ZOFLOYA,
OU
LE MAURE,
HISTOIRE DU XVe. SIÈCLE
Par
CHARLOTTE DACRE
(mieux connue comme Rosa Matilde)
TRADUITE DE L'ANGLAIS,
PAR MME. DE VITERNE,
Auteur des traductions de LA SŒUR DE LA MISÉRICORDE et de
L'INCONNU, ou LA GALERIE MYSTÉRIEUSE.
TOME PREMIER.
DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,
RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N°. 4.
PARIS,
CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
DERRIÈRE LE THÉATRE FRANÇAIS, N°. 51.
1812.
CHAPITRE PREMIER.
L'historien qui a le désir de voir ses leçons s'imprimer fortement dans
le cœur de l'homme, afin de le rendre plus sage ou plus heureux, ne
doit pas se contenter de détailler simplement une série d'événemens;
il faut qu'il en approfondisse les causes, et en suive progressivement
les effets; il doit tirer des conséquences des incidens tels qu'ils
arrivent, et les appliquer toujours à un premier principe.
Vers la fin du quinzième siècle, l'anniversaire du jour de naissance
de la jeune Victoria de Loredani, presque toute la haute noblesse de
Venise fut invitée au palais de ses père et mère, pour prendre part à
une fête somptueuse. La gaîté la plus aimable anima l'assemblée, et
la belle Victoria, quoique hautaine et dédaigneuse, ne put s'empêcher
de sourire, avec une complaisance qui lui était peu ordinaire, aux
hommages qu'on lui adressait, en se disant intérieurement qu'aucune
beauté vénitienne ne pouvait l'égaler en perfections, splendeur, ni
richesses. Une autre raison d'accroître l'enjouement de la jeune
personne, et de rendre son triomphe complet, se trouvait dans
l'admiration idolâtre que lui montrait son frère Léonardo, toujours
exalté dans ses manières, et qui déclarait hautement qu'aucune des
femmes présentes ne vallait sa divine sœur.
Il y avait dix-sept ans, à cette époque, que le marquis de Loredani
était l'époux de Lorina de Cornari, femme d'une rare beauté, et douée
de mille perfections. Un seul défaut ternissait ces avantages, c'était
la vanité excessive qu'elle mettait à se voir admirée, et qui lui
donnait une confiance plus grande dans son mérite. Elle avait à peine
quinze ans, lorsqu'elle épousa le marquis, et il n'en comptait pas
vingt. Ce mariage de pure inclination avait été contracté sans l'avis
d'aucuns parens, et décidé dans le délire de l'amour et de la folle
jeunesse. Cependant il n'eut pas le sort de la plupart des unions de
cette espèce; le dégout et le repentir n'en furent point la suite.
Les circonstances contribuèrent, au contraire, à rendre le bonheur
des jeunes époux durable. Le tems n'avait pas encore mis le caractère
de Laurina à l'épreuve: elle possédait un mari dont l'ardent amour ne
souffrait aucune altération; nulle tentation ne s'était encore offerte
à elle; il ne lui était donc pas difficile de demeurer vertueuse; et
comme, à l'appui d'un nombre d'années, sa raison vint approuver le
choix d'une passion enfantée dans l'étourderie de la jeunesse, elle
continua d'aimer comme époux celui qu'elle avait accepté indiscrètement
comme amant.
Deux enfans nés aussitôt leur mariage en furent les seuls fruits, et
la tendresse la plus aveugle accompagna leurs premiers pas dans la
vie; on en fît, en propre terme, des enfans gâtés. Des père et mère
aussi jeunes connaissaient peu l'étendue des devoirs qu'ils avaient à
remplir envers ces gages de leur union. Les voir croître, les rendre
heureux, ne jamais souffrir que leurs aimables traits fûssent obscurcis
par les larmes ou par la contrariété, était un plaisir trop grand pour
le céder à toute autre considération; aussi fermaient-ils les yeux sur
les dangers auxquels cette indulgence pouvait les exposer par la suite.
Il arriva donc que Victoria, belle comme un ange, à quinze ans, avait
malheureusement pour vices la plus grande hauteur et la suffisance
la plus impertinente. Son esprit vif et emporté était indifférent
à la censure, indocile au reproche. Obstinée, vindicative, cruelle
même, rien ne pouvait la ramener, lorsqu'elle s'était mise une chose
fortement, dans la tête.
Le jeune Léonardo, d'un an plus âgé que sa sœur, avait aussi sa
part des défauts appartenans à une éducation vicieuse. A ceux qui
caractérisaient Victoria, il joignait une âme brûlante et susceptible
de se laisser entraîner à toutes les séductions. Sans force pour
résister aux moindres tentations, il suivait toujours les premières
impressions qui agissaient sur son cœur; et ces dispositions, qui
pouvaient ne pas le conduire dans le vice, l'empêchaient cependant
de s'armer du courage et d'une énergie nécessaire pour se défendre
du mal. Quoique violent et vindicatif comme sa sœur, il était
cependant susceptible de procédés et d'écouter la voix puissante de
la reconnaissance. Ce jeune homme avait également un sens juste et
de l'honneur: son âme noble et impétueuse nourrissait une idée si
supérieure de sa naissance et de la dignité de son rang (ce en quoi il
était infiniment encouragé par le marquis son père), qu'il eût souffert
la mort la plus terrible, plutôt que de rien faire qui pût le dégrader.
On ne peut donc nier que ce caractère, si mal conduit, n'eût pourtant
quelques teintes brillantes.
Tels étaient les enfans qu'une éducation première tendait à corrompre
tous les deux, et tels étaient les enfans qui, pour les préserver de la
dépravation à venir, demandaient les soins les plus vigilans, soutenus
par des exemples faits pour les conduire au bien. C'est de la sorte
qu'on eût corrigé les dispositions dangereuses qui s'annonçaient dans
leur enfance.
Cependant, avec tant de causes de réfléchir sérieusement sur des
premiers torts, et qui ne frappaient que légèrement la raison de
ces parens infatués, ils se regardaient comme des père et mère
très-heureux. Toute la ville de Venise citait leur intérieur comme le
plus parfait. Laurina de Loredani, encore dans l'éclat de la beauté,
était toujours adorée de son époux, non avec le délire de ses premiers
feux, mais avec un enthousiasme dû à l'attachement fidèle de l'amour.
Cet être, le plus noble, le plus délicat, le plus sensible de tous,
recherché et admiré avec extase, n'avait cependant d'yeux que pour sa
Laurina qu'il avait seule aimée au printems de sa vie. La voir louée
et fêtée par tout, était un plaisir bien vif pour lui, tandis que cette
femme vaine, avait souvent le tort de s'approprier exclusivement les
hommages que ses charmes lui attiraient.
On ne saurait se dispenser d'observer ici, qu'à l'époque où commença
cette histoire, les Vénitiens formaient un peuple orgueilleux, sévère
et soupçonneux. Dans aucuns pays du monde on ne portait si loin la
vanité de la noblesse. Leurs coutumes et leurs manières tenaient
aussi beaucoup de la forme sombre de leur gouvernement, qui, jaloux
et méfiant, de sa nature, condamnait à mort sur la moindre apparence.
Une exécution, quelquefois publique, et souvent privée, dissipait les
craintes de l'Etat, et elle tombait toujours par un procès secret
sur les membres les plus distingués. Ce pouvoir était exercé par _il
Consiglio di Dieci_, ou Conseil des Dix, qui ordonnait que les nobles
seraient pendus par les pieds, entre les pilliers de St.-Marc, ou mis
à mort d'une manière particulière; et afin que l'Ordre n'en souffrît
pas dans l'opinion du peuple, on brûlait leurs corps, ou on les jetait
dans l'Orfano. Les Vénitiens qui aimaient tendrement leurs maîtresses,
étaient jaloux de leurs femmes à un degré qui réunissait la perfidie
italienne et la haine espagnole dans leur plus grande force. Pour se
venger d'une injure, ou de ce qui en avait l'apparence, le poignard et
le poison étaient également en activité. Sanguinaire et violent par
nature, par éducation et par habitude, la colère d'un Vénitien une fois
excitée, il devenait implacable et restait tel toute sa vie.
Ayant donné une idée succinte du caractère d'une nation où les scènes
principales de notre histoire eurent lieu, nous allons en suivre le
cours immédiat.
Pendant cette fête brillante qui fut donnée au palais de Loredani,
un étranger, y arrivant, demanda à parler au marquis; ayant appris
son nom, celui-ci ordonna qu'on le fit entrer. Les portes du salon
furent ouvertes, et un homme, du meilleur air, s'avançant, et saluant
avec grâce, présenta à Loredani une lettre du Baron de Wurmsburg,
seigneur allemand, l'un des amis distingués du marquis. Il le priait
de recevoir le comte Adolphe, porteur de la lettre, avec l'aimable
hospitalité dont il usait envers ses amis. Il ajoutait que ce jeune
homme était d'une naissance illustre, jouissait d'une haute fortune
et d'une réputation sans tache. Sitôt que le marquis eût parcouru la
lettre de son ami, il prit la main du comte et le conduisit au bout
du salon, où sa femme, sa fille et la compagnie s'étaient retirés par
discrétion; il le présenta d'abord à la marquise, et ensuite à tous
ceux qui étaient présens. Il y avait dans l'air de l'étranger quelque
chose d'imposant qui les frappa au premier coup-d'œil. Ses traits
nobles et réguliers étaient accompagnés d'une majesté qui brillait
dans toute sa personne. Ses yeux, une fois portés sur quelqu'un, il
n'y avait point de doute que leur beauté, leur éclat, ne captivassent
l'admiration. Tels étaient les dehors du comte Adolphe, qui se vit
bientôt entouré du cercle brillant dont il formait le centre. Chacun
oubliant dans l'aisance pleine de grâce qu'il déployait, qu'il était
étranger à la société, jouissait d'un charme, d'une hilarité dont
l'assemblée n'avait pas eu d'idée auparavant.
Victoria, comme la jeune divinité de la fête, lui fut présentée par sa
belle et non moins brillante mère: les regards du comte s'arrêtèrent
un moment sur ses charmes; il lui dit des choses galantes et polies,
mais avec un peu de froideur, et se tourna ensuite vers le marquis avec
tant d'expression, qu'un observateur sans partialité, eût pu dès lors
remarquer les nuances de ses divers hommages.
L'assemblée se sépara, et le comte fut conduit dans un superbe
appartement du palais de Loredani.
CHAPITRE II.
Il n'est pas inutile de donner, dès ce moment, à nos lecteurs, une
idée de la moralité du comte Adolphe, sa réception dans la famille de
Loredani, étant devenue la cause fatale de toutes les infortunes qui
frappèrent cette malheureuse famille.
Le comte était Allemand d'origine: laissé de bonne heure à un état
d'indépendance, par la mort de son père, il quitta sa patrie pour
parcourir l'Angleterre et la France. Dans l'une et l'autre de ces
contrées, autant poussé par ses inclinations vicieuses que par le
mauvais exemple, il se plongea dans tous les excès du désordre, et
perdit totalement en peu d'années, ce qu'il pouvait avoir d'honneur
et de délicatesse. Un de ses penchans favoris, et ce qu'il préférait
à tout, était le plaisir affreux de corrompre, non l'innocence d'une
beauté ingénue, mais des femmes d'un tout autre ordre dans la société.
Ses desseins séducteurs avaient pour but de semer la mésintelligence
parmi des époux bien unis, d'arracher à un mari passionné la tendresse
dune épouse sensible et fidèle; d'étendre le souffle de son haleine
impure sur une jeune famille florissante, de détruire les meilleures,
les plus nobles affections du cœur, et de se glorifier ensuite, dans
toute la noirceur de son âme, du désordre qu'il venait de causer. Doué
du physique le plus parfait dont la nature ait jamais avantagé un
homme, pour le malheur des autres, possédant tous ces talens séduisans
qui peuvent le rendre le plus dangereux ou le plus aimable de son sexe,
il employait ces qualités rares comme ferait le démon qui prendrait
la forme d'un ange pour captiver les cœurs; cependant le séducteur le
plus déterminé se lasse à la fin de ses conquêtes. Adolphe, après avoir
contenté ses passions et laissé jouir sa vanité, tombait dans l'ennui
et le dégout: méprisant tout ce qu'il avait possédé, dédaignant ces
femmes dont les caresses avaient enchanté momentanément ses désirs,
sans jamais toucher son cœur; il quitta Paris, le foyer de ses vices
et de sa prodigalité, et partit rassasié de tout, espérant que le
changement de scène redonnerait une nouveauté à ses sentimens qu'une
jouissance sans borne avait presqu'entièrement anéantis. Cependant, en
changeant de place, Adolphe manqua encore de trouver ce qu'il cherchait
avec une curiosité avide et impatiente, une femme capable de lui faire
éprouver des sensations toujours nouvelles; car cet être orgueilleux
niait la possibilité que cette femme existât; de plus il analysait et
étudiait avec l'œil méprisant du préjugé, le caractère de toutes, et ne
trouvait chez elle que sottise, faiblesse, et manque de solidité. C'est
ainsi qu'après en avoir triomphé, il délaissait ses conquêtes et avait
honte de s'être laissé entraîner par leurs charmes.
Tel était le cruel, le dangereux Adolphe, lors de son arrivée à
Venise, où le baron de Wurmsburg, ami et parent éloigné des siens, qui
l'avait jugé sur de simples apparences, et le connaissant très-peu
(car Adolphe n'avait daigné rendre visite à sa terre natale qu'une
fois), l'adressa, en lui donnant une lettre pour le marquis de
Loredani. Le baron ne soupçonnait guère la corruption de son cœur,
en le recommandant par les termes les plus forts, à l'amitié et à
l'hospitalité de ce seigneur, à qui il rappelait la liaison qui avait
existé autrefois entre eux.
Le comte n'était venu à Venise que dans le dessein d'y trouver un champ
nouveau pour déployer ses talens séduisans et destructeurs, s'attendant
peu à y rencontrer un attrait qui l'y retiendrait. Nous allons
maintenant donner le récit rapide de ce qui fut la première source des
événemens curieux et terribles de cette histoire.
Adolphe ne tarda pas à être envieux du bonheur qui régnait dans la
maison de Loredani. Son âme perfide brûlait de troubler cette félicité
domestique, et de semer autour de lui le désordre et l'infortune. Ce
monstre, afin d'exécuter plus sûrement son dessein, s'adressa non
à la jeune et sémillante Victoria, mais à son aimable et charmante
mère, à la femme de son hôte trop généreux, de l'homme qui le comblait
d'attentions et d'égards, ainsi que de preuves d'amitié; c'était son
honneur, la paix qu'il cherchait à détruire: c'était sa femme dont il
tramait la séduction! telle se montrait la reconnaissance de l'obligé
envers l'obligeant; et telle, hélas, le voit-on encore chaque jour.
Cependant il se trouva que la marquise, quoique susceptible d'une
grande vanité, flattée sur-tout par l'approbation d'un homme de mérite
et doué d'autant d'avantages que l'était le comte Adolphe, conservait
encore pour son époux l'amour le plus entier, et qu'elle le regardait
toujours comme le phénix de son sexe. La cour qu'elle recevait de
toutes parts avait assurément un grand charme pour elle, mais elle en
devait attribuer au moins en partie la cause à cet époux également
aimé et estimé; et cette persuasion devenait une barrière puissante à
opposer aux entreprises d'Adolphe. Hélas! celui-ci ne demandait pas
mieux que de rencontrer des difficultés et de l'opposition: c'était ce
qu'il cherchait depuis long-tems et ce qui donnait un stimulant à ses
dangereux caprices. Tandis qu'il contemplait les attraits de la femme
fidèle et son attachement sincère à un époux, il se promettait, dans
l'odieux dé son cœur, d'en faire la conquête aux dépens de tous les
sacrifices.
Il y avait près de trois mois qu'il était chez le marquis, lorsqu'une
mélancolie profonde (occasionnée en partie par le spectacle d'un
bonheur qu'il ne pouvait détruire, et par des sensations qui lui
avaient été étrangères jusqu'alors), parut prendre possession de lui.
Que ce fût la conviction de la vertu sans tache de Laurina, ou la haute
sphère dans laquelle elle se trouvait à l'abri de la séduction, qui
donnât une irritation plus grande à ses désirs coupables, et ajoutât
un degré violent à sa passion, c'est ce qu'on ne saurait dire; ce
qu'il y a de certain, c'est que quantité de femmes plus exactement
belles que la marquise, avaient été séduites, obtenues et abandonnées
par lui; c'est pourquoi ce ne pouvait être sa personne, quelque
charmante qu'elle fût, qui le subjugât; et quant aux vertus de son
âme, quoique faites pour ajouter de la gloire à sa conquête, Adolphe
y mettait peu de prix. Comment donc, ayant mille raisons d'éviter sa
présence, s'avouait-il, dans l'extravagance de sa passion, l'ascendant
inconcevable qu'elle avait obtenu sur son insensibilité habituelle?
Quelquefois il se promettait, pour se venger de cet empire, de la
réduire au niveau des infortunées qu'il avait trahies; mais elle était
encore Laurina, et il craignait de n'en pouvoir triompher, ainsi donc,
dans la furie de la passion qui le dévorait, ce méchant éprouva une
fois la juste rétribution du mal qu'il avait fait aux autres.
Pendant ce tems, Laurina qui avait remarqué sa mélancolie, s'en était
sentie affectée à un point qu'elle ne pouvait comprendre. Il lui fut
difficile néanmoins de ne pas s'apercevoir, (ainsi que le désirait
l'insidieux Adolphe), de la part qu'elle avait à cette tristesse. Son
œil langoureux et abstrait, le plus souvent à dessein, se portait vers
elle à toute minute. Ses profonds soupirs, et le tremblement qui
agitait son corps, si par hazard il touchait sa main ou ses vêtemens,
tout était remarqué de la marquise, et commençait à faire sur elle
une funeste impression; cependant son âme était encore pure: aucune
pensée de trahir son mari ne l'avait souillée ... car les atteintes
d'une passion criminelle sont tellement graduelles et insensibles, que
Laurina eût frémi à la certitude de sentir pour Adolphe quelque chose
de plus que l'intérêt de la simple amitié.
Un soir qu'elle se promenait d'une manière pensive dans une allée de
son jardin, le comte se présenta soudain à ses regards: ce n'était
point le hasard seul qui avait part à cette rencontre: au moment même
il fesait d'elle le sujet de ses pensées; quelqu'espérance de la voir
l'avait conduit là; l'air mille fois plus triste que de coutume, les
traits excessivement pâles, il marchait en chancelant ... la marquise
l'arrête! et le regardant avec intérêt, elle lui demande d'une voix
douce s'il se trouvait plus mal? une pareille demande était tout ce
qu'Adolphe attendait, mais ce dont il n'osait se flatter. Oubliant
cette fois de se tenir sur ses gardes, il ne fut pas plus long-tems
maître de ses émotions, et se jetant à ses pieds, il lui fit l'aveu,
par des accens brusques et entrecoupés, de la passion qui dévorait
son cœur. Confondue et interdite, la tremblante Laurina ne savait si
elle devait fuir; cependant rester après un tel aveu était l'autoriser
et se rendre complice de sa coupable hardiesse. Elle fit donc des
efforts pour se dégager du comte, qui s'était emparé de ses mains en
tombant à genoux. Mais n'avait-elle pas déjà souffert qu'un autre homme
que son époux occupât ses pensées? Ecouter une seule minute l'aveu
d'une passion criminelle qu'elle avait inspirée, n'était-ce point le
premier pas que la malheureuse Laurina fesait dans la carrière du vice?
reculer alors devenait d'une difficulté qui eut exigé une énergie
incompatible avec la faiblesse qu'elle venait de montrer.... Enfin,
inspirée d'une résolution subite, et sentant fortement l'indécence de
sa situation, elle s'arracha des bras du séducteur Adolphe, et fuyant
sa présence, elle chercha à calmer son agitation dans la solitude de
son appartement.
CHAPITRE III.
On n'a que trop souvent occasion de remarquer le principe peu généreux
qui porte l'homme à désirer ardemment la possession d'un objet, pour
paraître le mépriser ensuite. Cela est d'une vérité incontestable; mais
dans la circonstance dont nous fesons mention, il y eut une exception
à la règle. Pour la première fois, une passion véritable s'était
emparée du séducteur Adolphe. Non satisfait d'avoir enlevé une femme
à son mari, en la portant à l'oubli de ses liens sacrés, il voulut la
posséder exclusivement, et se donner le plaisir odieux de convaincre
cet époux généreux de son déshonneur. Il voulut plonger ses enfans
dans une honte éternelle, et leur arracher la protection, ainsi que les
tendres soins d'une mère.
Il fallait, pour en venir à ces fins, user d'un moyen bien digne de son
cœur atroce: c'était de dégrader, à ses propres yeux la malheureuse
Laurina. Il lui dit, dans le premier moment où elle sentit amèrement sa
faute, que ce serait y ajouter grandement que de rester avec un époux
qui ne possédait plus son amour. Qu'après ce qui s'était passé, elle
deviendrait doublement coupable, en employant une lâche trahison, et la
duplicité du crime; que la délicatesse et la générosité lui ordonnaient
de fuir; puisque le trésor est enlevé, poursuivait le sophiste
Adolphe, à quoi bon lui laisser le cofre? pourriez-vous, Laurina,
passer votre vie à tromper votre mari, en lui persuadant qu'il possède
un bien qui ne lui appartient plus?--Laissez-moi, cruel, s'écriait-elle
dans le délire. Vous osez m'humilier après m'avoir perdue; ah!
laissez-moi, fuyez ma présence à jamais; je veux rester ici, j'y veux
mourir; et puisse le tourment que j'endure, expier un crime dont je
connais toute la noirceur.
Adolphe vit qu'il avait été trop loin: il employa alors toute
l'éloquence et le ton flatteur dont il s'était servi pour amener la
destruction du bonheur conjugal. Les larmes et les gémissemens ne
l'intimidèrent point; et son plan demandant une persévérence d'autant
plus soutenue qu'on paraissait vouloir l'arrêter, il fit le serment
(en cet instant il pouvait être sincère) que tant qu'il vivrait, il ne
cesserait d'adorer celle qui avait tout sacrifié pour le rendre heureux.
--Et mes enfan ... mes enfans! disait Laurina d'un accent déchiré.
--Puissent-ils appeler les malédictions du ciel sur moi, reprenait
Adolphe; puissent ces enfans chéris, me punir, si jamais je deviens
parjure envers toi, ô la plus idolâtrée des femmes.
Mais quittons ce sujet douloureux qui montre tant de faiblesse d'un
côté, et de perversité de l'autre. Le triomphe du séducteur fut
complet: il enleva sa victime à sa gloire passée.... Il l'arracha de
sa maison, des bras de son époux, des caresses de ses enfans, et la
conduisit loin de Venise, le lieu de sa naissance.
Peindre l'horreur qu'éprouva Loredani, à la découverte de la perfidie
de ceux que son noble cœur aimait et estimait; de sa femme qu'il avait
adorée uniquement ... de l'hôte qu'il avait reçu d'une manière si
aimable et en qui il avait placé toute sa confiance entière, serait la
chose impossible. Il se voyait abandonné; il était humilié, désespéré
de la conduite de celle à qui ses enfans devaient le jour; seul pour
leur continuer les soins qu'ils avaient reçus jusqu'alors d'une
mère, naguère vertueuse et maintenant perdue! Le marquis, cependant,
appela à son aide cette glorieuse énergie dont les grandes âmes sont
susceptibles; mais une autre épreuve de l'adversité l'attendait. A
peine avait-il acquis assez de force pour dompter sa douleur et sortir
de son appartement qu'il gardait depuis plusieurs jours, qu'il fut fait
une nouvelle blessure à son cœur affligé, par l'annonce terrible que
son fils Léonardo, l'orgueil de son nom et l'héritier de sa maison,
avait quitté le palais Loredani presqu'aussitôt la fuite de sa mère,
et qu'il n'était pas revenu depuis. Le malheureux père reconnut en
cela le sentiment d'honneur et l'orgueil impétueux de son fils,
dont intérieurement il ne pouvait accuser la conduite, tandis qu'il
gémissait de sa cruauté; il espérait, toutefois, que le jeune exalté
reviendrait, après que le premier mouvement de fierté serait passé, et
qu'il mêlerait ses larmes aux siennes, en le pressant dans ses bras
paternels. Le marquis nourrissait l'idée que dans ce premier instant de
vivacité, Léonardo avait sans doute pris la maison de quelqu'ami pour
refuge. Mais lorsqu'il l'eut fait chercher partout, sans qu'on pût le
trouver, il tomba dans le découragement, et, pressant contre son cœur
le seul être qui lui restait, il chercha à se sauver du désespoir,
en concentrant sur sa fille tout ce qui pouvait encore l'attacher à
l'existence.
Victoria, ainsi devenue la seule idole et la consolation du marquis,
était maîtresse absolue dans le palais. Chacune de ses paroles était
une loi; et contester ses désirs en la moindre chose, devenait un
sacrilège: avant l'égarement de sa mère, il avait toujours été
difficile de lui faire le moindre reproche, mais en ce moment cela
devenait de toute impossibilité, et cette jeune personne se livrait à
tous ses mauvais penchans, avec une latitude sans bornes. En vain le
marquis espérait-il que le tems et une raison plus mure corrigeraient
ce qu'il eût bien voulu réformer lui-même. Rien ne pouvait changer ce
qu'une éducation sévère eût eu seule droit de réformer, une tendance
naturelle au mal; car telle est notre organisation, que cette seconde
nature peut très-souvent rectifier les défauts de la première. Ainsi
Victoria, qui donna dans son enfance des preuves d'un mauvais cœur,
aurait pu changer, si l'éducation n'eut pas été négligée chez elle. Par
exemple, on eut transformé son orgueil en émulation pour le bien et en
amour-propre permis; sa cruauté en courage, son obstination en fermeté
de caractère; on eut corrigé ainsi un mauvais naturel. Combien donc
sa coupable mère avait de reproches à se faire pour sa négligence à
remplir les devoirs sacrés que son état exigeait, pour avoir compromis
la prospérité de ses enfans; et au lieu de les former à la vertu, les
avoir condamnés à mille maux à venir, en leur donnant des exemples de
perversité, en les privant de l'estime du monde, en les rendant même
indifférens à la leur propre.
Ce fut avec la plus grande douleur que le marquis observa les progrès
affreux du caractère de sa fille: cependant il chercha encore à se
dissimuler que son cœur fût totalement corrompu. Une chose bien faite
pour agraver ce malheur, c'est que chacun évitait avec soin la société
de Victoria, non à cause de l'inconduite de sa mère, mais par rapport à
son humeur intraitable qui lui attirait la haine de toutes les jeunes
dames de Venise. L'orgueilleuse fille n'attribuait cependant l'abandon
qu'elle éprouvait, qu'à la première cause; et se voyant privée de la
considération du monde, elle y devenait plus indifférente de jour en
jour. C'est ainsi que les êtres vicieux se consolent de ce qu'ils
nomment injustice, pour se livrer sans contrainte à toutes les erreurs
du vice.
Un soir que Victoria était assise auprès de son père, en gardant un
sombre silence, un an environ après l'enlèvement de la marquise, il
lui dit avec douceur:--Pourquoi, Victoria, fuyez-vous les amusemens
qui conviennent à votre âge et à votre rang, pour partager ma
solitude? pourquoi n'invitez-vous pas vos amies à venir vous voir, et
n'allez-vous pas leur rendre visite à votre tour?
Victoria répondit avec hauteur:--Parce qu'elles ne voudraient pas venir
chez moi, ni me recevoir chez elles.
--Et comment cela, demanda le marquis étonné.
--Parce que ma mère nous a déshonorés, reprit avec dureté l'insensible
Victoria.
Jamais encore le nom de sa femme n'avait été prononcé par le marquis,
depuis sa fuite ignominieuse.... Il évitait même de faire la moindre
réflexion sur la bassesse de sa conduite. La cruelle Victoria venait de
r'ouvrir des blessures mal fermées: elle venait de toucher une corde
qui vibra jusqu'au fond de son cœur. L'époux infortuné, s'élançant de
son siége, quitta comme un trait l'appartement.
Ces souvenirs, rétablis dans leur entier, condamnèrent son âme à de
nouvelles tortures. Il avait pensé souvent en secret à sa coupable
épouse, en gémissant de son erreur, mais dans _le secret_ seulement:
c'était là qu'il s'abandonnait à des regrets, à des larmes amères,
pour la perte de celle qu'il avait tant adorée, et jamais être vivant
n'était témoin de ces sensations dont il rougissait. Sa fierté le
dérobait à la compassion d'autrui, et ce n'était que seul qu'il
retrouvait toutes ses douleurs.
Incapable de supporter plus long-tems, dans la solitude, l'horreur des
souvenirs que sa fille venait d'exciter, Lorédani sortit à l'approche
de la nuit, afin d'alléger, par l'exercice, le poids de ses pensées.
Après avoir marché pendant quelque tems dans une partie peu fréquentée
de la ville, il aperçut un homme venir de son côté et qui était
enveloppé de son manteau. Un pressentiment fit frémir le marquis ...
la fureur et le désespoir s'emparèrent de lui, et courant subitement
sur celui qu'il voyait, il se saisit de sa personne; puis arrachant son
manteau, il reconnut Adolphe.
--Défends-toi monstre, vil scélérat, s'écria l'époux emporté, en tirant
un stilet de son sein!
--Je n'ai pas d'épée, observa froidement le comte, mais je porte comme
vous un stilet qui est bien à votre service.
Le marquis n'en entendit pas davantage: il frappa son ennemi de
plusieurs coups, avec une furie sans égale; mais ces coups égarés parla
soif de la vengeance, n'étaient nullement sûrs, et la passion les
dirigeait mal; le comte calme et maître de lui, les parait avec une
dextérité rare. Ayant senti la pointe du stilet de son adversaire, il
se laissa aller à un mouvement de rage, et, faisant un pas en arrière,
plongea le poignard dans le sein de l'infortuné Loredani.
Ainsi Adolphe fut le meurtrier de l'époux, après avoir été le séducteur
de la femme, et son crime devint doublement affreux. Il quitta la place
à l'instant où le marquis tomba, en cachant soigneusement son stilet et
s'enveloppant de son manteau. Il eut la barbarie de laisser l'infortuné
qu'il avait sacrifié si horriblement, sans lui donner le moindre
secours. Le marquis resta donc baigné dans son sang jusqu'à ce que
quelques gens qui passèrent, et le reconnurent, le portassent dans son
palais. Un chirurgien fut appelé sur-le-champ: il pansa la blessure,
et lorsque le marquis put parler, il demanda d'une voix faible qu'on
lui dit la vérité sur son état, ce à quoi le docteur répondit qu'il
le croyait en danger de mourir.--C'est assez, dit le marquis, qu'on
fasse venir ma fille.
--Monsieur le marquis, vous ne devez pas parler, observa le chirurgien.
Lorédani le regarda tristement.--Si j'ai si peu d'heures à vivre,
observa-t-il, pourquoi n'en profiterai-je pas?... Je désire voir ma
fille.
--Signor, ce sera précipiter votre mort.
Lorédani fit signe de la main.... Victoria fut appelée. Elle entra
d'un pas lent et tremblant ... elle fixa les traits livides de son
père avec horreur et repentir; avec horreur, en contemplant son état,
et repentir, pour lui avoir causé une peine sensible peu d'heures
auparavant. Il est vrai que Victoria se montra susceptible d'une
émotion semblable, en ce moment où son cœur n'était pas totalement
corrompu. Sa dureté naturelle avait disparu, et s'approchant du lit,
elle parut profondément affectée. Le marquis étendit une main glacée
qu'elle prit, et la pressant contre son cœur, elle tomba à genoux....
--O ma fille!... ma Victoria, je te suis enlevé au moment, à l'époque
où tu ne saurais te passer de mes soins. Je vais mourir!... chère
enfant, écoute bien ce que le ciel te déclare par ma bouche en cet
instant douloureux.... Ma Victoria, corrige, je t'en supplie, les
erreurs de ton cœur, et le penchant de ton caractère ... pense à
ce que nous sommes tous ... combien notre vie est peu sûre ... sa
possession peu stable ... mets-toi devant les yeux qu'au milieu des
grandeurs et de la jeunesse, entourés de richesses et des jouissances
qu'elles procurent, un événement terrible ... imprévu! un accident nous
enlèce!... c'est pourquoi! ô ma fille, ne souffres pas que la triste
indépendance dans laquelle tu te verras bientôt, te rende vaine, ni
confiante en tes propres forces. Considères que passagers en ce monde,
un avenir que nous ignorons nous est réservé. Que ton rang ne fasse
pas de toi une femme orgueilleuse, insensible; persuades-toi bien que
le hasard d'une grande naissance ne te dispense pas d'observer les
règles les plus strictes de la vertu. Souviens-toi, au contraire, que
tes inférieurs auront toujours l'œil sur tes actions, et qu'il est
d'un devoir indispensable et d'une obligation morale de te tenir sur
tes gardes, et de faire pardonner les faveurs dont la fortune t'aura
comblée, par la plus grande douceur, et les exemples d'humanité et de
bonne conduite qui sont en ton pouvoir, afin qu'aucune augmentation
de mal ne vienne de toi, et ne te rende responsable de nouveaux vices
dont tu porterais l'épidémie dans la société. Ne te laisses pas abuser
par l'idée méprisable que tu dois moins te gêner qu'une autre; car en
proportion du pouvoir que tu as de te garantir du mal, il faut régler
ta conduite sur le bien qu'il te convient de faire. Qu'il est glorieux
de vivre avec dignité et bienséance, de régner sur ses passions; de
placer son bonheur au plus haut point de perfection dont notre nature
soit capable, en se souvenant que nous devons vivre pour un état
supérieur à celui dans lequel nous nous trouvons ici bas[1].»
Les efforts que le marquis avait faits pour continuer ce discours, lui
causèrent un excès de faiblesse qui pensa marquer son dernier soupir.
Ses paroles émurent vivement Victoria. Il était minuit passé!... une
lampe ne donnant qu'une lueur très-faible rendait les traits du mourant
encore plus pâles. Un silence lugubre et solennel eut lieu pendant
quelque tems: cette scène terrible fesait la plus grande impression sur
Victoria, et ses seuls soupirs interrompaient un calme précurseur de la
mort de son père.
Le bras réfroidi du marquis tombait de son lit. Victoria l'appuya
sur sa poitrine: il la regardait d'un air tendre et douloureux.... ô
ma fille! s'efforça-t-il de prononcer encore, tu vas donc demeurer
sans appui!... Une suffocation l'arrêta: mille souvenirs cuisans
parcoururent rapidement son imagination.... Soudain un bruit se fit
entendre ... les portes de l'appartement furent ouvertes et ... oh!
non, ce n'était point un songe! Laurina accourut se jeter aux pieds de
son époux!
«Ciel que vois-je! s'écria faiblement Lorédani, en essayant de se
mettre sur son séant. Serais-je déjà dans le séjour des ombres, ou l'on
rencontre ses premiers amis?
»Pardon, pardon» mon Dieu! ô! Lorédani, pardonnez-moi! époux offensé,
je vous demande grâce, en me prosternant contre terre.... Ah! je vous
en supplie, n'emportez pas en mourant la haine qui m'est due ... ne me
maudissez pas à votre dernier soupir!»
En s'exprimant ainsi, l'insensée Laurina cachait son visage couvert de
honte, contre le lit de l'époux qu'elle avait si indignement trahi, et
qui, à la fleur de ses ans, était victime de son inconduite.
Lorédani réussit pour un instant à tenir sa tête appuyée sur sa main:
une expression céleste ranima ses traits; il regarda la malheureuse
repentante, qui versait un torrent de larmes, avec la pitié d'un ange.
Faisant un signe à Victoria, il dit: «retire-toi, mon enfant, pour une
minute? Quand sa fille se fut éloignée: Laurina, dit-il, d'une voix
grave, levez-vous.»
Elle leva la tête, mais en se tenant toujours à genoux.
»Laurina, asseyez-vous sur ce siége, dit-il encore de la voix d'un
homme qui sent n'avoir pas de tems à perdre, et ne veut rien dire
d'inutile. Regardez-moi, Laurina!»
Il y avait quelque chose de si impératif dans ces paroles, que la
coupable femme ne put se défendre de le fixer.
»Il est encore en votre pouvoir de réparer le mal que vous avez
fait.... Sitôt que je serai dans la tombe, occupez-vous de chercher
votre fils ... ce fils qui a déserté le toît paternel à la nouvelle
de votre inconduite? cherchez-le, et s'il plait au ciel que vous le
retrouviez, quittez Venise avec lui et Victoria.... Venise n'est plus
un lieu de demeure pour vous, qui devez expier dans la retraite et par
une conduite plus sage, les crimes dont vous vous êtes rendue coupable.
Songez que vous avez exposé le bonheur et l'honneur de vos enfans,
ce à quoi il se peut encore trouver du remède. Retirez-vous dans un
endroit ignoré; et lorsque le tems aura effacé vos fautes aux yeux du
monde, et que vos enfans y pourront encore prétendre aux égards et à la
considération, ramenez-les à un bonheur nouveau.... Mais, ô Laurina!
tremblez de retourner au crime, à l'infamie ... les malheurs les plus
terribles en seraient la suite.... Il n'y aurait plus de remède alors.
Jamais cette nuit ne s'effacera de la mémoire de Victoria, si vous
avez le courage d'abandonner la carrière du vice, et de lui donner, par
de meilleurs exemples, un goût réel de la vertu et de l'honneur.... O!
femme infortunée, vous que j'aimais autrefois du plus tendre amour!
songez à mes recommandations: songez que vous répondez du sort de votre
fille dans ce monde et dans l'autre.... Prenez la noble résolution de
la corriger par vos sages leçons, et sur-tout par _votre exemple_ ...
faites-en le serment dans ce moment terrible, à mon lit de mort....
Vous qui sûtes abandonner les fruits de l'hymen pour courir après un
séducteur ... préservez votre fille du mal et des dangers du mauvais
exemple!
»Oh! épargnez-moi ... de grâce, épargnez-moi, s'écria la coupable
Laurina dans les accens du désespoir; je jure....
»Faites rentrer Victoria ..., dit le marquis, retenant son dernier
souffle. Je n'ai pas une minute à vivre.»
Laurina se lève et appelle sa fille. «Vîte, ... vîte, mon enfant, ...
dit Lorédani, embrassez votre mère!... Laurina ... jurez-moi maintenant
de protéger et chérir votre fille ... de la garantir du mal, de ne
jamais l'abandonner.
»Je le jure, je le jure, dit Laurina, en sanglottant, et pressant
convulsivement sa fille contre son sein.
»Victoria, jures-moi, ajouta bien bas le marquis, que tu oubliras les
erreurs de ta mère, et imiteras _ses vertus à l'avenir._»
»Je le jure, mon père, répondit Victoria, d'un ton solennel.
»O! mon dieu!... je ... je te remercie ... je te rends grâce ...
embrasse-moi, Victo ... ria ... ma ... ta main, Laurina ... je te ...
pardonne ... ô! mon créateur ... je meurs content!
Ainsi périt dans la force de l'âge, le noble Lorédani, victime de
l'ingratitude d'un ami, et de la corruption d'une femme!
[1] Cicéron.
CHAPITRE IV.
Nous avons dit qu'après la funeste rencontre du marquis avec Adolphe,
celui-ci se sauva prudemment du lieu de la scène; il arriva chez lui
sans être vu. Alors, sans perdre un moment, il courut louer, sous un
nom supposé, une petite maison à quelque distance de Venise, pour
le tems qu'il avait encore à rester sur le territoire; il espérait,
par ce moyen, éluder les poursuites qu'on ne manquerait pas de faire
contre lui, pour le meurtre de Lorédani. En rentrant, il trouva
Laurina qui l'attendait avec impatience. Son air la frappa; elle lui
prit tendrement la main (car tel était l'empire que le traître avait
acquis sur le cœur de cette femme), et lui demanda à quoi elle devait
attribuer l'altération de ses regards.
Adolphe pressa cette main, et la regardant fermement, lui dit:
Laurina, je viens de commettre une action que mon cœur désavoue, mais
à laquelle la nécessité m'a forcé. «Avant que je vous en apprenne
davantage, dites-moi que vous ne me haïrez pas pour ce que j'ai fait
involontairement.
»Vous haïr, s'écria-t-elle, oh! Adolphe, je ne le pourrais jamais,
eussiez-vous commis un meurtre.
»Un meurtre! répéta l'amant, d'un air sombre.; je ne le pense pas ...
mais j'ai blessé fortement, je le crains, ... votre époux, Laurina!»
Un cri perçant fut la seule réponse de Laurina épouvantée. Son crime
se présenta avec horreur devant ses yeux: elle quitta Adolphe, et
courut, selon que l'impulsion du remord la guidait, à la demeure de son
époux infortuné. Adolphe, qui crut d'abord qu'elle ne l'évitait qu'à
cause de l'émotion du moment, ne soupçonna pas qu'elle fût partie, il
ne s'en apperçut que quelques heures après. Quand il en fut assuré,
sa colère et ses craintes n'eurent point de bornes. La fatale passion
que la marquise lui avait inspirée; cette passion auteur de mille maux
à-la-fois, n'avait pas encore été si forte qu'en ce moment. Dans une
âme telle que celle d'Adolphe, avec un pareil caractère, l'opposition
ou les difficultés ne pouvaient qu'en augmenter la violence. Il eut, à
cette époque, enduré la mort plutôt que d'y renoncer. C'est pourquoi il
se décida, au hazard d'être découvert, à arracher Laurina du sanctuaire
qui la lui dérobait, et à ne pas souffrir qu'elle existât indépendante
de ses volontés.
Dans ce dessein, il roda déguisé, autour du palais Lorédani, alors le
mausolée de son maître, jadis heureux. Il se proposa bien de ne pas le
quitter, qu'il n'en eut enlevé celle que toute probabilité lui fesait
croire dans son enceinte.
C'était le soir du second jour de la mort du marquis. Laurina livrée
à sa douleur et à ses remords, pleurait sur les conséquences de sa
mauvaise conduite. Une lettre lui est apportée; elle l'ouvre, et y lit
ce qui suit:
»Le lieu où vous êtes maintenant, ne doit plus être
un asyle pour vous, ayant agi de manière à renoncer
authentiquement au titre d'épouse de feu Lorédani. Je
crois donc être en droit d'exiger que vous quittiez le
palais sur-le-champ; autrement, la famille orgueilleuse
de votre mari, qui ne va pas tarder d'arriver, vous
accusera, et vous traitera avec toute l'ignominie que
l'esprit de vengeance et d'avarice peut dicter.»
ADOLPHE.
Laurina, dont l'âme était encore abîmée sous le poids des dernières
paroles de son époux mourant, et pénétrée de son crime, répondit sans
hésiter de la manière suivante:
«O! Adolphe! voudriez-vous me faire croire que mon coeur
coupable vous aime encore? Vous, que ma raison troublée
me montre comme un _séducteur_ et un _assassin_?...
Malheureuse que je suis, le pourrais-je?... A quoi donc
le sort m'a-t-il réservée?... Cependant écoutez-moi. Je
suis déterminée à ne vous revoir jamais. Mon intention
est bien de quitter le lieu où je suis, avec Victoria,
la victime innocente de l'erreur de sa mère. Je vais
me retirer pour un tems dans une province éloignée, et
quand ma faute sera oubliée, j'essayerai de reparaître
dans la société, non pour moi, mais pour ma fille a
qui j'ai si cruellement fait tort. N'insistez pas pour
me revoir, cela serait inutile. Je n'agraverai pas le
poids dont ma conscience est chargée.
Adieu pour jamais.»
Ayant écrit ceci, elle le remit au messager qui attendait une réponse.
Mais faut-il le dire? Laurina, ne se repentant qu'à demi, et dans une
agitation d'âme qu'elle ne pouvait dompter, espérait une nouvelle
instance d'Adolphe! Elle n'osait s'avouer l'idée secrète qu'elle avait,
qu'il ne renoncerait pas si facilement à son amour. Ce n'était qu'en
tremblant et bien à regret, qu'elle fesait ses préparatifs pour quitter
une demeure dont tout lui interdisait une plus longue habitation.
Il ne s'était pas passé une heure depuis le départ de sa lettre,
lorsque le messager revint avec une réponse qui, soit dit à la honte
de Laurina, lui causa une sensation de plaisir au moins aussi forte que
la peine qu'elle avait éprouvée auparavant. Elle était conçue en ces
termes.
«Vous voudriez vous éloigner de Venise avec votre
fille! Prenez garde Laurina, il n'est pas question de
plaisanter avec moi. Quittez le palais à minuit. Je vous
attendrai ainsi que Victoria, sur le canal, vis-à-vis
de vos fenêtres. Nous irons à Montebello, campagne
que j'ai louée en arrivant ici, comme un délassement
pendant le séjour indispensable que je suis obligé d'y
faire encore. Sa situation est isolée et assez loin de
la ville. Nous serons là à l'abri du soupçon, car tout
le monde croit que le marquis est mort par la main
des _bravos_ (assassins); j'ajouterai seulement que
si vous persistez dans votre dessein de me fuir, je
vous conduirai par tout où vous l'ordonnerez, et vous
laisserai ensuite en paix; que ce soit donc entendu
entre nous. Je jure par tout ce qu'il y a de sacré, que
vous consentiez ou non à ma proposition, que vous ne
sortirez pas de Venise sans moi. Je vous poursuivrai
jusqu'au bout de l'univers, s'il le faut. Je serai sans
cesse sur vos pas, et vous tourmenterai éternellement,
si vous hésitez, ou si vous cherchez à m'échapper.»
ADOLPHE.
Un soupir pénible partit du cœur de Laurina. Cherchant à se croire
irrévocablement fixée dans sa résolution d'être vertueuse, et ne
voulant pas lire plus loin dans ses pensées, elle écrivit ce qui suit:
«Bien convaincue, homme cruel, et le plus exigeant de tous! bien
convaincue que je serai fidelle jusqu'à la mort à la promesse que j'ai
faite à ... Dieux! je n'ose écrire son nom ... mes doigts tremblans ont
peine à tenir la plume ... je consens à ce que vous me proposez, et je
m'en rapporte _à votre honneur_ pour l'exécution de votre parole.»
Les choses étant ainsi arrangées, la faible Laurina reprit ses
préparatifs. Mais hélas! quelle vîtesse elle y mit cette fois! Car,
malgré qu'il lui eût été difficile peut-être de définir ce qui se
passait en son âme, encore eut-elle pu y découvrir le plaisir de se
savoir toujours aimée par l'homme qu'il lui convenait le plus d'éviter
et même d'abhorer. Telle n'est que trop souvent la bizarrerie du cœur
humain.
A minuit, Laurina, accompagnée de sa fille, quitta le palais de
Lorédani. Adolphe fut exact au rendez-vous. Il reçut les dames avec
un sérieux plein de hauteur, et les conduisit à une gondole qui les
attendait. En peu de tems ils furent à Montebello.
Il n'est pas nécessaire de nous étendre sur cette partie de notre
histoire. Nous dirons seulement qu'arrivés à la maison de plaisance,
le perfide Adolphe appela à son aide toutes les séductions qui avaient
déjà réussi à apporter le désordre dans une famille respectable. Il
n'en oublia aucune, cette fois, et la malheureuse Laurina consentit
d'abord à un délai de peu de jours, pour rester sous le toît de l'être
qui l'avait perdue, le traître sachant bien ensuite comment prolonger
ce délai. Effectivement, quel est l'homme qui, après avoir corrompu les
principes et le cœur d'une femme qu'il trompe, trouve de la difficulté
à maintenir sa victoire, s'il l'en juge digne? Néanmoins Adolphe tint
si exactement sa promesse, que Laurina eût pu s'en éloigner, si elle
eut continué de le souhaiter. O femme coupable! _elle ne le souhaitait
pas_, car aveuglée par les fascinations de son amant, il lui semblait
impossible de vivre hors de sa présence.
Insensiblement ce commerce, doublement criminel, se ressera et devint
plus durable que jamais. Cependant Adolphe eut l'hypocrisie de faire un
voyage en différes lieux, et même à une distance considérable de chez
lui, sous le prétexte de trouver une demeure convenable pour la jeune
Victoria et sa mère. Il n'ignorait pas que faire changer Laurina de
scène, c'était la détourner de ses réflexions douloureuses, et en venir
à ses vues. Il savait bien aussi, que tant qu'elle serait avec lui,
elle n'éprouverait pas un instant de tristesse, et par conséquent elle
ne pourrait voir qu'avec horreur l'instant de s'en séparer.
Les plans d'Adolphe, toujours bien combinés, manquaient rarement de
réussir. Enivrée par ses séductions, Laurina cherchait à bannir tout
souvenir chagrinant; et, telle qu'un misérable attaqué d'une maladie
néphrétique, court en désespéré après le secours de l'opium, elle se
sauvait des remords de sa conscience, en regardant sans cesse celui
qui l'avait souillée. Autrement eut-elle pu endurer l'idée horrible
de son crime! Eut-elle oublié qu'elle s'était élancée du lit de mort
de son époux où le sang coulait encore, pour se jetter dans les bras
de son _assassin_! Qu'elle avait trahi son vœu solemnel; que l'âme du
comte s'était arrêtée dans son vol pour l'entendre! Pouvait-elle, même
à l'aide des sophismes, trouver la moindre palliation à sa conduite?
Non, il ne lui restait de ressource qu'auprès d'Adolphe. Dans ses
regards quelle idolâtrait, se trouvait son excuse, et dans son organe
enchanteur, une tentation à laquelle elle croyait que nul être n'eut pu
résister.
Que les progrès du vice sont terribles! La seule imperfection
originelle de Laurina était la vanité et l'amour de l'admiration.
Cette erreur, peu dangereuse, quand rien ne la nourrit, mais funeste
lorsqu'elle est poussée hors des bornes de la raison, devint la cause
de maux sans nombre. Déjà des peines amères l'avaient suivie. Une
pareille leçon devrait suffire pour nous tenir en garde contre les
égaremens du cœur, et ne jamais nous laisser abuser sur les effets
nuisibles des passions.
CHAPITRE V.