la connaissance de ces «Engliches». Et d'abord, ils ne nous ont pas
donné seulement l'âne et la petite voiture, sans compter le service à
café,--qui nous en fait deux avec le vôtre, car, soit dit en passant,
j'ai bien racommodé la tasse:--ils nous ont donné cinq mille francs
pour la réparation du clocher, sous prétexte que ce M. Pope, comme
ils l'appellent, s'occupe des monuments de l'ancien temps! Mon Dieu!
faut-il en avoir dans ses coffres pour faire des générosités pareilles
d'un seul coup!... Telle que vous me voyez, moi, j'ai bien fait cadeau
de trois mille francs au bon Dieu, mais j'y ai mis vingt ans!...
Enfin, je voulais donc vous raconter, madame Planté, que ce
monsieur était venu rôder bien des fois par chez nous, en tirant des
photographies de l'église; même que monsieur le curé m'a dit un jour:
«Madame François, envoyez donc Follette mordre un peu les talons de
cet ostrogot!...» J'ai envoyé Follette qui s'est mise à aboyer comme
si c'était le diable en personne, tant et si bien qu'il s'est en allé
avec son ustensile, et qu'on ne l'a plus revu de trois mois... Et
quand il est revenu, par exemple, c'était avec des dames, toutes
mieux attifées les unes que les autres; et celle qui avait l'air
de gouverner ce monde-là, une grande perche, unie comme un manche à
balai, avec un chapeau de paille de garçon, tenait sur les bras, en
guise de poitrine, sauf votre respect, madame Planté, un petit chien
qui était gentil, mais qui était gentil comme un agneau! «Eh! que je
dis à monsieur le curé en regardant par le rideau de vitrage, pourvu
que Follette ne soit pas dehors, et qu'elle n'aille pas manger les
chevilles de toute cette belle compagnie!» Madame Planté! je
n'avais pas fini de parler, que je vois le petit chien sauter et se
précipiter, la queue en trompette, au-devant de Follette qui hérissait
un poil tout le long de l'échine, droit en l'air, à y brosser ses
habits. «Nous voilà perdus! que je m'écrie. Follette ne va faire
qu'une bouchée de ce petit bichon qui vaut peut-être des centaines
de francs: avec ce monde-là, est-ce qu'on sait?--Courez vite, me
dit monsieur le curé, courez vite, madame François, pour empêcher
un malheur.» Madame Planté, ce que je vais vous dire vous paraîtra
incroyable; mais c'est la preuve que tout arrive par la permission
spéciale du bon Dieu. Voilà-t-il pas, aussitôt que j'ai mis le nez
dehors, toute la société qui se tourne de mon côté; et des clignements
d'yeux! et des chuchoteries! et des demoiselles qui se cognent les
coudes! et le grand manche à balai qui vient à moi et qui me parle
aussi clair que je vous parle, madame Planté. «Madame, qu'elle me dit
poliment, c'est bien vous qui êtes chez monsieur le curé?--Mais, oui,
madame.--Mon Dieu, madame, qu'elle reprend, que nous sommes donc bien
aises de vous voir! nous avons tant entendu parler de vous et de vos
mérites!--Je n'en ai guère, madame, que je lui fais.--Si, si! nous le
savons.--Mon Dieu, madame, c'est sans doute qu'on vous aura parlé des
trois mille francs que j'ai mis de ma poche dans le ménage de défunt
monsieur le curé de Chaumussay: on ne peut rien tenir caché dans ces
coquins de pays!...» Là-dessus, elle ne fait ni une ni deux, madame
Planté: elle me glisse une pièce de vingt francs en or dans la main,
en m'appelant par mon nom, comme si nous étions venues au monde porte
à porte! «Madame François, qu'elle me dit, notre intention est de
faire du bien autour de nous: monsieur le curé n'a-t-il pas des
pauvres?--Oh! si fait! madame, que je lui dis, en tournant ma pièce
dans le creux de ma main; c'est-il pour eux que vous me donnez
tant d'argent!--Non! non! cela n'est rien; gardez-le; mais ne
pourrions-nous pas faire une visite à monsieur le curé?--Eh! mesdames,
la porte est toute grande ouverte, entrez donc; je vois bien que c'est
le bon Dieu qui vous amène.»
--De ce moment-là, dit Félicie, voilà ces étrangers maîtres chez vous.
--Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous voulez donc, madame Planté?
c'est-il bien nécessaire d'être plus royalistes que le roi? Pour dire
la vérité, monsieur le curé ne leur a point fait mauvaise figure...
Entre nous soit dit, madame Planté, vous qui avez de l'instruction,
c'est-il vrai qu'ils ne sont pas baptisés?
Félicie ne s'était jamais posé la question. Provisoirement, elle
secoua la tête.
--Eh! là, mon Jésus! c'est-il bien possible, et qu'ils soient en même
temps si généreux? et polis! comme il n'y en a pas, même chez les
nobles!... Il fallait les voir--je parle des deux amies, madame Pope
avec celle qu'on appelle la Créole... en attendant,--il fallait les
voir dans leur petite charrette: vous m'en croirez si vous voulez,
même au galop de leur poney, quand elles me croisaient sur la route,
pour me parler de la santé de monsieur le curé, elles s'arrêtaient net
comme un lièvre qui a reçu le plomb dans les pattes. «Mon Dieu! que je
leur dis une fois, mesdames, si monsieur le curé avait seulement une
toute petite voiture cent fois moins jolie que la vôtre, pour aller
faire sa tournée, il retarderait de dix ans son entrée au Paradis!...»
Pas seulement trois jours après que j'avais dit ça, le jour de la
Chandeleur, au matin, qu'est-ce que je vois arriver?...
--Je comprends, dit sèchement Félicie; je comprends.
--Eh pardi! madame Planté, vous me laissez réciter mon chapelet,
et, quand j'ai le temps, je dirais le rosaire tout entier! Mais je
m'aperçois que je vous ennuie à vous raconter des choses que vous
savez peut-être bien déjà... M. Nadaud, le papa de ce petit garçon-là,
aura eu la langue trop longue...
Félicie suspendit le pas et interrogea madame François du seul
étonnement de ses yeux.
--Il n'y a point de mystère là-dessous, madame Planté. M. Nadaud était
en compagnie de ces dames,--comme bien souvent,--quand elles sont
venues nous faire leur beau cadeau, même qu'on a convenu, tous
ensemble, que la première sortie de monsieur le curé, en voiture,
serait pour vous faire visite.
--Comment, «tous ensemble»?... De quoi ces personnes se mêlent-elles
en parlant de moi; elles n'ont jamais mis les pieds chez moi!
--À qui le dites-vous, madame Planté? Moi qui sais combien elles
paieraient cher pour les y mettre!
Félicie:
--Est-ce qu'elles ont prononcé le chiffre?
--Ah! voyons, madame Planté, si vous prenez la chose du mauvais côté,
il n'y aura point moyen de s'entendre. Écoutez-moi donc: on a bien du
mal à tenir à distance celui qui est décidé à entrer chez vous.
--Sabre de bois! il se peut que des poules mouillées soient incapables
de tenir les gens en respect. Mais je vous jure...
--Ne jurez point, madame Planté: on s'en repent toujours après. On
dit qu'on fera et qu'on ne fera pas, et puis les choses se font
toutes seules et par elles-mêmes. Un jour, vous serez à défendre votre
grille, et on viendra vous annoncer que toute la compagnie vous attend
au salon.
--Elle m'y attendra!...
--Le temps de faire votre toilette, madame Planté!... Je parie la
voiture et le bourriquet, que vous irez leur dire bonjour, quand ça
ne serait que pour ne pas faire affront au papa de ce petit jeune
homme...
--«Au papa!...» Ah çà! que voulez-vous dire? Je n'ignore pas que
Nadaud fréquente ce monde-là, mais je me plais à reconnaître qu'il a
toujours eu le tact de ne pas chercher à me l'imposer.
--Madame Planté, je ne mettrais pas ma main au feu que vous ne vous
seriez point aperçue de ses manigances!... Sans être ce qu'on appelle
«malin, malin», M. Nadaud connaît les affaires; et ce n'est point un
homme à ne pas entr'ouvrir les portes ou à ne pas les faire pousser
devant lui, plutôt que d'être obligé de les défoncer au jour venu...
--J'en ai assez! dit Félicie, si on vous a payée pour m'apprendre
quelque chose, parlez français!
--Allons! madame Planté! voilà-t-il pas que nous serions encore
fâchées pour des malentendus! Ce que c'est que de ne point savoir
causer: je resterai toute ma vie une bête, faute d'avoir été à
l'école!... Mais, puisque vous êtes si curieuse, madame Planté,
adressez-vous donc à monsieur le curé. Il en sait plus que moi,
là-dessus comme sur autre chose, et puis, au moins, chez ces messieurs
prêtres, on est toujours sûr que c'est le Saint-Esprit qui parle par
leur bouche.
Nous vîmes vis-à-vis de nous, au tournant d'un massif d'arbres
verts, le groupe composé de l'abbé Fombonne, de grand'mère et de ces
demoiselles, qui avait fait le tour de la grande pelouse, comme nous,
mais en sens inverse. Le premier mouvement des trois femmes fut de
rebrousser chemin. Leur figure était décomposée. Monsieur le curé,
pour elles, avait dû mettre les pieds dans le plat, cependant qu'on
jugeait que Félicie méritait des préparations.
Elle comprit aux visages ce que le discours de madame François avait
été impuissant à lui faire entendre.
--Monsieur le curé, dit-elle, vous êtes chargé de m'annoncer une
nouvelle qui intéresse vivement la famille; qu'attendez-vous donc?
--Plût au ciel, dit le curé, que j'eusse été trouvé digne de
servir d'intermédiaire entre deux maisons que Dieu bénit pour leur
bienfaisance! Mon rôle est plus modeste; je m'entretenais simplement
avec ces dames d'un projet d'union que tout le pays a fait avant
les principaux intéressés, ce qui en montre la convenance... Je suis
surpris de l'émotion...
--Qu'est-ce que vous voulez? dit Félicie, nous sommes un peu
sensibles, chez nous... L'affection... les souvenirs... le deuil que
nous portons...
--Croyez, madame,--dit le prêtre, en étendant les deux mains,--que je
respecte profondément...
--Ah! s'écria Félicie, je ne sais vraiment pas ce qu'on respecte
aujourd'hui. Je ne parle pas des pauvres morts que l'on remplace
comme on fait d'une paire de chaussures! Mais quand je vois les
ecclésiastiques eux-mêmes faire cause commune avec des aventuriers
sans religion, des gens qui ont peut-être assassiné, volé,--qui vous
dit le contraire? avez-vous vu leurs papiers?--des femmes vêtues comme
des drôlesses et qui ont des moeurs de maquignons... eh bien! c'est
plus fort que moi... mon sang se retourne, et je suis tentée de ne
plus croire ni à Dieu ni à diable!...
--Madame Planté! dit le curé, est-il possible que j'entende votre
bouche proférer un tel blasphème?...
--Oui! c'est possible! oui, je l'ai dit, et je le répète, et je le
répéterai encore! Je ne crois plus à rien! à rien!
--Félicie! Félicie! par grâce, contiens-toi!
--Elle est malade, monsieur le curé!... Il faut être indulgent!
--C'est la surprise, le chagrin. La pauvre femme était si peu préparée
à cette nouvelle!...
--Parfaitement! parfaitement! disait le curé.
Grand'mère et ces demoiselles agitaient les bras autour de Félicie,
qui voulait parler encore et qui étouffait. Elle porta son mouchoir à
ses lèvres; on dut la soutenir.
Monsieur le curé s'essuyait le front, à l'ombre, son chapeau à la
main.
Madame François s'accroupit devant moi, me prit les mains et faillit
m'appliquer sur la figure ses grands verres de lunettes bleus, qui me
rappelèrent tout à coup ces lentilles par où l'on regarde, dans
les baraques foraines, des exécutions de criminels célèbres ou des
naufrages.
--Et nous, voyons, monsieur le petit jeune homme, qu'est-ce que nous
disons de tout ça? Est-ce que nous n'aimerions pas avoir une maman
bien fraîche et bien jolie?
Je rougis, sans répondre, et détournai la tête, parce que madame
François exhalait une petite odeur de moisi.
Mais elle tenait à s'informer:
--Ah! c'est peut-être bien aussi que notre tante Planté nous avait
découvert une maman à son goût?... Ce n'est pas une bête, notre tante
Planté: je parie bien que, du premier coup, elle avait mis la main sur
une perle?...
Je dis, avec une assurance à la Fridolin:
--Ce n'était pas non plus ce qu'il fallait; mais, au moins, j'aurais
eu une petite soeur pour jouer.
--Voyez-vous ça! dit-elle, à cet âge-là, ça a déjà ses idées sur les
personnes!
Le comble de la disgrâce pour Félicie fut de devoir, après sa crise,
demander pardon au prêtre:
--Monsieur le curé, j'ai eu la parole un peu vive...
Il fit le geste de l'absoudre.
--Je savais bien, chère madame, que votre nature est foncièrement
chrétienne.
--Heu! heu! bougonnait Félicie; on a tant d'occasions de s'indigner!
Il l'exhorta à la patience, à la douceur. Les hommes ne sont-ils pas
tous frères, qu'ils proviennent d'un continent ou de l'autre?
--Pourvu qu'ils paient! dit Félicie.
Grand'mère et ces demoiselles se redressèrent. Allait-elle repartir?
Par bonheur, les mots se métamorphosaient dans l'oreille de l'abbé
Fombonne, et il n'en percevait que le sens favorable. Il dit qu'en
effet l'argent servait à accomplir de belles et grandes choses.
C'était trop l'avis de Félicie; nul argument ne pouvait la frapper
davantage. Il le vit bien et en usa. Il la prenait en contradiction
avec elle-même; mais, comme elle était sincère, elle baissait le ton.
Tous deux, fils de la terre, se rapprochaient par leur goût commun de
la richesse. Tout à coup, Félicie s'avisa:
--Mais votre créole n'a pas le sou, au milieu de tous ces millions!
Vos Américains cherchent à l'écouler sur le continent, comme leur
camelotte!... Qui sait?... un laissé pour compte, peut-être bien?
Dame! je vous demande si c'est naturel, quand on a roulé sur le pavé
des deux mondes, de venir épouser un notaire de province!... Allez!
allez!... Ce niais de Nadaud a donné dans le miroir aux allouettes!
X
COUP SUR COUP
Félicie partit un matin, au grand étonnement du pays qui ne croyait
point à ce voyage.
--Plus souvent, disait Pidoux, que ma'me Planté irait à Paris dépenser
de l'argent!... Pour ce qui est de se faire ôter son mal avec un
couteau, c'est trop chanceux!
On avait fait la malle, précipitamment, la veille, au reçu d'un
télégramme de Philibert. Les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin
peuplé d'ombres; les papillons nocturnes heurtaient l'abat-jour, et
toutes sortes de petites bêtes ailées venaient mourir au pied de
la lampe. Félicie distribuait ses vêtements à Valentine agenouillée
devant la caisse de bois noir, et elle inscrivait chaque objet, comme
autrefois l'argenterie au bord du puits perdu. Entre temps, elle
confiait à sa soeur:
--Mon testament est chez M. Laballue... Comme cela, il n'y aura pas
d'indiscrétions.
L'émotion l'étouffait; elle s'épuisait à le dissimuler: de temps en
temps, elle allait jusqu'à la fenêtre et s'y penchait, implorant le
secours de l'air. Une courte pluie était tombée; la terre avait de
l'odeur; des tampons d'ouate s'effilochaient à passer rapidement sous
la lune; suspendue à la nuit par un fil invisible, une chauve-souris,
petite loque de velours, oscillait lentement et en mesure.
--Madame, venez donc voir où je mets votre linge fin...
Elle tint à emporter une paire de draps.
--Si je n'en reviens pas, vous comprenez, je ne veux pas être
ensevelie dans du linge d'hôpital.
Elle recommanda à Fridolin d'avoir bien soin de donner à boire aux
abeilles.
--Que je vous dise: si vous voyez que le chèvrefeuille est trop
lourd, n'ayez pas peur de tailler à même; il ne s'agit pas de laisser
déchausser la muraille!... Ah! pendant que j'y pense, n'oubliez pas
que c'est le cerisier près des framboises qu'il faut cueillir le
premier.
À huit heures du matin, nous étions tous réunis sous le marronnier des
communs, où Fridolin attelait la calèche. Valentine parut, portant des
cartons, un panier, un sac, un parapluie, une ombrelle.
Mademoiselle Victoire, humide de rosée, revenait du jardin avec une
gerbe de fleurs:
--Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela?
--Prends donc, prends donc: ça égaie!
On avait le coeur serré, et cela se voyait sur les figures. On ne
disait mot, et puis, d'un coup, tout le monde s'élançait à la fois:
--Quel beau temps! c'est encore une chance.
--Oui, mais il ne faut pas se fier à la chaleur; as-tu bien ta
couverture?
--Et ta quinine?
--Je parie qu'on n'a pas mis tes pantoufles!
--Tâche d'avoir un coin!
Tout cela n'était que du remplissage; tout cela avait déjà été dit.
Mais le silence faisait peur.
Clarisse accourut en essuyant sa main fraîchement rincée, et elle la
tendit à sa maîtresse. Félicie la prit:
--Bonjour, ma fille; portez-vous bien!... Et ne les laissez pas mourir
de faim!...
Fridolin, sérieux et droit, la main aux naseaux de la jument, dit
d'une voix forte:
--Si madame est bien décidée à prendre le train, ce n'est pas le
moment de raconter la trahison de Bazaine!
--Allons! dit Félicie.
Ces demoiselles la baisèrent à grand bruit. L'oncle Planté, timide et
bourru, s'approcha.
Félicie vint à son aide:
--On peut bien s'embrasser, une fois dans la vie, dit-elle.
Ils s'embrassèrent, ce qui fit sourire. Mais l'oncle Planté écrasa
deux larmes, de ses gros doigts velus.
Grand'mère et moi montâmes dans la voiture, car nous devions aller
jusqu'à la gare. Félicie s'installa. Elle jeta un dernier coup d'oeil
sur ses bâtiments familiers: l'écurie, l'étable, le toit aux lapins,
la boulangerie, le pigeonnier. Elle désigna un pauvre fuchsia au bord
d'une fenêtre:
--Faites donc attention! dit-elle, le fuchsia vous tombera sur la
tête, un de ces quatre matins!
Elle aperçut, sous le décrottoir, les chaussures à semelles de bois
qu'elle avait mises la veille pour sa dernière promenade, et elle dit
encore:
--Rentrez donc mes galoches!
Fridolin nous emportait.
On nous apprit, à notre retour, que Pidoux était venu au premier vent
du départ de Félicie. Il paraissait très étonné, et, ce voyage ne lui
convenant pas, il avait commencé à faire du bruit dans la cuisine.
--Prenez garde, Pidoux! madame pourrait avoir manqué le train!...
Il était retourné chez lui. Il guettait notre rentrée et fut aussitôt
que nous à la maison. Sa colère éclata: il ne craignait plus personne.
Il accusait Félicie d'avoir «vendu le pauvre monde» en s'esquivant
juste au moment où les affaires de Gruteau empiraient.
--Faudrait pas venir nous dire qu'elle ne l'a pas fait exprès: c'est
d'hier que le premier billet Fantin est arrivé protesté à Beaumont!
--C'est un hasard, dit grand'mère; si Félicie l'avait su, elle ne
serait pas partie tranquille, quoiqu'elle vous ait répété cent fois
que ces affaires ne la regardent pas.
--Elles ne la regardent pas? Eh bien! et vous, êtes-vous ma'me Fantin
ou ne l'êtes-vous point?
--Mais, mon pauvre ami!...
--Il n'y a point d'ami!... Je causons affaires!
On dut recourir à l'oncle Planté. Il manquait d'arguments. Il se
montra avec son fouet, son chien, ses jurons. Il tonna, fit plus de
bruit que le métayer; les aboiements de Mirabeau s'élevèrent sur le
tout et le couvrirent. Pidoux repassa la porte, la menace à la bouche.
La cuisinière secouait la tête:
--Il faut que madame soit loin, pour qu'on voie des choses
pareilles!...
Mon père arriva à l'improviste. Ce n'était pas son jour. Était-il
possible que la tante eût quitté Courance d'une manière si brusque,
sans dire adieu? Il n'avait guère été flatté d'apprendre cela par
Clérambourg.
--Comment?... par Clérambourg?
--Il sait tout... Si j'avais été prévenu plus tôt, je me serais hâté
de faire part à ma tante d'une nouvelle qui doit apporter une certaine
modification à ma vie...
Grand'mère le regarda par-dessus ses verres de lunettes:
--Avouez donc que vous accourez vous acquitter de la petite formalité
aussitôt que Félicie a les talons dehors...
--Permettez!...
--Vous avez tort de vous effrayer: ma soeur n'est pas un
croquemitaine. Si c'est pour sa santé que vous redoutiez l'effet
de «la nouvelle», rassurez-vous: elle a essuyé le premier feu. Nous
sommes informés.
--Ah!
--Pas par Clérambourg, nous autres, mais par des étrangers aussi...
Cela fait compensation.
Il y eut un petit silence embarrassant. Mademoiselle Adélaïde
tricotait; sa soeur se levait presque toujours lorsque la conversation
devenait difficile. Grand'mère cousait avec une application feinte, et
mordait son fil.
--Ma conduite n'a rien d'incorrect. Somme toute, c'est par égard
pour vous qui me représentez le passé, les souvenirs... toujours très
chers, très respectés... que j'ai hésité à vous entretenir de... mes
projets, tout au moins avant une certaine période de temps révolue...
On le laissa aller.
--Rien ne pressait, d'ailleurs: cela ne se fera pas encore de
sitôt. Le bruit public donne une consistance prématurée à des choses
lointaines...
Il s'arrêta. À l'ordinaire, il m'eût dit: «Eh bien! gamin?» et
il m'eût pris sur son genou. Il n'y songea pas. Il avait l'air de
m'annoncer, à moi aussi, «la nouvelle», et, pour la première fois, ma
présence le gênait. Ces dames le sentaient bien et je crois qu'elles
en éprouvaient un malin plaisir.
Enfin, il se donna du ton:
--J'épouse..., dit-il.
--Si nous sortions? interrompit grand'mère.
On se leva. Le malheureux s'épongea le front avant de franchir le
seuil, et il fit au moins vingt pas sur le sable avec sa belle-mère
et ses tantes avant de pouvoir ajouter un mot. Grand'mère se retourna
pour m'ordonner d'aller jouer. Mais je restai planté là, tout rouge,
tout penaud et ayant une grande envie de pleurer à cause de l'embarras
atroce où j'avais vu mon père.
M. Laballue vint le mercredi, comme à l'ordinaire; non pas faute
d'être averti du départ de Félicie, mais il eût jugé indécent de
s'abstenir.
Ces dames furent sans complaisance: elles avaient cessé de le flatter
depuis que ses services ne s'imposaient plus. Le dîner et la soirée
furent on ne peut plus pénibles. Cependant M. Laballue se montra
courageux et galant jusqu'au bout: il fit la lecture à haute voix,
comme s'il s'adressait à son amie absente, et coucha. Il eût pu se
venger en nous apprenant une mauvaise nouvelle qu'il savait, mais il
ne le fit pas; et, le lendemain, il monta en voiture en nous disant:
--À mercredi prochain!
La mauvaise nouvelle nous arriva par le facteur qui parla, vingt
minutes durant, avant de toucher à son verre de vin et de remettre le
courrier à Valentine. Les souscripteurs de grand'père Fantin, impayés,
poursuivaient. Le bruit courait la ville et prenait les proportions
d'un scandale.
Fridolin aspira de l'air et dit:
--C'est l'écroulement de la maison!
Valentine nous répéta les paroles du facteur et celles de Fridolin.
Grand'mère s'assit, et sa figure diminua. Ses paupières fléchirent.
Elle sembla avaler quelque chose avec recueillement; mais ce ne fut
pas long. Et elle demanda:
--Il n'y a pas de lettres?
Si, il y avait deux lettres: une de Félicie, une de Philibert.
«Tranquillise-toi, ma bonne vieille, écrivait Philibert, la tante est
arrivée, et il n'y a encore rien de cassé. J'ai été la cueillir à
la gare, un peu blette, mais plus émue que fatiguée. Je crois bien
qu'elle s'attendait à voir nos trois frimousses derrière les employés
de l'octroi, et elle pensait avec terreur aux discours de bienvenue
qui devraient s'échanger au débotté.--«Non, non, ma tante, nous
faisons la fête à nous deux ce soir. Je vous ai retenu une chambre
dans un petit hôtel très propre, près de Saint-Sulpice; vous y serez
chez vous!» Elle s'est déridée tout de suite; nous avons soupé en
tête à tête. Je l'ai laissée dormir, après avoir convenu que _nous_
viendrions lui dire bonjour le lendemain matin.
«Nous voilà, à dix heures tapant, à l'hôtel: elle aura fait la grasse
matinée, nous allons la trouver fraîche. «Madame Planté, s'il vous
plaît?--Cette dame est sortie depuis huit heures.» Devine où elle
était allée? À Notre-Dame-des-Victoires, d'abord, en accomplissement
d'un voeu qu'elle avait fait pour le cas où son train la déposerait
à Paris sans déraillement; ensuite, et sans perdre de temps, chez
les grainetiers du quai. Nous l'attendons. À dix heures vingt, elle
débarque, épouvantée des heures de voiture à payer. On l'avertit que
nous sommes dans le salon de l'hôtel. On l'entend qui dit: «Mais il
faut que j'aille rajuster un peu mon chapeau!» Je me montre: «Mais
non, ma tante, allez-vous pas faire des manières!» Je lui prends la
main: elle tremblait comme la feuille. Ma femme paraît en disant:
«Enfin! enfin!» Je soulève Adrienne. Quand Félicie voit sa figure,
elle est subjuguée, comme tout le monde. J'en étais sûr d'avance. Elle
bredouille je ne sais quoi. Mais la petite, elle, ne perd pas la tête;
elle lui dit: «On vous connaît bien, allez, madame la tante; papa a
fait votre portrait et il se cache derrière en contrefaisant votre
voix...»
«Félicie dit: «Ah! vraiment... ah! vraiment...--Et moi? dites-moi
ce que vous pensez. Est-ce que ça se voit à ma figure que je suis...
comme je suis?... Dame! il y a un voyou, une fois, qui m'a appelée la
jolie bossue, quand je passais, couchée dans ma voiture! Je ne suis
pas mal faite du tout, vous savez! Seulement, pour la force, autant
essayer de mettre debout une serviette de table roulée dans son rond.
Papa n'a pas voulu que je sorte ce matin avec ma robe neuve...» Et
des détails sur celui-ci, sur celui-là; et des interrogations sur les
bonnes gens de Courance! et des opinions sur le salon de peinture, sur
la démolition des Tuileries, sur la libération du territoire! à
mourir de rire. J'en pleurais de joie. Quand je te disais qu'elle est
extraordinaire!
«C'est Félicie qui a été intimidée. Elle m'a dit qu'elle ne
s'attendait pas à trouver ma femme et ma fille si _éveillées_,
et qu'elles doivent la juger ridicule. Elle croyait Marceline
une maritorne. Quant au bagout de la petite, elle en est tuée,
littéralement.
«En somme, c'est beaucoup plus que je n'osais espérer, et je me frotte
les mains. Je te tiendrai au courant.
«Je t'embrasse, ma chère bonne femme...
«Ton fils,
«PHILIBERT.»
«_P.-S._--«Madame la tante», comme dit la petite, viendra dîner chez
nous: on va mettre les petits plats dans les grands. Ma pauvre femme
sue sang et eau.