Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près

ÉLAINE

PAR

ALFRED TENNYSON

POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR FRANCISQUE MICHEL

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX

AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER

D'APRÈS

LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77

1867

[Illustration: ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée,

le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....]

NAPOLÉON III

EMPEREUR DES FRANÇAIS

CE LIVRE

OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ

DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE

ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES

QUI DOIT SURTOUT SA FORCE

A UNE AUGUSTE IMPULSION

EST DÉDIÉ

PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR

J. BERTRAND PAYNE

ÉLAINE

Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle,

Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu

sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les

premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur

éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui

fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées

sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de

son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs,

et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela,

chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la

tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la

housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt

elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à

elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu

avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites,

avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu

lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit

avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot.

Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas

été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et

sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.

Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de

Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui

avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois

qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le

prix.

Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps

avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes

du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche

grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui

s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car

en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés

et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces.

Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous

deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent

jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse,

de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi,

avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur

vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune

entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds

ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La

couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur

elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur

plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la

plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu

seras roi.»

Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les

pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant:

«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard,

appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public:

il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux;

nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est

le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes

et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui,

dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!»

Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et

toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq

diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se

concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une

valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la

bouche sur ses projets.

Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui

tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement

qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à

Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été

malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez

assister à ces belles joutes?--Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le

savez bien.--Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes

de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à

regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur

Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de

Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que

plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au

moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter

le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa

à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine

fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui

se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt

parti, que Genièvre reprit:

«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort.

Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont,

au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera

contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que

le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile:

«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant,

reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.

[Illustration: La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et,

tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.]

Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade

de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque

brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers,

je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant

ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde,

sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais:

Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté;

et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi

en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout?

Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de

mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à

votre époux sans reproche?»

Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux,

Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon

époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais

adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon

infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui

qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque

brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table

ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des

vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en

est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du

soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous

savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles:

allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre

songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent

bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»

Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure

ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que

j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si

c'était celle de son Dieu?--En vérité, dit la reine, un enfant

vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais

écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que

les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à

savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre

victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la

palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre

digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la

gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement

bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne

court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans

lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»

Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à

cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit

un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et

là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il

se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,

qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château

d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin

les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à

l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides,

qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné

de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat

avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui

venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche

créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il

s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt

réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat

lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom

t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner

en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table

d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table

ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»

[Illustration: Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,

qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château

d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin

les tours sur une hauteur.]

Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais

partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard,

l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot

pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je

suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous

prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les

miennes.»

Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon

fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait,

son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec

simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le

prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le

butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?--Pardonnez-lui; mais

Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera

à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le

placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois

lois aussi volontaire qu'auparavant.

--Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien,

devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que

je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin

et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car,

chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant

dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait

coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement

dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une

plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner

le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela

était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui

plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas

être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir;

tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.

--Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en

m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu.

C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami;

si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle

eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille,

si vous voulez.--Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta

le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples

damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom,

tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie

en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec

courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était

que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines,

mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle

comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au

lien qui l'unit à ses pareilles.»

Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la

voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux

et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il

portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain,

avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre,

péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de

tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat:

mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui

se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à

l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était,

il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place

à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle

les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de

deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup

d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima

d'un amour qui devait lui être fatal.

Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus

aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute

gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps

moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci

le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y

joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent

beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur

répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation

tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit

du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui,

lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre

ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le

prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille,

nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes

dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier.

Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit

encore une fois les païens sur la colline de Badon.

[Illustration: Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis,

gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé,

leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.]

--Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la

douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné,

vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la

retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.»

Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part,

avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti

à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes

batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur

Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres

pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux

roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une

seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de

l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître,

lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient

trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et,

plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus

d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à

la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le

nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu

ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume,

comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une

voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi,

quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos

guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne,

il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette

guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son

pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»

Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout

bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et

quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était

gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque

le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage

de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà

et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez

Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser

à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné.

Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un

peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine,

trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la

forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans

ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier

vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le

silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée,

jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la

pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord,

comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le

long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot

crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança

comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe

destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié

jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda,

et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit

la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait

pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte

de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle

était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle

d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent

désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa

répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne

sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles),

voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?--Non, en vérité, dit-il,

belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux

qui me connaissent le savent bien.--En vérité? répondit-elle. Alors en

portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble

seigneur.»

Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et

répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre

enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était

une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en

souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant

pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine

et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine

reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère.

Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui

disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon

retour.--Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.»

A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la

crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du

château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois,

trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser,

et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent

ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas

soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa

figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta

à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle

considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce

qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour,

prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.

Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le

long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin

de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait

prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le

blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres,

sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces

étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la

verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des

trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui

de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.

[Illustration: Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent

attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.]

Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des

ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe,

rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais

tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette

révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus

cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit

que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand

Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un

chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon,

le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles,

sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire

que j'ai vu.»

Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de

Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers

la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un

arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi

à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge,

reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en

broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière

lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à

son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et

des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois

sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel

ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le

travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête,

brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au

jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je

suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a

plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à

ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur,

à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien

savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda

avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes

sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient

la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent

soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement

qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un

ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler,

et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment

jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans

la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du

paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels

il dirigea ses coups.

Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot,

qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui

voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât

presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce?

à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de

l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?--Quand donc avez-vous

vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est

point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons

bien.--Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une

ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire

qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent

leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que

soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une

vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque

vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses

qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne,

ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance

portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du

cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.

Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un

chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il

gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur

le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant

été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose

semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la

barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde

qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour

proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles

était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent:

«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un

diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un

prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux,

et vous recommande de ne pas me suivre.»

Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine,

dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et

s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon

de lance.--Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je

crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.--Mais j'en meurs déjà,

dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri

et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa

et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta

et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre

la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le

bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les

trembles sans cesse frémissants.

Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti,

chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches

vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon

en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous

avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son

prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.--A Dieu ne

plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons

vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité,

plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans

secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez

le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être

loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers

et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop

hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui

ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à

nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant,

remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa

santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez

trouvé.»

En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui

formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors

se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur

chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son

printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon

chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela

il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle

à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur

de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à

quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.

Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait

au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui

était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour

acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il

était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir

séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui

dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?--Non

vraiment, sire, dit-elle.--Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la

reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas

remporté votre prix?--Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui

ressemblait.--Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était

lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine

répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot

me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires

tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant

qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la

victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au

roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure,

afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne

prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:

«Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra

parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une

gloire plus pure.»

Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de

notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité,

de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son

ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je

connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais

pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand

Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres

alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui

l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de

sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant

aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que

Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait

sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute

le don de quelque gentille damoiselle.

--Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En

disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher

sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du

grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de

la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient

pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le

palais orgueilleuse et pâle.

Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son

diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités

excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au

château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans

ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot,

monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?--Il

a remporté le prix.--Je le savais, dit-elle.--Mais il a quitté la

joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la

lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et

fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque

survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et

l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi

sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les

environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui

dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le

chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra

le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons

bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»

A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle,

politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et

jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure?

des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite

d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur

sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs

du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs

brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons,

soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il

mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre

ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi,

pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous

pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous

si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée?

Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier

le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les

vents?--Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme

nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de

vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu.

«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés

d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en

moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal!

c'est bien lui!--J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement,

quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.--Et si

je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers

(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je

vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que

sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand

souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils

parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas.

Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais

je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est

pas d'autre que je puisse aimer.--Oui, en vérité, par la mort de Dieu,

dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez

ce que savent les autres et qui il aime.--Ainsi soit-il,» s'écria

Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en

disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre

manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer?

Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille?

peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser

notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je

pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est

caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le

diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner;

et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main.

Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille

fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous

pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous

apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»

Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le

recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval,

et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla

gaiement.

Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que

le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain

seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver

le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement

j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime,

et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai

remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa

retraite.»

Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop

courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien

que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»

Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta

stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche,

suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la

course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et

de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les

langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot,

messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent

sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient

curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart

préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille

dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles.

Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que

Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une

pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille

du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce

point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot

et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils

échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais

pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied

son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent

comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient

raison.

Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui

gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu

qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul,

caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la

faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon

bon père, voulez-vous que je perde la raison?--Non, dit-il, sûrement

non.--Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher

Lavaine.--Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez,

dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles

de son compagnon.--Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que

je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son

diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de

négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est

déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné

comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de

secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue

de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable

aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses

couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père,

hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon

enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que

nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre...

Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la

bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire.

Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»

Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et

pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de

son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes,

il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son

cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle

était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons

l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur

et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna

avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers

le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle

vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un

cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle

s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il

fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment

savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la

jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride

et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues

étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique,

et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents

éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa

sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord,

elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique

déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était

encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne

l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter

dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il

dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains

gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles

se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le

voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné

comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur

et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille,

éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore

blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre

prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle

se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté

toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue,

quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le

diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du

malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il

donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le

plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque

repos.--Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon

seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là?

Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur,

restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur

se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit

l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler

davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait

compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre

côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le

gagnât.

Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous

les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre

et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle

se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la

grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme

dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier

et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa

blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois

agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le

modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours

avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude

nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme

encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive

pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite,

habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science

de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au

malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son

amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée,

regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable

tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de

celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre;

et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier.

Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et

de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était

enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné

dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa

perfidie.

Elaine · 第 1 / 3 段