Le curé leur montra la lithographie de Notre-Dame de Lourdes: un

cadeau que venait de lui adresser une de ses paroissiennes. Il

toucha un relief en stuc de Saint-Pierre de Rome: un don de madame

la comtesse de la Frelandière. Il remarqua la tasse brisée, dont les

morceaux gisaient sur le sol.

--Qui est-ce qui a fait ça? s'écria-t-il. Madame François aura encore

laissé entrer Minet. Il est impossible de rien conserver, ma

parole d'honneur! Ou vous brise tout jusque dans la main: c'est une

dérision...

--Ne vous fâchez pas, monsieur le curé, dit Félicie; c'est moi qui

l'ai cassée, tout à l'heure, en portant la main sur ce bureau... Je

suis bien maladroite.

Le curé s'excusa. En ce cas, ce n'était rien du tout, une bagatelle.

Cependant, il considérait du coin de l'oeil les ruines de la tasse à

café:

--Ce service,--dit-il, en baissant la voix,--me vient, vous ne le

croiriez pas, mesdames, d'une famille étrangère et, qui pis est,

hérétique! Oui, mesdames,--ajouta-t-il en faisant de gros yeux,--ceci

est un présent des richissimes protestants de Beaumont que l'on nomme

les Pope. J'ai été très sensible à cette attention d'une famille

infidèle. Qui sait? c'est peut-être le premier pas de la brebis égarée

vers le bercail.

--Je suis d'autant plus aux regrets, dit Félicie.

--J'ai placé ce magnifique service,--continua le curé avec une

ineffable candeur et une intention flatteuse,--sur le plus beau meuble

qui me vienne de mademoiselle Gillot, votre respectable tante; c'est

un parent à vous! dit-il en riant et tapotant le ventre du bureau.

Tout le monde trembla. Félicie raviva un instant la flamme de ses yeux

colères.

--Je trouve, dit-elle, que ma tante Gillot pousse la générosité...

À cent lieues de soupçonner un reproche, le curé l'interrompit:

--Mademoiselle Gillot est une sainte, dit-il; elle fait pour l'Église

ce qu'elle peut... Dieu lui en saura gré.

Ce fut dit si simplement et d'une figure si garantie de toute

arrière-pensée, que les plus farouches eussent été désarmés. En

vérité, si Félicie lui eût exprimé ses reproches, il n'eût pas

compris. Il n'y avait plus qu'à s'en aller.

Le bon curé, le sang au visage, s'exténuait à ramasser les parcelles

de la tasse brisée.

--Allons!--dit Félicie en lui tendant la main,--monsieur le curé,

je vois bien qu'il faudra que je répare ma maladresse en vous priant

d'accepter un service complet.

Ces demoiselles ne continrent pas leur joie. Elles faillirent

embrasser Félicie qui avalait son dépit et leur disait:

--Ah çà! mais qu'avez-vous?

Madame François se montra à propos pour reconduire ces dames. Elle

glissa dans l'oreille de Félicie:

--Vous voyez bien, madame Planté, il ne s'agit que de s'entendre.

Félicie se tapit au fond de la calèche et ne dit rien le long de la

route. De temps en temps elle penchait à la portière sa tête diaphane

et ses yeux de poule pourchassée, afin de surveiller la carriole,

parce que Pidoux était ivre.

Grand'mère, qui récitait son chapelet, s'interrompait pour supplier sa

soeur:

--Mais ne te tourmente donc pas tant!

VII

LES FEUILLETS DU CALENDRIER

Cette défaite fut extrêmement pénible à Félicie. Son amour-propre déjà

blessé par l'affaire de Gruteau, qui n'en était qu'à ses débuts, se

trouva tout à vif pour endurer la nouvelle épreuve. Elle en exagéra

l'importance. Elle ne voyait que ruse et spoliation du haut en bas de

l'échelle sociale. Dans l'intervalle de ses crises de nerfs, elle se

mit à vérifier de vieux comptes. Elle se rappelait tout à coup telle

et telle circonstance où l'on avait dû la voler; elle convoqua à

plusieurs reprises ses métayers. Ensemble ils exerçaient leur mémoire

et exhumaient d'anciens cours de marchés, en regardant en l'air,

les yeux vers les taches de rousseur du plafond. Le pire était que

l'incident de la Ville-aux-Dames troublait sa foi qui, sans être vive,

lui laissait l'espoir d'occuper là-haut, avec l'indulgence de Dieu,

un petit coin,--oh! de moindre importance que Courance, probablement,

elle n'était pas exigeante,--mais qui serait bien à elle et qu'elle

administrerait de façon à édifier le souverain maître... Et, moins

elle était certaine de la vie future, plus elle se cramponnait à la

présente qu'elle sentait lui échapper par la maladie.

Elle m'enseignait le respect de la terre et l'amour de tout objet qui

contribuait à donner à Courance sa physionomie. Elle m'inculquait les

vertus conservatrices:

--Mon petit, méfie-toi des idées nouvelles: des fariboles!

Et je me trouvais mal à l'aise pour lui parler de ma petite cousine,

comme le voulaient grand'mère et ces demoiselles: car je sentais

que, pour Félicie, cette famille de Philibert était une intruse qu'on

essayait de pousser à Courance afin de partager la propriété.

Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance,

de timides allusions aux siens; il écrivait «Adrienne» tout

court, pour désigner sa fille; il parlait de «sa femme», mais avec

discrétion. À table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal,

grand'mère se risquait à prononcer: «la petite Adrienne», ou: «la

femme de Philibert», et c'était très héroïque de sa part. Elle tâchait

d'accoutumer les oreilles, après quoi les esprits suivent aisément.

Nous n'étions qu'à l'entrée de l'hiver et Pâques demeurait la date

extrême. On avait le temps.

La veille de la Toussaint, en même temps qu'on allumait le premier feu

et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Félicie,

on disposait un paravent vis-à-vis la porte du corridor. C'était un

cérémonial immuable. À l'heure du déjeuner, on entendait frapper à la

porte. «Qui est là?» Personne ne répondait. On allait ouvrir, et l'on

ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune, à vignettes,

et deux mains rouges. Cela s'avançait gravement, et, par derrière,

éclatait tout à coup le rire de Valentine.

Elle déposait l'objet poussiéreux et l'essuyait, en soufflant dessus

à grosses joues. Une à une, les quatre feuilles étaient déployées, et

l'on renouvelait connaissance avec les drôles de bonshommes qu'elles

portaient, ainsi qu'on eût fait avec de vieux amis. On y voyait des

compositions grotesques de Gustave Doré, au trait, de la fantaisie

la plus extravagante. Quelle joie c'était de retrouver ces bals de la

banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village

avec un «monsieur le curé» rond comme un tonneau et des pompiers

casqués comme dans les vaudevilles! Une scène de bains de mer, «côté

des hommes, côté des dames», passait pour très divertissante: un

monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de séparation

et mettait en fuite un essaim de dames effarouchées, dont deux

ressemblaient, à s'y méprendre, à grand'mère et à Félicie. Certains

animaux de Grandville avaient acquis, à la longue, l'importance de

véritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurés par

des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts,

laissaient échapper des nuées de triples croches. Deux dames

sarcelles excitaient une particulière sympathie: c'étaient des mères

franchissant le porche du «temple des Arts» pour y prendre leurs

«demoiselles» à la sortie du cours. À leur déhanchement, à l'attitude

penchée de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes

des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien.

J'appris à lire en déchiffrant les légendes du paravent. Félicie me

tapait sur les doigts avec son petit couteau à quinine, lorsque

je n'épelais pas bien. On s'en rapportait à M. Laballue du soin de

parfaire mon éducation, le mercredi.

À quatre heures de l'après-midi, ce jour-là, Félicie commençait à

croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la

grille. Grand'mère hochait la tête:

--Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas...

--Mirabeau? il est sourd. Son maître le tuera à le faire engraisser

comme une volaille.

Et on prêtait l'oreille: on n'entendait plus rien.

J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la

fenêtre, et, jusqu'à ce que la buée fût épaisse, je regardais le ciel

gris, la terre et les arbres dénudés, et des moineaux qui venaient,

en pépiant, tout près de là, picorer les miettes du déjeuner. Soudain,

Mirabeau, qui semblait dormir, allongé devant le feu comme un rôti, se

levait brusquement, grommelait, allait à la porte en agitant la queue.

--Cette fois..., disait Félicie.

Et elle était heureuse de revoir son «Sucre-d'Orge».

Leur amitié se perdait dans la nuit des temps, prétendaient grand'mère

et ces demoiselles qui en étaient jalouses. Elle provenait de ce que

M. Laballue était doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer

jamais, les vivacités de Félicie. Cette aménité, par un effet

contraire, nous exaspérait presque tous.

Quand M. Laballue faisait la lecture après le dîner, l'oncle Planté

allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon

«du bout du monde»; grand'mère prenait son chapelet, ces demoiselles

s'endormaient. Il lisait, du même ton onctueux et admiratif, les

_Contes à ma fille_, de Bouilly, et _Paul et Virginie_, du Chênedollé

ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame

Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soirée; mais

l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait

jusqu'au jeudi soir. L'oncle Planté refusait de lui prêter son chien;

c'était le seul acte de protestation qu'il se permît.

L'opposition à Sucre-d'Orge s'était atténuée, ces derniers temps,

parce qu'on avait beaucoup à obtenir de Félicie, et que l'on comptait

la prendre par son grand ami. Peu s'en fallût qu'on ne lui fît la

cour. Comme il était sans rancune et très sensible à la flatterie,

il se laissait gagner. Ce fut grâce à lui que l'on décida la malade à

recourir à un célèbre médecin de Tours nommé Guérineau.

Quelle affaire! C'était la terreur de Félicie qu'un homme habile lui

découvrît une affection mortelle. Avec toute son énergie, elle

avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait à se reposer sur

l'ignorance du docteur Léveillé qui se contentait de lui dire: «C'est

nerveux», et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne

prononçait jamais un mot plus haut que l'autre, s'éleva un soir comme

un ouragan soudain et dit:

--Votre docteur Léveillé est un âne!

Et, trois mercredis de suite, il développa cette proposition.

Lui-même se chargea d'aller à Tours pressentir le docteur Guérineau

et finalement l'amena, avec le concours du médecin de Beaumont. On

m'avait ordonné de rester à jouer dans la cour, sous le marronnier, le

temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Léveillé et

celui de M. Laballue, non dételés, labouraient le sol, sous l'oeil de

Fridolin. La Boscotte, la cuisinière ou Valentine venaient tour à tour

informer le domestique mâle de ce qui se passait à l'intérieur. Elles

lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces

communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux

des deux bêtes et aspirait l'air vif, du coin de la lèvre. La mère

Pidoux, qui était craintive, vint gratter à la petite porte jaune et

demanda:

--Croyez-vous qu'elle en réchappe?

Les deux médecins sortirent enfin; ils déposèrent chacun une petite

pièce dans la main de Fridolin et montèrent en voiture.

On ne fut pas plus avancé. Le docteur Guérineau n'avait rien ordonné,

sinon d'interrompre l'usage des médicaments. Félicie dit qu'il était

un charlatan: il ne lui inspirait aucune confiance, et c'était de

l'argent jeté par la fenêtre. Et, à cause de cette visite du médecin

de Tours, on vint de quatre lieues à la ronde s'informer de sa santé,

ce qui la mit dans tous ses états.

Elle surmonta ses douleurs. L'idée de la déchéance lui était

intolérable. Au coeur de l'hiver, elle se montra comme par le passé

dans ses métairies. Coiffée d'un chaud bonnet noir, emmitouflée d'un

long châle, à la main son parapluie ou sa canne à corne d'or, elle

arpentait les chemins et les sentiers et enfonçait ses galoches dans

le purin des cours de ferme.

Parfois, son mal l'arrêtait, et elle s'appuyait du coude contre

un noyer, espérant toujours vomir «le crabe qui lui rongeait

l'intérieur», puis, les yeux inondés, à la suite d'efforts atroces,

elle tirait de sa poche un flacon qui ne la quittait pas, et buvait à

même l'eau de mélisse des Carmes.

--Ne te tourmente pas, mon enfant, disait-elle; quand on est vieux,

vois-tu, on a ses petites misères... mais il faut accomplir son devoir

jusqu'au bout.

Et nous marchions contre la bise, car il s'agissait de savoir si les

maçons travaillaient à la grange de Pénilleau, qu'une tempête avait

endommagée.

Arrivés à Épinay, elle me disait de rester là, de peur d'abîmer mes

souliers; et elle s'avançait toute seule au milieu des travaux. Elle

relevait ses jupes ou les ramenait tout à coup entre ses genoux serrés

et se plantait sur le sol grémilleux et blondi par la chaux vive. Elle

mesurait de l'oeil l'ouvrage exécuté depuis la veille, et, du bout

de sa canne, donnait des indications en appelant chaque homme par son

nom.

--S'ils ne savaient que je reviendrai demain, ils ne feraient pas

oeuvre de leurs dix doigts!

Nous retournions souvent à travers champs, par le plus court, parce

que le soleil, tout pâle, comme un grand chapeau de paille d'Italie,

descendait là-bas, derrière les peupliers nus de Gruteau. Nos pas

martelaient la terre gelée. Des vols de corbeaux s'élevaient, à longue

distance, en croassant, s'abattaient, se relevaient, pour s'abattre

encore, pareils à un grain noir qu'un grand semeur invisible, et

marchant à pas comptés, eût semé dans le ciel d'hiver.

D'ordinaire, nous rentrions sans sonner, par la petite porte des

communs, et nous passions par la cuisine. Un jour, Clarisse et la

Boscotte nous y accueillirent avec des yeux lourds et gênés, et

Félicie vit Pidoux qui se tenait tapi près du foyer, touchant la boîte

de sel gris. Il tournait son chapeau entre ses mains et il dit:

--C'est moi, que je venais, ma'me Planté, rapport à bien des choses,

depuis le temps qu'on ne se cause plus...

Elle le laissa parler, pendant qu'elle changeait de chaussures.

Il fut promptement question du moulin. Elle lui montra la porte.

--C'est pas pour vous fâcher, ma'me Planté; voyons donc! On avait

l'habitude de vous demander conseil quand on était dans l'embarras;

voilà donc tout changé, à c'te heure?

--Est-ce que vous m'avez demandé conseil quand vous avez été mettre

deux mille francs dans la poche de M. Fantin?

--Allons! ma'me Planté, vous voulez rire! Votre beau-frère ou bien

vous, voyons! c'est-il pas la même chose?

Elle frappa la table de cuisine d'un grand coup de canne qui ébranla

les épaules de tous et fit vibrer les cuivres. Elle savait où le

paysan voulait en venir.

--Une fois pour toutes, dit-elle, entendez-le bien: je ne fais honneur

qu'à ma signature.

Mais elle pensa que Pidoux pouvait connaître quelque chose de

nouveau sur l'affaire; et la curiosité l'emporta. Elle lui permit de

s'expliquer.

Il était surtout indigné de ce que le vieil oncle Goislard se portât

très bien. L'agent voyer de Beaumont arrivait justement de Langeais et

il avait vu le bonhomme passer fort gaillard dans sa petite voiture.

--Ce n'est pas ça que nous avait dit votre beau-frère... Dame! s'il

ne se dépêche pas d'hériter, il pourrait bien se trouver mal à l'aise

pour payer ses billets à six mois...

--Il a signé des billets à six mois? demanda Félicie.

--Ça se dit. J'aime mieux que ça soit à d'autres qu'à moi, mais c'est

tout de même dommage pour le pauvre monde de voir son argent couler

à la rivière... sans compter que ça ne fait pas de bien non plus à la

famille...

--Que voulez-vous dire?

--Rien, ma'me Planté, rien du tout. Je n'ai point en vue de vous

offenser.

Il revenait à son idée fixe: savoir si Félicie laisserait protester

les billets. Il reprit:

--Ce n'est pas non plus pour critiquer ce qui se fait à Gruteau

pendant que nous sommes là à causer, vous et moi, ma'me Planté; il n'y

a point de danger que je me mêle de ce qui ne me regarde point...

Et il attendait l'effet de ces petites piqûres à la curiosité de

Félicie. Elle l'interrogea elle-même:

--Qu'est-ce qui se fait donc à Gruteau?

Il entra dans mille détails. Grand-père Fantin commandait des travaux

gigantesques; il bouleversait le régime des cultures autour du moulin;

il remplaçait la meule de pierre par des cylindres d'acier; et, entre

autres améliorations, voulait irriguer un plateau situé à quelque

vingt mètres au-dessus du niveau de la rivière. Dans tout le pays, il

était déjà question de la «machine élévatoire».

--Pour du beau matériel, c'est du beau matériel!... En cas que la

chose ne réussisse pas à votre beau-frère, celui-là qui achètera le

tout au rabais ne fera pas une mauvaise opération...

Il fixait sur Félicie ses petits yeux brillants, en passant la main

sur la râpe d'une barbe de huit jours.

--C'est tout ce que vous aviez à me dire? interrogea Félicie.

--Pardi! ma'me Planté, j'avais à vous dire sans avoir à vous dire...

Une fois qu'on est à causer, on peut aller loin! Il y a bien aussi la

question de ma fille Valentine...

--Comment! la question de votre fille Valentine?

--Ma'me Planté ne veut pas me reprocher de m'occuper de mon enfant.

La voilà bien instruite et bien éduquée, à c'te heure, c'est-il pas

la vérité? Et, pour ce qui est de la fraîcheur, elle en a, et de la

tournure, sauf votre respect, à faire fauter un vicaire... Vous pensez

bien, ma'me Planté, qu'elle n'est point sans être demandée...

--Qui est-ce qui vous l'a demandée?

--C'est celui-ci et celui-là, pardi! Il ne manque point de galants

pour une fille dans sa position... Mais, pour ce qui est d'être prêt

à mettre sa signature au bas d'un papier, ça sera-t-il celui-ci, ça

sera-t-il celui-là? c'est selon la dot qu'elle aura.

--Vous avez une dot à lui donner?

--Ma'me Planté veut rire!

--Je n'en ai pas l'air.

--Alors, ça sera pour une autre fois, ma'me Planté. On est de revue,

n'est-ce pas? Il n'y a point de rivière à passer de chez vous chez

nous. N'ayez pas peur, pour cette question-là, je dormons sur les deux

oreilles: M. Planté, qui est bien savant, n'est pas sans connaître

qu'on paie tout en argent comptant dans le monde où je vivons... On ne

lui fait point la malhonnêteté de croire qu'il ne sera pas généreux...

Félicie était assise devant le feu et présentait à la flamme haute ses

pieds chaussés de pantoufles. Elle se redressa et chercha de la main

sa canne, dont on l'avait débarrassée. Je crois qu'elle en eût fendu

le crâne du paysan cynique et finaud. Dans le court moment que dura

son geste inutile, elle comprit la nécessité de se taire et de sembler

n'avoir pas entendu. Elle gagna la porte comme un automate, blême et

frôlant la table et la huche, et elle dit:

--Bonjour, Pidoux.

Les heures de la triste saison tournaient au cadran de bronze, sous le

corps gracieux du Cupidon. Quand elles sonnaient, ces dames

levaient la tête sans interrompre leur ouvrage, et il se trouvait

invariablement quelqu'un pour annoncer le nombre des battements

du petit marteau. Le feu de bois sec pétillait; on confiait des

châtaignes à la cendre brûlante; tout à coup cela sentait le roussi:

on se levait et secouait ses robes; ou bien une châtaigne faisait

explosion, et tout le monde se mettait debout. On était sensible

au souffle du vent, à la moindre goutte de pluie au dehors; la

température était l'objet d'une préoccupation constante, et l'on avait

presque des battements de coeur lorsque, le temps s'étant mis à la

neige, on épiait, les yeux au ciel sali, la chute tremblotante des

premières blancheurs.

Les flammes semblaient s'allonger dans la grande cheminée, à mesure

que le jour baissait. Peu à peu, sur leur ouvrage, les doigts de ces

dames s'immobilisaient, et, avant que l'on se décidât à allumer la

lampe, il s'écoulait toujours quelques minutes durant lesquelles le

foyer nous éclairait tout seul, pareil à un guignol où danseraient des

pantins rouges.

Grand'mère, frileuse, tenait les pincettes et, la main gauche posée en

guise d'écran devant les yeux, elle tisonnait. Elle était sans rival

dans l'art d'asseoir une bûche de fond contre la montagne de cendres,

de disposer en avant la bûche moyenne retenue par la tige de fer, et

d'unir le tout au moyen de rondins vite embrasés et dont il convient

de relever attentivement et une à une, les parcelles aveuglantes, au

fur et à mesure de leurs chutes. Parfois même, et en face d'un feu

parfaitement équilibré, maniant son instrument favori, elle pinçait,

dans le vide, des tisons imaginaires. C'était lorsqu'elle suivait son

rêve. Et alors, il lui arrivait de prononcer tout haut: «J'en

connais qui seraient heureux de se chauffer là...» Ce n'était pas

compromettant; cela pouvait s'appliquer à beaucoup. Cela s'appliquait

à Philibert et à sa famille. Personne n'en doutait. Elle essayait

d'éveiller un écho, à tout hasard, et mesdemoiselles Victoire et

Adélaïde, ses complices, louchaient à la dérobée du côté de Félicie.

Les deux vieilles tantes n'approchaient point du feu, hantées

sans cesse par l'appréhension de l'incendie. Elles travaillaient,

infatigablement, chacune à un coin de la porte-fenêtre. Il fallait

les déranger pour passer au dehors; et, au moindre signe, elles

soulevaient leur petite installation et s'aplatissaient, s'effaçaient.

Ah! si elles avaient pu ne tenir point de place!

Un de ces soirs d'hiver, à la tombée du jour, nous reçûmes la visite

extraordinaire de l'arrière-grand'tante, mademoiselle Gillot. Elle

venait remercier Félicie qui lui avait renouvelé son mobilier,

reconstitué son trousseau, rétabli sa provision de bois.

Elle disparaissait tout entière sous un caban noir en usage chez

les femmes du pays, et dont l'ample capeline embobelinait sa tête

de centenaire. Elle était couverte d'un semis de givre qui fondit

rapidement et mouilla tout. Après l'avoir approchée, chacun s'essuya

les mains. On recourut à mille cérémonies pour la contraindre à

s'asseoir, car elle avait la timidité des solitaires et se trouvait

très incommodée. Quand elle fut sur la chaise, il s'éleva d'elle une

vapeur, comme du goulot de la bouillotte.

Elle se nourrissait l'esprit des prônes du curé de la Ville-aux-Dames

et de la lecture d'almanachs divers. La préoccupation de l'avenir

absorbait toutes les facultés de cette malheureuse qui avait achevé

sa vie; elle voyait partout des présages, et ses présages étaient

sinistres. À son avis, le ciel était hautement courroucé contre

l'homme et résolu à une vengeance exemplaire. Elle nous prédit cent

calamités.

À cette heure à demi ténébreuse, on finissait par y croire. Félicie

ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait

avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fâché. On la reconduisit

jusqu'à la porte de la cuisine où on l'abandonna aux soins de la

Boscotte munie d'une lanterne.

Vers le milieu de décembre, il tomba une grande quantité de neige. Les

routes devenues impraticables, nous fûmes quinze jours sans voir mon

père, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours après,

venait à pied, à demi gelé. On trouva cela très bien. Félicie dit, en

se tournant vers sa soeur:

--Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant!

Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait

placé des agrandissements dans toutes les pièces. On la plaignait

comme si le veuf l'eût négligée ou trahie, en témoignant pour la

famille moins de zèle que M. Laballue. La calme figure nous regardait

de son cadre d'ébène, la lèvre souriante et les yeux graves, telle

qu'on l'avait connue. On n'eût pu dire si elle souffrait ou si elle

était heureuse. Chacun interprétait son visage à sa guise.

La Becquée · 第 6 / 13 段