C'est vers 1245, sous le roi saint Louis, que fut bâtie la salle

synodale de Sens. Sur la place publique, vers l'ouest, elle est éclairée

par des fenêtres, admirables comme style d'architecture, parfaitement

appropriées à leur destination et d'une construction qui montre la main

d'un maître. Nous donnons (38) l'extérieur de ces fenêtres. La salle

étant voûtée, les archivoltes de la baie sont concentriques aux

formerets des voûtes, et disposées conformément au système champenois.

Les vitraux compris dans les claires-voies A sont dormants, comme dans

les fenêtres des édifices religieux; mais les ouvertures B sont

rectangulaires et garnies de châssis ouvrants, afin de permettre aux

personnes placées dans la salle de donner de l'air et de regarder au

dehors. À l'intérieur, ces fenêtres présentent le tracé perspectif (39).

Cette belle composition se reproduit à l'extrémité méridionale de la

salle, mais avec quatre travées au lieu de deux; une immense claire-voie

supérieure, d'une fermeté de style peu commune à cette époque, surmonte

ces quatre ouvertures. On voit ici que les meneaux sont munis de

renforts destinés à recevoir plusieurs targettes dans la hauteur des

châssis ouvrants, afin d'empêcher le gauchissement de ces châssis[489].

On remarquera combien l'appareil de ces claires-voies est bien disposé

pour présenter une grande solidité et pour éviter les évidements. Les

redents de la rose (fig. 38) sont posés en feuillure, et les linteaux

des parties ouvrantes sont déchargés par les deux archivoltes puissantes

qui reposent sur la forte pile du milieu. Ces fenêtres ont un caractère

particulier qui n'appartient pas au style de l'architecture religieuse,

bien qu'elles soient comprises sous des voûtes comme les fenêtres des

églises (voy. SALLE). Les architectes des XIIIe et XIVe siècles

n'employaient pas ce système de claires-voies vitrées dormantes avec

châssis ouvrants dans les grandes salles seulement. Nous voyons des

fenêtres de dimension médiocre ainsi disposées dans des habitations; les

deux volumes sur l'_Architecture civile et domestique_, de MM. Verdier

et Cattois[490], nous en fournissent de nombreux exemples, bien qu'ils

n'aient pu les réunir tous.

Il existe au second étage de la porte Narbonaise, à Carcassonne, bâtie

vers 1285, une salle médiocrement haute entre planchers, éclairée du

côté de la ville par des baies qui nous présentent un diminutif des

fenêtres de la grand'salle de Sens. La partie supérieure de ces baies

(40) recevait des vitraux dormants. À l'intérieur, derrière le linteau

A, était établi une traverse en bois B (voir la coupe C) sur laquelle

venaient battre en feuillure deux châssis ouvrants. Un montant en bois,

maintenu par un assemblage sous cette traverse et par un goujon sur le

renfort D, posé derrière le meneau, était muni des gâches recevant les

targettes des châssis ouvrants. Ces châssis ouvrants n'ayant pas de jets

d'eau, et ne recouvrant pas l'appui E (voir le détail G), mais battant

contre cet appui à l'intérieur en H, la pluie qui fouettait contre les

vitrages devait nécessairement couler à l'intérieur. Afin d'éviter cet

inconvénient, le constructeur a creusé en F de petits caniveaux munis de

deux trous K, par lesquels l'eau était rejetée à l'extérieur. Les

châssis ouvrants étaient ferrés dans la feuillure au moyen de gonds et

de pentures. Le tracé I montre la fenêtre vers le dehors. La claire-voie

supérieure est moulurée à l'intérieur comme à l'extérieur, puisque le

vitrail est pris au milieu de l'épaisseur de la pierre, ainsi que

l'indique notre coupe, tandis que les pieds-droits, le meneau et le

linteau sont coupés carrément du côté de l'intérieur pour recevoir les

bâtis et châssis en menuiserie, ainsi que l'indique notre plan.

Les formes des fenêtres ouvertes dans les édifices civils et les maisons

des XIIIe et XIVe siècles sont trop variées pour que nous puissions

présenter à nos lecteurs un spécimen de chacune de ces sortes de baies.

C'était toujours la dimension ou la nature des salles qui commandait les

dispositions, les hauteurs et les largeurs de ces baies; ce qui était

raisonnable. Cette façon de procéder donnait aux architectes plus de

peine qu'ils n'en prennent aujourd'hui, où la même fenêtre sert pour

tout un étage d'un palais ou d'une maison, que cet étage comporte de

grandes salles et de petites pièces, qu'il renferme des cages

d'escaliers et des entre-sols.

Cependant, vers la fin du XIVe siècle, les moeurs des châtelains et des

bourgeois s'étaient fort amollies, et on trouvait que les châssis

ouvrants posés en feuillure dans la pierre même, sans dormants,

laissaient passer l'air froid du dehors; on songea donc à rendre le

châssis de bois indépendant du châssis de pierre, c'est-à-dire des

meneaux et traverses. Le château de Pierrefonds, bâti en 1400, nous

fournit de beaux exemples de fenêtres disposées avec des châssis de bois

dormants encastrés dans les feuillures de pierre, et recevant des

châssis mobiles vitrés et des volets intérieurs.

La fig. 41 donne en A le plan d'une de ces baies, en B sa face

extérieure, et en C sa face intérieure. Sur ce dernier tracé, dans

lequel nous avons indiqué la baie avec ses volets en D, avec ses châssis

vitrés en E et dépouillée de sa menuiserie en F, on voit que les châssis

ouvrants ainsi que les volets sont ferrés, non dans la pierre, mais sur

des châssis dormants posés dans les larges feuillures des pieds-droits,

du meneau et des traverses; que l'on peut ouvrir séparément chaque volet

et chaque châssis vitré, ce qui, pour de grandes fenêtres, présente des

avantages; que les volets sont plus ou moins découpés à jour afin de

permettre à la lumière extérieure d'éclairer quelque peu les chambres

lorsque ces volets sont clos; que ces baies ferment aussi bien que les

nôtres, sinon mieux; qu'elles peuvent être hermétiquement calfeutrées,

et qu'on pouvait, au moyen de ces châssis séparés, donner aux intérieurs

plus ou moins d'air et de lumière. On a remplacé tout cela aujourd'hui

par des vasistas, mais nous n'avons pas encore repris les volets

s'ouvrant par petites parties. Comme toujours, lorsque les murs ont

beaucoup d'épaisseur, des bancs garnissent les embrasures pour pouvoir

s'asseoir près de la fenêtre et respirer à l'aise.

Les fenêtres de l'architecture civile du XVe siècle sont conformes à ces

données générales, et reçoivent des châssis dormants; leurs moulures

deviennent plus compliquées à l'extérieur, les meneaux et les traverses

de plus en plus minces pour laisser passer plus de jour; leurs linteaux

se décorent ainsi que leurs appuis, elles s'enrichissent de sculptures,

et la fin du XVe siècle nous a laissé nombre de baies de croisées d'une

délicatesse de travail qui dépasse de beaucoup ce que l'on faisait au

XIVe siècle, et ce que l'on fit à l'époque de la Renaissance. Nous

terminerons cet article en donnant l'une des fenêtres du premier étage

de l'hôtel de la Trémoille à Paris[491]. Ces fenêtres (42) posent sur

une balustrade pleine continue qui forme allége; leurs linteaux sont

posés au niveau de la corniche du bâtiment qui reçoit le chéneau et le

comble. Trouvant probablement que cette façon de terminer la baie était

pauvre, l'architecte a jugé à propos d'élever au-dessus de ces linteaux

une haute décoration en pierre ajourée qui forme comme le timbre de la

fenêtre, et qui coupe la masse monotone du toit. Le chéneau se trouve

ainsi interrompu à chaque baie, et porte une gargouille saillante en

plomb au-dessus de chaque trumeau. Souvent (et cela était justifié par

un besoin) ces timbres des baies posées sur la corniche ne sont autre

chose que de grandes lucarnes de pierre qui éclairent l'étage du comble.

C'est ainsi que se terminent les fenêtres du palais de justice de Rouen,

qui sont en ce genre ce qu'il y a de plus riche en France comme

combinaison, de plus surprenant comme coupe de pierre et comme

main-d'oeuvre (voy. LUCARNE).

Les meneaux et les traverses persistent dans les fenêtres de

l'architecture civile française jusqu'au commencement du XVIIe siècle,

parce que jusqu'alors les croisées s'ouvraient par petites parties, et

qu'on ne supposait pas qu'il fût commode de manoeuvrer des châssis et

des volets de trois mètres de hauteur. Ducerceau nous montre encore les

fenêtres du Louvre, de François Ier et de Henri II, avec des meneaux de

pierre. Des meneaux garnissent également les baies du palais des

Tuileries. La suppression de ces accessoires, reconnus nécessaires

jusque sous le règne de Louis XIV, a changé complétement le caractère de

cette architecture en lui retirant son échelle; les croisées de

menuiserie n'ont pas l'aspect monumental des meneaux de pierre, sans

pour cela donner plus de jour à l'intérieur des appartements (voy.

MAISON, PALAIS).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 7. bis.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 25.]

[Illustration: Fig. 26.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Illustration: Fig. 28.]

[Illustration: Fig. 29.]

[Illustration: Fig. 30.]

[Illustration: Fig. 31.]

[Illustration: Fig. 32.]

[Illustration: Fig. 33.]

[Illustration: Fig. 34.]

[Illustration: Fig. 35.]

[Illustration: Fig. 36.]

[Illustration: Fig. 37.]

[Illustration: Fig. 38.]

[Illustration: Fig. 39.]

[Illustration: Fig. 40.]

[Illustration: Fig. 41.]

[Illustration: Fig. 42.]

[Note 471: Des collatéraux; celles de la nef haute sont

tracées sur le même plan, seulement elles sont plus longues

et portent à l'intérieur un appui très-incliné pour permettre

à la lumière du ciel de frapper directement le pavé.]

[Note 472: M. Abadie a recueilli des fragments de

claires-voies qu'il a bien voulu nous communiquer. L'église

de Fenioux dépend de la Saintonge, elle est située

aujourd'hui dans le département de la Charente-Inférieure;

c'est un des plus curieux monuments de cette partie de la

France.]

[Note 472: Voy. CHAPELLE, fig. 26 et 27.]

[Note 474: Voy. ARCATURE, fig. 16.]

[Note 475: De la cathédrale de Spire (clochers), XIIe

siècle.]

[Note 476: Voy. la coupe de ces fenêtres, avec le système

général de la construction de ce choeur, à l'article

CONSTRUCTION, fig. 43. À Saint-Remy de Reims, la construction

des fenêtres supérieures du choeur est pareille à celle-ci.]

[Note 477: Voy. la fig. 43 (CONSTRUCTION).]

[Note 478: Voy. pour les détails de la construction de ces

claires-voies l'article MENEAU.]

[Note 479: Même disposition dans l'oeuvre haute du choeur de

la cathédrale de Troyes, qui semble être antérieure de

quelques années aux constructions du XIIIe siècle de l'église

de Saint-Denis. L'architecture de la Champagne est presque

toujours en avance sur celle des provinces voisines et même

de l'Île-de-France.]

[Note 480: Nous trouvons des exceptions à cette règle à la

fin du XIIIe siècle dans l'église de Saint-Urbain de Troyes.

On le voit, c'est toujours la Champagne qui introduit des

innovations dans l'architecture.]

[Note 481: Fenêtre supérieure du choeur de l'église abbatiale

de Saint-Denis.]

[Note 482: Voy. CONSTRUCTION, fig. 103, 104, 105 et 106.]

[Note 483: Face intérieure des tours de la porte.]

[Note 484: Voy., à l'article BÉTON, la fig. 1.]

[Note 485: Voy. à l'article BARRE, les moyens de tirage de

ces sortes de clôtures.]

[Note 486: D'une maison de Flavigny (Côte-d'Or).]

[Note 487: D'une maison de Flavigny (Côte-d'Or), milieu du

XIIIe siècle.]

[Note 488: Voy. l'_Architecture civile_ de MM. Verdier et

Cattois. La maison des Musiciens est donnée dans cet ouvrage

avec la plupart des détails de la façade sur la rue du

Tambour.]

[Note 489: La restauration de cette salle admirable, mutilée

par le temps et l'incurie des derniers siècles, a été

entreprise par les soins du ministère d'État. Le gouvernement

a compris toute l'importance de ce monument unique

aujourd'hui en France, et qui fournit un exemple dont on peut

tirer les plus utiles enseignements pour la construction de

nos grandes salles modernes destinées à de nombreuses

réunions. Le bâtiment, qui avait été vendu pendant la

révolution, a été acheté par le ministère de l'instruction

publique et des cultes. Il appartient donc aujourd'hui à

l'État. La conservation de la salle synodale de Sens sera un

fait d'autant plus remarquable, que l'administration avait à

lutter contre certains esprits pour lesquels toute dépense

qui ne présente pas un caractère d'utilité matérielle,

immédiate et locale, est une dépense perdue; nous ne pouvons

cependant nous borner, en France, à élever des marchés, des

abattoirs, des hôpitaux et des viaducs. Il faut reconnaître

qu'à Sens, comme au pont du Gard, comme à Carcassonne, la

persistance éclairée de l'administration trouve chaque jour

l'approbation la plus vive de la part des nombreux visiteurs

qui chez nous, heureusement, pensent que les monuments du

passé méritent d'être conservés et tirés de l'oubli où on les

laissait autrefois.]

[Note 490: Deux vol. in-4, 1855.]

[Note 491: Cet hôtel a été démoli en 1841. Nous en possédons

une monographie complète. (Voy. l'_Architecture civile et

domestique_ de MM. Verdier et Cattois, t. II.)]

FERME, s. f. Constructions rurales destinées à l'exploitation d'un

domaine. Les Romains étaient fort amateurs d'établissements ruraux, et

dans le voisinage de leurs _villæ_, quelquefois dans leur enceinte même,

ils possédaient des bâtiments destinés à conserver les récoltes, à loger

les colons et à renfermer des bestiaux. Les chefs francs paraissent

avoir voulu prendre ces habitudes lorsqu'ils s'emparèrent du sol des

Gaules; mais leur mépris pour le travail manuel et pour ceux qui s'y

livraient, leur goût pour les armes et la vie d'aventures ne leur

permettaient guère de s'occuper des détails de la vie des champs. S'ils

faisaient approvisionner dans leurs _villæ_ des amas de grains, de vin,

de fourrages et de produits de toute sorte, c'était pour les consommer

avec leurs compagnons d'armes, et pour dilapider en quelques nuits

d'orgies la récolte d'une année. On comprend que ces moeurs n'étaient

pas propres à encourager la culture et l'établissement de bâtiments

destinés à l'exploitation méthodique.

Les monastères, vers le commencement du XIe siècle, s'occupaient déjà

sérieusement de la culture en grand. Ils construisirent des granges, des

celliers, des pressoirs, des étables; ils firent des travaux

d'irrigation importants, et s'appliquèrent à améliorer les terres, à

défricher les bois, à réunir de nombreux troupeaux. À vrai dire, même

les premiers monastères bâtis par les Clunisiens ressemblaient plus à ce

que nous appelons une ferme aujourd'hui qu'à toute autre chose (voy.

ARCHITECTURE MONASTIQUE).

Plus tard, les moines, les seigneurs laïques, les chapitres, firent

construire des fermes conformes aux dispositions adoptées de nos jours,

et nous voyons qu'en 1234 un chanoine de Notre-Dame de Paris s'oblige à

bâtir dans le délai d'un an une grange devant faire retour au chapitre

après sa mort. «La cour ou pourpris de la grange devait avoir quarante

toises de long et trente de large; le mur de clôture dix-huit pieds de

haut, non compris le chaperon. Dans ce mur devait être pratiqué une

porte avec une poterne, et au-dessus de la porte et de la poterne

devaient être élevés des greniers vastes et solides; c'était la grange

proprement dite. Elle devait avoir vingt toises au moins de longueur et

neuf toises ou environ de largeur, avec une gouttière à la hauteur de

douze pieds. Près de la porte un appentis de dix ou douze toises était

destiné à l'habitation. Sur le pignon de derrière devait être construite

une tourelle assez grande pour contenir un lit et un escalier. On devait

employer à la construction de cette tourelle de bon bois de chêne, gros

et fort, et de bonnes tuiles. Les angles des murs ainsi que la porte

devaient être en pierre de taille. Enfin il devait être construit un

grand et bon pressoir couvert d'un bon appentis en tuiles[492].» Il

existe encore dans le Beauvoisis, le Soissonnais, les environs de Paris

et la Touraine, un assez grand nombre de ces bâtiments de fermes des

XIIe et XIIIe siècles[493], notamment de fort belles granges (voy.

GRANGE), des colombiers (voy. COLOMBIER), qui ont presque toujours

appartenu à des établissements religieux. Quant à la disposition

générale des bâtiments de fermes, elle est subordonnée au terrain, aux

besoins particuliers, à l'orientation. Ce n'est jamais qu'une

agglomération de corps de bâtisses séparés les uns des autres, enclos de

murs et souvent de fossés. Quelquefois même, ces fermes étaient

fortifiées, les murs d'enceinte étaient garnis d'échauguettes ou de

tourelles. On en voit encore quelques-unes de ce genre en Bourgogne,

dans l'Auxois, dans le Lyonnais et le Poitou.

[Note 492: Voy. la préface au _Cartulaire de l'église

Notre-Dame de Paris_, pub. par M. Guérard, p. ccx, et le t.

II, p. 236.]

[Note 493: Voy. _Arch. civ. et domest._, par MM. Verdier et

Cattois.]

FERME., s. f. Terme de charpenterie. On entend par _ferme_ toute

membrure de charpente qui compose une suite de travées. On dit une

_ferme de comble_, une _ferme d'échafaud_ (voy. CHARPENTE, ÉCHAFAUD).

FERMETURE, s. f. (Voy. BARRE, FENÊTRE, PORTE, SERRURERIE).

FERRURE, s. f. (Voy. ARMATURE, SERRURERIE).

FEUILLURE, s. f. Entaille pratiquée dans l'ébrasement d'une porte ou

d'une fenêtre pour recevoir les vantaux ou les châssis (voy. FENÊTRE,

PORTE). Les châssis dormants portent aussi des feuillures, quand ils

reçoivent des châssis ouvrants (voy. MENUISERIE).

FICHAGE. Action de ficher.

FICHER, v. Ficher une pierre, c'est introduire du mortier sous son lit

de pose et dans ses joints lorsque cette pierre est posée sur cales.

Habituellement, pendant le moyen âge, on ne fichait pas les pierres, on

les posait à bain-de-mortier, ce qui est de beaucoup préférable; car il

est difficile, lorsqu'une pierre est posée sur cales, d'introduire le

mortier dans son lit et ses joints, et surtout de comprimer le mortier

de manière à éviter les tassements. Cependant, lorsqu'on procède par

reprises et incrustements, il est impossible de poser les pierres à

bain-de-mortier; dans ce cas, pour éviter le retrait du lit de mortier,

pour le comprimer, il est bon, lorsque ce mortier commence à prendre, de

le refouler au moyen d'une palette de fer et à coups de masses. Pour

ficher les pierres, on emploie un outil que l'on appelle _fiche_: c'est

une lame de tôle dentelée, munie d'un manche en bois; cette lame est

plate (1) ou coudée (1 bis). On applique un plateau A de bois, armé de

deux petites potences en fer C et de pattes B, au niveau du lit de la

pierre à ficher, les pattes entrant dans ce lit. Un garçon met du

mortier sur ce plateau, que le ficheur, avec sa truelle et sa fiche,

introduit peu à peu sous le bloc. Lorsque le mortier refuse d'entrer et

qu'il ressort par le lit supérieur de la pierre, c'est que la pierre est

bien fichée et que sa queue est remplie. Alors, et après que ce mortier

a acquis de la consistance, on le bourre au moyen du refouloir en fer

(2). Il est bon de laisser deux ou trois centimètres de vide sous le

lit, le long du parement. On remplit ce vide, plus tard, en

rejointoyant; c'est le moyen de s'assurer que la pierre ne pose pas sur

ses arêtes et qu'elle ne s'épauffrera pas sous la charge.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 1. bis.]

[Illustration: Fig. 2.]

FILET, s. m. _Solin_. On donne ce nom à une saillie de pierre destinée à

empêcher l'eau pluviale glissant le long des parements de s'introduire

entre les couvertures et les maçonneries. Une couverture en métal, en

ardoise ou en tuiles, ne peut être adhérente à la pierre; il existe

toujours une solution de continuité entre cette couverture et la

construction de pierre qui s'élève au-dessus d'elle. Si cette jonction,

nécessairement imparfaite, n'est pas masquée par une saillie qui en

éloigne les eaux, des infiltrations ont lieu sous les combles,

pourrissent les planchers ou les voûtes. Aujourd'hui, on incruste une

lame de zinc dans la pierre au-dessus de la couverture, ou, plus souvent

encore, on calfeutre la jonction au moyen d'un solin de plâtre, qui se

dégrade promptement ou qui se brise par suite du mouvement des

charpentes sujettes à des gonflements et à des retraits successifs. Les

architectes du moyen âge avaient sur nous l'avantage précieux de tout

prévoir pendant la construction des édifices publics ou privés.

Scellements des châssis, feuillures, emplacement des ferrures, les

détails nombreux qui doivent concourir à l'ensemble d'une bâtisse simple

ou compliquée, étaient calculés, prévus et exécutés au fur et à mesure

de la construction. Mais c'était particulièrement dans le système

d'écoulement des eaux que ces architectes nous surpassaient. Ils

apportaient donc, dans l'établissement à demeure des filets propres à

masquer la jonction des couvertures avec les parements verticaux, un

soin minutieux, surtout à dater de la fin du XIIe siècle, moment où ils

commençaient à élever de très-vastes édifices, sur lesquels, à cause

même de leur grande surface, l'écoulement des eaux présentait des

difficultés. Dans les églises romanes du XIe siècle, on voit déjà

cependant que les architectes ont préservé la jonction du comble en

appentis des bas-côtés avec le mur de la nef centrale, au moyen de

filets prononcés (1). Ces filets pourtournent les saillies des

contre-forts, horizontalement d'abord (voy. le tracé A), puis bientôt

suivant la pente donnée par le comble (voy. le tracé B), afin de ne

laisser partout, entre ce filet et la couverture, qu'une distance égale,

suffisante pour introduire le plomb, l'ardoise ou la tuile. Mais des

difficultés se présentèrent lorsque, par exemple, des souches

d'arcs-boutants ou de cheminées vinrent percer les pentes d'un comble

(2). Si le filet AB empêchait l'eau glissant le long du parement D de

s'introduire entre la couverture et les parois de la pile, il fallait,

en C, trouver un moyen de rejeter les eaux, coulant sur le comble, à

droite et à gauche de l'épaisseur de cette pile. Là, le filet ne pouvait

être bon à rien; il fallait, en C, un caniveau pour recevoir les eaux du

comble, et il fallait que ce caniveau renvoyât ses eaux soit sur le

comble, soit dans un autre caniveau pratiqué suivant la pente de la

couverture. C'est à ce dernier moyen que l'on songea d'abord. En effet,

les souches des arcs-boutants du choeur de la cathédrale de Langres, qui

date du milieu du XIIe siècle, nous présentent des caniveaux disposés

ainsi que l'indique la fig. 3. Le caniveau A reçoit les eaux de la pente

supérieure de la couverture; celui B, latéral, reçoit les eaux tombées

dans le caniveau A et sur les extrémités des tuiles en contre-bas.

Lorsque la couverture est posée autour de cette souche, elle affecte la

disposition donnée dans le tracé T. Ainsi, pas de solins de plâtre ou de

mortier, un caniveau supérieur rejetant ses eaux dans des caniveaux

rampants se dégorgeant à la partie inférieure de la pile dans le chéneau

C. À la cathédrale de Langres, les filets-caniveaux rampants sont

taillés dans une seule grande pierre, ce que la pente faible des combles

rendait possible. Ce moyen primitif présentait des inconvénients. Il

fallait relever la tuile pour joindre le caniveau supérieur A, et

laisser ainsi un intervalle entre ce relèvement et la pente continue du

comble; de plus, le long de la jouée D du caniveau supérieur, les eaux

pluviales pouvaient encore passer entre la tuile et cette jouée. Plus

tard, des pentes plus fortes étant données aux couvertures, on renonça

aux caniveaux rampants qui ne pouvaient dès lors être taillés dans une

seule assise; on revint aux filets de recouvrement pour les parties

inclinées, et on laissa des caniveaux seulement dans la partie

supérieure, à l'arrivée des eaux sur l'épaisseur des souches de

contre-forts et de cheminées (4). De petites gargouilles, ménagées des

deux côtés de l'épaisseur, rejetèrent les eaux de ce caniveau supérieur

sur les pentes de la couverture. Le tracé A donne le géométral de cette

disposition. Un faible relèvement de l'ardoise, de la tuile ou du métal,

en C, jetait les eaux dans le caniveau, lesquelles, par suite de

l'inclinaison du comble, pouvaient facilement être versées sur la

couverture passant sous le filet rampant E. Le tracé B présente le

caniveau et le filet rampant en perspective, le comble étant supposé

enlevé.

Ces détails font assez ressortir le soin apporté par les architectes du

moyen âge dans ces parties de la construction si fort négligées

aujourd'hui, mais qui ont une grande importance, puisqu'elles

contribuent à la conservation des édifices. C'est grâce à ce soin que la

plupart de nos monuments des XIIe et XIIIe siècles sont encore debout

aujourd'hui, malgré un abandon prolongé et souvent des réparations

inintelligentes. Nous n'osons prédire une aussi longue durée à nos

monuments modernes, s'ils ont à subir les mêmes négligences et la même

incurie; ils n'éviteront de profondes dégradations que si l'on ne cesse

de les entretenir, leur structure ne portant pas en elle-même les moyens

de conservation que nous voyons adoptés dans l'architecture antique

comme dans celle du moyen âge.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

FIXÉ, s. m. Peinture faite sous une feuille de verre et préservée de

l'action de l'air par la superposition de cette matière. On a fort

employé les fixés dans la décoration des meubles[494] et même des

intérieurs pendant le moyen âge. On en trouve bon nombre d'exemples dans

la Sainte-Chapelle du Palais à Paris et dans l'église abbatiale de

Saint-Denis. On employait aussi les fixés, par petites parties, pour

orner les vêtements des statues, les devants d'autels, les retables, les

tombeaux. On en voit jusque dans les pavages (voy. APPLICATION,

PEINTURE).

[Note 494: Voy. le _Dict. du Mobilier_, t. I.]

FLÈCHE, s. f. Ne s'emploie habituellement que pour désigner des clochers

de charpenterie recouverts de plomb ou d'ardoise, se terminant en

pyramide aiguë. Cependant, les pyramides en pierre qui surmontent les

clochers d'églises sont de véritables flèches, et l'on peut dire: la

flèche du clocher vieux de Chartres, la flèche de la cathédrale de

Strasbourg, pour désigner les sommets aigus de ces tours. En principe,

tout clocher appartenant à l'architecture du moyen âge est fait pour

recevoir une flèche de pierre ou de bois; c'était la terminaison obligée

des tours religieuses[495]. Ces flèches coniques ou à base carrée, dans

les monuments les plus anciens, sont d'abord peu élevées par rapport aux

tours qu'elles surmontent (voy. CLOCHER); mais bientôt elles prennent

plus d'importance: elles affectent la forme de pyramides à base

octogone; elles finissent par devenir très-aiguës, à prendre une hauteur

égale souvent aux tours qui leur servent de supports; puis elles se

percent de lucarnes, d'ajours, et arrivent à ne plus former que des

réseaux de pierre, comme les flèches des cathédrales de Strasbourg, de

Fribourg en Brisgau, de Burgos en Espagne. Constructeurs très-subtils,

ainsi qu'on peut le reconnaître en parcourant les articles du

_Dictionnaire_, les architectes du moyen âge ont dû apporter une étude

toute particulière dans la construction de ces grandes pyramides creuses

de pierre, qui s'élèvent à des hauteurs considérables et sont ainsi

soumises à des causes nombreuses de destruction. S'ils ont déployé, dans

ces travaux difficiles, une connaissance approfondie des lois de

stabilité et d'équilibre, des matériaux et de l'effet des agents

atmosphériques sur leur surface, ils ont fait preuve souvent d'une

finesse d'observation bien rare dans la composition de ces grandes

pyramides dont la silhouette tout entière se détache sur le ciel. Ils ne

trouvaient, d'ailleurs, aucun exemple, dans l'antiquité ou les premiers

monuments du moyen âge, de ces sortes de compositions, qui appartiennent

exclusivement à cet art français laïque du milieu du XIIe siècle. On

remarquera, en effet, qu'avant cette époque (voy. CLOCHER), les

couronnements plus ou moins aigus des tours d'églises à base circulaire

ou carrée ne sont que des _toits_ de pierre ou de bois, qui n'ont qu'une

importance minime ou qui ressemblent plutôt à un amas qu'à une

composition architectonique. Malgré l'effort des architectes, on sent

que ces couvertures ne se relient pas au corps de la bâtisse, que ce ne

sont que des superpositions; tandis que, déjà, la flèche du clocher

vieux de Notre-Dame de Chartres forme avec sa base un ensemble, une

composition homogène. Ces qualités sont bien plus sensibles encore dans

les flèches de Senlis, de Vernouillet, de Laon, de Reims,

d'Étampes[496]. C'est par des transitions habilement ménagées que les

architectes arrivent alors, de la base carrée, massive de la tour, à la

pointe extrême de la flèche. Leur attention se porte principalement sur

les silhouettes de ces masses, car la moindre imperfection, lorsqu'on a

le ciel pour fond, choque les yeux les moins exercés. L'expérience de

chaque jour (pour nous qui songeons à toute autre chose qu'aux

silhouettes de nos édifices, et qui avons pris pour règle de faire de

l'architecture une décoration de placage comprise dans une masse

insignifiante si elle n'est désagréable) nous démontre que les objets

qui se détachent sur le ciel perdent ou acquièrent de leur importance

relative, suivant certaines lois qui semblent fort étranges au premier

abord, et dont cependant on peut se rendre compte par le calcul et la

réflexion. Ces lois, les architectes qui élevaient les immenses flèches

du moyen âge les connaissaient parfaitement, et même, dans leurs oeuvres

les plus ordinaires, on en constate l'observation. Cependant, ces lois

n'avaient pu s'imposer qu'après des essais, que par la méthode

expérimentale, ou plutôt à l'aide d'une délicatesse des sens

très-développée, puisque les monuments de ce genre surgissent tout à

coup vers le milieu du XIIe siècle, à l'état parfait déjà. La flèche du

clocher vieux de Notre-Dame de Chartres, la plus grande que nous

possédions en France, est celle peut-être qui réunit, au plus haut degré

ces qualités de composition si difficiles à acquérir. La simplicité de

sa masse, la juste proportion de ses diverses parties, son heureuse

silhouette, en font une oeuvre architectonique qu'on ne saurait trop

méditer.

Il est nécessaire d'abord de poser certaines lois générales qui, bien

que très-naturelles, sont souvent méconnues lorsqu'il s'agit d'élever

des flèches, parce que nous avons pour habitude de composer les

ensembles, comme les diverses parties des édifices, en géométral, sans

nous rendre un compte exact des effets, de la perspective et des

développements de plans.

Soit (1) une tour canée ABCD, sur laquelle nous voulons élever une

flèche à base octogonale _abcdefgh_: nous traçons l'élévation géométrale

E sur une des faces du carré de la tour; nous donnons à la hauteur de la

pyramide trois fois et quart le côté du carré, et nous trouvons une

proportion convenable entre la hauteur de la flèche et sa base; mais si

nous faisons une élévation sur le plan GH parallèle à l'un des diamètres

_gc_ de l'octogone, nous obtenons le tracé F. Déjà, dans ce tracé, les

proportions qui nous semblaient bonnes sur le dessin E sont modifiées

d'une façon désagréable; la tour devient trop large pour la pyramide, et

celle-ci même n'a plus en hauteur que trois fois sa base apparente, qui

est le diamètre _gc_. De plus, les ombres produiront un fâcheux effet

sur ce couronnement, en donnant toujours à la tour des faces éclairées

qui seront plus étroites que celles de la pyramide; ce qui fera paraître

celle-ci de travers sur sa base. Or il faut compter que l'aspect

géométral E ne peut se présenter que sur quatre points, tandis que les

aspects F sont infinis; il y aura donc une quantité infinie d'aspects

désagréables contre quatre bons. Mais le désappointement sera bien plus

grand lorsque l'édifice sera élevé et que la perspective viendra

déranger encore le tracé géométral E. Supposons que nous sommes placés

sur le prolongement de la ligne I, perpendiculaire au plan GH, à 45

mètres du point C (voy. le tracé AA) en K, la tour ayant 10 mètres de A'

en _e'_; que cette tour a 40 mètres de hauteur du sol à la base de la

flèche. La flèche, vue à cette distance, donnera le tracé BB, car

celle-ci, par suite de la perspective, ne paraît plus avoir en hauteur

que trois fois environ la longueur du diamètre _lm_, ainsi que le

démontre la projection perspective _mo_. Si, à cette distance, nous

voulions obtenir l'apparence OPR, il faudrait doubler la hauteur de la

flèche et amener son sommet en _n_. Si nous prétendions obtenir en

perspective une proportion semblable à celle du tracé géométral E, il

faudrait tripler la hauteur de la flèche et amener son sommet en _p_;

nous obtiendrions alors l'apparence SPR. En supposant que nous nous

reculions à plus de 150 mètres en K', nous voyons même que la flèche

perdrait encore la hauteur _tu_. Si, sur cette flèche, nous posons un

point au milieu de sa hauteur en _v_, et que nous soyons placés en

K''(voy. le tracé M), en perspective la distance _xv'_ paraîtra plus

grande que la distance _v'r_. Si, en _y_, nous plaçons un ornement dont

la saillie ne dépasse pas le dixième de la hauteur totale de la

pyramide, en projection perspective cet ornement sera le sixième de la

hauteur apparente de la flèche. Ces lois, qui semblent assez compliquées

déjà, ne sont cependant que très-élémentaires quand il s'agit de la

composition des flèches.

FLÈCHES DE PIERRE.--Les flèches construites en pierre, à dater du XIIe

siècle, étant, sauf de rares exceptions, à base octogone et plantées sur

des tours carrées, il fallait d'abord trouver une transition entre la

forme prismatique carrée et la forme pyramidale octogone. Sans effort

apparent, l'architecte du clocher vieux de Chartres sut obtenir ces

transitions (2). Au niveau du bandeau K qui termine la tour, les angles

saillants ont été dérobés au moyen des contre-forts peu saillants qui

les flanquent. L'étage L, vertical encore, présente en plan un octogone

dont les quatre côtés parallèles aux faces de la tour sont plus grands

que les quatre autres. Quatre lucarnes-pinacles occupent les cornes de

la base carrée et remplissent les vides laissés par le plan octogonal.

Au-dessus, l'étage vertical, orné de quatre grandes lucarnes sur les

faces, se retraite plus sur les petits côtés que sur les grands, et

arrive à l'octogone à peu près régulier à la base de la pyramide.

Celle-ci présente encore cependant quatre pans (ceux des faces) un peu

plus larges (d'un quart) que ceux des angles.

La fig. 3 nous donne, en A, le plan d'un huitième de la flèche du

clocher vieux de Notre-Dame de Chartres, au niveau L, et, en B, au

niveau de la base de la pyramide. En C, on voit comme les saillies des

contre-forts portent les pieds-droits des lucarnes-pinacles, et, en D,

comme les angles de la tour se dérobent pour que, vue sur la diagonale,

la flèche continue, presque sans ressauts, la silhouette rigide de cette

tour. Les pinacles E se détachent complétement de la pyramide au-dessus

de l'étage vertical, de façon à laisser la lumière passer entre eux et

la flèche. Il en est de même des gâbles posés sur les lucarnes des

faces; ces gâbles se détachent de la pyramide. Celle-ci est accompagnée

par ces appendices qui l'entourent et conduisent les yeux de la

verticale à la ligne inclinée; mais elle n'est pas empâtée à sa souche

et laisse deviner sa forme principale.

Notre élévation (4), prise entre le niveau L et le sommet des gâbles,

fait ressortir le mérite de cette composition, à une époque où les

architectes n'avaient pu encore acquérir l'expérience que leur donna

plus tard la construction si fréquente des grandes flèches de pierre sur

les tours des églises. Ce tracé nous fait sentir l'étude et le soin que

l'on apportait déjà à cette époque dans l'arrangement si difficile de ce

point de jonction entre la bâtisse à base carrée et les pyramides; mais

aussi nous dévoile-t-il des incertitudes et des tâtonnements. Ces

artistes n'ont pas encore trouvé une méthode sûre, ils la cherchent;

leur goût, leur coup d'oeil juste, leur pressentiment de l'effet les

conduisent dans le vrai, mais par des moyens détournés, indécis. La

recherche du vrai chez des artistes, doués d'ailleurs d'une finesse peu

ordinaire, donne un charme particulier à cette composition, d'autant que

ces artistes ne mettent en oeuvre que des moyens simples, qu'ils pensent

avant tout à la stabilité, que, comme constructeurs, ils ne négligent

aucune partie; si bien que cette flèche énorme, dont le sommet est à 112

mètres au-dessus du sol, comptant sept siècles d'existence et ayant subi

deux incendies terribles, est encore debout et n'inspire aucune crainte

pour sa durée. La pyramide porte d'épaisseur 0,80 c. à sa base et 0,30 à

son sommet; elle est, comme toute la cathédrale, bâtie en pierre dure de

Berchère et admirablement appareillée. Les pans des pyramidioles des

angles ont 0,50 c. d'épaisseur. Au niveau K cependant (voy. la fig. 2),

la tour s'arrête brusquement, s'arase, et c'est sur cette sorte de

plate-forme que s'élance le couronnement. Plus tard, les architectes

pensèrent à mieux relier encore les tours aux flèches, ainsi qu'on peut

le reconnaître en examinant le clocher de la cathédrale de Senlis (voy.

CLOCHER, fig. 63 et 64) et le sommet des tours de la cathédrale de

Paris, dont les contre-forts se terminent par des pinacles et des

fleurons préparant déjà les retraites que devaient faire les flèches sur

ces tours[497], comme on peut aussi le constater à la cathédrale de

Laon, dont les tours, à leur partie supérieure, sont accompagnées de

grands pinacles à jour qui flanquent un grand étage octogonal formant

une base très-bien ajustée, propre à recevoir les flèches.

La flèche du clocher vieux de Chartres n'est décorée que par des

écailles qui figurent des bardeaux, ce qui convient à une couverture,

par des côtes sur les milieux des huit pans et par des arêtiers.

Lorsque l'architecture s'allégit, pendant la première moitié du XIIIe

siècle, on trouva que ces pyramides, pleines en apparence, semblaient

lourdes au-dessus des parties ajourées inférieures; on donna donc plus

d'élégance et de légèreté aux lucarnes, et on perça, dans les pans, de

longues meurtrières qui firent comprendre que ces pyramides sont

creuses. Nous voyons ce parti adopté par les constructeurs de la flèche

de Senlis. L'architecte du clocher vieux de Chartres avait déjà cherché

à détruire en partie la sécheresse des grandes lignes droites de sa

flèche par des points saillants, des têtes, interrompant de distance en

distance les côtes dessinées sur les huit faces, et par des figures

chimériques posées aux naissances des arêtes, dans les tympans et sur

les amortissements des pinacles et des gâbles. Ces détails, d'un grand

relief, portant des ombres vives, occupaient les yeux et donnaient de

l'échelle à la masse. On alla plus loin: au commencement du XIIIe siècle

déjà, on garnit les arêtiers de crochets saillants qui, se découpant sur

le ciel, donnaient de la vie et plus de légèreté aux lignes rigides des

pyramides (voy. CLOCHER, fig. 63). Nous voyons même que, le long des

contre-forts des tours de la cathédrale de Paris, on avait sculpté dans

chaque assise un crochet saillant préparant une silhouette dentelée sous

les flèches, comme pour mieux relier leurs arêtiers aux angles de ces

tours. La flèche de l'église abbatiale de Saint-Denis, bâtie vers 1215,

conservait encore ses arêtiers sans ornements; mais là, on l'élevait sur

une tour du XIIe siècle, dont les formes sévères, verticales, ne se

prêtaient pas à ces découpures. À ce point de vue, la flèche de

Saint-Denis était un chef-d'oeuvre. L'architecte qui l'éleva avait su,

tout en adoptant une composition du XIIIe siècle, marier, avec beaucoup

d'art, les formes admises de son temps avec la structure encore romane

d'aspect sur laquelle il venait se planter. Cette flèche donnait une

silhouette des plus heureuses; aussi faisait-elle, à juste titre,

l'admiration des Parisiens et des étrangers. Sa destruction, nécessaire

pour éviter un désastre, fut considérée comme un malheur public. Il faut

bien reconnaître que les flèches de nos églises du moyen âge excitent

dans la foule une admiration très-vive et très-sincère. La hardiesse de

ces longues pyramides qui semblent se perdre dans le ciel, leur

silhouette heureuse, font toujours une vive impression sur la multitude,

sensible chez nous à tout ce qui indique un effort de l'intelligence,

une idée exprimée avec énergie. Ce sont les provinces françaises qui les

premières conçurent et exécutèrent ces édifices faits pour signaler au

loin les communes et leur puissance. L'exemple qu'elles donnèrent ainsi,

dès le XIIe siècle, fut suivi en Allemagne, en Angleterre, pendant les

XIIIe, XIVe et XVe siècles; mais, quelle que soit la hardiesse et la

légèreté des flèches de Fribourg en Brisgau, de Salisbury en Angleterre,

de Vienne en Autriche, il y a loin de ces inspirations aux monuments de

ce genre qui subsistent encore chez nous, remarquables toujours par la

sobriété d'ornements, par l'étude fine des silhouettes et par une

entente parfaite de la construction.

Nos lecteurs trouveront opportun probablement de leur donner ici cette

flèche célèbre de l'église de Saint-Denis, que nous avons pu étudier

avec grand soin dans tous ses détails, puisque la triste tâche de la

démolir nous fut imposée. La flèche de Saint-Denis est un sujet d'étude

d'autant plus intéressant, que l'architecte a montré, dans cette oeuvre,

une connaissance approfondie des effets de la perspective, des lumières

et des ombres; que, s'appuyant sur une tour grêle, mal empattée et

construite en matériaux faibles, il a su élever une flèche de 38m,50 c.

d'une extrême légèreté, afin de ne point écraser sa base insuffisante

[498]; que, reconnaissant la faiblesse des parements extérieurs de la

tour de Suger et leur peu de liaison avec la maçonnerie intérieure, il

avait habilement reporté toutes les pesanteurs en dedans.

Voici (5) le quart du plan de la partie inférieure de la flèche de

Saint-Denis. En A sont les parements intérieurs de la tour du XIIe

siècle. Les côtés B de l'octogone sont portés sur quatre trompillons.

Sur cette base, l'architecte a élevé une colonnade intérieure composée

de monolithes destinés à reporter, par suite de leur incompressibilité,

toute la charge vers l'intérieur. Quatre lucarnes C s'ouvrent dans

quatre des faces de l'octogone; les quatre angles D sont occupés par des

pinacles. Cette colonnade formait une galerie E intérieure, à laquelle

on arrivait par un escalier ménagé dans l'un des quatre angles et

remplaçant l'un des pinacles; elle permettait de surveiller et

d'entretenir les constructions de la flèche. On observera que l'assise

dernière de la tour, qui porte les pinacles, ne suit pas exactement le

carré donné par la construction antérieure, mais s'avance en forme de

bec saillant, pour donner aux angles plus d'aiguité, un aspect plus

résistant; que les colonnes portant les pinacles font sentir davantage

encore cette aiguité et se rapprochent, par la manière dont elles sont

plantées, d'un triangle équilatéral; qu'ainsi l'architecte a voulu

évidemment accuser vivement les angles, craignant avec raison l'aspect

froid et sec du plan carré.

Examinons l'élévation de cette flèche (6). Si la lumière du soleil

éclaire obliquement l'une de ces faces (ce qui est, bien entendu, le cas

le plus fréquent), si cette lumière frappe cette face de droite à

gauche, l'angle A de la corniche inférieure, biaisée, comme l'indique le

plan, se colorera d'une légère demi-teinte, tandis que l'angle B sera en

pleine lumière, à plus forte raison les faces CD des pinacles;

l'opposition de la demi-teinte répandue sur la face C, biaise, du

pinacle de droite fera ressortir la lumière accrochée par la face

oblique de la pyramide et par sa face parallèle au spectateur, comme

l'ombre répandue sur la face oblique de cette pyramide fera d'autant

mieux ressortir la vive lumière que prendra la face D, biaise, du

pinacle de gauche. Ainsi a-t-on évité qu'une partie de l'édifice fût

entièrement dans l'ombre, tandis que l'autre serait dans la lumière,

disposition qui produit un mauvais effet et fait paraître de travers

toute pyramide ou cône se détachant sur le ciel.

Jetons les yeux sur la coupe de la flèche de Saint-Denis (7) faite sur

l'un des axes passant par le milieu des lucarnes. Les gâbles allongés A

de ces lucarnes sont verticaux, mais ne paraissent tels qu'en géométral;

en perspective, ils semblent nécessairement plus ou moins inclinés, à

moins que le spectateur ne se trouve précisément dans le plan de ces

gâbles. On voit comment la colonnade n'est qu'un étaiement rigide

reportant la charge de la flèche sur le parement intérieur de la tour.

Le tracé perspectif C indique un des pinacles d'angle démoli et son

amorce le long des faces de la flèche. Par suite de l'inclinaison de ces

faces, les colonnettes engagées dans la construction et prises dans ses

assises, jusqu'au niveau D, s'en détachent à partir de ce niveau et sont

monostyles. Les sommiers E, les deux assises de corniches GH sont

engagés dans les assises de la flèche; l'on observera que la seconde

assise H n'est pas parallèle à la première G, mais qu'elle tend à ouvrir

un peu l'angle de la pyramide pour accrocher plus de lumière. Cette

seconde assise H, se retournant le long de la face de la flèche sur un

renfort I, forme une saillie H' portant la face postérieure de la

pyramide triangulaire du pinacle et un chéneau rejetant ses eaux par

deux gargouilles. En K, nous avons tracé le plan de cette pyramide, dont

le sommet est placé de telle sorte que les trois faces ont une

inclinaison pareille. Le jeu de ces lignes plus ou moins inclinées était

des plus heureux, coupait adroitement les arêtes rigides de la flèche

sans empêcher l'oeil de les suivre, avait quelque chose de hardi et de

fin tout à la fois qui charmait.

Les architectes du XIIe siècle avaient donné aux flèches en pierre une

importance considérable, relativement aux tours qui leur servaient de

base. La flèche du clocher vieux de la cathédrale de Chartres a 60

mètres de hauteur, tandis que la tour n'a que 42 mètres. La flèche de

l'église de Saint-Denis portait 38m,50 d'élévation, la tour 35 mètres.

Les proportions données par la façade de la cathédrale de Paris doivent

faire admettre que les flèches doublaient la hauteur des tours. Peu à

peu, les architectes donnent aux flèches une moins grande importance

(voy. l'article CLOCHER, fig. 63 et 75). Celles de la façade de la

cathédrale de Reims n'auraient eu guère que la moitié de la hauteur des

tours, comme celles de l'église de Saint-Nicaise de la même ville. La

flèche de la cathédrale de Strasbourg est courte, grêle, comparativement

à la dimension de la tour; elle ne fut achevée que vers le milieu du XVe

siècle.

Comme structure, cette flèche est la plus étrange conception qu'on

puisse imaginer. L'effet qu'elle produit est loin cependant de répondre

aux efforts d'intelligence qu'il a fallu faire pour la tracer et pour

l'élever. Il y a tout lieu de croire, d'ailleurs, qu'elle ne fut pas

entièrement exécutée comme elle avait été conçue, et il manque

certainement à sa silhouette des appendices très-importants qui jamais

n'ont été terminés. Dans le musée de l'OEuvre de Notre-Dame de

Strasbourg, il existe un curieux dessin sur vélin, de la fin du XIVe

siècle, qui nous donne les projections horizontales du projet de la

flèche. Ce dessin, très-habilement tracé, signale des différences de

détail entre ce projet et l'exécution; toutefois on peut considérer la

flèche de Strasbourg comme une conception du XIVe siècle.

L'architecte a prétendu rendre accessible à tous le sommet de cette

flèche, non par des échelles ou un petit escalier intérieur, mais au

moyen de huit escaliers faciles qui se combinent avec les huit arêtes de

la pyramide, et qui conduisent à un dernier escalier central montant

jusqu'à une petite plate-forme supérieure, sommet d'une lanterne

couronnée par la pointe extrême. Ces huit escaliers, les pans de la

flèche et l'escalier central ne sont qu'une construction ajourée, sorte

d'échafaudage de pierre combiné avec une science de tracé fort

extraordinaire, mais assez médiocrement exécuté, pauvre de style et

terminé tant bien que mal avec hâte et parcimonie.

Nous donnons (8) un huitième du dessin de la flèche de Strasbourg

d'après le tracé du XIVe siècle. Au moyen de quatre escaliers à jour

circonvolutant dans quatre immenses pinacles posés sur quatre des angles

de la tour, on devait, d'après ce dessin, arriver à la galerie A située

à la base de la flèche. De là, passant à travers la claire-voie, on

entrait dans les escaliers en B, formant les huit arêtiers; montant deux

marches, on devait trouver un palier, puis la première marche des girons

en C. La pente des arêtiers étant naturellement très-inclinée, il

fallait, pour arriver aux premiers paliers D de la lanterne, trouver un

nombre très-considérable de marches. L'architecte avait donc eu l'idée

ingénieuse de poser six hexagones se pénétrant, présentant ainsi une

succession de tourelles entièrement à jour, dans lesquelles les

emmarchements gironnant autour des noyaux, tantôt dans un sens, tantôt

dans l'autre, permettaient de s'élever rapidement à une grande hauteur,

dans un très court espace. Arrivé aux paliers D (toujours d'après le

tracé du projet primitif), on prenait la grande vis, double

probablement, E, qui devait s'élever jusqu'à une seconde plate-forme,

d'où, par un escalier d'un plus faible diamètre, on montait à la

lanterne supérieure. L'espace G restait à jour et permettait, par les

lunettes percées dans les voûtes de la tour, de voir le pavé de

l'église. C'était là une conception prodigieuse de hardiesse. À

l'exécution, on modifia quelque peu ce projet (voy. le tracé X). Les six

tourelles hexagones ont été montées; mais, arrivé à la dernière en H de

chaque arêtier, on passe à travers une demi-tourelle I pour s'élever

jusqu'en K, et ainsi à chaque travée. Une personne qui monte par les

tourelles d'arêtiers L arrive ainsi à la plate-forme de la lanterne en

K. Là, on trouve une vis centrale comme dans le projet, si ce n'est que

l'enveloppe de cette vis centrale est octogone à l'extérieur, au lieu

d'être carrée. Quant aux pans M de la pyramide, ils ne sont point montés

par assises horizontales, comme dans les flèches que nous avons

présentées au commencement de cet article, mais sont composés de grands

châssis à jour compris entre des arêtiers, ainsi que l'indique le tracé

P, et séparés par des linteaux Q qui servent d'étrésillonnements entre

ces arêtiers très-chargés, puisqu'ils portent les montants des tourelles

d'escaliers. Suivant le projet, les angles R de la lanterne carrée

étaient portés, chacun, sur les deux arêtiers O, comme par deux

contre-fiches de pierre. Les quatre grands pinacles recevant les quatre

escaliers arrivant à la plate-forme A, et les tourelles hexagones des

escaliers d'arêtiers de la flèche, avaient été combinés pour être

terminés par des pyramidions ajourés, ce qui eut produit une silhouette

surprenante et d'un grand effet. Les ressources auront probablement fait

défaut, et tous ces couronnements se terminent carrément, ce qui de loin

produit une suite de gradins gigantesques d'un effet déplorable.

Il est entendu, nous ne prétendons pas le nier, que la flèche de la

cathédrale de Strasbourg est un chef-d'oeuvre; mais cette admiration

assez générale est surtout motivée sur la hauteur excessive de

l'édifice. Pour nous, architectes, dont l'admiration ne croît pas avec

le niveau des monuments, nous devons considérer la flèche de Strasbourg

comme une des plus ingénieuses conceptions de l'art gothique à son

déclin, mais comme une conception pauvrement exécutée. Ce n'était pas

certes là ce qu'avait imaginé l'auteur du plan sur vélin dont nous

venons de donner un fragment; il avait voulu, sans aucun doute, obtenir

une silhouette rampante et finement découpée par le moyen d'une suite de

pyramidions pénétrés par ces hexagones si adroitement enchevêtrés, et

non point une série de gradins qui arrêtent l'oeil de la façon la plus

désagréable. Plantant une lanterne carrée sur la pyramide octogone de la

flèche, il prétendait réveiller le couronnement par une forme

contrastant avec les angles obtus de la base. Il devait certainement

couronner cette lanterne par une dernière pyramide octogone très-aiguë,

et non par ce lanternon renflé qui termine la flèche actuelle. Mais si,

vers le milieu du XVe siècle, les architectes gothiques étaient devenus

d'excellents géomètres, des appareilleurs subtils, ils avaient perdu ce

sentiment exquis de la forme qui se trouve chez leurs devanciers. Leurs

combinaisons ingénieuses, leur prétention à la légèreté excessive, les

conduisent à la lourdeur par la multiplicité des détails et la

complication des formes dont on ne peut plus démêler le sens. C'est

surtout dans les silhouettes qu'apparaissent ces défauts; les formes

simples, compréhensibles, étant les seules qui produisent de l'effet

quand on en vient à découper un édifice sur le ciel. Toutefois, l'examen

des plans de l'OEuvre de Strasbourg laisse deviner quelque chose de bien

supérieur à ce que nous voyons, et, pour l'honneur des successeurs

d'Erwin de Steinbach, il faut croire que l'argent leur a manqué comme à

tous les architectes qui ont eu la charge de terminer ou de continuer

les cathédrales pendant les XIVe et XVe siècles.

D'après le projet, les six hexagones formant l'escalier serpentant,

construits au moyen de montants de pierre reliés par des claires-voies

et des linteaux, devaient se terminer en pyramidions ajourés pénétrés

chacun par deux côtés de l'hexagone supérieur; si bien que quatre faces

de ces pyramidions sur six devaient seulement être apparentes en

épaulant les noyaux successifs recevant les angles saillants de chacun

de ces hexagones. Un tracé perspectif (9) rendra compte de cette

disposition originale. Ainsi les sommets superposés des tourelles

hexagonales terminées carrément aujourd'hui, comme une suite de gradins,

donnaient, au moyen de ces pyramidions, une ligne rampante découpée par

des pinacles et des statues. De plus, la construction à jour des

tourelles, toute composée de montants verticaux et qui ne tient guère

qu'à l'aide du fer, pouvait être parfaitement épaulée par ces

pyramidions qui font l'office de contre-fiches. C'était la construction

logique, conforme aux données de l'architecture de cette époque, qui

n'admettait point, particulièrement au sommet des édifices, des repos

horizontaux.

D'après l'examen du plan (fig. 8), il ne semble pas que l'architecte

auteur du projet ait voulu établir seulement, entre les arêtiers, des

claires-voies composées de dalles ajourées pour former les faces de la

pyramide; il lui fallait une construction plus résistante pour porter la

grande lanterne supérieure, construction indiquée par les solides

pieds-droits S. On ne peut pas admettre cependant que ces pieds-droits

fussent inclinés comme les pans de la pyramide, ce qui eut produit un

très-mauvais effet. Nous verrions bien plutôt, dans ces pieds-droits,

des naissances d'arcs assez peu élevés, mais dans un plan vertical et

recevant des gâbles à jour qui surmontaient, par l'effet de la

perspective, les couronnes ajourées T. D'ailleurs, dans la flèche

actuelle, l'architecte a établi, au niveau de la troisième travée en N,

des passages horizontaux mettant en communication les huit escaliers;

ces passages, portés sur des linteaux, forment une seconde couronne qui

coupe la flèche d'une manière fâcheuse. Nous admettons que ces passages

étaient prévus par l'auteur du projet, mais que leur horizontalité était

interrompue par la silhouette des gâbles passant devant eux; disposition

qu'explique notre fig. 9. Le pied de la pyramide fortement maintenu au

moyen des pieds-droits S, celle-ci pouvait être construite, au-dessus

des arcs V, au moyen de châssis de pierre entre les arêtiers,

conformément à l'exécution définitive. On pensera peut-être que nous

prêtons à l'architecte, auteur du projet de la flèche de Strasbourg, des

idées qu'il n'a pas eues, mais on ne prête qu'aux riches. L'art de

l'architecture, surtout aux époques où il devait employer des sommes

énormes pour mettre ses idées à exécution, peut être difficilement jugé

par ce que le temps nous a laissé. Le plus souvent, les conceptions les

plus heureuses, les plus étudiées, sont rendues d'une manière

incomplète, faute de ressources, ou ont été mutilées par le temps et des

restaurations malheureuses. C'est le malheur de cet art, de ne pouvoir

transmettre ses conceptions dans leur pureté. Ayant présenté la flèche

actuelle de la cathédrale de Strasbourg comme une oeuvre manquée, d'une

exécution médiocre, on ne nous saura pas mauvais gré d'avoir en même

temps cherché à faire ressortir les qualités de la conception primitive,

d'avoir relevé le mérite de l'artiste, puisque nous nous montrions

sévère pour une oeuvre évidemment incomplète. Bien d'autres

constructions fâcheuses ont détruit l'unité de conception de la façade

occidentale de Notre-Dame de Strasbourg; le beffroi central, entre les

deux tours, est une adjonction monstrueuse qui change absolument les

proportions de cette façade, adjonction inutile et qui doit fort

tourmenter les Steinbach dans leur tombe, si toutefois les architectes,

dans l'autre monde, ont connaissance des changements qu'on fait subir à

leurs oeuvres, ce qui serait pour tous, sans exception, un supplice

continuel.

Si les architectes du XVe siècle avaient possédé les ressources dont

disposaient ceux du commencement du XIIIe siècle pour la construction

des grandes cathédrales, ils nous auraient laissé des flèches de pierre

merveilleuses par leur combinaison, car l'architecture de ce temps se

prêtait plus qu'aucune autre à ces jeux d'appareil. Il est douteux,

toutefois, que ces monuments pussent produire plus d'effet que nos

flèches de pierre des XIIe et XIIIe siècles, sobres dans les détails,

mais d'une si parfaite élégance comme silhouette et, au demeurant,

beaucoup plus solides et durables. Le domaine royal est la véritable

patrie des flèches; c'est là où il faut étudier les principes qui ont

dirigé nos architectes de l'école laïque à son origine. La Normandie a

élevé, pendant le XIIIe siècle, un grand nombre de flèches qui existent

encore, grâce à la bonté des matériaux de cette province; mais ces

conceptions sont loin de valoir celles de l'Île-de-France. Les flèches

des églises de l'abbaye aux hommes de Caen, des cathédrales de Coutances

et de Bayeux, ne nous présentent pas une entente parfaite des détails

avec l'ensemble: leurs pinacles sont mesquins, confus, couverts de

membres trop petits pour la place qu'ils occupent; les silhouettes sont

molles, indécises, et n'ont jamais cette mâle énergie qui nous charme

dans les contours des flèches de Chartres, de Saint-Denis, de Senlis, de

Vernouillet et d'Étampes.

FLÈCHES DE CHARPENTERIE.--Il nous serait difficile de dire à quelle

époque remontent les premières flèches construites en bois. Il en

existait au XIIe siècle, puisqu'il est fait mention alors d'incendies de

clochers de charpente; mais nous n'avons sur leur forme que des données

très-vagues. Ces flèches consistaient alors probablement en de grandes

pyramides posées sur des tours carrées, couvertes d'ardoises ou de plomb

et percées de lucarnes plus ou moins monumentales. Il faut, d'ailleurs,

bien définir ce qu'on doit entendre par flèche en charpente. Dans le

nord de la France, beaucoup de tours en maçonnerie étaient et sont

encore couvertes par des pavillons en bois qui ne sont, à proprement

parler, que des combles très-aigus. La flèche de charpenterie est une

oeuvre à part, complète, qui possède son soubassement, ses étages et son

toit; elle peut, il est vrai, être posée sur une tour en maçonnerie,

comme étaient les flèches de la Cathédrale d'Amiens avant le XVIe

siècle, celle de Beauvais avant la chute du transsept, celle de

Notre-Dame de Rouen avant l'incendie, comme est encore celle de la

cathédrale d'Évreux; mais cependant elle se distingue toujours par une

ordonnance particulière, à elle appartenant: c'est un édifice de bois,

entier, posé sur un édifice de pierre qui lui sert d'assiette, comme les

coupoles modernes de Saint-Pierre de Rome, du Val-de-Grâce, des

Invalides, sont des monuments distincts, indépendants de la masse des

constructions qui les portent. Ces oeuvres de charpenterie sont les

seules qui méritent le nom de flèches. On peut croire que, par suite des

incendies, du défaut d'entretien et du temps, les flèches du moyen âge,

d'une époque ancienne, doivent être peu communes; on en éleva un si

grand nombre cependant, à partir de la fin du XIIe siècle, que nous en

possédons encore quelques-unes, et qu'il nous reste sur beaucoup des

renseignements précieux.

Tout porte à croire que les plans des grandes églises, et des

cathédrales du commencement du XIIIe siècle notamment, avaient été

conçus avec l'idée d'élever une tour carrée sur les quatre piliers de la

croisée. Plusieurs de nos grandes cathédrales ont possédé ou possèdent

encore ces tours carrées. Amiens, Reims, Beauvais ont eu leur tour de

maçonnerie sur le milieu du transsept; Rouen, Laon, Bayeux, Évreux,

Coutances, les ont conservées en tout ou partie. Mais soit que l'argent

manquât, soit que les architectes aient reculé devant le danger de trop

charger les piles isolées des transsepts, presque partout ces tours ne

furent point achevées ou furent couronnées par des flèches en charpente

recouvertes de plomb, qui, malgré leur poids considérable, étaient loin

de charger autant les parties inférieures que l'eût fait une

construction de pierre. Quelques cathédrales cependant ne paraissent pas

avoir jamais dû recevoir sur la croisée des tours en maçonnerie. Paris,

Chartres, Soissons n'en présentent aucune trace, non plus que Senlis,

Meaux et Bourges, par la raison que ces derniers monuments avaient été

conçus sans transsept. À défaut de tours de maçonnerie sur la croisée

des églises, on eut l'idée d'élever de grands clochers de charpente se

combinant avec les combles. Notre-Dame de Paris possédait une flèche en

bois recouverte de plomb, qui datait du commencement du XIIIe siècle.

Cette flèche, démolie il y a cinquante ans environ, était certainement

la plus ancienne de toutes celles qui existaient encore à cette époque;

sa souche était restée entière, à l'intersection des combles, jusqu'à

ces derniers temps. Or, des flèches de charpente, la partie la plus

importante, celle qui demande le plus d'études et de soins, au point de

vue de la construction, est la souche. Aussi avons-nous relevé

exactement ces débris de l'ancien clocher central de Notre-Dame de

Paris, avant de les enlever pour y substituer la charpente nouvelle,

qui, du reste, est établie d'après le système primitif.

Voici en quoi consiste ce système (10): AB, AB étant les quatre piliers

du transsept et CD les faîtages des deux combles se coupant à angle

droit; la flèche, au-dessus des combles, est établie sur plan octogone,

ses angles étant posés sur les faîtages des deux combles et dans les

quatre noues. La base octogonale est portée par deux fermes diagonales

AA, BB, se rencontrant en un seul poinçon G qui est l'arbre vertical de

la flèche; de plus, les quatre angles I sont maintenus dans les plans

verticaux AA, BB, au moyen de grandes contre-fiches IA, IB. Ces

contre-fiches, se rencontrant en K, forment ainsi les arbalétriers de

quatre fermes inclinées KAB, dont les sommets K soutiennent les quatre

angles L de l'octogone. Par ce moyen, les huit angles de la flèche sont

portés directement sur des fermes, et le roulement de tout le système

est arrêté par les contre-fiches croisées IA, IB.

Il faut savoir que ces charpentes fort élevées périssent toujours par

suite d'un mouvement de torsion qui se produit de proche en proche de la

base au faîte. En effet, les bois ne peuvent rentrer en eux-mêmes, ils

ne se raccourcissent pas; l'effort des vents, le poids finissent par

fatiguer un point plus faible que les autres; tout l'effort se produit

dès lors sur ce point, et il se fait un mouvement de rotation qui brise

les assemblages, courbe les bois et entraîne la ruine de la charpente.

Le système adopté pour la souche de la flèche de Notre-Dame de Paris a

pour résultat de faire que, non-seulement la torsion de la base est

rendue impossible par le croisement des contre-fiches, mais encore que

chaque angle de l'octogone reporte sa charge sur deux et même trois

piles. Les angles L portent sur les deux piles AB, et les points I sur

trois piles ABB ou BAA. Ce système a donc encore cet avantage que, quand

la pression du vent agit sur un côté, il y a toujours au moins deux

piles du transsept qui reçoivent la charge supplémentaire occasionnée

par cette pression.

Examinons, maintenant que ce système est connu, l'application qu'on en

avait fait à Notre-Dame de Paris. Les piles du transsept de la

cathédrale ne forment point un carré, mais un quadrilatère assez

irrégulier, ce qui ajoutait à la difficulté d'établir une charpente

reposant sur quatre points seulement et supportant une pyramide à base

octogone. La fig. 11 donne la projection horizontale de la souche de

cette flèche, en supposant la section faite au-dessus du faîtage des

combles; les pièces AB sont les grandes contre-fiches qui portent à la

fois les poteaux C au point de leur croisement et les poteaux D qu'ils

viennent en même temps contre-butter. Ces contre-fiches AB sont

maintenues rigides par de fortes moises horizontales EG, serrées au

moyen de clefs de bois; de sorte que les triangles CEG sont des fermes

inclinées auxquelles les poteaux CH servent de poinçons. Deux grandes

fermes diagonales IK portent directement quatre des angles de

l'octogone.

Nous donnons (12) l'une de ces deux grandes fermes diagonales, qui se

composent d'un entrait armé portant sur le bahut en maçonnerie et

soulagé par de fortes potences dont le pied A s'appuie sur les têtes des

piles en contre-bas de ce bahut; de deux arbalétriers CD et de

sous-arbalétriers courbes EF s'assemblant dans le poinçon central,

l'arbre de la flèche. Les grandes contre-fiches AG sont des moises. Les

poteaux principaux formant l'octogone de la flèche sont triples de H en

I, c'est-à-dire composés d'une âme et de deux moises. Les poteaux de

contre-forts KL sont simples et assemblés à mi-bois dans les

arbalétriers CD. On remarquera que ces poteaux sont fortement inclinés

vers l'arbre principal. Les poteaux contre-forts KL étaient

primitivement buttés par de grandes contre-fiches ML, lesquelles se

trouvaient au-dessus des noues et présentaient une côte saillante

décorée jadis au moyen des moises pendantes OP recouvertes de plomb et

accompagnées de pièces de bois découpées dont les débris R ont été

retrouvés. Le poteau S, qui se combinait avec cette décoration et qui

était resté en place, formait la tête de ce système d'étaiement, visible

au-dessus des quatre noues. Un chapiteau V sculpté dans le poinçon

central donnait la date exacte de cette flèche (commencement du XIIIe

siècle)[499]. À une époque assez ancienne, ces étais visibles et décorés

placés dans les noues, si nécessaires à la solidité de la flèche,

avaient été enlevés (probablement parce qu'ils avaient été altérés par

le temps, faute d'un bon entretien); ce qui a dû contribuer à fatiguer

les arbalétriers qui, alors, avaient à porter toute la charge des

poteaux KL.

La fig. 13 donne l'enrayure au niveau T, et la fig. 14 l'enrayure au

niveau X.

La fig. 15 permet de saisir la disposition des grandes contre-fiches AB

du plan fig. 11. On voit comment ces contre-fiches soutiennent, à leur

croisement G, les poteaux CH, comment elles s'assemblent à la tête dans

les poteaux DK en D, comment les moises horizontales EF serrent et ces

contre-fiches et l'extrémité inférieure des poteaux CH, comment le

triangle GEF présente un système de ferme inclinée résistant à la charge

des poteaux CH. Si nous reprenons la fig. 11, nous remarquerons que

non-seulement les poteaux qui forment les huit angles de la flèche sont

inclinés vers l'arbre central de manière à former une pyramide et non un

prisme, mais que ces poteaux donnent un double système de supports. Nous

ne parlons pas des moises qui triplent quelques-uns de ces poteaux,

parce que ces moises ne sont que des fourrures propres à donner plus de

roide aux points d'appui, dans le sens de leur plat, et surtout

destinées à recevoir les assemblages latéraux, afin de ne point affamer

les poteaux principaux par des mortaises. Ce système de poteaux jumeaux

séparés par un intervalle est un moyen très-puissant de résister à la

pression des vents. On comprend que ces poteaux, bien reliés entre eux

par des moises horizontales de distance en distance, offrent des points

d'appui extrêmement rigides. En effet, soient (16) deux poteaux AB, CD

enserrés entre des moises EFG: pour que le poteau CD se courbât suivant

la ligne CID, il faudrait que le poteau AB se raccourcit, rentrât en

lui-même, ce qui n'est pas possible; pour qu'il se courbât suivant la

ligne CKD, il faudrait que le poteau AB s'allongeât, ce qui est de même

impossible. Le quadrilatère ACBD, relié par les moises EFG, n'est donc

pas susceptible de déformation. Aussi, fidèles à ce principe

élémentaire, les architectes gothiques n'ont-ils jamais manqué de

l'appliquer dans la construction de leurs flèches de charpente, et,

comme toujours, ils en ont fait un motif de décoration.

La souche de la flèche de Notre-Dame de Paris, bien qu'elle fût combinée

d'une manière ingénieuse, que le système de la charpente fût très-bon,

présentait cependant des points faibles; ainsi, les grandes fermes

diagonales (fig. 12) n'étaient pas suffisamment armées au pied, les

contre-fiches-moises AG ne buttaient pas parfaitement les poteaux

extérieurs de la pyramide, les arbalétriers étaient faibles, les

entraits retroussés sans puissance. Les fermes de faîtage (celles qui

venaient s'appuyer sur les grandes contre-fiches, disposées en croix de

Saint-André, fig. 15) ne trouvaient pas, à la rencontre de ces deux

grandes contre-fiches, un point d'appui inébranlable; d'ailleurs ces

contre-fiches, à cause de leur grande longueur, pouvaient se courber, ce

qui avait eu lieu du côté opposé aux vents. Par suite, la flèche tout

entière avait dû s'incliner et fatiguer ses assemblages. Généralement,

les pièces inférieures n'étaient pas d'un assez fort équarrissage; puis,

pour des charpentes qui sont soumises aux oscillations causées par les

ouragans, les clefs de bois sont évidemment insuffisantes, surtout

quand, à la longue, ces bois venant à se dessécher ne remplissent plus

les entailles dans lesquelles ils sont engagés. Aussi, tout en

respectant le principe d'après lequel cette charpente avait été taillée,

a-t-on dû, lors de la reconstruction de la flèche de Notre-Dame de

Paris, améliorer l'ensemble du système et y introduire les

perfectionnements fournis par l'industrie moderne. On se fait

difficilement une idée, avant d'en avoir fait l'épreuve, de la puissance

des vents sur ces charpentes qui, posées à une assez grande hauteur, sur

quatre pieds seulement, s'élèvent elles-mêmes dans les airs au-dessus

des autres édifices d'une cité[500]. La pression des courants d'air est

telle qu'à certains moments tout le poids de la charpente se reporte sur

le côté opposé à la direction du vent; il faut donc qu'entre toutes les

parties du système il y ait une solidarité complète, afin que cette

pression ne puisse, en aucun cas, faire agir tout le poids sur un seul

point d'appui. On doit penser que ces charpentes sont comme un bras de

levier, qui, s'il n'est pas bien maintenu par un empattement

inébranlable, ne manquerait pas d'écraser ou de disloquer l'une des

quatres piles qui lui servent d'appui, d'autant que, dans notre climat,

les grands vents viennent toujours du même point de l'horizon, du

nord-ouest au sud-ouest. Cette pression, répétée sur un seul côté de ces

charpentes, doit être un sujet de méditation pour le constructeur.

Partant du système admis par l'architecte du XIIIe siècle, on a donc

cherché: 1º à former, à la base de la souche de la nouvelle flèche, un

_quatre-pieds_ absolument rigide et pouvant résister à toute

oscillation; 2º à relier ce quatre-pieds avec la souche elle-même, d'une

manière si puissante, que toute pression agissant dans un sens fût

reportée au moins sur deux points d'appui et même sur trois; 3º à

soutenir également les huit arêtes de la pyramide, tandis que, dans le

système ancien, quatre de ces arêtes étaient mieux portées que les

quatre autres; 4º à doubler du haut en bas tout le système formant

l'octogone de la flèche, afin d'avoir non-seulement les arêtes rigides,

mais même les faces; 5º à éviter les assemblages à tenons et mortaises

qui se fatiguent par l'effet des oscillations, et à les remplacer par le

système de moises qui n'affame pas les bois, les relie et leur donné une

résistance considérable; 6º à n'employer le fer que comme boulons, pour

laisser aux charpentes leur élasticité; 7º à diminuer le poids à mesure

que l'on s'élevait, en employant des bois de plus en plus faibles

d'équarrissage, mais en augmentant cependant, par la combinaison de la

charpente, la force de résistance[501].

Nous l'avons dit tout à l'heure: les quatre piles du transsept sur

lesquelles repose la flèche de Notre-Dame de Paris ne sont pas plantées

aux angles d'un carré, mais d'un quadrilatère à quatre côtés inégaux, ce

qui ajoutait à la difficulté. Pour ne pas compliquer les figures, nous

ne tenons pas compte ici des faibles irrégularités, et nous supposons un

parallélogramme dont le grand côté a 14m,75 et le petit 12m,75. Quatre

des angles de l'octogone de la flèche devant nécessairement poser sur

les deux diagonales du quadrilatère, cet octogone est irrégulier,

possédant quatre côtés plus grands que les quatre autres. La fig. 17

donne, en A, le plan de l'enrayure basse, au niveau des grands entraits

diagonaux, qui sont chacun composés de trois pièces de bois superposées

ayant 0,25 c. de roide sous le poinçon. Ce tracé fait voir en projection

horizontale le _quatre-pieds_ sur lequel s'appuie le système à sa base.

Ce quatre-pieds se compose d'une combinaison de potences sous les

entraits et de fermes inclinées BC, passant dans les plans d'une

pyramide tronquée dont la base est le quadrilatère donné par les piles,

et la section supérieure par le plan de l'enrayure au niveau des

entraits. Chacun des angles du corps de la flèche se compose de trois

poteaux qui ne s'élèvent pas verticalement mais forment une pyramide

très-allongée, à base octogone; c'est-à-dire qu'en s'élevant, ces

poteaux se rapprochent du poinçon.

Examinons maintenant une des grandes fermes diagonales DE (18). On voit,

en A, les trois entraits superposés, roidis et maintenus d'abord par les

deux liens B assemblés à mi-bois et formant potence; puis par les deux

fortes contre-fiches moisées CD qui reçoivent les liens inclinés

indiqués en BC dans la figure précédente. La tête de ces deux

contre-fiches-moises vient pincer, en E, le pied des trois poteaux des

angles de la flèche. Le poinçon central est en F. Les grandes

contre-fiches GH tracent la noue donnée par la rencontre des combles;

par conséquent, tout ce qui est au-dessus de ces contre-fiches est vu.

Les contre-fiches IK sont des moises, forment arête dans la noue, en

rejetant, au moyen d'un chevronnage, les eaux à droite et à gauche, et

laissent voir les gradins ajourés décorés d'arcatures et surmontés, sur

les quatre poteaux, de statues. D'autres contre-fiches-moises MN

réunissent tout le système et s'assemblent dans le poinçon central en O.

En outre, cette demi-ferme est maintenue par des moises horizontales qui

serrent ensemble ses diverses pièces, empêchent toute dislocation et

font de cette charpente un plan roide, immobile, ne pouvant se déformer.

Le tracé AA de la fig. 17 nous donne le plan de l'enrayure au niveau P

de la fig. 18; le tracé AAA celui de l'enrayure au niveau R, et le tracé

A' celui de l'enrayure à la base de la pyramide qui termine la flèche

au-dessus du second étage à jour. Dans le tracé AA de la fig. 17, on

voit comme s'arrangent les chevronnages divisant la noue en deux et

laissant passer les quatre poteaux portant les statues.

Ce système de poteaux verticaux traversant les demi-fermes diagonales et

faisant décoration au-dessus des noues (système qui avait été adopté par

les constructeurs du XIIIe siècle) présente plusieurs avantages: il fait

de ces demi-fermes de véritables pans-de-bois parfaitement rigides; il

constitue une suite de poinçons qui roidissent les contre-fiches, les

maintiennent dans leur plan vertical sans charger en aucune façon

l'entrait. Il présente aussi une décoration ingénieuse en ce qu'elle

explique, à l'extérieur, comment la flèche vient s'appuyer sur les

quatres piliers de la croisée, aussi parce qu'elle établit une

transition entre la maçonnerie de l'église et le corps de la flèche,

parce qu'elle lui sert de base, d'arc-boutant, pour ainsi dire. On voit,

en V (fig. 18), comment sont décorés ces gradins des grandes

contre-fiches au-dessus des noues. Il est facile de comprendre

maintenant comment sont soutenus les quatre angles de l'octogone qui

portent sur les diagonales; pour les quatre angles tombant sur les

faîtages des combles, voici quel a été le système adopté. En BB (fig.

17) sont élevées de fortes fermes, reposant sur les bahuts et les quatre

piles du transsept; sur le milieu des entraits de ces fermes reposent

les pièces horizontales LM puissamment soulagées en C par les pièces

inclinées BC. C'est au-dessus de ce point C que portent les triples

poteaux formant les quatre autres angles de l'octogone; le point M ne

porte que le pied des contre-fiches qui sont destinées à maintenir les

poteaux dans leur plan.

La fig. 19 présente l'une de ces fermes BB, qui sert en même temps de

ferme de comble. En A, on voit l'extrémité de la pièce horizontale

tracée en LM dans la fig. 17; en A', cette extrémité est vue en coupe

sur _ab_. Il n'est pas besoin d'explication pour faire sentir que cette

extrémité A ne peut fléchir. En B', nous avons donné le détail des

assemblages B, et en C' celui de la croix de Saint-André C, avec le

poinçon.

Maintenant, examinons ce système de souche en perspective (20). En A, on

voit les grands entraits triples des fermes diagonales; en B, la

disposition des liens formant fermes inclinées, roidissant la base de la

souche et venant porter en C quatre des angles de l'octogone; en D,

apparaissent les fragments de l'entrait de la ferme donnée dans la

figure précédente, avec le pan-de-bois qui maintient les poteaux

d'angles reposant en C, E étant le poinçon de cette ferme. Des

contre-fiches F viennent soulager les poteaux C et reporter leur charge

sur les quatre points résistants principaux A; ces contre-fiches ont

encore l'avantage d'arrêter le roulement de tout le système. Au-dessus,

des croix de Saint-André G, doubles, reportent encore, la charge des

poteaux C sur les points d'appui diagonaux. Les pièces I et F

remplissent avec avantage les grandes pièces inclinées de l'ancienne

charpente que nous avons décrite plus haut. Ce système est d'ailleurs

triplé dans la charpente actuelle, nous le voyons reproduit en KL et en

KM; de sorte que si une pression extraordinaire se produit en O, cette

pression ne charge pas le point C, mais bien les pieds I, et même, de

proche en proche, par la disposition des croix de Saint-André et des

contre-fiches F, trois des piles du transsept. On observera que ces

croix de Saint-André sont doublées, c'est-à-dire assemblées dans deux

des poteaux sur les trois qui forment chaque angle à la base de la

flèche. Il n'y a donc pas possibilité de roulement dans cette charpente;

aucune de ses parties ne peut recevoir un supplément de charge sans

transmettre ce supplément à deux et même trois des quatre points d'appui

sur lesquels elle porte. En supposant même qu'une des quatre piles du

transsept fût enlevée, la charpente resterait debout et reporterait

toutes ses pesanteurs sur les trois piles conservées.

Le système d'après lequel a été établi la souche de la flèche de

Notre-Dame de Paris étant bien connu, examinons cette flèche au-dessus

du faîtage du comble, c'est-à-dire au-dessus du niveau d'où elle

commence à se détacher sur le ciel (21). Une vue perspective présente,

du côté droit, la flèche dépourvue de sa décoration, et, du côté gauche,

la flèche décorée. En A est une des quatre fermes correspondant aux

fermes diagonales; on observera l'inclinaison des poteaux formant les

arêtes de cette flèche au-dessous de la pyramide supérieure, qui ne se

dégage qu'au niveau B. Cette inclinaison, y compris les retraites

successives, n'a pas moins de 0,80 c. dans une hauteur de 15m,00; et

cependant, par l'effet de la perspective, à peine si l'on aperçoit une

diminution dans le corps de la flèche autre que celle produite par les

retraites C. Bien mieux, si les huit angles de l'octogone étaient montés

d'aplomb, le corps de la flèche paraîtrait plus large sous la pyramide

supérieure qu'à sa base. L'illusion de l'oeil est ici d'accord avec les

conditions de stabilité; en effet, ces huit angles, qui tendent à se

rapprocher du poinçon à mesure qu'ils s'élèvent, conduisent l'oeil à la

forme pyramidale prononcée du couronnement, et forment en même temps une

suite d'étais qui maintiennent l'arbre central dans la verticale. Par

l'effet singulier du contraste des lignes verticales et inclinées se

détachant sur le ciel à une grande hauteur, si les pinacles D qui

terminent les poteaux d'angle étaient verticaux, vus à côté des arêtiers

de la pyramide supérieure, ils sembleraient s'écarter en dehors. Il faut

que, dans un monument aussi élevé et dont la forme générale est aussi

grêle, toutes les lignes tendent à s'incliner vers l'axe, si l'on veut

que rien dans l'ensemble ne vienne contrarier la silhouette. Nous

donnons, en E, le couronnement de la flèche, dont la pomme F est à

45m,00 au-dessus du faîtage du comble.

Nous avons dit que la charpente, en s'élevant, se composait de pièces de

plus en plus légères, mais assemblées avec plus de force. En examinant

l'enrayure tracée en G, on reconnaîtra combien elle présente de

résistance; ce système est adopté pour les quatre enrayures indiquées en

G dans le géométral A. Cette enrayure se compose de moises assemblées à

mi-bois, ainsi que le fait voir le détail I, se coupant à angle droit,

pinçant le poinçon, quatre arêtiers, et roidies par des goussets K de

manière à former un carré; immédiatement au-dessous, une seconde

enrayure contrariant celle-ci et combinée de la même manière produit, en

projection verticale, une étoile à huit pointes, qui donne la section de

la pyramide. Non-seulement ce système présente une grande résistance,

mais il a l'avantage de donner à la pyramide des ombres toujours

accusées qui la redressent à l'oeil et lui donnent une apparence plus

svelte. Lorsque les pyramides des flèches aussi aiguës sont élevées sur

une section simplement octogonale, si le soleil frappe d'un côté, une

partie de la pyramide est entièrement dans le clair et l'autre dans

l'ombre; à distance, le côté clair se confond avec le ciel et le côté

ombré donne une ligne inclinée qui n'est point balancée, de sorte que la

pyramide paraît être hors d'aplomb. Les grands pinacles avec leurs

crochets qui fournissent toujours des points ombrés et brillants tout

autour de la pyramide, du côté du clair comme du côté opposé à la

lumière, contribuent encore à éviter ces illusions de l'oeil qui sont

produites par des masses d'ombres opposées sans rappel de lumière à des

masses claires sans rappel d'ombre. Nous ne saurions trop le répéter:

lorsqu'un édifice ou partie d'un édifice se découpe entièrement sur le

ciel, rien n'est indifférent dans la masse comme dans les détails; la

moindre inattention dans l'adoption d'un ornement, dans le tracé d'un

contour, dérange entièrement l'harmonie de la masse. Il est nécessaire

que tout soit clair, facile à comprendre, que les profils et ornements

soient à l'échelle, qu'ils ne contrarient jamais la silhouette, et

cependant qu'ils soient tous visibles et appréciables.

La flèche de Notre-Dame de Paris est entièrement construite en chêne de

Champagne; tous les bois sont recouverts de lames de plomb, et les

ornements sont en plomb repoussé[502].

Alors comme aujourd'hui, l'occasion d'élever des flèches de charpente

aussi importantes ne se présentait pas souvent. Le plomb était plus cher

autrefois qu'il n'est aujourd'hui, bien que son prix soit encore fort

élevé; sur de petites églises de bourgades, de villages ou d'abbayes

pauvres, on ne pouvait penser à revêtir les flèches de charpente qu'en

ardoise. Il fallait, dans ce cas, adopter des formes simples, éviter les

grands ajours et bien garantir les bois contre la pluie et l'action du

soleil.

Nous avons constaté bien des fois déjà que l'architecture du moyen âge

se prête à l'exécution des oeuvres les plus modestement conçues comme à

celle des oeuvres les plus riches: cela seul prouverait que c'est un art

complet. Si l'architecture ne peut s'appliquer qu'à de somptueux

édifices et si elle se trouve privée de ses ressources quand il faut

s'en tenir au strict nécessaire, ce n'est plus un art, mais une parure

sans raison, une affaire de mode ou de vanité.

Nous donnons (22) un exemple de ces flèches entièrement revêtues

d'ardoises, élevée, comme celle de Notre-Dame de Paris, à la rencontre

des combles sur le transsept: c'est la flèche de l'église d'Orbais

(Marne), autrefois dépendante d'une abbaye. Excepté les extrémités des

poinçons, qui sont revêtues de chapeaux de plomb très-simples, toute la

charpente est couverte en ardoise. On voit, en A, la moitié d'un des

pans-de-bois de la souche; CD est l'arbalétrier du comble. Comme

toujours, cette souche est diminuée, ayant 4m,88 à sa base et 4m,66 à

son sommet au niveau de l'enrayure de la pyramide. Celle-ci est octogone

et pose ses angles sur les milieux des pans-de-bois, ainsi que le fait

voir le tracé B. Les arêtiers E sont soulagés par des contre-fiches G

assemblées dans les poteaux d'angle H, et sur les angles F sont posés

quatre petits pinacles, visibles sur le tracé perspectif. Le corps de la

flèche, la pyramide, les pinacles et les lucarnes sont couverts

d'ardoises petites, épaisses, clouées sur de la volige de chêne. Il y a

des lames de plomb dans les noues. Cet édifice, si simple, est d'un

effet charmant, à cause de ces saillies, et surtout à cause de

l'heureuse proportion de l'ensemble; il date du XIVe siècle. Le beffroi

est indépendant de la charpente de la flèche et repose seulement, comme

celle-ci, sur les quatre piles du transsept.

On voit encore, sur la croisée de l'ancienne église abbatiale d'Eu, la

souche d'une flèche, du XVe siècle, en charpente, dont la disposition

originale mérite d'être signalée. C'était une pyramide passant du plan

carré au plan octogone dans la hauteur du comble, de manière que

l'inclinaison des faces se suivait, sans interruption, du faîtage de ces

combles au sommet de la flèche. Ce système présentait une grande

solidité.

Soit (23) AB deux des quatre points d'appui du transsept, des fermes

inclinées ABC forment les faces d'une pyramide à base carrée. La

projection des fermes des combles est donnée par le triangle ABD; donc,

les triangles ADC, BDC sont vus au-dessus de la pente de ces combles; la

contre-fiche AE passe dans le plan des deux arbalétriers AG, AF. Les

poinçons IC passent dans le plan de la pyramide octogone. Au niveau du

faîtage des combles est posée une enrayure sur plan octogone GFK, etc.,

embrévée dans les pièces principales inclinées AP, AG, AC, BC, etc.

L'élévation X, prise sur la moitié de la flèche de B en I, fait voir la

projection du comble en B'D', la grande ferme inclinée en B'C', inclinée

suivant le plan B'O. Les contre-fiches AE du plan horizontal se voient

en B'E' et la première enrayure octogone en L, sur laquelle reposent les

véritables arêtiers de la flèche. Ici, les angles de l'octogone ne

correspondent pas aux faîtages des quatre combles et aux quatre noues,

mais bien le milieu des faces de cet octogone. En N est tracée l'une des

contre-fiches diagonales AE et la section EP faite au milieu d'une des

quatre faces de la pyramide donnant sur les noues; des lucarnes R sont

ouvertes sur ces quatre faces. Une galerie S rompt l'aspect uniforme de

la flèche et sert de guette. L'enrayure du sol de cette galerie est

tracée en M. L'enrayure Q est tracée en Q', les quatrième et cinquième

enrayures étant combinées de la même façon. En V, un tracé perspectif

indique la rencontre des pièces inclinées de la souche avec la première

enrayure octogone L. Cette flèche a été dérasée au niveau Q; mais un

tableau du XVIIe siècle qui est déposé dans l'église d'Eu, présentant

une vue fort bien faite des bâtiments de l'abbaye, nous donne le

complément de la flèche et son système de décoration qui ne manquait pas

d'élégance.

La fig. 24 reproduit l'aspect géométral de la flèche d'Eu, revêtue de sa

plomberie et de sa couverture en ardoise, la plomberie n'étant appliquée

qu'au couronnement supérieur de la pyramide, à la galerie, aux lucarnes

et aux noues.

À Évreux, sur une tour centrale en maçonnerie qui surmonte la croisée de

la cathédrale s'élève une flèche en charpente recouverte de plomb, fort

dénaturée par des restaurations successives, mais qui présente cependant

encore une assez bonne silhouette. Elle est complétement ajourée de la

lanterne au faîte, et cette lanterne est d'un bon style du XVe siècle.

Le défaut de ce couronnement, c'est d'être trop grêle pour la souche en

maçonnerie qui lui sert de base; elle s'y relie mal, et la trop grande

quantité d'ajours fait encore paraître ce défaut plus choquant.

L'une des plus belles flèches du XVe siècle était celle de la

Sainte-Chapelle du Palais, reconstruite depuis peu par feu Lassus sur un

ancien dessin conservé à la Bibliothèque Impériale. Cette flèche est

gravée dans la _Monographie de la Sainte-Chapelle_ publiée par M. Bance,

avec ses détails de charpente et de plomberie. Nous engageons nos

lecteurs à recourir à cet ouvrage.

Mais, à cette époque, les architectes avaient déjà perdu ce sentiment

délicat de la silhouette des édifices, et ils surchargeaient tellement

leurs ensembles de détails recherchés que les masses perdaient de leur

grandeur. On ne trouve plus, dans la flèche de la Sainte-Chapelle du

Palais, cette inclinaison des poteaux de la partie inférieure portant la

pyramide; ceux-ci s'élèvent verticaux, ou à peu près, ce qui alourdit

l'ensemble et empêche l'oeuvre de _filer_, d'une venue, du faîtage du

comble au sommet. Les détails, trop petits d'échelle, paraissent confus,

gênent les lignes principales au lieu de les faire ressortir. Cependant,

nous voyons encore, sur le transsept de la cathédrale d'Amiens, une

flèche du commencement du XVIe siècle, dans l'exécution de laquelle les

qualités signalées ci-dessus sont développées avec un rare bonheur.

Si la flèche de la cathédrale d'Amiens est une oeuvre remarquable en

elle-même, elle n'est nullement en rapport de proportions avec

l'édifice: sa base est grêle, sort du comble brusquement, sans

transition; l'ensemble est mesquin, si on le compare à la grandeur

magistrale du monument. Quant à la combinaison de la charpente, elle

pèche par l'amas des bois, par le défaut de simplicité. Les

charpentiers, maîtres de l'oeuvre, Louis Cordon et Simon Taneau, eurent

l'idée de porter cette flèche sur une plate-forme composée de pièces

horizontales entre-croisées, rendues rigides au moyen de fermes armées

au nombre de dix; ce qui produit, à la souche, un amas de bois si

considérable qu'à peine si l'on peut circuler à travers les arbalétriers

et les clefs pendantes. Quelque bien armées que soient ces fermes, ce

système ne présentant pas des supports directs, il y a toujours

relâchement à cause du retrait des bois dans les assemblages et, par

suite, flexion. L'intention évidente des maîtres a été d'établir un

plancher rigide sur lequel ils ont monté une flèche, indépendante de ce

plancher, comme s'ils l'eussent élevée sur le sol. Il y a donc dans la

charpente de la flèche d'Amiens deux choses: la plate-forme inférieure

et la flèche proprement dite que cette plate-forme est destinée à

porter. Cette donnée admise, ces maîtres en ont tiré le meilleur parti

possible; mais le principe est vicieux.

La fig. 25 fait voir, en perspective, cette plate-forme ou plutôt cette

enrayure basse, armée. Pour rendre la figure moins confuse, nous avons

supposé les clefs pendantes enlevées. On distingue les dix fermes se

pénétrant, aux arbalétriers desquels des clefs pendantes vont soutenir

les entraits au droit de la portée de chacune des pièces horizontales.

Deux grands entraits diagonaux reposent sur ce plancher suspendu. Comme

à Notre-Dame de Paris, l'octogone de la flèche a ses angles dans les

noues et dans l'axe des combles se croisant.

Si nous prenons une des fermes de flèche perpendiculaires aux côtés du

carré, nous obtenons la fig. 26. Le poinçon, l'arbre central est en

A[503]. En B sont tracées en coupe les fermes armées de clefs pendantes

et en face l'une de ces fermes dans le plan parallèle à notre

projection. Les poteaux C de l'octogone sont donc portés sur les

entraits soulagés de ces fermes armées, ainsi que les contre-fiches

principales D. Comme toujours, le poinçon est suspendu par la buttée des

contre-fiches. Une première enrayure composée de moises est en E, une

seconde en F, et une troisième en G un peu au-dessus du faîtage H des

combles. C'est cette dernière enrayure qui reçoit la première

plate-forme de la flèche, de sorte que l'ajour commence immédiatement au

niveau de ce faîtage; ce qui contribue à donner de la maigreur à

l'oeuvre de charpenterie, puisque au-dessus de la masse pleine des

combles commence, sans transition, le système des poteaux isolés

laissant voir le ciel entre eux. Si bien assemblés que soient les

arbalétriers B, si bien serrées que soient les clefs pendantes

supportant les entraits, il y a, par suite de la multiplicité de ces

pièces de bois, de nombreuses causes de retrait ou de relâchement; il en

résulte que le plancher inférieur a quelque peu plongé, particulièrement

du côté opposé à l'action des vents d'ouest, car on observera qu'ici les

pesanteurs des poteaux ne sont pas réparties, comme dans la charpente de

Notre-Dame de Paris, sur plusieurs points, mais agissent directement à

leur pied. Il y a donc toujours une partie de ce plancher suspendu plus

chargée que l'autre, puisque les vents d'ouest sont les plus fréquents

et les plus violents, surtout à Amiens.

L'ensemble du système s'est incliné vers l'est, et on a dû, peu après la

construction, ajouter de ce côté une longue contre-fiche qui vient

porter sur une ferme du choeur très-solidement armée. Les fermes

diagonales sont peu résistantes (27); leur entrait A repose sur le

plancher inférieur, ainsi qu'on le voit dans le tracé perspectif (fig.

25); mais, comme supplément de force, les charpentiers ont posé sous ce

plancher, qui passe dans l'intervalle B, des potences armées C dont le

pied s'appuie sur la tête des quatre piles du transsept dans les reins

de la voûte. Ces potences, faiblement reliées au système de la ferme

diagonale, ont donné du nez sous la dépression du plancher. D'ailleurs,

la contre-fiche principale E de cette demi-ferme diagonale est la noue,

c'est-à-dire qu'elle est posée suivant la ligne d'intersection des

combles, ce qui lui donne une position trop inclinée pour avoir une

grande force. Si, comme à Notre-Dame de Paris, les charpentiers avaient

posé une contre-fiche _gh_ au-dessus de cette noue, visible, et reliée à

la potence C au moyen de grandes moises verticales _m_, ils eussent

donné aux fermes diagonales une beaucoup plus grande résistance, en

faisant de grands pans-de-bois rigides, dont toutes les parties eussent

été solidaires.

On remarquera qu'ici, comme à Notre-Dame de Paris, les poteaux de

l'octogone sont doublés et fortement inclinés vers l'axe de la flèche.

C'est là une règle dont les architectes du moyen âge ne se sont pas

départis dans la construction de ces sortes d'édifices.

La silhouette de la flèche de Notre-Dame d'Amiens est heureuse; il ne

manque à cette oeuvre de charpenterie que d'être sur un monument moins

grandiose. La fig. 28 présente le géométral de cette flèche recouverte

de sa plomberie. Malheureusement la flèche d'Amiens a subi des

mutilations; son couronnement a été refait d'une façon barbare dans le

dernier siècle, à la suite d'un incendie partiel causé par la foudre. La

plomberie, en partie reposée au commencement du XVIIe siècle, est, sur

quelques points, extrêmement grossière, et masque les profils ou les

découpures du bois.

La section de la pyramide ne donne pas un octogone à côtés droits, mais

à côtés curvilignes concaves (voy. le détail A), afin d'obtenir, comme

nous l'avons dit plus haut, des filets de lumière dans l'ombre, et

d'éviter le fâcheux effet produit par les pyramides à faces planes

lorsqu'elles sont placées à une grande hauteur et que le soleil les

éclaire. Quelques parties primitives de la plomberie sont fort

remarquables.

En résumé, si la flèche de Notre-Dame d'Amiens n'est pas une oeuvre

irréprochable, elle mérite cependant d'être étudiée; d'ailleurs c'est la

seule de cette dimension qui existe encore en France. Son poids est

compris le plomb, de 500,000 kilogrammes. Sa hauteur, au-dessus du

faîtage (niveau B) jusqu'à la pomme, était de 47 mètres; elle n'est plus

aujourd'hui que de 45 mètres. Les bois sont d'une belle qualité, essence

de chêne. Autrefois la plomberie était peinte et dorée; on voit de

nombreuses traces de cette décoration.

Nous citerons encore, parmi les flèches de charpenterie recouvertes de

plomb, celles de l'église Notre-Dame de Châlons-sur-Marne, qui sont de

la fin du XIVe siècle, très-simples, mais d'une assez belle forme, et

qui couronnent des tours en pierre de la fin du XIIe siècle; celle de la

croupe de la cathédrale de Reims, qui date de la fin du XVe siècle, et

dont la plomberie est assez bien conservée (voy. PLOMBERIE).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 25.]

[Illustration: Fig. 26.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Illustration: Fig. 28.]

[Note 495: Voy., dans le 7e _Entretien sur l'Architecture_,

la façade de l'église Notre-Dame de Paris avec ses flèches

projetées et laissées inachevées.]

[Note 496: Les flèches de Laon n'existent plus, mais on en

connaît la disposition; celles de la cathédrale de Reims se

devinent facilement, et nous connaissons par de bonnes

gravures celles de Saint-Nicaise.]

[Note 497: Voyez, dans le 7_e Entretien sur l'Architecture_,

l'élévation géométrale de la façade de Notre-Dame de Paris

avec ses deux flèches.]

[Note 498: En effet, on doit attribuer en partie la chute

imminente de la flèche de Saint-Denis au supplément de poids

qui lui avait été donné, lors de la restauration, par la

substitution de la pierre de Saint-Non à la pierre de Vergelé

qui, primitivement, imposait la pyramide. Il faut dire aussi

que les parties inférieures, les étages de la tour, n'avaient

pas été consolidés, mais au contraire affaiblis par des

reprises extérieures faites en placages, sans affermir les

massifs très-altérés par le temps.]

[Note 499: Ce chapiteau a été conservé lors de la descente de

la souche.]

[Note 500: Le sommet de la flèche de Notre-Dame de Paris est

à 96 mètres au-dessus du pavé de l'église.]

[Note 501: Le 26 février 1860, un coup de vent qui a renversé

à Paris un grand nombre de cheminées, enlevé des toits et

jeté bas quelques-unes des charpentes destinées à la

triangulation, n'a fait osciller la flèche de Notre-Dame que

de 0,20 c. environ à son sommet, bien que cette flèche ne fût

pas alors complétement terminée et qu'elle ne fût garnie de

plomb qu'à sa partie supérieure, ce qui nécessairement devait

rendre l'oscillation plus sensible.]

[Note 502: La charpente de cette flèche a été exécutée par M.

Bellu, et la plomberie par MM. Durand frères et Monduit.

L'ensemble, compris les ferrures, pèse environ 500,000 kilog.

Chacune des piles du transsept pourrait porter ce poids sans

s'écraser. Les douze statues des apôtres et les quatre

figures des symboles des évangélistes qui garnissent les

quatre arêtiers des noues sont en cuivre repoussé, sur les

modèles exécutés par M. Geoffroy-Dechaume.]

[Note 503: La ferme donnée ici est celle qui est

perpendiculaire au côté _ab_ de la fig. 25.]

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5 - (D - E- F) · 第 10 / 14 题