la proposition du comte.

Si elle eut pensé un instant que ses idées strictes sur l'honneur

lui défendaient de la demander pour femme légitime, malgré son désir

extrême d'avoir un amant, elle eut dû le repousser avec mépris; mais

ici l'orgueil agit contre l'orgueil, et elle se persuada que Bérenza

regardait le mariage comme une chose inutile, et même dégradante à un

amour comme le sien.

Ce fut en faisant cette fausse réflexion, qu'elle lui tendît les mains.

Bérenza les saisit, avec ardeur, comme une marque de consentement;

et s'asseyant aux pieds de sa maîtresse, qui lui souriait avec une

vivacité extraordinaire, il parla plus en détail des arrangemens et

des moyens à prendre pour quitter Montebello, sans être soupçonnés.

Victoria l'écoutait avec délices; le plaisir animait ses joues et

brillait dans ses regards hautains. Son cœur se pavanait aux discours

du comte, et sans pouvoir rien définir, elle se sentait capable

d'actions surprenantes. L'enthousiasme animait son sein, et répandait

sa chaleur sur ses traits. Soudain, au milieu de ses félicitations,

et tandis que Bérenza, encore à ses pieds, poursuivait son discours

amoureux et décrivait ses plans pour leur bonheur à venir, arriva en

frémissant de rage, et l'horreur peinte dans toute son attitude ...

Laurina!

--Malheureuse, s'écria-t-elle, en prenant rudement le bras de sa

fille, est-ce ainsi que vous récompensez mon indulgence envers vous,

la confiance tendre et aveugle que je vous ai montrée? et vous, signor

Bérenza, qui jouez ici le rôle d'un infâme séducteur, croyez-vous, par

cette conduite, payer l'hospitalité du comte Adolphe? est-ce ainsi que

vous vous dites son ami, en cherchant à nous ravir notre seul bien,

l'innocente Victoria?

--Signora, reprit Bérenza avec un sourire de dédain, il vous sied à

merveille en vérité, de faire le procès à ceux qui _violent les lois de

l'hospitalité!_

Les yeux de la coupable Laurina furent baissés à l'instant. La honte

colora ses joues, son cœur battit avec violence, et à peine put-elle

se soutenir; Bérenza prit la main de Victoria.--Je ne crois pas,

continua-t-il, d'une voix ferme, devoir me défendre de séduire votre

fille; je pense, au contraire, la sauver de la séduction. Excusez-moi,

madame, si j'observe que c'est le sort qui l'attend, en restant dans

cette maison.

--Victoria, dit sa mère, revenant de son agitation et n'osant répondre

au comte, Victoria, je vous ordonne de sortir d'ici ... oui, pour la

première fois de ma vie, je vous ordonne de m'obéir, en évitant toutes

les occasions de parler au comte de Bérenza.

Celui-ci lança un regard à la jeune personne. Il voulait lui

communiquer une étincelle du feu qui l'animait, et voir si elle

montrerait cette indépendance de sentiment qu'elle annonçait. Mais

Victoria, retirant fièrement sa main, que le comte retenait, comme

voulant lui prouver qu'elle n'avait pas besoin de son aide, s'avança

vers sa mère et repliqua ainsi:

--Que vous ne m'ayez jamais _ordonné,_ est une chose vraie; que vous

m'ordonniez, maintenant qu'il est trop tard, l'est également. Je suis

donc décidée à partir d'ici, où il n'y a point de protection pour moi,

et à me remettre sous celle du comte de Bérenza, dans laquelle je place

toute ma confiance.

--Oh! Victoria, es-tu folle, dit sa mère, en joignant les mains, et

commençant à éprouver la juste rétribution due à ces parens coupables

qui corrompent leurs enfans. Es-tu folle, ma fille, ou veux-tu me

plonger dans une douleur mortelle?

--Vous plonger dans la douleur! répéta amèrement Victoria.

--O mon enfant, ma chère enfant cria sa mère, la tête perdue et sentant

la pointe aigue du remords, voudrais-tu donc m'abandonner?

--Vous m'_abandonnâtes_ bien ainsi que mon père et mon frère, reprit

Victoria, qui perdit toute retenue.

--Quoi, ma fille!... Victoria!... c'est toi qui parles ainsi?

--Ma mère, pardon!... mais vous nous avez déshonorés, perdus à jamais.

Personne ne m'a trouvée digne d'amour, que le comte de Bérenza. Ne vous

opposez donc pas à ce que je réponde à sa tendresse, à ce que je sois

heureuse. Pourquoi, je vous le demande, les considérations de votre

bonheur viendaient-elles empêcher le mien? Quand vous aimâtes le comte

Adolphe, vous savez, madame, que vous nous quittâtes, sans penser à la

peine que vous fesiez à mon père; souvenez-vous que....

--Tais-toi, fille dénaturée, tais-toi, s'écria Laurina accablée.

--Eh bien! poursuivit cette fille sans délicatesse, cessez donc de

trouver mauvais mon départ avec le comte de Bérenza. Je vous obéirais,

j'aurais pour vous tout le respect qu'une fille doit à sa mère, si vous

aviez tenu le serment ... ce serment que vous prononçâtes au lit de

mort de mon père!...

Ces reproches indignes d'un enfant bien né, mais mérités par une mère

coupable, furent beaucoup trop forts pour que la criminelle Laurina pût

les endurer. Elle fut saisie d'une convulsion violente, et tomba sur le

parquet.

Bérenza qui, d'abord, avait écouté avec plaisir et surprise cet

esprit indépendant, selon lui, mais qui n'était qu'altier, fut choqué

ensuite de la dureté odieuse de Victoria envers l'auteur de ses jours,

dont la tendresse aurait dû, au moins, exciter dans son cœur quelque

gratitude. Ne voulant pas analiser l'effet que ce trait produisait sur

son amour, éprouvant beaucoup de peine d'une pareille insensibilité, il

releva avec empressement Laurina. Quand elle fut tout-à-fait revenue à

elle, il la conduisit dans sa chambre, et disant quelques paroles à

l'oreille de Victoria, d'un air très-sérieux, il les laissa ensemble.

Cette manière réservée, que montra le comte, ne manqua pas de produire,

sur l'esprit de la jeune personne, l'impression qu'il désirait. Elle

sentit ce qu'il pouvait penser, et vit que sa sortie impitoyable contre

sa mère, pouvait lui avoir inspiré du dégoût. Effrayée à l'idée de

lui devenir indifférente, elle songea à regagner son estime. C'est

pourquoi, s'approchant de sa mère d'un air plus doux, elle chercha à

réparer sa faute; mais elle avait réveillé le remords dans l'âme de

Laurina, qui, voyant celle-ci dans des dispositions plus modérées, prit

la résolution de se retirer du crime, et de la sauver des dangers dans

lesquels elle l'avait conduite. Une peine violente venait d'assaillir

le cœur de cette mère coupable, en reconnaissant les effets de son

fatal exemple. Afin de la débarrasser de ce poids, elle se promit

bien de renoncer à tout ce qui lui avait fait tort jusqu'alors.

Les représentations furent donc mises en jeu, et Laurina chercha à

persuader sa fille de la nécessité d'une retraite absolue pour un

tems, et à quoi celle-ci parut absolument contraire. Tout ce que la

première put en obtenir, avec répugnance, fut la promesse de ne pas

voir le comte de Bérenza de tout le jour, et Victoria n'y eut pas même

consenti, si ce n'est qu'en le privant de la voir pendant quelques

heures, elle espérait lui faire sentir le vide de sa société, et que

cela lui ferait oublier l'humeur qu'elle lui avait vu prendre.

Laurina passa ce tems dans la douleur la plus violente qu'elle eût

encore ressentie; elle se sépara ensuite de sa fille, après l'avoir vue

se mettre au lit. Alors elle courut auprès d'Adolphe, à qui elle fit

part de sa nouvelle peine. Baignée de pleurs, elle lui annonça qu'elle

voulait le quitter le lendemain pour se rendre dans une retraite où

elle voyait trop bien qu'elle eût mieux fait d'y garder sa fille après

la mort de son époux.

Adolphe l'écouta sans interruption; et quand elle eut cessé de parler,

il la regarda d'un air sérieux, mais tendre, et dit:

--Qu'une union comme la nôtre, chère amie, cimentée par les

liens et par les circonstances, quoique pouvant être considérée

désavantageusement par le préjugé vulgaire, puisse être rompue, cela ne

tombe pas sous le sens. Ecoutez ce que j'ai à vous proposer, et laissez

Victoria jouir du fruit de son audace. Il ne me serait pas difficile

de défendre au comte de Bérenza de rester ici une heure de plus: il

serait également facile d'enfermer la jeune personne dans sa chambre,

et de l'empêcher de voir qui que ce fût; mais nous aurons recours à des

mesures plus simples et plus efficaces. Il est plusque probable que le

comte n'a jamais eu occasion de correspondre avec votre fille, et par

conséquent qu'il ne connaît point son écriture; tracez donc ce que je

vais vous dicter, et qui ne manquera pas de produire son effet.

«_Cher Bérenza, la peine que ma mère a ressentie de notre altercation,

m'engage à me priver pour un tems du plaisir de vous voir. Retournez

à Venise, je vous prie; et quand l'humeur occasionnée par la

circonstance, sera dissipée, je mettrai tout empressement à solliciter

votre retour._»

--Que ce peu de mots soit envoyé à Bérenza, et vous verrez que la suite

en sera son prompt départ d'ici. Le comte absent, Victoria quittera

cette maison.

--Sans moi, Adolphe?

--Nous l'accompagnerons jusqu'à un autre azile, Laurina; elle y sera

en parfaite sûreté, sans pouvoir nuire davantage à notre bonheur....

Mais il me vient une idée, continue-t-il, en s'appercevant que Laurina

voulait parler probablement pour s'opposer à ses intentions: j'ai une

retraite admirable pour elle. Dans nos promenades, l'an passé, nous

nous arrêtâmes, comme vous savez, chez votre cousine, la signora di

Modène; elle demeure, je crois, près de Trévise. Il n'y a pas d'endroit

plus retiré ni plus convenable pour notre jeune demoiselle. La signora

s'est montrée excessivement polie envers moi, dit-il en souriant;

ainsi, ma Laurina, elle fera tout ce que nous voudrons.... Allons,

pas d'objection, nous parlerons de cela plus amplement. Pendant ce

tems, si Bérenza, pensant qu il n'est pas rappelé par sa maîtresse,

s'aventurait à revenir, nous le recevrions avec les marques de la plus

grande froideur. Quand il n'appercevrait plus la petite, il concevrait

aisément que nous l'avons éloignée à dessein, et n'ayant aucun droit de

nous en demander la raison, il prendrait sur-le-champ le parti de nous

quitter.

--Ainsi, ajouta Adolphe, d'un ton plus gai, nous serons débarassés d'un

sujet de trouble; et ainsi, ma bien aimée, vous vous appercevrez qu'il

n'y a pas de nécessité immédiate à séparer l'âme du corps; c'est ce qui

arriverait en vous arrachant à moi dont vous êtes plus que l'âme ...

mais non, jamais nous ne serons soumis aux caprices des circonstances;

nous les soumettrons au contraire. Nul pouvoir humain, ni aucune

considération sur la terre, ne me séparera de toi, ô ma Laurina! mais

revenons à notre objet.

Laurina prit machinalement la plume, et écrivit, sous la dictée

d'Adolphe, ce que nous avons déjà vu. Le billet écrit, une femme de

chambre le porta, avec défense d'attendre la réponse.

Bérenza ne se douta point de la supercherie; et sa conduite, à ce

sujet, fut telle qu'elle devait l'être pour favoriser les vues

d'Adolphe. Le comte, loin de se fâcher du billet, pensa que Victoria,

en refusant de le voir pendant un tems, n'avait en vue que de réparer

les torts dont elle s'était rendue coupable envers sa triste mère.

La chose lui paraissant ainsi, il se disposa, par bonté, à son vœu,

et crut que son départ rappelerait l'harmonie que sa présence

avait interrompue, d'autant qu'il le croyait nécessaire à l'entier

accomplissement de ses vues. En conséquence il se décida à quitter

Montebello, sans perdre de tems, et dans l'espoir d'y revenir bientôt,

avec une meilleure perspective de succès. Il éprouvait quelque plaisir

à penser que Victoria fût susceptible de se repentir de ses fautes. Ne

voulant point s'exposer à aucune explication sérieuse avec le comte

Adolphe, il appela sur-le-champ son valet-de-chambre, et lui ordonna de

tenir tout disposé pour partir. Bérenza avait bien l'idée de laisser

un mot pour Victoria, mais réflexion faite, il sentit que ce serait

irriter sa mère davantage. Tout était prêt, le firmament parsemé

d'étoiles, et la lune éclairant la route, le comte de Bérenza dit adieu

à Montebello.

CHAPITRE VI.

Le jour suivant, Laurina entra dans la chambre de sa fille, et après

quelques mots vagues, elle lui apprit, avec une surprise affectée, le

départ du comte.

Cette annonce causa d'abord à la haute Victoria la peine la plus

mortifiante qu'elle put ressentir; mais cette émotion fut promptement

suivie d'un dépit concentré: «le comte Bérenza n'est pas parti

volontairement d'ici: à quelle instigation doit-il son départ? demanda

la fière demoiselle?»

À l'instigation de personne, Victoria, répondit sa mère avec douceur

et en tremblant. Victoria détourna ses jeux perçans de dessus Laurina,

et d'une voix calme et non sans aigreur, dit: «si le comte Bérenza

s'est éloigné de son plein gré, il restera tranquille et ne cherchera

plus à me voir; niais s'il a été excité à partir d'ici, il m'écrira et

m'apprendra la vérité. Ainsi donc, à tous événemens ce mystère sera

éclairci.»

»Et en attendant, enfant cruel, ajouta Laurina qui avait sa leçon

faite par Adolphe, nous chercherons à vous distraire par de petites

promenades dans les environs.»

L'air de vérité qu'elle sut prendre en imposa à sa fille, qui

condescendit à sourire. Moitié fâchée et moitié adoucie, elle souffrit

que sa mère lui serrât la main.

«Quand partirons-nous, et où irons-nous, madame?»

«Nous partirons tout de suite si vous n'y apportez pas d'objection, ma

chère enfant, répondit Laurina d'un ton caressant; et le comte Adolphe

désire que nous allions rendre une visite à la signora de Modène, à sa

délicieuse retraite de Il Bosco, près de Trévise.»

«Quoi, chez cette rebutante vieille créature?»

«Allons, mon ange, point d'humeur; c'est une parente, vous savez. Nous

ne resterons là que quelques jours, après quoi notre petite tournée

sera à la volonté de Victoria.»

La jeune personne daigna sourire encore, et la mère l'embrassant

tendrement, dit en se levant: adieu pour l'instant, ma chère fille;

préparez-vous, ainsi que je vais le faire, pour notre départ.»

Cette injonction ne fut pas désagréable à Victoria, car son orgueil

blessé usurpait en ce moment chez elle la place du regret et de

l'amour. Sûrement, pensait-elle, si Bérenza m'eût véritablement aimée,

il ne m'aurait pas quittée si froidement, si vîte et sans m'écrire

une seule ligne! peut-être a-t-il craint qu'en exécutant le plan

qu'il avait formé, des embarras ou quelqu'inconvénient ne vinssent

l'inquiéter. C'est pourquoi, si même son départ n'a pas été volontaire,

nul doute qu'il ne saisisse cette occasion de rompre avec moi;

puis-je alors le regretter? Mais je le juge peut-être sévèrement ...

quelqu'artifice combiné qui ne serait pas venu à ma connaissance....

Allons, je n'y veux plus penser. C'est au tems seul à me convaincre.

L'esprit troublé et le cœur mécontent, Victoria commença ses apprêts

de départ. Le comte et Laurina ne la laissèrent pas long-tems à

sa solitude, dans la crainte qu'elle n'y entretînt des réflexions

dangereuses. Ils entrèrent dans son appartement, et Adolphe d'un air

gai et dégagé, lui demanda si elle était prête. Je le suis, fut la

réponse laconique de la demoiselle.

Et nous aussi, dit-il. Alors il voulut prendre sa main pour la conduire.

L'orgueilleuse fille la retira avec humeur, puis suivit sa mère et le

comte en silence.

Adolphe, qui avait paré à tout ce qui pouvait apporter quelque délai à

leur départ, eut soin que rien ne pût les arrêter. Ils s'embarquèrent

donc de suite pour Trévise, et Victoria, sans s'en douter, dit adieu

pour long-tems à Venise.

Toute tentative pour alimenter la conversation, en route, fut rendue

inutile, parla sombre taciturnité de Victoria. Mais petit à petit

(honteuse sans doute de paraître s'éloigner à regret d'un homme qui,

après tout, semblait l'oublier,) elle reprit un peu de sérénité, et

montra un enjouement quelle était loin de ressentir. Ce changement

enchanta Laurina. Son coeur toujours porté pour sa fille, commença à

se repentir de sa conduite précipitée, et à sentir de la répugnance à

condamner une jeune créature à une rebutante solitude, tandis que sans

ses exemples pernicieux, elle eût pu devenir l'ornement de la société.

Adolphe devina ses pensées et parut mécontent. Celui qui avait pour

but d'éloigner toute barrière à sa possession, ne pouvait souffrir

qu'on y portât atteinte, il le lui fit sentir par son air sévère.

Laurina soupira et se laissa aller à de tristes pensées. Ce fut alors

le tour de Victoria de chercher à distraire sa mère. Elle montra en

cette occasion l'empire qu'elle avait sur ses sentimens, et combien

elle savait s'en rendre maîtresse. Cependant ses efforts ne firent

qu'ajouter aux regrets de la malheureuse Laurina.

Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle · 第 2 / 23 段