ornements particulièrement adoptés pendant l'époque romane. Des rinceaux
de tigettes qui s'enchevêtrent, des galons qui forment des dessins
variés en passant les uns sur les autres, comme des ouvrages de
passementerie, sont des entrelacs en matière de sculpture ou de peinture
décorative (voy. PEINTURE, SCULPTURE).
ENTRESOL, s. m. Étage bas pratiqué dans la hauteur d'une ordonnance
d'architecture, présentant à l'extérieur l'aspect d'un seul étage. Les
entre-sols ont été peu employés dans l'architecture civile du moyen âge,
chaque étage séparé par un plancher étant presque toujours indiqué à
l'extérieur par un bandeau. Cependant les architectes du moyen âge ne
sont pas exclusifs, et si impérieux que soient les principes auxquels
ils se soumettent, ils savent concilier les besoins, les programmes,
avec les exigences de l'art; ou, pour mieux dire, leur art ne se refuse
jamais à l'expression vraie d'un besoin. Il arrivait, par exemple, qu'on
avait besoin de disposer, près d'une grande salle, de petites pièces ou
des galeries de service, auxquelles il n'était pas nécessaire de donner,
sous plancher, la hauteur de cette grande salle; ces services étaient
alors entresolés. Nous avons donné des exemples de ces dispositions
intérieures dans l'article CONSTRUCTION, fig. 119 et 120.
ENTRETOISE, s. f. C'est une pièce de bois qui s'assemble horizontalement
dans deux arbalétriers ou dans deux poutres principales d'un plancher.
Les fermes d'un comble peuvent recevoir des pannes, lesquelles sont
posées _sur_ les arbalétriers et calées par des chantignolles, tandis
que les entre-toises sont assemblées à tenon et mortaise dans ces
arbalétriers. Dans les planchers en charpente, les entre-toises sont de
véritables _chevêtres_ (voy. CHARPENTE, PLANCHER).
ÉPANNELAGE, s. m. C'est la taille préparatoire d'une moulure ou d'un
ornement. Aujourd'hui, dans les constructions de pierre de taille, on
pose toutes les pierres épannelées seulement; le ravalement se faisant
sur le tas, lorsque la construction est élevée. Jusqu'au XVIe siècle,
chaque pierre était posée ravalée et même sculptée; aussi les édifices
ne risquaient-ils jamais de rester épannelés, comme cela est arrivé
souvent depuis. Les Grecs et les Romains posaient les pierres de taille
épannelées seulement, et le ravalement se faisait après la pose. On voit
encore quelques monuments grecs et beaucoup de constructions romaines
qui sont restées épannelés. Le temple de Ségeste en Sicile n'est
qu'épannelé. La porte Majeure à Rome, quelques parties du Colysée,
l'amphithéâtre de Pola, etc., n'ont jamais été complétement ravalés.
ÉPERON, s. m. On emploie souvent le mot _éperon_ pour contre-fort, bien
que le contre-fort et l'éperon ne soient pas choses semblables: le
contre-fort est une pile extérieure destinée à renforcer un mur au droit
d'une poussée; la dénomination d'éperon ne doit s'appliquer qu'à
certains renforts de maçonnerie, angulaires en plan, formant saillie sur
la surface cylindrique extérieure des tours de défense, pour éloigner
l'assaillant et s'opposer à l'effort des béliers ou au travail des
mineurs (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, CONSTRUCTION, PORTE, TOUR). Ces
éperons s'appellent aussi des _becs_.
ÉPI, s. m. On donne le nom d'_épi_ à certaines décorations en terre
cuite ou en plomb qui enveloppent l'extrémité des poinçons de croupe ou
de pavillon à leur sortie d'un comble. Tout pavillon ou croupe en
charpente doit s'assembler dans un poinçon central vertical, qui ne
saurait être coupé au ras du faîte, puisqu'il faut que les tenons des
arêtiers de croupe ou de pavillon rencontrent une forte résistance
au-dessus des mortaises. A (1) étant un poinçon recevant quatre arêtiers
B, on doit toujours laisser un bout de bois BA au-dessus des tenons pour
que l'assemblage soit solide. La partie BA se trouve ainsi dépasser la
couverture, et il est nécessaire de la revêtir. Si le comble est couvert
en tuiles, le revêtement BA du bout du poinçon est en terre cuite; si le
comble est couvert en ardoise ou en plomb, l'enveloppe de l'extrémité du
poinçon est également faite en plomb, car on ne saurait mettre du plomb
sur de la tuile, pas plus qu'il ne convient de poser de la terre cuite
sur de l'ardoise ou du plomb. Les architectes du moyen âge se plaisaient
à décorer avec luxe ces bouts sortants des poinçons de pavillons et de
croupes qui se détachaient sur le ciel et prenaient ainsi beaucoup
d'importance. Ils ne faisaient d'ailleurs, en ceci, que suivre une
tradition antique, car les Romains et les Grecs avant eux avaient grand
soin de couronner les combles de leurs édifices par des ornements en
terre cuite ou en métal qui se découpaient sur le ciel; et en cela,
comme en beaucoup d'autres choses, les prétendues imitations de
l'architecture antique tentées depuis le XVIIe siècle s'éloignent un peu
des modèles que l'on croyait suivre.
Les épis de l'époque romane ne se sont pas conservés jusqu'à nos jours.
Ces accessoires sont fragiles, fort exposés aux intempéries de
l'atmosphère, et ont été détruits depuis longtemps avec les charpentes
qui les portaient. À peine, dans les bas-reliefs ou les manuscrits,
peut-on trouver la trace de ces décorations avant le XIIIe siècle, et
les premiers temps du moyen âge ne nous ont pas laissé sur leurs
édifices ces médailles qui nous donnent des renseignements précieux
touchant l'aspect extérieur des monuments romains.
Il faut distinguer d'abord les épis en terre cuite des épis en plomb.
Les plus anciens épis en terre cuite sont figurés dans des bas-reliefs
du XIIIe siècle; nous n'en connaissons pas qui soient antérieurs à cette
époque; ils paraissent être composés de plusieurs pièces s'emboîtant les
unes dans les autres, terminées par un chapeau. Voici (2) quelle est la
forme la plus habituelle des épis de cette époque. Ils figurent
ordinairement une colonnette avec son chapiteau couvert d'un cône. Le
profil AB indique les diverses pièces dont se compose l'épi enveloppant
le bout du poinçon. La pièce inférieure C est une dernière faîtière
recouvrant les tuiles extrêmes de la coupe du comble.
À mesure que l'architecture devenait plus riche et que les couronnements
des édifices se découpaient davantage, il fallait nécessairement donner
plus d'importance à ces détails se détachant en silhouette sur le ciel.
Il existe encore quelques fragments d'épis en terre cuite, du
commencement du XIIIe siècle, dans les contrées où cette matière était
employée par des mains exercées. Troyes est une des villes de France où
les fabriques de terres cuites étaient particulièrement florissantes
pendant le moyen âge; elle possédait, il y a peu d'années, un grand
nombre d'épis fort beaux en terre vernissée qui, la plupart, ont été
détruits ou déplacés. M. Valtat, sculpteur à Troyes, a recueilli l'un
des plus remarquables spécimens de cette décoration de combles. C'est
une pièce (3) qui n'a pas moins de 0,75 c. de hauteur, d'un seul
morceau, et qui était terminée par une forte tige en fer recevant
probablement une girouette. Le soubassement AB manque, et nous l'avons
restauré ici pour compléter cette décoration. Sur un bout de fût
s'épanouit un chapiteau feuillu portant un édicule circulaire terminé
par cinq gâbles et un cône percé à son sommet. Le tout est vernissé au
plomb, vert et jaune, et les petites ouvertures simulant des fenêtres
sont percées vivement au moyen d'un outil tranchant. Il est facile de
voir que cette poterie a été modelée à la main, car elle présente
beaucoup d'irrégularités; le travail est grossier, et c'est par la
composition et le style, mais non par l'exécution, que se recommande
notre exemple. La tige de fer s'emmanchait simplement à l'extrémité du
poinçon en charpente, ainsi que l'indique la coupe D. C'était là un
objet vulgaire; on ne peut en douter, lorsqu'on voit à Troyes et dans
les environs la quantité de débris de poteries de ce genre qui existent
encore sur les combles des maisons ou des édifices. La céramique est un
art en retard sur les autres; les fabriques continuaient des traditions
qui n'étaient plus en harmonie souvent avec le siècle; c'est ce qui
explique l'apparence _romane_ de cet épi, auquel cependant on ne peut
assigner une date antérieure à 1220. Un certain nombre de ces objets
pouvaient d'ailleurs rester plusieurs années dans une fabrique avant
d'être vendus, et ce n'était qu'à la longue que les potiers se
décidaient à modifier leurs modèles. Ces colonnettes portant des
édicules furent très-longtemps admises pour la décoration des poinçons;
cependant, vers la fin du XIIIe siècle ou le commencement du XIVe, ce
type était trop en désaccord avec les formes de l'architecture de cette
époque: on en vint aux pinacles de terre cuite pour couronner les
croupes ou pavillons couverts en tuiles.
On voit, dans le musée de l'évêché de Troyes, un de ces épis provenant
de l'ancien hôtel de ville (4); nous croyons qu'il a pu être fabriqué
vers le milieu du XIVe siècle: il est carré en plan, décoré de petites
baies seulement renfoncées et remplies d'un vernis brun, de quatre
gâbles et d'une pyramide à quatre pans. Le fleuron supérieur est brisé
et la pièce C du bas manque, c'est-à-dire que la partie existante est
celle comprise entre A et B. Cet épi est vernissé en rouge brun et en
jaune, comme les carreaux des XIVe et XVe siècles; il devait se terminer
par une broche en fer et une girouette. Son exécution est grossière,
sans moules, le tout paraissant monté en terre à la main; mais il faut
reconnaître qu'à la hauteur à laquelle ces objets étaient placés, il
n'était pas besoin d'une exécution soignée pour produire de l'effet. On
allait chercher ces épis en fabrique, comme aujourd'hui on va chercher
des pots à fleurs et toutes les poteries ordinaires, et on les employait
tels quels. Bientôt ces formes parurent trop rigides, pas assez
découpées; les pinacles en pierre se couvraient de crochets saillants,
les faîtages des combles se fleuronnaient; on donna aux épis de terre
cuite une apparence moins architectonique et plus libre; on voulut y
trouver des ajours, des saillies prononcées; on fit leur tige principale
plus grêle; elle n'enveloppa plus le bout du poinçon en bois, mais une
broche de fer.
L'emploi de la tuile était moins fréquent cependant, celle-ci étant
remplacée par le métal ou l'ardoise; les poinçons en terre cuite
devenaient par conséquent moins communs.
Nous avons dessiné à Villeneuve-l'Archevêque, il y a plusieurs années,
un poinçon en terre cuite, sur une maison qui datait du XVe siècle; il
était composé de trois pièces (5), complétement vernissé d'émail brun;
les joints étaient en A et B; la tige de fer, qui maintenait la poterie,
s'emmanchait sur un moignon du poinçon, ainsi qu'il est indiqué en C.
Le XVIe siècle remplaça les épis en terre cuite vernissée par des épis
en faïence, c'est-à-dire en terre émaillée. Les environs de Lizieux en
possédaient un grand nombre sortis des fabriques de la vallée
d'Orbec[403]; la plupart de ces objets ont été achetés par des marchands
de curiosités qui les vendent aux amateurs comme des faïences de
Palissy, et il faut aujourd'hui aller plus loin pour rencontrer encore
quelques-uns de ces épis en faïence de la Renaissance, si communs il y a
vingt ans. L'un des plus remarquables parmi ces produits de l'industrie
normande se trouve au château de Saint-Christophe-le-Jajolet (Orne).
Nous en donnons ici (6) une copie[404]. Cet épi en faïence se compose de
quatre pièces dont les joints sont en A, B, C. Le tout est enfilé par une
broche de fer. Le socle est jaune moucheté de brun, le vase est bleu
clair avec ornements jaunes et têtes naturelles, les fleurs sont
blanches avec feuilles vertes et graines jaunes, le culot est blanc, la
boule jaune bistre et l'oiseau blanc tacheté de brun.
Les fabriques de faïences de Rouen, de Beauvais, de Nevers,
fournissaient ces objets de décoration extérieure à toutes les provinces
environnantes; malheureusement l'incurie, l'amour de la nouveauté, la
mode des combles dépourvus de toute décoration les ont fait disparaître,
et les musées de ces villes n'ont pas su même en sauver quelques débris.
Les idées nouvelles qui, au XVIe siècle, tendaient à enlever à notre
architecture nationale son originalité, détruisaient peu à peu cette
fabrication provinciale, prospère encore au XVIe siècle. L'art du potier
résista plus longtemps que tout autre à cette triste influence, et sous
Louis XIII on continuait à fabriquer des faîtières, des épis en terre
émaillée ou vernissée, pour décorer les combles des habitations privées.
Le musée de la cathédrale de Sées possède un épi de cette époque qui,
tout barbare qu'il est, conserve quelques restes de ces traditions du
moyen âge; c'est pourquoi nous en présentons ici (7) une copie. Cet épi
est complétement passé au vernis brun verdâtre.
Le plomb se prêtait beaucoup mieux que la terre cuite à l'exécution de
ces décorations supérieures des toits; aussi l'employait-on pour faire
des épis sur les combles, toutes les fois que ceux-ci étaient couverts
en métal ou en ardoise. Au XIIe siècle, et avant cette époque, on
n'employait guère, pour les couvertures des combles, que la tuile et,
exceptionnellement, le plomb; l'ardoise n'était en usage que dans les
contrées où le schiste est abondant (voy. ARDOISE, PLOMBERIE, TUILE). Ce
n'était donc que sur des monuments construits avec luxe que l'on pouvait
poser des épis en plomb, et, les couvertures en métal posées avant le
XIIIe siècle n'existant plus, il nous serait difficile de donner des
exemples d'épis antérieurs à cette époque. L'épi le plus ancien que nous
ayons vu et dessiné se trouvait sur les combles de la cathédrale de
Chartres[405]; il était placé à l'intersection du bras de croix, et
pouvait avoir environ 2m,50 de hauteur. C'était un bel ouvrage de
plomberie repoussée, mais fort délabré (8). Son fleuron se divisait en
quatre folioles avec quatre boutons intermédiaires. Une large bague
ornée de grosses perles lui servait de base. Il est à croire que son âme
était une tige de fer enfourchée dans la tête du poinçon de bois.
Vers la fin du XIIIe siècle, les couvertures en ardoises devinrent
très-communes et remplacèrent presque partout la tuile, à laquelle
cependant la Bourgogne, l'Auvergne, le Lyonnais et la Provence restèrent
fidèles. Les faîtages et les épis en plomb devinrent ainsi plus communs.
Nous en possédons encore un assez grand nombre d'exemples qui datent du
XIVe siècle. Il existe un de ces épis sur le bâtiment situé derrière
l'abside de la cathédrale de Laon. En voici un autre (9) qui couronne la
tourelle d'escalier de la salle dite des Machabées, dépendante de la
cathédrale d'Amiens. Cet épi est fait entièrement au repoussé et modelé
avec une extrême recherche; il date de l'époque de la construction de la
salle, c'est-à-dire de 1330 environ. En A, nous présentons la section de
la tige sur _a b_ et le plan de la bague faite de deux coquilles
soudées. L'épi est maintenu par une tige de fer attachée à la tête du
poinçon de charpente.
Sur le pignon nord du transsept de la cathédrale d'Amiens, on voit
encore un très-bel épi en plomb, à deux rangs de feuilles, qui date de
la fin du XIVe siècle ou commencement du XVe. Cet épi couronne un
pan-de-bois qui remplace, depuis cette époque, le gâble en pierre.
Beaucoup trop délicat pour la hauteur à laquelle il est placé, il
conviendrait mieux au couronnement d'un comble de château. Nous en
donnons (10) la reproduction; chaque bouquet se compose de trois
feuilles très-découpées, vivement modelées au repoussé, et formant en
plan deux triangles équilatéraux se contrariant. Sous la bague sont
soudées de petites feuilles en plomb coulé; c'est, en effet, à dater du
XVe siècle, que l'on voit la plomberie coulée employée en même temps que
la plomberie repoussée. Mais nous traitons cette question en détail dans
l'article PLOMBERIE. On voit que les épis de plomb suivent les
transformations de l'architecture; à mesure que celle-ci est plus
légère, plus refouillée, ces couronnements deviennent plus grêles,
laissent plus de jour passer entre leurs ornements, recherchent les
détails précieux. Cependant les silhouettes sont toujours heureuses et
se découpent sur le ciel de manière à laisser aux masses principales
leur importance.
L'Hôtel-Dieu de Beaune, fondé en 1441, conserve encore sur les pignons
en pans-de-bois de ses grandes lucarnes, sur ses tourelles et sur les
croupes de ses combles, de beaux épis du XVe siècle, terminés par des
girouettes armoriées. Ces épis sont partie en plomb repoussé, partie en
plomb coulé. Nous donnons ici (11) une copie de l'un d'eux. Les bouquets
supérieurs, dont le détail se voit en A, sont en plomb repoussé; les
couronnes et dais, détaillés en B et en C, sont formés de bandes coulées
dans des creux et soudées à des rondelles circulaires. La souche de
l'épi est complétement faite au repoussé, sauf le soleil rapporté, qui
est moulé. La Bourgogne était, au XVe siècle, une province riche,
puissante, et ses habitants pouvaient se permettre d'orner les combles
de leurs hôtels et maisons de belle plomberie, tandis que le nord de la
France, ruiné par les guerres de cette époque, ne pouvait se livrer au
luxe des constructions privées. Aussi, malgré l'espèce d'acharnement que
l'on a mis depuis plus d'un siècle à supprimer les anciens couronnements
historiés des combles, reste-t-il encore dans les villes de la Bourgogne
quelques exemples oubliés de ces épis du XVe siècle.
À Dijon, il en existe plusieurs sur des maisons particulières, et
notamment dans la Petite rue Pouffier (12). En A, nous donnons la moitié
du plan du poinçon, dont la souche est un triangle curviligne concave
sous la bague. À dater du XIVe siècle, on rencontre assez souvent des
bagues d'épis ornées de prismes ou de cylindres qui les pénètrent
horizontalement, et qui se terminent par une fleurette ou un
quatre-feuilles. Ces sortes de bagues produisent une silhouette assez
heureuse. Il ne faut pas oublier de mentionner ici les quelques épis de
plomb qui surmontent encore les combles de l'hôtel de Jacques Coeur à
Bourges, et dont les souches sont décorées de feuillages en petit
relief, de coquilles et de coeurs. Souvent les épis de plomb étaient
peints et dorés, ce qui ajoutait singulièrement à l'effet qu'ils
produisaient au sommet des combles.
L'époque de la Renaissance, qui, en changeant les détails de
l'architecture française, en conservait cependant les données générales,
surtout dans les habitations privées, ne négligea pas le luxe de la
plomberie. Les combles furent, comme précédemment, enrichis de crêtes et
d'épis. On en revint alors au plomb repoussé, et on abandonna presque
partout les procédés du moulage. Plusieurs châteaux et hôtels de cette
époque conservent encore d'assez beaux épis ornés de fruits, de
chapiteaux, de feuillages et même de figures, le tout repoussé avec
beaucoup d'adresse. Parmi ces épis, on peut citer ceux de l'hôtel du
Bourgtheroulde à Rouen, des châteaux d'Amboise, de Chenonceaux, du
Palais-de-Justice à Rouen. On en voit de très-beaux, quoique fort
mutilés, sur les lucarnes placées à la base de la flèche de la
cathédrale d'Amiens, dans les noues.
Nous reproduisons (13) un de ces épis dont les plombs sont repoussés par
une main très-habile. Il serait difficile de dire ce que fait Cupidon
sur les combles de Notre-Dame d'Amiens, mais cette figure se trouve
très-fréquemment répétée à cette époque au sommet des épis. On voit
aussi quelques-uns de ces enfants tirant de l'arc, sur des maisons de
Rouen élevées au commencement du XVIe siècle. Au sommet du chevet de la
chapelle absidale de Notre-Dame de Rouen, il existe un très-bel épi du
XVIe siècle, qui représente une sainte Vierge tenant l'Enfant. Comme
ouvrage de plomberie, c'est une oeuvre remarquable.
À la fin du XVIe siècle, les épis perdent leur caractère particulier:
ils figurent des vases de fleurs, des colonnettes avec chapiteaux, des
pots à feu, des chimères attachées à des balustres. À mesure qu'on se
rapproche du XVIIe siècle, l'art de la plomberie va s'affaiblissant,
bien que sous Louis XIV on ait encore exécuté d'assez beaux ouvrages en
ce genre; mais alors ils ne s'appliquent plus qu'aux grands monuments,
aux habitations princières: c'est un luxe que ne se permet pas le simple
particulier[406] (voy. CRÊTE, GIROUETTE).
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Note 403: Voy. le _Bullet. monument._ de M. de Caumont, t.
XVI, _Notes sur quelques procédés céramiques du moyen âge_.]
[Note 404: Ce dessin nous a été fourni par M. Ruprich
Robert.]
[Note 405: Cette couverture et la charpente qui la portait
dataient de la seconde moitié du XIIIe siècle; la charpente
fut brûlée en 1836.]
[Note 406: Il faut dire que depuis peu cet art ou cette
industrie, si l'on veut, a repris une certaine importance.
C'est encore une des sources de richesse que nous devons à
l'étude des arts du moyen âge.]
ESCALIER, s. m. _Degré_. Nous distinguerons les escaliers extérieurs
(qu'il ne faut pas confondre avec les perrons) des escaliers intérieurs,
les escaliers à rampes droites des escaliers à girons et à vis, les
escaliers de pierre des escaliers de bois. Dans les édifices romains,
les théâtres et amphithéâtres exceptés, les escaliers sont assez étroits
et peu nombreux. D'ailleurs les Romains employaient les escaliers à
rampes droites et à vis; mais ils ne paraissent pas (du moins dans les
intérieurs) avoir jamais considéré l'escalier comme un motif de
décoration monumentale, ainsi qu'on l'a fait dans les temps modernes.
Les escaliers des édifices antiques sont un besoin satisfait de la
manière la plus simple, un moyen pour communiquer d'un étage à l'autre,
rien de plus. Nous ne déciderons pas si, en cela, les anciens avaient
tort ou raison; nous constatons seulement le fait, afin qu'on ne puisse
accuser les architectes des premiers temps du moyen âge d'être restés en
cela fort au-dessous de leurs maîtres.
D'ailleurs les architectes du moyen âge, comme les architectes romains,
n'eussent jamais établi, dans un bâtiment, un escalier dont les rampes
auraient bouché une ordonnance de baies, ainsi que cela se fait
volontiers de notre temps, même dans de grands édifices. Les Romains
gardaient les dispositions monumentales des escaliers pour les degrés
extérieurs à ciel ouvert. À l'intérieur, ils plaçaient toujours les
rampes perpendiculairement aux murs de face, afin que les hauteurs des
paliers pussent concorder avec les hauteurs des planchers et par
conséquent avec l'ordonnance des baies; mais nous reviendrons sur cette
question importante.
Pour peu qu'on se soit occupé de distributions intérieures, on sait
combien il est difficile de disposer convenablement les escaliers, soit
pour satisfaire aux programmes, soit pour ne pas gêner des dispositions
architectoniques extérieures ou intérieures. Les anciens ne soulevaient
pas la difficulté; c'était un moyen de ne pas avoir besoin de la
résoudre.
L'escalier romain le plus ordinaire est ainsi disposé (1). Il se compose
de deux rampes séparées par un mur de refend, la première arrivant à un
palier d'entresol A, la seconde au palier de premier étage B, et ainsi
de suite. Les marches sont alors portées sur les voûtes rampantes, si
les degrés sont très-larges, ou simplement engagées par les deux bouts
dans les murs, si ces degrés sont étroits. C'est ainsi que sont conçus
et exécutés les escaliers des thermes, des théâtres et amphithéâtres
romains. On ne chercha pas d'autre système d'escalier dans les premiers
monuments du moyen âge. Mais il est facile de voir que ces doubles
rampes conduisaient toujours au-dessus du point dont on était parti, ce
qui pouvait, dans bien des cas, ne pas s'arranger avec les
distributions; on eut donc recours à l'escalier à vis ou en limaçon, qui
présente cet avantage de faire monter dans un petit espace et de donner
accès sur tous les points de la circonférence du cylindre dans lequel
s'élèvent ces sortes de degrés. Ces premiers principes posés, nous nous
occuperons d'abord des escaliers à rampes droites, extérieurs,
découverts ou couverts.
_Escaliers extérieurs_.--Bien qu'on ne fasse plus guère aujourd'hui de
ces sortes d'escaliers, il faut reconnaître qu'ils étaient fort
commodes, en ce qu'ils ne gênaient en rien les dispositions intérieures
et ne coupaient pas les bâtiments du haut en bas, en interceptant ainsi
les communications principales. L'un des plus anciens et des plus beaux
escaliers ainsi disposés se voit encore dans l'enceinte des bâtiments de
la cathédrale de Canterbury. Cet escalier, bâti au XIIe siècle, est
situé près de l'entrée principale et conduisait à la salle de réception
(salle de l'étranger); il se compose d'une large rampe perpendiculaire à
l'entrée de la salle, avec palier supérieur; il est couvert, et le
comble, dont les sablières sont horizontales, est supporté par une
double arcature à jour fort riche, dont les colonnes diminuent suivant
l'élévation des degrés[407].
La plupart des grand'salles des châteaux étaient situées au premier
étage, et on y montait soit par de larges perrons, soit par des rampes
droites couvertes, accolées ou perpendiculaires à ces salles.
La grand'salle du château de Montargis, qui datait de la seconde moitié
du XIIIe siècle, possédait un escalier à trois rampes avec galerie de
communication portée sur des arcs (voy. CHÂTEAU, fig. 15). Cet escalier
était disposé de telle façon que, de la grand'salle A (voy. le plan fig.
2), on pouvait descendre sur l'aire de la cour par les trois degrés BCD.
Il était couvert par des combles en bois posant sur des colonnes et
piliers en pierre[408]. On appelait, dans les palais, ces sortes
d'escaliers le _degré_, par excellence. La rampe avait nom
_épuiement_[409]:
«El palès vint, l'épuiement
De sanc le truva tut sanglant.»
Les couvertures de ces rampes droites étaient ou en bois, comme à
Canterbury et à Montargis, ou voûtées, comme, beaucoup plus tard, à la
Chambre des comptes et à la Sainte-Chapelle de Paris. Ces deux derniers
degrés montaient le long du bâtiment. Celui de la Chambre des comptes,
élevée sous Louis XII, était un chef-d'oeuvre d'élégance; il aboutissait
à une loge A s'ouvrant sur les appartements (fig. 3, voy. le plan).
Cette loge et le porche B étaient voûtés; la rampe était couverte par un
lambris. Sur la face du porche, on voyait, en bas-relief, un écu
couronné aux armes de France, ayant pour supports deux cerfs ailés, la
couronne passée au cou et le tabar du héraut d'armes de France déployé
au dos. Sous l'écu, un porc-épic surmonté d'une couronne, avec cette
légende au bas:
«Regia Francorum probitas Ludovicus, honesti
Cultor, et æthereæ religionis apex.»
Le tout sur un semis de fleurs de lis et de dauphins couronnés. Le semis
de fleurs de lis était sculpté aussi sur les tympans des arcs et sur les
pilastres. La balustrade pleine présentait, en bas-relief, des L passant
à travers des couronnes, puis des dauphins[410].
Pour monter sur les chemins de ronde des fortifications, on établissait,
dès le XIIe siècle, de longues rampes droites le long des courtilles,
avec parapet au sommet. Les marches reposaient alors sur des arcs et se
profilaient toujours à l'extérieur, ce qui permettait de donner plus de
largeur à l'emmarchement et produisait un fort bon effet, en indiquant
bien clairement la destination de ces rampes, fort longues, si les
chemins de ronde dominaient de beaucoup le sol intérieur de la ville.
À Aigues-Mortes, à Avignon, à Villeneuve-lès-Avignon, à Jérusalem, à
Beaucaire, à Carcassonne, on voit encore quantité de ces escaliers
extérieurs découverts qui ont un aspect très-monumental (4)[411]. Mais
il arrivait souvent que, faute de place, ou pour éviter la construction
de ces arcs, ou lorsqu'il fallait monter, le long d'un rempart
très-élevé, au sommet d'une tour carrée, on posait les marches des
escaliers découverts en encorbellement. Afin de donner à ces marches une
saillie suffisante pour permettre à deux personnes de se croiser et une
parfaite solidité, les architectes obtenaient la saillie voulue par un
procédé de construction fort ingénieux. Chaque marche était taillée
ainsi que l'indique le tracé A (5), la partie B étant destinée à être
engagée dans la muraille. Posant ces marches, ainsi combinées, les unes
sur les autres, de manière à ce que le point C vînt tomber sur le point
D, elles étaient toujours portées par une suite de retraites présentant
un encorbellement des plus solides, ainsi que le font voir le tracé
perspectif G, l'élévation H et le profil K. On voit encore un de ces
escaliers, parfaitement exécuté, à l'intérieur de la tour dite d'Orange,
à Carpentras (commencement du XIVe siècle). Ordinairement, il faut, pour
qu'un escalier soit facilement praticable, que chaque marche ait en
largeur la longueur d'un pied d'homme, soit 0,28 c. à 0,30 c., et en
hauteur de 0,15 c. à 0,20 c. au plus, ce qui donne une inclinaison de 22
degrés ou environ. Mais, parfois, la place manque pour obtenir une pente
aussi douce, et on est obligé, surtout dans les ouvrages de
fortifications, de monter suivant un angle de 45 degrés, ce qui donne
des marches aussi larges que hautes et ce qui rend l'ascension
dangereuse ou fort pénible. En pareil cas, les constructeurs, observant
avec raison que l'on ne met jamais qu'un pied à la fois sur chaque
marche, soit pour monter, soit pour descendre, et que par conséquent il
est inutile qu'une marche ait la largeur nécessaire à la pose du pied
dans toute sa longueur, ces constructeurs, disons-nous, ont disposé
leurs marches en coins, ainsi que l'indique la fig. 6, de manière à ce
que deux marches eussent ensemble 0,30 c. de hauteur et chacune 0,30 c.
d'emmarchement par un bout, ce qui permettait d'inscrire la rampe dans
un angle de 45 degrés. Seulement il fallait toujours poser le pied
gauche sur la marche A, le pied droit sur la marche B en descendant, ou
le contraire en montant. Le tracé perspectif C fait comprendre le
système de ces degrés[412]. On le reconnaîtra, ce n'est jamais la
subtilité qui fait défaut à nos architectes du moyen âge. Mais ces
derniers exemples ne fournissent que des escaliers de service.
_Escaliers intérieurs_.--C'est-à-dire, desservant plusieurs étages d'un
bâtiment, posés dans des cages comprises dans les constructions ou
accolées à ces constructions. Les escaliers à vis, comme nous l'avons
dit précédemment, furent employés par les Romains; les architectes du
moyen âge adoptèrent ce système de préférence à tout autre, variant les
dimensions des escaliers à noyau en raison des services auxquels ils
devaient satisfaire. Ces sortes d'escaliers présentaient plusieurs
avantages qu'il est important de signaler: 1º ils pouvaient être
englobés dans les constructions ou n'y tenir que par un faible segment;
2º ils prenaient peu de place; 3º ils permettaient d'ouvrir des portes
sur tous les points de leur circonférence et à toutes hauteurs; 4º ils
s'éclairaient aisément; 5º ils étaient d'une construction simple et
facile à exécuter; 6º ils devenaient doux ou rapides à volonté; 7º pour
les châteaux, les tours, ils étaient barricadés en un moment; 8º ils
montaient de fond jusqu'à des hauteurs considérables sans nuire à la
solidité des constructions voisines; 9º ils étaient facilement
réparables.
Les plus anciens escaliers à vis du moyen âge se composent d'un noyau en
pierre de taille, d'une construction en tour ronde, d'un berceau en
spirale bâti en moellon, reposant sur le noyau et sur le parement
circulaire intérieur. Cette voûte porte des marches en pierre dont les
arêtes sont posées suivant les rayons d'un cercle. La fig. 7 représente
en plan et en coupe, suivant la ligne AB du plan, un de ces escaliers si
fréquents dans les édifices des XIe et XIIe siècles. La porte extérieure
de l'escalier étant en D, la première marche est en C. Ces marches sont
posées sur un massif jusqu'au parement G; à partir de ce point commence
la voûte spirale que l'on voit figurée en coupe. Les tambours du noyau
portent un petit épaulement H pour recevoir les sommiers du berceau qui,
de l'autre part, sont entaillés dans le mur circulaire I. Les marches
sont posées sur l'extrados du berceau rampant et se composent de pierres
d'un ou de plusieurs morceaux chacune. Généralement ces voûtes rampantes
sont assez grossièrement faites en petits moellons maçonnés sur couchis.
Les voûtes des escaliers du choeur de l'église abbatiale d'Eu, qui
datent du XIIe siècle, sont cependant exécutées avec une grande
précision; mais les Normands étaient dès lors de très-soigneux
appareilleurs. Voici, fig. 8, comme sont taillés les tambours du noyau
qui reçoivent les sommiers du berceau rampant; il arrive aussi que les
portées de la voûte sont fréquemment entaillées dans le noyau
cylindrique, ce qui affaiblit beaucoup celui-ci. Ces sortes d'escaliers
ne dépassent guère 1m,00 c. d'emmarchement, et souvent sont-ils moins
larges, les cages cylindriques n'ayant que six pieds, ou 1m,90 c.
environ, dont déduisant le noyau, qui dans ces sortes d'escaliers a au
moins un pied de diamètre, reste pour les marches 0,80 c. au plus. On
reconnut bientôt que les voûtes rampantes pouvaient être supprimées;
lorsqu'au commencement du XIIIe siècle on exploita les pierres en plus
grands morceaux qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, on trouva plus simple
de faire porter à chaque marche un morceau du noyau, de les faire mordre
quelque peu l'une sur l'autre, et de leur ménager une portée entaillée
de quelques centimètres le long du parement cylindrique de la cage. Ce
procédé évitait les cintres, les couchis, une main-d'oeuvre assez longue
sur le tas; il avait encore l'avantage de relier le noyau avec la cage
par toutes ces marches qui formaient autant d'étrésillons. Ces marches
pouvant être taillées à l'avance, sur un même tracé, un escalier était
posé très-rapidement. Or, il ne faut pas perdre de vue que parmi tant
d'innovations introduites dans l'art de bâtir par les architectes
laïques de la fin du XIIe siècle, la nécessité d'arriver promptement à
un résultât, de bâtir vite en un mot, était un des besoins les plus
manifestes.
La fig. 9 donne le plan et la coupe[413] d'un de ces escaliers. La porte
extérieure est en A, la première marche en B. Les recouvrements sont
indiqués par lignes ponctuées, et le détail C présente une des marches
en perspective, avec le recouvrement ponctué de la marche suivante.
Quelquefois, pour faciliter l'échappement, les marches sont chanfreinées
par-dessous ainsi qu'on le voit en D. Les dimensions de ces escaliers
varient; il en est dont les emmarchements n'ont que 0,50 c.; les plus
grands n'ont pas plus de 2m,00, ce qui exigeait des pierres
très-longues; aussi, pour faire les marches du grand escalier du Louvre,
Charles V avait-il été obligé d'acheter d'anciennes tombes à l'église
des Saints-Innocents[414], probablement parce que les carrières de liais
de Paris n'avaient pu fournir à la fois un nombre de morceaux de la
dimension voulue; en effet cet escalier était très-large; nous y
reviendrons. Dans l'intérieur des châteaux les escaliers à vis étaient
singulièrement multipliés; en dehors de ceux qui montaient de fond, et
qui desservaient tous les étages, il y en avait qui établissaient, dans
l'épaisseur des murs, une communication entre deux étages seulement, et
qui n'étaient fréquentés que par les personnes qui occupaient ces
appartements superposés. À propos de la domination que la reine Blanche
de Castille avait conservée sur l'esprit de son fils, Joinville raconte:
«Que la royne Blanche ne vouloit soufrir à son pooir que son filz feust
en la compaingnie sa femme, ne mez que le soir quand il aloit coucher
avec li (elle). Les hostiex (logis) là où il plesoit miex à demourer,
c'estoit à Pontoise, entre le roy et la royne, pour ce que la chambre le
roy estoit desus et la chambre (de la reine) estoit desous. Et avoient
ainsi acordé leur besoigne, que il tenoient leur parlement en une viz
qui descendoit de l'une chambre en l'autre; et avoient leur besoignes si
attirées (convenues d'avance), que quant les huissiers veoient venir la
royne en la chambre du roy son filz, il batoient les huis de leur
verges, et le roy s'en venoit courant en sa chambre, pour ce que (dans
la crainte que) sa mère ne l'i trouvast; et ainsi refesoient les
huissiers de la chambre de la royne Marguerite quant la royne Blanche y
venoit, pour ce qu'elle (afin qu'elle) y trouvast la royne Marguerite.
Une fois estoit le roy de côté la royne sa femme, et estoit (elle) en
trop grant péril de mort, pour ce qu'elle estoit bleciée d'un enfant
qu'elle avoit eu. Là vint la royne Blanche, et prist son filz par la
main et li dist:--Venés-vous-en, vous ne faites riens ci[415].»
Ces escaliers, mettant en communication deux pièces superposées,
n'étaient pas pris toujours aux dépens de l'épaisseur des murs; ils
étaient visibles en partie, posés dans un angle ou le long des parois de
la chambre inférieure, et ajourés sur cette pièce. À ce propos, il est
important de se pénétrer des principes qui ont dirigé les architectes du
moyen àge dans la construction des escaliers. Ces architectes n'ont
jamais vu dans un escalier autre chose qu'un appendice indispensable à
tout édifice composé de plusieurs étages, appendice devant être placé de
la manière la plus commode pour les services, comme on place une échelle
le long d'un bâtiment en construction, là où le besoin s'en fait sentir.
L'idée de faire d'un escalier une façon de décoration théâtrale dans
l'intérieur d'un palais, de placer cette décoration d'une manière
symétrique pour n'arriver souvent qu'à des services secondaires, de
prendre une place énorme pour développer des rampes doubles, cette idée
n'était jamais entrée dans l'esprit d'un architecte de l'antiquité ou du
moyen âge. Un escalier n'était qu'un moyen d'arriver aux étages
supérieurs d'une habitation. D'ailleurs les grandes salles des châteaux
étaient toujours disposées presque à rez-de-chaussée, c'est-à-dire
au-dessus d'un étage bas, le plus souvent voûté, sorte de cave ou de
cellier servant de magasins. On arrivait au sol des grandes salles par
de larges perrons, comme à celles des palais de Paris et de Poitiers, ou
par des rampes extérieures comme à celle du château de Montargis (voy.
fig. 2). Les escaliers proprement dits n'étaient donc destinés
généralement qu'à desservir les appartements privés. Toute grande
réunion, fête, cérémonie ou banquet, se tenait dans la grande salle; il
n'y avait pas utilité à établir pour les étages fréquentés par les
familiers de larges degrés; l'important était de disposer ces degrés à
proximité des pièces auxquelles ils devaient donner accès. C'est ce qui
explique la multiplicité et l'exiguïté des escaliers de châteaux
jusqu'au XVe siècle. Cependant nous venons de dire qu'au Louvre, Charles
V avait déjà fait construire un grand escalier à vis pour monter aux
étages supérieurs du palais; mais c'était là une exception; aussi cet
escalier passait-il pour une oeuvre à nulle autre pareille. Sauval[416]
nous a laissé une description assez étendue de cet escalier, elle mérite
que nous la donnions en entier.
«Le grand escalier, ou plutôt la grande vis du Louvre (puisqu'en ce
temps-là le nom d'escalier n'était pas connu), cette grande vis,
dis-je, fut faite du règne de Charles V, et conduite par Raimond du
Temple, maçon ordinaire du roi[417]. Or, il faut savoir que les
architectes des siècles passés ne faisoient point leurs escaliers ni
droits, ni quarrés, ni à deux, ni à trois, ni à quatre banchées, comme
n'ayant point encore été inventés[418], mais les tournoient toujours en
rond, et proportionnoient du mieux qu'il leur étoit possible leur
grandeur et leur petitesse à la petitesse et à la grandeur des
maisons[419]. La grande vis de ce palais étoit toute de pierre de taille
ainsi que le reste du bâtiment, et de même que les autres de ce
temps-là: elle étoit terminée d'une autre (vis) fort petite, toute de
pierre encore et de pareille figure, qui conduisoit à une terrasse, dont
on l'avoit couronnée (dont on avait couronné la grande vis); chaque
marche de la petite (vis) portoit trois pieds de long et un et demi de
large; et pour celles de la grande, elles avoient sept pieds de longueur
sur un demi d'épaisseur, avec deux et demi de giron près de la coquille
qui l'environnoit.»
«On voit, dans les registres de la Chambre des comptes, qu'elles
portoient ensemble dix toises un demi-pied de hauteur[420], que la
grande (vis) consistoit en quatre-vingt-trois marches[421], et la petite
en quarante et une[422]; elles furent faites à l'ordinaire de la pierre
qu'on tira des carrières d'autour de Paris. Et comme si pour les faire,
ces carrières eussent été épuisées, pour l'achever on fut obligé d'avoir
recours au cimetière Saint-Innocent, et troubler le repos des morts: de
sorte qu'en 1365, Raimond du Temple, conducteur de l'ouvrage, enleva
vingt tombes le 27 septembre, qu'il acheta quatorze sols parisis la
pièce de Thibault de la Nasse, marguillier de l'église, et enfin les fit
tailler par Pierre Anguerrand et Jean Colombel pour servir de pallier.»
«Nous l'avons vu ruiner (cet escalier), en 1600, quand Louis XIII fit
reprendre l'édifice du Louvre, sous la conduite d'Antoine Lemercier.
Pour le rendre plus visible et plus aisé à trouver, maître Raimond le
jeta entièrement hors-d'oeuvre en dedans la cour[423], contre le corps
de logis qui regardoit sur le jardin[424]; et pour le rendre plus
superbe (l'escalier), il l'enrichit par dehors de basses-tailles, et de
dix grandes figures de pierre couvertes chacune d'un dais, posées dans
une niche, portées sur un piédestal: au premier étage, de côté et
d'autre de la porte, étoient deux statues de deux sergens-d'armes, que
fit Jean de Saint-Romain[425], et autour de la cage furent répandues par
dehors, sans ordre ni symétrie, de haut en bas de la coquille, les
figures du roi, de la reine et de leurs enfans mâles[426]; Jean du Liége
travailla à celles du roi et de la reine; Jean de Launay et Jean de
Saint-Romain partagèrent entre eux les statues du duc d'Orléans et du
duc d'Anjou; Jacques de Chartres et Gui de Dampmartin, celles des ducs
de Berri et de Bourgogne; et ces sculpteurs, pour chaque figure, eurent
vingt francs d'or, ou seize livres parisis. Enfin, cette vis étoit
terminée des figures de la Vierge et de saint Jean de la façon de Jean
de Saint-Romain; et le fronton de la dernière croisée[427] étoit
lambrequiné des armes de France, de fleurs de lis sans nombre[428], qui
avoient pour support deux anges, et pour cimier un heaume couronné,
soutenu aussi par deux anges, et couvert d'un timbre chargé de fleurs de
lis par dedans. Un sergent-d'armes haut de trois pieds, et sculpté par
Saint-Romain, gardoit chaque porte des appartemens du roi et de la reine
qui tenoient à cet escalier; la voûte qui le terminoit étoit garnie de
douze branches d'orgues (nervures), et armée dans le chef (à la clef)
des armes de Leurs Majestés, et dans les panneaux (remplissages entre
les nervures) de celles de leurs enfans[429] et fut travaillée (la
sculpture de cette voûte), tant par le même Saint-Romain que par
Dampmartin, à raison de trente-deux livres parisis, ou quarante francs
d'or.»
Il faut ajouter à cette description que cet escalier communiquait avec
la grosse tour du Louvre au moyen d'une galerie qui devait avoir été
bâtie de même sous Charles V, car du temps de Philippe-Auguste, le
donjon était entièrement isolé. Essayons donc de reconstituer cette
partie si intéressante du vieux Louvre, à l'aide de ces renseignements
précis et des monuments analogues qui nous restent encore dans des
châteaux des XVe et XVIe siècles. La grande vis du Louvre était
entièrement détachée du corps de logis du nord, et ne s'y reliait que
par une sorte de palier; cela ressort du texte de Sauval; de l'autre
côté l'escalier était en communication avec le donjon par une galerie.
Cette galerie devait nécessairement former portique à jour, à
rez-de-chaussée, pour ne pas intercepter la communication d'un côté de
la cour à l'autre. Ménageant donc les espaces nécessaires à l'amorce du
portique et de l'entrée dans le corps de logis du nord, tenant compte de
la longueur des marches et de leur giron, observant qu'à l'extérieur
l'architecte avait pu placer dix grandes statues à rez-de-chaussée dans
des niches surmontées de dais, que, par conséquent, ces figures ne
pouvaient être posées que sur des faces de contre-forts, tenant compte
des douze branches d'arcs de voûtes mentionnées par Sauval, de la
longueur et du giron des marches de la petite vis, nous sommes amené à
tracer le plan du rez-de-chaussée, fig. 10. En A est la jonction de
l'escalier avec le corps de logis du nord B. En C est le portique
portant la galerie de réunion de l'escalier avec le donjon. La première
marche est en D. Jusqu'au palier E, tenant compte du giron des marches,
on trouve seize degrés. Seize autres degrés conduisaient au second
palier posé au-dessus de la voûte F. Seize degrés arrivaient au
troisième palier au-dessus de celui E. De ce troisième palier on montait
d'une volée jusqu'au quatrième palier, toujours au-dessus de celui E,
par trente-cinq marches, total, quatre-vingt-trois. Le noyau central,
assez large pour porter le petit escalier supérieur, devait être évidé
pour permettre, à rez-de-chaussée, de passer directement du portique C
au logis B. Au-dessus ce noyau vide pouvait être destiné, ainsi que cela
se pratiquait souvent, à recevoir des lampes pour éclairer les degrés
pendant la nuit. La première rampe était probablement posée sur massif
ou sur voûtes basses; la seconde reposait sur des voûtes G qui
permettaient de circuler sous cette rampe. Notre plan nous donne en H
dix contre-forts pouvant recevoir les dix grandes statues. Une coupe,
fig. 11, faite sur la ligne CB, explique les révolutions des rampes et
les divers paliers de plain-pied avec les étages du logis B. Elle nous
indique la structure du noyau ajouré, et, en K, le niveau du dernier
palier de la grande vis, à partir duquel commence à monter la petite vis
portant quarante et une marches jusqu'au niveau de la terrasse
supérieure. Cette petite vis prenait ses jours dans la cage de la grande
au moyen d'arcatures ressautantes. Nous ne prétendons pas, cela va sans
dire, présenter ces figurés comme un relevé scrupuleux de ce monument
détruit depuis le XVIIe siècle, et dont il ne reste aucun dessin; nous
essayons ici de résumer dans une étude les diverses combinaisons
employées par les architectes des XIVe et XVe siècles, lorsqu'ils
voulaient donner à leurs escaliers un aspect tout à fait monumental. On
comprend très-bien comment Raymond du Temple s'était procuré
difficilement un nombre aussi considérable de marches et de paliers de
grandes dimensions, devant offrir une parfaite résistance, puisque,
suivant la méthode alors adoptée, ces marches, sauf celles des deux
premières révolutions, ne portaient que par leurs extrémités. Quant aux
paliers, qu'il eût été impossible de faire d'un seul morceau, nous les
avons supposés portés, soit par des voûtes, soit par des arcs ajourés,
ainsi que l'indique la vue perspective (12) prise au-dessous du palier
supérieur.
Les architectes, devenus très-habiles traceurs-géomètres dès la fin du
XIIIe siècle, trouvaient dans la composition des escaliers un sujet
propre à développer leur savoir, à exciter leur imagination. Leur
système de construction, leur style d'architecture se prêtait
merveilleusement à l'emploi de combinaisons compliquées, savantes, et
empreintes d'une grande liberté; aussi (bien que les monuments existants
soient malheureusement fort rares) les descriptions de châteaux et de
monastères font-elles mention d'escaliers remarquables.
Souvent, par exemple, ces grandes vis de palais étaient à double
révolution, de sorte que l'on pouvait descendre par l'une et remonter
par l'autre sans se rencontrer et même sans se voir. D'autres fois, deux
vis s'élevaient l'une dans l'autre; l'une dans une cage intérieure,
l'autre dans une cage extérieure; combinaison dont on peut se faire une
idée, en supposant que la petite vis figurée dans la coupe, figure 11,
descend jusqu'au rez-de-chaussée. La vis intérieure devenait escalier de
service, et le degré _circonvolutant_, escalier d'honneur.
Indépendamment des avantages que l'on pouvait tirer de ces combinaisons,
il est certain que les architectes, aussi bien que leurs clients, se
plaisaient à ces raffinements de bâtisses; dans ces châteaux où les
journées paraissaient fort longues, ces bizarreries, ces surprises,
étaient autant de distractions à la vie monotone des châtelains et de
leurs hôtes.
On voyait aux Bernardins de Paris, dit Sauval[430], «une vis tournante à
double colonne (noyau) où l'on entre par deux portes, et où l'on monte
par deux endroits, sans que de l'un on puisse être vu dans l'autre;
cette vis a dix pieds de profondeur (3m,25), et chaque marche porte de
hauteur huit à neuf pouces (0m,23). Les marches sont délardées, et ne
sont point revêtues d'autres pierres. C'est le degré de la manière la
plus simple, et la plus rare de Paris; toutes les marches sont par
dessous délardées. Sa beauté et sa simplicité consistent dans les girons
de l'un et de l'autre, portant un pied ou environ, qui sont entrelassés,
enclavés, emboîtés, enchaînés, enchâssés, entretaillés l'un dans
l'autre, et s'entremordant d'une façon aussi ferme que gentille. Les
marches de l'autre bout sont appuyées sur la muraille de la tour qui
l'environne; ces deux escaliers sont égaux l'un à l'autre en toutes
leurs parties; la façon du noyau est semblable de haut en bas, et les
marches pareilles en longueur, en largeur et en hauteur. L'église et le
degré furent commencés par le pape Benoît XII du nom, de l'ordre de
saint Bernard, continué par un cardinal du même ordre nommé Guillaume.
Ces degrés n'ont que deux croisées, l'une qui les éclaire tous deux par
en haut, l'autre par en bas[431].» En cherchant à expliquer par une
figure la description de Sauval, on trouverait le plan (13). En A et B
sont les deux entrées, en C et D les deux premières marches; le nombre
de marches à monter de C en E, vu la hauteur de ces marches, permet de
dégager sous le giron E pour prendre la seconde rampe D; les degrés
continuent ainsi à monter en passant l'un au-dessus de l'autre. Il est
clair que deux personnes montant par C et par D ne pouvaient ni se voir
ni se rencontrer. Sauval décrit encore de très-jolis escaliers qui se
trouvaient à Saint-Méderic de Paris et qui dataient de la fin du XVe
siècle. Voici ce qu'il en dit[432]:
«Il existait deux vis de Saint-Gille dans les deux tourelles qui sont
aux deux côtés de la croisée hors-d'oeuvre. L'une est à pans et l'autre
ronde. Toutes deux ont été dessinées par un architecte très-savant et
fort entendu à la coupe des pierres. La ronde est couverte d'une voûte
en cul-de-four ou coquille, si bien et si doucement conduite, qu'il est
difficile d'en trouver une dont les traits fort doux et hardis soient ni
mieux conduits ni mieux exécutés. Sa beauté consiste particulièrement en
six portes qui se rencontrent toutes ensemble en un même endroit et sur
un même palier aussi bien que les traits de tous leurs jambages, et cela
sans confusion, chose surprenante et admirable. La colonne de cette vis
ronde est en quelques endroits torse ou ondée, et quoique les traits
partent des deux arêtes où l'onde est renfermée, ils sont toutefois si
bien conduits que la voûte en est toujours et partout de semblable
ordonnance.
«L'autre vis à pans est tantôt pentagone et tantôt hexagone. Son noyau
est des plus grêles et ses arêtes des plus pointues, et est de haut en
bas conduit avec la même délicatesse et la même excellence de l'autre.
La merveille de ces deux vis consiste en leur petitesse et en la
tendresse des murailles qui les soutiennent, ne portant pas neuf pouces
d'épaisseur (0m,23).»
Nous n'en finirions pas si nous voulions citer tous les textes qui
s'occupent des escaliers du moyen âge et particulièrement de ceux du
commencement de la Renaissance, car à cette époque c'était à qui, dans
les résidences seigneuriales, les hôtels et les couvents mêmes,
élèverait les plus belles vis et les plus surprenantes. Dans la
description de l'abbaye de Thélème, Rabelais ne pouvait manquer
d'indiquer une vis magistrale «cent fois plus magnifique» que n'est
celle de Chambord. «Au milieu (des bâtiments, dit-il)[433] estoit une
merveilleuse viz, de laquelle l'entrée estoit par les dehors du logis en
un arceau large de six toises. Icelle estoit faite en telle symétrie et
capacité, que six hommes d'armes, la lance sur la cuisse, pouvoient de
front monter jusques au-dessus de tous le bastiment[434].»
Nous avons vu comment Raymond du Temple avait disposé le grand escalier
du Louvre en dehors des bâtiments afin de n'être point gêné dans la
disposition des entrées, des passages de rampes et des paliers. Cette
méthode, excellente d'ailleurs, persiste longtemps dans la construction
des habitations seigneuriales; nous la voyons adoptée dans le château de
Gaillon (14). Ici l'escalier principal était posé à l'angle rentrant
formé par deux portiques E F. On pouvait prendre la vis en entrant par
deux arcs extérieurs A A et par deux arcs B B donnant sous le portique,
la première marche étant en D. Cette disposition permettait, aux étages
supérieurs, d'entrer dans les galeries par une ouverture percée dans
l'angle en G[435]. Un pareil escalier ne pouvait en rien gêner les
distributions intérieures. À Blois nous retrouvons un escalier
indépendant des corps de logis et placé au milieu d'une des ailes au
lieu d'être élevé dans un angle. Dans la construction du palais des
Tuileries, Philibert Delorme avait encore conservé cette tradition de la
grande vis du moyen âge, et son escalier placé dans le pavillon dit de
l'Horloge aujourd'hui passait, comme celui de Chambord, pour une
merveille d'architecture. D'ailleurs, les vis de Gaillon, de Blois, de
Chambord et des Tuileries étaient terminées par des lanternes qui, comme
celle du grand escalier du Louvre, couronnaient le faîte et donnaient
entrée sur une terrasse[436]. Quelquefois aussi ces vis étaient
intercalées dans les constructions, mais de telle façon qu'elles
conservaient leurs montées indépendantes. On retrouve cette disposition
adoptée dans des châteaux du XVe siècle et du commencement du XVIe.
Alors la vis, au lieu d'être en dehors du portique comme à Gaillon,
laissait le portique passer devant elle. La figure 15 présente en plan
un escalier établi d'après cette donnée. Un portique A B est planté à
rez-de-chaussée devant les pièces d'habitation. La cage d'escalier est
en retraite et carrée, son entrée est en E, la première marche en C.
Dans les angles du carré des trompes arrivent à une corniche spirale et
soutiennent les marches d'angles, qui sont plus longues que les autres.
De cette manière les gens qui montent ou descendent profitent
entièrement de la cage carrée, et, cependant, les marches délardées par
dessous sont toutes de la même longueur, comme si elles gironnaient dans
un cylindre. La coupe de cet escalier, faite sur la ligne A B, figure
16, indique clairement la disposition des rampes, de leurs balustrades,
des arrivées sur le sol du portique à l'entre-sol en G, et au premier en
H. Il existe une disposition d'escalier absolument semblable à celle-ci
dans le château de Châteaudun[437]. Mais dans la vis de Châteaudun les
trompes d'angle arrivent du carré à l'octogone, et des culs-de-lampes
posés aux angles de l'octogone portent la corniche spirale, dont la
projection horizontale étant un cercle parfait soutient les bouts des
marches. Une vue prise à la hauteur de la première révolution de
l'escalier de Châteaudun, figure 17, là où cette révolution coupe le
portique du rez-de-chaussée dans sa hauteur, fait saisir l'arrangement
des trompes, des culs-de-lampes, de la corniche en spirale et des
marches délardées en dessous. Cet arrangement est d'ailleurs représenté
en projection horizontale dans le plan (18).
Les trompes de la vis de Châteaudun sont appareillées; ce sont des
plates-bandes légèrement inclinées vers l'angle; cet escalier était d'un
assez grand diamètre pour exiger cet appareil. Dans des vis d'un moins
grand développement, les angles, qui du carré arrivent à un octogone,
n'ont pas autant d'importance; ces angles forment seulement un pan
abattu de façon à donner en projection horizontale un octogone à quatre
grands côtés et à quatre plus petits. Alors ces trompes, ou ces goussets
plutôt, sont appareillés d'une seule pierre. L'escalier de l'hôtel de la
Trémoille à Paris[438] donnait en plan un carré avec un grand pan
abattu; les trois angles droits restant à l'intérieur étaient, sous les
marches, garnis de trompillons pris dans une seule pierre sculptée. Nous
donnons, figure 19, l'un de ces trompillons. C'était dans ces angles que
l'on plaçait les flambeaux destinés à éclairer les degrés. Ces flambeaux
étaient, soit portés sur de petits culs-de-lampes, quelquefois dans de
petites niches, soit scellés dans la muraille en manière de bras.
Les textes que nous avons cités précédemment indiquent assez combien,
dans les habitations seigneuriales, on tenait à donner (au moins à dater
du XIVe siècle) une apparence de luxe aux grands escaliers. Les
architectes déployaient les ressources de leur imagination dans les
voûtes qui les terminaient et dans la composition des noyaux. Il existe
encore à Paris, dans la rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur, une grosse tour
qui dépendait autrefois de l'hôtel que les ducs de Bourgogne possédaient
rue Pavée-Saint-Sauveur. Cette tour, bâtie sur plan quadrangulaire,
couronnée de mâchicoulis, contient une belle vis fermée à son sommet par
une voûte retombant sur le noyau; les nervures de cette voûte en arcs
d'ogive figurent des troncs de chêne d'où partent des branches feuillues
se répandant sous les voussures[439]. Les noyaux des escaliers à vis
primitifs, ou portaient une voûte spirale (figure 7), ou faisaient
partie des marches elles-mêmes (figure 9). Lorsque l'on donna un grand
diamètre à ces escaliers, il ne fut plus possible de prendre le noyau
dans la marche; on élargit ces noyaux pour éviter l'aiguité des marches
se rapprochant du centre, et celles-ci furent encastrées dans ce noyau
bâti par assises, ou bien encore on composa les noyaux de grandes
pierres en délit comme on le fait pour les poteaux des vis en charpente.
Ce fut alors que l'on enrichit ces noyaux de sculptures délicates, qu'on
les mit à jour quelquefois, et que les appareilleurs eurent l'occasion
de faire preuve de science. Ces noyaux portèrent des mains-courantes
prises dans la masse et des saillies en forme de bandeau spirale, pour
recevoir les petits bouts des marches.
Le noyau de l'escalier de Châteaudun, donné fig. 17, est couvert
d'ornements très-délicats; il est monté en assises hautes; nous en
donnons, fig. 20, un morceau. En A est la main-courante, et en B le
bandeau recevant les marches dont l'incrustement est indiqué dans notre
dessin. Le noyau de la vis de l'hôtel de la Trémoille était fait de
trois morceaux de pierre du haut en bas, posés en délit, couverts de
sculptures, et recevant de même, dans des encastrements, les houts des
degrés[440]. Les morceaux superposés de cet arbre de pierre étaient
reliés entre eux au moyen de forts goujons de pierre dure. Inutile de
dire que la taille de pareils noyaux, faite avant la pose, devait exiger
une adresse et une connaissance du trait fort remarquables.
Parfois, dès le XIVe siècle, lorsqu'on n'avait qu'un très-petit espace
pour développer les escaliers à vis intérieurs, on supprimait
entièrement le noyau afin de laisser du dégagement pour ceux qui
montaient ou descendaient. Les marches étaient alors simplement
superposées en spirale, et portaient chacune un boudin à leur extrémité,
près du centre, pour offrir une main-courante; à la place du noyau était
un vide. Voici (21), en A la moitié du plan d'une vis de ce genre, en B
sa coupe sur la ligne CD, et en G une de ses marches en perspective,
avec l'indication au pointillé des surfaces non vues et du lit
inférieur. Il arrivait aussi que dans les intérieurs des appartements,
et pour communiquer d'un étage à l'autre, on élevait des escaliers
prenant jour sur les salles, des vis enfermées dans des cages en partie
ou totalement à claire-voie. Il existe deux charmants escaliers de ce
genre, qui datent du commencement du XIIIe siècle, dans les deux salles
de premier étage des tours de Notre-Dame de Paris. Nous ne croyons pas
nécessaire de les donner ici, car ils ont été gravés plusieurs fois
déjà, et sont parfaitement connus. On voit une de ces vis, enclose entre
des colonnes, dans la cathédrale de Mayence, et qui date du milieu du
XIIIe siècle; nous donnons (22) la moitié de son plan et une révolution
entière[441]. À partir du mur circulaire qui ne monte que jusqu'au
niveau A, la construction consiste seulement en des marches portant
noyau, et en des colonnettes, toutes d'égale hauteur, soutenant chacune
l'extrémité extérieure d'une marche. Rien n'est plus simple et plus
élégant que cette petite construction. On voit aussi des escaliers de ce
genre à la partie supérieure des tours des cathédrales de Laon et de
Reims. Ces vis s'élèvent au milieu des grands pinacles qui, du dernier
étage de la façade, forment aux quatre angles des tours une décoration
ajourée dans toute leur hauteur. Les vis des tours de Reims ont cela de
particulier, que trois marches sont prises dans une seule assise (les
matériaux avec lesquels ce monument fut élevé sont énormes), et que les
bouts extérieurs de ces marches sont soulagés par des morceaux de
pierres en délit. Chaque bloc est donc taillé conformément au tracé
perspectif, fig. 23. Des chandelles de pierre B viennet soulager les
portées A, puis se poser au-dessus des extrémités des marches en C. Par
le fait, c'est le noyau D qui porte toute la charge, et les pierres B ne
sont qu'une suite d'étançons formant clôture à jour. Il arrive aussi que
ces vis sont mi-partie engagées dans la muraille, mi-partie ajourées;
c'était ainsi qu'étaient disposés la plupart des escaliers intérieurs
qui mettaient en communication deux pièces superposées. L'escalier de la
tribune de l'église Saint-Maclou de Rouen (XVIe siècle), celui du choeur
de la cathédrale de Moulins (XVe siècle), fournissent de très-jolis
exemples de ces sortes de vis prenant jour sur les intérieurs.
Nous avons vu comment les marches des vis forment naturellement plafond
rampant par-dessous les degrés; comment ces marches sont délardées ou
simplement chanfreinées, ou même laissées à angles vifs, donnant ainsi
comme plafond la contre-partie du degré. Mais il arrivait que l'on était
parfois obligé d'établir des rampes droites ou circulaires à travers des
constructions massives, dans les châteaux, dans les tours. Les
couvertures de ces rampes avaient alors un poids considérable à porter.
Si ces rampes étaient larges (comme le sont en général les descentes de
caves dans les châteaux), les architectes n'osaient pas fermer ces
escaliers par des plafonds rampants, composés d'une suite de linteaux,
dans la crainte des ruptures. Alors, que faisaient-ils? Ils bandaient
une suite d'arcs brisés A ou plein ceintres A' juxtaposés (24), mais
suivant la déclivité des degrés, ainsi que l'indique la coupe B. Ces
arcs avaient tous leur naissance sur le même nu; ils étaient tous
taillés sur la même courbe. Si l'intrados de leurs sommiers venait
mourir au nu du mur, l'extrados arrivait en C. Ces sommiers étaient donc
également assis, et les appareilleurs ou poseurs évitaient les
difficultés de coupe et de pose des voûtes rampantes, dont les sommiers
sont longs à tracer, occasionnent des déchets de pierre considérables et
nécessitent des soins particuliers à la pose. Si ces degrés, à travers
des constructions, étaient étroits, si les architectes possédaient des
pierres fortes, ils se contentaient de juxtaposer, suivant la déclivité
des rampes, une série de linteaux soulagés par des corbeaux au droit des
portées (voy., fig. 24, le tracé D et la coupe E). Ces constructions,
fort simples, produisent un bon effet, ont un aspect solide et
résistant; elles indiquent parfaitement leur destination et peuvent
impunément être pratiquées sous des charges considérables. Les voûtes
bandées par ressauts n'ont pas, sous des gros murs ou des massifs,
l'inconvénient de faire glisser les constructions supérieures, comme
cela peut arriver lorsque l'on établit sous ces charges des berceaux
rampants. Quelquefois dans les rampes couvertes par des linteaux, au
lieu de simples corbeaux posés sous chacun de ces linteaux, c'est un
large profil continu qui ressaute d'équerre au droit des pierres formant
couverture, ainsi que l'indique la fig. 25. D'une nécessité de
construction ces architectes ont fait ici, comme partout, un motif de
décoration.
ESCALIERS DE CHARPENTE ET DE MENUISERIE.--Des escaliers de bois
antérieurs au XVIe siècle, il ne nous reste que très-peu de fragments.
Les plus anciens sont peut-être les deux vis du sacraire de la
Sainte-Chapelle de Paris[442]; il est vrai que ce sont des
chefs-d'oeuvre de menuiserie du XIIIe siècle. Cependant les architectes
du moyen âge avaient poussé très-loin l'art de disposer les escaliers de
bois dans des logis, et en ceci leur subtilité avait dû leur venir en
aide, car de toutes les parties de la construction des édifices ou
maisons particulières, l'escalier est celle qui demande le plus
d'adresse et d'étude, surtout lorsque, comme il arrivait souvent dans
les villes et même les habitations seigneuriales du moyen âge, on
manquait de place. Ainsi qu'on peut le reconnaître en examinant les
intérieurs des châteaux et des maisons, les architectes faisaient des
escaliers de bois à un ou deux ou quatre noyaux, à double rampe; ils
allaient jusqu'à faire des escaliers à vis en bois tournant sur un
pivot, de manière à masquer d'un coup toutes les portes des appartements
des étages supérieurs. Dans son _Théâtre de l'art du Charpentier_,
Mathurin Jousse (1627) nous a conservé quelques-unes de ces méthodes
encore usitées de son temps[443]. «Personne n'ignore, dit cet
auteur[444], qu'entre toutes les pièces de la charpente d'un logis, la
montée ne cède en commodité et utilité à aucune autre; estant le
passage, est comme l'instrument commun de l'usage et service que rendent
les chambres, estages et tout l'édifice: et si elle est utile, elle
n'est pas moins gentille, mais aussi difficile, tant pour le tracement,
joinctures et assemblages, que pour la diversité qui se retrouve en
icelles: car outre les ordinaires, qui se font communes à toutes les
chambres d'un logis, il y en a qui (bien qu'elles soient communes) ont
néantmoins telle propriété, que deux personnes de deux divers logis ou
chambres peuvent monter par icelles sans s'entre-pouvoir voir: et par
ainsi une seule fera fonction de deux, et sera commune sans l'estre. Il
s'en fait encores d'autres façons, non moins gentilles que les
précédentes: car estans basties sur un pivot, elles se tournent
aisément, de sorte qu'en un demy-tour elles peuvent fermer toutes les
chambres d'une maison, et forclorre le passage aux endroicts où
auparavant elle le donnoit...»
Avant de présenter quelques exemples d'escaliers en charpente ou
menuiserie, il est nécessaire d'indiquer d'abord quels sont les éléments
dont se composent ces montées. Il y a les escaliers à limons droits avec
poteaux, les escaliers à noyaux et les escaliers à vis sans noyaux et à
limons spirales. Les marches, dans les escaliers en bois du moyen âge,
sont toujours pleines, assemblées dans le limon à tenons et mortaises.
Soit (26) un limon droit présenté en face intérieure en A et en coupe en
B; chaque marche portera un tenon C avec un épaulement D, et sera
légèrement embrévée dans le limon en E. Ces marches seront délardées
par-dessous et formeront plafond rampant. Le limon portera aussi les
poteaux de balustrades G qui viendront s'assembler dans des mortaises
pratiquées dans les renforts H. Les bouts des marches avec leur tenon
sont figurés en K. Ces marches étant pleines sont prises,
habituellement, dans des billes de bois ainsi que l'indique le tracé L.
Trois sciages I divisent la bille en chêne de 0,50 c. de diamètre, ou
environ en six triangles dans chacun desquels on trouve une marche, de
façon à ce que le devant de chaque marche soit placé du côté du coeur du
bois, le devant des marches étant la partie qui fatigue le plus. S'il
reste quelques parties d'aubier ou des flaches, elles se trouvent ainsi
dans la queue de la marche qui ne subit pas le frottement des pieds.
Cette façon de prendre les marches en plein bois, le devant vers le
coeur, a en outre l'avantage d'empêcher les bois de se gercer ou de se
gauchir, les sciages étant précisément faits dans le sens des gerces. Ce
débillardement des marches ne perd aucune des parties solides et
résistantes du bois, les marches se trouvent toutes dans les mêmes
conditions de dureté, et il reste en M de belles dosses que l'on peut
utiliser ailleurs. On reconnaît que les constructeurs ont, soit pour les
limons, soit pour les marches, choisi leurs bois avec grand soin afin
d'éviter ces dislocations et ces gerces si funestes dans des ouvrages de
ce genre. Quelquefois, mais rarement, les marches sont en noyer ou en
châtaignier[445].
Ces premiers principes de construction posés, examinons d'abord un
escalier à deux rampes et à paliers avec marches palières, limons droits
et poteaux d'angle; c'est l'escalier de charpente le plus simple, celui
qui se construit par les moyens les plus naturels. Voici, fig. 27, en A,
le plan d'une montée établie d'après ce système; la première marche est
en B, on arrive au premier palier C, on prend la seconde rampe dont la
marche est en D, on monte jusqu'au palier E, qui est au niveau du
premier étage, et ainsi de suite pour chaque étage. L'échelle du plan
est de 0,01 c. pour mètre. Faisons une coupe longitudinale sur _a b_, et
présentons la au double pour plus de clarté. Ses quatre poteaux d'angles
montent de fond et se posent sur un parpaing de pierre. Le premier limon
repose également sur cette assise et vient s'assembler dans le poteau F
qui reçoit à mi-bois la marche palière G, soulagée encore par une
poutrelle assemblée à tenons et mortaises, et reposant sur le renfort H.
Passons à la troisième rampe qui est semblable en tout à la seconde, et
qui est figurée dans la coupe. Le limon est soulagé dans sa partie par
un gousset I et un lien K. Les grands liens sont surtout nécessaires
pour empêcher le roulement et les poussées qui ne manquent pas de se
produire dans un escalier de ce genre s'il dessert plusieurs étages; ils
roidissent tout le système de charpente, surtout si, comme nous l'avons
tracé, on établit un panneau à jour dans le triangle formé par le
poteau, le limon et ce lien. Les montants des balustrades sont assemblés
dans les limons, et leurs mains-courantes dans les poteaux.
Examinons maintenant comment se combinent les assemblages des limons
dans les poteaux, les marches palières, les poutrelles de buttée des
paliers, etc. Fig. 28: en A, nous avons tracé sur une même projection
verticale les poteaux en regard, la marche palière, la marche d'arrivée
et celle de départ (c'est le détail de la partie L de la fig. 27); en B
est figuré le poteau; en C, la poutrelle de buttée avec son double tenon
et son profil en C'; en D, le gousset du limon de départ; en EE', le
limon d'arrivée; en FF', le limon de départ avec son tenon; en G, la
dernière marche faisant marche palière; en H, la première marche de
départ posant sur la marche palière avec son tenon I s'assemblant dans
le poteau; en K, la partie de la marche palière vue en coupe entre les
deux poteaux. Cette marche palière, assemblée à mi-bois dans le poteau
et reposant en partie sur la poutrelle C, est fortement serrée dans son
assemblage au moyen d'un boulon qui vient prendre le gousset D. Les
poteaux ont 0,18 c. sur 0,20 posés de champ dans le sens de
l'emmarchement. Le gousset D et les limons EE', FF' ne sont pas
assemblés dans les milieux des poteaux; ces limons portent 0,15 c.
d'épaisseur, et affleurent le nu extérieur des poteaux (voir le plan).
Voyons les divers assemblages pratiqués dans le poteau, tracés dans le
détail perspectif O. En N est le renfort destiné à recevoir la poutrelle
de buttée C; en P, les deux mortaises et l'embrévement d'assemblage de
cette poutrelle; en R, l'entaille dans laquelle se loge la marche
palière avec le trou S du boulon; en T, le gousset. Le tracé perspectif
Q nous montre la marche palière du côté de ses entailles entrant dans
celles R des poteaux. La dernière marche d'arrivée est figurée en U; la
première marche de départ en V avec son embrévement et son tenon X; on
voit en Y le trou de passage du boulon. Ce système d'escaliers à rampes
droites avec paliers persista jusqu'au XVIIe siècle; il était fort
solide, ne pouvait se déformer comme la plupart de nos escaliers, dont
les limons attachés seulement aux marches palières finissent toujours
par fléchir. C'est de la véritable charpente dont tous les assemblages
sont visibles, solides, et composent seuls la décoration. Rien ne
s'opposait d'ailleurs à ce qu'on couvrît ces poteaux, ces limons, ces
liens, ces balustrades, de sculptures et de peintures; aussi le
faisait-on souvent.
On faisait en bois des escaliers à vis aussi bien qu'en pierre. Les plus
anciens étaient construits de la même manière, c'est-à-dire que les
marches étaient pleines, superposées, et portaient noyau. On en
façonnait à doubles limons qui pouvaient posséder deux rampes, ainsi que
nous l'avons dit plus haut, c'est-à-dire (29) qu'en entrant
indifféremment par l'une des deux portes CC', on prenait l'une ou
l'autre rampe dont la première marche est en A. C'était un moyen de
donner entrée dans les pièces des étages supérieurs par des portes
percées au-dessus de celles CC'. La personne qui sortait par la porte C
ne pouvait rejoindre celle sortant par la porte C', les deux rampes
gironnant l'une au-dessus de l'autre. Les deux noyaux étaient réunis par
deux limons B se croisant. Ces escaliers, fort communs pendant le moyen
âge et jusqu'au XVIIe siècle, étaient commodes, et on ne s'explique pas
pourquoi on a cessé de les mettre en oeuvre. D'un bout les marches
débillardées, pleines, s'assemblaient à tenon et mortaise dans les deux
noyaux et dans les limons; de l'autre, elles étaient engagées dans la
maçonnerie ou portaient sur un filet en charpente cloué le long d'un pan
de bois.
Mais souvent les escaliers à vis en bois étaient complétement isolés,
formaient une oeuvre indépendante de la bâtisse. Ces escaliers mettaient
en communication deux étages, et on les plaçait dans l'angle d'une pièce
pour communiquer seulement à celle au-dessus. C'était là plutôt une
oeuvre de menuiserie que de charpenterie, traitée avec soin et souvent
avec une grande richesse de moulures et de sculpture. Toutefois, les
marches de ces escaliers de menuiserie restèrent pleines jusque pendant
le XVe siècle, portaient noyaux, et étaient réunies au centre au moyen
d'une tige de fer rond, d'un boulon, qui les empêchait de dévier. Chaque
marche (30), possédait son montant dans lequel elle venait s'assembler.
Ces montants, d'un seul morceau pour chaque étage, étaient assemblés au
pied dans un plateau en charpente, et au sommet dans un cercle également
en charpente. Cela formait une cage cylindrique ou un prisme ayant
autant de pans qu'il y avait de marches en projection horizontale. Nous
donnons en A le plan d'un quart d'un escalier de ce genre portant douze
marches sur sa circonférence. Les montants sont en B, et le noyau porté
par chaque marche en C. Les espaces EF donnent le recouvrement des
marches l'une sur l'autre, le devant de chaque marche étant en F, et le
derrière en E. Si nous faisons une élévation de ce quart de
circonférence de l'escalier, nous obtenons la projection verticale G. On
voit en I le boulon qui enfile les assises de noyau tenant à chaque
marche. Les abouts des marches paraissent en K, et reposent sur un
gousset embrévé dans les montants. Le détail O donne la section
horizontale d'un montant au dixième de l'exécution. En _a_ est le tenon
du derrière de la marche indiquée en _a'_ sur le tracé perspectif M; en
_b_ est l'embrévement de la tête du gousset; son tenon est indiqué en
_b'_ sur le tracé perspectif N; le derrière de la marche étant en _e_,
et le devant de la marche au-dessus en _f_. Chaque marche, reposant sur
la queue de celle au-dessous qui porte le tenon _a_, n'a pas besoin d'un
tenon sur le devant, d'autant que ces marches portent en plein sur le
gousset J muni d'une languette P destinée à arrêter leurs abouts T. Une
entaille R faite dans le poteau permet en outre à la marche de
s'embréver dans ce montant. Le tracé perspectif M montre le devant de la
marche élégi en S, l'about visible à l'extérieur en T, les deux
entailles laissant passer les montants et s'y embrévant en Q,
l'embrévement de la languette du gousset sous l'about et le
débillardement postérieur en V, pratiqué pour dégager et allégir. C'est
d'après ce principe que sont taillés les deux escaliers du sacraire de
la Sainte-Chapelle du Palais (XIIIe siècle), et quelques escaliers de
beffroi, notamment celui de la tour Saint-Romain à Rouen (XVe siècle).
Deux des montants, coupés à deux mètres du sol, et reposant sur une
traverse assemblée dans les poteaux voisins, permettaient d'entrer dans
ces cages et de prendre la vis. Il est clair qu'on pouvait orner les
montants de chapiteaux, de moulures, que les goussets pouvaient être
fort riches et les abouts des marches profilés. Le boulon d'axe excepté,
ces escaliers étaient brandis et maintenus assemblés sans le secours de
ferrures; c'était oeuvre de menuiserie, sans emploi d'autres moyens que
ceux propres à cet art si ingénieux lorsqu'il s'en tient aux méthodes et
procédés qui lui conviennent.
Vers le commencement du XVe siècle, on cessa généralement, dans la
structure des escaliers à vis en charpente ou menuiserie, de faire
porter à chaque marche un morceau du noyau. Celui-ci fut monté d'une
seule pièce, et les marches vinrent s'y assembler dans une suite de
mortaises creusées les unes au-dessus des autres suivant la rampe. C'est
ce qu'on faisait à la même époque pour les escaliers à vis en pierre,
ainsi que nous l'avons dit plus haut. De même que l'on sculptait les
noyaux en pierre, qu'on y taillait des mains courantes, qu'on y
ménageait des renforts pour recevoir les petits bouts des marches, de
même on façonnait les noyaux en charpente. Nous avons vu démolir dans
l'ancien collége de Montaigu, à Paris, un joli escalier à vis en
menuiserie, dont le noyau pris dans une longue pièce de bois de douze à
quinze mètres de hauteur était fort habilement travaillé en façon de
colonne à nervures torses avec portées sous les marches et main
courante. Nous donnons (31) la disposition de ces noyaux de charpente au
droit de l'assemblage des marches. En A on distingue les mortaises de
chacune de ces marches avec l'épaulement inférieur B pour soulager les
portées; en C est la main courante prise dans la masse comme
l'épaulement; son profil est tracé en D coupé perpendiculairement à son
inclinaison; le profil de la corniche avec l'épaulement est tracé en E.
Avant de finir cet article, disons un mot de ces escaliers pivotants
dont parle Mathurin Jousse, et qui devaient être employés dans des logis
où l'on avait à craindre les surprises de nuit, dans les manoirs et les
donjons. Ces escaliers s'établissaient dans une tour ronde, dans un
cylindre de maçonnerie percé de portes à la hauteur des étages où l'on
voulait arriver. L'escalier était indépendant de la maçonnerie, et se
composait (32) d'un arbre ou noyau à pivot supportant tout le système de
charpente. Le plan de cet escalier est figuré en A, et sa coupe en B. À
chaque étage auquel il fallait donner accès était ménagé un palier C
dans la maçonnerie. Nous supposons toutes les portes percées au-dessus
de celle D du rez-de-chaussée. La première marche est en E; de E en F,
les marches sont fixes et sont indépendantes du noyau en charpente monté
sur un pivot inférieur en fer G, et maintenu au sommet de la vis dans un
cercle pris aux dépens de deux pièces de bois horizontales. La première
marche assemblée dans le noyau est celle H; elle est puissamment
soulagée ainsi que les trois suivantes par des potences I. À partir de
cette marche soulagée H, commence un limon spirale assemblé dans les
abouts des marches, et portant une cloison en bois cylindrique percée de
portes au droit des baies de maçonnerie D. Au-dessus de la troisième
marche (partant de celle H) les autres marches jusqu'au sommet de la vis
ne sont plus soulagées que par les petits liens K, moins longs que les
potences I, afin de faciliter le dégagement. Ainsi toutes les marches,
le limon et la cloison cylindrique portent sur l'arbre pivotant O.
Lorsqu'on voulait fermer d'un coup toutes les portes des étages, il
suffisait de faire faire un quart de cercle au cylindre en tournant le
noyau sur son axe. Ces portes se trouvaient donc masquées; entre la
marche F et celle H il restait un intervalle, et les personnes qui
l'auraient franchi pour pénétrer dans les appartements, trouvant une
muraille en face les ouvertures pratiquées dans le cylindre, ne
pouvaient deviner la place des portes véritables correspondant à ces
ouvertures lorsque l'escalier était remis à sa place. Un simple arrêt
posé par les habitants sur l'un des paliers C empêchait de faire pivoter
cette vis. C'était là un moyen sûr d'éviter les importuns. Nous avons
quelquefois trouvé des cages cylindriques en maçonnerie dans des
châteaux, avec des portes à chaque étage, sans aucune trace d'escalier
de pierre ou de bois; il est probable que ces cages renfermaient des
escaliers de ce genre, et nous pensons que cette invention est fort
ancienne; il est certain qu'elle pourrait être utilisée lorsqu'il s'agit
d'arriver sur plusieurs points de la circonférence d'un cercle à un même
niveau. Nous avons l'occasion de parler des escaliers dans les articles
CHÂTEAU, MAISON, MANOIR, PALAIS.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Note 407: Voy. _Some account of Domest. Archit. in England,
from the conquest to the end of the thirteenth century_, by
T. Hudson Turner. J. Parker, Oxford, 1851.]
[Note 408: Voy. Du Cerceau, _Des plus excellens bastimens de
Frane_.]
[Note 409: _Lai d'Ywenec_; poésies de Marie de France, XIIIe
siècle.]
[Note 410: Voy. Topog. de la France; Bib. imp.]
[Note 411: Des remparts de Carcassonne, fin du XIIIe siècle.]
[Note 412: On voit encore un escalier de ce genre sur les
parties supérieures de l'église de Saint-Nazaire de
Carcassonne, et à Notre-Dame de Paris dans les galeries du
transsept.]
[Note 413: La coupe est faite suivant _a b_, en pourtournant
le noyau pour faire voir le recouvrement des marches.]
[Note 414: Sauval.]
[Note 415: _Mémoires du sire de Joinville_, pub. par Fr.
Michel, p. 190. Paris, 1858.]
[Note 416: _Hist. et Antiq. de la ville de Paris_, t. II, p.
23.]
[Note 417: Raymond du Temple était sergent d'armes et en même
temps maître des oeuvres du roi Charles V.]
[Note 418: Sauval est ici dans l'erreur, ces sortes
d'escaliers étaient inventés dès l'époque romaine; mais, il
vrai dire, les architectes du moyen âge préféraient toujours
l'escalier à vis, par les motifs déduits plus haut.]
[Note 419: Sauval rend en cela justice à nos vieux maîtres
des oeuvres qui faisaient les escaliers proportionnés aux
services auxquels ils devaient satisfaire.]
[Note 420: C'est-à-dire que la dernière marche de l'escalier
était à 10 toises ½ pied du sol de la cour, soit à 20 mètres,
et devait ainsi desservir deux étages au-dessus du
rez-de-chaussée, plus la terrasse.]
[Note 421: À ½ pied chacune, cela fait 41 pieds ½ ou 13m,30
environ.]
[Note 422: À ½ pied chacune, cela fait 20 pieds ½, soit 6m,60
environ. Ces mesures de détail sont d'accord avec la mesure
générale et produisent environ 20 mètres.]
[Note 423: C'était bien là en effet le but que se proposaient
les architectes du moyen âge. De plus, en plaçant ainsi les
grands escaliers hors-oeuvre, ils ne dérangeaient pas les
distributions intérieures, prenaient autant de jours qu'ils
voulaient et disposaient leurs paliers sans embarras.]
[Note 424: C'est-à-dire en dedans du corps de logis du nord.
(Voy. CHÂTEAU, fig. 20, 21 et 22.)]
[Note 425: On voit que Raymond avait signé son oeuvre en
plaçant ainsi deux sergents d'armes des deux côtés de la
porte principale donnant au premier étage sur l'escalier.]
[Note 426: Sauval entend indiquer évidemment ici que ces
dernières statues étaient posées suivant le giron de
l'escalier. En effet, dans ces escaliers à vis,
l'architecture suivait le mouvement des marches et les
statues devaient ressauter à chaque pilier, pour cadrer avec
l'architecture.]
[Note 427: Le gâble de la dernière croisée.]
[Note 428: Ce fut Charles V qui le premier ne chargea plus
l'écu de France que de trois fleurs de lis; ce changement aux
armes de France n'eut donc lieu que postérieurement à 1365.]
[Note 429: Il ne peut être ici question que de la voûte
élevée au sommet de la petite vis.]
[Note 430: _Hist. et Antiq. de la ville de Paris_, l. IV, t.
I, p. 435.]
[Note 431: Ce fut en 1336 que le pape Benoît XII commença
l'église des Bernardins de Paris.]
[Note 432: _Hist. et Antiq. de la ville de Paris_, l. IV, t.
I. p. 438.]
[Note 433: L, I, ch. LIII.]
[Note 434: Évidemment Rabelais avait, en écrivant ceci, le
souvenir du grand escalier de Chambord dans l'esprit;
toutefois il est surprenant qu'il n'ait pas fait mention de
la double rampe.]
[Note 435: Voy. _Les plus excellens bastimens de France_. Du
Cerceau.]
[Note 436: Au palais des Tuileries, la lanterne couronnait
une coupole flanquée de quatre lanternons en forme
d'échauguettes].
[Note 437: Ce château, qui ne fut jamais terminé, appartient
à M. le duc de Luynes; la partie à laquelle appartient
l'escalier date des premières années du XVIe siècle.]
[Note 438: Démoli en 1840; quelques fragments de cet hôtel
sont déposés à l'école des Beaux-Arts.]
[Note 439: Voy. dans l'_Itinéraire archéologique de Paris_,
par M. de Guilhermy, 1855, p. 299, une description de cette
tour et une vue de l'escalier.]
[Note 440: Il existe des fragments importants de ce noyau à
l'École des Beaux-Arts.]
[Note 441: Cet escalier montait autrefois au-dessus de la
clôture du choeur.]
[Note 442: Un seul de ces escaliers est ancien, le second a
été refait exactement sur le modèle de celui qui existait
encore au moment où les travaux de restauration ont été
entrepris.]
[Note 443: Nous l'avons dit déjà bien des fois, la
Renaissance en France ne fut guère qu'une parure nouvelle
dont on revêtissait l'architecture; le constructeur, jusqu'au
milieu du XVIIe siècle, restait français, conservait et
reproduisait ses vieilles méthodes beaucoup meilleures que
celles admises depuis cette époque jusqu'à la fin du dernier
siècle.]
[Note 444: CXVIIIe figure, page 155.]
[Note 445: Particulièrement dans le centre de la France.]
ESCHIF, s. m. Petite fortification flanquante que l'on faisait pour
défendre les approches d'une porte, pour enfiler un fossé, lorsque les
enceintes des villes consistaient en une simple muraille. Souvent les
eschifs étaient des ouvrages en bois que l'on établissait provisoirement
si le temps ou les ressources manquaient pour élever des tours. Lebeuf,
dans son _Histoire de la ville d'Auxerre_[446], dit qu'à la fin du XIVe
siècle, on éleva autour de la ville d'Auxerre plusieurs eschifs. «On
démolissoit en certains endroits et on rebâtissoit en d'autres; on
donnoit la forme de véritables tours à ce qui, auparavant, n'étoit qu'un
simple eschif; en un mot on fortifioit la ville à proportion du produit
des octrois que les rois Charles V et Charles VI avoient accordés.»
Après un siége durant lequel les murailles avaient été endommagées et
les tours démantelées, on posait sur les courtines des eschifs (1) pour
commander les dehors, pendant qu'on faisait exécuter les réparations
jugées nécessaires[447].
[Illustration: Fig. 1.]
[Note 446: _Mém. concern. l'hist. civ. et ecclés. d'Auxerre_,
par l'abbé Lebeuf, publ. par MM. Challe et Quantin. Auxerre,
1855. T. III, p. 279.]
[Note 447: Des anciennes fortifications de Blois. _Civitat.
orbis terrarum_, 1574.]
ESCOPERCHE, s. f. Perche ou baliveau posé verticalement pour soutenir
les boulins d'un échafaud de maçon (voy. ÉCHAFAUD). L'escoperche est
aussi une pièce de bois munie d'une poulie à son extrémité supérieure,
et qu'on attache au sommet d'une chèvre pour en augmenter la hauteur ou
lui donner plus de nez.
ESTACHES, s. f. S'emploie au pluriel, et signifiait, pendant le moyen
âge, une réunion de pieux (voy. CLÔTURE).
ÉTAI, s. m. Pièce de bois droite, rigide, dont on se sert pour soutenir
une construction qui menace ruine. On ne peut mettre en doute que les
architectes, à dater du XIIIe siècle, n'aient été fort habiles dans
l'art d'étayer les constructions, soit pour les consolider au moyen de
reprises en sous-oeuvre, soit pour en modifier les dispositions
premières. La facilité avec laquelle on se décidait, au moment où
l'architecture gothique apparut, à changer et reconstruire en partie des
bâtiments à peine achevée afin de les mettre en harmonie avec les
méthodes nouvelles qui progressaient rapidement, tient du prodige, et ne
peut être comparée qu'à ce que nous voyons faire de notre temps.
Comme les architectes de cette époque du moyen âge opéraient sur des
constructions généralement légères, dans lesquelles on ne trouve jamais
un excès de force, il fallait nécessairement que leurs procédés
d'étaiement fussent très-parfaits, car ces constructions pondérées,
tenues en équilibre par des forces agissant en sens inverse, ne
pouvaient se maintenir debout du moment qu'on en enlevait une partie, et
il y avait à craindre, dans certains cas, que les étaiements n'eussent
une puissance de poussée assez forte pour déranger l'équilibre des
constructions que l'on prétendait conserver. À voir la nature des
reprises en sous-oeuvre exécutées par les constructeurs du moyen âge, on
ne peut douter qu'ils n'aient employé très-fréquemment les chevalements,
genre d'étaiement qui porte verticalement sans exercer aucune poussée ni
pression. Ainsi les reprises faites vers le milieu du XIIIe siècle dans
le choeur de l'église de Saint-Denis, celles beaucoup plus hardies
faites à la fin de ce siècle dans le choeur de la cathédrale de
Beauvais; vers le commencement du XIVe siècle, dans les collatéraux du
choeur de Notre-Dame de Paris, près de la croisée, dans la cathédrale de
Nevers, dans celle de Meaux, dénotent une hardiesse et une habileté
singulières. Il nous serait impossible de fournir des exemples de tous
les cas d'étaiement qui peuvent se présenter; l'adresse, le savoir et
l'expérience du constructeur peuvent seulement lui prescrire le système
d'étaiement que chaque cas particulier demande. Nous nous garderons de
prescrire des méthodes bonnes en telle circonstance, funestes en
d'autres; nous nous contenterons d'indiquer des principes généraux.
Ainsi, lorsqu'on étaye une partie d'un édifice, on ne doit pas songer
seulement à prévenir les effets d'un mouvement dangereux qui s'est
produit dans la construction, il faut prendre ses dispositions pour que,
la partie à remplacer étant enlevée, les pesanteurs ou les poussées ne
puissent agir dans le sens ou contrairement à l'effet produit; il faut
que tout étaiement soit neutre.
Si, par exemple, nous devons reprendre en sous-oeuvre les piles d'un
vaisseau dans lequel l'effet indiqué, fig. 1, se serait produit,
l'étaiement AB, excellent pour arrêter la torsion des piliers CD, sera
dangereux si nous enlevons la colonne DE pour la remplacer par une
autre, car les pesanteurs, agissant de C en E, solliciteront l'étai AB à
pivoter sur son patin G, et à faire rentrer l'arc IK en I'K; ce qui
produira une dislocation de toute la construction et un affaissement des
parties supérieures. Dans ce cas, il faut se bien garder de rien faire
qui puisse modifier le bouclement de B en E. On doit se contenter de
poser une batterie d'étrésillons LM, fig. 1 bis, et de placer de chaque
côté de la pile à reprendre des chevalements NO, les arcs latéraux bien
entendu étant cintrés; alors on pourra enlever la pile RP et la
reconstruire verticalement en ramenant son pied en R'. Lorsqu'il s'agit
d'étayer un mur derrière lequel sont construites des voûtes, pour le
reprendre en totalité ou en partie, fig. 2, la première opération à
faire c'est de cintrer les arcs AB de la voûte; quant à la pose des
étais extérieurs, leur tête doit porter exactement au-dessus du point où
la rupture est particulièrement apparente. Si la rupture du mur ou du
contre-fort est en C, la tête de l'étai doit porter en D, et pour
recevoir cette tête, il est prudent de relancer d'abord dans la
maçonnerie un bon morceau de pierre dure afin de ne pas faire porter sur
cette tête un parement friable, fatigué ou sans liaison avec le massif.
Soit A, fig. 2 bis, le vieux parement, on relancera avant tout une forte
boutisse B en pierre dure faisant saillie sur le parement, et, posant
sous son lit inférieur une bonne calle C en coeur de chêne, on serrera
au-dessous la tête de l'étai D. Il n'est pas besoin de dire que
l'architecte doit apporter la plus grande attention, en tous cas, au sol
sur lequel repose la plate-forme, _plateselle_, _sole_ ou _patin_
recevant le pied d'un étai; trop souvent on néglige de s'assurer de la
qualité résistante de ces points d'appuis; il en résulte que les étais
enfoncent leurs patins sous la charge. Ces plates-formes doivent être
posées sur un sol uni; elles doivent être larges, épaisses, bien callées
suivant l'inclinaison voulue, et garnies en bon plâtre par-dessous. À
Paris, l'habitude que l'on a de faire de très-grandes constructions, de
reprendre en sous-oeuvre des maisons très-élevées et très-lourdes, fait
que l'on étaye généralement avec adresse et solidité; mais en province,
nos architectes et entrepreneurs n'apportent pas toujours, dans ces
opérations délicates, l'attention et le soin qu'elles exigent.
Le meilleur bois pour faire des étais est évidemment le sapin, parce
qu'il est droit, long et extrêmement roide; il est difficile de faire de
bons étaiements en chêne, d'une longueur médiocre généralement, courbe
souvent, lourd, d'un levage plus pénible par conséquent. Toutefois, dans
les étaiements, le chêne doit être de préférence employé pour les
plates-formes, pour les calles et les chapeaux des chevalements, parce
que son tissu ne s'écrase pas sous la charge comme celui du sapin. Le
peuplier, que dans quelques parties de la France on emploie comme étai,
est un bois beaucoup trop flexible; il se courbe et se tourmente en tout
sens sous la charge, si bien moisé qu'il soit.
Pour obtenir un étaiement simple d'une grande puissance, on ne doit
jamais se fier à un seul brin de sapin, si gros et sain qu'il soit; il
est nécessaire de doubler l'étai, c'est-à-dire de placer deux étais dans
le même plan perpendiculaire à la face du mur ou de la pile à étayer, et
de moiser ensemble ces deux étais. Un étaiement puissant est celui-ci,
fig. 3, et jamais les deux ou trois brins posés dans un même plan ne
doivent être parallèles; ils doivent toujours former un triangle ou une
portion de triangle, par cette raison qu'un triangle ne peut se
déformer: étant moisés, les brins posés non parallèles présentent un
tout homogène, comme une équerre énorme; tandis qu'étant parallèles, ils
peuvent, ainsi que le démontre la fig. 3 bis, si bien moisés qu'ils
soient, se contourner sous la charge. Il n'est pas indifférent de poser
les étais plus rapprochés au sommet ou au pied. Si (fig. 3) un mur AB
présente un bouclement brusque en C, la batterie d'étais devra être
posée comme l'indique le tracé D, c'est-à-dire que les deux brins seront
plus écartés à leur pied qu'à leur sommet, car le bouclement étant en C,
s'il faut soutenir et buter la partie supérieure A, il serait dangereux
d'agir sous forme de pression de l'extérieur à l'intérieur en E, ce qui
arriverait infailliblement si le grand brin GH prenait charge; alors on
risquerait d'aggraver la rupture de la maçonnerie au-dessous du
bouclement. Mais si un mur est bouclé d'une manière uniforme, ainsi que
l'indique le tracé F, les deux brins d'étais doivent être plus écartés à
leur sommet qu'à leur pied, car si la maçonnerie s'appuie sur le brin
supérieur G'H', et que ce brin prenne charge, toute la pesanteur et la
poussée du dedans au dehors se reporteront sur le second brin IK; il
faut alors que celui-ci ne porte pas seulement, mais qu'il contre-butte,
par son inclinaison, le bouclement qui tendrait à s'augmenter en K.
S'il est nécessaire de poser des brins doublés et même triplés dans un
plan perpendiculaire au mur à étayer lorsqu'on veut obtenir une grande
force, et pour empêcher les brins de se courber dans leur plan, il faut
aussi les empêcher de se courber en sortant du plan perpendiculaire, de
se gauchir, en un mot; pour ce faire, il est bon de poser des batteries
d'étais comme l'indique la fig. 4, en plan et en perspective; ces deux
batteries non parallèles devront être rendues solidaires par des moises.
Ainsi, par la disposition des étais, le système ne formera plus qu'un
corps solide, très-résistant, représenté par le tracé O, une manière de
contre-fort d'un seul morceau ne pouvant ni glisser ni se déformer. Ces
sortes d'étaiements sont très-bons pour maintenir des murs de terrasses
poussés par des terres, et qui menacent de céder à une très-forte
pression.
Rien n'est plus satisfaisant pour l'oeil qu'un étaiement bien combiné et
exécuté. Tout architecte qui aime son art ne doit pas seulement indiquer
la disposition des étaiements, il doit encore veiller avec une sorte de
coquetterie à ce que le charpentier emploie des bois proportionnés comme
force à leur destination; à ce que les brins soient nets, bien coupés
comme il convient; à ce que les moises soient entaillées, coupées de
longueur, ni trop fortes ni trop minces; à ce que les plates-formes
présentent sous le pied des étais une surface lisse, plane, un sciage,
autant que possible, afin de permettre de serrer les étais parfaitement
dans leur plan; à ce que les calles soient proprement coupées, en bon
bois, les broches ou pointes qui les maintiennent enfoncées droit; à ce
que les maçonneries sous les plates-formes soient faites avec soin,
débordant régulièrement de chaque côté la largeur des plates-formes.
Il se présente des circonstances où on ne peut, ni poser des
chevalements, ni des étais ordinaires, ni des étrésillons, et où il faut
reprendre, par exemple, une pile en sous-oeuvre, parce que les assises
inférieures se seraient écrasées ou auraient été endommagées gravement.
Soit, fig. 5, une pile cylindrique A portant des arcs dans tous les
sens, quatre arcs doubleaux et quatre arcs ogives; cette pile soutient
deux ou trois étages d'autres piles avec voûtes: impossible, ni
d'étayer, ni d'établir des chevalements. On peut cintrer les huit arcs,
mais cela n'empêchera pas le poids des piles supérieures d'agir sur la
pile inférieure. Les assises basses de cette pile sont écrasées. Nous
établirons un châssis en bois de chêne d'un fort équarrissage qui sera
fait ainsi que l'indique le tracé B en perspective, et B' en plan, avec
des joints, des tenons et mortaises gais, des boulons _b_ et des clefs
_c_ qui permettront de serrer fortement ce châssis contre le cylindre.
Ce châssis enveloppera la pile cylindrique au-dessous de l'astragale du
chapiteau (voir le tracé D); nous maçonnerons en bon plâtre tout
l'intervalle entre le dessus du châssis C et les cornes du tailloir E du
chapiteau. Sous les angles du châssis nous poserons huit chandelles G,
indiquées aussi en G' sur le tracé B, assez inclinées pour nous
permettre de passer les assises à remplacer H. Mais sous le chapiteau il
existe un ou deux tambours intacts qu'il faut conserver. Nous ferons
faire quatre équerres en fer, suivant le tracé F, de la hauteur des
tambours à conserver; ces équerres seront fixées avec des vis à tête
carrée et entaillées sur le châssis; leur patte I viendra mordre le lit
inférieur du tambour à conserver. Cela fait, nous pourrons enlever
l'assise K à la masse et au poinçon, puis déposer les tambours
inférieurs et les remplacer en pierre neuve. Si toute la pile inférieure
est écrasée, si son chapiteau est brisé, si les sommiers des arcs sont
mauvais, nous procéderons de la même manière pour le chapiteau de la
colonne au-dessus, fig. 6: nous ferons passer les huit chandelles à
travers les huit remplissages des voûtes (voir le plan M) en P, nous
ferons descendre nos équerres en fer jusqu'au point malade, soit O, et
nous démolirons toute la partie inférieure pour la rebâtir en
sous-oeuvre; enlevant les voûtes (une fois la pile supérieure étayée),
nous remonterons d'abord la pile inférieure avec ses sommiers d'arcs,
et, cela terminé, on enlèvera les chandelles et le châssis, et on
reposera les voûtes sur cintres sans embarras.
Si l'on ne peut se fier à la solidité des chapiteaux ou si les piles
n'en possèdent pas, si ces chapiteaux eux-mêmes sont à reprendre parce
qu'ils seraient brisés, on peut avoir recours à des chevalements avec
chapeaux en fer.
Il arrive, par exemple, que des piliers (7) recevant deux archivoltes A,
deux arcs ogives B et un arc-doubleau C, plus en D la charge de piles
supérieures portant des voûtes hautes, ont été affamés, brisés, ou
qu'ils se sont écrasés jusques au-dessus des sommiers des arcs. Dans ce
cas, pour reprendre ces piliers, leurs chapiteaux et leurs sommiers en
sous-oeuvre, il ne s'agit pas seulement d'étayer les constructions
supérieures; il faut encore que ces étaiements permettent de manoeuvrer
de gros blocs entre eux et de les faire arriver à leur place, sans trop
de difficulté, de les bien poser et de les bien ficher. Étayer n'est
rien, mais étayer de manière à permettre de reconstruire entre les étais
est souvent un problème difficile à résoudre.
Soit donc E', en élévation la pile E; non-seulement cette pile est
mauvaise, mais les sommiers des arcs sont brisés jusqu'en F. À partir de
ce niveau, la maçonnerie, qui prend plus d'épaisseur, s'est conservée;
il s'agit d'enlever toute la construction comprise entre F et G.
D'abord, nous poserons un cintre sous l'arc-doubleau C, deux cintres
sous les deux arcs-ogives B, puis, fig. 7 bis, nous poserons sous les
deux archivoltes A deux étaiements disposés comme l'indique notre tracé;
en HH nous placerons deux étais ordinaires pour bien maintenir le dévers
de la pile, nous enlèverons les premiers claveaux des archivoltes de I
en K; ce qui nous permettra de faire deux entailles L dans les tas de
charge conservés pour faire passer deux fortes pièces de fer composées
de quatre fers réunis M et frettés, d'une force proportionnée à la
charge. Ces deux fers reposeront sur des chevalets N portant des
chapeaux en chêne O. En plan, cet étaiement présente la projection
horizontale tracée en P; la pile est en E'', les cintres en C' B'B', les
contre-fiches d'archivoltes en A', les chevalets en N' avec leurs
chapeaux en O'. Les barres de fer sont marquées par deux traits noirs.
Les étais de dévers opposés aux poussées sont projetés en H'. Ceci doit
être combiné et placé de manière que, à la hauteur des assises des
chapiteaux, tailloirs et sommiers, assises que nous supposons en deux
morceaux chaque, l'écartement ST entre les contre-fiches A' et les pieds
du chevalement N' soit assez large pour faire passer ces morceaux. Il
faut aussi que le chapeau du chevalet postérieur dégage l'arc-doubleau C
et ne puisse gêner le remplacement des premiers claveaux de cet arc s'il
y a lieu. Les assises reposées doivent être fortement callées sous le
tas de charge V. Les claveaux bien posés et fichés au-dessus des
sommiers, on enlève les deux fers L et on bouche les trous peu
considérables qu'ils ont laissés. Les chevalets et barres de fer étant
enlevés en premier, on enlève les contre-fiches d'archivoltes et,
seulement quand les mortiers sont bien secs, les deux étais H. On
comprend que l'ordre dans lequel des étais doivent être enlevés n'est
pas une chose indifférente, car si les étais remplissent bien leur
fonction (et, dans un cas pareil, il faut qu'ils la remplissent
puisqu'ils portent seuls toute la charge), lorsque les reprises en
sous-oeuvre sont terminées, si bien faites qu'elles soient, ce sont
toujours les étais qui portent. Du moment qu'on les desserre, les
constructions nouvelles prennent charge; il est donc important: 1º
qu'elles ne prennent charge que successivement; 2º que les pesanteurs
agissent sur elles également et dans le sens vertical. Souvent un étai
desserré trop tôt ou intempestivement fait éclater les substructions les
mieux établies. L'important, c'est de desserrer ensemble les étais en
regard, comme, par exemple, dans la fig. 7 bis, les deux batteries
d'étais d'archivoltes A. Du reste, il en est des étaiements comme de
beaucoup d'autres choses qui tiennent de l'art du constructeur: autant
d'exemples, autant de cas particuliers; par conséquent, autant de
procédés applicables à ces cas particuliers. On ne peut que poser des
principes généraux et indiquer quelques-unes des mille applications qui
se présentent chaque jour. Nous dirons que le premier soin d'un
architecte qui veut étayer des constructions, c'est de savoir exactement
comment elles ont été faites, quels ont été les procédés employés par
les constructeurs, quelles sont leurs habitudes, leurs appareils, quels
sont leurs défauts et leurs qualités ordinaires, car on doit parer
d'avance à ces défauts et profiter de ces qualités.
Les édifices de la période gothique étant élastiques, toujours
équilibrés, il arrive que ces propriétés peuvent vous servir si vous les
connaissez exactement, ou qu'elles peuvent déterminer des accidents si
vous n'en tenez compte. Nous avons vu reprendre et en sous-oeuvre des
constructions qui, à cause de leur hauteur et de leur poids énorme, ne
pouvaient être étayées, comme des clochers, par exemple, posés sur
quatre piliers, et cela par des moyens très-simples, très-peu
dispendieux, parce que les constructeurs qui dirigeaient ces reprises
savaient profiter de la flexibilité de ces bâtisses et utilisaient les
conditions d'équilibre. Mais quand une reprise en sous-oeuvre, par les
moyens extraordinaires employés, coûte plus cher que ne coûterait la
reconstruction totale de la portion du monument à consolider, ce n'est
plus de l'art. Disons encore que tout édifice étayé pour être repris
exige une surveillance constante. L'architecte doit observer les
moindres symptômes qui se manifestent; l'ouverture d'un jour, la fêlure
d'une pierre, sont toujours alors le signe d'un mouvement qui, si faible
qu'il soit, doit être constaté, et l'architecte ne se donnera pas de
repos qu'il n'en ait reconnu la cause pour y remédier. Une calle mise à
propos, une chandelle posée à temps, préviennent souvent les plus
sérieux accidents. Si des mouvements se manifestent, faut-il au moins
qu'ils viennent pour ainsi dire en aide à l'architecte, qu'ils entrent
dans son système général de soutènement. Il est même de ces cas
très-graves où l'architecte doit provoquer ces mouvements, comme
l'habile médecin, pour traiter une inflammation locale, attire le mal
sur une autre partie du corps. On pourrait dire que tout étaiement dans
les constructions consiste à prévenir un mal; mais dans les édifices
gothiques, il ne suffit pas de prévenir, il faut détourner ce mal: car,
le système de la bâtisse gothique reposant sur les lois d'équilibre, si
un point faiblit, toutes les pesanteurs verticales ou obliques se
reportent sur ce point faible: il s'agit donc de rétablir ces lois
d'équilibre, et, pour cela, non-seulement il faut soutenir et reprendre
la partie qui souffre, mais il faut reporter ailleurs les pesanteurs
excédantes; autrement, la reprise achevée, l'équilibre serait toujours
rompu, et le mal auquel on aurait apporté remède sur un point se
produirait bientôt ailleurs.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 1. bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 2. bis]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 3. bis.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 7. bis.]
ÉTANÇON, s. m. Pièce de bois posée verticalement sous une construction
pour arrêter un écrasement. L'étançon ne fait que résister dans le sens
vertical; il est généralement court; lorsqu'il dépasse une longueur de
deux à trois mètres, on lui donne le nom de _chandelle_.
On désignait aussi par _étançon_, pendant le moyen âge, des potelets
verticaux que les mineurs posaient sous les murailles sapées pour les
empêcher de s'écrouler sur les ouvriers. Lorsqu'on voulait faire tomber
les murs, on mettait le feu aux étançons (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE,
SIÉGE).
ÉTAYEMENT, s. m. On écrit aussi _étaiement_, action d'étayer, ou
combinaison d'étais (voy. ÉTAI).
ÉTONNÉ, p. On dit: Ce fer est étonné, cette pierre est étonnée; ce qui
signifie que ce fer a subi un choc, une épreuve qui, n'ayant pas causé
une rupture immédiate, ont cependant prédisposé le métal à se rompre
facilement; que la pierre a de même été désagrégée par une action
physique, ou fêlée par un choc, et qu'elle se trouve aussi dans de
mauvaises conditions de résistance. Un forgeron maladroit peut étonner
son fer s'il lui donne un coup de marteau à faux lorsqu'il commence à se
refroidir; un tailleur de pierre peu soigneux étonne son bloc en le
taillant, si, par exemple, il fait un évidement sans prendre le temps
d'enlever la pierre peu à peu. Il étonne les parements en employant la
boucharde, c'est-à-dire qu'il les prédispose à se décomposer plus
facilement sous l'action des agents atmosphériques. Les architectes du
moyen âge, qui n'étaient pas avares d'évidements, avaient le soin de les
profiler de façon à ce que le tailleur de pierre ne fût pas entraîné à
étonner la pierre. Ainsi, par exemple, les sections horizontales des
piles composées de faisceaux de colonnettes, celles des arcs moulurés
portent toujours, dans les angles rentrants, des gorges ou des filets
plats qui arrêtent l'outil assez à temps pour l'empêcher d'étonner la
pierre. Si nous profilons une pile d'après le tracé A, fig. 1, il est
certain que pour obtenir les aiguités B, le tailleur de pierre étonnera
son bloc; mais si nous traçons la section C, en réservant des filets
plats D dans ces angles rentrants, nous éviterons ce grand inconvénient;
la pierre, quoique évidée, conservera son nerf (voy. PROFIL).
[Illustration: Fig. 1.]
ÉTRÉSILLON, s. m. Pièce de bois destinée à empêcher deux parties d'une
construction de se rapprocher. Lorsqu'un mur percé de baies fléchit, se
disloque, la première opération à faire est d'étançonner les baies (1).
A sont les étançons serrés entre les tableaux des baies sur des couches
verticales B.
Dans les maçonneries, les architectes du moyen âge ont souvent admis
l'étrésillonnement comme un moyen de construction fixe, ainsi que les
arcs-boutants, qui peuvent bien passer pour un étaiement permanent. Le
porche sud de la cathédrale du Puy-en-Vélay, bâti vers 1150, présente un
exemple très-étrange de l'emploi des étrésillons fixes dans la
maçonnerie. Ce porche s'ouvre par une grande archivolte possédant un arc
isolé concentrique (2), absolument inutile, pure décoration qui est
maintenue au moyen de trois petits pilastres isolés, destinés à empêcher
son relèvement ou sa déviation hors du plan vertical. La coupe A, faite
sur le milieu de l'archivolte, indique, en B, le sous-arc isolé et son
petit pilastre d'axe C. Avec plus de raison, des roses circulaires,
inscrites dans des triangles curvilignes, sont étrésillonnées dans les
deux angles inférieurs par de petites colonnettes qui empêchent les
claveaux de sortir de la courbe (3). On voit une disposition de ce genre
adoptée pour maintenir les claveaux des roses des deux fenêtres ouvertes
au-dessus des portes latérales de la façade de la cathédrale d'Amiens.
Par le fait, les grandes roses de nos églises françaises, à dater du
milieu du XIIIe siècle, ne se composent que d'un système
d'étrésillonnement de pierre (voy. ROSE).
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
ÉTUVE, s, f. _Bains_. Personne n'ignore le soin avec lequel les Romains
établissaient des bains publics et privés. Les anciens considéraient les
bains chauds et froids non-seulement comme un des meilleurs moyens
d'entretenir la santé; mais encore c'était pour eux une habitude, un
plaisir. Nos cercles dans les grandes villes, et nos cafés dans les
petites localités, sont les seuls établissements, aujourd'hui, qui
peuvent nous donner l'idée de ce qu'étaient les bains chez les Romains.
On se rendait aux bains pour se baigner, mais plus encore pour se
réunir, pour connaître les nouvelles du jour, pour parler de ses
affaires et de ses plaisirs. Ces usages qui tiennent à une civilisation
avancée devaient s'altérer évidemment lorsque les barbares se
répandirent dans l'Occident. Cependant les Germains, si nous en croyons
Tacite, se levaient tard et se baignaient le plus souvent dans de l'eau
tiède; après quoi ils prenaient quelque nourriture[448]. Charlemagne
paraît avoir adopté entièrement à cet égard les usages des Romains.
Eginhard[449] dit que ce prince aimait beaucoup les bains d'eaux
thermales. «Passionné pour la natation, ajoute-t-il, Charles y devint si
habile, que personne ne pouvait lui être comparé. C'est pour cela qu'il
fit bâtir un palais à Aix-la-Chapelle, et qu'il y demeura constamment
pendant les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort. Il invitait à
prendre le bain avec lui, non-seulement ses fils, mais encore ses amis,
les grands de sa cour et quelquefois même ses soldats et ses gardes du
corps, de sorte que souvent cent personnes et plus se baignaient à la
fois.» Il n'est pas douteux que Charlemagne en ceci, comme en beaucoup
d'autres choses, ne faisait que reprendre les habitudes des Romains de
l'antiquité.
On ne trouve plus trace de ces grandes dispositions à partir du Xe
siècle; et les bains, depuis le XIIe siècle, ne sont que des étuves,
c'est-à-dire des établissements analogues à ceux que nous possédons
encore aujourd'hui, si ce n'est que les baignoires étaient en bois, en
marbre ou en pierre, et les chambres de bains probablement moins
incommodes que les nôtres. Il était assez d'usage, pendant le XIIIe
siècle, de se baigner en compagnie, quelquefois même dans la même cuve.
«Puis revont entr'eus as estuves,
Et se baignent ensemble ès cuves
Qu'ils ont es chambres toutes prestes,
Les chapelès de flors es testes,
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