«Quand vendroit la froide saisons,
...»
tout étant bien clos, on allumerait bon feu;
«On feroient estuves chaudes,
En quoi lor baleries baudes
Tuit nuz porroient demener,
Quant l'air verroient forcener,
Et geter pierres et tempestes,
Qui tuassent as champs les bestes,
Et grands flueves prendre et glacier[451].»
Il paraîtrait qu'alors (au XIIIe siècle) il y avait des salles de bains
dans les châteaux, mais qu'il existait des étuves publiques
très-fréquentées dans les villes. En effet, beaucoup de villes anciennes
ont conservé leur rue des Étuves. Dans l'excellente _Histoire de
Provins_, de M. Bourquelot[452], nous lisons ce passage: «Quant aux
étuves, la première mention que nous en trouvons existe dans un titre de
mai 1236, d'après lequel Raoul de Brezelle, chevalier, donne aux pauvres
de la Maison-Dieu de Provins XII den. de cens qu'il avait et percevait
annuellement sur cinq chambres sises derrière l'Hôtel-Dieu, entre le
monnayeur et les bains, _inter monetarium et balnea_. Il est probable
que ces bains, qui occupaient l'emplacement où l'on voit encore le
gracieux hôtel des Lions, étaient les seuls qu'il y eût primitivement à
Provins, et leur ancienneté leur avait fait donner le nom de
_vieux-bains_. Ils tombaient en ruines en 1356. Louis-le-Hutin en
établit de nouveaux en 1309 à cause de l'affluence du peuple, _ob
affluentiam populi_, dit Moissant[453]; mais cette affluence ne fut pas
de longue durée, car nous voyons quelque temps plus tard le louage des
bains diminuer d'année en année d'une manière sensible[454].»
Ces étuves ne consistaient qu'en des chambres plus ou moins spacieuses
dans lesquelles on disposait des cuves remplies d'eau tiède au moyen de
conduites, comme cela se pratique encore aujourd'hui. Dans les palais,
les salles de bains étaient décorées souvent fort richement. Sauval[455]
rapporte qu'à l'hôtel Saint-Pol, et à l'hôtel du Petit-Muce, le roi
Charles V avait fait disposer pour la reine des chambres de bains qui
étaient pavées de pierres de liais, «fermées de portes en fer treillisé,
et entourées de lambris de bois d'Irlande; les cuves étaient de même
bois, ornées tout autour de bossettes dorées, et liées de cerceaux
attachés avec des clous de cuivre doré.»
Depuis le XIVe siècle, dit ailleurs le même auteur[456], «nos rois
bâtirent des étuves à la pointe de cette isle (du Palais)[457], et pour
celles firent faire un logis nommé la maison des _Étuves_, tant pour eux
et pour leurs enfans que pour les princes et autres grands seigneurs
logés avec eux; car en ce temps-là il y en avoit non-seulement dans tous
les palais et les grands hôtels, mais même dans plusieurs rues de Paris,
destinées exprès pour cela; d'où vient que quelques-unes conservent
encore ce nom de rue des Étuves... Pour ce qui est des Étuves de cette
Isle, elles furent données par Henri II aux ouvriers de la Monnoie, au
moulin qu'il fit fabriquer en cet endroit-là, mais qu'on ruina lorsqu'on
entreprit le Pont-Neuf.»
Chez les particuliers on avait des cuviers qui servaient de baignoires
et que l'on plaçait dans une chambre lorsqu'on voulait se baigner; on
appelait cela _tirer le bain_... «Il fit tantost tirer les bains,
chauffer les estuves.» On prenait même parfois ses repas étant ainsi au
bain: «Tantost se bouterent au bain, devant lequel beau souper fut en
haste couvert et servi[458].»
Et ailleurs: «Un jour entre les autres Madame eut voulenté de soi
baigner, et fist tirer le baing et chauffer les estuves en son
hostel[459].» Un grand nombre de vignettes, de manuscrits des XIV et XVe
siècles, nous montrent des personnages prenant des bains dans des sortes
de cuviers de bois installés dans une chambre. Chacun connaît le conte
du Cuvier[460], qui date du XIIIe siècle. De toutes les citations qui
précèdent, et auxquelles nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres si
nous ne craignions d'être trop long, on peut conclure ceci: que, pendant
le moyen âge, l'usage des bains, comme on les prend aujourd'hui, était
fort répandu; qu'il existait des établissements publics de bains dans
lesquels on trouvait des étuves, tout ce qui tient à la toilette; où
l'on mangeait et où l'on passait même la nuit; que dans les châteaux et
les grands hôtels il y avait des salles affectées aux bains, presque
toujours dans le voisinage des chambres à coucher; que l'usage des
bains, pendant les XVIe et XVIIe siècles, fut beaucoup moins répandu
qu'il ne l'était avant cette époque et presque exclusivement admis par
les classes élevées; que ces établissements publics, pendant le moyen
âge, ne présentaient pas des dispositions particulières, et ne
consistaient qu'en des chambres dans lesquelles on plaçait des cuviers.
[Note 448: Statim e somno, quem plerumque in diem extrabunt,
lavantur, sæpius calida, ut apud quos plurimum hiems occupat.
Lauti cibum capiunt... (_Germania_, cap. XXII.)]
[Note 449: _Vita Karoli imperatoris_, § XII.]
[Note 450: _Le Roman de la Rose_, vers 11,132 et suiv.]
[Note 451: _Ibid._, vers 17,875 et suiv.]
[Note 452: T. I, p. 277. 1839.]
[Note 453: «En 1309, on fait le pavement des bains avec des
pierres de Paris, on appareille fournel, chaudières et
étuves.»]
[Note 454: «En 1311, les _bains-neufs_ sont loués 240 livres;
en 1315, 100; en 1320, 60; en 1325, 95.»]
[Note 455: _Hist. et antiq. de la ville de Paris_, t. II, p.
280.]
[Note 456: _Ibid._, t. I, p. 99.]
[Note 457: Vers le terre-plein du Pont-Neuf.]
[Note 458: _La Médaille à revers_. (Cent nouvelles
nouvelles.)]
[Note 459: _La Pêche de l'anneau_. (_Cent nouvelles
nouvelles_.)]
[Note 460: Voy. l'extrait donné dans le _Recueil de fabliaux
des_ XIIe et XIIIe _siècles_, t. III, page 135.]
ÉVANGÉLISTES, s. m. Les quatre évangélistes, saint Luc, saint Mathieu,
saint Jean et saint Marc, sont, dès les premiers siècles du moyen âge,
représentés, soit sous forme de figures d'hommes drapés, tenant un
livre, soit par quatre figures symboliques: Saint Luc, par le boeuf;
saint Mathieu, par l'homme; saint Jean, par l'aigle; saint Marc, par le
lion. Quelquefois le personnage et le symbole se trouvent réunis, et
même les évangélistes ont des corps d'hommes avec des têtes de boeuf,
d'homme, d'aigle et de lion. Dans l'article ANIMAUX, nous avons donné
des exemples des figures symboliques appliquées aux évangélistes, et
dans l'article ÉGLISE _personnifiée_, on peut voir la Nouvelle Loi
assise sur une bête à quatre têtes et à quatre pieds appartenant aux
quatre symboles des évangélistes.
Les sculpteurs et les peintres du moyen âge ont aussi représenté les
quatre évangélistes assis ou montés sur les épaules des quatre grands
prophètes de l'Ancien Testament. Au portail du nord de la cathédrale de
Bamberg, de belles sculptures du XIIe siècle nous montrent les quatre
évangélistes ainsi placés (1). À Bamberg, l'évangéliste tient un
_volumen_; il est monté sur les épaules du prophète, auquel l'artiste a
donné la pose d'un équilibriste; le prophète tourne son visage du côté
de l'évangéliste: ce dernier est nimbé. Une colombe (l'Esprit-Saint),
placée dans le chapiteau, porte un phylactère dans son bec. Le vitrail
du croisillon méridional de la cathédrale de Chartres nous a conservé en
peinture, le même sujet; mais à Chartres les évangélistes sont assis sur
les épaules des prophètes, jambe de-ci, jambe de-là. Dans ce vitrail,
saint Jérémie porte saint Luc; Isaïe, saint Mathieu; Ézéchiel, saint
Jean; Daniel, saint Marc. «La place, dit M. Didron[461], que ces
attributs et les évangélistes doivent occuper est celle-ci, en ligne
ascendante, de bas en haut: le boeuf, le lion, l'aigle, l'ange
(l'homme)[462]... Dans les angles d'un carré, comme on les met
très-souvent, les attributs des évangélistes doivent être constamment
placés dans cet ordre hiérarchique: en haut, l'ange est à droite et
l'aigle à gauche (du Christ); en bas, le lion est à droite et le boeuf
sous l'aigle. Quand cet ordre n'est pas suivi, il y a erreur. Cependant
on n'a pas toujours été d'accord, ni sur la place à leur donner, ni sur
l'application spéciale qu'on en devait faire à chacun des
évangélistes...» Depuis le XIIe siècle, dans les monuments occidentaux,
l'ordre que nous donnons est suivi sans exceptions, quant à
l'application des symboles, à chacun des évangélistes.
[Illustration: Fig. 1.]
[Note 461: _Manuel d'Iconograp. chrét., grecque et latine_,
avec une introduction et des notes, par M. Didron; trad. du
manuscrit byzantin le _Guide de la peinture_, par le Dr Paul
Durand. Imp. roy., 1845.]
[Note 462: Ces quatre figures sont ailées. Dans
l'_Iconographie grecque_ elles ont quatre ailes; mais dans
les sculptures du moyen âge, en France, elles n'en possèdent
que deux.]
ÉVANGILE, s. m. Livre renfermant les quatre évangiles. Dans les
sculptures et peintures du moyen âge, à dater du XI siècle, le livre des
évangiles est placé entre les mains du Christ-Homme, sous la forme d'un
livre ouvert ou fermé; le plus souvent fermé à partir du XIIIe siècle.
Dans les représentations d'autels, on voit le livre des évangiles posé
sur la table et fermé.
ÉVÊCHÉ, s. m. _Évesquie_, _éveschie_. Palais épiscopal. Les palais
épiscopaux ou archiépiscopaux ne diffèrent en rien des habitations
seigneuriales urbaines du moyen âge. Ils possèdent leur grand'salle
(salle synodale), leurs portiques ouverts, de vastes logements; presque
toujours ils conservent les signes de la demeure féodale, c'est-à-dire
qu'ils sont fortifiés sur les dehors, munis de créneaux et de tours
(voy. PALAIS, SALLE, TOUR). Il ne nous reste en France que peu d'évêchés
ou archevêchés anciens. Toutefois, nous signalerons ici le palais
archiépiscopal de Narbonne, XIVe siècle (aujourd'hui hôtel de ville et
musée); les évêchés de Laon, XIIIe siècle (palais de justice
aujourd'hui), de Meaux (substruction et chapelle du XIIe siècle),
d'Auxerre, XIIe et XIIIe siècles (préfecture aujourd'hui); les palais
archiépiscopaux de Rouen (restes des XIIIe, XIVe et XVe siècles), de
Sens (salle du XIIIe siècle), de Reims (restes des XIIIe et XVe
siècles); les évêchés d'Évreux (XVe siècle), de Luçon (XVe siècle), de
Beauvais, XIIe et XVe siècles (palais de justice aujourd'hui), de
Soissons (restes des XIIIe et XVIe siècles).
ÉVIER, s. m. Vidange des eaux ménagères. Dans les offices des châteaux
on retrouve presque toujours la trace d'éviers destinés à rejeter au
dehors les eaux qui servaient à laver la vaisselle. Ces éviers
consistent en une pierre taillée en forme de cuvette avec un trou au
fond et placée dans un renfoncement de la muraille. Le trou de la pierre
à évier correspond à une conduite en pierre prise dans l'épaisseur du
mur ou formant saillie au dehors. C'est ainsi qu'est disposé l'évier que
l'on voit encore dans le château de Verteuil (Gironde)(1), et dont la
pierre est placée au premier étage[463]. D'autres éviers jettent leurs
eaux directement au dehors par une gargouille placée immédiatement
au-dessous de la cuvette. Souvent ces éviers sont disposés dans
l'embrasure d'une fenêtre. M. Parker, dans son _Architecture domestique
de l'Angleterre_, a donné quelques-uns de ces éviers, établis avec un
soin particulier[464].
[Illustration: Fig. 1.]
[Note 463: Ce dessin nous a été fourni par M. Alaux,
architecte à Bordeaux.]
[Note 464: Voy. _Some account of domest. archit. in England,
from Richard II to Henry VIII_, part I, p. 129 et 130.]
EXTRADOS, s. m. Dos d'un arc ou d'une voûte. Tout arc en maçonnerie, ou
formé d'appareil, possède son intrados et son extrados. Soit un arc ou
une section de voûte 1, la surface intérieure AB des claveaux est
l'intrados, celle extérieure CD l'extrados (voy. CONSTRUCTION).
[Illustration: Fig. 1.]
F
FABLIAU, s. m. Nous n'entreprendrons pas ici d'expliquer comment et à
quelle époque les apologues venus de l'Orient et de la Grèce pénétrèrent
dans la poésie du moyen âge, d'autant qu'il existe sur ce sujet des
travaux fort bien faits[465]; nous constaterons seulement que vers le
commencement du XIIe siècle, on trouve sur les édifices religieux et
civils des représentations sculptées de quelques apologues attribués à
Ésope, et qui dès cette époque étaient fort populaires en France.
Alexandre Neckam, dont la naissance paraît remonter à l'année 1157, et
qui apprit et enseigna les lettres à Paris, fit un recueil de fables
intitulé _Novus AESOPUS_, dans lequel nous retrouvons en effet beaucoup
de fables d'Ésope remises en latin, à l'usage des écoles[466]. Neckam ne
fit probablement que donner une forme littéraire, appropriée au goût de
son temps, à des apologues connus de tous et reproduits maintes fois en
sculpture et en peinture. Le premier apologue de ce recueil est
intitulé: _De Lupo et Grue_. Et, en effet, cette fable est une de celles
que nous trouvons sculptées le plus fréquemment dans des édifices du
XIIe siècle et du commencement du XIIIe.
Sur le portail de la cathédrale d'Autun, 1130 à 1140, il existe un
chapiteau qui reproduit cet apologue si connu (1). Mais c'est à partir
du XIIIe que la sculpture et la peinture prirent souvent des fabliaux
comme sujets secondaires sur les portails des églises, principalement
des cathédrales et sur les édifices civils; les artistes en ornèrent les
chapiteaux, les culs-de-lampes, les panneaux. Au XVe siècle les
fabliaux, singulièrement nombreux, presque tous satiriques, inventés ou
arrangés par les trouvères-jongleurs des XIIIe et XIVe siècles,
fournirent aux arts plastiques un recueil inépuisable de sujets que nous
voyons reproduits sur la pierre, sur le bois, dans le lieu saint comme
dans la maison du bourgeois. Il y a quinze ans, un auteur versé dans la
connaissance de notre vieille poésie française écrivait ceci[467]: «Pour
ne parler que des trouvères, auteurs de fabliaux, on leur reproche
surtout le cynisme avec lequel ils traitaient les choses les plus
respectables, les ecclésiastiques et les femmes. Mais n'oublions pas
qu'il n'y avait alors ni presse, ni tribune, ni théâtre. Il existait
pourtant, comme toujours il en existera, force ridicules et abus. La
société est malheureusement ainsi faite, qu'il faut une sorte d'évent,
d'exutoire, au mécontement populaire; les trouvères-jongleurs, moqueurs
et satiriques, étaient une nécessité, un besoin de cette société malade
et corrompue. Leurs satires trop vives, mêmes grossières souvent pour
nos oreilles délicates, ne paraissaient pas telles à leurs
contemporains, puisque le sage et chaste roi saint Louis écoutait ces
satires, s'en amusait et récompensait leurs auteurs: témoin, Rutebeuf,
l'un des moins retenus de ces vieux poëtes. Et, d'ailleurs, ces satires
contre les moines, par exemple, étaient-elles si peu motivées? Qui ne
comprendrait, au contraire, la colère qu'expriment tous les écrivains du
XIIe et du XIIIe siècle, qui voyaient leurs propres seigneurs, les rois
mêmes de leur pays, quitter la patrie, abandonner leurs États et leur
famille, s'exposer à toutes les fatigues, les hasards, les dangers, pour
la cause d'une religion dont les ministres, héritiers de la fortune et
des terres des croisés, vivaient en France au milieu de l'abondance, du
luxe, et souvent de la débauche? Et, de nos jours, n'avons-nous pas vu
faire bien pis que des contes pour réprimer des abus moins criants que
ceux-là?» Les fabliaux appartiennent à notre pays. Nulle part en Europe,
aux XIIe et XIIIe siècles, on ne faisait de ces contes, de ces lais, de
ces romans, vifs, nets, caustiques, légers dans la forme, profonds par
l'observation du coeur humain. L'Allemagne écrivait les _Niebelungen_,
sorte de poëme héroïque et sentimental où les personnages parlent et
agissent en dehors du domaine de la réalité. L'Italie penchait vers la
poésie tragique et mystique dont le Dante est resté la plus complète
expression. L'Espagne récitait le _Romancero_, énergique par la pensée,
concis dans la forme, où la raillerie est amère, envenimée, respirant la
vengeance patiente, où les sentiments les plus tendres conservent
l'âpreté d'un fruit sauvage. Ce peuple de France, tempéré comme son
climat, seul au milieu du moyen âge tout plein de massacres, de misères,
d'abus, de luttes, conserve sa bonne humeur: il mord sans blesser, il
corrige sans pédantisme; le cothurne tragique provoque son sourire; la
satire amère lui semble triste. Il conte, il raille, mais il apporte
dans le tour léger de ses fables, de ses romans, de ses chansons de
gestes, cet esprit positif, cette logique inflexible que nous lui voyons
développer dans les arts plastiques; il semble tout effleurer, mais si
légère que soit son empreinte, elle est ineffaçable. Pour comprendre les
arts du moyen âge en France, il faut connaître les oeuvres littéraires
de nos trouvères des XIIe et XIIIe siècles, dont Rabelais et La Fontaine
ont été les derniers descendants. Faire songer en se jouant, sonder les
replis du coeur humain les plus cachés et les plus délicats dans une
phrase, les dévoiler par un geste, en laissant l'esprit deviner ce qu'on
ne dit pas ou ce qu'on ne montre pas, c'est là tout le talent de nos
vieux auteurs et de nos vieux artistes si mal connus. Quoi de plus fin
que ce prologue du _roman du Renard_? En quelques vers l'auteur nous
montre le tour de son esprit, disposé à se moquer un peu de tout le
monde, avec un fond d'observation très-juste et de philosophie pratique.
Dieu chasse Adam et Ève du paradis terrestre.
«Pitiez l'emprist, si lor dona
Une verge, si lor mostra
Quant il de riens mestier auroient,
De ceste verge en mer ferroient.
Adam tint la verge en sa main,
En mer feri devant Evain:
Sitost con en la mer feri,
«Une brebiz fors en sailli.
Lors dist Adam, dame prenez
Ceste brebiz, si la gardez;
Tant nos donra let et fromage,
Assez i aurons compenage.
Evain en son cuer porpensoit
Que s'ele encore une en avoit,
Plus belle estroit la conpaignie.
Ele a la verge tost saisie,
En la mer feri roidement:
Un Leus (loup) en saut, la brebis prent,
Grant aléure et granz galos
S'en va li Leus fuiant au bos.
Quant Ève vit qu'ele a perdue
Sa brebiz, s'ele n'a aïue,
Bret et crie forment, ha! ha!
Adam la verge reprise a,
En la mer fiert par mautalent,
Un chien en saut hastivement.»
C'est leste, vif, comme une fable de La Fontaine: le Créateur qui prend
en pitié ceux qu'il vient de punir, la bonhomie d'Adam qui remet la
brebis à sa ménagère, l'indiscrète ambition d'Ève, l'intervention de
l'homme qui rétablit le bon ordre par un nouvel effort, des actes qui
dénotent les pensées, pas de discours, pas de reproches; c'est le monde
qui marche tant bien que mal, mais qui va toujours, et des spectateurs
qui regardent, observent et rient. Pour naïf ce ne l'est pas, ce ne
l'est jamais; ne demandez pas à nos trouvères ces développements de la
passion violente, la passion les fait sourire comme tout ce qui est
exagéré; s'ils ont un sentiment tendre à exprimer, ils le font en deux
mots; ils ont la pudeur du coeur s'ils n'ont pas toujours la parole
châtiée. Jamais dans les situations les plus tragiques les personnages
ne se répandent en longs discours. N'est-ce point là une observation
très-vraie des sentiments humains?
Quand le seigneur de Fayel a fait manger le coeur du châtelain de Coucy
à sa femme, il se contente de lui dire en lui montrant la lettre
qu'envoyait le chevalier à son amie:
«Connoissés-vous ces armes-cy?
C'est d'ou chastelain de Coucy.
En sa main la lettre li baille,
Et li dit: Dame, créés sans faille
Que vous son cuer mengié avés.»
La dame se répand-elle en imprécations, tord-elle ses bras, fait-elle de
longs discours, exprime-t-elle son horreur par des exclamations?
L'auteur nous dit-il qu'elle _devient livide_, qu'elle reste sans voix,
ou ne peut articuler que des _sons rauques_? Non, l'auteur comprend que
pour un peu, cette vengeance, qui se traduit par un souper dégoûtant, va
tomber dans le ridicule. La passion et le désespoir de la femme
s'expriment par quelques paroles pleines de noblesse et de simplicité;
si bien que le mari reste vaincu.
«La dame a tant li respondy:
Par Dieu, sire, ce poise my;
Et puis qu'il est si faitement,
Je vous affi certainement
Qu'à nul jour mès ne mengeray,
D'autre morsel ne metteray
Deseure si gentil viande.
Or m'est ma vie trop pezande
À porter, je ne voel plus vivre,
Mort, de ma vie me délivre!
Lors est à i cel mot pasmée.»
Ce n'est que lorsqu'elle est au milieu de ses femmes, loin de la scène
du tragique banquet, qu'avant de mourir elle exprime en quelques vers
les regrets les plus touchants:
«Lasse! j'atendoie confort
Qu'il revenist, s'ai atendu:
Mais quant le voir ai entendu
Qu'il est mors, pourquoi viveroie,
Quant je jamais joie n'aroie?»
Parfois une pensée pleine d'énergie perce à travers le murmure discret
de la passion dans les poésies françaises du moyen âge. Dans le même
roman, lorsque les deux amants vont se séparer, la dame veut que le sire
de Coucy emporte les longues tresses de ses cheveux; lui, résiste:
«He! dieux, dist li chastelains, dame,
Jà ne les coperés, par m'ame,
Pour moy, se lessier le voulés.
Et elle dist: Se tant m'amés,
Vous les emporterés o vous,
Et avoec vous est mes cuers tous;
Et se sans mort je le povoie
Partir, je le vous bailleroie.»
Mais nous voici loin du fabliau et de son allure frondeuse. Les arts
plastiques sont la vivante image de ces sentiments, tendres parfois,
élevés même, sans jamais être boursouflés; les artistes, comme les
poëtes français du moyen âge, sont toujours contenus par la crainte de
dépasser le but en insistant; c'est le cas de suivre ici leur exemple. À
la fin du XIIIe siècle seulement, les artistes commencent à choisir
parmi ces fabliaux quelques scènes satiriques. Au XIVe siècle ils
s'émancipent tout il fait, et ne craignent pas de donner une figure aux
critiques de moeurs admises partout sous la forme de l'apologue. Au XVe
siècle c'est un véritable déchaînement, et ces sujet grotesques,
scabreux, que nous voyons représentés alors, même dans les édifices
réservés au culte, ne sont pas le produit d'un caprice barbare, mais une
protestation de plus en plus vive contre les abus du siècle, et
particulièrement des ordres religieux. Nous ne saurions trop le répéter,
la classe laïque inférieure, pendant le moyen âge, suit du XIIe au XVe
siècle une marche logique. Elle ne pouvait exprimer ses sentiments, ses
colères, son penchant pour la satire, sa verve moqueuse, que dans les
productions d'art; c'était la seule liberté qu'on lui laissait; elle en
profitait largement, et avec une persistance qui, malgré la liberté de
la forme, découlait d'un instinct du juste et du vrai, fort louable, que
nous aurions grand tort de méconnaître.
[Illustration: Fig. 1.]
[Note 465: Voy. _Poésies inédites du moyen âge_, précéd.
d'une _Hist. de la fable Ésopique_, par M. Édélestand du
Méril. Paris, 1854.]
[Note 466: Voy. la _Notice_ sur Alex. Neckam, de M. Éd. du
Méril.]
[Note 467: Voy. l'art. de la _Poésie au moyen âge_, par M.
Viollet-Le-Duc père. _Annales archéol._, t. II, p. 264, pub.
par M. Didron.]
FAÇADE, s. f. _Vistz_. On applique le nom de _façade_ aujourd'hui à
toute ordonnance d'architecture donnant sur les dehors, sur la voie
publique, sur une cour, sur un jardin. Mais ce n'est que depuis le XVIe
siècle, en France, que l'on a élevé des façades comme on dresserait une
décoration devant un édifice, sans trop se soucier du plus ou moins de
rapports de ce placage avec les dispositions intérieures. Les anciens,
non plus que les architectes du moyen âge, ne savaient ce que c'était
qu'une façade dressée avec la seule pensée de plaire aux yeux des
passants. Les faces extérieures des bons monuments de l'antiquité ou du
moyen âge ne sont que l'expression des dispositions intérieures. Pour
les églises, par exemple, les façades principales, celles qui sont
opposées au chevet, ne sont autre chose que la section transversale des
nefs. Pour les maisons, les façades sur la rue consistent en un pignon
si la maison se présente par son petit côté, en un mur percé de portes
et de fenêtres si au contraire la maison présente vers l'extérieur son
grand côté. Tout corps de logis du moyen âge est toujours bâti sur un
parallélogramme, des pignons étant élevés sur les deux petits côtés
opposés. Ainsi, fig. 1, le corps de logis du moyen âge présente deux
pignons A et deux murs latéraux B. Si plusieurs bâtiments sont
agglomérés, ils forment une réunion, fig. 2, d'un plus ou moins grand
nombre de ces logis distincts, et leurs façades ne sont autre chose que
la disposition plus ou moins décorée des jours ouverts sur les dehors.
Ce principe fait assez voir que ce que nous entendons aujourd'hui par
façade n'existe pas dans l'architecture du moyen âge. Une église, un
palais, une maison, possèdent leurs faces extérieures, leurs _vistz_;
mais ces faces ne sont autre chose que l'apparence nécessaire des
dispositions du plan, des logements ou des constructions intérieures. En
un mot, dans l'architecture du moyen âge, la façade ne peut être séparée
de l'ordonnance générale du bâtiment, elle en est la conséquence. Nous
renvoyons donc nos lecteurs aux articles: CATHÉDRALE, CHÂTEAU, MAISON,
PALAIS, ARCHITECTURE _religieuse, monastique et militaire_.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
FAÎTAGE, s. m. Partie supérieure d'un comble à deux égoûts (voy.
CHARPENTE, CRÊTE, FAÎTIÈRE).
FAÎTE, s. m. Pièce de bois horizontale qui réunit les deux extrémités
supérieures des poinçons de fermes (voy. CHARPENTE).
FAÎTIÈRE, s. f. Tuile de couronnement d'un comble à deux égoûts. Ces
tuiles sont unies ou ornées, simples ou doublées. Lorsque les faîtières
sont ornées, elles composent une véritable crête de poteries plus ou
moins découpée sur le ciel. Les tuiles faîtières de l'époque romane sont
généralement d'une très-grande dimension, posées jointives, et souvent
ornées de boutons servant à les poser facilement. Ces boutons forment la
décoration continue ou la crête du faîtage. Nous avons vu encore sur les
combles de l'église de Vézelay des débris de très-anciennes faîtières
(du XIIe siècle probablement) qui n'avaient pas moins de 0,70 c. de
longueur, et qui devaient être posées jointives avec un calfeutrage en
mortier entre-deux.
Voici, fig. 1, une de ces faîtières en terre cuite d'une bonne qualité,
vernissée à l'extérieur d'une couverte brun-verdâtre. Les bords A
extrêmes étaient légèrement relevés pour éloigner l'eau de pluie du
joint, lequel était garni de mortier. Les boutons, d'une saillie de 0,12
c. à 0,15 c., étaient assez grossièrement modelés à la main. Plus tard
on reconnut que ces tuiles faîtières jointives, malgré les calfeutrages
en mortier, laissaient passer l'humidité dans les charpentes, et on
chevaucha ces faîtières, ainsi que l'indique la fig. 2. Toutefois, pour
éviter leur dérangement par l'effet du vent, on les posait toujours sur
mortier, en ayant le soin de ne pas laisser de bavures. Vers le
commencement du XIIIe siècle on fabriquait aussi des faîtières à
recouvrement sur les combles en tuiles (3), chaque faîtière portant un
bourrelet A revêtissant le rebord B de sa voisine. Une couverte
vernissée au feu recouvrait toujours ces faîtières pour les rendre moins
perméables à l'humidité et donner moins de prise au vent, car le vent
n'agit pas sur une surface polie comme sur un corps rugueux. Il est
certain que les tuiliers du moyen âge observaient, dans la confection
des faîtières, les lois qui guidaient les plombiers; ils avaient compris
que ces faîtières devaient avoir un poids assez considérable pour
résister au vent et pour appuyer le faîtage des combles, lequel a
toujours besoin d'être chargé, principalement lorsque ces combles se
composent de chevrons portant ferme (voy. CHARPENTE, CRÊTE); aussi,
donnèrent-ils bientôt aux appendices décoratifs, qui ne sont guère que
des boutons peu saillants ou de légers reliefs pendant l'époque romane,
des formes plus décidées, plus saillantes, et un plus grand poids par
conséquent. On voyait, il y a quelques années, dans le petit musée que
M. Ruprich Robert avait installé dans une des dépendances de la
cathédrale de Bayeux, deux faîtières en terre cuite très-curieuses par
leur fabrication. Nous les donnons ici toutes deux (4 et 4 bis). Elles
paraissent appartenir au XIIIe siècle, sont d'une petite dimension, et
le vernis qui les couvre est brun. Ces faîtières étaient posées
jointives. On voit encore à Troyes, sur des maisons voisines de la
cathédrale, quelques tuiles faîtières conformes au dessin, fig. 5,
vernies en brun. Ces appendices ajourés, formant crête, étaient
nécessairement soudés sur la faîtière avant la cuisson. Mais au feu
beaucoup se gerçaient ou se déformaient. Ces pièces de terre, à cause de
leur forme et de leur dimension, prenaient beaucoup de place dans le
four, étaient difficiles à caser, et leur cuisson devait être souvent
inégale. Lorsqu'au XIVe siècle les édifices publics et privés devinrent
plus riches et plus délicats, il fallut nécessairement donner aux crêtes
de combles recouverts en tuiles des formes plus sveltes, se détachant
plus légèrement sur le ciel; alors on fit des faîtières dont les
ornements se rapportaient. C'est d'après ce système que sont fabriquées
les tuiles faîtières de l'église Sainte-Foi de Schelestadt[468]. Elles
se composent de la faîtière proprement dite, fig. 6, portant une tige
double ajourée, percée au sommet d'un trou cylindrique dans lequel entre
un petit goujon en fer. La partie supérieure de ce goujon, dépassant le
lit B, reçoit une feuille d'érable A, proprement moulée et vernissée.
Ces faîtières datent du commencement du XIVe siècle. L'oxydation des
goujons et le peu d'assiette de ces ornements devaient souvent causer la
brisure de ces tiges délicates; cependant on prétendait de plus en plus
donner de l'importance aux crêtes en terre cuite; on revint donc vers le
XVe siècle aux soudures avant la cuisson, mais en faisant porter les
ornements élevés aux sous-faîtières qui étaient courtes, et ne décorant
les faîtières de recouvrement que d'ornements peu saillants. C'est
suivant ce mode qu'étaient fabriquées les anciennes faîtières du comble
de la cathédrale de Sens, dont la couverture en tuiles vernissées date
de la fin du XVe siècle (7). Les sous-faîtières A sont vernies en jaune,
et les grandes faîtières de recouvrement en vert[469]. On remarquera les
trous qui traversent de part en part le vase à double panse de la
sous-faîtière; ces trous, qui sont à peine visibles à la hauteur où est
placée cette crête, n'ont d'autre but que de produire des sifflements
sous l'action du vent, ce qui probablement plaisait fort aux voisins de
l'église. Nous avons souvent trouvé sur les couronnements des édifices,
et particulièrement des combles, la trace de ces singulières fantaisies
musicales. On n'attachait pas, pendant le moyen âge, à certains
phénomènes naturels, les idées romanesques qui nous ont été suggérées
par la littérature moderne; le sifflement du vent à travers les créneaux
et les découpures des édifices, qui fait naître dans notre esprit de
sinistres pensées, était peut-être pour les oreilles de nos pères une
harmonie réjouissante. Quoi qu'il en soit, l'idée de couronner le comble
d'un édifice par une centaine de sifflets est passablement originale.
Pour éviter les difficultés que présentait encore la cuisson des pièces
A de la figure précédente, on imagina de former ces pièces élevées de
poteries posées les unes sur les autres en recouvrement, comme nous
voyons qu'on le faisait aussi pour les épis en terre cuite (voy. ÉPIS).
Voici (8) un faîtage ainsi combiné[470]. La sous-faîtière porte une
sorte de goulot B (voir le profil B'), sur lequel vient s'emboutir le
chapeau C en forme de tourelle percée de quatre trous. Les
sous-faîtières sont vernies en noir-verdâtre ainsi que les faîtières,
les chapeaux sont couverts d'un vernis jaune, le petit toit est noir. Il
y a lieu de croire que tous les combles en tuiles étaient autrefois
couronnés par ces faîtières découpées; on n'en trouve aujourd'hui qu'un
bien petit nombre en place; mais grâce à la négligence bien connue des
couvreurs qui ne prennent pas la peine de descendre les tuiles
remplacées, lorsqu'ils réparent les toitures, on peut recueillir dans
les reins des voûtes de nos édifices du moyen âge quantité de débris de
poteries, fort précieux souvent, puisqu'ils nous donnent en fragments
des spécimens de ces décorations de combles: aussi, ne saurions-nous
trop recommander aux architectes appelés à réparer de vieux bâtiments
l'examen de ces débris accumulés sous les toits par la négligence des
couvreurs.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4. bis.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Note 468: Ce dessin nous a été fourni par M. Roeswilwald.]
[Note 469: Des fragments de ces faîtières recueillies par M.
Lefort, inspecteur diocésain de Sens, sont déposés dans le
bureau de l'agence des travaux.]
[Note 470: Fragments trouvés sur les voûtes de l'église de
Semur en Auxois, qui paraissent dater du XVe siècle.]
FANAL, s. m. (voy. LANTERNE _des morts_). Les fanaux destinés à
présenter la nuit un point lumineux pour guider les navigateurs, sur mer
ou sur les fleuves, ne consistaient qu'en une grosse lanterne suspendue
à une potence au sommet d'un tour. La Tour de Nesle, à Paris, portait un
fanal que l'on allumait toutes les nuits pour indiquer aux mariniers
l'entrée de Paris. Sur le bord de la mer, où ces lanternes ne pouvaient
fournir un feu assez vif pour être vu de loin, on plaçait sur des tours
des cages en fer que l'on remplissait d'étouppe goudronnée. Un guetteur
était chargé d'entretenir ces feux pendant la nuit.
FENÊTRE, s. f. _Fenestre_, _fenestrele_ (petite fenêtre), _voirrière_,
_voerrière_. L'architecture du moyen âge étant peut-être de toutes les
architectures connues celle qui se soumet le plus exactement aux
besoins, aux convenances, aux dispositions des programmes, il n'en est
pas qui présente une plus grande variété de fenêtres, particulièrement
au moment où cette architecture abandonne les traditions romanes. En
effet, une fenêtre est faite pour donner du jour et de l'air à
l'intérieur d'une salle, d'une chambre; si le vaisseau est grand, il est
naturel que la fenêtre soit grande; s'il ne s'agit que d'éclairer et
d'aérer une cellule, on comprend que la fenêtre soit petite. Dans une
église où l'on se réunit pour adorer la Divinité, on n'a pas besoin de
voir ce qui se passe au dehors; mais dans une salle affectée à un
service civil, il faut pouvoir au contraire regarder par les fenêtres;
pour regarder par les fenêtres il faut les ouvrir facilement. Voilà donc
des données générales qui doivent nécessairement établir une différence
dans les formes des fenêtres appartenant à des édifices religieux et
civils.
Les habitations privées des Romains n'étaient point du tout disposées
comme les nôtres. Les pièces réservées pour le coucher, les chambres, en
un mot, étaient petites, et ne recevaient souvent de jour que par la
porte qui donnait sur un portique. Chez les gens riches on établissait,
outre les cours entourées de portiques, de grandes pièces qui étaient
destinées aux réunions, aux banquets, aux jeux, et on avait le soin de
disposer autant que possible ces pièces vers l'orientation le plus
favorable; souvent alors les jours, les fenêtres n'étaient fermés que
par des claires-voies en bois, en métal, ou même en pierre et en marbre.
Bien que les Romains connussent le verre, ils ne le fabriquaient pas en
grandes pièces; c'était évidemment un objet de luxe, et dans les
habitations vulgaires il est probable qu'on s'en passait, ou du moins
qu'on ne l'employait qu'avec parcimonie. Pendant les premiers siècles du
moyen âge le verre devait être une matière assez rare pour qu'on évitât
de l'employer. Observons ceci d'abord, c'est qu'aujourd'hui encore, en
Italie, en Espagne, et même dans le midi de la France, on ne demande pas
dans les intérieurs la lumière que nous aimons à répandre dans nos
appartements ou dans nos édifices publics. Dans les pays méridionaux la
vie est extérieure, on ne s'enferme guère que pour méditer et pour
dormir; or, pour se livrer à la méditation, on n'a pas besoin d'une
grande lumière, encore moins pour dormir et se reposer. Les Romains, qui
ne modifiaient pas leur architecture en raison du climat, mais qui
bâtissaient à Paris ou à Cologne comme à Rome, avaient laissé dans les
Gaules des traditions qui ne furent abandonnées qu'assez tard. Dans les
édifices publics, les fenêtres étaient de grandes baies cintrées percées
sous les voûtes à travers les murs de remplissage; dans les habitations,
les fenêtres n'étaient que des ouvertures assez étroites,
rectangulaires, pour pouvoir recevoir des châssis de bois sur lesquels
on posait du papier huilé, des canevas ou des morceaux de verre
enchâssés dans un treillis de bois ou de métal. Rarement dans les
édifices publics les fenêtres étaient vitrées; ou bien elles étaient
assez étroites pour empêcher le vent de s'engouffrer dans les
intérieurs; ou, si elles étaient larges, on les garnissait de réseaux de
pierre, de métal ou de bois destinés à tamiser l'air venant de
l'extérieur. Beaucoup d'églises et de salles romanes, jusqu'au XIIe
siècle, possédaient des fenêtres sans aucune fermeture ou claire-voie.
La forme de ces fenêtres est indiquée dans la fig. 1. Ne devant pas être
garnies de châssis, il était naturel de cintrer ces baies et de leur
donner à l'intérieur un large ébrasement pour faciliter l'entrée de la
lumière. Lorsque ces baies étaient étroites (ce qui était fréquent, afin
de rompre autant que possible l'effort du vent), on ne se donnait pas la
peine de bander un arc appareillé au-dessus des jambages à l'extérieur;
mais on se contentait de tailler une pierre suivant la figure d'un
cintre, et l'arc appareillé était réservé pour l'ébrasement, afin de
soutenir la charge de la construction supérieure. La pierre taillée
extérieure, formant linteau cintré, n'avait alors que l'épaisseur du
tableau AB (2). Presque toujours pendant les premiers siècles,
c'est-à-dire du VIIIe au XIe, les jambages de ces baies se composent de
grandes pierres en délit avec liaisons au-dessus de l'appui et sous
l'arc. La fenêtre primitive romane était ainsi construite comme la
fenêtre antique. Quant aux proportions de ces fenêtres percées dans des
édifices, elles sont soumises à la place qui leur est assignée; elles
sont habituellement courtes dans les étages inférieurs, et longues dans
les étages supérieurs. D'ailleurs, l'idée de défense dominant dans
toutes les constructions romanes du VIIIe au XIIe siècle, on avait le
soin de ne percer que de petites fenêtres à rez-de-chaussée, assez
étroites souvent pour qu'un homme n'y pût passer; ou bien, si l'on
tenait à prendre des jours assez larges, on divisait la fenêtre par une
colonnette ainsi que l'indique la fig. 3. Dans ce cas, la baie
consistait réellement en une arcade ayant la largeur EF et le cintre D;
du côté de l'extérieur on posait un linteau à double cintre G sur une
colonnette dont la fonction véritable était de servir de clôture, de
claire-voie. Le cintre D n'apparaissait pas à l'extérieur et servait
d'arc de décharge de H en K. Notre figure montre en A la fenêtre du côté
extérieur, et en B en coupe sur les milieux des petits arcs C et du
grand arc D.
Suivant les provinces, les fenêtres présentent pendant la période
romane, et jusque vers le milieu du XIIIe siècle, des dissemblances
frappantes. Larges relativement dans le Nord, elles sont de plus en plus
étroites lorsqu'on se rapproche du Midi; et cependant il est à cette
règle générale quelques exceptions: ainsi les fenêtres des édifices
religieux de l'Auvergne, de la Saintonge, du Périgord, et d'une partie
du Languedoc, sont pendant les XIe et XIIe siècles aussi grandes que les
fenêtres de l'Île-de-France et de la Normandie, tandis que sur les bords
de la Saône et du Rhône elles sont fort petites. Nous donnerons ici
quelques exemples qui confirmeront notre dire. Commençons par les
fenêtres des édifices religieux ou des monuments publics élevés sur les
mêmes données quant à la disposition des jours. Il est une loi observée
déjà par les architectes romans et développée avec beaucoup
d'intelligence par les constructeurs du XIIIe siècle, qu'il nous faut
avant tout faire connaître à nos lecteurs, car elle paraît être à peu
près oubliée de notre temps. La lumière qui passe à travers une baie
donnant dans un intérieur forme un cône ou une pyramide suivant la
figure de la baie; c'est-à-dire qu'au lieu d'être divergents, les rayons
lumineux sont convergents de l'extérieur à l'intérieur: ainsi (4), soit
une baie _abcd_, l'extérieur étant en A, la lumière directe, pleine,
formera la pyramide _abcde_, et tout ce qui ne sera pas compris dans
cette pyramide ne recevra qu'une lumière diffuse ou de reflet. La
pyramide sera plus ou moins allongée suivant que la baie sera plus ou
moins orientée vers le cours du soleil. Si même les rayons du soleil
viennent à traverser cette baie, le faisceau lumineux formera un prisme,
mais qui est point indéfini. En supposant, par exemple, un trou carré
dans un mur (5), _abcd_, l'extérieur étant en A, les rayons solaires
passant par cette baie formeront le prisme _abcd_, _a'b'c'd'_. Mais si
nous avons en B un mur éloigné de la baie de plus de vingt fois la
diagonale du carré, la projection des rayons solaires perce-mur sera
déjà fort altérée; si ce mur est à une distance de cent fois la longueur
de la diagonale du trou carré, il n'y aura plus qu'un spectre diffus; si
beaucoup plus loin, les rayons solaires ne laisseront plus de trace: la
lumière directe solaire est donc elle-même altérée par les bords du
diaphragme qui lui permet de s'introduire dans un vaisseau fermé. Une
personne placée au fond d'un souterrain de cinq cent mètres de long dont
l'orifice ne serait que de deux mètres, en admettant que les rayons
solaires passassent par l'axe de ce souterrain, distinguerait
parfaitement son orifice, mais ne recevrait aucune lumière. Ainsi, en
admettant même l'intervention directe des rayons solaires, le faisceau
lumineux va toujours en diminuant de diamètre de l'extérieur à
l'intérieur: donc, toute fenêtre doit avoir une ouverture proportionnée
à l'étendue du vaisseau à éclairer; si cette ouverture est trop petite,
on voit la fenêtre, mais elle ne donne plus de lumière directe, et ce
n'est pas tant la multiplicité des jours qui donne de la lumière franche
dans un intérieur que leur dimension relative. Une salle carrée de
vingt-cinq mètres de côté, qui serait éclairée par vingt fenêtres de
1m,00 c. de surface chacune, serait parfaitement sombre dans son milieu,
tandis que deux fenêtres de dix mètres de surface chacune, percées dans
deux de ses parois opposées, éclaireraient assez ce milieu pour qu'on y
pût lire. Les surfaces lumineuses, les fenêtres en un mot, doivent donc
être calculées en raison de l'étendue des intérieurs. Il est entendu
d'ailleurs que nous ne parlons que des fenêtres prenant le jour direct
du ciel, car si elles ne reçoivent que des jours de reflet, il est
évident que la pyramide ou le cône lumineux qu'elles produiront à
l'intérieur sera beaucoup plus court. L'observation avait peu à peu
amené les architectes du XIIe siècle à appliquer ces lois que l'amour
pour la symétrie nous a fait négliger, car nous en sommes arrivés, pour
obtenir à l'extérieur des façades percées de jours de pareilles
dimensions, à éclairer de grandes salles et de petites pièces au moyen
de jours semblables entre eux; nous ne savons plus, ou nous ne voulons
plus (pour contenter certaines lois classiques que les anciens se sont
bien gardés d'appliquer) produire de grands effets de lumière intérieurs
au moyen de jours plus ou moins larges; nous avons perdu le sentiment du
pittoresque dans la façon d'éclairer les intérieurs. Cependant la
disposition des jours dans un intérieur, surtout si le vaisseau est
grand, divisé, est un des moyens d'obtenir sans frais des effets
puissants. Nous voyons l'architecture romane, quand elle se dégage de la
barbarie, pousser très-loin déjà cette connaissance de l'introduction de
la lumière du jour dans l'intérieur de ses églises et de ses grandes
salles; cette architecture admet que certaines parties d'un vaisseau
doivent être plus éclairées que d'autres; elle inondera un sanctuaire de
lumière et laissera la nef dans un demi-jour, ou bien elle prendra dans
les extrémités du transsept des jours énormes, tandis qu'elle laissera
le sanctuaire dans l'obscurité, ou bien encore elle percera de petites
fenêtres dans les murs des collatéraux, tandis qu'elle rendra les voûtes
hautes lumineuses; elle procédera avec la lumière comme elle procède
quand il s'agit de décorer une ordonnance, elle sait faire des
sacrifices; elle est sobre ici pour paraître plus brillante sur tel
point; elle use des moyens qui ont été le privilége de notre art avant
l'ère classique; elle pense que les fenêtres n'existent pas par
elles-mêmes; que leur dimension, leur forme, sont la conséquence du vide
à éclairer. Il est à croire que les architectes grecs, les architectes
romains et ceux du moyen âge seraient fort surpris s'ils nous voyaient
donner dans des publications sur l'art de l'architecture des exemples de
fenêtres sans dire comment, où et pourquoi ces baies sont faites,
quelles sont les salles qu'elles éclairent. Cela est, en effet, aussi
étrange que le serait, dans une publication sur l'histoire naturelle des
animaux une collection d'oreilles présentées sans tenir compte des têtes
qui les portent. Une oreille d'âne est fort belle assurément, mais à la
condition qu'elle ornera la tête d'un âne. Nous essaierons donc, en
présentant des exemples de fenêtres, puisqu'il s'agit ici de ce membre
important de l'architecture, d'indiquer leur place et leur fonction,
d'expliquer les raisons qui ont fait adopter telle ou telle forme et
disposition.
FENÊTRES APPARTENANT À L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE.--Nous avons dit déjà
que dans les églises anciennes, c'est-à-dire dans celles qui ont été
construites du VIIIe au XIe siècle, les fenêtres ne recevaient pas de
vitraux, que les vitraux étaient une exception; que ces fenêtres étaient
béantes ou fermées, pour briser le vent, par des claires-voies en
pierre, en bois ou en métal. C'était une tradition antique. Dans les
rudes contrées de la haute Bourgogne, les églises clunisiennes
n'admettaient aucune fermeture à leurs fenêtres jusqu'au XIIe siècle.
Les fenêtres de la nef de l'église de Vézelay, 1190 à 1110, hautes et
basses, étaient sans vitres, sans claires-voies, laissant passer
librement l'air et la lumière. Voici, fig. 6, une de ces fenêtres[471].
La section horizontale de ces baies en A donne un double biseau sans
feuillure ni repos pour recevoir un châssis. Ce bizeau à l'extérieur
avait l'avantage: 1º de permettre à la lumière de s'introduire
facilement; 2º de rompre l'action du vent qui s'engouffrait entre ces
deux surfaces inclinées. Une pente B à l'extérieur rejette les eaux
pluviales. À l'intérieur l'appui C règne au niveau des tailloirs des
chapiteaux. L'archivolte D est immédiatement placée sous le formeret de
la voûte; le cintre de ces baies n'est donc point concentrique au cintre
des formerets, mais profite de toute la hauteur du collatéral pour
introduire le plus de jour possible. En E nous présentons l'aspect
extérieur de la fenêtre.
Dans les provinces de l'Ouest cependant, vers la même époque, les moeurs
étaient plus douces, et on ne laissait pas ainsi les intérieurs exposés
à tous les vents; les fenêtres, à la fin du XIe siècle, étaient petites,
étroites, et souvent garnies de claires-voies en pierre d'un travail
assez délicat et d'un joli dessin. Il n'existe qu'un très-petit nombre
d'exemples de ces claires-voies, remplacées plus tard par des verrières.
Nous en donnons un, fig. 7, qui provient de l'église de Fenioux[472].
C'est une dalle de 0,055m d'épaisseur sur une largeur de 0,27 c. La
pierre est dure et finement taillée; les ajours biseautés à l'intérieur
et à l'extérieur. Notre figure présente la face extérieure de la dalle
qui n'est point posée en feuillure, mais dans l'ébrasement même de la
baie, ainsi que l'indique la fig. 7 bis, A étant le côté extérieur. Les
jambages des fenêtres ouvertes dans les murs des édifices religieux des
Xe et XIe siècles étaient habituellement dépourvus de toute décoration;
les archivoltes seules, au XIe siècle, étaient parfois entourées d'un
cordon mouluré, uni ou avec billettes; cependant déjà, dans les
sanctuaires, on cherchait à éviter cet excès de simplicité en plaçant
sous les archivoltes deux colonnettes en guise de pieds-droits, et cela
comme une sorte d'encadrement qui donnait de l'importance et de la
richesse à la baie. Cette méthode est suivie dans les monuments des
provinces du centre qui datent de cette époque, en Auvergne, dans le
Nivernais et le Berri, dans une partie du Languedoc, du Lyonnais et du
Limousin. Les tableaux de la fenêtre restent simples, et sont comme
entourés par une arcade portée à l'intérieur sur des colonnettes. C'est
ainsi que sont faites les fenêtres du sanctuaire des églises de
Notre-Dame-du-Port à Clermont[473], de Saint-Étienne de Nevers[474]. Ces
dernières fenêtres furent toujours fermées par des panneaux de morceaux
de verres enchâssés dans du plomb et maintenus au moyen de barres de fer
(voy. VITRAIL). Lorsque les nefs étaient voûtées en berceau, bien
rarement les fenêtres hautes pénétraient la voûte, l'extrados de leur
archivolte était posé immédiatement sous la naissance du berceau; cette
disposition obligeait les architectes à monter les murs goutterots
beaucoup au-dessus des archivoltes de ces fenêtres afin de pouvoir
poser, soit un massif portant une couverture à crû sur la voûte, soit
une charpente. Cette portion de muraille nue au-dessus de baies
relativement petites produisait un assez mauvais effet; aussi, dans les
contrées où l'art de l'architecture romane était arrivé à un certain
degré d'élégance et de finesse, cherchait-on à meubler ces parties nues.
Les murs de la nef de la cathédrale du Puy-en-Vélay présentent un de ces
motifs de décoration murale extérieure entre les fenêtres percées sous
la voûte haute et la corniche (8). Des panneaux renfoncés, pratiqués
dans l'épaisseur de la muraille et décorés de mosaïques et de
colonnettes, occupent les parties vagues, encadrent les baies d'une
façon gracieuse sans enlever à la construction l'aspect de solidité
qu'elle doit conserver. La fenêtre est elle-même fermée par une double
archivolte bien appareillée, celle extérieure portant sur deux
colonnettes. Ainsi, d'une petite baie très-simple en réalité, les
architectes auvergnats de la fin du XIe siècle ont fait un motif de
décoration d'une grande importance à l'extérieur.
Il n'est pas nécessaire de nous étendre longuement sur les fenêtres
romanes des édifices religieux; outre qu'elles présentent peu de
variétés, nous avons tant de fois l'occasion d'en donner des exemples
dans le cours de cet ouvrage, que ce serait faire double emploi d'en
présenter ici un grand nombre; cependant nous devons signaler certaines
fenêtres qui appartiennent exclusivement aux monuments carlovingiens de
l'Est, et qui possèdent un caractère particulier. Ces fenêtres, doubles
ou triples, reposent leurs archivoltes (9) sur des colonnettes simples,
en marbre ou en pierre très-dure (afin de résister à la charge),
surmontées d'un tailloir gagnant dans un sens l'épaisseur du mur;
disposition que fait comprendre la coupe A[475]. Les colonnettes
n'étaient, dans ce cas, que des étançons posés au milieu de l'épaisseur
du mur et portant une charge équilibrée. Il n'est pas besoin de dire que
ces fenêtres n'étaient point vitrées; aussi, n'étaient-elles percées
ordinairement que dans des clochers ou des galeries ne s'ouvrant pas sur
l'intérieur. Ces sortes de fenêtres se voient encore dans quelques
clochers italiens bâtis en brique, clochers prétendus lombards.
Arrivons à l'époque de transition pendant laquelle les fenêtres des
édifices religieux adoptent des formes très-variées.
La cathédrale de Noyon, bâtie vers 1150, nous fait voir déjà un système
de fenestrage entièrement nouveau. Les parties supérieures des bras de
croix de cette église, bâtis sur plan circulaire, sont éclairées par de
longues fenêtres jumelles plein cintre, s'ouvrant sur une galerie
extérieure passant à travers de gros contre-forts buttant les arêtes des
voûtes. Le plan, fig. 10, nous montre les fenêtres jumelles en C avec
leur feuillure pour recevoir un vitrage, la galerie extérieure en B,
l'intérieur du vaisseau étant en A. Une longue colonnette monolithe
répète extérieurement la double baie en laissant passer tout le jour
possible. Un arc de décharge reposant sur les pieds-droits et
colonnettes D porte la corniche supérieure.
La vue perspective (11), prise à l'extérieur, fait saisir l'ensemble de
cette disposition, nouvelle alors. Par ce moyen l'architecte obtenait à
l'intérieur, sous les voûtes, un très-beau jour; il possédait une
galerie de service qui facilitait la pose et l'entretien des verrières,
une saillie qui mettait celles-ci à l'abri du vent et de la pluie, une
construction légère et solide à la fois, car le grand arc de décharge,
double, portait la partie supérieure de la construction et la charpente.
On s'aperçoit ici, déjà, que les architectes cherchaient à introduire de
larges rayons lumineux dans les intérieurs, qu'ils supprimaient les murs
et sentaient la nécessité d'augmenter les surfaces translucides à mesure
qu'ils élevaient des monuments plus vastes. Ce principe si vrai amena
rapidement des modifications très-importantes dans la structure des
édifices religieux. L'espace laissé entre les piles portant les voûtes
et les formerets de ces voûtes devenait claire-voie vitrée; mais comme
il fallait maintenir les armatures en fer destinées à porter les
verrières, et que ces armatures présentaient au vent une énorme surface,
on divisa les vides par des piles, des arcs, des oeils et des découpures
en pierre qui opposaient un obstacle solide aux efforts du vent, qui
étaient durables et permettaient de remplacer facilement les parties de
vitraux enfoncés par les ouragans. Les remplissages en pierre étaient si
bien pour les architectes une nécessité de construction, qu'ils n'en
posaient point dans les baies qui, par leur position près du sol ou leur
étroitesse imposée par le faible écartement des piles, pouvaient, sans
inconvénient, être armées de simples barres de fer. Dans les
collatéraux, par exemple, les architectes ne croyaient pas encore qu'il
fût nécessaire d'ouvrir complétement les murs entre les contre-forts,
parce que ces collatéraux, n'étant pas très-larges, n'avaient pas besoin
d'une aussi grande surface de lumière que les nefs principales, puis
parce qu'on s'attachait encore aux traditions romanes, tenant toujours à
bien fermer les parties basses des édifices. Dans l'église Saint-Yved de
Braisne, les bas-côtés du choeur et la nef haute même présentent ainsi
des fenêtres à l'état de transition (12), tandis que dans la cathédrale
de Soissons, les fenêtres basses sont à peu près semblables à celles de
Saint-Yved, mais les fenêtres hautes de la nef possèdent déjà des
claires-voies de pierre, des meneaux, construits en assises sous les
archivoltes concentriques aux formerets des voûtes hautes. La fig. 13
nous fait voir une de ces baies à l'extérieur; en A nous avons tracé la
coupe de l'archivolte et de la claire-voie faite sur _ab_. Un chemin
saillant passant à l'extérieur sous l'appui de ces fenêtres, et couvrant
le triforium, permet de poser et de réparer les vitraux sans
difficultés. Que l'on veuille bien jeter les yeux un instant sur la
construction de la claire-voie de pierre, des meneaux, en un mot; on
verra que la structure se compose d'une pile centrale, de deux arcs
extradossés, d'un oeil indépendant, recevant, en feuillure, des redents
formant une rose à six lobes. Entre l'oeil et les arcs est posé un
remplissage en maçonnerie. Les redents maintiennent par leurs
extrémités, comme par autant de griffes, un cercle en fer qui sert à
attacher les panneaux de verre. Dans chaque espace vide, sous les arcs,
monte une barre verticale croisée par des barres horizontales formant
une suite de panneaux réguliers. Les vitraux sont maintenus à ces barres
par des clavettes passant dans des pitons et par des feuillures taillées
dans les pieds-droits et le meneau central (voy. ARMATURE). Ainsi, dès
la fin du XIIe siècle (car ces fenêtres datent de cette époque ou des
premières années du XIIIe), les meneaux construits étaient adoptés pour
les grandes fenêtres des grands édifices religieux appartenant aux
provinces françaises. Il faut reconnaître que les architectes de cette
époque de transition cherchent, tâtonnent, essayent de plusieurs
méthodes, en n'employant cependant que des moyens vrais, simples, en
sachant parfaitement ce qu'ils veulent, mais en arrivant au but par
divers chemins. À Châlons-sur-Marne, vers 1170, l'architecte du choeur
de Notre-Dame voulait aussi quitter les traditions romanes et ouvrir de
grands jours sous les voûtes hautes. Comment s'y prenait-il? Ayant
obtenu par la plantation des piles du sanctuaire des travées fort
larges, il relevait les formerets des voûtes le plus possible, en ayant
le soin même de les tracer suivant une courbe brisée très-aplatie, fig.
14. Sous ces formerets il perçait trois fenêtres, à peu près d'égale
hauteur, séparées par deux pilettes. Le génie champenois, toujours en
avant sur les provinces voisines, porte le constructeur à relier le
fenestrage au triforium; il fait donc descendre les deux colonnettes
monolithes A des pilettes séparant les baies jusque sur l'appui du
triforium, et pose là deux corbelets pour recevoir leur base. Quant aux
deux autres colonnettes B d'encadrement, elles descendent jusque sur les
tailloirs des chapiteaux inférieurs, car on observera qu'ici il n'y a
pas d'arc formeret saillant mouluré, et que la voûte vient porter
directement sur le tympan supérieur C[476]. L'ordonnance des fenêtres,
au lieu d'être séparée de l'ordonnance du triforium, comme dans les
édifices de l'Île-de-France de la même époque, s'y rattache; ce qui
grandit singulièrement l'intérieur du vaisseau. Ce triforium, qui est
fort petit, reprend de l'échelle parce qu'il ne devient plus qu'un appui
ajouré du fenestrage. En D nous avons donné le plan des baies au niveau
D', et en E la face extérieure des archivoltes des trois fenêtres qui
peuvent être vitrées à l'extérieur par la galerie servant de couverture
au triforium[477]. À ce propos on devra observer aussi que généralement
les fenêtres hautes sont vitrées du dehors, tandis que celles des
collatéraux plus près du sol sont vitrées de l'intérieur. Il y a pour
procéder ainsi de bonnes raisons: c'est qu'une fenêtre basse étant
vitrée du dehors, il est facile à des malfaiteurs d'enlever la nuit
quelques clavettes et les tringlettes, de déposer un panneau des
verrières, et de s'introduire dans l'église; tandis que cette opération
ne peut être tentée si les panneaux de vitres sont posés, les clavettes
et tringlettes étant à l'intérieur. Mais à la partie supérieure de
l'édifice on n'avait pas à redouter ce danger, tandis qu'il fallait
prendre certaines précautions pour empêcher la pluie fouettant contre
les verrières de s'introduire entre les panneaux: or, les panneaux étant
posés à l'intérieur, les grands vents chassant la pluie contre eux,
l'eau s'arrête à chaque barre transversale (barlottière) et s'infiltre
facilement entre leurs joints; il y a donc avantage à vitrer les
fenêtres les plus exposées au vent par le dehors; on peut ainsi ménager
un recouvrement du plomb d'un panneau sur l'autre, obtenir une surface
unie, sans ressauts, et n'arrêtant les gouttes de pluie sur aucun point.
On pensera peut-être que nous entrons dans des détails minutieux; mais,
à vrai dire, il n'y a pas de détail dans l'exécution des oeuvres
d'architecture qui n'ait son importance, et les véritables artistes sont
ceux qui savent apporter du soin, de l'observation et de l'étude dans
les moindres choses comme dans les plus importantes: aussi les
architectes du moyen âge étaient-ils de véritables artistes.
Vers le commencement du XIIIe siècle, l'architecte de la cathédrale de
Chartres cherchait des combinaisons de fenêtres entièrement neuves pour
éclairer la haute nef. Il s'était astreint, dans les collatéraux, aux
habitudes de son temps, c'est-à-dire qu'il avait percé des fenêtres
terminées par des arcs en tiers-point, ne remplissant pas l'espace
compris entre les piles; il avait voulu laisser à ce soubassement
l'aspect d'un mur. Mais nous voyons que dans la partie supérieure de son
édifice il change de système; d'une pile à l'autre il bande des
formerets plein cintre, puis dans l'énorme espace vide qui reste à
chaque travée au-dessus du triforium il élève deux larges fenêtres
surmontées d'une grande rose, fig. 15 (voir la coupe C): A est le
formeret faisant archivolte à l'extérieur, doublée d'un grand arc D
donnant l'épaisseur de la voûte V. L'entourage de la rose R reçoit en
feuillure des dalles percées de quatre feuilles, et formant de larges
claveaux. En B sont tracées les portées des arcs-boutants. Il est bon de
comparer ces fenêtres avec celles données ci-dessus (fig. 14) ou celles
anciennes, de la nef de la cathédrale de Paris, bien peu antérieures. On
reconnaît dans cette construction de Notre-Dame de Chartres une
hardiesse, une puissance qui contrastent avec les tâtonnements des
architectes de l'Île-de-France et de la Champagne. C'est à Chartres où
l'on voit, pour la première fois, le constructeur aborder franchement la
claire-voie supérieure occupant toute la largeur des travées, et prenant
le formeret de la voûte comme archivolte de la fenêtre. Simplicité de
conception, structure vraie et solide, appareil puissant, beauté de
forme, emploi judicieux des matériaux, toutes les qualités se trouvent
dans ce magnifique spécimen de l'architecture du commencement du XIIIe
siècle. N'oublions pas d'ailleurs que ces arcs, ces piles, ces dalles
percées, sont faits en pierre de Berchère d'une solidité à toute
épreuve, facile à extraire en grands morceaux, d'une apparence
grossière; ce qui ajoute encore à l'effet grandiose de l'appareil. On ne
peut douter que la qualité des matériaux calcaires employés par les
architectes de l'époque primitive gothique n'ait éte pour beaucoup dans
l'adoption du système de construction des grandes fenêtres. Ce qu'on
faisait à Chartres au commencement du XIIIe siècle, on n'aurait pu le
faire avec les matériaux des bassins de l'Oise, de la Seine, de l'Aisne
et de la Marne. Dans ces contrées on ne songeait pas à employer les
dalles percées, on ne le pouvait pas; on accouplait les fenêtres, on les
élargissait autant que possible, mais on n'osait encore les fermer avec
des claires-voies de pierre. En Bourgogne, où les matériaux sont
très-résistants, vers la seconde moitié du XIIe siècle, les roses se
remplissaient de réseaux de dalles percées (voy. _ROSE_), mais non les
fenêtres. À Laon, vers 1150, les architectes balançaient encore entre
les formes de fenêtres de l'époque romane et celles nouvellement percées
dans les édifices religieux voisins, comme la cathédrale de Noyon, comme
l'église abbatiale de Saint-Denis. Dans le mur pignon du transsept de
l'église abbatiale de Saint-Martin à Laon, bien que la structure de
l'édifice soit déjà gothique, nous voyons des fenêtres qui n'abandonnent
pas entièrement les traditions romanes (16). Le plein cintre et l'arc
brisé se mêlent, et l'école nouvelle ne se montre que dans la forme des
moulures. Ici même, le plein cintre apparaît au-dessus de l'arc brisé;
ce qui prouve encore combien, pendant l'époque de transition, les
architectes se croyaient libres d'adopter l'un ou l'autre de ces arcs
suivant les besoins de la construction. La fenêtre inférieure est fermée
par un arc brisé, parce que cette fenêtre est plus large que l'autre, et
que le constructeur a voulu donner plus de solidité à sa construction en
faisant porter les pieds-droits de la fenêtre supérieure sur les reins
d'un arc dont les coupes se rapprocheraient davantage de la ligne
horizontale. Il a été évidemment préoccupé de l'effet qu'eût pu produire
un jambage de fenêtre sur les claveaux d'un plein cintre entre les
sommiers et la clef; l'arc brisé n'est qu'un moyen de parer au danger
d'une rupture vers la partie moyenne de l'archivolte à droite et à
gauche. Ne perdons pas de vue ceci: c'est que, vers le milieu du XIIe
siècle, les architectes avaient vu tomber un si grand nombre d'édifices
romans, surtout au moment où on avait prétendu leur donner de
très-grandes dimensions, qu'ils avaient dû observer les effets de
tassements et de rupture qui s'étaient produits dans les constructions,
et qu'ils redoutaient sans cesse de voir se reproduire ces fâcheux
effets. L'arc brisé leur paraissait un moyen excellent d'éviter des
désastres; ils s'en servaient donc comme on se sert d'un nouveau procédé
reconnu bon, c'est-à-dire toutefois qu'ils avaient un doute sur
l'efficacité des vieilles méthodes. Il ne pouvait être donné qu'à des
hommes déjà expérimentés, hardis, et sûrs de leurs moyens d'exécution,
de se servir encore du plein cintre pour d'assez grandes portées, comme
le fit l'architecte de Notre-Dame de Chartres.
Avec la pierre de Berchère on pouvait combiner un système de
claires-voies mixte tel que celui qui fut adopté pour les fenêtres
hautes de la cathédrale de Chartres, c'est-à-dire composé de claveaux
formant une ossature élastique et résistante, et de dalles minces
percées à jour comme les fermetures de baies antiques; mais tous les
matériaux ne se prêtaient pas à l'emploi de ces procédés. En Champagne,
bien que les constructeurs possédassent des matériaux de grandes
dimensions, ils ne trouvaient pas, dans les carrières du pays, des bancs
d'une résistance assez forte pour se permettre l'emploi de ces larges
claires-voies composées de dalles de champ. Ils procédèrent autrement et
firent des châssis de pierre, pour maintenir les panneaux des vitraux,
au moyen d'arcs appareillés, bandés l'un dans l'autre et indépendants.
Ce système apparaît complet dans la structure de fenêtres des chapelles
du choeur de la cathédrale de Reims, qui ont dû être élevées vers 1215.
Conformément à la méthode champenoise, les fenêtres présentent des
berceaux d'arcs brisés, de larges ébrasements se terminant à l'intérieur
en façon de formeret pour recevoir les remplissages des voûtes, et
portant à l'extérieur un profil saillant sous lequel s'engagent deux
arcs brisés et une rose reposant seulement sur ces deux arcs sans
pénétrer dans les moulures de l'archivolte. Une figure est nécessaire
pour expliquer cette structure très-importante en ce qu'elle nous donne
la transition entre les claires-voies _bâties_ et les claires-voies
_châssis_. Nous donnons donc (17) un tracé perspectif de la partie
supérieure de ces fenêtres pris de l'intérieur des chapelles. On voit en
A le formeret-berceau qui appartient au style gothique primitif de la
Champagne, formeret dont le profil est donné en B. Sous ce
berceau-formeret est bandée l'archivolte C, ne faisant que continuer la
section des colonnettes D et du double biseau recevant la feuillure de
la verrière. En E est un sommier qui reçoit l'un des arcs retombants sur
un meneau central G. La clef de cet arc est pénétrée par la rose, qui
est seulement prise entre les claveaux de l'archivolte C. À son tour la
rose reçoit en feuillure les redents H qui ne portent point feuillure,
mais des pitons à l'intérieur pour maintenir les panneaux des vitraux.
N'oublions pas de mentionner que les colonnettes du meneau central aussi
bien que celles des pieds-droits ne sont point reliées à la
construction, mais sont posées en délit, suivant la méthode usitée pour
la plupart des colonnettes, à la fin du XIIe siècle. Du côté extérieur,
ces fenêtres donnent le tracé géométral (18). L'archivolte C, étant un
arc de décharge, se trouve naturellement soumise aux tassements et
mouvements qu'eût subi la bâtisse: or, la rose étant laissée libre,
maintenue seulement par le frottement entre les reins de l'archivolte,
ne risque pas d'être brisée par ces tassements; elle peut être quelque
peu déformée, comme le serait un cerceau de fer ou de bois que l'on
presserait, mais ne saurait se rompre. C'est là une marque de prévoyance
acquise par une longue observation des effets qui se manifestent dans
d'aussi vastes constructions.
Toutes les fenêtres de la cathédrale de Reims sont construites d'après
ce principe. Notre figure géométrale (18) indique en A la coupe de la
partie supérieure de la fenêtre, B étant le berceau-formeret intérieur.
On voit en C la façon dont sont incastrés les redents de la rose,
maintenus à leur extrémité D par un cercle en fer et des clavettes E; en
G les feuillures des vitraux posés à l'intérieur. On remarquera que
cette feuillure dans l'appui, dont la coupe est tracée en I, se retourne
pour rejeter sur le talus extérieur H les eaux pluviales ou de buée
coulant le long des vitraux. Un détail perspectif K fait saisir cette
disposition double des feuillures. En L nous avons tracé une section
horizontale des meneaux et pieds-droits avec la saillie du talus
circulaire M; en O la pénétration des bases des colonnettes des
pieds-droits et meneaux établis sur plan droit dans ce talus (voy.
CHAPELLE, fig. 36 et 37).
Que les fenêtres de la cathédrale de Reims soient étroites ou larges,
elles ne possèdent toujours qu'un meneau central et deux vides; il en
résulte que ces vides ont, soit 1m,20 c. de largeur, soit 2m,30 c. Pour
maintenir les panneaux des vitraux dans d'aussi larges baies, il fallait
des armatures en fer très-fortes. On prit donc bientôt le parti de
multiplier les meneaux pour les fenêtres larges, afin d'avoir toujours
des vides à peu près égaux. Au lieu d'un seul meneau on en monta trois,
de façon à diviser la baie en quatre parties d'égales largeurs. Ce ne
fut que vers 1240 que cette modification importante eut lieu, et dès
lors, chaque fois que la nature des matériaux le permit, les meneaux ne
furent plus que des châssis composés de pierres en délit et engagés en
feuillure sous les archivoltes. Parmi les plus belles et les premières
fenêtres de ce genre il faut mentionner celles de la Sainte-Chapelle
haute du Palais à Paris. On retrouve là, fig. 19, le principe qui
commande la construction des fenêtres de la cathédrale de Reims,
c'est-à-dire que le vide est divisé en deux par un meneau vertical A
portant deux arcs brisés et une rose. Mais les deux grandes divisions AB
sont elles-mêmes subdivisées en deux par des meneaux secondaires C qui
portent aussi des arcs brisés et des roses plus petites, de sorte que
les espaces à vitrer n'ont que 1m,00 de largeur. L'archivolte D (voir la
coupe E) remplit à l'intérieur l'office de formeret et reçoit les
remplissages des voûtes F. La seconde archivolte G sert d'arc de
décharge, porte le chéneau, la balustrade extérieure et le bahut H sur
lequel repose la charpente. On voit en I des gargouilles dont la queue
pénètre jusqu'aux reins des voûtes pour rejeter en dehors les eaux
pluviales qui tombaient sur ces voûtes avant l'achèvement de la
construction et la pose de la couverture. C'est à la Sainte-Chapelle du
Palais où l'on voit naître, les gâbes sur les archivoltes des fenêtres;
gâbes qui sont à la fois et une décoration et un moyen de maintenir les
archivoltes dans leur plan (voy. CONSTRUCTION, fig. 108). En K nous
avons tracé l'ensemble de la fenêtre, qui porte en hauteur trois fois sa
largeur; en L sont des chaînages en fer qui maintiennent la déviation
des contre-forts, les relient entre eux et empêchent les meneaux de
sortir de leur plan. D'ailleurs ces meneaux ne sont plus construits par
assises, mais sont taillés dans de grandes pierres posées en délit, ce
qui permettait de leur donner moins de largeur et de laisser plus de
champ aux vitraux; quant à ceux-ci, leurs panneaux sont maintenus dans
les fenêtres de la Sainte-Chapelle par des armatures en fer ouvragés et
par des feuillures creusées au milieu de l'épaisseur des meneaux ainsi
qu'il est indiqué en M. Ces fenêtres sont vitrées du dedans, et les
armatures en fer, formant saillie sur les panneaux en dehors, sont
posées de manière à dégager complétement les feuillures. La coupe de
l'appui est tracée en N, ces appuis portant toujours un petit épaulement
O à l'intérieur, pour rejeter en dehors les eaux de pluie pénétrant à
travers les interstices des panneaux. Dans les fenêtres de la
Sainte-Chapelle haute on voit que les arcs et découpures des meneaux
sont exactement compris dans la hauteur de l'archivolte. Cette
disposition avait un défaut, elle faisait paraître les colonnettes des
meneaux trop hautes, ne donnait pas assez d'importance aux découpures
supérieures. Les architectes du milieu du XIIIe siècle observèrent
l'effet fâcheux de cette disposition, et ils descendirent bientôt les
arcs des meneaux et les découpures supérieures au-dessous de la
naissance des archivoltes. Mais vers la fin de la première moitié du
XIIIe siècle, dans les édifices religieux, les fenêtres se combinaient,
soit avec une arcature de soubassement lorsqu'elles étaient percées à
rez-de-chaussée, soit avec les galeries à jour de premier étage
(triforium) lorsqu'elles s'ouvraient dans la partie supérieure des
hautes nefs. À la Sainte-Chapelle du Palais déjà, une arcature
intérieure sert d'appui aux grandes fenêtres comme à celles de la
chapelle basse (voy. ARCATURE, fig. 8). Si, dans la Sainte-Chapelle
haute, cette arcature ne se relie pas absolument aux meneaux des
fenêtres, cependant les divisions correspondent aux espacements des
meneaux; les architectes semblaient ainsi vouloir faire partir les
fenêtres du sol, c'est-à-dire ne plus composer leurs édifices que de
piles et d'ajours dont une portion était cloisonnée par le bas. C'était
un moyen de donner de la grandeur à l'intérieur des édifices religieux.
Nous avons vu que les architectes des églises de Notre-Dame de Châlons
(sur-Marne) et du choeur de Saint-Remy de Reims avaient cherché à relier
les fenêtres supérieures avec le triforium. Dans la cathédrale de Reims
ce principe n'avait point été suivi, mais nous voyons que dans
l'Île-de-France et la Picardie on l'adopte avec franchise, du moins,
pour les fenêtres supérieures.
La nef de la cathédrale d'Amiens nous présente un des premiers et des
plus beaux exemples de ce parti. Dans cette nef, les fenêtres
supérieures et le triforium ne forment qu'un tout, bien que ce triforium
soit encore clos et qu'il adopte une ordonnance particulière. Ce nouveau
mode a une telle importance, il indique si clairement le but que les
architectes se proposaient d'atteindre, savoir: de supprimer entièrement
les murs, ce qu'en terme de métier on appelle les _tapisseries_, que
nous devons ici donner une figure de ces fenêtres hautes de la nef de
Notre-Dame d'Amiens (20). En A est tracée la face intérieure de l'une de
ces fenêtres, et en B sa coupe sur CC'C''. Les arcs-doubleaux des
grandes voûtes portent sur les colonnes D, et les arcs ogives sur les
colonnettes E; c'est l'archivolte G de la fenêtre qui tient lieu de
formeret. Il n'y a donc dans cette construction que des piles et des
fenêtres. Le triforium est essentiellement lié à cette baie,
non-seulement par sa décoration, mais aussi par sa structure. Cependant,
le comble H du bas-côté étant adossé à ce triforium, une cloison I ferme
la galerie, et un arc de décharge O porte le filet, le passage
supérieur, et forme étrésillonnement entre les piles K qui reçoivent les
colonnes de tête M des arcs-boutants. Les piles milieux sont placées
au-dessus de la clef des archivoltes des collatéraux, de sorte que
toutes les pesanteurs se reportent sur les piles de la nef. Le meneau
central de la baie est construit en assises hautes, mais déjà les
meneaux intermédiaires ne se composent que de grands morceaux de pierre
en délit. Les redents des roses, grandes et petites, sont incrustés en
feuillure dans l'appareil principal de la claire-voie supérieure[478].
Ces baies étant d'une dimension considérable, on a jugé à propos de
multiplier les barlottières en fer, de placer des montants dans le
milieu de chaque intervalle, et de garnir la rose supérieure d'une
puissante armature pour soulager d'autant les redents et pour résister
au poids des panneaux de vitraux. Si le triforium participe déjà ici à
la fenêtre, cependant il est encore un membre distinct de
l'architecture, il n'est pas à claire-voie et laisse voir des portions
de tapisseries entre ses archivoltes et l'appui des grandes baies. Ces
ajours obscurs et ces surfaces pleines sous les grandes parties vitrées
des fenêtres hautes tourmentèrent l'esprit logique des architectes du
XIIIe siècle. Le triforium, en effet, n'était plus une galerie fermée
passant sous les fenêtres, c'était déjà un soubassement de la fenêtre,
mais un soubassement qui ne s'y reliait pas assez intimement. En
disposant les combles des bas-côtés en pavillons ou en terrasses, on
pouvait mettre à jour aussi la cloison du triforium; mais alors il
fallait faire disparaître ces tympans pleins, ces appuis hauts, et faire
décidément descendre les grandes baies des nefs jusqu'à l'appui de la
galerie en ne donnant à celle-ci que les pleins absolument nécessaires
pour trouver un chemin de service en R. Dans le choeur de la même
cathédrale ce nouveau programme fut résolu avec certains tâtonnements:
les tympans pleins au-dessus des archivoltes du triforium existent
encore; on a bien cherché à les allégir en les décorant de gâbes avec
crochets, mais la solution de continuité entre la fenêtre et la galerie
ajourée n'en existe pas moins (voy. TRIFORIUM). C'est en Champagne et
dans l'Île-de-France où le problème paraît avoir été résolu d'une
manière absolue pour la première fois. La nef et les parties hautes du
choeur de l'église abbatiale de Saint-Denis, bâties vers 1245 (vingt ans
environ après la nef de Notre-Dame d'Amiens), nous montrent des fenêtres
ne faisant plus qu'un tout avec le triforium[479]. Ces fenêtres
présentent d'ailleurs certaines dispositions particulières qui ont une
signification au point de vue de la structure. Indiquons d'abord cette
règle à laquelle on trouve peu d'exceptions: c'est que pendant le XIIIe
siècle, et même au commencement du XIVe, les meneaux des fenêtres
offrent toujours une division principale, de manière à fournir deux
vides seulement si ces baies ont peu de largeur, et deux vides
subdivisés par des meneaux secondaires si ces baies sont plus larges;
ainsi les fenêtres possèdent des travées en nombre pair, deux et quatre.
Ces divisions se subdivisent encore si les fenêtres atteignent une
largeur extraordinaire afin de composer huit travées[480], c'est-à-dire
un meneau principal, deux meneaux secondaires et quatre meneaux
tertiaires, en tout sept meneaux. On reconnaît là l'emploi de ce système
de _cristallisation_, disons-nous, vers lequel l'architecture gothique
tombe par une pente fatale dès le milieu du XIIIe siècle. On conçoit,
par exemple, que les architectes ayant admis que pour maintenir les
panneaux de vitraux il ne fallait pas laisser plus d'un mètre environ de
vide entre les meneaux, à moins d'être entraîné à placer des montants en
fer entre ces meneaux comme dans l'exemple précédent; que du moment que
les meneaux étaient considérés comme des châssis de pierre destinés à
maintenir ces panneaux, il était illogique de doubler ces meneaux par
des barres de fer verticales, ces architectes aient été bientôt
entraînés à poser autant de montants verticaux de pierre qu'il y avait
d'intervalles de trois pieds de large à garnir de vitraux. Soit une
fenêtre de deux mètres de large à vitrer, l'architecte pose un meneau
(21). Soit de quatre mètres, il pose un meneau principal et deux meneaux
secondaires (22). Soit de huit mètres, il pose un meneau principal, deux
meneaux secondaires et quatre tertiaires (23). Mais alors la rose A et
les compartiments B deviennent si grands qu'il est impossible de les
vitrer, à moins d'employer des armatures en fer très-compliquées; c'est
ce qu'il faut éviter. On cherche des combinaisons de redents de pierre
pour garnir ces intervalles comme nous le traçons en C, par exemple. Le
châssis est alors complet, et le fer n'est qu'un accessoire, ne se pose
que sous forme de barlottières armées de pitons. Nous avons dit
précédemment que le défaut des fenêtres hautes de la Sainte-Chapelle du
Palais était de présenter des meneaux trop longs pour les claires-voies
supérieures, celles-ci ne descendant pas au-dessous de la naissance des
archivoltes. L'architecte de la nef de Notre-Dame d'Amiens, avant la
construction de la Sainte-Chapelle, avait déjà descendu les
claires-voies supérieures au-dessous de la naissance des
archivoltes-formerets (fig. 20). Mais plus on multipliait les meneaux,
et plus il fallait descendre ces claires-voies, ainsi que le démontrent
les deux fig. 21 et 22, ou bien il fallait, comme on le voit, fig. 23,
tracer les arcs brisés intérieurs se rapprochant plus du plein cintre
que dans les deux autres exemples.
Les fenêtres hautes de la nef de Notre-Dame d'Amiens possèdent un meneau
central offrant plus de champ que les deux autres. En effet, le poids de
la claire-voie se reporte presque entièrement sur ce meneau; cela
n'avait point d'inconvénients alors que ce meneau central était encore
composé ou d'assises ou de pierres hautes, mais n'étant pas de nature à
se déliter. Si, au contraire, on voulait en venir à former ces meneaux
de longues pierres debout pouvant se déliter, il y avait un danger
sérieux à reporter toute la charge sur le pied-droit central. Les
architectes des églises de Saint-Denis, de la cathédrale de Troyes et de
quelques autres monuments religieux élevés au milieu du XIIIe siècle,
conservèrent la disposition générale indiquée dans la fig. 20, mais
donnèrent pour plus de sûreté un champ égal, sinon une égale épaisseur,
aux trois montants des grandes baies: c'est-à-dire (fig. 24[481]) qu'ils
accolèrent deux fenêtres à un seul montant chacune. Ainsi tous les nerfs
principaux de la claire-voie conservaient le même champ, et le châssis
de pierre avait sur toute sa surface une égale rigidité. En A, nous
avons tracé la section du meneau central et de l'un des meneaux
intermédiaires; en B, la coupe de la fenêtre faite sur son axe. Ici les
redents des roses ne sont plus embrévés en feuillure comme à Amiens,
mais tiennent à l'appareil général; ce qui permettait, en leur donnant
plus de légèreté, d'obtenir plus de résistance et de diminuer la force
des armatures en fer. Le triforium est, comme nous le disions tout à
l'heure, intimement lié à la fenêtre, il est ajouré comme elle, et les
tympans destinés à porter le plafond du passage C ne présentent que des
surfaces pleines peu importantes. La cloison extérieure D est ajourée
comme la galerie E, quoique d'une taille plus simple. C'est à cette
cloison D que sont attachés les panneaux de vitraux. Les barres de fer G
forment un chaînage continu passant à travers les piles et les meneaux,
et reliant toute la construction. Bientôt on voulut même supprimer ces
petits tympans pleins au-dessus des archivoltes du triforium, et ne plus
avoir qu'une claire-voie sans autre interruption que l'assise de plafond
entre le haut de la galerie et les baies. Les fenêtres et le triforium
ne parurent plus être qu'une seule ouverture divisée par des meneaux et
des découpures complétement ajourées. (voy. TRIFORIUM). Alors les
travées des grandes nefs ne furent composées que des arcades des
bas-côtés et d'un fenestrage comprenant tout l'espace laissé entre le
dessus des archivoltes de ces travées et les voûtes hautes. Si les
sanctuaires n'avaient point de collatéraux, on les mettait entièrement à
jour au moyen d'une galerie vitrée surmontée d'un fenestrage comprenant
tout le vide entre les piles. C'est ainsi qu'est construit le choeur de
l'église Saint-Urbain de Troyes, qui n'offre aux regards qu'une
splendide lanterne de verrières peintes reposant sur un soubassement
plein, de trois à quatre mètres seulement de hauteur[482].
Nous avons donné au mot CHAPELLE, fig. 4, 5 et 6, la disposition des
fenêtres de la chapelle royale du château de Saint-Germain-en-Laye,
disposition qui met à jour tout l'espace compris entre les contre-forts
de l'édifice en isolant les formerets de la voûte, de manière qu'à
l'extérieur cette chapelle laisse voir, seulement comme parties solides,
des piles et de grands fenestrages carrés. Cette tendance à laisser
entièrement à jour les tapisseries des édifices religieux entre les
contre-forts, de ne plus faire que des piles portant des voûtes avec une
décoration translucide à la place des murs, est évidemment la
préoccupation des architectes dès le milieu du XIIIe siècle. Du moment
où l'on adopta les verrières colorées, la peinture murale ne pouvait
produire dans les intérieurs que peu d'effet, à cause du défaut de
lumière blanche et de l'éclat des vitraux; on prit donc le parti de
n'avoir plus que de la peinture translucide, et on lui donna la plus
grande surface possible.
La Champagne précède les autres provinces de France, lorsqu'il s'agit
d'adopter ce parti. Les bas-côtés de la nef de Saint-Urbain de Troyes,
dont la construction date de la fin du XIIIe siècle, présentent entre
les contre-forts cette disposition d'un fenestrage rectangulaire,
très-riche, indépendant des voûtes. L'architecte de cette église si
curieuse, voulant adopter un parti large dans un petit édifice, ce qu'on
ne saurait trop louer, n'a divisé sa nef qu'en trois travées. Les
bas-côtés sont couverts par des voûtes d'arête sur plan carré; mais
comme l'espace entre les contre-forts eût été trop large pour ouvrir
entre les piles une seule fenêtre, à moins de lui donner une largeur
plus grande que sa hauteur, ce qui eût été d'un effet très-désagréable,
ou de laisser entre les baies et les piles de larges pieds-droits, ce
qu'on voulait éviter, cet architecte donc, fig. 25, a divisé chaque
travée du bas-côté par une nervure A qui vient retomber sur une pile et
un contre-fort B moins puissant que les contre-forts C, lesquels
reçoivent les arcs-boutants. Dans les espaces laissés entre les gros et
petits contre-forts il a ouvert des fenêtres en D, terminées carrément
sous le chéneau, et indépendantes des formerets E des voûtes. Il a voulu
cependant donner à l'extérieur comme à l'intérieur une grande richesse à
ce fenestrage. La fig. 26 présente la face extérieure d'une de ces
baies, à l'échelle de 0m,02 c. pour mètre. En A est l'un des gros
contre-forts, en B l'un des petits. La coupe E est faite sur la
balustrade en E'. L'assise formant chéneau et reposant sur la
claire-voie est en G. La section C, à 0m,04 c. pour mètre, est faite sur
le meneau à la hauteur H, et celle D, sur ce même meneau, à la hauteur
I. Les vitraux sont posés dans les feuillures K. Si nous faisons une
coupe sur l'axe de cette fenêtre, fig. 27, nous avons le meneau central
en A, le petit contre-fort en B, et sous le formeret de la voûte, en C,
une claire-voie qui n'est qu'une décoration. On voit que le chéneau G
repose sur ce formeret et sur la claire-voie extérieure. Examinons cette
fenêtre de l'intérieur du bas-côté, fig. 28. En A nous avons indiqué la
claire-voie vitrée, la fenêtre qui porte le chéneau G, et qui est
exactement comprise entre les contre-forts; en B est tracée la
claire-voie intérieure, sous le formeret C de la voûte. D'après
l'appareil, qui est exactement tracé, on reconnaît que ces claires-voies
sont complétement indépendantes de la structure des contre-forts,
qu'elles ne sont que des dalles ajourées taillées dans un excellent
liais de Tonnerre. La construction ne consiste donc qu'en des
contre-forts ou piles portant les voûtes; puis, comme clôture, il n'y a
que des cloisons ajourées, posées en dehors et recevant les chéneaux. Ce
sont de véritables châssis que l'on peut poser après coup, changer,
réparer, remplacer sans toucher à l'édifice. Il n'est pas besoin de
faire ressortir les avantages qui résultent de ce système, parfaitement
raisonné, qui permet les décorations les plus riches et les plus légères
sans rien ôter à la bâtisse de sa solidité et de sa simplicité.
Pendant le XIVe siècle cependant, on abandonne, même en Champagne, ce
système de fenestrage inscrit dans des formes rectangulaires pour les
édifices religieux, et on en revient à prendre les formerets des voûtes
comme archivoltes des baies; mais les meneaux deviennent de plus en plus
déliés, et arrivent à des sections d'une extrême délicatesse afin de
laisser aux vitraux, c'est-à-dire aux surfaces décoratives colorées, le
plus de surface possible (voy. MENEAU).
FENÊTRES APPARTENANT À L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE.--Dans
l'architecture antique grecque et romaine, c'est la structure intérieure
des vaisseaux à éclairer qui commande la forme et la dimension des
fenêtres. Ce même principe est appliqué avec plus de rigueur encore par
les architectes du moyen âge. Si la forme cintrée convient à des baies
dont les vitraux sont dormants, et qui sont inscrites par des voûtes, on
conviendra que cette forme ne peut guère être appliquée à des baies
qu'il faut ouvrir souvent et qui sont percées entre des planchers. Ainsi
que nous l'avons dit en commençant cet article, les fenêtres des
premiers siècles du moyen âge sont très-rarement garnies de vitraux dans
les édifices publics; mais il fallait bien, dans les habitations
privées, se garantir du froid et du vent, ne fût-ce que pendant la nuit:
alors les fenêtres étaient closes par des volets de bois; quand on
voulait de l'air et de la lumière, on ouvrait les volets. Les
inconvénients de ce moyen primitif obligèrent bientôt les architectes à
percer ces volets de quelques trous que l'on garnissait de verre ou de
parchemin. Puis on en vint à faire des châssis de bois recevant les
vitraux, du papier, du parchemin ou de la toile.
Quelques fenêtres d'habitations du XIe siècle, comme celles de nos
anciens donjons normands, par exemple, ne laissent voir nulle trace de
fermeture ancienne; il est à croire qu'elles étaient closes au moyen de
nattes, de courtines de laine ou de grosse toile; on voit en effet
souvent figurées dans les manuscrits carlovingiens des baies garnies de
ces tentures mobiles glissant sur des tringles, et retenues par des
embrasses lorsqu'on voulait faire entrer l'air et la lumière dans les
intérieurs. Déjà certainement, les habitations urbaines, celles des
bourgeois qui se livraient à un travail quelconque dans l'intérieur de
leurs maisons, étaient percées de fenêtres vitrées ou parcheminées alors
que les châteaux conservaient encore les anciens usages, car les
seigneurs féodaux et leurs hommes ne se réunissaient guère que le soir
dans leurs réduits pour manger et dormir; ils ne se livraient à aucun
travail intérieur, et passaient presque toutes leurs journées à courir
la campagne.
Dans les maisons des villes, le besoin de faire pénétrer le jour dans
les intérieurs (les rues étant généralement étroites) motivait ces
colonnades vitrées que nous trouvons dans presque toutes les habitations
françaises à dater du XIIe siècle. L'ouvrage de MM. Verdier et Cattois
sur l'architecture civile du moyen âge nous fournit un grand nombre
d'exemples de ces fenestrages continus qui occupaient tout un côté de la
pièce principale au premier et même au second étage, pièce qui servait
de lieu de travail et de réunion pour toute la famille. Mais ces
claires-voies ne peuvent être considérées, à proprement parler, comme
des fenêtres; nous avons l'occasion de les décrire à l'article MAISON.
La fenêtre romane civile est ordinairement étroite, composée de deux
pieds-droits terminés par un cintre appareillé ou découpé dans un
linteau avec un arc de décharge par derrière, ou un second linteau
présentant une assise assez forte pour recevoir les solivages du
plancher. Quelquefois la fenêtre n'est autre chose qu'une baie cintrée,
comme celles présentées fig. 1 et 2. Cependant ces ouvertures (à cause
du cintre qui les terminait) se fermaient difficilement au moyen de
volets, ceux-ci ne pouvant se développer sous les cintres; on renonça
donc bientôt à employer ce mode, on élargit les baies en les divisant
par un meneau, une colonnette. La fig. 29 nous montre une fenêtre romane
de la fin du XIe siècle qui, par la conservation de tous ses
accessoires, fournit un exemple remarquable du système de fermeture
généralement adopté à cette époque. Elle provient du château de
Carcassonne[483]. En A est tracé le plan. Sa largeur totale entre les
pieds-droits de l'ébrasement est de 1m,20, et la profondeur de cet
ébrasement est de 0,60 c., moitié de la largeur. Une colonnette en
marbre blanc porte le linteau extérieur évidé en deux portions d'arcs
(voir la face extérieure de la baie B). Ce linteau I est doublé
intérieurement d'un second linteau K, et d'un troisième L (voir la coupe
C) qui est fait d'un bloc de béton[484] et qui reçoit le solivage du
plancher. Deux gonds G, encore en place (voir la face intérieure D),
recevaient un volet brisé qui, ouvert, se développait dans l'ébrasement
et sur le mur ainsi que l'indique le plan. Lorsqu'on voulait clore la
fenêtre, on rabattait les deux feuilles du volet et on tirait la barre
de bois dont la loge est indiquée sur ce plan et sur le tracé D, en F,
jusqu'à ce que l'extrémité de cette barre s'engageât dans l'entaille
P[485]. L'allége de la fenêtre formait banc à l'intérieur de la pièce.
Nous donnons (30) la face intérieure de ce volet en O, et sa coupe sur
_ab_ en M; la barre tirée est indiquée en R. Des ajours vitrés au moyen
de morceaux de verre enchâssés dans du plomb donnaient de la lumière
dans la pièce lorsque les volets étaient fermés. Les pentures étaient
brisées comme les volets, ainsi que l'indique notre figure. Ici la
hauteur entre planchers était trop faible pour permettre l'emploi de
l'arc de décharge intérieur; mais habituellement l'ébrasement des
fenêtres romanes divisées par une colonnette est surmonté d'un arc de
décharge plein cintre.
Voici (31) l'une des fenêtres du donjon de Falaise, dont la construction
date à peu près de la même époque. Le plan A nous fait voir que la baie
consiste réellement en une loge ou arcade cintrée, fermée extérieurement
par une allége, une colonnette et deux tableaux. Sur le dehors (voir le
tracé B) la fenêtre ne laisse pas percer le cintre de l'ébrasement, mais
seulement les deux petits arcs retombant sur la colonnette.
Intérieurement (voir le tracé D) on remarque que la fenêtre offre un
réduit duquel, en s'avançant jusqu'à l'allége C, on peut regarder au
pied du mur extérieur. Ces fenêtres ne semblent pas avoir été fermées
primitivement par des volets, mais seulement, comme nous le disions tout
à l'heure, par des nattes ou des tapisseries pendues sous le grand
cintre. Un peu plus tard nous observons que dans ces châteaux normands
on emploie les volets de bois pleins pour fermer les baies, en faisant
paraître le grand cintre de l'ébrasement à l'extérieur et en ouvrant un
jour dormant sous ce cintre.
C'est ainsi que sont construites quelques fenêtres du château d'Harcourt
à Lillebonne (Seine-Inférieure) et de plusieurs autres châteaux normands
du XIIe siècle. La fig. 32 explique cette disposition. Le tracé A nous
montre la fenêtre à l'extérieur, et celui B sa coupe. Sous le berceau
plein cintre E de l'ébrasement est bandé un arc D dont les sommiers
reposent sur les extrémités d'un linteau C et sur deux pieds-droits. Un
meneau soulage ce linteau au milieu de sa portée. L'espace compris entre
le linteau C et l'arc D était vitré à demeure, et des volets pleins,
brisés, barrés, fermaient la baie derrière le meneau. Plus tard,
lorsqu'on vitra les fermetures des fenêtres, on conserva encore ces
châssis dormants au-dessus de la partie ouvrante. Cette tradition se
conserva en France jusqu'à nos jours, puisque dans beaucoup
d'habitations du dernier siècle on voit encore des fenêtres avec des
_jours d'impostes_ qui souvent étaient dormants. En effet, lorsqu'on
veut regarder par une fenêtre, il est assez incommode d'ouvrir un
châssis de trois ou quatre mètres de hauteur, difficile souvent à
manoeuvrer, que l'humidité fait gonfler ou la sécheresse rétrécir, et
qui laisse passer en hiver un volume d'air beaucoup plus considérable
qu'il n'est besoin. Il faut dire aussi que les pièces destinées à
l'habitation étant beaucoup plus vastes que celles de nos appartements,
on ne sentait pas le besoin, comme aujourd'hui, de renouveler l'air
intérieur aussi souvent. Les cheminées larges faisaient un appel
suffisant de l'air extérieur en hiver, pour qu'il ne fût pas nécessaire
d'ouvrir les fenêtres; et, en été, on obtenait de la fraîcheur en les
tenant fermées. Ce n'était que lorsqu'on voulait regarder dans la rue
qu'on entre-bâillait les châssis ouvrants d'une petite dimension, et
permettant à une seule personne ou à deux, tout au plus, de se pencher
sur l'appui. On renonça cependant, au XIIIe siècle, aux barres se
logeant dans l'épaisseurs des murs, tirées derrière les volets, et, au
lieu de volets pleins ou percés de petits ajours, on établit des châssis
de bois presque entièrement vitrés.
Voici (33) une des fenêtres du commencement du XIIIe siècle, percées
dans les anciens bâtiments dépendant aujourd'hui de la citadelle de
Verdun. C'est encore le système roman. Le linteau, déchargé par le
berceau brisé de l'ébrasement qui apparaît au dehors, est ajouré d'un
quatre-feuilles vitré dormant; mais les deux claires-voies sont garnies
de châssis vitrés roulant sur des gonds scellés dans les feuillures, et
maintenus le long du meneau par des targettes s'enfonçant dans une gâche
B en pierre, réservée à l'intérieur de ce meneau. L'esprit ingénieux des
architectes laïques du XIIIe siècle allait trouver des dispositions
nouvelles et très-variées pour les fenêtres des édifices civils et des
habitations. Nous voyons que dans certains cas ils conservent la
tradition romane pure, c'est-à-dire qu'ils ouvrent dans un mur une
arcade plein cintre, et posent un linteau sous ce cintre pour recevoir
un châssis carré, comme dans une tourelle dépendant de l'évêché de
Soissons (34) (commencement du XIIIe siècle); ou bien que, pour de
petites pièces, ils adoptent des baies larges, relativement à leur
hauteur, séparées par un élégant meneau central, couvertes
extérieurement par un linteau décoré d'arcatures, et formant
intérieurement un ébrasement terminé par un berceau de décharge et muni
d'un banc B (35)[486]. Ici le meneau est renforcé intérieurement d'un
appendice A servant d'accoudoir, et recevant les targettes de fermeture
des deux châssis (voy. l'article BANC, fig. 4). Nous voyons encore que
pour éclairer des pièces assez hautes entre planchers, ils disposent les
fenêtres de manière à pouvoir n'ouvrir à la fois qu'une partie de leur
surface; alors le meneau central est divisé par une traverse (36), la
baie porte quatre châssis mobiles: ceux inférieurs s'ouvrant pour
regarder dehors, et ceux supérieurs pour donner de l'air dans le haut de
la pièce, toujours avec des renforts aux meneaux pour recevoir les
targettes[487].
Cependant on demandait aux architectes, vers le milieu du XIIIe siècle,
des fenêtres plus grandes pour éclairer les habitations ou les édifices
publics; à mesure que les moeurs s'adoucissaient, on voulait des maisons
ouvertes, non plus murées comme des forteresses. C'est surtout dans les
villes de l'Île-de-France et de la Champagne que l'on aperçoit, sous le
règne de saint Louis, une tendance vers ces besoins de la civilisation
moderne.
Il existe encore à Reims une façade de maison assez complète rue du
Tambour, maison dite des Musiciens (voy. MAISON), qui date de 1240
environ. Les pièces du premier étage sont éclairées par de larges et
hautes fenêtres (37), dont nous donnons en A la face extérieure, en B la
face intérieure et en C la coupe. La corniche D, de la maison, est
immédiatement posée sur les linteaux de ces fenêtres, derrière lesquels
sont bandés des arcs de décharge E qui portent la charpente du comble.
Les meneaux sont combinés de façon à recevoir les châssis vitrés sans le
secours d'aucune ferrure. D'abord en G est posé, sous l'arc de décharge,
un linteau de chêne, percé à ses extrémités de trous correspondant aux
renforts circulaires F ménagés aux deux bouts de la traverse de pierre
H. Ces renforts, dont le détail perspectif est tracé en I, reçoivent les
pivots K des châssis inférieurs et ceux des châssis supérieurs. D'autres
renforts analogues O, pris aux dépens de l'appui P, recevaient les
pivots bas de ces châssis inférieurs. Les targettes des quatre châssis
entraient dans les renflements R réservés à l'intérieur du meneau
central. Nous donnons au dixième de l'exécution, en L la section du
meneau, en M la face latérale d'une des gâches, et en N sa face
intérieure[488].
Ces exemples font ressortir le soin que les architectes de cette époque
mettaient dans l'étude des menus détails de l'architecture domestique.
Tout était prévu pendant la construction, et tout était prévu avec
économie. Ils évitaient ces scellements de ferrures qui, après
l'achèvement d'un ravalement, viennent déshonorer les façades en coupant
les moulures, écornant les chambranles, mutilant les tableaux et les
appuis; qui nécessitent ces raccords en plâtre bientôt détruits par le
temps et accusant ainsi le peu d'harmonie qui existe, dans nos édifices,
entre l'apparence et les besoins. Dans les maisons gothiques, regardées
de nos jours comme des habitations étrangères à notre civilisation, les
fenêtres, ainsi que les autres membres de l'architecture, ne sont point
imitées de l'antique ou de la renaissance italienne; mais elles sont
disposées et faites pour donner de l'air et de la lumière, elles sont
proportionnées aux salles, et comprennent dans leur structure tous les
accessoires indispensables à l'ouverture des châssis mobiles, comme à
leur clôture. Nous pourrions donc trouver encore ici quelques bons
enseignements si nous voulions nous pénétrer de ces moyens simples, de
ce soin en toute chose qui n'excluent nullement les perfectionnements et
leur viennent, au contraire, en aide.
Mais les exemples que nous venons de donner en dernier lieu sont tirés
d'édifices privés; cependant les architectes du moyen âge élevaient de
vastes salles affectées à des services civils ou qui réunissaient à la
fois les caractères religieux et civils. Telles étaient les salles
synodales, grands vaisseaux destinés à des réunions nombreuses, où il
fallait trouver de la lumière, de l'air, de grandes dispositions; en un
mot, ce qu'on demande dans nos salles de tribunaux. On voit encore, près
la cathédrale de Sens, une de ces salles qui dépendait autrefois du
palais archiépiscopal.