Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur,

suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son

habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune

tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue;

elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique

sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la

poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa

tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot

sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son

douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa

tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté;

mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par

les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun

chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part,

s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour

était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de

l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le

front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande

affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:

«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le

plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à

mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant

les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les

plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un

nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait

pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car

la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu

aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi

seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les

morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant

solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils

nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le

grand sire Lancelot du Lac.»

Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que

vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût

été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir

pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour

être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais

l'amour veut être libre et sans chaînes.

--L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le

roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de

ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de

meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure?

Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois,

encore libre, et noble, je le sais.»

[Illustration: Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à

l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit

dans une anse et regarda l'eau qui serpentait]

Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit

ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et

regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui

avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les

flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez,

damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine.

Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin

... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt

l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine,

si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte

croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à

mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il

insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche:

Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le

rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se

faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me

donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le

fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant

sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car

qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des

chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à

l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une

partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en

divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, le pécheur

paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier d'Arthur qu'il

ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre ces liens

qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le veuille. Le

voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne le voulais

pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange pour me

prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare oubliée et

me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»

Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant

qu'il mourrait un jour en état de sainteté.

FIN D'ÉLAINE

Liste des illustrations

Pl. 1. ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis

dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....

Pl. 2. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et,

tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.

Pl. 3. Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,

qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château

d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin

les tours sur une hauteur.

Pl. 4. Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par

la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les

yeux et lut sur les traits de Lancelot.

Pl. 5. Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent

attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.

Pl. 6. Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs...

Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans

l'un et l'autre crépuscule.

Pl. 7. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur,

et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et

au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.

Pl. 8. Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et

dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle

qui reposait silencieuse.

Pl. 9. Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un

petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et

regarda l'eau qui serpentait.

Elaine · 第 3 / 3 段