FLEUR, s. f. (Voy. FLORE.)

FLEURON, s. m. Épanouissement végétal qui termine certains membres de

l'architecture gothique, tels que pinacles, pignons, dais, redents, etc.

Le fleuron n'apparaît dans l'architecture qu'au XIIe siècle,

c'est-à-dire au moment où l'école laïque va chercher l'ornementation de

ses édifices dans la flore des campagnes. Dès l'antiquité grecque, on

amortissait les combles de certains édifices au moyen d'une décoration

végétale, ainsi qu'on peut le reconnaître en examinant le monument

choragique de Lysicrates à Athènes. Bien que, dans ce cas,

l'amortissement fut probablement destiné à porter le trépied qui

rappelait la victoire de Lysicrates sur ses rivaux, ce n'en est pas

moins un couronnement emprunté au règne végétal. La célèbre pomme de pin

en bronze qui se voit dans les jardins du Vatican est un véritable

fleuron terminant un grand monument antique. L'idée n'est donc pas

neuve, et, en cela comme en beaucoup d'autres choses, les architectes

gothiques ont suivi une tradition fort ancienne qui leur avait été

transmise par les maîtres de l'école romane.

Mais ce qui est neuf, ce qui appartient à ces architectes gothiques,

c'est le caractère particulier qu'ils ont su donner à ces

amortissements, c'est leur physionomie franchement végétale. On voit

apparaître les fleurons bien caractérisés aux sommets des pinacles et

lucarnes du clocher vieux de la cathédrale de Chartres (milieu du XIIe

siècle); du moins ce sont les plus anciens qui nous soient restés.

Quoique détériorés par le temps, ces fleurons laissent voir leur forme

primitive. Ils sortent brusquement de l'extrémité des arêtes d'angles de

ces pinacles, sans bagues intermédiaires; ils présentent (1) une réunion

de jeunes feuilles, de bourgeons, terminés par des têtes humaines. La

sculpture est large, grasse, comme il convient à une pareille élévation.

Tout l'ornement est pris dans une seule pierre de plus de 1m,00 de

hauteur.

Cependant l'étude des végétaux conduit bientôt les architectes à

chercher dans les divers membres des plantes ceux qui se prêtent le

mieux à cette forme de couronnement; ils observent que les pistils des

fleurs, par exemple, donnent souvent un ornement régulier, parfaitement

propre à terminer un sommet; ils voient que ces pistils sont

habituellement accompagnés d'un collet et d'appendices. Ils interprètent

donc, sans trop chercher à imiter servilement la nature, ces formes

végétales; ils en saisissent le caractère puissant, vivace, et composent

des fleurons comme celui-ci (2), qui date des dernières années du XIIe

siècle et provient des gâbles inférieurs des contre-forts de la

cathédrale de Paris (côté nord). Cette forme simple ne leur paraît pas

présenter une silhouette assez découpée, ces artistes recourent encore à

la nature, et ils ouvrent davantage les folioles qui accompagnent le

pistil (3)[504], de manière à obtenir un épanouissement; ou bien encore,

un peu plus tard (vers 1220), ils recherchent l'imitation des bourgeons

(4)[505]; ils les dissèquent, ils en enlèvent certaines parties, comme

l'indique cette couronne A de pétioles coupés, pour dégager la tige

principale B; puis ils commencent à mêler à cette végétation des formes

géométriques, des profils C d'architecture sans la bague imitée d'un

fruit. Tout en étudiant avec soin les végétaux, les sculpteurs du

commencement du XIIIe siècle ne les copient pas servilement; ils les

soumettent aux dispositions monumentales, à l'échelle de l'architecture.

De l'imitation du pistil des fleurs, des graines, des bourgeons, ils

arrivent bientôt à l'imitation de la feuille développée, mais en

soumettant toujours cette imitation aux données décoratives qui

conviennent à la sculpture sur pierre (5)[506]. Ils savent allier la

pondération des masses à la liberté du végétal.

Les tiges des fleurons présentent, à dater du commencement du XIIIe

siècle, des sections carrées ou octogones; ces tiges se divisent

toujours en quatre membres de feuillages à un seul étage, avec bouton

supérieur, ou à deux étages. Dans ce dernier cas, les feuilles du

deuxième rang alternent avec celles du premier, de manière à contrarier

les lignes de fuite produites par la perspective, à donner plus de

mouvement et plus d'effet à ces amortissements décoratifs, ainsi que

l'indique la fig. 6, et à redresser par l'apposition des ombres et des

lumières la ligne verticale. Souvent les épanouissements des fleurons ne

sont autre chose que des _crochets_, comme ceux qui accompagnent les

rampants des gâbles ou des pinacles (7)[507].

C'est vers le milieu du XIIIe siècle que les fleurons, d'une grande

dimension, portent deux rangs de feuilles. Tous les membres de

l'architecture tendant à s'élever, à faire dominer la ligne verticale,

il fallait donner une importance de plus en plus considérable à ces

couronnements des parties aiguës des édifices. L'imitation des végétaux

devenait plus scrupuleuse, plus fine, mais aussi moins monumentale.

Cette végétation ne tenait point à la pierre, elle était comme une

superposition; ce n'était plus la pierre elle-même qui s'épanouissait,

mais bien des feuillages entourant un noyau d'une forme géométrique

(8)[508]. Ce que l'on ne saurait trop admirer dans ces amortissements de

gâbles, de pinacles, c'est leur juste proportion par rapport aux membres

de l'architecture qu'ils couronnent. Il y a une aisance, une grâce, une

finesse de contour, une fermeté dans ces terminaisons, bien difficiles à

reproduire pour nous, habitués que nous sommes à l'ornementation sèche

et banale des temps modernes. Ou, par suite d'une fausse interprétation

de la sculpture antique, nous penchons vers l'ornementation de

convention, symétrique, morte, fossile, copiée sur des copies; ou nous

nous lançons dans le domaine du caprice, de la fantaisie, parce qu'il y

a un siècle des artistes possédant plus de verve que de goût nous ont

ouvert cette voie dangereuse. Autant la fantaisie est séduisante

parfois, lorsqu'elle arrive naturellement, qu'elle est une boutade de

l'esprit, autant elle fatigue si on la cherche. Les ornements que nous

fournit cet article (ornements d'une importance singulière, puisqu'ils

servent de terminaison aux parties dominantes des édifices) ne sont

point le résultat d'un caprice, mais bien de l'étude attentive et fine

des végétaux. Il y a une flore gothique qui a ses lois, son harmonie, sa

raison d'exister pour ainsi dire, comme la flore naturelle; on la

retrouve dans les bandeaux, dans les chapiteaux, et surtout dans ces

fleurons de couronnements, si visibles, se détachant souvent sur le

ciel, dont le galbe, le modelé, l'allure, peuvent gâter un monument ou

lui donner un aspect attrayant. La variété des fleurons du XIIIe siècle

est infinie, car, bien que nos édifices de cette époque en soient

couverts, on n'en connaît pas deux qui aient été sculptés sur un même

modèle. Aussi n'en pouvons-nous présenter à nos lecteurs qu'un

très-petit nombre, en choisissant ceux qui se distinguent par des

dispositions particulières ou par une grande perfection d'exécution.

Dans les édifices de l'Île-de-France et de la Champagne, ces fleurons

sont incomparablement plus beaux et variés que dans les autres

provinces; ils sont aussi mieux proportionnés, plus largement composés

et exécutés. Ceux, en grand nombre, qu'on voit encore autour de la

cathédrale de Paris, ceux du tombeau de Dagobert à Saint-Denis, ceux de

l'église de Poissy (9) qui terminent les arcs-boutants du choeur, ceux

de la cathédrale de Reims (nous parlons des anciens), sont, la plupart,

d'un bon style et exécutés de main de maître.

Autour des balustrades supérieures de Notre-Dame de Paris, on peut voir

des fleurons, à base carrée, terminant les pilastres, qui sont d'une

largeur de style incomparable (voy. BALUSTRADE, fig. 10). Ceux de la

balustrade extérieure de la galerie du choeur, dont nous avons recueilli

des débris, avaient un caractère de puissance et d'énergie qu'on ne

trouve exprimé au même degré dans aucun autre monument de cette époque

(commencement du XIIIe siècle) (10).

Vers la fin du XIIIe siècle, ces ornements deviennent plus refouillés,

imitent servilement la flore, puis ils adoptent des formes toutes

particulières empruntées aux excroissances de la feuille de chêne (noix

de galle), aux feuilles d'eau. Cette transition est sensible dans

l'église de Saint-Urbain de Troyes, élevée pendant les dernières années

du XIIIe siècle. Les grands fleurons à trois rangs de feuilles qui

terminent les gâbles des fenêtres sont sculptés avec une hardiesse, une

désinvolture qui atteignent l'exagération (11).

Pendant le XIVe siècle, les fleurons ne sont composés, habituellement,

que de la réunion de quatre ou huit crochets, suivant les formes données

alors à cet ornement. La décoration, à cette époque, devient monotone

comme les lignes de l'architecture. Cependant ces fleurons sont sculptés

avec une verve et un entrain remarquables (12). On voit d'assez beaux

fleurons à la cathédrale d'Amiens, autour de celle de Paris, à

Saint-Ouen de Rouen, à Saint-Étienne d'Auxerre, à la cathédrale de

Clermont, à Saint-Just de Narbonne et à Saint-Nazaire de Carcassonne;

mais le grand défaut de la sculpture du XIVe siècle, c'est le manque de

variété, et ce défaut est particulièrement choquant lorsqu'il s'agit de

couronnements qui se voient tous à peu près dans les mêmes conditions.

Au XVe siècle, les fleurons qui terminent les pinacles ou les gâbles

sont souvent dépouillés de feuillages, ce sont de simples amortissements

de formes géométriques dans le genre de la fig. 13. Cependant si

l'édifice est très-richement sculpté, comme, par exemple, le tour du

choeur de l'église abbatiale d'Eu, ces amortissements se revêtent de

feuilles d'eau ou plutôt d'un ornement qui ressemble assez à des algues

marines (14). Vers 1500, les fleurons ne sont autre chose que la réunion

des crochets des rampants de gâbles ou de pinacles, et finissent par une

longue tige prismatique (voy. CONTRE-COURBE, fig. 2; CROCHET, FENÊTRE,

fig. 42; GÂBLE, PINACLE).

On donne aussi le nom de _fleurons_ à des épanouissements de feuilles

qui terminent des _redents_ (voy. ce mot).

Que les fleurons de couronnement appartiennent au XIIIe ou au XVe

siècle, ils sont toujours bien plantés, fièrement galbés, en rapports

parfaits de proportion avec les parties de l'architecture qu'ils

surmontent. Les architectes gothiques savaient couronner leurs édifices.

Notre attention doit d'autant plus se porter sur ces qualités,

qu'aujourd'hui la plupart de nos monuments modernes pèchent évidemment

par le défaut contraire. L'ère classique, qui finit, regardait les

couronnements comme une superfétation de mauvais goût. Les Grecs et les

Romains ne manquaient pas cependant de terminer les parties supérieures

de leurs édifices par des ornements en pierre, en marbre ou en métal,

qui se découpaient sur le ciel; mais les exemples n'existant plus en

place, il était convenu que l'architecture antique se passait de ces

accessoires. C'était un moyen d'éluder la difficulté. Peu à peu

cependant les études archéologiques, l'inspection de fragments épars, de

médailles, ont fait reconnaître que les anciens étaient loin de se

priver de ces ressources décoratives; on chercha donc timidement et un

peu au hasard à rompre les lignes sèches et froides de nos palais, de

nos édifices publics: or, lorsqu'il s'agit de silhouettes, ce qu'il

faut, ce sont des tracés hardis, un coup d'oeil sûr, l'expérience de

l'effet perspectif, l'observation du jeu des ombres. Cette expérience,

il nous faut l'acquérir, car nous l'avons absolument perdue.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Note 504: Des gâbles de contre-forts des tours de la

cathédrale de Paris.]

[Note 505: De la façade de l'église abbatiale de Vézelay.]

[Note 506: De la cathédrale de Troyes (1225 environ).]

[Note 507: De la cathédrale d'Amiens; façade (1230 environ).]

[Note 508: Du portail du nord de la cathédrale de Paris

(1260).]

FLORE, s. f. Nous avons souvent l'occasion de parler de la flore

sculptée de l'architecture du moyen âge; c'est qu'en effet cette

architecture possède sa flore, qui se modifie à mesure que l'art

progresse et décline. Pendant la période romane, la flore n'est guère

qu'une imitation de la sculpture romaine et byzantine; cependant on

aperçoit, vers le commencement du XIIe siècle, dans certains édifices

romans, une tendance manifeste à chercher les modèles de l'ornementation

sculptée parmi les plantes des bois et des champs. Mais comment cette

recherche commence-t-elle? À quels éléments s'attache-t-elle d'abord?

Qui la provoque? Comment s'érige-t-elle en système et parvient-elle à

former une école? Résoudre ces questions, c'est faire l'histoire de

notre art français au moment où il se développe, où il est réellement

original et n'emprunte plus rien au passé.

Il semble, en examinant les monuments, que les clunisiens ont été les

premiers à former des écoles de sculpteurs allant chercher, dans les

productions naturelles, les éléments de leur décoration. Les chapiteaux

de la nef de l'église abbatiale de Vézelay ne sont plus déjà des

imitations abâtardies de la sculpture antique: leur végétation sculptée

possède une physionomie qui lui est propre, qui a l'âpreté d'un art neuf

plutôt que l'empreinte barbare d'un art, dernier reflet de traditions

vieillies. Sur les bords de la Loire, de la Garonne, en Poitou et en

Saintonge, au commencement du XIIe siècle, on voit aussi la sculpture

chercher d'autres éléments que ceux laissés par l'antiquité. Ces essais,

toutefois, sont partiels; ils semblent appartenir à des artistes isolés,

fatigués de toujours reproduire des types dont ils ne comprenaient plus

le sens, parce qu'ils n'en connaissaient plus l'origine. Quoi qu'il en

soit, ces essais ont une certaine importance: ils ont ouvert la voie à

la nouvelle école des architectes laïques; c'est du moins probable.

Présentons tout d'abord un de ces exemples, qui fera ressortir d'une

façon plus claire ce que nous allons dire. Nous donnons ici un chapiteau

de l'église abbatiale de Bourg-Dieu près Châteauroux (Déols) sculpture

date de 1130 environ (1).

Or voici (2) des feuilles de fougère au moment où elles commencent à se

développer, à sortir de leur tissu cotonneux. Il n'est pas besoin,

pensons-nous, de faire remarquer, dans ce chapiteau, l'intention

évidente de l'artiste; il a certainement voulu se servir de ces formes

puissantes données par ces bourgeons de fougère, de la fougère qu'on

trouve partout, en France, sous les grands bois. Le sculpteur ne s'est

inspiré ni des traditions romaines, ni des ornements byzantins: il a

cueilli un brin de fougère, l'a examiné curieusement, s'est épris de

passion pour ces charmantes productions naturelles, puis il a composé

son chapiteau. Observons à notre tour cette fig. 2; nous aurons

l'occasion d'y revenir. C'est là, pour cette époque, disons-le encore,

un fait isolé. Mais bientôt l'école des architectes laïques s'élève,

s'empare de toutes les constructions, particulièrement dans le domaine

royal. Dès ses premiers pas, on sent que cette école laïque veut rompre

avec les traditions d'art des moines. Il y avait peut-être de

l'ingratitude dans le procédé, puisque cette école s'était élevée sous

les voûtes des cloîtres; mais cela nous importe peu aujourd'hui. Comme

système de construction (voy. CATHÉDRALE, CONSTRUCTION), comme méthode de

bâtir, les architectes laïques de la seconde moitié du XIIe siècle

cherchent à rompre avec les traditions monastiques. Les formes qu'ils

adoptent, les moulures qu'ils tracent, les profils qu'ils taillent et

les ornements qu'ils sculptent s'appuient sur des principes étrangers à

l'art roman; l'examen, la recherche, remplacent la tradition. Quand il

s'agit d'ornements, ils ne veulent plus regarder les vieux chapiteaux et

les frises romanes: ils vont dans les bois, dans les champs; ils

cherchent, sous l'herbe, les plus petites plantes; ils examinent leurs

bourgeons, leurs boutons, leurs fleurs et leurs fruits, et les voilà

qui, avec cette humble flore, composent une variété infinie d'ornements

d'une grandeur de style, d'une fermeté d'exécution qui laissent bien

loin les meilleurs exemples de la sculpture romane. Soit instinct, soit

raisonnement, ces artistes comprennent que les plus petites plantes,

comme les insectes, sont douées d'organes relativement beaucoup plus

forts que les arbres et les grands animaux; destinées à vivre dans le

même milieu, à résister aux mêmes agents, la nature prévoyante a en

effet donné à ses créations les plus humbles une puissance relativement

supérieure à celle des grands êtres. Les formes des plus petits

insectes, comme celles des plus petites plantes, ont une énergie, une

pureté de lignes, une vigueur d'organisation qui se prêtent

merveilleusement à exprimer la grandeur et la force; tandis qu'au

contraire on remarque, dans les formes des grands végétaux

particulièrement, une sorte d'indécision, de mollesse, qui ne peut

fournir d'exemples à la sculpture monumentale. D'ailleurs, qui sait? Ces

artistes laïques qui s'élèvent en France à la fin du XIIe siècle, et qui

s'élèvent au milieu d'une société mal constituée, ces artistes à peine

compris de leur temps, fort peu aujourd'hui, trouvaient peut-être un

certain charme à envelopper leur art de mystère; de même qu'ils se

transmettaient leurs grands principes à l'ombre d'une sorte de

franc-maçonnerie, de même aussi, en allant chercher leurs motifs de

décorations au bord des ruisseaux, dans les prés, au fond des bois, dans

les plus infimes productions végétales, se laissaient-ils conduire par

cet instinct du poëte qui ne veut pas découvrir au vulgaire les secrets

de ses conceptions. L'art véritable a sa pudeur: il cache aux regards

ses amours fécondes. Qui sait si ces artistes ne trouvaient pas des

joies intimes dans la reproduction monumentale de ces humbles plantes,

d'eux seuls connues, aimées d'eux seuls, cueillies et observées

longuement dans le silence des bois? Ces réflexions nous sont venues

souvent lorsqu'en examinant les merveilleux développements de végétaux

perdus sous l'herbe, leurs efforts pour repousser la terre, la puissance

vitale de leurs bourgeons, les lignes énergiques de leurs tigettes

naissantes, les formes des beaux ornements de la première période

gothique nous revenaient en mémoire. Puisque nous allions chercher des

éléments d'un art dans ces productions infimes sur lesquelles la nature

semble avoir jeté un de ses plus doux regards, pourquoi d'autres avant

nous ne l'auraient-ils pas fait aussi? Pourquoi des artistes

observateurs, ennuyés de la monotonie des arts romans, ne se

seraient-ils pas épris de cette modeste flore des champs, et, cherchant

un art, n'auraient-ils pas dit, en découvrant ces trésors cachés: «Je

l'ai trouvé»? Une fois sur cette voie, nous suivîmes pas à pas, et non

sans un vif intérêt, les interprétations ingénieuses de nos devanciers;

notre examen nous conduisit à de singuliers résultats. Nous reconnûmes

que les premiers artistes (il est entendu que nous ne parlons ici que de

l'école laïque qui s'élève, de 1140 à 1180, dans l'Île-de-France et les

provinces voisines) s'étaient attachés à imiter la physionomie de ces

modestes plantes des champs au moment où elles se développent, où les

feuilles sortent à peine de leurs bourgeons, où les boutons apparaissent,

où les tiges épaisses pleines de séve n'ont pas atteint leur

développement; qu'ils avaient été jusqu'à chercher comme motifs

d'ornements des embryons, ou bien encore des pistils, des graines et

jusqu'à des étamines de fleurs. C'est avec ces éléments qu'ils composent

ces larges chapiteaux que nous admirons autour du choeur de Notre-Dame

de Paris, dans l'église Saint-Julien-le-Pauvre, dans celle de

Saint-Quiriace de Provins, à Senlis, à Sens, à Saint-Leu d'Esserent,

dans le choeur de Vézelay, dans l'église de Montréale, à Notre-Dame de

Châlons-sur-Marne, autour du sanctuaire de Saint-Remy de Reims. Bientôt

(car nous savons que ces artistes ne s'arrêtent pas en chemin) de

l'imitation de la flore naissante ils passent à l'imitation de la flore

qui se développe: les tiges s'allongent et s'amaigrissent; les feuilles

s'ouvrent, s'étalent; les boutons deviennent des fleurs et des fruits.

Plus tard, ces artistes oublient leurs humbles modèles primitifs: ils

vont chercher leurs exemples sur les arbustes; ils s'emparent du lierre,

de la vigne, du houx, des mauves, de l'églantier, de l'érable. À la fin

du XIIIe siècle, ils en viennent à copier servilement le chêne, le

prunier sauvage, le figuier, le poirier, aussi bien que les feuilles

d'eau, le liseron, le persil, les herbacées, comme les feuillages des

grands arbres de nos forêts; tout leur est bon, tout leur est un motif

d'ornement. Disons tout de suite que l'imitation s'approche d'autant

plus de la réalité que l'art gothique avance vers sa décadence. À la fin

du XIIe siècle, et encore au commencement du XIIIe, cette imitation est

soumise à des données monumentales qui prêtent à la sculpture une beauté

particulière. Disons encore que cette sculpture est d'autant plus

grande, large, puissante, monumentale enfin, qu'elle va chercher ses

inspirations parmi les plantes les plus modestes; tandis qu'elle tombe

dans la sécheresse et la maigreur lorsqu'elle veut copier les feuilles

des grands végétaux.

Les artistes laïques du XIIe siècle, se servant de ces plantes, en

saisissent les caractères principaux, la physionomie; elles deviennent

pour eux un sujet d'inspiration plutôt qu'un modèle banal. Mais prenons

quelques exemples. N'est-il pas évident, par exemple, que les rinceaux

qui décorent l'un des côtés du trumeau de la porte centrale de la

cathédrale de Sens (1170 environ) ont été inspirés de ces jeunes pousses

de fougère dont nous avons donné plus haut quelques brins, et ces

feuilles naissantes de plantain (3) n'ont-elles pas inspiré les artistes

qui sculptaient les chapiteaux du choeur de l'église de Vézelay, ceux de

la galerie du choeur de Notre-Dame de Paris (3 bis), ou ceux de l'église

de Montréale (Yonne)(4)? N'y a-t-il pas entre les petites fleurs de la

corolle à peine développées (5) et les crochets primitifs qui ornent les

angles de ces chapiteaux une grande analogie? La section d'une de ces

feuilles de plantain (fig. 3), faite sur _ab_ et tracée en A, est

observée fidèlement dans les sculptures que nous donnons ici. Avant de

pousser plus loin l'examen de la flore monumentale de l'école laïque, il

est nécessaire de se rendre un compte exact du mélange qui s'était fait,

pendant la période romane, des traditions antiques avec certaines formes

inspirées évidemment par quelques végétaux de nos bois. Des écrivains

ont déjà fait, à ce sujet, des observations ingénieuses, sans toutefois

appuyer ces observations par des figures étudiées: les uns prétendent

que les ornements qui, au XIIe siècle, sont arrivés à former ce qu'on

appelle la fleur de lis, ont été inspirés de l'iris ou du glaïeul; les

autres, que ces ornements sculptés et peints, si fréquents à dater de la

fin du XIe siècle, sont une réminiscence des plantes aroïdes. Nous

laisserons chacun juger le procès, nous nous bornerons à fournir les

pièces; aussi bien importe-t-il assez peu, à notre avis, que les

sculpteurs des XIe et XIIe siècles aient copié l'_iris_ ou l'_arum_: la

question est de savoir si ces sculpteurs ont ajouté quelque chose aux

traditions usées des arts romans dans leur ornementation. Le fait ne

paraît pas douteux.

Prenons d'abord les _Aroïdées_, qui paraissent avoir inspiré nos

sculpteurs dès une époque fort ancienne.

D'après Jussieu, les Aroïdées sont «des plantes à racines tubéreuses, à

feuilles simples, alternes, engaînantes; fleurs unisexuelles, réunies

dans une véritable spathe colorée, avec ou sans périanthe particulier;

un style; fruit bacciforme.»

L'_Arum maculatum_, connu vulgairement sous le nom de _Gouet_ ou

_Pied-de-veau_, porte une tige dressée, simple, nue, haute de 0,20 c.

environ, glabre; les feuilles sont radicales, portées sur de longs

pétioles, grandes, sagittées-cordiformes, comme tronquées obliquement

des deux côtés à la base, entières, sans taches, glabres; la spathe

terminale est allongée, aiguë; le spadice est moitié moins long qu'elle;

en mûrissant, la portion qui est au-dessus des baies tombe; celles-ci

restent grosses, nombreuses, rouges et contiennent deux graines

chagrinées. Les fleurs (spathe) sont d'un vert pâle et tournent au

violet en se fanant. L'_Arum_ apparaît en avril et mai, et est

très-commun dans les bois humides des environs de Paris, de Champagne et

de Bourgogne.

Comme il n'est pas certain que tous les architectes soient botanistes,

nous donnons (6) une représentation de l'_Arum_. En A, la spathe est

fermée; elle enveloppe encore le spadice. En B, la plante est montrée

entière avec sa racine tubéreuse; la spathe s'est développée, s'est

ouverte et laisse voir le spadice. Les feuilles sont sagittées. En C est

donnée une coupe de la spathe, laissant voir le spadice entier avec ses

étamines et ses pistils à la base. Quand le fruit est mûr, D, la partie

supérieure du spadice se détruit; la spathe demeure à l'état de débris,

E. En F est une des étamines. Il n'est personne qui, en se promenant au

printemps dans les bois, n'ait examiné cette plante d'une physionomie

remarquable, déjà épanouie lorsque les arbres et les buissons portent

quelques feuilles tendres à peine sorties des bourgeons. L'_Arum_ et

l'_Iris_ sont les premiers signes du retour des beaux jours. Est-ce pour

cela que les sculpteurs romans paraissent avoir affectionné ces plantes,

comme le réveil de la nature? Faut-il attacher à l'imitation des

_Aroïdes_ une idée symbolique, y voir quelque tradition antique? Nous

nous garderons de trancher la question. Le fait est que, dans les

sculptures de la fin du XIe siècle, nous trouvons la trace évidente de

cette imitation. Les beaux chapiteaux de la nef de l'église abbatiale de

Vézelay nous montrent des imitations d'_Aroïdes_ (7) qui terminent des

feuillages plus ou moins dérivés de la sculpture romaine du chapiteau

corinthien. En A, la spathe de l'_Arum_ est développée, l'extrémité du

spadice est tombée et les graines restent apparentes. En B, ce sont les

feuilles de l'_Arum_ qui se roulent en volutes ou crochets aux angles

d'un chapiteau. Dans la fig. 7 bis, le sculpteur a doublé le spadice en

A, l'a laissé simple en B; mais, dans l'un et l'autre cas, la spathe

enveloppe le fruit.

Ces plantes de bois marécageux ne paraissent pas seules avoir inspiré

les sculpteurs romans; nous voyons qu'ils ont une affection particulière

pour les nénuphars, pour les feuilles d'eau. Deux autres chapiteaux de

la nef de Vézelay présentent encore, en guise de crochets, des feuilles

fanées de _nénuphars_ avec ou sans fleurs (8). On sait avec quelle

rapidité se flétrissent les plantes d'eau lorsqu'elles ont été

cueillies; il semble, dans l'exemple A, que le sculpteur a suspendu près

de lui, pour décorer l'angle de son chapiteau, des feuilles de nénuphars

si communs dans nos étangs, et que celles-ci se soient fermées, comme il

arrive bientôt lorsqu'elles ne peuvent plus s'étendre sur la surface de

l'eau.

Ces imitations sont fort libres, ainsi qu'il arrive chez les artistes

primitifs, mais elles ne paraissent guère douteuses. Il ne s'agissait

pas, en effet, de reproduire, avec tout le soin d'un naturaliste, telle

ou telle plante, mais de trouver un motif d'ornement. D'ailleurs les

yeux d'observateurs naïfs se contentent d'une interprétation, et tous

les jours nous voyons des enfants pour lesquels un pantin grossièrement

taillé dans un morceau de bois est l'image complète d'un personnage. Il

faut bien reconnaître aussi que le style dans les arts, pour les

ornements comme pour toute chose empruntée à la nature, demande

l'interprétation plutôt que l'imitation scrupuleuse de l'objet. Les

plantes ont une allure, une physionomie, un port, qui frappent tout

d'abord un observateur inexpérimenté. Celui-ci saisit ces caractères

généraux sans aller au delà; il produit une seconde création qui devient

une oeuvre d'art, bien qu'on retrouve dans cette seconde création

l'empreinte puissante de la nature. Les artistes romans se sont tenus à

ces inspirations primitives; ils les corrompent même à mesure que leur

main acquiert de l'habileté, et il est intéressant de voir comment,

lorsque l'art devient laïque, l'esprit d'examen s'introduit promptement

dans la sculpture d'ornement; comment l'inspiration libre, ou soumise à

certaines traditions de métier, est bientôt étouffée par le désir

d'arriver à l'imitation servile de la nature.

Disons un mot maintenant de la fleur d'_Iris_, qui joue aussi un grand

rôle dans l'ornementation romane des XIe et XIIe siècles. La fleur de

l'iris est enveloppée dans une spathe membraneuse avant son

épanouissement. La corolle, d'après Linné, «est à six divisions

profondes, alternativement dressées et réfléchies; le style est court,

portant trois lanières pétaloïdes, souvent échancrées, qui tiennent lieu

de stigmates; la capsule infère est à trois valves, à trois loges

polyspermes.»

Voici (9) une fleur d'iris, connue sous le nom de _flambe_, copiée de

grandeur naturelle. Si nous présentons cette fleur de manière à

régulariser ses diverses parties, nous obtenons la fig. 10. Les six

divisions de la corolle sont visibles en AA, BB, CC. Deux des lanières

pétaloïdes sont apparentes en D, la troisième devant se trouver dans

l'axe de la fleur. La spathe est en E. De cette figure à l'ornement

connu sous le nom de _fleur de lis_, il n'y a pas loin. Dans les

ornements romans du XIIe siècle (11[509], 12 et 13[510]), on reconnaît

l'essai d'artistes qui cherchent à s'inspirer des formes générales de la

fleur d'iris, tout en conservant le _faire_ de l'art romain dégénéré.

Ces artistes affectionnent tout particulièrement l'_arum_ et l'_iris_;

ces deux plantes donnent, dès le commencement du XIIe siècle, une

physionomie particulière à l'ornementation sculptée ou peinte (voy.

PEINTURE). Quelle était la raison qui avait fait choisir de préférence

ces végétaux des lieux humides, qui arrivent à leur floraison dès les

premiers jours du printemps? M. Woillez, auteur d'une brochure fort

intéressante sur ce sujet[511], n'hésite pas à voir dans cette imitation

des plantes aroïdes une idée symbolique de la puissance. Il voit là un

reste du paganisme, et s'exprime ainsi[512]: «Je pense que le gouet,

type actuel de la famille botanique des aroïdes, ou une autre plante du

même genre[513], devint, en quelque sorte, le phalle transfiguré par le

christianisme. La simple appellation rustique de la première plante dans

certains lieux de la Picardie, et notamment dans les environs de

Clermont (Oise), a suffi pour me suggérer d'abord cette opinion. Je

savais que ce végétal, caché sous les bois humides et ombragés, bizarre

dans ses formes extérieures, était en grand crédit parmi les magiciens

et les enchanteurs du moyen âge, lorsque j'appris sa dénomination la

plus vulgaire. Cette qualification correspond aux mots latins

_presbiteri phallus_; le spadice enveloppé de sa spathe verte est encore

appelé _vicaire_, tandis que, au moment de la fécondation, et lorsque ce

spadice a pris une teinte violette, c'est un _curé_... Le gouet, que

l'on pourrait appeler le _phalle végétal_, est une des premières plantes

qui annoncent le retour de la végétation, ou, comme le phalle proprement

dit, le réveil de la nature; il peut bien être l'expression ou l'emblème

de la puissance génératrice impérissable, puisque, chaque année, sans

culture préalable, on le voit percer la terre, puis disparaître après la

fructification, pour reparaître après l'hiver suivant. Mais il y a plus:

de même que le phalle, il a été figuré comme l'attribut de la puissance

en général, ce qui prouverait son identité avec lui...» M. Woillez

rappelle à propos la notice du docteur Colson[514] sur une médaille de

Julia Mamée, au revers de laquelle on voit Junon tenant un _phallus_

d'une main et un lis de l'autre, et il est à remarquer, en effet, que

les premiers sceptres portés par des rois ou même la Vierge sainte sont

terminés par une fleur d'_arum_ ou une fleur de lis assez semblable à

celle que nous avons donnée plus haut (fig. 10); seulement M. Woillez ne

voit dans ces ornements que l'imitation des plantes aroïdes. Je pense

qu'on y trouve et l'_arum_ et l'_iris_ (flambe); quelquefois même, comme

dans l'ornement (fig. 13), un mélange des deux plantes printanières. Il

ne nous paraît pas, toutefois, que l'on puisse, dans l'état des

connaissances actuelles, donner comme des faits certains l'influence de

ces traditions païennes d'une haute antiquité dans les arts du moyen

âge.

Si la flore sculptée romane mêle aux derniers débris des arts romains

des inspirations nouvelles provoquées par l'observation des plantes

printanières des bois, elle subit aussi l'influence des arts de

l'Orient. Pendant les Xe, XIe et XIIe siècles, quantité d'objets

apportés de Byzance et de Syrie remplissaient les trésors des monastères

et des palais: étoffes, ivoires sculptés, ustensiles, menus meubles,

venaient en grand nombre d'Orient et fournissaient aux artistes français

des motifs d'ornements qu'ils interprétaient à leur manière. Beaucoup de

ces ornements byzantins étaient empruntés eux-mêmes à la flore

orientale. Il ne faut donc pas s'étonner si l'on trouve sur nos

chapiteaux et nos frises des XIe et XIIe siècles des formes qui

rappellent certains végétaux qui alors n'étaient pas connus en Occident

(voy. SCULPTURE).

Telles étaient les diverses sources auxquelles avaient été puiser les

sculpteurs romans lorsqu'apparut l'école laïque de la seconde moitié du

XIIe siècle; cette école ne pouvait rompre tout à coup avec celle qui la

précédait. Dans un même édifice on voit, comme à la cathédrale de Paris,

comme autour du choeur de l'église de Saint-Leu d'Esserent, comme à

Noyon, des sculptures empreintes encore des traditions romanes à côté

d'ornements d'un style entièrement étranger à ces traditions, recueillis

dans la flore française. Ce sont les feuilles de l'Ancolie, de

l'Aristoloche, de la Primevère, de la Renoncule, du Plantain, de la

Cymbalaire, de la Chélidoine, de l'Hépatique, du Cresson, des Géraniums,

de la Petite-Oseille, de la Violette, des Rumex, des Fougères, de la

Vigne; les fleurs du Muflier, de l'Aconit, du Pois, du Nénuphar, de la

Rue, du Genêt, des Orchidées, des Cucurbitacées, de l'Iris, du Safran,

du Muguet; les fleurs, fruits ou pistils des Papaveracées, des

Polygalées, du Lin, des Malvacées, de quelques Rosacées, du Souci, des

Euphorbiacées, des Alismacées, des Iridées et Colchicacées qui inspirent

les sculpteurs d'ornement. Mais il ne faudrait pas se méprendre sur la

valeur de notre observation, ces artistes ne sont pas botanistes; s'ils

cherchent à rendre la physionomie de certains végétaux, ils ne se

piquent pas d'exactitude organographique; ils ne se font pas faute de

mêler les espèces, de prendre un bouton à telle plante, une feuille à

celle-ci, une tige à celle-là; ils observent avec une attention

scrupuleuse les caractères principaux des végétaux, le modelé des

feuilles, la courbure et la diminution des tiges, les attaches, les

contours si purs et si fermes des pistils, des fruits ou des fleurs; ils

créent une flore qui leur appartient, mais qui, toute monumentale

qu'elle est, conserve un caractère de vraisemblance plein de vie et

d'énergie. Cette flore monumentale a ses lois, son développement, ses

allures; c'est un art, pour tout dire en un mot, non point une

imitation. Nous sommes aujourd'hui si loin de la voie suivie à toutes

les belles époques, qu'il nous faut faire quelques efforts pour

comprendre la puissance de cette création de second ordre, éloignée

autant de l'imitation servile et de la banalité que de la fantaisie

pure. Nos monuments se couvrent d'imitations de l'ornementation romaine,

qui n'est qu'une copie incomprise de la flore monumentale des Grecs;

nous copions les copies de copies, et à grands frais; notre parure

architectonique tombe dans la vulgarité, tandis que l'école laïque de la

fin du XIIe siècle allait aux sources chercher ses inspirations.

Non-seulement ainsi elle trouvait une décoration originale, mais elle

s'appuyait sur un principe toujours neuf, toujours vivant, toujours

applicable. L'art français de la grande école laïque d'architecture est

logique; dans la construction, il émet des principes nouveaux qui, sans

imposer une forme, sont applicables partout et dans tous les temps; dans

la décoration, cet art ne fait de même qu'émettre des principes; il ne

prescrit pas l'emploi d'une forme hiératique, comme l'a fait l'art

oriental. Le génie de chaque artiste peut sans cesse tirer de ces

principes féconds des formes neuves, imprévues.

De nos jours, on a remplacé en France la méthode, l'énoncé des

principes, par l'enseignement, non raisonné, d'une ou de plusieurs

formes de l'art; on a pris l'une des applications du principe pour l'art

lui-même, et on a dit alors avec beaucoup de raison: «Toute imitation

est funeste, si nous proscrivons l'imitation des arts de l'antiquité,

nous ne pouvons prescrire l'imitation des arts du moyen âge.» Mais

remplaçant l'enseignement de telle ou telle forme, d'une des

applications du principe, par l'enseignement du principe lui-même, on ne

prescrit pas l'imitation, on ne fait que se servir d'une méthode vraie

qui permet à chacun de suivre ses inspirations. Nous savons bien qu'il

est une école pour laquelle des principes sont un embarras: elle veut

que la fantaisie soit le seul guide de l'artiste. La fantaisie a des

tours charmants quand elle n'est que le vernis d'un esprit réfléchi,

observateur, quand elle couvre d'un vêtement à mille reflets imprévus un

corps solide, bien fait et sain; mais rien n'est plus monotone et

fatigant que la fantaisie lorsqu'elle est seule et ne drape qu'un corps

inconsistant, chétif et pauvre. Il y a certainement de la fantaisie, et

beaucoup, dans l'ornementation architectonique de notre école française;

mais elle ne fait que se jouer autour des principes solides, vrais,

dérivés d'une observation subtile de la nature; la fantaisie alors n'est

autre chose que la grâce qui sait éviter la pédanterie. Poursuivons

notre étude.

Voici (14) une plante bien vulgaire, le Cresson. Regardons cependant

avec attention ces tiges souples et grasses, ces pétioles bien soudées,

ces courbes gracieuses des limbes, leur profil A. Dans ces limbes

cependant, il y a une indécision de contour qui ne se prête pas à la

décoration monumentale; les stipules B jettent de la confusion au milieu

des masses. Pour faire un ornement avec cette plante, il faut en

sacrifier quelque chose, donner de la fermeté aux silhouettes des

pétioles; il faut prendre et laisser, ajouter et retrancher; ce qu'il

faut conserver, c'est la force, la grâce, la souplesse, l'aisance de ces

contours. Avec une adresse incomparable, les sculpteurs de Notre-Dame de

Paris sont arrivés à ce résultat (15)[515]. Tout en conservant la

silhouette de ces feuilles de cresson, ils leur ont donné un accent plus

ferme, monumental, précis; entre ces limbes, ils ont ajouté des grappes

qui donnent de la grandeur et de la finesse en même temps à l'ornement.

Ils ont vu, étudié la nature, et en ont tiré une création nouvelle. Ici,

point de traditions des ornements romains ou byzantins: c'est original,

vivant, bien compris comme composition, exécuté avec habileté. Cela se

fait regarder comme toute oeuvre où l'art s'appuie sur la nature sans la

copier platement.

Examinons encore cette feuille de Chélidoine (_éclaire_) (16), plante si

commune dans nos campagnes; ces feuilles sont profondément pinnatifides,

à folioles ovales, à dents et lobes arrondis; leur faisceau fibreux est

accusé, épais; les stipules latérales développées. Il s'agit

d'_interpréter_ cette plante, belle par sa forme générale et par ses

détails. Les mêmes sculpteurs[516] composent l'ornement (17). Ils

retournent le limbe supérieur, le font retomber sur lui-même, le

doublent d'une seconde feuille pour augmenter sa masse. Ils observent

les deux stipules latérales; ils élargissent démesurément le pétiole;

ils conservent ces _oeils_ qui donnent un caractère particulier à la

feuille de chélidoine, ces lobes arrondis; de ce faisceau fibreux,

puissant, ils exagèrent la structure: ainsi, fig. 16, la section

transversale d'une des stipules donne le tracé A; B étant le dessous de

la feuille, ils adoptent la section C dans leur sculpture. Toujours

attentifs à saisir les caractères principaux, tranchés, qui se prêtent à

l'ornementation monumentale, ils font bon marché des détails dont la

reproduction rapetisse ou amaigrit la sculpture. Sans chercher la

symétrie absolue, cependant ils évitent les irrégularités incertaines de

la plante. Ils composent un ornement avec plusieurs membres de végétaux,

mais ils ont assez bien observé la nature pour donner à leur composition

la vraisemblance. Beaucoup de ces inspirations sont des monstres, au

point de vue de la science, mais ce sont des monstres qui sont créés

viables. Nous retrouvons ces mêmes qualités chez les sculpteurs du XIIIe

siècle, lorsqu'ils composent des animaux fantastiques (voy. SCULPTURE,

GARGOUILLE).

Si ces artistes ne possèdent pas la science du botaniste, s'ils ne

copient pas exactement telle plante ou telle partie de plante, ils ont

cependant observé avec délicatesse certaines lois organiques dont ils ne

s'écartent pas; ils connaissent l'anatomie du végétal et suivent ses

règles générales: ainsi le faisceau fibreux, qui est comme l'ossature de

la feuille, est toujours disposé d'une manière vraisemblable; le modelé

du limbe est finement rendu et, comme nous le disions plus haut, inspiré

de préférence sur ces petits végétaux dont la puissance d'organisation

est relativement plus développée que chez les grands, dont les formes

sont plus caractérisées, plus simples et d'un _style_ plus ferme.

Dans la fig. 18, par exemple, qui nous donne, en A, des feuilles de la

famille des Scrofuliacées[517], on voit comme le dernier limbe B se

retourne sur lui-même lorsqu'il est récemment sorti du bourgeon; comme

cette feuille d'Ombellifère C, de grandeur naturelle, est bien découpée,

puissante, largement modelée. À l'aide de ces humbles végétaux, nos

sculpteurs du XIIIe siècle vont composer une frise d'un aspect

monumental, énergique et grand. La petite feuille B leur aura fourni le

motif de ces crochets aux têtes saillantes de la fig. 19[518], et la

feuille d'ombellifère ce bouquet qui s'interpose entre chaque tige du

crochet. Sur la façade occidentale de la cathédrale de Paris[519], le

sculpteur a su faire de la feuille du Rumex (20)[520] une grande

ornementation (21), d'une largeur de modelé et d'une pureté de forme

incomparables. Quelquefois d'une fleur (car rarement les fleurs se

prêtent à la sculpture monumentale) ils composent un ornement qui n'a

rien de la fleur, si ce n'est une silhouette particulière, un galbe

étrange; mais aux corolles, dont les formes sont presque toujours

indécises, ils substituent de véritables feuilles très-nettement

caractérisées. Ainsi (22), de la fleur du Muflier, dont nous donnons les

divers aspects en A, ils ont composé une tête de crochet B[521], dont

les trois membres rappellent la feuille de l'Hépatique (23). De ces

mêmes fleurs de mufliers encore jeunes, C, ils ont fait des crochets

feuillus extrêmement simples D, que l'on trouve aux angles des

chapiteaux du commencement du XIIIe siècle. De cette feuille de

l'hépatique, fig. 23, les artistes de cette époque ont tiré un grand

parti: ils en ont orné les bandeaux, les corbeilles des chapiteaux;

quelquefois ils ont superposé ces limbes pour former des cordons

d'archivoltes; en conservant exactement ce modelé concave, simple,

lisse, mais en accentuant un peu les découpures du limbe.

Bien que l'école laïque voulût évidemment rompre avec les traditions de

la sculpture romane, on sent encore, jusque vers 1240, percer parfois

quelques restes vagues de cette influence. Peut-être aussi les objets

d'art que l'on rapportait alors de l'Orient en Occident

fournissaient-ils certains motifs d'ornements qui ne peuvent être

dérivés de la flore française; mais ces exemples sont si rares, ils

sont, dirons-nous, tellement effacés, qu'ils ne font que confirmer la

règle. D'ailleurs, les maîtres qui construisaient nos édifices du

commencement du XIIIe siècle étaient obligés de recourir à un si grand

nombre de sculpteurs pour réaliser leurs conceptions, qu'ils devaient

souvent employer et des vieillards et des jeunes gens; les premiers,

nécessairement imbus des traditions romanes, ne pouvaient tout à coup se

faire à la mode nouvelle et mêlaient, timidement il est vrai, les restes

de l'art de leur temps aux modèles qu'on leur imposait. Comme preuve de

la répulsion de l'école laïque pour ces traditions vieillies, c'est que

l'on ne trouve des réminiscences du passé, dans la sculpture, que sur

certaines parties sacrifiées, peu apparentes des monuments. Là où la

sculpture était visible, où elle occupait une place importante, on

reconnaît, au contraire, l'emploi de la flore nouvelle dès les premières

années du XIIIe siècle.

L'esprit d'analyse, de recherche, de rationalisme de l'école laïque

repoussait, dans l'ornementation architectonique comme dans la

construction, les traditions romanes: d'abord, parce que ces traditions

appartenaient aux anciens ordres religieux, et qu'une réaction générale

s'était faite contre ces ordres; puis, parce que la nouvelle école

tenait à se rendre compte de tout, ou plutôt à donner la raison de tout

ce qu'elle créait. C'était un système qui, comme tout système, était

inflexible, impérieux dans son expression, n'admettait nulle concession,

nul écart. C'était une réforme radicale.

Si, comme nous l'avons vu au commencement de cet article, les moines

clunisiens avaient introduit dans leur décoration sculptée quelques

végétaux empruntés à la flore locale; s'ils avaient, peut-être les

premiers, placé l'art de l'ornemaniste sur cette voie, il faut bien

reconnaître qu'ils avaient adopté un grand nombre d'ornements qui

dérivaient de la décadence romaine, quelques autres pris sur les objets

ou les étoffes que l'Orient leur fournissait. Comme nous avons eu

plusieurs fois l'occasion de signaler ce dernier fait, il est

nécessaire, tout en restant dans le sujet de cet article, de donner nos

preuves.

Nous possédons en France aujourd'hui, grâce à nos jardins et à nos

serres-chaudes, un grand nombre de végétaux qui nous viennent du fond de

l'Orient, et qui, au XIe siècle, étaient parfaitement inconnus en

France. Telle est, par exemple, cette plante charmante désignée par les

botanistes sous le nom de _Diclytra_, dont les belles grappes de fleurs

affectent des formes si élégantes et d'un contour si original (24). La

Diclytra vient de Chine et de l'Inde. Nous ne savons si, au XIe siècle

de notre ère, elle se trouvait sur les rives du Tigre et de l'Euphrate;

mais ce qui est apparent pour tous, c'est que la forme bien caractérisée

de ces fleurs est reproduite sur les étoffes ou les menus objets

sculptés les plus anciens qui sont venus d'Orient par Byzance. Or nous

trouvons parmi les cordons d'arcs doubleaux et d'archivoltes de l'église

abbatiale de Vézelay des ornements qui ne sont qu'une interprétation mal

comprise et de seconde main de ces fleurs (25). Nous pourrions

multiplier ces exemples, mais il faut nous borner. On comprend très-bien

que ces ornements, aux yeux de gens qui prétendaient trouver à toute

chose une raison d'être, une origine, n'étaient que des conceptions

barbares, dues au hasard, n'ayant aucune signification, qu'ils devaient

rejeter, par conséquent. Aussi, l'école laïque tombe-t-elle bientôt dans

l'abus de son système; après avoir _interprété_, arrangé la flore

naturelle des champs, pour l'approprier aux données sévères de la

sculpture monumentale, elle arrive à imiter scrupuleusement cette flore,

d'abord avec réserve, en choisissant soigneusement les végétaux qui, par

leur forme, se prêtent le mieux à la sculpture, puis plus tard en

prenant les plantes les plus souples, les plus déliées, puis en

exagérant même le modelé de ces productions naturelles. Cette seconde

phase de l'art gothique est plus facile à faire connaître que la

première; elle est encore pleine d'intérêt. En se rapprochant davantage

de la nature, les sculpteurs du milieu du XIIIe siècle, observateurs

fins et scrupuleux, saisissent les caractères généraux de la forme des

plantes et reproduisent ces caractères avec adresse. Ils aiment les

végétaux, ils connaissent leurs allures, ils savent comment s'attachent

les pétioles des feuilles, comment se disposent leurs faisceaux fibreux;

ils conservent et reproduisent avec soin ces contours si beaux, parce

qu'ils expriment toujours une fonction ou se soumettent aux nécessités

de l'organisme; ils trouvent dans les végétaux les qualités qu'ils

cherchent à faire ressortir dans la structure de leurs édifices, quelque

chose de vrai, de pratique, de raisonné: aussi y a-t-il harmonie

parfaite entre cette structure et l'ornementation. Jamais celle-ci n'est

un placage, une superfétation. L'ornementation de l'architecture

gothique de la belle époque est comme une végétation naturelle de la

structure; c'est pour cela qu'on ne fait rien qui puisse satisfaire le

goût, lorsqu'en adoptant le mode de construire de ces architectes

raisonneurs, on veut y appliquer une ornementation prise ailleurs ou de

fantaisie. La construction gothique est (nous l'avons démontré ailleurs)

la conséquence d'un système raisonné, logique; les profils sont tracés

en raison de l'objet; de même, aussi, l'ornementation a ses lois comme

les produits naturels qui lui servent de types. Ces artistes vont

jusqu'à admettre la variété que l'on remarque dans les feuilles ou

fleurs d'un même végétal, ils ont observé comment procède la nature et

ils procèdent comme elle. Pourquoi et comment avons-nous perdu ces

charmantes facultés, inhérentes à notre pays? Pourquoi avons-nous

abandonné ces méthodes d'art sorties de notre esprit gaulois? Pourquoi,

au lieu d'aller recourir aux sources vraies, aux modèles que nous

fournit notre intelligence, notre faculté de comprendre la nature,

avons-nous été chercher des arts étrangers, abâtardis, pour les copier

sans les comprendre, puis recopier ces copies? Nous nous garderons de le

dire ici, parce que ce sujet nous entraînerait trop loin (voy. GOÛT,

STYLE). Constatons simplement que ce que l'on appelle vulgairement les

_fantaisies de l'art gothique_ sont, dans la structure comme pour

l'ornementation, des déductions très-logiques et très-délicates d'un

système complet, d'un corps de doctrine établi sur une suite

d'observations vraies, profondes et justes.

Une preuve que le principe d'ornementation admis par la grande école

laïque d'architecture est fertile, c'est que chaque province en fait une

application différente en raison de son caractère propre. Dans

l'Île-de-France, l'imitation servile des végétaux ne se fait sentir

qu'assez tard, vers la seconde moitié du XIIIe siècle; pendant

longtemps, l'interprétation de la nature, le style, persistent dans les

grands ornements, l'imitation matérielle étant permise seulement dans

quelques détails trop peu importants pour influer sur les lignes de

l'architecture. En Champagne, l'imitation matérielle paraît plus tôt;

elle incline rapidement vers la sécheresse et la manière. En Bourgogne,

l'imitation se fait sentir dès que le gothique apparaît; mais elle

conserve longtemps un tel caractère de grandeur, de puissance, elle est

si vivante, qu'elle étouffe, pour ainsi dire, ses modèles sous sa

plantureuse apparence. La flore architectonique de la Bourgogne possède,

jusqu'à la fin du XIIIe siècle, un caractère large, énergique, qui ne

tombe jamais dans la manière; elle est toujours monumentale, bien

qu'elle reproduise souvent les végétaux avec une scrupuleuse exactitude.

Ce n'est pas en Bourgogne qu'il faut aller chercher ces délicates frises

et archivoltes de feuillages que nous voyons sculptées, dès 1257, sur le

portail méridional et sous les voussures de la porte Rouge de Notre-Dame

de Paris, ou de l'ancienne porte de la chapelle de la Vierge de

Saint-Germain-des-Prés[522]; mais nous y trouvons encore, dans les

monuments du milieu du XIIIe siècle, de grands chapiteaux à larges

feuillages, de hautes frises dont la végétation de pierre est largement

traitée. Les sculpteurs bourguignons vont chercher les végétaux dont les

feuilles sont hardiment découpées, comme celles de l'Ancolie (26), de la

Chrysantème (27), du Persil (28); dont les pétioles et les faisceaux

fibreux sont longs, bien attachés, vivement accentués. Ils aiment les

jeunes pousses de la Vigne (29), les boutons du Liseron (30), les

feuilles, d'un si beau caractère, de la Scabieuse (31). Ils dédaignent

l'Églantier, souvent reproduit par les sculpteurs du XIIIe siècle, le

Trèfle, les feuilles de la Mauve, de la Brione, des Ombellifères, de la

Chélidoine, d'un modelé si doux, de la Potentille, si fines, des

Géraniums, si délicates. S'ils veulent se servir des feuillages à

contours simples mais d'un modelé puissant, ils cueillent l'Aristoloche,

la Violette, l'Oseille, l'Hépatique, le Fraisier, le Plantain, le

Lierre. Observons, par exemple, comment ces hardis sculpteurs ont tiré

parti des feuilles de la Chrysanthème et du Persil. On voit, sur la

porte principale de la façade de l'église abbatiale de Vézelay, une

belle archivolte refaite vers 1240 autour d'un cintre du XIIe siècle.

Cette archivolte se compose d'une suite de claveaux portant chacun, dans

une gorge, un large bouquet de feuilles vigoureusement retournées sur

elles-mêmes et refouillées de main de maître. L'un de ces bouquets A,

que nous donnons ici (32), reproduit des feuilles de Persil; l'autre, B,

des feuilles de Chrysanthème.

Ce n'est pas là cette sculpture rangée, contenue, soumise aux profils,

que nous trouvons à la même époque sur les monuments de l'Île-de-France.

C'est une véritable végétation reproduite avec un surcroît de sève. Le

sang bourguignon a poussé la main de l'artiste. Il prend la nature, il

ne l'arrange pas comme son confrère des bords de la Seine et de la

Marne; il la développe, il l'exagère. N'est-ce point un art, celui qui

permet ainsi à l'artiste d'imprimer si vivement son caractère sur son

oeuvre, tout en suivant un principe admis? Bien que les sculpteurs de

nos trois écoles laïques françaises choisissent les végétaux qui

s'accordent avec leur tempérament, tous appliquent scrupuleusement

certaines lois qui, aux yeux du botaniste, ne sont pas suffisantes pour

indiquer l'individualité de la plante, mais qui, pour les artistes, sont

les véritables: celles dont l'observation donne à chaque imitation d'un

végétal sa physionomie, son caractère propre. Lorsque aujourd'hui nous

copions une centième copie d'une feuille d'Acanthe ou d'Angélique, parce

que les Grecs ont imité ces végétaux, nous pouvons faire faire à nos

sculpteurs d'ornement une oeuvre parfaite, comme exécution, sur le

marbre, la pierre, le stuc ou le bois; mais nous ne saurions donner les

qualités apparentes de la vie à ces imitations de centième main: ce ne

sont là que des décorations glacées qui n'intéressent personne, ne font

songer à autre chose, sinon que nous avons fait faire un chapiteau ou

une frise. Il est même admis que pour occuper le moins possible l'oeil

du passant, nous répéterons dix, vingt, cent fois le même chapiteau, sur

un modèle identique. Ce point établi, que l'architecture pour être

classique doit être ennuyeuse, nous ne pouvons, sous peine d'être mis au

ban de l'école classique, essayer d'intéresser le public à nos oeuvres.

Pourvu que l'ornementation sculptée soit propre, égale, uniforme, chacun

doit être satisfait; on ne s'inquiète point de savoir si ces feuilles

qui courent sur nos tympans, si ces enroulements qui se développent sur

une frise, ont quelques points de rapport avec les végétaux; s'ils sont

créés _viables_, s'ils se soumettent à ces lois admirables, parce

qu'elles sont raisonnables, de la flore naturelle. Les artistes du XIIIe

siècle, que l'on veut bien croire livrés à la fantaisie, ont d'autres

scrupules: ils pensent que des ornements soumis à une même ordonnance ne

doivent pas, pour cela, être tous coulés dans un même moule; que le

public prendra quelque plaisir à voir vingt chapiteaux différant par les

détails; qu'il aimera retrouver autour de ces chapiteaux, sur ces

bandeaux, sous ces archivoltes, les plantes de ses champs; qu'imiter

pour imiter, mieux vaut chercher ses modèles dans la nature, qui est

toujours vraie, souvent belle et variée, que d'aller copier des

passementeries byzantines ou des ornements romains exécutés à la tâche

par des artistes peu soucieux de la forme, d'après des traditions mal

comprises; que la flore locale étant admise comme point de départ de

toute ornementation, les types étant suffisamment variés, faciles à

trouver, vivants, chacun peut, suivant son goût ou son mérite, trouver

des applications innombrables de ces types; que, dans les arts, s'il

faut établir des principes très-rigoureux, il est nécessaire de

permettre toutes les applications qu'on en peut faire. Si bien que ces

artistes laïques du XIIIe siècle, qui ont fermement cru ouvrir aux arts

une ère de liberté, de progrès, et qui l'ont ouverte en effet, seraient

probablement étonnés s'ils entendaient dire aujourd'hui, par ceux qui

veulent nous river aux arts de l'antiquité et à leurs imitations non

raisonnées, que cet art du XIIIe siècle est un art suranné, sans

applications nouvelles.

«Eh! qui vous empêche d'en faire? pourraient-ils répondre; nous n'avons

pas imposé des formes, nous n'avons mis que des principes en avant, soit

en construction, soit en ornementation; nous avons pris la forme, il est

vrai, qui nous semblait le mieux s'accorder avec ces principes et notre

goût; mais qui vous interdit d'en prendre d'autres, ou de modifier

celles que nous avons adoptées? Croyez-vous être neuf parce que vous

imitez un chapiteau du temple de Mars Vengeur, ou d'une maison de

Pompéi, ou une arabesque de la Renaissance, ou un cartouche du XVIIe

siècle, ou une frise du boudoir de madame de Pompadour? Ne pensez-vous

point qu'il y aurait plus de chances de trouver des formes neuves en

allant cueillir dans les bois quelques-unes de ces herbes sur lesquelles

vous marchez, indifférents; en analysant ces plantes, comme nous le

faisions nous-mêmes; en examinant les angles de leurs pétioles, le galbe

de leurs feuilles, les attaches de leurs tigettes? Qui vous demande de

copier nos chapiteaux? Allez chercher les mêmes modèles que nous, tâchez

de les mieux comprendre que nous, ce qui ne vous sera pas difficile,

puisque vous êtes plus savants et que toute la terre apporte ses

végétaux dans vos serres. Est-ce que nous nous copiions réciproquement?

est-ce que nos artistes n'allaient pas recourir sans cesse à ces sources

naturelles? Il y a peut-être un million de chapiteaux de notre temps en

France, vous n'en trouverez pas deux identiquement semblables; il en est

de même pour toute notre ornementation sculptée. Nous avons reproduit

des milliers de fois et la feuille de vigne, et celle du figuier, et

celle du lierre, et celles des géraniums, et celle de l'érable, et celle

de la grenadine, et celle de la violette, et celles des fougères; mais

pour faire une feuille d'érable nous n'allions pas copier la sculpture

de notre voisin, nous allions nous promener dans les taillis; aussi nos

feuilles d'érable sculptées sur les édifices que nous avons élevés sont

aussi variées que peuvent l'être celles qui poussent dans les bois.

D'ailleurs, avec ces fragments de végétaux, nous composions, nous

inventions des combinaisons neuves; pourquoi ne pas faire comme nous

avons fait, et en quoi cette méthode vous fera-t-elle

rétrograder?--Rétrograder est votre plus grande crainte.--Bien; est-ce

pour cela que vous repoussez le seul art qui permette d'aller en avant à

cause de la largeur et de la libéralité de ses principes? Et, pour ne

parler que de l'ornementation sculptée, pensez-vous ouvrir des voies

nouvelles en copiant une fleur ciselée par les Étrusques, ou en

reproduisant pauvrement quelque beau chapiteau du temps d'Auguste, ou en

imitant la sculpture étiolée de la fin du dernier siècle? Cependant que

vous disputez s'il est plus conforme au goût immuable de copier les

Romains ou les lourdes fantaisies du siècle de Louis XIV, les champs

continuent à se couvrir, chaque printemps, de leur charmante parure, les

arbres bourgeonnent toujours, les fleurs ne cessent d'éclore; que

n'allez-vous donc puiser à cet écrin inépuisable? C'est parce que nous

voulions fonder une méthode d'art toujours jeune, toujours vivante, que

nous allions y puiser nous-mêmes. Les végétaux sont-ils moins variés,

ont-ils moins de grâce et de souplesse que de notre temps?»

Que pourrions-nous répondre à ces artistes, qui parlent dans leurs

oeuvres, nos devanciers de six siècles, mais plus jeunes que nous et

surtout plus amis du progrès?

Ce que l'on ne saurait trop étudier dans les applications que ces

artistes ont faites de la flore à l'ornementation sculptée, c'est

l'exacte observation des caractères principaux de la forme. Les détails,

ils les négligent ou les suppriment; mais ce qu'ils expriment avec

l'attention d'amants passionnés de la nature, ce sont les grandes

lignes, celles qui caractérisent chaque végétal, comme, par exemple, les

angles formés par les faisceaux fibreux des feuilles, le port des

pétioles, les belles lignes données par le bord de ces feuilles, le

caractère de leurs échancrures, les profils saillants du modelé, le

renflement énergique des coussinets. Analysons, car, sur ce sujet qui

nous paraît important, il ne faut laisser aucune incertitude dans

l'esprit de nos lecteurs. Les feuilles, par exemple, ne sont flexibles

que dans un sens, elles peuvent se recourber dans le sens de leur plat;

mais, à cause du tissu fibreux qui forme un étrésillonnement entre leurs

côtes, elles ne peuvent se contourner dans le sens de leur champ. Ainsi

(33) une feuille d'Érable A peut être tortillée comme l'indique le tracé

B, mais ne saurait donner le tracé G sans détruire ou chiffonner son

tissu et altérer sa forme. Cependant nous voyons que, depuis la

Renaissance, où l'étude de ces productions naturelles a été remplacée

par des imitations de la sculpture antique de plus en plus corrompues,

nos sculpteurs d'ornement ont enfreint cette loi principale. Son

observation, au contraire, laisse à la sculpture monumentale une

fermeté, une vie nécessaires. Les artistes gothiques ont-ils une frise

ou une guirlande de feuilles à faire: en plaçant les feuilles dans tous

les sens, suivant les besoins de l'ornementation, ils ont le soin de

conserver à chaque feuille l'immobilité qu'elle doit nécessairement

garder dans le sens du champ. Pour obtenir de la variété dans le modelé,

ils présentent quelquefois ces feuilles tantôt du côté du dos, tantôt du

côté du plat, ainsi que le fait voir la fig. 34[523]. Ils observent que

les faisceaux fibreux imposent nécessairement la forme au tissu, comme

les os des animaux imposent la forme des muscles. C'est donc sur les

faisceaux fibreux qu'ils portent toute leur attention, afin qu'étant

obligés de supprimer certains détails pour donner à la sculpture

l'aspect monumental qu'elle doit garder, ils puissent conserver toujours

la physionomie du végétal. Ainsi, par exemple, d'une feuille de Figuier

(35), ils retrancheront beaucoup de dentelures, assez molles de forme,

qui alourdissent la feuille, mais (36)[524] ils conserveront exactement

les angles du faisceau fibreux; ils exagéreront le caractère des

échancrures principales; ils saisiront tous les points saillants, les

belles lignes des redents; ils donneront au modelé assez plat de cette

feuille une grande énergie, tout en respectant son galbe.

Mais si nous jetons les yeux sur la fig. 35, nous voyons que dans la

feuille de figuier, comme dans la plupart des feuilles, les contours se

contrarient, en conservant cependant, de chaque côté des branches

fibreuses, des portions de tissus qui présentent une certaine symétrie.

Ainsi, en face des dépressions A se trouvent des renflements B. La même

observation peut être faite sur les contours musculeux des animaux.

Cette disposition des bords des tissus donne aux feuilles une souplesse

et une élégance particulières. Les sculpteurs du moyen âge ont, en cela,

suivi fidèlement les règles naturelles dans tous les cas où les besoins

de l'ornementation n'exigeaient pas une pondération rigoureuse des deux

bords, comme dans les parties milieux. La fig. 36, qui nous montre comme

ces sculpteurs ont interprété la feuille du figuier, ne donne deux bords

absolument pondérés que sur le membre central de la feuille; quant aux

six autres membres, ils sont galbés suivant le principe naturel. Leur

imitation de la flore est donc parfaitement intelligente; l'artiste sait

faire les sacrifices nécessaires; d'une plante, il produit une oeuvre

d'art qui lui appartient, bien qu'elle conserve et fasse ressortir même

les caractères distinctifs, les qualités, les allures de l'objet

naturel. La feuille sculptée que nous donnons ici a une physionomie

beaucoup plus caractérisée que la feuille de l'arbre. Elle est (au point

de vue de l'art sinon de la science) _plus_ feuille de figuier que n'est

la véritable.

Il est rare que les sculpteurs du XIIIe siècle prennent pour modèles des

feuilles aussi grandes d'échelle que celle-ci; habituellement, ainsi que

nous l'avons dit plus haut, ils vont chercher leurs inspirations dans

les végétaux les plus petits, parce qu'ils possèdent des formes plus

simples, des contours plus énergiques, un modelé plus puissant. On a pu

voir, par les exemples déjà donnés, quel parti l'ornemaniste peut tirer

de ces plantes qui s'élèvent à peine au-dessus du sol. Ce qui paraît

avoir déterminé le choix de ces artistes, c'est, d'abord, la belle

disposition des pétioles et des faisceaux fibreux; puis, les angles et

les contours donnés par les tissus des feuilles. Lorsque les contours

sont mous, n'accusent pas clairement l'anatomie, contrarient la

direction des faisceaux fibreux, ce qui arrive quelquefois, ils

rejettent la feuille. Or les feuilles dont l'anatomie est la plus belle

et la plus claire, ce sont celles des plus petites plantes.

Voici (37) une Fougère fort commune, copiée un peu plus grande que

nature. Y a-t-il rien de plus énergique comme disposition de lignes et

comme modelé que cette petite plante? Que l'on observe les belles

courbes des pétioles, la délicatesse et la fermeté des jonctions, on

comprendra qu'un sculpteur peut tirer un grand parti de ce modèle;

aussi, ne s'est-on pas fait faute de s'en inspirer dans les ornements du

XIIIe siècle et même du XIVe. Ces fines dentelures des extrémités des

feuilles ont souvent servi également comme moyen décoratif de grands

ornements auxquels on tenait à donner un aspect délicat et précieux

(38)[525].

Les artistes du XIVe siècle ne vont chercher des exemples que parmi les

plantes d'un modelé tourmenté: ils choisissent l'Ellébore noire, les

Chrysanthèmes, la Sauge, la Grenadine, le Fraisier, la Mauve, les

Géraniums, les Fougères à larges feuilles, le Chêne, l'Érable, la

Passiflore, le Lierre, la Vigne, et ils copient les feuilles de ces

végétaux avec une rare perfection, en exagérant souvent leur modelé ou

leurs contours. Ils abandonnent ces bourgeons, ces graines, avec

lesquels les artistes de la fin du XIIe siècle avaient su composer de si

beaux ornements. Non-seulement ils choisissent des feuilles parvenues à

leur entier développement, mais encore ils aiment à les froisser; ce

qu'ils veulent, c'est produire de l'effet, et à tout prendre, leurs

ornements deviennent confus, mesquins, par le manque de simplicité dans

les contours et le modelé. De la feuille de vigne, dont le galbe est

large, disposé par grands plans, ils trouvent moyen de composer

l'ornement (39)[526]. Ils aiment les lignes ondulées, les feuilles

plissées, chiffonnées; ils cueillent cette grande fougère qui vient sur

les parois des murs humides (40); ils observent ces capsules ou coques

A, placées sur la surface inférieure des feuilles et qui forment des

bosses sur leur face externe, et en exagérant encore les plis des

appendices foliacés, ils obtiennent des ornements d'un contour

chiffonné, d'un modelé gras, dont l'aspect est saisissant de près, mais

qui, à distance, ne présentent plus qu'une suite de ressauts de lumières

et d'ombres très-difficiles à comprendre (41)[527].

Vers le commencement du XVe siècle, l'imitation des végétaux tombe

absolument dans le _réalisme_. Les sculpteurs alors choisissent les

feuillages les plus découpés, la Passiflore, les Chardons, les Épines,

l'Armoise (42); et, de cette dernière plante, si petite qu'à peine

l'aperçoit-on sur les terrains pierreux où elle pousse, ils composent de

grandes et larges frises, des cordons, des crochets énergiques, mais

refouillés à l'excès. Cependant on conçoit qu'avec ces feuilles, dont

les lignes sont belles, on puisse faire de grands ornements: c'était

encore là un reste des traditions de l'école laïque du XIIIe siècle, qui

cherchait ses modèles d'ornements parmi les infimes créations de l'ordre

végétal. Les artistes du XVe siècle aiment aussi à imiter les algues

d'eau douce ou marines, d'un modelé très-puissant (voy. FLEURON,

SCULPTURE).

À la fin du XVe siècle, les artistes gothiques avaient atteint les

dernières limites du possible dans l'art de la construction; pour

l'ornementation, ils étaient de même arrivés aussi loin que faire se

pouvait dans l'imitation des végétaux les plus délicats et les plus

difficiles à rendre sur la pierre ou le bois; la Renaissance vint

arrêter cette progression de la sculpture vers le réalisme outré.

Pendant quelques années, de 1480 à 1510, on voit la vieille école

française de sculpture mêler ses traditions aux réminiscences de

l'antiquité; mais il est facile de reconnaître que les artistes ne vont

plus puiser aux sources naturelles, qu'ils ne consultent plus la flore,

et que leurs ornements ne sont autre chose que des poncifs plus ou moins

habilement exécutés. Ils copient, ou interprètent plutôt, les ornements

empruntés à l'antiquité sans les comprendre; en mêlant ces imitations

aux derniers vestiges de l'art gothique, ils produisent encore des

oeuvres remarquables, tant le goût de la sculpture était vivace chez

nous alors, tant les exécutants étaient habiles de la main. Mais, à

travers cette confusion de styles et d'origines, on a bien de la peine à

suivre la marche d'un art; c'est un mouvement imprimé par une école

puissante, qui continue longtemps après la disparition de cette école.

Peu à peu, cependant, l'exécution s'amollit, et l'art de la sculpture

d'ornement, à la fin du XVIe siècle, n'est plus qu'un pâle reflet de ce

qu'il était encore en France sous le règne de Louis XII; l'étude de la

nature n'entre plus pour rien ni dans la composition ni dans le travail

de l'artiste; les ornements perdent ce caractère vivant et original

qu'ils possédaient un siècle auparavant pour se reproduire de proche en

proche sur des types qui, chaque jour, s'abâtardissent. Vers le

commencement du XVIIe siècle, l'ornementation se relève quelque peu par

suite d'une étude plus attentive de l'antiquité; mais l'originalité, la

séve manquent depuis lors à cet art que notre vieille école laïque avait

su porter si haut.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 3. bis.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 7. bis.]

[Illustration; Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Illustration: Fig. 25.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Illustration: Fig. 28.]

[Illustration: Fig. 29.]

[Illustration: Fig. 30.]

[Illustration: Fig. 31.]

[Illustration: Fig. 32.]

[Illustration: Fig. 33.]

[Illustration: Fig. 34.]

[Illustration: Fig. 35.]

[Illustration: Fig. 36.]

[Illustration: Fig. 37.]

[Illustration: Fig. 38.]

[Illustration: Fig. 39.]

[Illustration: Fig. 40.]

[Illustration: Fig. 41.]

[Illustration: Fig. 42.]

[Note 509: Musée de Toulouse (frise).]

[Note 510: Chapiteaux déposés dans les magasins de l'église

impériale de Saint-Denis.]

[Note 511: _Iconog. des plantes aroïdes figurées au moyen âge

en Picardie, et considérées comme origine de la fleur de lis

de France_. Amiens, 1848.]

[Note 512: Page 41.]

[Note 513: L'iris, comme nous venons de le faire voir, a

servi de type aux sculpteurs romans.]

[Note 514: _Mémoires de la Société des antiq. de Picardie_,

t. VIII, p. 245.]

[Note 515: Portail occidental de la cathédrale de Paris,

premières années du XIIIe siècle.]

[Note 516: De Notre-Dame de Paris. Cet ornement se trouve

sous les statues du portail, au droit des contre-forts;

commencement du XIIIe siècle.]

[Note 517: Un peu plus grandes que nature.]

[Note 518: De la corniche extérieure de la salle synodale de

Sens; 1235 environ.]

[Note 519: Bandeau sous la grande galerie; 1215 environ.]

[Note 520: De grandeur naturelle.]

[Note 521: De la cathédrale de Paris; 1220 environ.]

[Note 522: Fragments déposés à Saint-Denis; 1250 environ.]

[Note 523: Du jubé de la cathédrale de Chartres; fragments,

1245 environ.]

[Note 524: De Notre-Dame de Paris; portail méridional, 1257.]

[Note 525: Chapiteau de la nef de Notre-Dame de Paris;

triforium, 1205 environ.]

[Note 526: Du tombeau de l'évêque Pierre de Roquefort.

Saint-Nazaire de Carcassonne; 1325 environ.]

[Note 527: De l'église abbat. d'Eu.]

FONDATION, s. f. Les Romains de l'empire ont toujours fondé leurs

édifices sur un sol résistant, au moyen de larges blocages qui forment,

sous les constructions, des empattements homogènes, solides, composés de

débris de pierres, de cailloux, quelquefois de fragments de terre cuite

et d'un mortier excellent. Les fondations romaines sont de véritables

rochers factices sur lesquels on pouvait asseoir les bâtisses les plus

lourdes sans craindre les ruptures et les tassements. D'ailleurs la

construction romaine étant concrète, sans élasticité, il fallait

nécessairement l'établir sur des bases immuables. Pendant la période

romane, les édifices sont généralement mal fondés, et cela tenait à

plusieurs causes: on connaissait peu la nature des sols, les

approvisionnements considérables de matériaux étaient difficiles, on ne

savait plus cuire et employer convenablement la chaux. Nous avons

expliqué ailleurs (voy. CARRIÈRE, CONSTRUCTION) les raisons qui

s'opposaient à ce que les constructeurs romans pussent réunir beaucoup

de matériaux en un court espace de temps, et pourquoi, n'ayant pas les

ressources dont disposaient les Romains, ils négligeaient souvent les

fondations des édifices les plus importants.

Les architectes laïques de l'école du XIIe siècle avaient vu tant de

constructions romanes s'écrouler, par faute de fondations ou par suite

de la poussée des voûtes mal contre-buttées, qu'ils voulurent cependant

faire en sorte d'éviter ces sinistres; à cet effet, ils mirent un soin

particulier à établir des fondations durables et à rendre leurs

constructions assez élastiques pour que les tassements ne fussent plus à

craindre. Mais si habile que nous supposions un architecte, faut-il

qu'on lui fournisse les moyens matériels de construire; or, dans

l'édification des grandes cathédrales et de beaucoup d'églises,

l'empressement et le zèle des évêques ne correspondaient pas toujours à

l'étendue de leurs ressources financières; alors le clergé séculier

tenait surtout à faire paraître son influence: il s'agissait pour lui

d'amoindrir la puissance des monastères, d'attirer à lui les fidèles;

dans bien des cas on voulut donc, avec des moyens relativement

insuffisants, élever des édifices religieux qui pussent dépasser en

étendue et en richesse les églises des moines Bénédictins. C'est ce qui

explique pourquoi quelques-unes de nos grandes cathédrales, comme celles

de Troyes, de Châlons-sur-Marne, de Séez, de Meaux, sont mal fondées. Il

fallait élever rapidement des édifices somptueux, d'une belle apparence,

et, les ressources étant relativement médiocres, on ne voulait pas les

enfouir en grande partie au-dessous du sol. D'autres cathédrales,

élevées au milieu de diocèses riches, comme celles de Paris, de Reims,

d'Amiens, de Bourges, sort au contraire fondées avec un luxe de

matériaux extraordinaire. Quant aux châteaux, quant aux constructions

militaires et civiles, elles sont toujours bien fondées; les seigneurs

laïques comme les municipalités tenaient moins à l'apparence, voulaient

des constructions durables, parce que le châtelain construisait pour se

garder lui et les siens à perpétuité, que les villes bâtissaient pour

une longue suite de générations.

Les fondations de la période romane sont toujours faites en gros

blocages jetés pêle-mêle dans un bain de mortier; rarement elles sont

revêtues. Les fondations des constructions gothiques sont au contraire

souvent revêtues de parements de pierres de taille (libages) posées par

assises régulières et proprement taillées; les massifs sont maçonnés en

moellons bloqués dans un bon mortier. Ces fondations sont (quand les

ressources ne manquaient pas) très-largement empattées et s'appuient sur

des sols résistants. Il faut dire cependant, à ce sujet, que les

constructeurs gothiques n'avaient pas les mêmes scrupules que nous:

quand ils trouvaient un sol de remblai ancien, bien comprimé et tassé

par les eaux, ils n'hésitaient pas à s'établir dessus. D'anciennes

vases, des limons déposés par les eaux, des remblais longtemps

infiltrés, leur paraissaient être des sols suffisants; mais aussi, dans

ce cas, donnaient-ils à la base des fondations une large assiette. Ils

ne manquaient jamais de relier entre eux tous les murs et massifs en

fondation; c'est-à-dire que, sous un édifice composé de murs et de piles

isolées, par exemple, ils formaient un gril de maçonnerie sous le sol,

afin de rendre toutes les parties des fondements solidaires. Pendant les

XIVe et XVe siècles, les fondations sont toujours établies avec un soin

extrême sur le sol vierge, avec libages sous les points d'appui

principaux et murs nombreux de liaison. Il arrive même souvent alors que

les parements en fondation sont aussi bien dressés que ceux en élévation

(voy. CONSTRUCTION).

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5 - (D - E- F) · 第 11 / 14 题