opérations à Adrienne, ce n'est rien du tout.
--C'est celui qu'elle appelle Bilboquet? demanda Félicie.
--La petite ne se gêne pas avec lui, dit Philibert, parce qu'ils sont
devenus deux grands amis.
On sourit, à cause du nom du chirurgien, et, en même temps, on se
regardait à la dérobée parce que c'était la première fois que Félicie
semblait se souvenir de la lettre du jour de l'An.
Elle sortait toujours dans l'après-midi. Sa volonté la portait plutôt
que ses jambes. Philibert nous accompagnait.
Le printemps venait à petits pas au-devant de nous; la campagne était
fraîche et pure comme l'aube humide; un blé jeune et soyeux, qui
paraissait né du matin, jouait sous le vent; dans les chemins bordés
de buissons gris encore, les fils de la Vierge vous chatouillaient la
figure; on eût voulu mordre à même et manger les blancheurs roses des
arbres en fleur.
Félicie marchait en s'aidant de la canne à corne d'or; elle regardait
à droite et à gauche ses terres ensemencées; ses fines narines
palpaient l'air nouveau qui allait tirer les germes du sol.
Elle se tourna brusquement vers Philibert, qui ne parlait pas, et elle
lui dit à brûle-pourpoint:
--Enfin, _elle_ vit, c'est un résultat, cela...
--Qui est-ce qui vit, ma tante?
--Mais... la petite... ta fille...
--Ma fille! répéta Philibert.
Il restait la bouche ouverte. Jamais Félicie n'avait spontanément
daigné faire allusion à sa fille.
--Alors, tu crois que c'est ton médecin qui l'a sauvée?
--Milwaukee? oui.
--Raconte-moi ça.
Il reprit par le menu toutes les phases de la maladie d'Adrienne.
Quand il s'interrompait, Félicie murmurait:
--Il a fait ça!... Et alors, qu'est-ce qu'elle disait, la petite?...
L'important, c'est que ces êtres-là arrivent à vous inspirer
confiance... On l'endormait; et après, est-ce qu'elle souffrait?...
Comme cela, maintenant, vous êtes à tu et à toi avec le médecin?...
Et, à ton avis, toi, elle en reviendra?...
Il eut le tact de ne pas insister outre mesure, malgré son émotion
qu'il contenait difficilement. Félicie le poussait sans cesse. Elle
ne voulait point paraître s'intéresser trop au médecin, et parlait
surtout d'Adrienne. Il comprenait le jeu de sa tante et n'épargnait
aucun éloge du médecin. Mais les deux sujets étaient liés, et
Philibert caressait des yeux un horizon nouveau, inespéré.
En rentrant à la maison, ils se turent, ce qui donna à leur
conversation l'importance d'un secret. Les femmes sentent vite cela:
grand'mère et ces demoiselles les regardaient l'un et l'autre en se
demandant ce qu'il y avait. Cependant, même entre eux, Félicie et
Philibert dissimulaient et rusaient. À chaque promenade ils étaient
aussi lents à aborder le sujet qu'intimement impatients d'y aboutir,
et ils employaient les détours les plus maladroits. Je les écoutais,
trop jeune pour sourire du comique de leur embarras, et je me disais:
«Ce sera pour la route de corail... Non?... Alors, ce sera pour les
sapins d'Épinay. Pas encore. Ce sera pour la Chaume!» Quelquefois,
nous arrivions jusqu'au dolmen, à l'heure du retour, avant qu'ils
eussent trouvé le joint.
Félicie n'ignorait plus rien de la petite Adrienne; elle était édifiée
sur le compte de Milwaukee, au point de le croire capable de miracles:
et ils n'avaient pas encore parlé franchement.
Vers la fin du séjour de Philibert, nous étions assis tous les trois
sur le dolmen, après une tournée insignifiante, mais par un temps
charmant. Félicie portait pour la première fois son grand chapeau
d'été, et les gens de la campagne se le montraient au loin comme
l'indice des beaux jours. Elle promenait sur Courance le cadre arrondi
que formait pour sa vue cette voûte de paille, et désignait du bout de
la canne telle ou telle pièce de terre.
Ces rectangles inégaux, tapissant les terrains ondulés, flattaient
les yeux par la variété et la douceur des tons. Les terres fortes et
sombres au fond de la vallée, les terres légères et blondes sur les
hauteurs, le sens divers des sillons de labour, les pièces défoncées
à la charrue profonde, les semis passés à la herse, multipliaient les
jeux de la lumière; le duvet naissant des blés et des avoines, le
vert lointain des prés et les arbres fleuris répandaient une gaieté
nouvelle.
Félicie se tourna vers Philibert:
--Tu ne dis rien?
--Il fait si bon!
Quand il était à la campagne, son coeur s'attendrissait pour un parfum
qui passait, pour une feuille qui remuait, pour le chant d'un oiseau.
Félicie considéra un moment sa figure aux grands traits agréables.
Son nez semblait moins osseux et moins long quand il avait bien mangé
quinze jours durant; sa mâchoire et son front trahissaient des désirs
immenses, et la douceur un peu fatiguée de ses yeux, une certaine
mollesse de désenchantement.
Il reprit, en regardant devant lui:
--Il y a des moments où l'on voudrait avoir de grands bras pour
embrasser tout.
--Te voilà toujours avec tes idées! dit Félicie.
Le soleil argentait la rivière et faisait étinceler sur la côte de
Gruteau un nouveau toit d'ardoises. C'étaient les bâtiments destinés
à couvrir la «machine élévatoire» de grand-père Fantin. Félicie haussa
les épaules et soupira.
On entendait, sous les noyers des chemins, les lents chariots tirés
par des boeufs, ou les carrioles plus légères. Félicie suivait chaque
attelage:
--C'est le domestique de Pénilleau qui rapporte le linge de lessive...
Ça, c'est la charrette du meunier... Voilà cet animal de Pidoux qui
revient de Beaumont; ce n'est pas trop tôt!... Ne te presse pas, va,
mon bonhomme!...
Des vols brusques de moineaux nous passaient sur la tête, déchirant
l'air calme de petits _cuic cuic_ âcres et pointus, puis se plaquaient
tout à coup dans un buisson, comme une portée de plomb contre un
talus. Les pies jacassaient. Une buée se forma au-dessus de la rivière
et des prés, et, de ce nuage, premier signe des fraîcheurs du soir,
parut sortir le triste cri des courlis; il s'approcha, en balançant,
d'un bord à l'autre de la vallée, ses appels plaintifs.
Félicie porta vivement sa main au creux de l'estomac, se leva et s'en
alla à l'écart. Le bruit de ses efforts douloureux vint jusqu'à nous.
C'était toujours le «crabe» qui s'obstinait à ne pas sortir. Elle
revint, le mouchoir aux lèvres et les joues animées par la secousse;
elle prit dans sa poche un morceau de sucre enveloppé dans du papier,
l'imbiba d'eau de mélisse, l'aspira et le croqua avec une voracité
de toute la mâchoire, comme si elle s'accrochait, avec une énergie
farouche, à quelque chose qui lui rendait la vie.
Le tumulte des oiseaux s'était élargi: c'était un joli vacarme qui
courait les allées de noyers, les haies et la lisière des bois, et
dont le parc de Courance, aux arbres touffus, semblait le puissant
noyau sonore.
--Oh! je sais bien ce que j'ai, dit Félicie; je n'ai pas besoin de
médecin pour me l'apprendre... J'ai un cancer à l'estomac.
--Mais non! mais non!
--Ta, ta, ta, je ne suis pas une enfant!
Philibert trembla qu'elle n'eût renoncé à toute consultation sous
le prétexte qu'elle connaissait son mal. Je vis ses yeux qui
s'apprêtaient à pleurer encore un rêve évanoui. Il hésitait à parler.
Félicie avait quelque chose à dire. Elle attendait qu'une occasion
vînt à son aide. Un bon moment de silence s'écoula. Tous les bruits
étaient dissipés.
Comme un cri d'oiseau attardé, on entendit, dans la direction du
moulin, mais venant des collines lointaines où les rayons du jour se
mouraient, le sifflet du chemin de fer. Félicie dit:
--À propos, tu sais que j'ai pris une grave décision?
--Une décision?
--Oui. J'irai à Paris.
IX
LES MESSAGERS
Félicie annonça la nouvelle à table.
Je me souviens que l'oncle Planté trempait dans le jus un morceau de
pain qu'il allait tendre à Mirabeau; il le tint en l'air, sous le
coup de la surprise: de grosses gouttes en tombaient, une à une, comme
d'une éponge.
Ces demoiselles firent une tête si drôle que Philibert ne put
s'empêcher de rire, et, sa serviette sur la bouche, il dit:
--Voilà!... J'enlève ma tante!... Nous allons faire, rue
Monsieur-le-Prince, une noce à tout casser!
Félicie ne releva ni la liberté de l'expression ni l'allusion à la
reconnaissance implicite du ménage légitimé. On restait stupéfait.
--Vous comprenez, dit-elle, ce n'est plus comme si j'allais confier
ma peau au premier médecin venu. Celui-là voit la petite deux fois
par semaine, et elle le tutoie. Quand elle lui dira: «Voilà ma vieille
bonne femme de tante», il y a des chances pour qu'il ne me traite pas
comme une chair d'amphithéâtre...
--Certainement! dit grand'mère, certainement!
Autour d'elle, chacun se répétait mentalement le «voilà ma vieille
bonne femme de tante.» Qui est-ce qui mettait cela dans la bouche de
l'enfant que Félicie affectait d'ignorer? C'était Félicie. Mais, comme
elle avait toujours raison, chacun redit, après grand'mère:
--Certainement! certainement!
Félicie jugea toutefois qu'elle devait étayer sa détermination: elle
rapporta ce qu'elle savait de Milwaukee. Elle donna les détails des
opérations, insista sur les exemples d'habileté particulière, trouva
des termes pour nous évoquer l'enfant renaissant sous les doigts de
fée du savant étranger. Elle prononçait: «Bilboquet», et appelait la
petite: «Adrienne», maternellement. Elle se tournait vers son neveu:
--N'est-ce pas, Philibert?
À la fin du dîner, tout cela paraissait simple et naturel. Chacun, à
part soi, croyait avoir mené à bien cette oeuvre, même mesdemoiselles
Adélaïde et Victoire, qui, ces derniers temps, travaillaient en sens
contraire. Elles dirent à grand'mère:
--Puisque Félicie a décidé comme cela, tout est pour le mieux.
On alla se coucher contents.
De ce jour-là, notre humeur refleurit comme la terre sous la saison
nouvelle. Le ciel semblait dégagé; on osait parler d'espoir. Félicie
donnait le signal. Le docteur au nom exotique lui inspirait une foi
complète. Après l'eau de Lourdes et le curé guérisseur qui n'avaient
flatté que la partie anémiée de son esprit, Milwaukee, unissant
la science au mystère de son pays d'origine, se présentait
à point.--C'était la même femme qui ne pouvait souffrir les
étrangers!--Elle était toute prête à se faire couper en morceaux s'il
le fallait. Elle en parlait couramment, courageusement. Les termes
affreux du manuel opératoire lui devenaient familiers. M. Laballue,
le mercredi, lui lisait la _Gazette des hôpitaux_. Et l'aimable homme,
lorsqu'il avait terminé, regardait la future patiente, de ses petits
yeux doux, sous ses lunettes, et souriait.
--Ça vous amuse, vous? disait Félicie.
--Je songe, ma bonne amie, que Milwaukee pourrait bien vous éclater de
rire au nez, à propos de toute votre charcuterie, et vous faire sauter
vos maux d'estomac d'une petite chiquenaude!
On n'attendait plus qu'une lettre de Paris annonçant le rendez-vous
fixé par Milwaukee.
Depuis le beau temps, mon père ne manquait plus de venir le lundi. Il
était moins sombre; il avait plus d'entrain.
--Après tout, disait-on, la compagnie de ses Pope lui vaut peut-être
mieux que celle de M. Clérambourg!
Étrange effet du ciel rasséréné! Cet homme, si criminel, durant
l'hiver, pour avoir dîné dans une maison heureuse, nous parut, au
printemps, mériter des distractions. Une de ces demoiselles fit
observer qu'à tout prendre, il avait été très digne depuis son
veuvage.
--Et il faut avouer que, pour un homme de son âge, la vie solitaire, à
Beaumont, n'a rien de séduisant.
On en tomba d'accord. Quand grand'mère était éloignée de son gendre,
elle lui trouvait cent qualités.
--Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne porte pas ses quarante ans.
--Heu! heu!... Moi, je ne voudrais pas donner cent sous de chaque poil
blanc qu'il a aux tempes!
--Oui, mais c'est du crin que ses cheveux! Il se tient bien; il n'a
pas plus de ventre qu'étant garçon...
--J'entends toujours Adèle, qui faisait son ménage dès cette époque:
«Madame! quand on voit cet homme-là passer dans la rue et qu'il est
habillé, on ne peut pas s'empêcher de dire qu'il ne lui manque qu'une
femme au bras.»
--Votre gendre se remariera, fit une de ces demoiselles.
On lui imposa silence de toutes parts.
Mais quelque chose mijotait, à quoi personne ne voulait prendre sur
soi de risquer une allusion. Valentine m'avait dit en me couchant:
--On vous a trouvé une autre maman.
Les sous-entendus se multipliaient, s'entassaient:
--Un homme livré à lui-même est exposé à un coup de tête...
--La discrétion, c'est très joli; mais, faute d'un conseil donné à
temps, on fait une sottise irréparable!...
--On n'épouse pas une femme, on épouse la famille...
--Une femme peut avoir toutes les vertus et être une affreuse marâtre
pour l'enfant de son mari.
--Oh! si ce n'était pas le petit!...
--Voyez-vous une jeune fille qui trouve un enfant de sept ans dans sa
corbeille de mariage?...
--L'idéal serait une veuve sans enfant.
--Ah! oui; mais voilà!...
--Moi, je dis qu'une veuve qui sait déjà ce que c'est qu'un enfant est
plus disposée à en adopter un second...
--Surtout un petit garçon!
--Pourquoi?
--La femme a bien souvent une préférence pour le garçon.
--Principalement, quand elle n'a pas pu en avoir un.
--Ou qu'elle a déjà une fille...
Ce n'était pas encore pour cette fois. On ne prononça aucun nom. Mais,
le lendemain, mademoiselle Adélaïde, en tricotant un bas, et même
bâillant dans sa main, c'est-à-dire de l'air le plus détaché du monde,
hasarda:
--C'est décidément une sérieuse amitié qu'a madame Leduc pour cette
petite madame Letermillé?
Personne ne se pressa d'aller plus loin. Grand'mère dit:
--Je crois que c'est justice; la pauvre jeune femme a bien des vertus.
--Je m'en rapporterais à madame Leduc, d'autant plus qu'elle insiste
dans ses lettres, d'une façon...
--Ah! tu l'as remarqué?
--Toi aussi?
--À moins qu'on ne soit aveugle!...
Et ce fut tout encore. Valentine me dit, le soir:
--Ça y est!
--Quoi donc?
--Votre maman numéro deux! c'est la dame que vous avez vue à Langeais,
qui a une demoiselle de votre âge. Ça fait d'une pierre deux coups:
vous allez gagner en même temps une petite soeur.
Je ne soufflais mot; elle me demanda:
--Vous n'êtes pas content?
--Comment est-ce que je l'appellerai?
--Qui?
--Madame Letermillé.
--Vous l'appellerez «maman».
--Et l'autre, alors, la vraie?
--On ne confondra point; n'ayez pas peur.
--C'est que, dis donc, madame Letermillé sera damnée!
--Pourquoi ça?
--C'est elle qui l'a dit à Philibert pendant qu'il lui passait un
doigt sous la manche, au-dessous du coude, là où c'est le plus gras...
--On ne va pas en enfer pour si peu! Sans doute qu'ils essayaient de
voir s'ils pouvaient se marier ensemble. Bientôt ce sera votre papa
qui lui fera ça.
--Ah!
Je n'étais pas fâché à l'idée que Suzanne viendrait courir avec moi
dans le jardin. Il était beau comme l'année d'avant, alors que je m'y
amusais si bien au moment même où maman, la vraie, mourait à Beaumont.
Les massifs regorgeaient de lilas et de lauriers fleuris; les cytises
répandaient leur pluie d'or et les tamaris délicats leurs fines larmes
roses. Chaque année, invariablement, l'oncle Planté disposait de ses
mains, sur la pelouse, une corbeille de jacinthes et de tulipes, une
de pétunias, une de dahlias et une de géraniums dans une couronne de
bégonias.
Fridolin passait et repassait, à heures fixes, avec des arrosoirs
lourds qui faisaient saillir les veines au long des bras tendus.
Félicie m'apprenait à côtoyer sans avoir peur les ruches d'abeilles.
Nous traversions au pas le bourdonnant village: elle s'arrêtait, comme
dans ses fermes, à causer sur le pas des portes des petits chalets de
paille; elle parlait avec ces bonnes ouvrières qui la connaissaient
et la ménageaient. Puis nous allions, pour elles, jusqu'à la pompe du
potager, remplir d'eau deux mortiers à bords plats où elles pouvaient
aisément se poser à sec et boire.
Le beau temps nous valait des visites. Un roulement de voiture, hormis
le lundi et le mercredi, mettait la maison en émoi. Valentine, les
jupes haut troussées, courait jusqu'à mi-chemin de la grille. On la
voyait revenir essoufflée, et jetant les noms à tous vents. Alors
Félicie allait ou non faire toilette.
Nous reçûmes ainsi la famille Pergeline qui présentait le fiancé
de Georgette. C'était un jeune receveur de l'enregistrement, déjà
bedonnant, un peu bouffi de figure, frisé et «jouissant d'un teint
rose». Mon ancienne amie prétendait autrefois, sur la balançoire,
qu'elle n'épouserait jamais qu'un grand garçon pâle, au visage coupé
d'une longue moustache noire, ou tout au moins châtain foncé. Elle
s'accommodait pourtant de celui-ci. Ils s'asseyaient côte à côte et
se touchaient souvent les mains. Ils se regardaient avec des yeux de
braise. L'un d'eux commençait à avancer les lèvres en cul-de-poule;
était-ce pour rire? Point du tout. De son plus grand sérieux, l'autre
répondait par le même signe; et un tout petit bruit de baiser leur
échappait. Tout à coup, leurs pensées muettes les faisaient rougir.
Au goûter, ils burent et posèrent leurs verres si près l'un de l'autre
que le cristal tinta.
C'était la cadette qui se mariait la première. L'aînée dit à ces
demoiselles:
--Je comprends, quand on est sur le point de se marier, que l'on se
permette des choses plus ou moins convenables; mais ma soeur s'en paie
jusque-là!
Elle haussait les épaules:
--Que voulez-vous? maman n'y voit que du feu!
Madame Pergeline décrivait la toilette de la mariée déjà prête, et
nous invitait à l'aller voir chez elle, exposée dans la pièce où l'on
montrait, l'année précédente, l'uniforme du fils tué à l'ennemi.
--Monsieur votre gendre, dit-elle à grand'mère, nous a fait l'honneur
d'y jeter un coup d'oeil, après la signature du contrat. Quel homme
distingué!... Il rajeunit.
--C'est ce que nous disions l'autre jour.
--Le pauvre homme a chèrement payé sa dette, lui aussi...
On soupira; on leva les yeux sur la photographie de la morte. Madame
Pergeline trempait un biscuit dans un verre de vin vieux. Elle reprit:
--C'est la vie. On ne peut pas pleurer éternellement.
On ne distinguait pas bien la liaison de son discours; il semblait
qu'elle en eût aspiré une portion avec le biscuit. Il y eut un instant
d'embarras. Elle se leva en disant:
--D'ailleurs, il y a du mariage dans l'air, cette année. C'est dans
l'air... N'est-ce pas, mignonne?
Elle étouffait déjà cette phrase énigmatique contre les joues de la
jeune fille. La soeur aînée regardait chacun comme s'il venait de lui
marcher sur la robe. On les reconduisit jusqu'à leur voiture.
Une visite inopinée nous arriva un jour, au moment où nous partions,
Félicie et moi, pour notre tournée quotidienne. Nous touchions à la
grille, quand, tout en haut de la route de Beaumont, quelque chose
pointa.
--Attends, dit Félicie, voyons d'abord ce que c'est.
Cela n'allait pas vite et ne prit forme que peu à peu.
--On dirait deux dames dans une petite voiture de rien du tout...
--Qu'est-ce que tu chantes? dit Félicie; deux dames, une petite
voiture?...
Elle fit la grimace. Elle pensait aux Américaines, que nous avions
vues, un dimanche, à Beaumont, se promener en charrette anglaise alors
que tout le monde sortait de l'église.
L'attelage descendait en zigzaguant. L'une des personnes frappait à
tour de bras sur l'animal.
--A-t-on jamais vu pareille brutalité! dit Félicie; il n'y a que des
Yankees, des sauvages, pour...
--Tante! tu ne sais pas qui c'est? c'est monsieur le curé de la
Ville-aux-Dames avec madame François.
Madame François conduisait. Sa figure était ombragée d'une capeline
baleinée, en tissu à fleurettes. Les disques bleus de ses conserves
brillotaient sous cette petite voûte. Le bout de son nez, fureteur,
émergeait tout seul en coupe-vent. M. le curé Fombonne était fortement
établi à son côté et occupait presque tout l'espace de l'étroit
véhicule. Ses gros doigts étaient croisés au-dessus de sa ceinture
soutenue par l'embonpoint de l'abdomen. Dès qu'il reconnut madame
Planté, il ôta son chapeau, et l'air mariait ses longs cheveux blancs
avec les ailes de la capeline.
On n'avait point vu le curé depuis la scène du presbytère. Le
pittoresque de l'équipage nous évita le malaise d'une première
rencontre. Le petit âne, qui marchait en rechignant, se décida
à trotter quand il fallut faire halte. Il passa devant nous, les
oreilles droites, et tricotant des pattes avec un entrain que la
gouvernante était impuissante à calmer. Elle se levait de son siège,
gesticulait, criait à tue-tête, tandis que le curé, essayant de
toucher l'animal par la douceur, l'appelait: «Mon ami, mon bon petit
ami!...» Tout cela s'engouffra dans l'allée des ormes, Félicie et moi
courant par derrière. Le bruit attira les domestiques, et Fridolin
parut sous le marronnier. Il s'avança, avec son flegme ordinaire, et
cueillit l'âne au passage, tel un joueur reçoit la balle contre la
paume de la main.
Tout le monde s'extasia devant l'élégance de l'attelage. C'était bel
et bien une charrette anglaise, et le harnais du bourriquet portait
quatre boucles d'argent.
--Ça ne nous a pas coûté cher, dit madame François, c'est un cadeau.
--Chut! fit le curé, c'est un cadeau du diable!...
Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, ainsi que grand'mère, étaient là.
On formait un cercle autour des nouveaux venus.
--Oui...--continua le curé sur un ton de mystère,--c'est ici le
présent de... de... devinez, mesdames!...
On était très intrigué. Madame François riait de tout son coeur.
--J'ai failli refuser ce don magnifique, dit le curé: _Timeo Danaos
et dona ferentes!_ Mais le bon Dieu m'a inspiré une parole qui
conciliera, je l'espère, les intérêts de l'Église et la convoitise
toute profane d'un pauvre desservant: «Madame, ai-je dit à cette
généreuse personne, madame, c'est sur un âne que Notre-Seigneur fit
son entrée à Jérusalem... Puisse cette gentille petite bête vous
conduire un jour à la véritable Église de Dieu!»
On se taisait toujours.
--Mesdames, reprit le curé, j'ai la ferme conviction que je ramènerai
dans cette voiture une brebis égarée...
--Je donne ma langue au chat! dit Félicie.
Madame François la pinça à la manche, et, du cintre de sa cornette,
jeta sous la voûte du chapeau de paille:
--Les protestants de la tasse à café!... Voyons, madame Planté, vous
ne pensez qu'à eux, j'en lèverais la main! Mais c'est toujours comme
ça quand il s'agit de deviner.
--J'étais à cent lieues de penser à ces...
--Vous seriez donc la seule, dans le pays, à ne point vous occuper
d'eux! Le contraire serait bien plus croyable!...
Et elle se mit à rire, la main en écran devant les dents.
Félicie se laissa entraîner par elle, tandis que le curé demeurait
dans l'autre groupe, selon une tactique sans doute préméditée.