jours entiers l'opportunité de ses déplacements; on lui faisait la
moue chaque fois que l'on avait vent d'un dîner chez les Pope; on
épiait les personnes qu'il pouvait fréquenter chez M. Clérambourg;
afin de l'éloigner du bureau de tabac, que de maux n'avait-on pas
prédits aux fumeurs! Un soir, M. Laballue affirma à table que l'on
connaissait l'amant de la dangereuse buraliste. On tressaillit.
Il nomma le receveur de l'enregistrement, petit homme bilieux et
vindicatif. C'est une des rares occasions où l'on put voir grand'mère
et Félicie pousser un soupir de soulagement.
En raison du temps que l'on avait passé sans voir mon père, on
l'invita, avec quelque cérémonie, à Noël. On l'attendait, malgré le
dégel qui laissait les routes en mauvais état. La veille de la fête,
il envoya un mot disant que sa jument s'était couronnée en glissant
sur le pont. L'accident était vrai; nous pûmes nous en convaincre à
Beaumont, en sortant de la grand'messe. Mon père quitta ses clients
pour venir jusqu'à la calèche présenter ses excuses.
--Eh bien! dit Félicie, rien n'est plus simple: je vous envoie
chercher ce soir par Fridolin qui vous ramènera.
--Sapristi! je n'avais pas pensé à ce moyen d'aller dîner chez vous;
sans quoi je n'aurais pas accepté ailleurs...
--Ah! très bien.
On se regarda de part et d'autre, un peu embarrassés.
--Vous allez vous mouiller les pieds dans le ruisseau, dit Félicie en
relevant doucement la glace. À une autre fois!
--C'est cela, c'est cela, à une autre fois!
Félicie fit arrêter la voiture devant le bureau de tabac pour acheter
des bougies, des allumettes, un jeu de cartes. Fridolin descendit
s'acquitter de ces commissions. On voyait, entre les cigarettes et les
pipes, une grande femme brune vêtue d'un peignoir bleu, qui parlait
en faisant virer prestement ses petits paquets sanglés en croix d'une
ficelle qu'elle coupa net, finalement, sur la lame du porte-bobine.
Quand Fridolin ouvrit la portière pour nous passer ses achats, il
nous dit, de ce ton solennel qui affectait de couvrir des secrets
diplomatiques:
--Paraît qu'il s'en est fallu de peu que madame ne trouve pas à
acheter une demi-douzaine de bougies dans la ville, rapport au dîner
de la maison Pope.
--Ah! fit Félicie.
Elle et sa soeur se regardèrent.
Toutes les deux ensemble me demandèrent si j'avais faim. Je savais ce
que cela voulait dire: si je n'étais pas trop pressé de déjeuner,
on obliquait à droite au sortir de Beaumont et on allait «là-haut»,
c'est-à-dire au cimetière.
Nous avançâmes entre les tombes. La boue nous avalait les pieds
jusqu'aux chevilles, et refermait d'elle-même ses lèvres gluantes sur
la trace de nos pas. De peur que je ne prisse un rhume, grand'mère me
permettait de marcher sur les pierres funéraires, et elle me tenait
par la main lorsque je sautais de l'une à l'autre. L'endroit où ma
mère reposait était entouré d'un petit jardin sablé, et d'une grille
de fer, au pied d'un cyprès. Deux places rectangulaires étaient
réservées, l'une à grand'mère, l'autre à Félicie, de chaque côté de la
dalle de marbre blanc où on lisait difficilement, entre les couronnes
à peine défraîchies: «Marie-Félicie-Clémence... dans sa vingt-huitième
année...» Arrivées là, les deux soeurs tombaient à genoux; elles
faisaient des signes de croix, elles croyaient prier Dieu; mais leur
âme s'adressait directement à l'être chéri qu'elles n'avaient pas
encore complètement désappris d'embrasser. Elles recueillaient dans
leur mémoire fidèle sa jolie figure et ses mains; elles l'appelaient
par son nom: «Marie... ma chère Marie...» Elles lui demandaient pardon
pour celui qui, ce soir, allait dîner chez les Pope.
Des deux dates de Noël et du jour de l'an que nous envisagions un peu
comme des phares dans notre nuit d'hiver, l'une était donc passée sans
rompre la monotone tristesse de Courance. On n'y avait gagné qu'un
nouveau motif d'inquiétude.
--Quand une année se met à être mauvaise, disait mademoiselle
Adélaïde, il ne faut rien en espérer de bon. Mais attendons le 1er
janvier: il n'y a rien de tel que de changer de calendrier.
Le 1er janvier, mon père vint dès le matin afin de nous consacrer la
journée. Il était de bonne humeur; il apportait des jouets pour moi
et des cadeaux pour tout le monde. Il amenait avec lui le facteur
rencontré sur la route. Celui-ci nous remit une grosse lettre de Paris
où l'on reconnaissait l'écriture de Philibert.
L'enveloppe contenait trois lettres: une de Philibert, une de sa
femme, une de sa fille. Jamais ces deux dernières ne s'étaient permis
une relation avec la famille. Nous fûmes tous témoins de l'émotion de
Félicie lorsqu'elle distingua d'un coup d'oeil ces écritures diverses.
Elle ne retint que la lettre de Philibert et en prit connaissance,
puis elle replaça le tout dans l'enveloppe et la glissa dans sa poche
en disant:
--C'est un peu long; je finirai cela plus tard.
Personne n'osa lui en demander davantage, mais on fut gêné tout
le jour par cet événement dont chacun s'efforçait d'augurer les
conséquences. Ces demoiselles et grand'mère s'interrogeaient dans les
coins.
--Qu'est-ce que tu en penses, toi?
--J'ai bien peur que le pauvre garçon n'ait commis une imprudence.
--La lettre de la petite sauvera tout.
Les trois lettres étaient contenues dans une grande enveloppe jaune.
Félicie l'avait pliée en deux dans le sens de la longueur, et un bon
bout pointait hors de la poche. Il hypnotisait ces dames; elles le
suivaient des yeux quand Félicie changeait de place.
On supposa qu'elle ne voulait point régler l'incident devant mon père.
Après avoir tant désiré qu'il vînt, on était presque impatient de son
départ. Il dîna et ne se montra point pressé. On l'avait rarement vu
si loquace.
Il ne fit aucun mystère de son dîner de Noël; il disait merveilles de
la famille Pope. Le luxe de ces étrangers l'exaltait. Comme notaire,
il connaissait leur fortune; il citait des chiffres énormes, d'un
petit air narquois et familier.
--Leur fortune! leur fortune! s'écria Félicie, l'avez-vous vue? en
quoi consiste-t-elle?
--Dans l'exploitation des cornes de boeufs sur les rives du
Mississipi.
Félicie et l'oncle Planté se récrièrent. Hormis la terre et la rente,
ils ne concevaient pas que l'on pût faire fonds de quelque chose. Mon
père, au contraire, s'était promptement «modernisé» au contact des
Américains; il défendait leur cause avec chaleur, vantait leurs
moeurs, proclamait leur supériorité, enfin semblait avoir découvert le
Pérou. Mais on sentait trop qu'il se laissait éblouir.
Sa belle-mère lui dit:
--Je vois que les Frelandière sont enfoncés!
Il eut pour les Frelandière un petit geste dédaigneux. Nous sûmes
plus tard que, sous le prétexte de ses attaches avec la famille
protestante, le marquis lui avait retiré la clientèle du château.
--Tout ce qui reluit n'est pas or, dit l'oncle Planté.
Hélas! ce n'était pas en vain que mon père était fils de paysans
courbés sur le sol plat de la Beauce. Le plus maigre relief lui
semblait une montagne; tout chemin de montagne escaladait le ciel. Il
avait cru au déjeuner du château; il donnait sa foi aux avances d'un
millionnaire qui étonnait le pays.
Vers neuf heures, il serra les mains et m'embrassa. On l'entoura
jusqu'à la porte, par où venait un petit vent frisquet. Toutes ces
dames se garantirent en enfonçant le cou dans les épaules. Chacun
prêta l'oreille au bruit de la voiture descendant l'allée des ormes;
on distingua nettement le choc de la grille de fer, le jeu de la
serrure sous la main ferme de Fridolin, qui cracha haut, comme
toujours. Cela fit dire à Félicie:
--Le vent a tourné.
Grand'mère toussa un peu, et risqua:
--Alors, ça ne va pas trop mal à Paris?
Félicie comprit ce qu'on réclamait d'elle; elle avança la lèvre
inférieure et fit des yeux qui ne signifiaient rien de bon. Elle vint
s'asseoir à la table qu'éclairait la lampe et dit:
--Il faudrait au moins que j'aie mes lunettes.
Ces demoiselles bondirent; elles tâtonnèrent sur la cheminée, sur la
console, sur le canapé, à la recherche des lunettes. Félicie les tira
de sa poche en même temps que l'enveloppe jaune. Le coeur battait à
toutes ces bonnes femmes.
Félicie lut la lettre de Philibert d'une voix volontairement monotone,
comme lorsqu'on veut paraître tout à fait détaché. De temps en temps,
elle prenait un petit ton boudeur. Elle relevait les yeux fréquemment
au-dessus de ses verres de lunettes pour surveiller la lampe; sa fine
peau blanche et ridée de femme nerveuse et toujours émue semblait
agitée par des remous profonds; et ces ondes couraient et se
contrariaient sous son front, sous ses joues diaphanes, sous ce menton
jadis si gracieux, d'après le crayon de Langeais.
Philibert écrivait des choses gentilles, avec l'humour et la libre
allure de sa parole. Sa méthode avait consisté toujours à faire contre
mauvaise fortune bon coeur. Il ignorait les expressions amères; au
pire moment de sa détresse, personne ne se souvenait qu'il se fût
plaint. Sa lettre rappelait les précédentes: il jetait question de ses
travaux, que la famille ne prenait pourtant guère au sérieux. Mais il
en parlait sans se dépiter, avec une sérénité inlassable. Certaines
de ses phrases eussent pu paraître d'une ironie féroce: celles où, à
l'aide des mots les plus simples, il vous donnait à entendre les pires
tristesses de sa condition. Mais non, il n'y pensait pas: il avait la
résignation de sa mère. Il disait: «J'ai vendu hier une frimousse de
femme au pastel, vue de trois quarts en arrière, avec une nom d'un
petit bonhomme de nuque un peu grasse et dorée comme un poulet qui
cuit, à faire mourir de joie. J'ai sué dessus pendant un mois. J'ai
pleuré devant deux jours; ça a été mes étrennes. Mon brocanteur m'en
a donné cinq louis; c'est toujours bon à prendre...» On retenait
seulement qu'il s'était fait un mois de cent francs, et on haussait
les épaules. Il est vrai qu'il n'écrivait pas pour qu'on le comprît,
mais pour raconter ce qui était.
Le ton ne différait pas de celui du paragraphe suivant où on lisait:
«Nous sommes allés en bateau, dimanche, jusqu'à Suresnes. Ah! le joli
soleil d'hiver!»
À la fin de sa lettre, seulement, il disait:
«Ma femme et ma fille, qui partagent mes sentiments, ont tenu à vous
en faire part elles-mêmes, à leur façon. Ce sont deux bons coeurs
qui vous aiment. Ma foi, je ne crois pas que cela puisse vous être
désagréable.»
Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde soulignaient chaque mot par un
signe de tête approbatif. Elles approuvaient tout confusément sans
être certaines de bien entendre, mais en vertu d'un système; et elles
répétaient, chaque fois que la voix de Félicie baissait:
--C'est un brave garçon!
--Comme il est bon! Comme il est bon!
Grand'mère, tournant le dos à sa soeur, construisait dans le foyer
les châteaux de ses rêves et dissimulait l'émoi de sa figure. Félicie
s'arrêta un moment, après avoir lu les derniers mots de Philibert. Les
deux autres lettres étaient dessous; elle les touchait de ses doigts
sans cesse agités. Une feuille de la dernière retombait, où l'on
distinguait une écriture enfantine.
Félicie dit:
--Ah bien! moi, je suis fatiguée; lisez donc ça, vous autres.
Et elle tendit les deux lettres à qui voulut les prendre. Ces
demoiselles les saisirent sans trop savoir comment interpréter la
décision de Félicie. Elles cherchèrent leurs lunettes. Pendant ce
temps, Félicie se leva. Elles se troublèrent; mademoiselle Adélaïde ne
trouvait point son étui; mademoiselle Victoire écarquillait des yeux
tout grands et n'y voyait goutte. Félicie ouvrit la porte:
--J'ai à parler à la cuisinière. Vous n'avez pas besoin de moi; vous
savez lire, je pense.
Tout était perdu. Les deux pauvres demoiselles s'en rejetèrent la
responsabilité:
--Tu es là qui te tâtes sur toutes les coutures, aussi! Tu sais bien
que ça l'impatiente!
--Je me tâte, je me tâte! Eh bien, et toi qui as tes lunettes sur le
nez et qui n'es pas fichue de lire un mot! Si tu avais commencé, elle
serait restée jusqu'à la fin.
--Mais lisez donc!--fit grand'mère en se retournant brusquement, la
joue rougie par la flamme;--lisez donc, sinon elle va être furieuse en
rentrant.
La lettre de la femme de Philibert était très insignifiante. On y
sentait les efforts de la malheureuse à remplir quatre pages sans
prononcer un mot compromettant; des brouillons avaient dû précéder
ce texte, et il portait des ratures. La lettre de l'enfant était
émouvante. Elle écrivait:
«Il ne faut pas m'en vouloir de mon écriture, madame ma tante de
Courance, parce que je ne peux pas me tenir comme les autres pour
écrire, et je suis couchée jusqu'à l'âge de quinze ans, à ce que dit
notre médecin, Bilboquet, qui est Américain et qui a un bien plus
drôle de nom que celui-là, mais je ne sais pas l'écrire. Papa
m'apprend à dessiner tout de même, et il paraît que je serai peintre
de plafonds, ce qui rapporte plus d'argent que le reste qui n'en
rapporte pas beaucoup. Et alors, je pense que, quand j'aurai une belle
couverture qui me cache et une toilette mirobolante, je pourrai aller
au Bois sans qu'on s'aperçoive de ce que j'ai...»
On avait tout lu, que Félicie causait encore avec la cuisinière.
Lorsqu'elle rentra, son premier regard fut pour la pendule.
--Dix heures! mais qu'est-ce que vous faites là? Il est temps d'aller
se coucher.
Elle alluma elle-même les bougies rangées sur la console. Grand'mère
et ces demoiselles, émues et désolées, les yeux pleins d'eau,
barbotaient et se dépensaient en vains mouvements. Une d'elles osa
dire, en tendant les lettres:
--Lis cela avant de t'endormir, Félicie!
Le ton avait une telle éloquence qu'il n'était pas possible de dire
davantage. On se coucha encore confiants dans le lendemain. Mais
Félicie ne fit plus jamais allusion à cette tentative d'introduction
de la famille légitimée. Elle dit seulement à sa soeur:
--Quand tu écriras à ton fils, préviens-moi avant de fermer ta lettre.
C'était pour y glisser un billet de banque.
VIII
INDULGENCE DE LA CHAIR
Les pauvres femmes s'agitèrent du jour de l'An à Pâques, et Dieu seul
connut tout à fait les complots étouffés, les alarmes secrètes, les
timides rébellions et la sombre énergie que couvrit le battement des
ailes de leurs bonnets noirs.
Ces scènes se passèrent dans la pièce au meuble d'utrecht, sous le
geste du Cupidon et le sourire incertain de la disparue qui semblait
nous regarder de très loin. On avait descendu du grenier d'anciens
journaux illustrés qui sentaient la poussière, la lavande et la souris
confusément. Je suivais, sur leurs images, la campagne d'Italie ou les
grimaces des «semaines comiques» de Cham, lorsque le vent tordait les
arbres du jardin, soufflait dans le corridor ou faisait trembler tout
à coup le paravent de papier jaune.
Grand'mère et ces demoiselles, trop bonnes pour désespérer,
caressaient la conviction que toutes les difficultés seraient
aplanies; ne sachant par quel moyen, elles tranchaient la question
par une date: Pâques. Pâques, c'était le bon Dieu, le printemps, la
lumière; les causes justes devaient triompher à Pâques. Elles
voyaient très bien Philibert arrivant avec sa femme et sa fille. Elles
disposaient les chambres; elles savaient où l'on mettrait la petite
voiture sur laquelle l'enfant passait sa vie étendue. Est-ce que
Félicie ouvrirait la maison neuve? Une fois décidée, elle ne faisait
pas les choses à demi.
Le temps coulait et Félicie ne se décidait point. Elle devenait si
malade que l'on osait à peine lui parler. À l'époque de Carnaval, on
piétinait encore sur place. Un événement faillit tout perdre: c'est
que Philibert se fâchait.
Lui, si patient et si humble lorsqu'on maltraitait son art, il s'avisa
d'être susceptible lorsqu'il s'agit de sa femme et de sa fille. Il
regimba parce que la tante n'avait répondu que par un envoi d'argent
aux deux lettres du 1er janvier. Trois mois on demeura sans nouvelles
de lui; on ne s'en inquiétait pas trop, car il n'aimait pas écrire.
Mais, vers la Mi-Carême, il avertit qu'il ne viendrait pas à Pâques.
La lettre était adressée à sa mère; il fallut la cacher à Félicie.
Ce furent des mots couverts, des résolutions, des serments, des
manoeuvres dans les ténèbres. Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde
furent informées; M. Laballue sut la chose; on la confia même à
l'oncle Planté. Que d'allées et venues! que de colloques dans les
coins! que de «hem! hem!» la main sur la bouche, lorsqu'on entendait
le pas de la maîtresse de maison! Tout le monde écrivit à Philibert,
chacun de son côté, et à la dérobée; on me tint la main pour tracer
quelques lignes suppliantes au bas d'une page. On affirmait qu'il
avait failli tuer sa tante; on le conjurait d'être indulgent pour elle
en raison de sa santé déplorable. Il eut peur et écrivit à Félicie
elle-même une lettre très convenable où il annonçait qu'il arriverait
la veille de Pâques, _comme à l'ordinaire_.
On respira; il semblait qu'on fût satisfait. Tel est l'avantage des
pires maux qu'après les avoir redoutés, on se contente de l'état
médiocre dont l'inconvénient semblait d'abord mériter la guerre.
On vit donc venir Philibert seul, sans songer que cela même
constituait une défaite irréparable. En effet, si l'on n'accueillait
pas la nouvelle famille à la première occasion qui suivait le mariage,
y avait-il espoir qu'on le fît jamais?
Philibert ne manifesta point de rancune à sa tante; il l'embrassa
tendrement, sous le marronnier, en descendant de voiture; et il
prononça sans acrimonie ses premiers mots:
--Ma femme et ma fille m'ont chargé de tous leurs respects.
Mais il n'évita plus à aucun moment de parler de son intérieur. Les
noms de Marceline et d'Adrienne lui étaient aussi fréquents que ceux
de Riquet ou de Félicie.
On fut obligé de comprendre ce qu'il avait dû lui en coûter de se
taire: car son amour se répandait avec toutes ses paroles. Félicie
disait: «Oui, oui», sans ajouter jamais un mot d'encouragement.
Il s'encourageait tout seul. Il profitait du silence pour raconter
sa vie passée côte à côte avec Marceline et Adrienne. Bientôt nous
connûmes dans tous ses détails le petit «magasin de mercerie», situé
au bas de la rue Monsieur-le-Prince, qui les avait, dix ans durant,
aidés à vivre.
Ce magasin de mercerie fit mauvais effet. Ces demoiselles elles-mêmes
trouvaient qu'il eût mieux valu n'en point parler. Non qu'elles
manquassent de modestie! Elles étaient, toute leur vie, demeurées
pauvres et à la charge de tel ou tel parent plus fortuné. Mais jamais
l'idée ne leur fût venue qu'elles pussent exercer quelque métier
rétribué. Ce préjugé gisait chez ces filles de petits bourgeois aussi
profondément que chez d'authentiques duchesses.
Marceline ouvrait les volets à six heures, lavait les carreaux,
balayait la boutique, pour vendre six sous de fil dans la matinée.
Son enfant devenue malade, elle avait dû se multiplier. Elle avait
confectionné des robes, habillé des filles du quartier latin.
--Elles venaient en cheveux, disait Philibert, et voulaient, à midi,
une toilette pour aller le soir au théâtre.
--Assez! s'écria Félicie, nous n'avons pas besoin de tous ces
détails...
Il revenait, malgré lui, à ces détails. Il racontait la vérité, sans
adresse, donnant libre cours à sa reconnaissance envers sa femme
méconnue.
--Je l'ai vue, disait-il, exécuter deux costumes dans sa journée: elle
courait au Bon Marché acheter des étoffes, pendant que nous étions à
table.
Grand'mère fit observer que madame Besnier, couturière à Beaumont,
demanderait quinze jours pour un pareil travail.
Et on pensa à la couturière de Beaumont. La femme de Philibert n'était
pas autre chose, malgré toute son activité. Et elle habillait des
filles. L'auditoire ne s'échauffait point.
--Si tu avais été raisonnable, si tu avais fait comme tout le monde,
cela ne serait pas arrivé.
Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde reprochaient à grand'mère de leur
avoir caché cette misère. Grand'mère, qui n'était cependant pas fine,
avait flairé que tout cela n'embellissait pas la cause de son fils.
Elle s'était contentée de dire: «Je vous assure que sa femme a
beaucoup de mérite.» En le répétant tous les jours, tandis que Félicie
ne disait rien, elle avait fini par monter les têtes.
Philibert parlait aussi sottement de sa fille. Il croyait lui gagner
des admirateurs en rapportant ce goût naturel de la jeune Parisienne
pour la toilette, qui réjouissait son esprit artiste. Lorsqu'il disait
qu'elle faisait elle-même ses chapeaux, à dix ans et demi, il avait un
geste des doigts qui vous dessinait la forme, un peu extravagante pour
la province; et le ravissement qu'on lisait dans ses yeux passait pour
une coupable excitation à la coquetterie. Il nommait les peintres
qui le suppliaient de laisser poser sa fille, tant elle était belle.
Lui-même venait d'envoyer au Salon un portrait d'elle, couchée dans
une barque et mangeant des cerises. La mère et lui ne rêvaient plus
que d'installer la petite voiture dans un coin de la salle où la toile
serait exposée.
--Singulière préparation à la première communion! dit Félicie.
Depuis que mesdemoiselles Victoire et Adélaïde étaient retournées
insensiblement au parti de Félicie, elles avaient recouvré la paix qui
réside du côté du plus fort. Elles éprouvaient un grand soulagement;
elles s'épargnaient la peine de penser, de réfléchir, de juger,
d'adopter une opinion: elles ressemblaient aux enfants qui ont eu
peur, un instant isolés, et se croient sauvés dès qu'ils se sont
bouché les yeux dans le giron de leur mère. Elles n'accordaient
plus aux récits de Philibert qu'une oreille distraite, un peu gênées
seulement quand l'audition de ses misères devenait touchante et
faisait pleurer grand'mère.
Félicie y gagnait, de leur part, un redoublement d'attentions et
de soins, ce qui n'était pas superflu, car son mal empirait. Il lui
laissait si peu de répit qu'elle ne pouvait ni travailler ni lire,
et elle s'y reprenait à dix fois pour mettre à jour ses livres de
comptes. Le plus pénible était pour elle de se montrer malade devant
ses gens. Quand un métayer venait compter et que la douleur la prenait
en face de lui, elle tenaillait la table de ses doigts crispés
et faisait «hu hu hu» du bout des lèvres, semblant poursuivre ses
calculs. Mais, plusieurs fois, nous l'avons vue sortir brusquement par
la porte du corridor, derrière le paravent. On n'osait pas la suivre;
on ne savait que dire. On entendait respirer l'homme sur les petits
sacs d'argent en grosse toile; chaque souffle poussait un peu plus
loin l'odeur d'ail qu'il exhalait. Un jour, comme elle tardait à
revenir, on la trouva affaissée dans le corridor, sur les marches de
l'escalier. Elle se releva brusquement:
--Ce n'est rien, ce n'est rien.
Elle rentra et reprit son addition.
Son aversion pour les médecins désespérait la famille. Elle ne
voulait même plus voir le docteur Léveillé. Elle fit venir de l'eau de
Lourdes: une caisse. Elle alla à Beaumont, un dimanche matin, avant
la première messe, se confessa, communia. Puis elle but pieusement.
On parlait beaucoup d'un curé de la Charente qui guérissait. Elle
s'informa et pratiqua sa méthode. Elle s'appliquait, le soir,
sur l'estomac, des serviettes plongées dans l'eau bouillante. On
l'entendait crier; elle se brûlait la peau. Le jour elle buvait une
infusion de feuilles de noyer; une grande bouillotte, tenue sans cesse
devant le feu, à distance, répandait dans la pièce ce parfum familier
des routes de Courance, qui rappelait nos promenades d'été. On sut par
les journaux que le curé était poursuivi pour exercice illégal de la
médecine: elle cessa aussitôt le traitement, prise de peur. Alors,
elle s'abandonna au mal, lui donnant toutefois deux ou trois ans avant
qu'il vînt à bout de son corps.
M. Laballue avait épuisé tous les arguments afin de la décider à un
voyage à Tours. Ce n'était pas en une séance, disait-il, qu'un médecin
pouvait diagnostiquer la nature de sa maladie. Il connaissait une
maison, tenue par des religieuses, excessivement propre, où il était
possible de se soumettre à un examen prolongé des praticiens. Par la
chirurgie, n'obtenait-on pas aujourd'hui des résultats merveilleux?
Félicie le regardait en dessous:
--Vous, vous savez quelque chose: le docteur Guérineau vous a dit ce
que j'ai.
Il jurait ses grands dieux qu'il ne savait rien.
--Parce que, voyez-vous, s'il s'agit de m'ouvrir le ventre, j'aime
mieux mourir là, tout de suite. Moi, je ne demande qu'une chose au bon
Dieu, c'est de fermer l'oeil dans mon lit, chez moi.
Ses doigts, diaphanes comme la chair de ses joues, frémissaient
quand elle prononçait: «chez moi». Son regard, si clair, si précis,
s'affolait à l'idée d'être transportée chez des étrangers.