cadeau que venait de lui adresser une de ses paroissiennes. Il
toucha un relief en stuc de Saint-Pierre de Rome: un don de madame
la comtesse de la Frelandière. Il remarqua la tasse brisée, dont les
morceaux gisaient sur le sol.
--Qui est-ce qui a fait ça? s'écria-t-il. Madame François aura encore
laissé entrer Minet. Il est impossible de rien conserver, ma
parole d'honneur! Ou vous brise tout jusque dans la main: c'est une
dérision...
--Ne vous fâchez pas, monsieur le curé, dit Félicie; c'est moi qui
l'ai cassée, tout à l'heure, en portant la main sur ce bureau... Je
suis bien maladroite.
Le curé s'excusa. En ce cas, ce n'était rien du tout, une bagatelle.
Cependant, il considérait du coin de l'oeil les ruines de la tasse à
café:
--Ce service,--dit-il, en baissant la voix,--me vient, vous ne le
croiriez pas, mesdames, d'une famille étrangère et, qui pis est,
hérétique! Oui, mesdames,--ajouta-t-il en faisant de gros yeux,--ceci
est un présent des richissimes protestants de Beaumont que l'on nomme
les Pope. J'ai été très sensible à cette attention d'une famille
infidèle. Qui sait? c'est peut-être le premier pas de la brebis égarée
vers le bercail.
--Je suis d'autant plus aux regrets, dit Félicie.
--J'ai placé ce magnifique service,--continua le curé avec une
ineffable candeur et une intention flatteuse,--sur le plus beau meuble
qui me vienne de mademoiselle Gillot, votre respectable tante; c'est
un parent à vous! dit-il en riant et tapotant le ventre du bureau.
Tout le monde trembla. Félicie raviva un instant la flamme de ses yeux
colères.
--Je trouve, dit-elle, que ma tante Gillot pousse la générosité...
À cent lieues de soupçonner un reproche, le curé l'interrompit:
--Mademoiselle Gillot est une sainte, dit-il; elle fait pour l'Église
ce qu'elle peut... Dieu lui en saura gré.
Ce fut dit si simplement et d'une figure si garantie de toute
arrière-pensée, que les plus farouches eussent été désarmés. En
vérité, si Félicie lui eût exprimé ses reproches, il n'eût pas
compris. Il n'y avait plus qu'à s'en aller.
Le bon curé, le sang au visage, s'exténuait à ramasser les parcelles
de la tasse brisée.
--Allons!--dit Félicie en lui tendant la main,--monsieur le curé,
je vois bien qu'il faudra que je répare ma maladresse en vous priant
d'accepter un service complet.
Ces demoiselles ne continrent pas leur joie. Elles faillirent
embrasser Félicie qui avalait son dépit et leur disait:
--Ah çà! mais qu'avez-vous?
Madame François se montra à propos pour reconduire ces dames. Elle
glissa dans l'oreille de Félicie:
--Vous voyez bien, madame Planté, il ne s'agit que de s'entendre.
Félicie se tapit au fond de la calèche et ne dit rien le long de la
route. De temps en temps elle penchait à la portière sa tête diaphane
et ses yeux de poule pourchassée, afin de surveiller la carriole,
parce que Pidoux était ivre.
Grand'mère, qui récitait son chapelet, s'interrompait pour supplier sa
soeur:
--Mais ne te tourmente donc pas tant!
VII
LES FEUILLETS DU CALENDRIER
Cette défaite fut extrêmement pénible à Félicie. Son amour-propre déjà
blessé par l'affaire de Gruteau, qui n'en était qu'à ses débuts, se
trouva tout à vif pour endurer la nouvelle épreuve. Elle en exagéra
l'importance. Elle ne voyait que ruse et spoliation du haut en bas de
l'échelle sociale. Dans l'intervalle de ses crises de nerfs, elle se
mit à vérifier de vieux comptes. Elle se rappelait tout à coup telle
et telle circonstance où l'on avait dû la voler; elle convoqua à
plusieurs reprises ses métayers. Ensemble ils exerçaient leur mémoire
et exhumaient d'anciens cours de marchés, en regardant en l'air,
les yeux vers les taches de rousseur du plafond. Le pire était que
l'incident de la Ville-aux-Dames troublait sa foi qui, sans être vive,
lui laissait l'espoir d'occuper là-haut, avec l'indulgence de Dieu,
un petit coin,--oh! de moindre importance que Courance, probablement,
elle n'était pas exigeante,--mais qui serait bien à elle et qu'elle
administrerait de façon à édifier le souverain maître... Et, moins
elle était certaine de la vie future, plus elle se cramponnait à la
présente qu'elle sentait lui échapper par la maladie.
Elle m'enseignait le respect de la terre et l'amour de tout objet qui
contribuait à donner à Courance sa physionomie. Elle m'inculquait les
vertus conservatrices:
--Mon petit, méfie-toi des idées nouvelles: des fariboles!
Et je me trouvais mal à l'aise pour lui parler de ma petite cousine,
comme le voulaient grand'mère et ces demoiselles: car je sentais
que, pour Félicie, cette famille de Philibert était une intruse qu'on
essayait de pousser à Courance afin de partager la propriété.
Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance,
de timides allusions aux siens; il écrivait «Adrienne» tout
court, pour désigner sa fille; il parlait de «sa femme», mais avec
discrétion. À table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal,
grand'mère se risquait à prononcer: «la petite Adrienne», ou: «la
femme de Philibert», et c'était très héroïque de sa part. Elle tâchait
d'accoutumer les oreilles, après quoi les esprits suivent aisément.
Nous n'étions qu'à l'entrée de l'hiver et Pâques demeurait la date
extrême. On avait le temps.
La veille de la Toussaint, en même temps qu'on allumait le premier feu
et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Félicie,
on disposait un paravent vis-à-vis la porte du corridor. C'était un
cérémonial immuable. À l'heure du déjeuner, on entendait frapper à la
porte. «Qui est là?» Personne ne répondait. On allait ouvrir, et l'on
ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune, à vignettes,
et deux mains rouges. Cela s'avançait gravement, et, par derrière,
éclatait tout à coup le rire de Valentine.
Elle déposait l'objet poussiéreux et l'essuyait, en soufflant dessus
à grosses joues. Une à une, les quatre feuilles étaient déployées, et
l'on renouvelait connaissance avec les drôles de bonshommes qu'elles
portaient, ainsi qu'on eût fait avec de vieux amis. On y voyait des
compositions grotesques de Gustave Doré, au trait, de la fantaisie
la plus extravagante. Quelle joie c'était de retrouver ces bals de la
banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village
avec un «monsieur le curé» rond comme un tonneau et des pompiers
casqués comme dans les vaudevilles! Une scène de bains de mer, «côté
des hommes, côté des dames», passait pour très divertissante: un
monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de séparation
et mettait en fuite un essaim de dames effarouchées, dont deux
ressemblaient, à s'y méprendre, à grand'mère et à Félicie. Certains
animaux de Grandville avaient acquis, à la longue, l'importance de
véritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurés par
des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts,
laissaient échapper des nuées de triples croches. Deux dames
sarcelles excitaient une particulière sympathie: c'étaient des mères
franchissant le porche du «temple des Arts» pour y prendre leurs
«demoiselles» à la sortie du cours. À leur déhanchement, à l'attitude
penchée de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes
des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien.
J'appris à lire en déchiffrant les légendes du paravent. Félicie me
tapait sur les doigts avec son petit couteau à quinine, lorsque
je n'épelais pas bien. On s'en rapportait à M. Laballue du soin de
parfaire mon éducation, le mercredi.
À quatre heures de l'après-midi, ce jour-là, Félicie commençait à
croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la
grille. Grand'mère hochait la tête:
--Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas...
--Mirabeau? il est sourd. Son maître le tuera à le faire engraisser
comme une volaille.
Et on prêtait l'oreille: on n'entendait plus rien.
J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la
fenêtre, et, jusqu'à ce que la buée fût épaisse, je regardais le ciel
gris, la terre et les arbres dénudés, et des moineaux qui venaient,
en pépiant, tout près de là, picorer les miettes du déjeuner. Soudain,
Mirabeau, qui semblait dormir, allongé devant le feu comme un rôti, se
levait brusquement, grommelait, allait à la porte en agitant la queue.
--Cette fois..., disait Félicie.
Et elle était heureuse de revoir son «Sucre-d'Orge».
Leur amitié se perdait dans la nuit des temps, prétendaient grand'mère
et ces demoiselles qui en étaient jalouses. Elle provenait de ce que
M. Laballue était doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer
jamais, les vivacités de Félicie. Cette aménité, par un effet
contraire, nous exaspérait presque tous.
Quand M. Laballue faisait la lecture après le dîner, l'oncle Planté
allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon
«du bout du monde»; grand'mère prenait son chapelet, ces demoiselles
s'endormaient. Il lisait, du même ton onctueux et admiratif, les
_Contes à ma fille_, de Bouilly, et _Paul et Virginie_, du Chênedollé
ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame
Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soirée; mais
l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait
jusqu'au jeudi soir. L'oncle Planté refusait de lui prêter son chien;
c'était le seul acte de protestation qu'il se permît.
L'opposition à Sucre-d'Orge s'était atténuée, ces derniers temps,
parce qu'on avait beaucoup à obtenir de Félicie, et que l'on comptait
la prendre par son grand ami. Peu s'en fallût qu'on ne lui fît la
cour. Comme il était sans rancune et très sensible à la flatterie,
il se laissait gagner. Ce fut grâce à lui que l'on décida la malade à
recourir à un célèbre médecin de Tours nommé Guérineau.
Quelle affaire! C'était la terreur de Félicie qu'un homme habile lui
découvrît une affection mortelle. Avec toute son énergie, elle
avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait à se reposer sur
l'ignorance du docteur Léveillé qui se contentait de lui dire: «C'est
nerveux», et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne
prononçait jamais un mot plus haut que l'autre, s'éleva un soir comme
un ouragan soudain et dit:
--Votre docteur Léveillé est un âne!
Et, trois mercredis de suite, il développa cette proposition.
Lui-même se chargea d'aller à Tours pressentir le docteur Guérineau
et finalement l'amena, avec le concours du médecin de Beaumont. On
m'avait ordonné de rester à jouer dans la cour, sous le marronnier, le
temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Léveillé et
celui de M. Laballue, non dételés, labouraient le sol, sous l'oeil de
Fridolin. La Boscotte, la cuisinière ou Valentine venaient tour à tour
informer le domestique mâle de ce qui se passait à l'intérieur. Elles
lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces
communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux
des deux bêtes et aspirait l'air vif, du coin de la lèvre. La mère
Pidoux, qui était craintive, vint gratter à la petite porte jaune et
demanda:
--Croyez-vous qu'elle en réchappe?
Les deux médecins sortirent enfin; ils déposèrent chacun une petite
pièce dans la main de Fridolin et montèrent en voiture.
On ne fut pas plus avancé. Le docteur Guérineau n'avait rien ordonné,
sinon d'interrompre l'usage des médicaments. Félicie dit qu'il était
un charlatan: il ne lui inspirait aucune confiance, et c'était de
l'argent jeté par la fenêtre. Et, à cause de cette visite du médecin
de Tours, on vint de quatre lieues à la ronde s'informer de sa santé,
ce qui la mit dans tous ses états.
Elle surmonta ses douleurs. L'idée de la déchéance lui était
intolérable. Au coeur de l'hiver, elle se montra comme par le passé
dans ses métairies. Coiffée d'un chaud bonnet noir, emmitouflée d'un
long châle, à la main son parapluie ou sa canne à corne d'or, elle
arpentait les chemins et les sentiers et enfonçait ses galoches dans
le purin des cours de ferme.
Parfois, son mal l'arrêtait, et elle s'appuyait du coude contre
un noyer, espérant toujours vomir «le crabe qui lui rongeait
l'intérieur», puis, les yeux inondés, à la suite d'efforts atroces,
elle tirait de sa poche un flacon qui ne la quittait pas, et buvait à
même l'eau de mélisse des Carmes.
--Ne te tourmente pas, mon enfant, disait-elle; quand on est vieux,
vois-tu, on a ses petites misères... mais il faut accomplir son devoir
jusqu'au bout.
Et nous marchions contre la bise, car il s'agissait de savoir si les
maçons travaillaient à la grange de Pénilleau, qu'une tempête avait
endommagée.
Arrivés à Épinay, elle me disait de rester là, de peur d'abîmer mes
souliers; et elle s'avançait toute seule au milieu des travaux. Elle
relevait ses jupes ou les ramenait tout à coup entre ses genoux serrés
et se plantait sur le sol grémilleux et blondi par la chaux vive. Elle
mesurait de l'oeil l'ouvrage exécuté depuis la veille, et, du bout
de sa canne, donnait des indications en appelant chaque homme par son
nom.
--S'ils ne savaient que je reviendrai demain, ils ne feraient pas
oeuvre de leurs dix doigts!
Nous retournions souvent à travers champs, par le plus court, parce
que le soleil, tout pâle, comme un grand chapeau de paille d'Italie,
descendait là-bas, derrière les peupliers nus de Gruteau. Nos pas
martelaient la terre gelée. Des vols de corbeaux s'élevaient, à longue
distance, en croassant, s'abattaient, se relevaient, pour s'abattre
encore, pareils à un grain noir qu'un grand semeur invisible, et
marchant à pas comptés, eût semé dans le ciel d'hiver.
D'ordinaire, nous rentrions sans sonner, par la petite porte des
communs, et nous passions par la cuisine. Un jour, Clarisse et la
Boscotte nous y accueillirent avec des yeux lourds et gênés, et
Félicie vit Pidoux qui se tenait tapi près du foyer, touchant la boîte
de sel gris. Il tournait son chapeau entre ses mains et il dit:
--C'est moi, que je venais, ma'me Planté, rapport à bien des choses,
depuis le temps qu'on ne se cause plus...
Elle le laissa parler, pendant qu'elle changeait de chaussures.
Il fut promptement question du moulin. Elle lui montra la porte.
--C'est pas pour vous fâcher, ma'me Planté; voyons donc! On avait
l'habitude de vous demander conseil quand on était dans l'embarras;
voilà donc tout changé, à c'te heure?
--Est-ce que vous m'avez demandé conseil quand vous avez été mettre
deux mille francs dans la poche de M. Fantin?
--Allons! ma'me Planté, vous voulez rire! Votre beau-frère ou bien
vous, voyons! c'est-il pas la même chose?
Elle frappa la table de cuisine d'un grand coup de canne qui ébranla
les épaules de tous et fit vibrer les cuivres. Elle savait où le
paysan voulait en venir.
--Une fois pour toutes, dit-elle, entendez-le bien: je ne fais honneur
qu'à ma signature.
Mais elle pensa que Pidoux pouvait connaître quelque chose de
nouveau sur l'affaire; et la curiosité l'emporta. Elle lui permit de
s'expliquer.
Il était surtout indigné de ce que le vieil oncle Goislard se portât
très bien. L'agent voyer de Beaumont arrivait justement de Langeais et
il avait vu le bonhomme passer fort gaillard dans sa petite voiture.
--Ce n'est pas ça que nous avait dit votre beau-frère... Dame! s'il
ne se dépêche pas d'hériter, il pourrait bien se trouver mal à l'aise
pour payer ses billets à six mois...
--Il a signé des billets à six mois? demanda Félicie.
--Ça se dit. J'aime mieux que ça soit à d'autres qu'à moi, mais c'est
tout de même dommage pour le pauvre monde de voir son argent couler
à la rivière... sans compter que ça ne fait pas de bien non plus à la
famille...
--Que voulez-vous dire?
--Rien, ma'me Planté, rien du tout. Je n'ai point en vue de vous
offenser.
Il revenait à son idée fixe: savoir si Félicie laisserait protester
les billets. Il reprit:
--Ce n'est pas non plus pour critiquer ce qui se fait à Gruteau
pendant que nous sommes là à causer, vous et moi, ma'me Planté; il n'y
a point de danger que je me mêle de ce qui ne me regarde point...
Et il attendait l'effet de ces petites piqûres à la curiosité de
Félicie. Elle l'interrogea elle-même:
--Qu'est-ce qui se fait donc à Gruteau?
Il entra dans mille détails. Grand-père Fantin commandait des travaux
gigantesques; il bouleversait le régime des cultures autour du moulin;
il remplaçait la meule de pierre par des cylindres d'acier; et, entre
autres améliorations, voulait irriguer un plateau situé à quelque
vingt mètres au-dessus du niveau de la rivière. Dans tout le pays, il
était déjà question de la «machine élévatoire».
--Pour du beau matériel, c'est du beau matériel!... En cas que la
chose ne réussisse pas à votre beau-frère, celui-là qui achètera le
tout au rabais ne fera pas une mauvaise opération...
Il fixait sur Félicie ses petits yeux brillants, en passant la main
sur la râpe d'une barbe de huit jours.
--C'est tout ce que vous aviez à me dire? interrogea Félicie.
--Pardi! ma'me Planté, j'avais à vous dire sans avoir à vous dire...
Une fois qu'on est à causer, on peut aller loin! Il y a bien aussi la
question de ma fille Valentine...
--Comment! la question de votre fille Valentine?
--Ma'me Planté ne veut pas me reprocher de m'occuper de mon enfant.
La voilà bien instruite et bien éduquée, à c'te heure, c'est-il pas
la vérité? Et, pour ce qui est de la fraîcheur, elle en a, et de la
tournure, sauf votre respect, à faire fauter un vicaire... Vous pensez
bien, ma'me Planté, qu'elle n'est point sans être demandée...
--Qui est-ce qui vous l'a demandée?
--C'est celui-ci et celui-là, pardi! Il ne manque point de galants
pour une fille dans sa position... Mais, pour ce qui est d'être prêt
à mettre sa signature au bas d'un papier, ça sera-t-il celui-ci, ça
sera-t-il celui-là? c'est selon la dot qu'elle aura.
--Vous avez une dot à lui donner?
--Ma'me Planté veut rire!
--Je n'en ai pas l'air.
--Alors, ça sera pour une autre fois, ma'me Planté. On est de revue,
n'est-ce pas? Il n'y a point de rivière à passer de chez vous chez
nous. N'ayez pas peur, pour cette question-là, je dormons sur les deux
oreilles: M. Planté, qui est bien savant, n'est pas sans connaître
qu'on paie tout en argent comptant dans le monde où je vivons... On ne
lui fait point la malhonnêteté de croire qu'il ne sera pas généreux...
Félicie était assise devant le feu et présentait à la flamme haute ses
pieds chaussés de pantoufles. Elle se redressa et chercha de la main
sa canne, dont on l'avait débarrassée. Je crois qu'elle en eût fendu
le crâne du paysan cynique et finaud. Dans le court moment que dura
son geste inutile, elle comprit la nécessité de se taire et de sembler
n'avoir pas entendu. Elle gagna la porte comme un automate, blême et
frôlant la table et la huche, et elle dit:
--Bonjour, Pidoux.
Les heures de la triste saison tournaient au cadran de bronze, sous le
corps gracieux du Cupidon. Quand elles sonnaient, ces dames
levaient la tête sans interrompre leur ouvrage, et il se trouvait
invariablement quelqu'un pour annoncer le nombre des battements
du petit marteau. Le feu de bois sec pétillait; on confiait des
châtaignes à la cendre brûlante; tout à coup cela sentait le roussi:
on se levait et secouait ses robes; ou bien une châtaigne faisait
explosion, et tout le monde se mettait debout. On était sensible
au souffle du vent, à la moindre goutte de pluie au dehors; la
température était l'objet d'une préoccupation constante, et l'on avait
presque des battements de coeur lorsque, le temps s'étant mis à la
neige, on épiait, les yeux au ciel sali, la chute tremblotante des
premières blancheurs.
Les flammes semblaient s'allonger dans la grande cheminée, à mesure
que le jour baissait. Peu à peu, sur leur ouvrage, les doigts de ces
dames s'immobilisaient, et, avant que l'on se décidât à allumer la
lampe, il s'écoulait toujours quelques minutes durant lesquelles le
foyer nous éclairait tout seul, pareil à un guignol où danseraient des
pantins rouges.
Grand'mère, frileuse, tenait les pincettes et, la main gauche posée en
guise d'écran devant les yeux, elle tisonnait. Elle était sans rival
dans l'art d'asseoir une bûche de fond contre la montagne de cendres,
de disposer en avant la bûche moyenne retenue par la tige de fer, et
d'unir le tout au moyen de rondins vite embrasés et dont il convient
de relever attentivement et une à une, les parcelles aveuglantes, au
fur et à mesure de leurs chutes. Parfois même, et en face d'un feu
parfaitement équilibré, maniant son instrument favori, elle pinçait,
dans le vide, des tisons imaginaires. C'était lorsqu'elle suivait son
rêve. Et alors, il lui arrivait de prononcer tout haut: «J'en
connais qui seraient heureux de se chauffer là...» Ce n'était pas
compromettant; cela pouvait s'appliquer à beaucoup. Cela s'appliquait
à Philibert et à sa famille. Personne n'en doutait. Elle essayait
d'éveiller un écho, à tout hasard, et mesdemoiselles Victoire et
Adélaïde, ses complices, louchaient à la dérobée du côté de Félicie.
Les deux vieilles tantes n'approchaient point du feu, hantées
sans cesse par l'appréhension de l'incendie. Elles travaillaient,
infatigablement, chacune à un coin de la porte-fenêtre. Il fallait
les déranger pour passer au dehors; et, au moindre signe, elles
soulevaient leur petite installation et s'aplatissaient, s'effaçaient.
Ah! si elles avaient pu ne tenir point de place!
Un de ces soirs d'hiver, à la tombée du jour, nous reçûmes la visite
extraordinaire de l'arrière-grand'tante, mademoiselle Gillot. Elle
venait remercier Félicie qui lui avait renouvelé son mobilier,
reconstitué son trousseau, rétabli sa provision de bois.
Elle disparaissait tout entière sous un caban noir en usage chez
les femmes du pays, et dont l'ample capeline embobelinait sa tête
de centenaire. Elle était couverte d'un semis de givre qui fondit
rapidement et mouilla tout. Après l'avoir approchée, chacun s'essuya
les mains. On recourut à mille cérémonies pour la contraindre à
s'asseoir, car elle avait la timidité des solitaires et se trouvait
très incommodée. Quand elle fut sur la chaise, il s'éleva d'elle une
vapeur, comme du goulot de la bouillotte.
Elle se nourrissait l'esprit des prônes du curé de la Ville-aux-Dames
et de la lecture d'almanachs divers. La préoccupation de l'avenir
absorbait toutes les facultés de cette malheureuse qui avait achevé
sa vie; elle voyait partout des présages, et ses présages étaient
sinistres. À son avis, le ciel était hautement courroucé contre
l'homme et résolu à une vengeance exemplaire. Elle nous prédit cent
calamités.
À cette heure à demi ténébreuse, on finissait par y croire. Félicie
ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait
avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fâché. On la reconduisit
jusqu'à la porte de la cuisine où on l'abandonna aux soins de la
Boscotte munie d'une lanterne.
Vers le milieu de décembre, il tomba une grande quantité de neige. Les
routes devenues impraticables, nous fûmes quinze jours sans voir mon
père, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours après,
venait à pied, à demi gelé. On trouva cela très bien. Félicie dit, en
se tournant vers sa soeur:
--Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant!
Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait
placé des agrandissements dans toutes les pièces. On la plaignait
comme si le veuf l'eût négligée ou trahie, en témoignant pour la
famille moins de zèle que M. Laballue. La calme figure nous regardait
de son cadre d'ébène, la lèvre souriante et les yeux graves, telle
qu'on l'avait connue. On n'eût pu dire si elle souffrait ou si elle
était heureuse. Chacun interprétait son visage à sa guise.