Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus

d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes

pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque

le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce

image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa

sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant

que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne

répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.

[Illustration: Élaine se leva alors, prit sa course à travers les

champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un

fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.]

Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie;

mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le

chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les

champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne

peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de

même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme

de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute

une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre,

ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter:

«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt

sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos.

«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau

elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»

Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie,

tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa

charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle

venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si

je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs

de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune

fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens:

«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui

tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service

que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon

pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva

la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit

qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec

eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard

Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me

faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.»

Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra

mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.--Parlez. Si je vis et

j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout

d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi

mourir.--Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine,

étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre

amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me

marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant

je n'aurai jamais de femme.--Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens

pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre

figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non,

le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide

pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses

propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié

de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas

être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes

beaux jours sont passés.--Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il,

mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le

premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui

vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de

vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui

sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge;

alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais

autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre

bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un

territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers,

si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez

de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos

querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de

vous, et ne puis faire davantage.»

Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la

mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis

elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba,

et ou remporta évanouie à sa tour.

Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau

noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera

à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire

Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer

sa passion.»

Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le

ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya

chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après

avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur

les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le

heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le

léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le

tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le

regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main,

ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se

montra discourtois.

Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti,

il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail

vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image

se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille.

Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le

remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent:

«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même

calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme

une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se

fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses

chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.

Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: _L'Amour

et la Mort._ Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux

son chant.

«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est

la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux,

non, je ne le sais pas.

«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer?

la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi

mourir.

«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble

faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux;

non, je ne le sais pas.

«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre

la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi

mourir.»

Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était

en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine.

Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant:

«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque

mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de

crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin

éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante:

«Laissez-moi mourir.»

De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier,

en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble

étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur

la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la

jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens

une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement

du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me

croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous

demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire

remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier.

Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le

peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant

avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point

aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous

eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant;

mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis

alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai;

mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse

enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je

trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne

n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me

voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait

mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire.

Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même

aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et

après mon long voyage je goûterai le repos.--Paix, dit son père. O mon

enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous

pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous

jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous

méprise tous?»

Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots:

«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie

peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds.

Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette

affliction, il a ruiné notre maison.»

A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon

cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de

ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les

hommes qui me semble le plus grand.

--Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il

voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce

que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde,

c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le

paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»

Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père,

je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces

bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à

d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait

d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans

pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je

puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant

aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon

amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois

désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez

contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que

vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père;

dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je

meure.»

L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme

après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot,

une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour

Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec

joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais

il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous

sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre

et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une

fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la

lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur

elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura

abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai

morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi

aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur

cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la

rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la

cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même

aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre

vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à

la porte de ce palais.»

Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus

elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son

imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent;

la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle

mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.

Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux

frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière

passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le

ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du

plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours

vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes

et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le

corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en

sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries,

baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour

toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en

larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par

lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans

sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la

couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était

tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était

belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on

eût dit qu'elle souriait.

Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre

pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux

difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort

d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait

combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il

l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le

messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa

statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec

le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre

d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les

murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.

Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve

un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot

s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous

dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai

gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet

pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un

cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son

petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et

je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme

nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner

tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends

qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas

celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour

remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de

bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à

moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»

[Illustration: Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de

leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la

main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.]

Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une

à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et

les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout

vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main

froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et

répliqua:

«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez,

Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage.

Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il

est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années

fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon

cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que

cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur

étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre.

Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant

le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour

votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie,

jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de

votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même

je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle

la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée.

Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez,

je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux;

dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel

celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une

plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que

ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par

la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai

maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»

Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre,

grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et

frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres

diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors

pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre,

à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous

ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa

lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée,

souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.

Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment

pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la

porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en

gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de

marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner;

mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure

que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque

montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est

enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être

la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle

est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus

pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que

notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»

Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des

chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de

face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur

donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la

jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais.

A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant.

Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine

elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la

lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa

le sceau et lut: ce fut tout.

«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois

la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux,

car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et

mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère

attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à

toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et

accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot,

aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»

Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames

pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui

reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les

lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.

Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon

souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la

mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne

et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue.

Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon

âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma

qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement,

pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses

frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et

d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma

nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé

d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais

ingénié pour la sauver d'elle-même.»

Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après

la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de

la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et

la reine baissa les siens quand il ajouta:

«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce

qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers

le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour

n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer

ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne

d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un

vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des

détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais

faire mieux; mais elle refusa et mourut.»

[Illustration: Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture

seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du

roi à celle qui reposait silencieuse.]

Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce

sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table

ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»

Elaine · 第 2 / 3 段