FONTAINE, s. f. À toutes les époques, les fontaines ont été considérées

comme des monuments d'utilité publique de premier ordre. Les Romains,

lorsqu'ils établissaient une ville, ou lorsqu'ils prenaient possession

d'anciennes cités, avant toute chose, pensaient à l'aménagement des

eaux. Ils allaient au loin, s'il le fallait, chercher des sources

abondantes, pures, et ne reculaient devant aucun travail, aucune

dépense, pour conduire des masses d'eau considérables dans les centres

de population. À Rome, bien que les quatre cinquièmes des aqueducs

antiques soient détruits, ceux qui restent suffisent cependant pour

fournir à la ville moderne une quantité d'eau plus considérable que

celle qui alimente la ville de Paris, cinq fois plus populeuse. À Nîmes,

à Lyon, à Fréjus, à Arles, à Autun, à Paris même, nous trouvons encore

des traces d'aqueducs romains allant chercher les eaux très-loin et à

des niveaux supérieurs pour pouvoir obtenir une distribution facile au

moyen de grands réservoirs. Partout, en France, où se trouve une source

abondante et salubre, on est presque certain de découvrir des restes de

constructions romaines. Les Romains attachaient une importance majeure à

la police urbaine; il n'y a pas de police sans une bonne édilité, il ne

peut y avoir une bonne édilité sans eau. À cet égard, nous avons quelque

chose à faire; beaucoup de nos grandes villes manquent d'eau encore

aujourd'hui; on ne doit donc pas s'étonner si, pendant le moyen âge, les

fontaines n'étaient pas très-communes au milieu des cités. Chez les

Romains, l'eau était la véritable décoration de toute fontaine; on

n'avait pas encore songé à élever des fontaines dans lesquelles l'eau

n'est qu'un accessoire plus incommode qu'utile. Les quelques fontaines

du moyen âge que nous avons pu recueillir n'ont pas cet aspect

monumental, ne présentent point ces amas de pierre, de marbre et de

bronze, que l'on se croit obligé d'accumuler de nos jours pour

accompagner un filet d'eau. Cependant (et cela dérivait probablement des

traditions de l'antiquité) l'eau semblait une chose si précieuse, qu'on

ne la donnait au public qu'entourée de ce qui pouvait faire ressortir sa

valeur; on la ménageait, on la mettait à la portée de tous, mais avec

plus de respect que de vanité. La fontaine du moyen âge est donc un

monument d'utilité, non point une décoration, un prétexte pour figurer

des allégories de marbre et de métal plus ou moins ingénieuses, mais qui

ont toutes le grand défaut d'être ridicules pour des gens qui croient

médiocrement à la mythologie, aux fleuves barbus et aux naïades

couronnées de roseaux. La fontaine qui imprime une trace vive dans le

souvenir, c'est celle qu'on trouve au bord de la route poudreuse,

laissant voir son petit bassin d'eau limpide sous un abri, sa tasse de

cuivre attachée à une chaîne et la modeste inscription rappelant le nom

du fondateur. Sans être toujours aussi humble, la fontaine du moyen âge

conserve quelque chose de la simplicité de ce programme; elle

n'assourdit et n'éclabousse pas, mais elle invite le passant à

l'approcher. Il n'est pas nécessaire de recevoir une douche pour s'y

désaltérer.

La fontaine du moyen âge est un petit bassin couvert dans lequel on

vient puiser en descendant quelques marches, ou une colonne, une pile

entourée d'une large cuve et d'un plus ou moins grand nombre de tuyaux

qui distribuent l'eau à tous venants. Les bassins entourés de degrés

étaient réservés aux jardins, aux vergers. Dans les contes et fabliaux

des XIIe et XIIIe siècles, il est souvent question de ces sortes de

fontaines(1), et sans sortir du domaine de la réalité, nous voyons

encore, en Poitou, en Normandie, en Bretagne et en Bourgogne, un assez

grand nombre de ces fontaines placées sur le bord des routes pour les

besoins du voyageur. La source est ordinairement couverte par une arcade

en maçonnerie, le bassin s'avançant sur la voie comme pour inviter à y

puiser; des bancs permettent de se reposer sur ses bords; une niche,

ménagée au fond de la voûte, reçoit la statue de la Vierge ou d'un

saint; les armoiries du fondateur décorent le tympan de l'arcade ou les

parois de la fontaine[528]. En dehors du faubourg de Poitiers, le long

du Clain, on voit encore une fontaine de ce genre, restaurée en 1579,

mais dont la construction remonte au XIVe siècle. Elle tourne le dos à

la route, et on arrive à son bassin au moyen d'une rampe établie sur

l'une des parois de l'édicule. Les armoiries du donateur sont disposées

de façon que de la route et de cette rampe on peut les reconnaître. La

disposition de ces fontaines est évidemment fort ancienne; on y

reconnaît la trace de l'antiquité romaine. Un édicule protégeant la

source et recevant la divinité qui en est la dispensatrice, une

inscription signalant le nom du fondateur à la reconnaissance publique,

des bancs pour se reposer, n'est-ce pas là un programme antique? Mais

ces sortes de fontaines ne conviennent guère qu'à la campagne; dans les

villes, sur les places ou les carrefours, il faut que le bassin soit

accessible à un grand nombre de personnes à la fois. Il faut que l'on

puisse recueillir l'eau, non dans ce bassin qui est troublé par le

mouvement des puiseurs, mais à la source même distribuée en un certain

nombre de goulottes.

C'est ainsi qu'est disposée la fontaine du XIIe siècle que l'on voit

encore à Provins en face de l'hôpital (2). Une vasque hexagone, une

grosse colonne dont le chapiteau est percé de trois trous munis de têtes

de bronze assez saillantes pour verser l'eau dans les vases que l'on

apporte au bord de la vasque, tel est ce petit monument dans sa

simplicité primitive. Peut-être, autrefois, le chapiteau était-il

surmonté d'une statue ou d'un pinacle, comme certaines fontaines que

l'on voit représentées dans des peintures et manuscrits du XIVe siècle.

En A est tracé le plan de la fontaine de Provins, en B est donné le

détail d'un des goulots de bronze.

Quelques villes d'Italie, Pérouse, Viterbe, Sienne, ont conservé leurs

fontaines de la fin du XIIIe siècle et du commencement du XIVe. En

France, nous possédions, à cette époque, d'assez belles fontaines

urbaines; mais nous les avons détruites depuis longtemps; c'est à peine

si, par hasard, on découvre quelques fragments de ces monuments dus à la

générosité de souverains ou de riches seigneurs. Ils étaient composés à

peu près de la même manière, c'est-à-dire qu'ils consistaient en un

bassin inférieur élevé de deux à trois pieds au-dessus du sol (0,60 c. à

0,90 c.), bassin très-peu profond, fait pour recueillir l'eau des

goulots, poser et laver les vases; bassin dans lequel on ne puisait pas;

d'une pile centrale recevant de longs tuyaux de distribution arrivant

jusque près du bord de ce bassin inférieur et permettant de remplir les

cruches. La pile centrale était plus ou moins décorée, portait

quelquefois une vasque supérieure laissant échapper de petits jets qui

n'étaient là que pour l'agrément. Il y avait sur le parvis de Notre-Dame

à Paris une assez belle fontaine de ce genre qui fut remplacée au XVIIe

siècle par un monument fort lourd; on en voit une encore, mais mutilée

et dénaturée, sur la place de la ville de Saint-Florentin (Yonne). À

Brioude, il existe d'assez jolies fontaines du XIIIe siècle, dont la

plupart des détails ont été modifiés. Les villes des bords du Rhin et de

l'Allemagne possèdent aussi quelques fontaines monumentales d'une époque

assez récente (XVe et XVIe siècles), quoique tracées sur les anciens

programmes.

Nous donnons (3) une de ces fontaines du XIIIe siècle en plan, et (4) en

élévation perspective. Le plan (fig. 3) indique, en A, la section

horizontale du monument au-dessous de la vasque inférieure; en B, la

section au-dessus de cette vasque, et en C la section de la pile

supérieure portant la statue, avec la projection des deux vasques

superposées. Ces fontaines étaient alimentées au moyen d'aqueducs

souterrains, ainsi que nous avons souvent eu l'occasion de le constater.

Ces aqueducs étaient habituellement en maçonnerie, revêtue à l'intérieur

d'un bon enduit en ciment suivant la méthode romaine; rarement les

conduites étaient en plomb; cependant nous en avons trouvé des fragments

à Carcassonne, à Clermont (Auvergne) et dans le voisinage d'anciennes

abbayes, à Saint-Denis près Paris, à Clairvaux. Près de Coutances, on

voit encore les restes d'un aqueduc qui paraît dater du XIVe siècle; et

qui, porté sur des arcades en tiers-point, traverse le vallon au

nord-ouest de cette ville. Du Breul, dans son _Théâtre des Antiquités de

Paris_, dit que les prévôts des marchands et échevins avaient

«d'antiquité, pour conduire des eaux de sources aux fontaines de la

ville, fait construire de grands aqueducs et canaux, composez de murs de

maçonnerie et pierre de taille, pavez de grandes noües ou esviers aussi

de pierre (comme aussi auroient iceux recouvert de fort grandes pierres)

contenans, iceux aquéducs, cinq cents toises de longueur et plus, sans

qu'il y aie aucune clarté sinon celle que l'on y peut porter avec feu,

et de six pieds de hauteur sur trois pieds de largeur, le long desquels

les personnes peuvent facilement cheminer la lumière à la main; lesquels

aquéducs sont accompagnez d'auges ou réceptacles pour faire roüer et

purifier l'eau des dites sources: à l'entrée desquels est une forme de

bastiment, auquel y a un grand réceptacle servant d'acueil (d'émissaire)

pour recevoir les eaues descendants d'une montagne sablonneuse, appellée

la montagne de Belle-Ville-sur-Sablon, au haut et fin duquel aqueduc est

un regard en forme ronde, et au milieu d'iceluy une forme de puits,

servant d'auge à recevoir trois belles sources, descendant en iceluy par

trois divers endroits. Édifice voûté en forme ronde appellé cul-de-four,

garny de son ouverture pour une lanterne à jour; et en iceluy deux

descentes de pareille forme ronde; édifice artiste et curieusement bâti:

desquelles noües et esviers, en l'an 1457, en fut refait de neuf environ

quatre vingt seize toises de longueur, le surplus desdits acquéducs ou

canaux basty de grande antiquité...» Que cet aqueduc fût d'origine

romaine ou qu'il ait été bâti dans les premiers siècles du moyen âge,

toujours est-il qu'on s'en servait et qu'on l'entretenait encore au XVe

siècle.

C'est principalement dans les monastères que l'on trouve les traces les

plus nombreuses et les mieux conservées de travaux hydrauliques. Tous

les cloîtres possédaient, au centre du préau ou le long d'une des

galeries, de belles vasques de pierre ou de marbre, autour desquelles

des tuyaux répartissant l'eau en une quantité de jets permettaient aux

moines de faire leurs ablutions (voy. LAVABO). Ces fontaines affectent

toutes à peu près la même forme jusque vers la fin du XIVe siècle. Au

XVe siècle, la colonne, ou le faisceau de colonnes placé au centre d'une

vasque circulaire, polygonale ou _lobée_, est souvent remplacée par un

pinacle orné de sculptures.

Telle est une fontaine (5) que nous voyons figurée dans un manuscrit de

cette époque[529]. À Rouen, il existe encore un assez joli monument de

ce genre qui date du milieu du XVe siècle[530]. Lorsque les fontaines

gothiques étaient adossées à une construction civile, elles ne se

composaient que d'une petite vasque et d'un goulot posé dans un

renfoncement pratiqué à même la muraille; aussi modestes que le sont nos

bornes-fontaines, elles étaient seulement faites pour satisfaire aux

besoins journaliers des habitants. Le moyen âge ne voyait nul

inconvénient à mettre un peu d'art dans ses oeuvres les plus vulgaires;

aujourd'hui, si nous poussons jusqu'à l'exagération la richesse et le

luxe des monuments décoratifs de nos cités, nous rachetons ce défaut, si

c'en est un, par la pauvreté et la banalité des objets les plus utiles,

comme le sont nos bornes-fontaines, nos candélabres, nos supports

d'éclairage.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Note 528: Voir le _lai de Narcisse_, le _lai de l'Oiselet_,

le _Paradis d'Amour_; dans ce dernier fabliau, l'auteur

décrit une fontaine cachée dans un jardin. On y descendait,

dit-il, par des degrés de marbre auxquels tenait attachée,

avec une chaîne d'argent, une tasse d'or émaillée.]

[Note 529: Poésies de Guillaume de Machaut, ms. app. à M.

Guillebon. Aire-sur-la-Lys.]

[Note 530: Fontaine dite de _la Pucelle_.]

FONTS, s. m. S'emploie au pluriel. _Fonts baptismaux_. Cuve destiné à

contenir l'eau du baptême. Il y a lieu de supposer que, dans les

premiers temps de l'Église, le baptême se donnait par aspersion, puisque

les apôtres baptisaient des royaumes et des provinces entières, des

milliers de personnes en un jour[531]. Le baptême se fit ensuite par

infusion[532]; puis par immersion. Les Ariens plongeaient trois fois le

catéchumène dans l'eau pour marquer qu'il y avait trois natures aussi

bien que trois personnes en Dieu. Saint Grégoire le Grand conseille à

saint Léandre, évêque de Séville[533], de ne pratiquer qu'une immersion.

Le quatrième concile de Tolède, en 1633, a décidé la même chose et,

rapportant la lettre de saint Grégoire, il déclare qu'une seule

immersion signifie la mort et la résurrection de Jésus-Christ, et

l'unité de la nature divine dans la trinité des personnes[534]. Sans

entrer dans de plus amples détails à ce sujet, nous nous contenterons

d'observer que, pendant le cours du moyen âge, en Occident, le baptême

par immersion fut toujours pratiqué. Les bas-reliefs, les peintures des

manuscrits et des vitraux nous montrent les catéchumènes baptisés par

immersion. «Autrefois, dit Thiers[535], dans la province de Reims, et

peut-être aussi ailleurs, après le baptême on donnait du vin à boire à

l'enfant, en lui disant ces paroles: _Corpus et sanguis Domini nostri

Jesu Christi custodiat te in vitam æternam_. C'était encore l'usage du

Périgord de bénir du vin après le baptême et d'en faire boire à l'enfant

nouvellement baptisé. Le rituel de Périgueux, de 1536, nous marque toute

cette cérémonie.» Cet auteur ajoute plus loin: «Depuis un peu plus d'un

siècle (c'est-à-dire depuis le commencement du XVIIe siècle), la coutume

s'est introduite en quantité de paroisses, et particulièrement de la

campagne, de sonner les cloches après le baptême des enfants. Ce sont, à

mon avis, les sonneurs, les sacristains, les fossoyeurs, les bedeaux,

qui l'ont introduite, par la considération de l'intérêt bursal qui leur

en revient... Le concile provincial de Reims, en 1583, n'autorise pas

cette coutume...»

Jusqu'au IXe siècle, il paraîtrait qu'on ne baptisait solennellement que

les jours de Pâques et de la Pentecôte; du moins cet usage semble-t-il

avoir été établi à dater du Ve siècle, car il est certain que dans les

premiers siècles du christianisme les apôtres baptisaient sans observer

ni les jours ni les temps[536]. Clovis fut baptisé le jour de Noël[537].

Le pape saint Léon, qui s'élève avec force contre la coutume de baptiser

en autres temps que le jour de la Résurrection, admet toutefois que le

baptême peut être donné, en des cas extrêmes, hors le jour consacré.

Pascalin, évêque de Lilybée en Sicile, fait savoir au pape saint Léon,

en 443, qu'il y avait, dans cette île, une église (du village de

Meltines) dont les fonts se remplissaient miraculeusement tous les ans,

la nuit de Pâques, à l'heure du baptême, sans qu'il y eût ni tuyau, ni

canal, ni eau dans les environs. Après le baptême, cette eau

disparaissait. Ajoutons, cependant, que saint Augustin dit clairement

que le baptême pouvait être donné en tout temps: _Per totum annum, sicut

unicuique vel necessitas fuit vel voluntas_...

La solennité donnée au sacrement du baptême explique pourquoi, dans le

voisinage des églises les plus anciennes, il y avait un baptistère;

c'est-à-dire un édifice assez spacieux pour contenir un certain nombre

de catéchumènes venant le même jour pour recevoir le baptême. Ces

édifices étaient ordinairement circulaires, occupés au centre par un

bassin peu profond dans lequel on faisait descendre les personnes que

l'on baptisait par immersion[538].

La coutume de baptiser les enfants peu après leur naissance, en tout

temps, prévalut sur les défenses de saint Léon et des conciles de

Tolède, d'Auxerre, de Paris et de Gironne; dès le XIe siècle, nous

voyons que des cuves baptismales sont placées dans toutes les églises,

non dans des édifices spéciaux, et que le baptême est donné par les

prêtres, en dehors des fêtes de Pâques, de la Pentecôte ou de Noël.

C'est précisément la date de ces fonts baptismaux les plus anciens qui

nous porte à croire qu'alors (au XIe siècle) cette coutume s'était

définitivement introduite en France. Comme il ne s'agissait plus de

baptiser des païens convertis, mais des enfants nouveau-nés, ces fonts

sont d'une petite dimension et ne diffèrent de ceux que l'on fait

aujourd'hui que par leur forme. Il n'est pas besoin, en effet, d'une

cuve bien grande pour immerger un nouveau-né. En souvenir des

baptistères, c'est-à dire des édifices uniquement destinés à contenir la

cuve baptismale, on observe que les fonts disposés dans l'église étaient

généralement couverts d'un édicule (1)[539]. Quelquefois ces fonts

étaient des cuves antiques, dépouilles de monuments romains. Le P. Du

Breul[540] prétend que la cuve de porphyre rouge que l'on voyait, de son

temps, dans l'église abbatiale de Saint-Denis, derrière les châsses des

martyrs, et qui avait été prise par Dagobert à l'église de Saint-Hilaire

de Poitiers, servait de fonts baptismaux. Nous n'avons point à nous

occuper des baptistères ni des bassins qu'ils protégeaient, puisque ces

monuments sont antérieurs à la période de l'art que nous étudions; les

fonts baptismaux seuls doivent trouver place ici. Beaucoup de ces cuves,

dès l'époque où elles furent en usage, étaient en métal, et consistaient

en une large capsule enfermée et maintenue dans un cercle ou un châssis

porté sur des colonnettes. Cette disposition paraît avoir été suivie

souvent, lors même que les fonts étaient taillés dans un bloc de pierre.

Ainsi l'on voit, dans l'église de Saint-Pierre, à Montdidier, une cuve

baptismale de la fin du XIe siècle, qui présente cette disposition (2).

Dans la crypte de l'église Notre-Dame de Chartres, il existe encore une

cuve en pierre, du XIIe siècle, taillée de façon à figurer un vase

inscrit dans un châssis porté sur des colonnettes. Cette tradition

persiste encore pendant le XIIIe siècle, ainsi que le démontre la fig.

3, copiée sur une cuve de l'église de Ver (canton de Sains,

Picardie)[541].

Souvent les fonts baptismaux du XIIe siècle sont de forme barlongue,

afin probablement de permettre de coucher et d'immerger entièrement

l'enfant que l'on baptisait. Il existe une cuve baptismale de cette

forme et de ce temps dans la cathédrale d'Amiens: c'est une grande auge

de 0,60 c. de large sur une longueur de 1m,60 environ et une profondeur

de 0,50 c. Elle est fort simple; aux quatre angles seulement sont

sculptées les figures des quatre évangélistes, en demi-bosse et de

petite dimension. Les pieds qui la supportent datent du XIIIe siècle.

Nous donnons (4) une petite cuve de ce genre qui provient de l'église de

Thouveil (Maine-et-Loire). Elle date du XIe siècle. L'église de Limay,

près Mantes, possède des fonts baptismaux du commencement du XIIIe

siècle dont la forme se rapproche encore de celle-ci, mais qui sont

assez richement sculptés. Cette cuve, reproduite dans l'ouvrage de M.

Gailhabaud[542], est de forme ovale à l'intérieur, dodécagone allongé à

l'extérieur; deux des côtés parallèles au grand axe présentent une

légère saillie réservée pour mieux détacher les angles du prisme qui sur

ce point eussent été trop mousses. Un beau cordon de feuilles orne le

bord supérieur; la partie intermédiaire est occupée par douze rosaces

parmi lesquelles se trouvent sculptés un agneau pascal, une croix et une

tête de boeuf. Le socle en retraite présente une suite de petites

arcatures. Le pavage autour de ces fonts offre une particularité assez

remarquable: ce sont huit disques de pierres grises incrustées au nu des

dalles, et qui semblent marquer les places des personnes qui doivent

entourer la cuve au moment du baptême. Une feuillure a été ménagée sur

le bord de la cuve pour recevoir un couvercle; c'est qu'en effet les

cuves baptismales, d'après les décrets des conciles, devaient être

couvertes dès une époque fort ancienne, comme elles le sont encore

aujourd'hui.

Les fonts baptismaux de l'église paroissiale de la ville de Cluny

méritent d'être signalés: taillés dans un bloc de pierre, ils affectent

la forme d'une cuve hémisphérique à l'intérieur, et sont décorés à

l'extérieur par quatre colonnettes supportant quatre têtes, entre

lesquelles règne une frise de feuillages de lierre d'une bonne sculpture

(5). Les quatre petits repos qui portent les têtes avaient une utilité

et servaient probablement à poser le sel, l'huile et les flambeaux. En

A, nous donnons le plan de cette cuve; en B, sa coupe. Elle date du

milieu du XIIIe siècle.

Les cuves baptismales du moyen âge sont autant variées par la forme que

par la matière. La façon dont elles sont décorées permet de supposer

qu'une grande liberté était laissée aux artistes. Ces cuves sont à pans

ou circulaires et même carrées, lobées, ovales, creusées à fond de cuve

ou en cuvette; leurs parois sont ornées de feuillages, de simples

moulures, de figures ou de compartiments géométriques; elles sont

taillées dans de la pierre ou du marbre, coulées en bronze ou en plomb.

Leurs couvercles se composent de châssis de bois, de lames de métal, ou

sont richement ornés en forme de cônes ou de dais, et ne peuvent être

enlevés alors qu'au moyen de potences ou de petites grues à demeure. Il

n'est pas besoin de dire que les fonts baptismaux en bronze, antérieurs

à la fin du dernier siècle, ont été fondus en France; on en voit encore

quelques-uns en Italie, en Allemagne et en Belgique[543]. Les fonts de

la cathédrale de Hildesheim sont particulièrement remarquables. La cuve,

dit M. de Caumont[544] auquel nous empruntons cette description, «repose

sur quatre personnages ayant chacun un genou en terre et tenant une urne

dont l'eau se répand sur le pavé: ce sont les figures emblématiques des

quatre fleuves du Paradis; et sur le cercle qui porte sur leurs épaules,

on lit l'inscription suivante, expliquant le rapport symbolique de

chacun de ces fleuves avec la prudence, la tempérance, le courage et la

justice:

+ TEMPERIEM. GEON. TERRE. DESIGNAT. HIATVS.

+ EST. VELOX. TIGRIS. QVO. FORTIS. SIGNIFICATVR.

+ FRVGIFER. EVFRATES. EST. JVSTITIA. QVE. NOTATVS.

+ OSMVTANS. PRISON. EST. PRVDENTI. SIMILATVS.»

La cuve est couverte de quatre bas-reliefs représentant le passage du

Jourdain par les Israélites sous la conduite de Josué, le passage de la

mer Rouge, le baptême de Jésus-Christ, la Vierge et l'enfant Jésus,

devant lesquels est l'évêque donateur Wilherms. Au-dessus des quatre

fleuves sont huit médaillons représentant la _Prudence_ et _Isaïe_, la

_Tempérance_ et _Jérémie_, le _Courage_ et _Daniel_, la _Justice_ et

_Ézéchiel_. Au-dessus se voient les signes des évangélistes. Le

couvercle conique est également décoré de bas-reliefs. Ces fonts, de la

seconde moitié du XIIIe siècle, sont peut-être les plus beaux qui

existent et les mieux composés par le choix des sujets accompagnés

d'inscriptions. Nous citerons aussi les fonts en bronze de l'église de

Saint-Sébald à Nuremberg, qui datent de la fin du XVe siècle. Autour du

pied sont posés les quatre évangélistes, ronde-bosse, et autour de la

cuve les douze apôtres en bas-relief dans une arcature d'un travail

délicat.

À défaut de ces monuments précieux par le travail et la matière, nous ne

trouvons plus en France que des fonts de peu de valeur. L'église de

Berneuil (arrondissement de Doullens) contient des fonts qui présentent

un certain intérêt. La cuve est en plomb et date du XIIe siècle (6);

autour sont disposées seize niches alternativement garnies de figures en

demi-relief et d'ornements. Cette cuve repose sur un socle en pierre, à

huit pans, d'une époque plus récente. L'ancien couvercle (en plomb

probablement et de forme conique) a été remplacé par un chapeau de

menuiserie du XVIe siècle.

On voit, dans l'église de Lombez (Gers), une petite cuve baptismale en

plomb de forme cylindrique, divisée en deux zones: la zone supérieure

représente une chasse, celle inférieure seize figures dans des

_quatre-feuilles_ (7). Le même modèle a servi cinq fois pour la zone

supérieure, et dans la zone inférieure les seize petites figures qui

représentent des ordres religieux sont obtenues au moyen de quatre

modèles seulement. Ces sortes de cuves ne demandaient donc pas de grands

frais de fabrication; les fondeurs ou potiers d'étain qui les vendaient

les composaient avec des modèles conservés en magasin: ainsi, dans

l'exemple que nous donnons ici, le sujet de chasse est évidemment d'une

époque antérieure aux petites figurines et aux _quatre-feuilles_ de la

zone inférieure, qui datent de la seconde moitié du XIIIe siècle. Un

orifice A pratiqué au milieu du fond plat de la cuve sert à la vider.

À Visme (Somme), une cuve de même dimension en plomb, mais à huit pans,

présente, sur sa paroi externe, seize arcatures qui autrefois étaient

remplies de figurines en ronde-bosse rapportées sur des

culs-de-lampe[545]. Ces fonts reposent sur une table de pierre portée

sur quatre colonnettes, du commencement du XIIIe siècle; la cuve est du

XVe.

Quant aux fonts baptismaux du moyen âge dont les couvercles étaient mus

au moyen de grues ou de potences en fer, on en voit de très-beaux à Hal,

à Saint-Pierre de Louvain (Belgique), à Sainte-Colombe de Cologne. Ces

monuments étant fort bien gravés dans l'ouvrage de M. Gailhabaud[546],

il nous semble inutile de nous étendre sur leur composition. D'ailleurs

leur style est étranger à l'art français.

Quelquefois, sur les parois intérieures des cuves baptismales, sont

sculptés des poissons, des coquilles, des grenouilles. On voit, dans

l'église Saint-Sauveur de Dinan (Bretagne), des fonts baptismaux du XIIe

siècle qui se composent d'une sorte de coupe, portée par quatre figures

très-mutilées et d'un travail grossier. L'intérieur de la cuve, taillé

en cratère, est orné de godrons en creux et de deux poissons sculptés

dans la masse.

Nous terminerons cet article en donnant les fonts baptismaux en pierre,

d'une ornementation singulière, qui sont déposés près de la porte de la

cathédrale de Langres (8): ils datent de la fin du XIIIe siècle.

On se servait aussi, pendant le moyen âge, de cuves précieuses,

apportées d'Orient, pour baptiser les enfants. Chacun a pu voir, au

musée des Souverains, à Paris, la belle cuve de travail persan dans

laquelle on prétend qu'ont été baptisés les enfants de saint Louis.

«Isnelement fist un fonz aprester,

En une cuve qui fu de marbre cler,

Qui vint d'Arrabe en Orenge par mer.

El fonz le metent: quant l'ont fet enz entrer,

Se 'l baptiza li vesques Aymer[547].»

Lorsque l'on renonça aux baptistères, on plaça cependant les fonts

baptismaux dans une chapelle fermée, autant que faire se pouvait.

Aujourd'hui, les fonts doivent être non-seulement couverts, mais dans un

lieu séparé de la foule des fidèles par une clôture.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Note 531: Saint-Luc. _Actes_, ch. 2 et 4.]

[Note 532: Arcudius. _De Sacram_. LI.]

[Note 533: L. III, Épist. XLI. 3421: C. VI.]

[Note 535: _Des Superstitions_, t. II, ch. XII.]

[Note 536: Primum omnes docebant, et omnes baptizabant

quibuscumque diebus vel temporibus fuisset occasio (_Auctor

sub nomine Ambrosii, in Epist. ad Ephes._, cap. IV). Voy.

Guillaume Durand, trad., édit. de M. Barthélemy. Notes, t.

IV, p. 430 et suiv.]

[Note 537: Lettre de Saint-Avit, évêque de Vienne, à Clovis.]

[Note 538: Il existe un baptistère à côté de la basilique de

Saint-Jean-de-Latran à Rome; on a depuis peu découvert celui

qui était proche de l'ancienne cathédrale de Marseille, du Ve

siècle. On voit encore ceux des cathédrales d'Aix en Provence

et de Fréjus. L'édifice placé sous le vocable de saint Jean,

à Poitiers, paraît avoir servi de baptistère pendant les Ve

et VIe siècles.]

[Note 539: Ivoire du XIe siècle. Collect. de l'auteur.]

[Note 540: _Le Théât. des Antiq. de Paris_, 1622. L. IV, p.

1103.]

[Note 541: Nous devons ces dessins à l'obligeance de M.

Duthoit, d'Amiens.]

[Note 542: _L'Architecture et les arts qui en dépendent_. t.

IV.]

[Note 543: Voy. l'_Architecture et les arts qui en

dépendent_, t. IV. M. Gailhabaud.]

[Note 544: _Bulletin monum._, t, XX, p. 299.]

[Note 545: Ces figurines ont été enlevées.]

[Note 546: _L'Architecture et les arts qui en dépendent_, t.

IV.]

[Note 547: _Guillaume d'Orange_. Chanson de geste des XIe et

XIIe siècles, vers 7584, et suiv. Baptême de Renouerd.]

FORMERET, s. m. Arc recevant une voûte d'arête le long d'un mur (voy.

ARC _formeret_, CONSTRUCTION).

FOSSÉ, s. m. Tranchée longue, faite dans le sol pour opposer un obstacle

autour d'un camp, d'un château, d'une ville, d'un parc, d'un enclos. Il

y a des fossés secs et des fossés pleins d'eau, des fossés en talus ou à

fond de cuve, des fossés revêtus ou non revêtus.

Les fossés secs sont ceux qui sont taillés autour d'un château, d'un

manoir ou d'une place situés en des lieux trop élevés pour pouvoir y

amener et y conserver l'eau.

Les fossés pleins sont ceux dans lesquels on fait passer un cours d'eau,

ou que l'on inonde au moyen d'une prise dans la mer, dans un lac ou un

étang.

Les fossés en talus sont ceux simplement creusés dans un sol

inconsistant, et dont l'escarpe et la contrescarpe, revêtues de gazon,

donnent un angle de 45 degrés.

Les fossés revêtus sont ceux dont les parois, c'est-à-dire l'escarpe et

la contrescarpe, sont revêtues d'un mur en maçonnerie avec un faible

talus.

Les fossés à fond de cuve sont ceux dont le fond est plat, les parois

revêtues, et qui peuvent ainsi permettre d'ouvrir des jours dans

l'escarpe servant de soubassement à une fortification. Les fossés

taillés dans le roc peuvent être aussi à fond de cuve.

Les Romains creusaient des fossés autour de leurs camps temporaires ou

permanents. Ces fossés avaient habituellement quinze pieds d'ouverture

au bord supérieur, c'est-à-dire 4m, 95. Ils étaient souvent doublés,

séparés par un chemin de 4 à 5 mètres de largeur. Quand César établit

son camp en face des Bellovaques sur le mont Saint-Pierre, dans la forêt

de Compiègne, «il fait élever un rempart de douze pieds avec parapet; il

ordonne de creuser en avant deux fossés de quinze pieds, à fond de cuve;

il fait élever un grand nombre de tours à trois étages, réunies par des

ponts et des chemins de ronde, dont le front était garni de mantelets

d'osier, de telle sorte que l'ennemi fût arrêté par un double fossé et

deux rangs de défenseurs: le premier rang sur les chemins de ronde

supérieurs d'où, étant plus élevés et mieux abrités, les soldats

lançaient des traits plus loin et plus sûrement; le second rang derrière

le parapet plus près de l'ennemi, où il se trouvait protégé contre les

traits par la galerie supérieure[548].»

Les travaux de campagne que les Romains ont exécutés dans les Gaules ont

eu, sur l'art de la fortification chez nous, une telle influence jusqu'à

une époque très-avancée dans le moyen âge, et les fossés ont été, dans

les temps où les armes de jet avaient une faible portée, une partie si

importante de l'art de défendre les places, que nous devons arrêter

notre attention sur ce curieux passage. Il faut connaître d'abord les

lieux décrits ici par César.

L'assiette de son camp, les _Commentaires_ à la main, avait été

évidemment choisie sur un plateau situé en face le mont Saint-Marc,

plateau désigné, dans les cartes anciennes, sous le nom de

_Saint-Pierre-en-Chastres_[549]. Ce plateau escarpé de tous côtés,

offrant à son sommet une large surface horizontale sur laquelle la

petite armée que César conduisait avec lui pouvait tenir fort à l'aise,

se prêtait merveilleusement au genre de défense qu'il avait adopté;

défense dont on reconnaît d'ailleurs la trace sur les lieux mêmes.

Voici donc (1) le profil de l'ouvrage de circonvallation. Les

assaillants ne pouvant arriver au bord du premier fossé A qu'en

gravissant une longue pente assez abrupte, étaient difficilement vus par

les défenseurs placés en B; à plus forte raison se trouvaient-ils

entièrement masqués pour les défenseurs postés le long du parapet C en

dedans du deuxième fossé G. Ces défenseurs postés en C étaient cependant

plus rapprochés de l'assaillant que ne l'étaient ceux postés en E sur

les galeries réunissant les tours à trois étages, la ligne CO étant plus

courte que la ligne EO. Des assaillants se présentant en K, à portée de

trait, ne pouvaient atteindre les défenseurs postés derrière le parapet

C, que s'ils envoyaient leurs projectiles en bombe suivant une ligne

parabolique KL. Donc les clayonnages du chemin de ronde supérieur E

protégeaient les soldats postés en C. César décrit très-bien les

avantages de ses ouvrages en disant que les soldats placés en E voyaient

l'ennemi de plus loin et pouvaient tirer sur lui sûrement. L'assaillant,

gravissant la pente P, ne voit que le sommet des tours de bois et les

galeries qui les réunissent; il n'a pas connaissance des deux fossés qui

vont l'arrêter en O. Pendant qu'il gravit cette pente, il est exposé aux

armes à longue portée de la défense supérieure; mais dès qu'il atteint

la crête O, non-seulement il trouve deux obstacles devant lui s'il veut

passer outre, mais il est exposé aux traits qui partent du chemin de

ronde E et du rempart C, ces derniers traits pouvant être lancés

directement, comme l'indique la ligne CO, mais aussi, en bombe, comme

l'indique la parabole HM. En admettant que les troupes gravissant la

pente K eussent été lancées, pleines d'ardeur, arrivant haletantes en O,

il leur eût été bien difficile d'atteindre le _vallum_ C. Cependant

César, au camp du Mont-Saint-Pierre, ne craignait pas une attaque

sérieuse des Bellovaques; au contraire, il cherchait à les attirer hors

de leurs propres défenses. Lorsqu'il redoutait réellement une attaque,

ses précautions étaient plus grandes encore. Autour d'Alesia, il établit

des lignes de contrevallation et de circonvallation afin de bloquer

l'armée de Vercingétorix renfermée dans cette ville, et de se mettre en

défense contre les secours considérables qui menacent son camp. La ligne

de contrevallation se compose: 1°, vers l'ennemi, d'un fossé large de

vingt pieds, profond d'autant, et à fond de cuve. À quatre cents pieds

en arrière de ce fossé, il établit ses retranchements. Dans

l'intervalle, il fait creuser deux fossés de quinze pieds de large

chacun et de quinze pieds de profondeur; le fossé intérieur est rempli

d'eau au moyen de dérivations de la rivière; derrière ces fossés, il

élève un rempart de douze pieds de haut, garni de parapets avec

meurtrières. À la jonction du parapet et du rempart, il fait planter de

forts palis fourchus pour empêcher l'escalade. Des tours, distantes

entre elles de quatre-vingts pieds, flanquent tout le retranchement. Ces

précautions, après quelques sorties des Gaulois, ne lui semblent pas

suffisantes: il fait planter des troncs d'arbres ébranchés, écorcés et

aiguisés, au fond d'une tranchée de cinq pieds de profondeur; cinq rangs

de ces pieux sont attachés entre eux par le bas, de manière à ce qu'on

ne puisse les arracher. Devant cet obstacle, il fait creuser des trous

de loup coniques de trois pieds de profondeur, en quinconce, au fond

desquels on enfonce des pieux durcis au feu et aiguisés qui ne sortent

de terre que de quatre doigts; ces pieux sont fixés solidement en

foulant le sol autour d'eux; des ronces les cachent aux regards. Les

trous de loup sont disposés sur huit rangs, distants l'un de l'autre de

trois pieds (2). En avant sont fixés, très-rapprochés les uns des

autres, des aiguillons, _stimuli_ (3), d'un pied de long, armés de

broches en fer. Dans un mémoire sur le blocus d'Alesia[550], M. le

capitaine du génie Prévost nous paraît avoir parfaitement compris

comment étaient façonnés les _stimuli_ dont parle César. Parmi les

objets antiques trouvés près d'Alise, dit le savant officier, on

remarque des broches en fer, qui ont résolu pour lui la question des

_stimuli_. Ces morceaux de fer ont 0,29 c. et un peu plus, c'est-à-dire

qu'ils ont un pied romain; leur équarrissage au milieu est de 0,01 c.;

ils sont cintrés en _côte de vache_ et appointés par les deux bouts.

«Tous les auteurs, ajoute M. Prévost, qui ont parlé des _stimuli_ de

César, ont cru qu'ils consistaient en un rondin de bois enfoncé en

terre, avec une pointe en fer encastrée elle-même dans le piquet et

surgissant au-dessus du sol. Quelque simple que soit cet objet, il est

encore difficile à exécuter: on aurait fendu bien des rondins, en

essayant d'y introduire de force une tige de fer; il aurait fallu

ensuite appointer cette dernière en la limant à froid, ce qui eût

demandé beaucoup de temps» (puis fallait-il avoir des limes); «on eût

été obligé de frapper avec précaution sur la tête du piquet en bois pour

l'enfoncer en terre sans risquer de le fendre. Toutes ces _minuties_

sont très-appréciées de ceux qui ont l'occasion de faire exécuter

rapidement de petits objets en nombre immense par les premiers individus

venus[551]. Rien n'est plus facile avec les broches trouvées à Alise:

quelques forgerons les fabriquaient; ils faisaient aussi les petits

crampons A, pareils à ceux avec lesquels nous attachons nos conducteurs

sur les mandrins de bourrage des fourneaux de mine. On fixait à l'aide

de deux de ces crampons la broche sur la paroi d'un rondin ayant un pied

de long. Maintenu en C et en D, le fer ne pouvait glisser le long du

bois dans aucun sens, puisqu'il avait son plus fort équarrissage au

milieu...» et une courbure qui le forçait de se serrer fortement contre

le bois. «Peut-être mettait-on deux ou trois broches pareilles autour du

même piquet; dans ce dernier cas, il fallait, pour l'enfoncer en terre,

frapper sur sa tête par l'intermédiaire d'un rondin recevant les coups

de la masse; alors l'engin représentait encore mieux le _hamus_ du texte

latin.»

De leur côté, les Gaulois, du temps de César, entouraient leurs camps et

places fortes de fossés creusés en terre ou même dans le roc; ces

derniers étaient à parois verticales avec rempart intérieur. C'est ainsi

que sont disposées les défenses de l'_oppidum_ gaulois que l'on voit

encore à l'extrémité occidentale du mont Ganelon, près Compiègne. Les

fossés de cette place ont dix mètres de largeur sur une profondeur de

trois à quatre mètres, sont séparés l'un de l'autre par un espace de

quinze mètres environ; un _vallum_ de cinq mètres de hauteur est élevé

en arrière du second fossé. De gros quartiers de rochers sont laissés au

fond de ces fossés comme obstacles.

Les fossés des villes gallo-romaines, au moment de l'invasion des

barbares, tels que ceux de Sens, de Bourges, de Beauvais, étaient

très-larges, et autant que possible remplis d'eau[552]. Les Gaulois

avaient d'ailleurs adopté les moyens de défense que les Romains

employaient contre eux, ainsi que le constate César lui-même; ces

moyens, ils durent les conserver longtemps. Dans le _Roman de Rou_, il

est question de fossés disposés d'une façon nouvelle, et qui aurait été

souvent adoptée au XIe siècle.

«Par tuz li champs ki prof esteint

Par ù Bretuns venir debveient,

Firent fosses parfunt chavées (creusés profondément),

Desuz estreites, dedenz lées (larges):

La terre ke il fors unt gelée (qu'ils ont jetée dehors)

Unt tute as altres camps portée;

De virges et d'erbes k'il coillirent,

Li fosses tutes recuvrirent.

Quant Bretun vindrent chevalchant,

Prez de férir, paeenz quérant (cherchant les païens);

Par li camps vindrent tresbuchant,

D'un fossé en altre chéant;

Chaent asdenz, chaent envers,

Chaent sor coste è de travers[553].»

Comment avait-on pu creuser des fossés plus larges au fond qu'à la

crête? C'est ce qu'il est difficile d'expliquer, à moins de supposer

qu'on ait étançonné les parois. Nous voyons que ces fossés sont

recouverts de broussailles et d'herbe pour dissimuler leur ouverture.

Les Normands entourèrent leurs fortifications de fossés très-larges et

très-profonds, quelquefois avec chemin couvert palissadé au-dessus de la

crête extérieure. Les châteaux d'Arques et de Tancarville, et plus tard

le château Gaillard, conservent encore leurs fossés taillés dans le roc

au sommet de l'escarpement qui sert d'assiette à ces forteresses (voy.

CHÂTEAU). Des souterrains également creusés dans le roc conduisent de

l'intérieur des châteaux au fond des fossés; ils servaient surtout à

permettre à la garnison de sortir pour attaquer les mineurs qu'on

attachait aux bases des remparts et tours ou aux escarpements qui les

portaient.

Nous n'avons pas vu de contrescarpes revêtues avant le XIIIe siècle,

tandis qu'à dater de cette époque les fossés sont presque toujours

revêtus autour des forteresses importantes, et leur fond dallé même

autour des châteaux bâtis avec soin. Le fossé du donjon de Coucy

(commencement du XIIIe siècle) est dallé; le grand fossé devant la porte

du château de Pierrefonds (commencement du XVe siècle) l'est également.

À la cité de Carcassonne, il reste des fragments considérables de

revêtements de contrescarpes des fossés du côté de l'est (fin du XIIIe

siècle). La contrescarpe du large fossé qui sépare le château de Coucy

de sa baille était revêtue (commencement du XIIIe siècle). Les fossés du

château de Vincennes ont été revêtus depuis la reconstruction de ce

château pendant le XIVe siècle; ceux du Louvre l'ont été depuis Charles

V[554]. Non-seulement les châteaux, les villes étaient entourées de

fossés, mais aussi les abbayes situées hors des villes et même

quelquefois les églises paroissiales.

Lorsque l'artillerie fut employée pour assiéger les places, on élargit

encore les fossés, et l'on pensa surtout à disposer des défenses pour

les enfiler, des chemins couverts pour protéger leurs approches, des

ouvrages bas pour obtenir un tir rasant au niveau du fond, des cunettes

pour conduire les eaux pluviales, des écluses et retenues pour les

inonder quand des cours d'eau ou des étangs voisins le permettaient

(voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, BASTILLE, BASTION, BOULEVARD, CHÂTEAU,

PORTE, SIÉGE). C'était au seigneur suzerain à régler l'étendue et la

largeur des fossés, c'était lui qui dans certains cas exigeait qu'on les

comblât. Quant à leur entretien, il était à la charge du seigneur ou à

la charge des vassaux par suite de conventions spéciales. Nous trouvons

dans un recueil très-curieux publié par M. A. Champollion-Figeac[555] la

traduction d'un texte en langage gascon qui a pour titre: «Ayssi es la

ordonnansa cum una viela se deu fermar et armar contra son

enamixs[556].» Dans ce texte, les passages relatifs aux fossés de

défense sont à noter.

«_La manière de la fermeure de la ville: Premièrement_, il y doit avoir

tout à l'entour des grans, larges et profonds fossés, si profonds qu'il

y sorte de l'eau; et es endroits où il ne peut point avoir de l'eau,

doit estre fait au fonds des fossés grande quantité de _vosias_[557],

couvertes avec muraille de terre et d'herbe; et après, y doit avoir de

grands et hauts murs, avec tours de défense de dix en dix brasses

(environ 16 mètres), et que les fossés soient bien netoyés et curés, du

pied du mur jusqu'au fond, d'herbes et de branchages. Et aux portails et

entrées, il y doit avoir des ponts-levis, et tous les chemins des

entrées doivent être rompus en travers, de grands fossés en cinq ou six

lieux fors un petit et estroit passage, lequel on doit rompre quand

besoing est, afin qu'on ne se puisse point approcher des portes, à pied

ni à cheval, ni amener du feu en _carexs_ (charrette), ni en autre

chose, et faire grande quantité de _vosias_ par les chemins des

entrées...[558]»

Nous avons souvent trouvé des traces de ces coupures faites en travers

des routes aboutissant aux portes. Ces coupures étaient garnies de

barrières, et comme les routes longeaient presque toujours les fossés,

afin d'être battues de flanc par les tours et courtines, les coupures

donnaient dans le fossé de ceinture, afin de ne pouvoir servir de refuge

aux assiégeants; mais ces détails sont expliqués à l'article PORTE.

Les petites villes ou bastides bâties dans la seconde moitié du XIIIe

siècle en Guienne sont entourées de fossés avec enceinte; la plupart de

ces petites cités sont, ainsi que leurs défenses, d'une régularité

parfaite[559]. À propos de la bastide de Sauveterre, M. Leo Drouyn, dans

l'excellent ouvrage qu'il publie sur la _Guienne militaire_, donne le

texte des priviléges accordés à cette commune, en 1283, par Édouard Ier.

Dans ce texte latin[560], nous lisons l'article suivant relatif aux

enceintes et fossés:

«Item nous voulons que soldats et maîtres, bourgeois ou habitants de

ladite ville, soient exempts de tous les travaux communaux

(_communibus_), excepté ceux des ponts, des puits, des routes et

_clôtures_ de la ville, travaux auxquels les voisins du lieu sont tenus,

sans aucun doute de coopérer. Pour nous, nous sommes tenus de faire la

première _clôture_ de la ville, et lesdits soldats et maîtres doivent

veiller de jour et de nuit pendant l'exécution du travail; les autres

voisins sont, à leur tour, responsables des maléfices qui se commettront

de jour et de nuit...» Ainsi les clôtures, c'est-à-dire les fossés et

remparts, étaient faits par le seigneur, sous la surveillance de la

commune, autour de ces bastides ou bourgs fondés par privilége spécial

du suzerain. Les seigneurs féodaux réclamaient contre l'établissement de

ces petites communes, les évêques excommuniaient et les fondateurs et

les habitants; mais ces réclamations et excommunications n'empêchaient

pas les villes de s'élever.

Les murailles d'Avignon, commencées en 1349 et terminées en 1374,

étaient entourées de fossés de vingt mètres de largeur environ sur une

profondeur moyenne de quatre mètres au-dessous de la crête de la

contrescarpe. Cette contrescarpe n'était pas entièrement revêtue; mais,

pour éviter les affouillements causés par les inondations du Rhône, on

avait dallé le fond du fossé en larges pierres de taille[561]. Le Rhône,

la Sorgue et un bras de la Durance remplissaient en temps ordinaire une

grande partie de ces fossés.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Note 548: _De Bello Gall._, I. VIII, c. IX.]

[Note 549: Voy. l'article de M. de Saulcy sur le VIIIe liv.

de César. _Revue archéologique_, 1860.]

[Note 550: Recherches sur le _blocus d'Alesia_. Paris, 1858.

Leleux.]

[Note 551: C'est en appuyant les recherches archéologiques

sur ces observations pratiques que l'on peut en effet arriver

aux découvertes sérieuses, et M. Prévost est ici parfaitement

dans le vrai, lorsqu'il dit que beaucoup de ces questions si

longuement débattues entre les archéologues ne peuvent être

réellement résolues que par les praticiens.]

[Note 552: Les fossés de Sens étaient inondés, et d'une

largeur de vingt mètres environ.]

[Note 553: Le _Roman de Rou_, vers 6893 et suiv. Ce

stratagème paraît avoir singulièrement plu aux historiens du

temps; car ils l'ont signalé trois fois, savoir: 1° en 992,

dans la bataille de Conquereuil, entre Conan, duc de

Bretagne, et Foulques, comte d'Anjou; 2º dans la circonstance

présente; 3º dans une invasion de l'Aquitaine par les

Scandinaves, en 1019. (Note de M. Aug. Le Prévost.)]

[Note 554: Sauval.]

[Note 555: _Droits et usages concernant les travaux de

construction publics ou privés sous la troisième race des

rois de France_. Paris, 1860. Leleux, édit.]

[Note 556: Coll. Doat, t. CXLVII, fº 282. M. A.

Champollion-Figeac ne nous donne pas la date de ce texte.

D'après la nature des défenses, il paraît être de la fin du

XIVe siècle.]

[Note 557: M. Champollion-Figeac ne traduit pas le mot

_vosias_.]

[Note 558: Il semblerait que ces _vosias_ sont de petites

traverses ou cavaliers peu élevés. On trouve des traces de

ces traverses terrassées dans la descente à la barbacane de

la cité de Carcassonne, et même dans les fossés creusés le

long du front nord de cette forteresse.]

[Note 559: À ce sujet, M. A. Champollion-Figeac paraît

s'étonner, dans son recueil _des Droits_, de ce que nous ayons

avancé ce fait (suffisamment prouvé par les belles recherches

de M. de Vernheil et les travaux de M. Leo Drouyn), savoir:

que des plans des villes d'Aigues-Mortes, de Carcassonne, de

Villeneuve-le-Roy, de Villeneuve-l'Archevêque, de Sainte-Foy,

de Monpasier, de Monségur, de Sauveterre, etc., ont été

arrêtés d'avance par des seigneurs suzerains du XIIIe siècle,

et il ajoute, à propos du plan de Monpasier en Périgord:

«L'auteur (du _Dictionnaire_) donne _même_ le plan de cette

dernière ville. Mais il est vrai que cet auteur ne nous

apprend pas d'où il a tiré ce plan d'une ville du XIIIe

siècle.» Nous avons _tiré_ ce plan d'où M. Champollion-Figeac

pourrait le _tirer_ lui-même, c'est-à-dire de Monpasier,

«jolie petite ville, dit le _Dictionnaire_ de M. Girault de

Saint-Fargeau (Dordogne), à 46 kil. de Bergerac, chef-lieu de

canton, fondée en 1284, sous la direction du fameux captal de

Buch, Jean de Grailly; bien bâtie, _formée de rues larges et

tirées au cordeau_...» Il y a dans l'ouvrage de M.

Champollion-Figeac, au milieu de recherches pleines

d'intérêt, lorsqu'il cite d'anciens textes, bien d'autres

appréciations singulières. Le savant compilateur nous accuse,

par exemple, de nous laisser guider par les fantaisies de

notre imagination au sujet des châteaux, lorsque nous donnons

des plans d'après les monuments existants; entre autres

choses, il paraît ignorer que le château Gaillard est encore

debout en grande partie, que ses fossés taillés dans le roc

vif ne sont nullement altérés; il prétend, en citant notre

texte tronqué, qu'à la Roche-Guyon nous n'avons trouvé qu'une

poterne du XIIIe siècle, et que, sur ce fragment, nous

bâtissons ce qu'il veut bien appeler des _théories

rétrospectives_; cependant les touristes qui descendent la

Seine peuvent voir, non-seulement le château, mais le donjon

_intact_ qui le surmonte. Pour combattre ce qu'il présente

comme des _théories_, des _systèmes_, et faire ressortir chez

nous des contradictions nombreuses, M. Champollion-Figeac

remplit quelques pages de son livre de citations empruntées

au _Dictionnaire_; citations incomplètes, avec commentaires,

appréciations ou suppositions intercalées; ce qui n'est pas

digne, pensons-nous, d'une critique sérieuse. Il n'est point

d'auteur que l'on ne puisse mettre en contradiction avec

lui-même en prenant un membre de phrase ici, un autre là, et

en soudant ces fragments à l'aide de commentaires. M.

Champollion croit, de la meilleure foi du monde, qu'en fait

de monuments, la France ne possède que des archives et des

bibliothèques; il ne comprend pas que l'on puisse distinguer

une construction du XIIe siècle d'un édifice du XIVe, sans le

secours des actes de fondation. Il n'admet point les

classifications par écoles, et nous demande des preuves.

C'est à peu près comme si on demandait à des Anglais de

prouver qu'ils s'entendent lorsqu'ils parlent entre eux.

Apprenez l'anglais, et vous aurez la preuve.]

[Note 560: Publié par la commission des monuments historiques

de la Gironde; 1847.]

[Note 561: Le dallage se trouve à trois mètres au-dessous du

sol, lorsque les propriétaires actuels des terrains pris sur

les fossés y font creuser des puits.]

FOUR, s. m. _Four à pain_. Dans les villes de France, le suzerain

permettait l'établissement des fours à pain; c'était un privilége pour

les seigneurs laïques, séculiers, ou pour les abbayes, qui en tiraient

un profit. Ces fours banals, chauffés par les possesseurs du privilége,

étaient établis dans des logis où chacun pouvait apporter son pain et le

faire cuire en payant une redevance. Quelquefois ces fours banals,

établis aux frais d'un seigneur féodal, étaient affranchis de tous

droits par le suzerain. Certaines villes obtenaient le privilége de

bâtir autant de fours qu'il plaisait aux bourgeois d'en construire. Dans

les tours des villes fortifiées, on établissait souvent des fours, afin

de permettre à la garnison, en cas de blocus, de faire cuire son pain

sans recourir aux habitants ou aux fours banals. La plupart des donjons

possèdent leur four (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, CHÂTEAU, DONJON,

PORTE, TOUR).

Les fours à chaux ne pouvaient, non plus que les fours à pain, être

établis sans la permission du seigneur.

FOURCHES PATIBULAIRES. «Les hautes justices locales, dit M. A.

Champollion-Figeac[562], pouvaient élever autant de fourches qu'elles

désiraient en établir. Les ordonnances du roi Jean, de 1345 et de 1356,

paraissent suffisamment l'indiquer. Mais le sage monarque Charles V y

ajouta un privilége nouveau pour certaines localités, celui d'avoir des

fourches patibulaires à deux piliers. L'abbaye de Cluny obtint cette

permission toute de faveur en 1360, au mois de septembre[563].

N'omettons pas un dernier fait, qui prouvera qu'il n'était pas permis

d'orner ces atroces instruments de supplice d'autres signes que ceux que

le roi voulait qu'on y plaçât. Le comte de Rhodez ayant mis ses armes au

haut d'une potence établie sur la place des Carmes de cette ville, le

sénéchal de Rouergue fut immédiatement informé que le roi s'opposait

formellement à ce qu'elles y fussent placées, et que le comte serait

traduit devant la haute justice du monarque. Il est vrai que

l'apposition du comte de Rhodez représentait, dans ce cas, une prise de

possession de la justice et de la place; mais c'était bien mal, pour un

seigneur du Rouergue, de choisir cette occasion de faire parade du

blason de ses armes,» C'était un privilége; le mal était d'en user s'il

n'en avait pas le droit.

À ce propos, et pour prouver jusqu'à quel point le roi était jaloux de

ses droits de juridiction, pendant le séjour des papes à Avignon, un

insigne malfaiteur, poursuivi par les officiers de la justice

pontificale, traversa, devant la ville, un bras du Rhône et se réfugia

dans l'île dite du Mouton. Les gens du pape y abordèrent en même temps

que le criminel, s'emparèrent de sa personne et le pendirent sur place à

une potence dressée par leur ordre. Le cadavre du supplicié fut inhumé

après le délai voulu. Ces faits ne furent rapportés que longtemps après

aux officiers du roi de France, qui accusèrent les gens du pape d'avoir

empiété sur les droits seigneuriaux du roi; les officiers du pape

alléguèrent, pour leur défense, qu'ils n'avaient pas l'intention

d'usurper la juridiction royale, mais qu'ils avaient cru devoir

débarrasser la contrée d'un homme dangereux. Les juges royaux

n'insistèrent pas; mais pour que ce précédent ne pût être invoqué plus

tard contre les droits de leur souverain, ils se transportèrent à leur

tour dans l'île du Mouton, y procédèrent contre le supplicié, et, après

lui avoir fait un procès en règle, le rependirent, en effigie, à une

potence _aux armes du roi_[564].

Le droit de haute, moyenne et basse justice, appartenait à la féodalité;

les grands vassaux qui relevaient directement du souverain «inféodèrent

certaines portions de leurs domaines à des vassaux d'un rang inférieur;

et ceux-ci, les imitant, constituèrent également de nouveaux fiefs, dont

ils gardèrent la suzeraineté. En même temps, les uns et les autres

firent cession de leur droit de justice sur ces portions de territoire,

non sans mettre, toutefois, quelques restrictions à cet abandon, mais

limitant plus ou moins l'étendue du pouvoir qu'ils concédaient[565]...

Les fourches patibulaires consistaient en des piliers de pierre réunis

au sommet par des traverses de bois auxquelles on attachait les

criminels, soit qu'on les pendît aux fourches mêmes, soit que,

l'exécution ayant été faite ailleurs, on les y exposât ensuite à la vue

des passants. Le nombre des piliers variait suivant la qualité des

seigneurs: les simples gentilshommes hauts-justiciers en avaient deux,

les châtelains trois, les barons quatre, les comtes six, les ducs huit;

le roi seul pouvait en avoir autant qu'il le jugeait convenable.» Il

pouvait aussi faire supprimer les gibets dont il avait permis

l'établissement. En 1487[566], «le procureur du roi au Chastelet alla en

divers lieux de la prévosté et vicomté de Paris faire démolir les

fourches patibulaires, carquans, échelles, et autres marques de haute

justice, attendu que le roi Louis XI avoit accordé à plusieurs droit de

haute justice, qui fut révoqué par Édit de révocation générale de tous

dons de portion du domaine aliéné depuis le deceds de Charles VII que

fit publier Charles VIII à son avènement à la couronne.»

Les fourches patibulaires, dit Loyseau[567], étaient placées au milieu

des champs, près des routes et sur une éminence. En effet, beaucoup de

lieux élevés, en France, dans le voisinage des abbayes, des résidences

seigneuriales, ont conservé le nom de la _Justice_, la _grande Justice_.

Certains gibets étaient faits de bois, se composaient de deux poteaux

avec traverse supérieure et contre-fiches; mais nous n'avons pas à nous

occuper de ceux-ci, qui n'ont aucun caractère monumental. Parmi les

gibets renommés, pouvant être considérés comme des édifices, il faut

citer en première ligne le gibet de Montfaucon. Sauval dit que, «dès

l'an 1188 et peut-être auparavant, il y avait un lieu patibulaire sur le

haut de Montfaucon... Montfaucon, ajoute-t-il, est une éminence douce,

insensible, élevée, entre le faubourg Saint-Martin et celui du Temple,

dans un lieu que l'on découvre de quelques lieues à la ronde. Sur le

haut est une masse accompagnée de seize piliers[568], où conduit une

rampe de pierre assez large, qui se fermoit autrefois avec une bonne

porte. La masse est parallélogramme, haute de deux à trois toises,

longue de six à sept, large de cinq ou six, terminée d'une plate-forme,

et composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres bien

liées et bien cimentées, rustiques ou refendues dans leurs joints. Les

piliers gros, quarrés, hauts chacun de trente-deux à trente-trois pieds,

et faits de trente-deux ou trente-trois grosses pierres refendues ou

rustiques (à bossages), de même que les précédentes, et aussi bien liées

et bien cimentées, y étoient rangées en deux files sur la largeur et une

sur la longueur. Pour les joindre ensemble et pour y attacher les

criminels, on avoit enclavé dans leurs chaperons deux gros liens de bois

qui traversoient de l'un à l'autre, avec des chaînes de fer d'espace en

espace. Au milieu étoit une cave où se jettoient apparemment les corps

des criminels, quand il n'en restoit plus que les carcasses, ou que

toutes les chaînes et les places étoient remplies. Présentement cette

cave est comblée, la porte de la rampe rompue, ses marches brisées: des

pilliers, à peine y en reste-t-il sur pied trois ou quatre, les autres

sont ou entièrement ou à demi ruinés.»

Bien que Sauval ne nous dise pas à quelles sources il a puisé ses

renseignements, divers documents[569] établissent l'existence d'un gibet

à Montfaucon, au moins dès le XIIIe siècle.--Un acte d'accommodement du

mois de septembre 1233 entre le prieur de Saint-Martin-des-Champs et le

chapitre de Notre-Dame contient le passage suivant:... «_Quatuor arpenta

et dimidium quarterium juxta pressorium combustum, duo arpenta et

dimidium quarterium circa gibetum, quatuordecim, arpenta_...»--Un acte

de vente du mois de juin 1249:... «_Super tribus arpentis vince site

juxta pressorium sancti Martini prope gybetum, in censiva ejusdem

capituli_...[570]» Il résulte de ces deux actes que, dans les années

1233 et 1249, ajoute M. de Lavillegille, il existait un gibet sur le

territoire du Cens commun: or le gibet de Montfaucon se trouvant

précisément dans cette censive, c'est évidemment de lui dont il est

parlé. Dans le roman de _Berthe aux grans piés_, qui date de 1270

environ, il est question d'un certain Tibot pendu aux fourches de

Montfaucon. Il y a donc lieu de croire que Pierre de Brosse ou

Enguerrand de Marigny, auxquels on attribue la construction des fourches

de Montfaucon, n'ont fait que les réparer ou les reconstruire. L'ouvrage

en pierres de taille à bossages dont parle Sauval ferait croire que cet

édifice avait été entièrement refait au commencement du XIVe siècle ou à

la fin du XIIIe, ce genre d'appareil étant fort usité alors pour les

bâtisses civiles. Ce gibet monumental était situé à côté de l'ancien

chemin de Meaux, non loin de la barrière du Combat[571]. Comme le fait

observer M. de Lavillegille, les seize piliers de l'édifice de

Montfaucon étaient encore réunis (ce que Sauval n'explique pas et ne

pouvait indiquer clairement, puisque de son temps le gibet était ruiné)

par des traverses en bois intermédiaires. Louis X «... commanda pendre

et étrangler Enguerrant à la plus _haulte traverse_ de boys du gibet de

Paris. Paviot fut puny de pareille punition, excepté qu'il fut attaché

_au-dessous_ de Enguerrant[572].» La tapisserie de l'Hôtel de ville de

Paris (plan de Paris) indique le gibet de Montfaucon avec trois

traverses de bois. De plus, Sauval, dans les _Comptes et ordinaires de

la prévôté de Paris_ (t. III, p. 278), donne la pièce suivante, qui est

importante (1425, Charles VII):

«OEuvres et réparations faites en la grande Justice de Paris. À... pour

avoir fait en ladite Justice les besognes cy-après: c'est à sçavoir,

avoir pellée et découverte la terre au pourtour des murs qui font

closture de ladite Justice, quarante pieds loing d'iceux murs: et si ont

découverte et blanchie la place qui est dedans icelle closture, et aussi

ont blanchi tous lesdits murs et les pilliers et poultres d'icelle

Justice, tant dehors comme dedans, à chaux et colle et... chaux, colle,

croye (craie), et eschafaux, peines d'ouvriers pour ce faire, etc.

«À... tailleurs de pierres et maçons, pour avoir fait arracher plusieurs

vieux carreaux (de pierre) qui estoient rompus et froissés, tant ès

pilliers cormiers (d'angle), comme ès pilliers estraiefs

(intermédiaires), et ès murs qui font closture au pourtour de la

closture d'icelle Justice; et en lieu d'iceux y avoir mis et assis

quarante carreaux doubles (boutisses) et un cartron de parpaings de la

pierre du blanc caillou, et rétabli plusieurs trous qui estoient esdits

murs par dehors oeuvre, et empli de plastre tous les joints desdits

murs, et pour avoir désassis et rassis tous les entablemens de pierre

qui sont sur lesdits murs au pourtour de ladite Justice, et fait deux

eschiffes de mur qui sont d'un côte et d'autre de l'entrée d'icelle

Justice, et désassises et rassises les marches de taille qui sont en

icelle entrée, de dessellées quarante-huit vieilles poultres qui ont été

otées et descendues d'icelle Justice, et en scellées quarante-huit

autres qui y ont été mises neuves, et mis deux coings de pierre en l'un

des pilliers estraiefs, au lieu de deux autres qui estoient usés et

mangés d'eau et de gelée, dont pour ce avoir fait, ils doivent avoir,

etc.»

En 1466, nous lisons dans les mêmes _Comptes_ (p. 389) ce passage: «À la

grant Justice de Paris furent attachées et clouées cinquante deux

chaînes de fer pour servir à pendre et étrangler les malfaiteurs qui en

icelle ont été et seront mis par ordonnance de justice.» En 1485, le

gibet de Montfaucon menaçait ruine, car les _Comptes de la prévôté_

contiennent cet article (p. 476): «et fut fait aussi un gibet joignant

le grand gibet, qui est en danger de choir et tomber de jour en jour.»

Les condamnés étaient suspendus aux traverses au moyen d'échelles

auxquelles ils devaient monter, précédés du bourreau. «Huit grandes

échelles neuves mises en la Justice patibulaire de Montfaucon[573].» Ces

échelles dépassaient chaque traverse de manière à ce que le patient eût

la tête à la hauteur voulue; le bourreau, monté sur le haut de

l'échelle, lui passait la chaîne autour du cou, et, descendant, retirait

l'échelle.

Voici donc, d'après la description de Sauval et les documents

graphiques[574], le plan (1) en A des fourches patibulaires de

Montfaucon. Vu leur hauteur (10m,00 au moins), les piliers ne pouvaient

pas avoir moins d'un mètre de diamètre; les seize piliers, rangés «en

deux files sur la largeur et une sur la longueur,» devaient laisser

quinze intervalles entre eux de 1m,50 sur le grand côté et de 1m,20 sur

les deux petits. Il ne pouvait donc y avoir qu'une chaîne à chaque

traverse des petits côtés et deux au plus entre celles du grand. Les

traverses étant au nombre de trois, cela faisait soixante chaînes. Ainsi

s'explique le nombre de cinquante-deux chaînes neuves fournies en 1466;

peut-être en restait-il quelques-unes anciennes pouvant servir. Les

traverses étaient nécessairement doublées, tant pour fixer les chaînes

que pour permettre au bourreau de se tenir dessus, et pour étrésillonner

convenablement des piles aussi hautes. Il fallait donc quatre-vingt-dix

traverses ou soixante seulement, si les traverses basses étaient

simples. La fourniture de quarante-huit traverses neuves faite en 1425

n'a donc rien qui puisse surprendre.

La hauteur des piles (en admettant que la tapisserie de l'Hôtel de ville

indique une traverse de trop) ne peut laisser de doutes sur le nombre de

ces traverses. On n'aurait pas élevé des piles de plus de dix mètres de

hauteur pour ne poser qu'une traverse supérieure et une seule

intermédiaire, car il y aurait eu ainsi des places perdues en hauteur;

or il est certain qu'on tenait à en avoir le plus grand nombre possible.

On voit, en B, sur le plan A, le caveau indiqué en pointillé, avec son

orifice C, destiné à jeter les corps et débris, et sa porte de vidange

D. En E est tracée la coupe faite sur _ab_ montrant le degré, avec les

murs d'échiffre réparés en 1425, et la porte, munie de vantaux, dont

parle Sauval. On dressait les échelles au moment des exécutions, et

celles-ci étaient vraisemblablement déposées sur la plate-forme.

Parfois la cave destinée à servir de dépôt pour les restes des

suppliciés se trouvait tellement encombrée, la plate-forme jonchée de

débris, les chaînes garnies d'ossements, qu'il fallait faire une vidange

générale et enterrer ces restes corrompus ou desséchés. Cette opération

était nécessaire, par exemple, lorsqu'il fallait remplacer les poutres,

ce qui avait lieu assez fréquemment.

Au bas de l'éminence sur laquelle s'élevait le gibet de Montfaucon vers

le couchant, une croix de pierre avait été dressée, disent quelques

auteurs, par Pierre de Craon, en mémoire de l'ordonnance que ce seigneur

avait obtenue de Charles VI en 1396, et par laquelle des confesseurs

étaient accordés aux condamnés. Mais cette croix semblerait plutôt avoir

été placée là, en 1403, à la suite de l'exécution de deux écoliers de

l'Université ordonnée par le prévôt de Paris. En effet, Monstrelet[575]

rapporte ainsi le fait: «...Messire Guillaume de Tigouville, prévost de

Paris, feit exécuter deux des clercs de l'Université: Est à sçavoir: un

nommé Legier de Monthilhier, qui estoit Normant; et l'autre nommé

Olivier Bourgeois, qui estoit Breton: lesquels estoient chargez d'avoir

commis plusieurs larcins en divers cas. Et pour ceste cause nonobstant

qu'ils fussent clercs, et qu'en les menant à la justice criassent hault

et clair, _clergie_, affin d'estre recoux; neantmoins (comme il est dit)

furent exécutez et mis au gibet; et depuis par les pourchats de

l'Université, fut iceluy prévost privé de tout office royal. Et avec ce

fut condamné de faire une croix de pierre de taille, grande et eslevée,

assez près du gibet, sur le chemin de Paris; où estoient les images

d'iceux deux clercs, entaillées. Et outre les feit despendre d'iceluy

gibet, et mettre sur une charrete couverte de noir drap: et ainsi

accompaigné de ses sergens et autres gens portant torches de cire,

allumées; furent menez à S. Mathurin et là rendus par le prévost au

recteur de l'Université...»

Nous donnons (2) une vue de cet édifice du côté de l'arrivée faisant

face au sud-ouest. Le degré étant placé, bien entendu, par derrière, les

condamnés étaient amenés sur la plate-forme après avoir fait le tour du

massif de maçonnerie. En bas de notre figure est placée la croix de

Guiliaume de Tigouville, indiquée d'ailleurs dans la tapisserie de

l'Hôtel de ville.

La figure 3 présente le gibet du côté de l'entrée.

Il ne paraît pas qu'il ait existé sur le territoire de la France

d'autres fourches patibulaires d'un aspect aussi monumental. À Paris,

elles n'étaient pas les seules: il existait un gibet hors de la porte

Saint-Antoine, un sur le terrain de la Cité derrière l'Évêché, un sur

l'emplacement occupé aujourd'hui par l'extrémité occidentale de la place

Dauphine, un aux Champeaux, un derrière les jardins des

Petits-Augustins, à peu près à la hauteur de la rue Saint-Benoît, et qui

se trouvait sur les terrains de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Ce

dernier gibet, comme beaucoup d'autres, se composait de quatre piliers

de pierre avec quatre traverses de bois. Il est figuré dans la

tapisserie de l'Hôtel de ville et dans le grand plan de Mérian. D'autres

encore se composaient de deux piles avec une seule traverse, ou de trois

posées aux angles d'un triangle équilatéral avec trois traverses de

couronnement. L'aspect hideux de ces édifices, l'odeur empestée qui s'en

exhalait n'empêchaient pas l'établissement de cabarets, de courtilles et

de lieux de débauche dans leur voisinage.

«Pour passer temps joyeusement,

Raconter vueil une repeue

Qui fut faicte subtillement

Près Montfaulcon, c'est chose sçeüe,

...

Tant parlèrent dn bas mestier,

Que fut conclud, par leur façon,

Qu'ilz yroyent, ce soir-là, coucher

Près le gibet de Montfaulcon,

Et auroyent, pour provision,

Ung pasté de façon subtile,

Et menroyent, en conclusion,

Avec eulx chascun une fille.

...»[576]

«Non loin de Montfaucon, dit M. de Lavillegille[577], se trouvait un

autre gibet, plus petit, et qui portait le nom de Montigny. Construit et

démoli à plusieurs reprises, il semble n'avoir été destiné qu'à suppléer

momentanément au grand gibet, lorsque celui-ci avait besoin de quelques

réparations. La première mention du gibet de Montigny remonte à l'année

1328. Il n'existait plus au commencement du XVe siècle, puisqu'en 1416

il fallut construire un gibet provisoire, en attendant les travaux que

l'on faisait à Montfaucon.» Ce gibet consistait en quatre poteaux de

bois d'un pied d'équarrissage et de vingt pieds environ de hauteur,

engagés à leur pied dans un mur d'appui de deux pieds d'épaisseur et

d'autant de hauteur environ. Quatre traverses réunissaient la tête des

quatre poteaux[578].

Les fourches patibulaires servaient de lieu d'exposition pour les

condamnés exécutés en d'autres lieux et qui même n'avaient point été

pendus. Les corps des décapités étaient enfermés dans un sac; on

exposait aussi aux gibets les suicidés, des mannequins figurant des

condamnés par contumace. Le cadavre de l'amiral de Coligny fut suspendu

au gibet de Montfaucon par les pieds. L'Étoile rapporte que Catherine de

Médicis, «pour repaître ses yeux, l'alla voir un soir et y mena ses

fils, sa fille et son gendre.» Depuis lors ces fourches patibulaires ne

servirent guère aux exécutions ou expositions. Sauval cependant dit y

avoir encore vu des cadavres, bien qu'alors cet édifice fût en ruines.

Les fourches patibulaires ne servaient pas seulement à pendre des

humains, on y suspendait aussi des animaux, et notamment des porcs,

condamnés à ce genre de supplice à la suite de jugements et arrêts

rendus pour avoir dévoré des enfants. (Voy. à ce sujet la brochure de M.

E. Agnel, _Curiosités judiciaires et historiques du moyen âge_. Paris,

1858. Dumoulin.) En cas pareil, les formalités judiciaires du temps

étaient scrupuleusement suivies, et, comme il était d'usage de pendre

les condamnés vêtus de leurs habits, on habillait les animaux que l'on

menait au gibet. «En 1386, une sentence du juge de Falaise condamna une

truie à être pendue pour avoir tué un enfant. Cette truie fut exécutée

sur la place de la ville, en habit d'homme...[579]»

En 1314[580], un taureau qui avait tué un homme fut jugé et pendu aux

fourches patibulaires de Moisy-le-Temple. Il y eut appel de la sentence.

Le jugement fut trouvé équitable; mais il fut décidé que le comte de

Valois n'avait aucun droit de justice sur le territoire de Moisy, et que

les officiers n'auraient pas dû y instrumenter[581].

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Note 562: _Droits et usages_, p. 165.]

[Note 563: Collect. de chartes et diplômes, boîte 267.]

[Note 564: Renseignements fournis par M. Achard, archiviste

de la préfecture de Vaucluse.]

[Note 565: _Des anciennes fourches patibulaires de

Montfaucon_, par A. de Lavillegille. Paris, 1836. Techener.]

[Note 566: _Comptes et ordinaires de la prévôté de Paris_.

(Sauval, t. III. p. 481.)]

[Note 567: _Traité des seigneuries_.--Jacquet, _Traité des

justices_.]

[Note 568:

À chascun le sien, c'est justice:

À Paris, seize quarteniers:

À Montfaucon seize pilliers,

C'est à chacun son bénéfice.

Seize, Montfaucon vous appelle,

À demain, crient les corbeaux,

Seize pilliers de sa chapelle

Vous seront autant de tombeaux.

(_Satyre Ménippée_.)]

[Note 569: _Des anciennes fourches patibulaires de

Montfaucon_, par A. de Lavillegille.]

[Note 570: _Arch. de l'Empire. Sect. dom._ S. 216. Titres du

fief du Cens commun que possédait autrefois le chapitre de

Notre-Dame de Paris.]

[Note 571: Voy. le plan de Verniquet.]

[Note 572: Gaguin. _Grandes chroniques de France_.]

[Note 573: _Comptes et ordinaires_. (Sauval, t. III, p.

533.)]

[Note 574: Tapisserie de l'Hôtel de ville, vue de l'hôpital

Saint-Louis, 1641, Châtillon Châlonnais. Vue de l'hôpital

Saint-Louis, Pérelle.]

[Note 575: _Chroniques_, ch. XIII.]

[Note 576: _La Repeue faicte auprès de Montfaulcon_. Poésie

attribuée à Villon. Édit. Jannet, p. 292. 1854.]

[Note 577: _Les anciennes Fourches patibulaires_, p. 38.]

[Note 578: Sauval, t. II, p. 612.--Félibien, t. I, p. 564.

Pièces justificatives B.]

[Note 579: _Curiós. judic._ M. E. Agnel.]

[Note 580: Carlier. _Histoire du duché de Valois_, t. II, p.

207.]

[Note 581: Saint-Foix. _Essais hist. sur Paris_, t. V, p.

100. 1776.]

FRISE, s. f. Ornement courant, remplissant une assise horizontale sous

un bandeau, sous une corniche. Dans l'architecture romaine, on entend

par _frise_ l'assise unie ou décorée qui se trouve comprise entre

l'architrave et la corniche. L'architecture du moyen âge, n'employant

plus l'entablement des ordres antiques, ne possède pas, à proprement

parler, de frises. Toutefois on donne le nom de _frises_, dans

l'architecture romane ou l'architecture gothique, à des bandeaux,

lorsque ceux-ci sont décorés de sculptures (voy. BANDEAU, CORNICHE,

SCULPTURE).

FÛT, s. m. Partie de la colonne comprise entre la base et le chapiteau

(voy. COLONNE, COLONNETTE, CONSTRUCTION).

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5 - (D - E- F) · 第 12 / 14 题