savoir: que la quantité de mouvement d'un corps est le produit de sa
vitesse, c'est-à-dire de l'espace qu'il parcourt dans un temps donné,
par sa masse; et une fois ce principe reconnu, les diverses applications
devaient s'ensuivre naturellement, avec plus ou moins d'adresse. Dans
les constructions romanes, on ne voit guère que de petits matériaux
employés, matériaux qui étaient montés soit à l'épaule, soit au
bourriquet au moyen de poulies, soit en employant le treuil à roues que
des hommes de peine faisaient tourner par leur poids (1). Cet engin
primitif est encore mis en oeuvre dans certains départements du centre
et de l'ouest de la France; il est puissant lorsque la roue est d'un
diamètre de six mètres, comme celle que nous avons tracée dans cet
exemple, et qu'on peut la faire mouvoir par la force de trois hommes;
mais il a l'inconvénient d'occuper beaucoup de place, d'être d'un
transport difficile, et il ne permet pas de régler le mouvement
d'ascension comme on peut le faire avec les machines de notre temps
employées aux mêmes usages. Le seul moyen de donner une grande puissance
aux forces motrices autrefois connues, c'était de les multiplier par les
longueurs des leviers. Aussi, pendant le moyen âge, comme pendant
l'antiquité, le levier joue-t-il le principal rôle dans la fabrication
des engins. Les Romains avaient élevé des blocs de pierre d'un volume
énorme à une grande hauteur, et ils dressaient tous les jours des
monostyles de granit ou de marbre de deux mètres de diamètre à la base
sur quinze à dix-huit mètres de hauteur. Les Phéniciens et les Égyptiens
l'avaient fait bien avant eux; or de pareils résultats ne pouvaient être
obtenus que par la puissance du levier et les applications très-étendues
et perfectionnées de ce moyen primitif.
On comprend, par exemple, quelle puissance peut avoir un engin disposé
comme celui-ci (2). Soit AB un monostyle posé sur chantier incliné ayant
en C un axe roulant dans une entaille longitudinale pratiquée dans une
forte pièce de bois E, que l'on calle en X lorsque le chantier est
arrivé à sa place; soient, assemblées dans l'axe et les pièces
inclinées, deux bigues CD, réunies à leur sommet D comme un pied de
chèvre, ainsi que le fait voir le tracé P; soient des écharpes en bois
G, puis un système de haubans en cordages H fortement serrés par des
clefs; soient, le long des deux bigues, des poulies K, et sur le sol,
fixées à deux pièces longitudinales, d'autres poulies correspondantes L
dont les dernières renvoient les câbles à deux cabestans placés à
distance. Il faudra que le monostyle AB, si pesant qu'il soit, arrive à
décrire un arc de cercle et à prendre la position _a b_; on passera sous
son lit inférieur des calles ou un bon lit de mortier, et lâchant les
cordes qui le lient peu à peu, il glissera sur son chantier et se posera
de lui-même sur sa base M. Il ne s'agit que d'avoir des bigues d'une
dimension proportionnée à la hauteur du bloc à dresser et un nombre de
poulies ou de moufles en rapport avec le poids du bloc. C'est ce même
principe qui est adopté de temps immémorial dans la construction des
petits fardiers (2 bis) propres à soulever et transporter de grosses
pièces de bois.
Mais il était fort rare que les architectes du moyen âge missent en
oeuvre des monostyles d'une dimension telle qu'elle exigeât de pareils
moyens. Pour élever des colonnes monolithes comme celles de la
cathédrale de Mantes, de l'église de Semur en Auxois, du choeur de
l'église de Vézelay, de la cathédrale de Langres, etc., les architectes
pouvaient n'employer que le grand treuil à levier que nous voyons figuré
dans les vitraux et dans les vignettes des manuscrits. Ce treuil, malgré
son volume, pouvait être transporté sur des rouleaux, et s'il ne
s'agissait que d'élever les colonnes d'un sanctuaire, il n'était besoin
que de lui faire faire une conversion, de façon à placer son axe normal
à la courbe du chevet [362].
Voici (3) un de ces engins que nous avons essayé de rendre pratique, car
les tracés que nous donnent les peintures anciennes sont d'une naïveté
telle qu'on ne doit les considérer que comme une indication de
convention, une façon d'hiéroglyphe. En A, on voit le plan de l'engin,
dont le treuil horizontal B est disposé de manière à pouvoir enrouler
deux câbles. Le profil D de cet engin montre l'un des deux plateaux
circulaires C du plan, lesquels sont munis, sur chacune de leurs faces,
de huit dents mobiles, dont le détail est présenté en G de face et de
profil. Les grands leviers E sont à fourchettes et embrassent les
plateaux circulaires; abandonnés à eux-mêmes, ces leviers prennent la
position KL, venant frapper leur extrémité sur la traverse L, à cause
des contre-poids I. Alors les dents M, tombées sur la partie inférieure
de leur entaille, par leur propre poids et la position de leur axe,
opposent un arrêt à l'extrémité de la flèche du levier entre la
fourchette; les hommes qui, étant montés par l'échelle N, posent leurs
pieds sur la traverse O, en tirant, s'il est besoin, sur les échelons,
comme l'indique le personnage tracé sur notre profil, font descendre
l'extrémité du levier O jusqu'en O'. Le plateau a ainsi fait un huitième
de sa révolution et les câbles se sont enroulés sur le treuil.
Abandonnant la traverse O, le levier remonte à sa première position,
sous l'action du contre-poids; les hommes remontent se placer sur la
traverse, et ainsi de suite. L'échelle N et la traverse O occupant toute
la largeur de l'engin entre les deux leviers, six hommes au moins
peuvent se placer sur cette traverse façonnée ainsi que l'indique le
détail P, et donner aux leviers une puissance très-considérable,
d'autant que ces hommes n'agissent pas seulement par leur poids, mais
par l'action de tirage de leurs bras sur les échelons. Dans le détail G,
nous avons figuré, en R, une des dents tombée, et, en S, la dent
correspondante relevée. Ces sortes d'engrenages mobiles, opposant une
résistance dans un sens et s'annulant dans l'autre, prenant leur
fonction de dent par suite de la position de la roue, sont
très-fréquents dans les machines du moyen âge. Villard de Honnecourt en
donne plusieurs exemples, et entre autres dans sa roue à marteaux, au
moyen de laquelle il prétend obtenir une rotation sans le secours d'une
force motrice étrangère.
Le vérin, cet engin composé aujourd'hui de fortes pièces de bois
horizontales dans lesquelles passent deux grosses vis en bois qui
traversent l'une des deux pièces et d'un pointail vertical qui les
réunit, était employé, pendant le moyen âge, pour soulever des poids
très-considérables, et a dû précéder le cric. Villard de Honnecourt
donne un de ces engins[363] dont la puissance est supérieure à celle du
cric, mais aussi est-il beaucoup plus volumineux (4). Une grosse vis en
bois verticale, terminée à sa partie inférieure par un cabestan, passe à
travers la pièce A et tourne au moyen des pivots engagés dans la
sablière B et dans le chapeau C; deux montants inclinés relient ensemble
les trois pièces horizontales. Deux montants à coulisses D reçoivent,
conformément à la section E, un gros écrou en bois dur armé de brides de
fer et supportant un anneau avec sa louve F. En virant au cabestan, on
faisait nécessairement monter l'écrou entre les deux rainures des
montants D, et l'on pouvait ainsi soulever d'énormes fardeaux, pour peu
que l'engin fût d'une assez grande dimension.
L'emploi des plans inclinés était très-fréquent dans les constructions
de l'antiquité et du moyen âge; nous en avons donné un exemple
remarquable à l'article ÉCHAFAUD (fig. 1 et 2). On évitait ainsi le
danger des ruptures de câbles dans un temps où les chaînes en fer
n'étaient pas employées pour élever des matériaux d'un fort volume, et
on n'avait pas besoin d'employer des puissances motrices
extraordinaires. Il est certain qu'au moyen d'une trémie élevée suivant
un angle de 45 degrés, par exemple (5), deux poulies étant placées au
sommet en A, deux autres poulies de renvoi en D, et un ou deux cabestans
en B, le poids C étant posé sur des rouleaux, on épargnait beaucoup de
forces; mais il va sans dire que cette manière d'élever des matériaux
propres à la construction ne pouvait s'employer qu'autant que les
bâtiments n'atteignaient qu'une hauteur très-médiocre: or les édifices
du moyen âge sont souvent fort élevés. Aussi, pour la construction des
oeuvres hautes de ces édifices, paraît-il que l'on employa la chèvre et
la grue. Il existait encore, vers le commencement de notre siècle, sur
le clocher sud de la cathédrale de Cologne, alors élevée au niveau des
voûtes hautes de la nef environ, une grue soigneusement recouverte d'une
chape en plomb et qui datait du XIVe siècle, c'est-à-dire du moment où
les travaux avaient été interrompus. Nous ne possédons pas, sur cet
engin curieux, de documents certains; nous n'en connaissons que la forme
générale, qui rappelait celle des grues encore employées pendant le
dernier siècle. Les matériaux étaient apportés à pied d'oeuvre sous le
bec de la grue au moyen de grands _binards_ ou fardiers à deux roues,
ainsi que l'indique la fig. 6. Un long timon servant de levier
permettait, lorsque la pierre avait été bardée sur le plateau A, de
soulever ce plateau en abaissant l'extrémité B, et de faire rouler
l'engin jusqu'au point où le câble de la grue pouvait saisir la pierre
au moyen d'une louve.
Ces engins sont encore en usage aujourd'hui dans les provinces du Midi.
Il n'y a pas plus de vingt ans que des perfectionnements notables ont
été apportés dans le système et la fabrication des engins employés pour
les constructions; jusqu'alors les engins dont on se servait au XIIIe
siècle étaient aussi employés soit pour transporter les matériaux d'un
point à un autre, soit pour les élever verticalement. La chèvre, cette
admirable et simple invention qui remonte à la plus haute antiquité, est
encore en usage aujourd'hui, et il est probable qu'on s'en servira
longtemps.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 2. bis.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration; Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Note 362: Les engingneurs du moyen âge n'étaient pas
embarrassés pour faire mouvoir d'énormes charpentes toutes
brandies; nous en aurons tout à l'heure la preuve.]
[Note 363: Pl. XLIII. Voy., dans l'édit. anglaise de l'_Album
de Villard_, Londres, 1859, la bonne description que donne M.
Willis de cet engin. Voy. l'édit. française; _Album de
Villard de Honnecourt_, Delion, 1858.]
ENGINS DE GUERRE. Il est nécessaire, pour mettre de la clarté dans notre
texte, de diviser ces machines en raison de leur fonction: _engins
d'attaque_, _engins d'attaque et de défense_, _engins de défense
seulement_.
_Engins offensifs_ avant l'artillerie à feu.--Vitruve[364] parle de
trois machines propres à l'attaque: les catapultes, les scorpions et les
balistes. Les catapultes et les scorpions sont rangés par lui dans la
même catégorie; ces engins étaient destinés à projeter des dards d'une
grande longueur et d'un poids assez considérable. Naturellement c'est la
dimension du projectile qui donne celle de la machine. Le propulseur
consistait en des ressorts de bois tendus au moyen de cordes et de
treuils. Malheureusement Vitruve, qui relève scrupuleusement les
dimensions relatives de chaque partie de ces machines, oublie de nous
décrire leur structure; de sorte qu'il est difficile de se faire une
idée passablement exacte du système adopté. Perrault, dans sa traduction
du texte latin, nous donne la représentation d'une catapulte[365]; mais
nous avouons ne pas être satisfait de son interprétation. Son propulseur
ne pourrait avoir qu'une action très-faible et ferait plutôt basculer le
trait qu'il ne l'enverrait suivant une ligne droite. Végèce[366] parle
des balistes, des onagres, des scorpions, des arcs-balistes; mais ses
descriptions sont d'un laconisme tel que l'on ne peut en rien tirer de
concluant; nous savons seulement par lui que la baliste était tendue au
moyen de cordes ou de nerfs, que le scorpion était une baliste de petite
dimension, une sorte d'arbalète, «_scorpiones dicebant, quas nunc
manubalistas vocant_;» que l'onagre lançait des pierres et que la force
des nerfs devait être calculée en raison du poids des projectiles; mais
il se garde bien de nous faire savoir si ces onagres sont des machines
mises en mouvement par des contre-poids, des cordes tordues ou des
ressorts. Les commentateurs de ces auteurs anciens sont d'autant plus
prolixes que les textes sont plus laconiques ou plus obscurs; mais ils
ne nous donnent pas de solutions pratiques.
Si Végèce semble indiquer que la baliste soit une grande arbalète fixe
propre à lancer des traits, Vitruve prétend que la baliste est destinée
à lancer des pierres dont le poids varie de deux livres à deux cent
cinquante livres; il ne nous fait pas connaître si cet engin est mu par
des contre-poids ou des ressorts. La baliste donnée par Perrault
enverrait son projectile à dix pas, si même il ne tombait pas sur
l'affût. Ammien Marcellin[367] est un peu moins obscur dans les
descriptions qu'il nous a laissées des machines de guerre offensives
employées de son temps, c'est-à-dire au IVe siècle. D'après cet auteur,
la baliste est une sorte de grande arbalète dont le projectile (le
javelot) est lancé par la force de réaction de plusieurs cordes à boyaux
tordues. Le scorpion, que de son temps on appelait _onagre_, est
positivement le cable du moyen âge, c'est-à-dire un engin composé d'un
style dont le pied est tortillé entre des cordes tendues, comme la clef
d'une scie, et dont la tête, munie d'une cuiller, reçoit un boulet que
ce style en décliquant envoie en bombe. Ammien Marcellin désigne aussi
cet engin sous le nom de _tormentum_, de _torquere_, tordre.
Nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré de ne rien ajouter aux
textes aussi diffus que peu concluants des commentateurs de Vitruve, de
Végèce, d'Ammien Marcellin; ils voudront bien nous permettre de passer à
l'étude des engins du moyen âge sur lesquels nous possédons des données
un peu moins vagues.
Les engins d'attaque, depuis l'invasion des barbares jusqu'à l'emploi de
l'artillerie à feu, sont en grand nombre: les uns sont mus par des
contre-poids comme les trébuchets, les mangonneaux; d'autres par la
tension de cordes, de nerfs, de branches de ressorts de bois ou d'acier,
comme les caables, malvéisines ou male-voisines, les pierrières;
d'autres par leur propre poids et l'impulsion des bras, comme les
moutons, béliers, bossons. Rien ne nous indique que les Romains, avant
le Ve siècle, aient employé des machines de jet à contre-poids, tandis
qu'ils connaissaient et employaient, ainsi que nous venons de le dire,
les engins à ressorts, les grandes arbalètes à tour[368] à un ou deux
pieds, ainsi qu'on peut s'en assurer en examinant les bas-reliefs de la
colonne Trajane. Les machines de jet mues par des contre-poids sont
d'une invention postérieure aux machines à ressorts, par la raison que
les engins à ressorts ne sont que l'application en grand d'une autre
arme de main connue de toute antiquité, l'arc. Les machines à
contre-poids exigent, dans leur fabrication, un si grand nombre de
précautions, de calculs, et des moyens si puissants, qu'on ne peut
admettre qu'elles aient été connues des barbares qui envahirent les
Gaules. Ceux-ci durent imiter d'abord les machines de guerre romaines,
puis aller demander plus tard à Byzance les inventions
très-perfectionnées des Grecs. Les engins _inconnus jusqu'alors_ dont
parlent les annales de Saint-Bertin, et qui furent dressés devant les
murailles d'Angers occupée en 873 par les Normands, avaient probablement
été importés en France par ces artistes que Charles le Chauve faisait
venir de Byzance. Les annalistes et les poëtes de ces temps reculés, et
même ceux d'une époque plus récente, sont d'un laconisme désespérant
lorsqu'ils parlent de ces engins, et ils les désignent indifféremment
par des noms pris au hasard dans l'arsenal de guerre, pour les besoins
de la mesure ou de la rime, de sorte que, jusque vers le temps de
Charles V, où les chroniqueurs deviennent plus précis, plus clairs, il
est certaines machines auxquelles on peut difficilement donner leur nom
propre. Nous allons essayer cependant de trouver l'emploi et la forme de
ces divers engins.
Dans la chanson de Roland, on lit:
«Li reis Marsilie est de guerre vencud,
Vus li avez tuz ses castels toluz,
Od vos caables avez fruiset ses murs,
...»
Or, pour que les murs aient été froissés, endommagés par les caables, il
faut admettre que les caables lançaient des blocs de pierre. Le caable
est donc une pierrière. «Une grande perière, que l'on claime chaable, si
grosse... [369].» Guibert de Nogent, dans son _Histoire des
Croisades_[370], parle des nombreuses balistes qui furent dressées
autour des murailles de la ville de Césarée par l'armée des chrétiens.
Ces caables ou chaables et ces balistes nous paraissent être une
imitation des engins à ressorts en usage chez les Romains et
perfectionnés par les Byzantins. Il est certain que ces engins avaient
une grande puissance, car le même auteur rapporte que ces machines
vomissaient avec fureur les plus grosses pierres qui, «non-seulement
allaient frapper les murs extérieurs, mais souvent même atteignaient de
leur choc les palais les plus élevés dans l'intérieur de la ville.» Ces
balistes étaient posées sur des roues et pouvaient ainsi être changées
de place suivant le besoin; c'était là, d'ailleurs, une tradition
romaine, car sur les bas-reliefs de la colonne Trajane on voit
quelques-uns de ces engins posés sur des chariots traînés par des
chevaux. Beaucoup d'auteurs ont essayé, en s'appuyant sur les
représentations peintes ou sculptées du moyen âge, de rendre compte de
la construction de ces machines de jet; mais ces interprétations
figurées nous paraissent être en dehors de la pratique et ressembler à
des jouets d'enfants assez naïvement conçus. Cependant leur effet, bien
qu'il ne pût être comparé à celui produit par l'artillerie à feu,
occasionnait de tels désordres dans les travaux de fortification, qu'il
faut bien croire à leur puissance et tâcher d'en donner une idée exacte.
C'est ce à quoi nous nous attachons dans les figurés qui vont suivre, et
qui, tout en respectant les données générales que nous fournissent les
vignettes des manuscrits et les bas-reliefs, sont étudiés comme s'il
fallait en venir à l'exécution. Bien entendu, dans ces figurés, nous
n'avons admis que les procédés mécaniques connus des ingénieurs du moyen
âge.
Voici donc d'abord un de ces engins, baliste, caable ou pierrière, mu
par des ressorts et des cordes bridées, propre à lancer des pierres (7).
La pièce principale est la verge A, dont l'extrémité inférieure passe
dans un faisceau de cordes tordues au moyen de clefs B et de roues à
dents C, arrêtées par des cliquets. Les cordes sont passées dans deux
anneaux tenant à la tige à laquelle la roue à dents vient s'adapter,
ainsi que l'indique le détail D. Ces cordes ou nerfs tordus à volonté à
la partie inférieure de la verge avaient une grande force de
rappel[371]. Mais pour augmenter encore la rapidité de mouvement que
devait prendre la verge, des ressorts en bois et nerfs entourés de
cordes, formant deux branches d'arcs E attachées à la traverse-obstacle,
forçaient la verge à venir frapper violemment cette traverse F,
lorsqu'au moyen du treuil G on avait amené cette verge à la position
horizontale. Lorsque la verge A était abaissée autant que possible, un
homme, tirant sur la cordelette H, faisait échapper la branche de fer I
(voy. le détail K), et la verge ramenée rapidement à la position
verticale, arrêtée par la traverse-obstacle F, envoyait au loin le
projectile placé dans la cuiller L. On réglait le tir en ajoutant ou en
supprimant des fourrures en dedans de la traverse F, de manière à
avancer ou à reculer l'obstacle, ou en attachant des coussins de cuir
rembourrés de chiffons à la paroi antérieure de l'arbre de la verge.
Plus l'obstacle était avancé, plus le tir était élevé; plus il était
reculé, plus le tir était rasant. Le projectile obéissait à la force
centrifuge déterminée par le mouvement de rotation de la cuiller et à la
force d'impulsion horizontale déterminée par l'arrêt de la traverse F.
La partie inférieure de la verge présentait la section M, afin
d'empêcher la déviation de l'arbre qui, d'ailleurs, était maintenu dans
son plan par les deux tirages des branches du ressort E. Les crochets O
servaient à fixer le chariot en place, au moyen de cordes liées à des
piquets enfoncés en terre, et à attacher les traits et palonniers
nécessaires lorsqu'il était besoin de le traîner. Quatre hommes
pouvaient abaisser la verge en agissant sur le treuil G. Pour qu'un
engin pareil ne fût pas détraqué promptement par la secousse terrible
que devait occasionner la verge en frappant sur la traverse-obstacle, il
fallait nécessairement que cette traverse fût maintenue par des
contre-fiches en charpente et par des brides en fer, ainsi que l'indique
notre fig. 7. Un profil géométral (8) fait voir la verge abaissée au
moyen du treuil et la verge frappant la traverse-obstacle, ainsi que le
départ du projectile de la cuiller, les ressorts tendus lorsque la verge
est abaissée, et détendus lorsqu'elle est revenue à sa position normale.
Des machines analogues à celle-ci servaient aussi à lancer des traits;
mais nous y reviendrons bientôt en parlant des grandes arbalètes à tour.
Nous allons continuer la revue des engins propres à jeter des pierres ou
autres projectiles en bombe.
Villard de Honnecourt[372] nous donne le plan d'un de ces grands
trébuchets à contre-poids si fort employés pendant les guerres des XIIe
et XIIIe siècles. Quoique l'élévation de cet engin manque dans le
manuscrit de notre architecte picard du XIIIe siècle, cependant la
figure qu'il présente et l'explication qu'il y joint jettent une vive
lumière sur ces sortes de machines. Villard écrit au bas de son plan la
légende suivante[373]: «Se vus voles faire le fort engieng con apiele
trebucet prendes ci gard. Ves ent ci les soles si com il siet sor
tierre. Ves la devant les. ij. windas[374] et le corde ploie a coi ou
ravale la verge. Veir le poes en cele autre pagene (c'est cette seconde
page qui manque). Il y a grant fais al ravaler, car li contrepois est
mult pesans. Car il i a une huge plainne de tierre. Ki. ij. grans toizes
a de lonc et. viiij. pies de le, et. xij. pies de profont. El al descocier
de le fleke[375] penses. Et si vus en donez gard, car ille doit estre
atenue a cel estancon la devant.» Le plan donné par Villard présente
deux sablières parallèles espacées l'une de l'autre de huit pieds, et
ayant chacune trente-quatre pieds de long. À quatorze pieds de
l'extrémité antérieure des sablières est une traverse qui, à l'échelle,
paraît avoir vingt-cinq pieds de long; puis quatre grands goussets, une
croix de Saint-André horizontale entre les deux sablières
longitudinales; près de l'extrémité postérieure, les deux treuils
accompagnés de deux grands ressorts horizontaux en bois. C'est là un
engin énorme, et Villard a raison de recommander de prendre garde à soi
au moment où la verge est décochée. Présentons de suite une élévation
perspective de cette machine, afin que nos lecteurs puissent en prendre
une idée générale. Villard ne nous donne que le plan des sablières sur
le sol, mais nombre de vignettes de manuscrits nous permettent de
compléter la figure. Un des points importants de la description de
Villard, c'est le cube du contre-poids. Ces _huches_ ne sont pas des
parallélipipèdes, mais des portions de cylindres dans la plupart des
anciennes représentations: or, en donnant à cette huche la forme
indiquée dans notre fig. 9 et les dimensions exprimées dans le texte de
Villard, nous trouvons un cube d'environ 20 mètres; en mettant le mètre
de terre à 1,200 kil., nous obtenons 26,000 kil. «Il y a grand faix à
ravaler.» Pour faire changer de place un pareil poids, il fallait un
levier d'une grande longueur: la verge était ce levier; elle avait de
quatre toises à six toises de long (de huit à douze mètres), se
composait de deux pièces de bois fortement réunies par des frettes en
fer et des cordes, et recevant entre elles deux un axe en fer façonné
ainsi que l'indique le détail A. Les tourillons de cet axe entraient
dans les deux pièces verticales B, renforcées, ferrées à leur extrémité
et maintenues dans leur plan par des contre-fiches. En cas de rupture du
tourillon, un repos C recevait le renfort C', afin d'éviter la chute de
la verge et tous les dégâts que cette chute pouvait causer.
Voyons comme on manoeuvrait cet engin, dont le profil géométral est
donné (10). Lorsque la verge était laissée libre, sollicitée par le
contre-poids C, elle prenait la position verticale AB. C'était pour lui
faire abandonner cette position verticale qu'il fallait un plus grand
effort de tirage, à cause de l'aiguité de l'angle formé par la corde de
tirage et la verge; alors on avait recours aux deux grands ressorts de
bois tracés sur le plan de Villard et reproduits sur notre vue
perspective (fig. 9). Les cordes attachées aux extrémités de ces deux
ressorts venaient, en passant dans la gorge de deux poulies de renvoi,
s'attacher à des chevilles plantées dans le second treuil D (fig. 10);
en manoeuvrant ce treuil à rebours, on bandait les deux cordes autant
que pouvaient le permettre les deux ressorts. Préalablement, la boucle
E, avec ses poulies jumelles F, dans lesquelles passait la corde de
tirage, avait été fixée à l'anneau G au moyen de la cheville H (voy. le
détail X). La poulie I roulait sur un cordage peu tendu K, L, afin de
rendre le tirage des treuils aussi direct que possible. Au moment donc
où il s'agissait d'abaisser la verge, tout étant ainsi préparé, un
servant étant monté attacher la corde double à l'anneau de la poulie de
tirage, on décliquait le treuil tourné à rebours, les ressorts tendaient
à reprendre leur position, ils faisaient faire un ou deux tours au
treuil D dans le sens voulu pour l'abattage et aidaient ainsi aux hommes
qui commençaient à agir sur les deux treuils, ce qui demandait d'autant
moins de force que la verge s'éloignait de la verticale. Alors on
détachait les boucles des cordes des ressorts et on continuait
l'abattage sur les deux treuils en _a b_ et _a' b'_. Huit hommes (deux
par levier pour un engin de la dimension de celui représenté fig. 10),
dès l'instant que la verge était sortie de la ligne verticale au moyen
des ressorts, pouvaient amener celle-ci suivant la position A'B'. Le
chargeur prenait la poche en cuir et cordes M, la rangeait dans la
rigole horizontale en M', plaçait dedans un projectile; puis, d'un coup
de maillet, le décliqueur faisait sauter la cheville H. La verge,
n'étant plus retenue, reprenait la position verticale par un mouvement
rapide et envoyait le projectile au loin. C'est ici où l'on ne se rend
pas, faute de l'expérience acquise par la pratique, un compte exact de
l'effet des forces combinées, de la révolution suivie par le projectile
et du moment où il doit quitter sa poche. Quelques commentateurs
paraissent avoir considéré la poche du projectile comme une véritable
fronde se composant de deux attaches, dont une fixe et l'autre mobile,
de manière que, par le mouvement de rotation imprimé au projectile,
l'une des deux attaches de la fronde quittait son point d'attache
provisoire, et le projectile ainsi abandonné à lui-même décrivait dans
l'espace une parabole plus ou moins allongée.
D'abord, bien des causes pouvaient modifier le décrochement de l'une des
cordes de la fronde: le poids du projectile, son tirage plus ou moins
prononcé sur l'une des deux cordes, un léger obstacle, un frottement. Il
pouvait se faire ou que le décrochement eût lieu trop tôt, alors le
projectile était lancé verticalement et retombait sur la tête des
tendeurs; ou qu'il ne se décrochât pas du tout, et qu'alors, rabattu
avec violence sur la verge, il ne la brisât. En consultant les
bas-reliefs et les vignettes des manuscrits, nous ne voyons pas figurés
ces ceux brides de fronde et l'attache provisoire de l'une d'elles; au
contraire, les brides de la fronde paraissent ne faire qu'un seul
faisceau de cordes ou de lanières, avec une poche à l'extrémité, comme
l'indique nos figures. De plus, nous voyons souvent, dans les vignettes
des manuscrits, une seconde attache placée en contre-bas de l'attache de
la fronde et qui paraît devoir brider celle-ci, ainsi que le fait voir
même la vignette (11) reproduite dans les éditions française et anglaise
de Villard de Honnecourt. Ici le tendeur tient à la main cette bride
secondaire et paraît l'attacher à la queue de la fronde. C'est cette
bride, ce sous-tendeur, que dans nos deux fig. 9 et 10 nous avons tracé
en P, le supposant double et pouvant être attaché à différents points de
la queue de la fronde; on va voir pourquoi.
Soit (12) le mouvement de la verge, lorsque après avoir été abaissée
elle reprend brusquement la position verticale par l'effet du
contre-poids. Le projectile devra décrire la courbe ABC. Or il arrive un
moment où la fronde sera normale à l'arc de cercle décrit par la verge,
c'est-à-dire où cette fronde sera exactement dans le prolongement de la
verge qui est le rayon de cet arc de cercle. Alors le projectile, mu par
une force centrifuge considérable, tendra à s'échapper de sa poche. Il
est clair que la fronde sera plus rapidement amenée dans la ligne de
prolongement de la verge suivant que cette fronde sera plus courte et
que le poids du projectile sera plus considérable. Si la fronde arrive
dans le prolongement de la ligne de la verge lorsque celle-ci est au
point D de l'arc de cercle, le projectile ne sera pas lancé du côté des
ennemis, mais au contraire sur ceux qui sont placés derrière l'engin. Il
y avait donc un premier calcul à faire pour donner à la fronde une
longueur voulue, afin qu'ayant à lancer un poids de... elle arrivât dans
le prolongement de la ligne de la verge lorsque celle-ci était près
d'atteindre son apogée. Mais il fallait alors déterminer par une
secousse brusque le départ du projectile, qui autrement aurait quitté le
rayon en s'éloignant de l'engin presque verticalement. C'était pour
déterminer cette secousse qu'était fait le sous-tendeur P. Si ce
sous-tendeur P était attaché en P', par exemple, de manière à former
avec la verge et la queue de la fronde le triangle P'OR, la queue OP' ne
pouvait plus sortir de l'angle P'OR, ni se mouvoir sur le point de
rotation O. Mais le projectile C continuant sa course forçait la poche
de la fronde à obéir à ce mouvement d'impulsion jusqu'au moment où cette
poche, se renversant tout à fait, le projectile abandonné à lui-même
était appelé par la force centrifuge et la force d'impulsion donnée par
l'arrêt brusque du sous-tendeur à décrire une parabole C'E.
Si, comme l'indique le tracé S, le sous-tendeur P était fixé en P'',
c'est-à-dire plus près de l'attache de la queue de la fronde, et formait
un triangle P''O''R'' dont l'angle O' était moins obtus que celui de
l'exemple précédent, la secousse se faisait sentir plus tôt, la portion
de la fronde laissée libre décrivait une portion de cercle C''C''', ou
plutôt une courbe C''C'''', par suite du mouvement principal de la
verge; le projectile C'''', abandonné à lui-même sous le double
mouvement de la force centrifuge principale et de la force centrifuge
secondaire occasionnée par l'arrêt P'', était lancé suivant une ligne
parabolique C''''E'', se rapprochant plus de la ligne horizontale que
dans l'exemple précédent. En un mot, plus le sous-tendeur P était raidi
et fixé près de l'attache de la fronde, plus le projectile était lancé
horizontalement; plus, au contraire, ce sous-tendeur était lâche et
attaché près de la poche de la fronde, plus le projectile était lancé
verticalement. Ces sous-tendeurs étaient donc un moyen nécessaire pour
régler le tir et assurer le départ du projectile.
S'il fallait régler le tir, il fallait aussi éviter les effets
destructeurs du contre-poids qui, arrivé à son point extrême de chute,
devait occasionner une secousse terrible à la verge, ou briser tous les
assemblages des contre-fiches. À cet effet, non-seulement le mouvement
du contre-poids était double, c'est-à-dire que ce contre-poids était
attaché à deux bielles avec deux tourillons, mais encore, souvent aux
bielles mêmes, étaient fixés des poids en bascule, ainsi que le font
voir nos figures précédentes. Voici quel était l'effet de ces poids T.
Lorsque la verge se relevait brusquement sous l'influence de la huche
chargée de terre ou de pierres, les poids T, en descendant rapidement,
exerçaient une influence sur les bielles au moment où la huche arrivait
au point extrême de sa chute et où elle était retenue par la résistance
opposée par la verge. Les poids n'ayant pas à subir directement cette
résistance, continuant leur mouvement de chute, faisaient incliner les
bielles suivant une ligne _gh_ et détruisaient ainsi en partie le
mouvement de secousse imprimé par la tension brusque de ces bielles. Les
poids T décomposaient, jusqu'à un certain point, le tirage vertical
produit par la huche, et neutralisaient la secousse qui eût fait rompre
tous les tourillons, sans altérer en rien le mouvement rapide de la
verge, en substituant un frottement sur les tourillons à un choc produit
par une brusque tension.
Ces engins à contre-poids furent en usage jusqu'au moment où
l'artillerie à feu vint remplacer toutes les machines de jet du moyen
âge. Le savant bibliophile M. Pichon possède un compte (attachement) de
ce qui a été payé pour le transport d'un de ces engins en 1378, lequel
avait servi au siége de Cherbourg. Voici ce curieux document, que son
possesseur a bien voulu nous communiquer: «La monstre Thomin le bourgois
de Pontorson gouvernour de l'engin de la dite ville, du maistre
charpentier, de V autres charpentiers, de X maçons et cancours, de XL
tendeurs et XXXI charrêt à compter le cariot qui porte la verge d'iceluy
engin; pour trois charreltiers qui sont ordennés servir celui engin au
siége de Cherbourt, venu à Carentan et nous Endouin Channeron, dotteur
en la seigneurie, bailly de Costentin et Jehan des Îles, bailly illec
pour le roy notre sire es terres qui furent au roy de Navarre, comis et
députez en ceste partie, de par nos seigneurs les généraulx commis, du
roy notre sire pour le fait dudit siége; le XV jour de novembre l'an
MCCCLXXVIII.
«Et premièrement:
«Le dit Thomin le maistre gonduom dudit engin, X jours. X [symbole *]
vault pour X jours D** [symbole *]
Some ci dessus.»
«Michel Rouffe, maistre charpentier dudit engin, X jours. V [symbole *]
vault pour X jours C [symbole *]
Etc.»
* L Tête-bêche.
** D inversé (mirroir).
Suit le compte des charpentiers, maçons, tendeurs, charrettes et
chevaux. Cet attachement fait connaître l'importance de ces machines qui
exigeaient un personnel aussi nombreux pour les monter et les faire
agir. Le chiffre de quarante tendeurs indique assez la puissance de ces
engins: car, en supposant qu'ils fussent divisés en deux brigades (leur
service étant très-fatigant, puisqu'ils étaient chargés de la manoeuvre
des treuils), il fallait donc vingt tendeurs pour abaisser la verge du
trébuchet. Les maçons étaient probablement employés à dresser les aires
de niveau sur lesquelles on asseyait l'engin[376]. Pierre de
Vaux-Cernay, dans son _Histoire des Albigeois_, parle de nombreux
mangonneaux dressés par l'armée des croisés devant le château des
Termes, et qui jetaient contre cette place des pierres énormes, si bien
que ces projectiles firent plusieurs brèches. Au siége du château de
Minerve (en Minervois), dit ce même auteur, «on éleva du côté des
Gascons une machine de celles qu'on nomme mangonneaux, dans laquelle ils
travaillaient nuit et jour avec beaucoup d'ardeur. Pareillement, au midi
et au nord, on dressa deux machines, savoir une de chaque côté; enfin,
du côté du comte, c'est-à-dire à l'orient, était une excellente et
immense pierrière, qui chaque jour coûtait vingt et une livres pour le
salaire des ouvriers qui y étaient employés.» Au siége de Castelnaudary,
entrepris contre Simon de Montfort, le comte de Toulouse fit «préparer
un engin de grandeur monstrueuse pour ruiner les murailles du château,
lequel lançait des pierres énormes, et renversait tout ce qu'il
atteignait... Un jour le comte (Simon de Montfort) s'avançait pour
détruire la susdite machine; et comme les ennemis l'avaient entourée de
fossés et de barrières tellement que nos gens ne pouvaient y arriver...»
En effet, on avait toujours le soin d'entourer ces engins de barrières,
de claies, tant pour empêcher les ennemis de les détruire que pour
préserver les hommes qui les servaient. Au siége de Toulouse, Pierre de
Vaux-Cernay raconte que, dans le combat où Simon de Montfort fut tué,
«le comte et le peu de monde qui était avec lui se retirant à cause
d'une grêle de pierres et de l'insupportable nuée de flèches qui les
accablaient, s'arrêtèrent devant les machines, derrière des claies, pour
se mettre à l'abri des unes et des autres; car les ennemis lançaient sur
les nôtres une énorme quantité de cailloux au moyen de deux trébuchets,
un mangonneau et plusieurs engins...» C'est alors que Simon de Montfort
fut atteint d'une pierre lancée par une pierrière que servaient des
femmes sur la place de Saint-Sernin, c'est-à-dire à cent toises au moins
de l'endroit où se livrait le combat. Quelquefois les anciens auteurs
semblent distinguer, comme dans ce passage, les trébuchets des
mangonneaux. Les mangonneaux sont certainement des machines à
contre-poids comme les trébuchets; mais les mangonneaux avaient un poids
fixe placé à la queue de la verge au lieu d'un poids mobile, ce qui leur
donnait une qualité particulière.
Villard de Honnecourt appelle l'engin à contre-poids suspendu par des
bielles, à contre-poids en forme de huche, _trébuchet_; d'où l'on doit
conclure que si le mangonneau est aussi un engin à contre-poids, ce ne
peut être que l'engin-balancier, tel que celui figuré dans le bas-relief
de Saint-Nazaire de Carcassonne[377] et dans beaucoup de vignettes de
manuscrits[378].
Nous avons vu que la fronde du trébuchet a ses deux branches attachées à
la tête de la verge, et que le projectile quitte la poche de cette
fronde par l'effet d'une secousse produite par des sous-tendeurs. Dans
les représentations des engins à verge et à balancier, l'un des bras de
la fronde est fixé à l'extrémité de la verge et l'autre est simplement
passé dans un style disposé de telle façon que, quand la verge arrive à
son apogée, ce bras de fronde quitte son style et le projectile est
lancé comme la balle d'une fronde à main. Cet engin, ainsi que nous le
disions tout à l'heure, possède d'autres qualités que le trébuchet. Le
trébuchet, par son mouvement brusque, saccadé, était bon pour lancer les
projectiles par-dessus de hautes murailles, sur des combles, comme nos
mortiers lancent les bombes; mais il ne pouvait faire décrire au
projectile une parabole très-allongée se rapprochant de la ligne
horizontale. Le tir du mangonneau pouvait se régler beaucoup mieux que
celui du trébuchet, parce qu'il décrivait un plus grand arc de cercle et
qu'il était possible d'accélérer son mouvement.
Essayons donc d'expliquer cet engin.
D'abord (voy. fig. 13) la verge, au lieu de passer dans l'axe du
tourillon, se trouvait fixée en dehors, ainsi que l'indique le tracé en
A. À son extrémité inférieure, qui s'élargissait beaucoup (nous allons
voir comment et pourquoi), étaient attachés des poids, lingots de fer ou
de plomb, ou des pierres, maintenus par une armature et un coffre de
planches B. Dans son état normal, la verge, au lieu d'être verticale
comme dans le trébuchet, devait nécessairement s'incliner du côté de
l'ennemi, c'est-à-dire sur la face de l'engin[379], à cause de la
position du contre-poids et celle de l'arbre. Pour abaisser la verge, on
se servait de deux roues C, fixées à un treuil et correspondant à deux
poulies de renvoi D. Il est clair que devant l'ennemi, il n'était pas
possible de faire monter un servant au sommet de la verge pour y fixer
la corde double de tirage avec sa poulie et son crochet, d'abord parce
que cette corde et cette poulie devaient être d'un poids assez
considérable, puis parce qu'un homme qui se serait ainsi exposé aux
regards ennemis eût servi de point de mire à tous les archers et
arbalétriers. Nous avons vu tout à l'heure que ces engins étaient
entourés de barrières et de claies destinées à garantir les servants qui
restaient sur le sol. Au moyen d'un petit treuil E, attaché aux parois
de la caisse du contre-poids et mu par deux manivelles, on amenait, à
l'aide de la corde double F passant par deux fortes poulies G, la poulie
H et son crochet auquel préalablement on avait accroché l'autre poulie
K. La verge abaissée suivant l'inclinaison LM, on faisait sauter le
crochet de la poulie K, et la verge décrivait l'arc de cercle MN. Les
servants précipitaient ce mouvement en tirant sur plusieurs cordes
attachées en O, suivant la direction OR. Si, lors du décliquement de la
verge, les servants tiraient vivement et bien ensemble sur ces cordes,
ils faisaient décrire à l'extrémité supérieure de la verge un arc de
cercle beaucoup plus grand que celui donné par la seule action du
contre-poids, et ils augmentaient ainsi la force d'impulsion du
projectile S au moment de son départ. Pour rattacher la poulie K à la
poulie H, on tirait celle-ci au moyen d'un fil P en déroulant le treuil
E, on descendait cette poulie H aussi bas qu'il était nécessaire, on y
rattachait la poulie K, on appuyait de nouveau sur le treuil E. Cette
manoeuvre était assez rapide pour qu'il fût possible d'envoyer douze
projectiles en une heure.
Pour faciliter l'abaissement de la verge, lorsque les tendeurs
agissaient sur les deux grandes roues C, les hommes préposés à la
manoeuvre des cordes du balancier B tiraient sur ces cordes attachées en
O, suivant la ligne OV. Lorsque la verge était abaissée, les servants
chargés de l'attache de la fronde étendaient les deux brides de cette
fronde dans la rigole T. L'une de ces brides restait fixée à l'anneau X,
l'autre était sortie d'elle-même du style U; les servants avaient le
soin de replacer l'anneau de cette seconde bride dans le style et, bien
entendu, laissaient passer ces deux brides par-dessus la corde double de
tirage de la verge, ainsi que l'indique la coupe Z, présentant en _a_
l'extrémité de la verge abaissée avec sa poulie H en _h_, sa poulie K en
_k_, les deux poulies D en _d_, les deux brides de la fronde en _gg_.
Lorsque le décliqueur agissait sur la petite bascule _e_ du crochet, la
poulie K tombait entre les deux sablières, la verge se relevait et les
deux brides _gg_ tiraient le projectile S. On observera ici que le
projectile S étant posé dans la poche de la fronde, les deux brides de
cette fronde devant être égales en longueur, l'une, celle attachée à
l'anneau X, est lâche, tandis que celle fixée au style est presque
tendue. L'utilité de cette manoeuvre va tout à l'heure être démontrée.
On voudra bien encore examiner la position du contre-poids lorsque la
verge est abaissée; cette position est telle que la verge devait se
trouver en équilibre; que, par conséquent, l'effort des tendeurs, pour
l'amener à son déclin, devait être à peu près nul, ce qui permettait de
tendre la corde sur la poulie _k_, ainsi que l'indique la coupe Z; que
cet équilibre, obtenu par les pesanteurs principales reportées sur le
tourillon A, rendait efficace le tirage des hommes préposés au
balancier, puisqu'au moment du décliquement il devait y avoir une sorte
d'indécision dans le mouvement de la verge; que ce tirage ajoutait alors
un puissant appoint au poids du balancier, ce qui était nécessaire pour
que la fronde fonctionnât convenablement.
La fig. 14 représente le mangonneau du côté de sa face antérieure, au
moment où la verge est abaissée. Les six hommes agissant sur les deux
grands treuils sont restés dans les roues afin de dérouler le câble
doublé lorsque la verge aura lancé le projectile qui est placé dans la
poche de la fronde. Seize hommes s'apprêtent à tirer sur les quatre
cordes attachées à la partie inférieure du contre-poids. Le décliqueur
est à son poste, en A, prêt à faire sauter le crochet qui retient
l'extrémité de la verge abaissée. Le maître de l'engin est en B; il va
donner le signal qui doit faire agir simultanément le décliqueur et les
tireurs; à sa voix, la verge n'étant plus retenue, sollicitée par les
seize hommes placés en avant, va se relever brusquement, entraînant sa
fronde, qui, en sifflant, décrira une grande courbe et lancera son
projectile.
Examinons maintenant comment la fronde devait être attachée pour qu'une
de ses branches pût quitter en temps opportun le style de l'engin, afin
de laisser au projectile la liberté de s'échapper de la poche.
Voici (15) l'extrémité de la verge; on voit, en A, l'attache fixe qui se
compose d'un long étrier tournant sur un boulon B; puis, en C, le style
en fer, élargi à sa base, et en D la boucle qui n'entre dans ce style
que jusqu'à un certain point qu'elle ne peut dépasser à cause de cet
élargissement. Lorsque l'étrier est sollicité par l'une des brides de la
fronde (voy. le profil G), il faut que son anneau E tombe sur la
circonférence décrite par l'anneau F de la boucle, circonférence dont,
bien entendu, la verge est le rayon; il faut aussi que l'étrier ne
puisse dépasser la ligne IE et soit arrêté en K par la largeur du bout
de la verge. Tant que la bride de la fronde attachée à l'anneau E de
l'étrier n'a pas, par suite du mouvement imprimé, dépassé la ligne EE';
prolongement de la ligne IE, l'autre bride de la fronde tire sur la
boucle F obliquement, de telle façon que cette boucle ne peut quitter le
style C.
Ceci compris, la figure 16 indique le mouvement de rotation de la verge.
La bride mobile de la fronde ne quittera le style que lorsque le
projectile aura dépassé le rayon du cercle décrit par la verge, qu'au
moment où les brides de la fronde formeront avec la verge un angle,
ainsi qu'il est tracé dans la position A. Alors, l'une des brides de la
fronde continuera à tirer sur l'étrier, tandis que l'autre se relâchera,
et la force centrifuge imprimée au projectile fera échapper la boucle du
style, comme nous le voyons en M. Le projectile libre décrira sa
parabole. Si le mouvement de rotation de la verge était égal ou
progressivement accéléré, il arriverait un moment où le projectile se
trouverait dans le prolongement de la ligne de la verge (rayon) pour ne
plus quitter cette ligne qu'au moment où la verge s'arrêterait. Mais il
n'en est pas ainsi, grâce à la disposition du tourillon hors de la ligne
de la verge, de la place du contre-poids hors d'axe et du tirage des
hommes pour hâter le mouvement de rotation au moment du décliquement;
une force d'impulsion très-violente est d'abord donnée à la verge et par
suite au projectile; celui-ci, sous l'empire de cette force première,
décrit sa courbe plus rapidement que la verge ne décrit son
arc-de-cercle, d'autant que le mouvement de celle-ci se ralentit à
mesure qu'elle approche de son apogée; dès lors, les brides de la fronde
doivent faire un angle avec la verge, ainsi qu'on le voit en M.
C'étaient donc les hommes placés à la base du contre-poids qui réglaient
le tir, en appuyant plus ou moins sur les cordes de tirage. S'ils
appuyaient fortement, la verge décrivait son arc de cercle avec plus de
rapidité, la force centrifuge du projectile était plus grande; il
dépassait plus tôt la ligne de prolongement de la verge; le bras mobile
de la fronde se détachait plus tôt et le projectile s'élevait plus haut,
mais parcourait un moins grand espace de terrain. Si, au contraire, les
hommes du contre-poids appuyaient mollement sur les cordes de tirage ou
n'appuyaient pas du tout, le projectile était plus lent à dépasser la
ligne de prolongement de la verge; le bras mobile de la fronde se
détachait plus tard, et le projectile, n'abandonnant sa poche que
lorsque celle-ci avait dépassé la verticale, s'élevait moins haut, mais
parcourait un espace de terrain plus étendu. Ainsi le mérite d'un bon
maître engingneur était, d'abord, de donner aux brides de la fronde la
longueur voulue en raison du poids du projectile, puis de régler
l'attache de ces deux brides, puis enfin de commander d'appuyer plus ou
moins sur les cordes de tirage, suivant qu'il voulait envoyer son
projectile plus haut ou plus loin.
Il y avait donc une différence notable entre le trébuchet et le
mangonneau. Le trébuchet était un engin beaucoup moins docile que le
mangonneau, mais il exigeait moins de pratique, puisque pour en régler
le tir il suffisait d'un homme qui sût attacher les brides de
sous-tension de la fronde. Le mangonneau devait être dirigé par un
engingneur habile et servi par des hommes au fait de la manoeuvre, sinon
il était dangereux pour ceux qui l'employaient. Il est, en effet,
quelquefois question de mangonneaux qui blessent et tuent leurs
servants: une fausse manoeuvre, un tirage exercé mal à propos sur les
cordes du contre-poids, et alors que celui-ci avait déjà fait une partie
de sa révolution, pouvait faire décrocher la bride de la fronde trop
tard et projeter la pierre sur les servants placés à la partie
antérieure de l'engin.
Il serait superflu d'insister davantage sur le mécanisme de ces engins à
contre-poids; nous n'avons prétendu ici que donner à cette étude un tour
plus pratique que par le passé. Il est clair que pour connaître
exactement les effets de ces formidables machines de guerre, il faudrait
les faire fabriquer en grand et les mettre à l'épreuve, ce qui
aujourd'hui devient inutile en face des canons rayés; nous avons pensé
qu'il était bon de faire connaître seulement que nos pères apportaient
dans l'art de tuer les hommes la subtilité et l'attention qu'ils
mettaient à leur bâtir des palais ou des églises. Ces batteries d'engins
à contre-poids, qui nuit et jour envoyaient sans trève des projectiles
dans les camps ou les villes ennemies, causant de si terribles dommages
qu'il fallait venir à composition, n'étaient donc pas des joujoux comme
ceux que l'on nous montre habituellement dans les ouvrages sur l'art
militaire du moyen âge. Les projectiles étaient de diverses sortes:
boulets de pierre, paquets de cailloux, amas de charognes, matières
incendiaires, etc[380].
Les Orientaux, qui paraissent être les premiers inventeurs de ces engins
à contre-poids, s'en servaient avec avantage déjà dès le XIe siècle. Ils
employaient aussi les pierrières, _chaables_, _pierrières turques_, au
moyen desquelles ils jetaient sur les ouvrages ennemis non-seulement des
pierres, mais aussi des barils pleins de matières inflammables (feu
grégeois) que l'eau ne pouvait éteindre, et qui s'attachaient en brûlant
sur les charpentes des hourds ou des machines.
Joinville nous a laissé une description saisissante des terribles effets
de ces engins. «Le roy ot conseil, dit-il, quand il s'agit de passer un
des bras du Nil devant les Sarrasins, que il feroit faire une chauciée
par mi la rivière pour passer vers les Sarrasins. Pour garder ceux qui
ouvroient (travaillaient) à la chauciée, et fit faire le roy deux
beffrois que l'en appele chas-chastiau (nous parlerons tout à l'heure de
ces sortes d'engins); car il avoit deux chastiaus devant les chas et
deux massons (palissades) derrière les chastiaus, pour couvrir ceulz qui
guieteroient (qui feraient le guet), pour (contre) les copz des engins
aux Sarrazins, lesquiex avoient seize engins touz drois (sur une même
ligne, en batterie). Quant nous venimes là, le roy fist faire dix huit
engins, dont Jocelin de Cornaut estoit mestre engingneur (un maître
engingneur commandait donc la manoeuvre de plusieurs engins). Nos engins
getoient au leur, et les leurs aus nostres; mès onques n'oy dire que les
nostres feissent biaucop... Un soir avint, là où nous guietions les
chas-chastiaus de nuit, que il nous avièrent un engin que l'en appèle
perrière, ce que il n'avoient encore fait, et mistrent le feu gregoiz en
la fonde de l'engin (cuiller de l'engin)... Le premier cop que il
jetèrent vint entre nos deux chastelz, et chaï en la place devant nous
que l'ost avoit fait pour boucher le fleuve. Nos esteingneurs (on avait
donc des hommes spécialement chargés d'éteindre les incendies allumés
par les ennemis) furent appareillés pour estaindre le feu; et pour ce
que les Sarrazins ne pooient trère à eulz (tirer sur ces éteigneurs),
pour les deux eles des paveillons que le roy y avoit fait faire (à cause
des ouvrages palissadés qui réunissaient les chas-chatelz), il traioient
tout droit vers les nues, si que li pylet (les dards) leur cheoient tout
droit vers eulz (tombaient verticalement sur eux). La manière du feu
gregois estoit tele, que il venoit bien devant aussi gros comme un
tonnel de verjus (comme un baril), et la queue du feu qui partoit de li
(la fusée), estoit bien aussi grant comme un grant glaive; il faisoit
tele noise au venir (tel dommage en tombant), que il sembloit que ce
feust la foudre du ciel; il sembloit un dragon qui volast par l'air,
tant getoit grant clarté, que l'on véoit parmi l'ost comme se il feust
jour, pour la grant foison du feu qui jetoit la grant clarté...»
Ces barils remplis de matières inflammables paraissent être lancés par
des pierrières ou caables comme celui représenté fig. 7 et 8; ils
étaient munis d'une fusée et contenaient une matière composée de soufre,
d'huile de naphte, de camphre, de bitume ou de résine, de poussière de
charbon, de salpêtre et peut-être d'antimoine. À cette époque, au milieu
du XIIIe siècle, il semble, d'après Joinville, que nos machines de jet
fussent inférieures à celles des Turcs, puisque notre auteur, toujours
sincère, a le soin de dire que nos engins ne produisaient pas grand
effet. Ce n'est guère, en effet, qu'à la fin du XIIIe siècle que les
engins paraissent être arrivés, en France, à une grande perfection. On
s'en servait beaucoup dans les guerres du XIVe siècle et même après
l'invention de l'artillerie à feu.
Les trébuchets, les mangonneaux étaient placés, par les assiégés,
derrière les courtines, sur le sol, et envoyaient leurs projectiles sur
les ennemis en passant par-dessus la tête des arbalétriers posés sur les
chemins de ronde. Mais, outre les pierrières ou caables, que l'on
mettait en batterie au niveau des chemins de ronde sur des plates-formes
en bois élargissant ces chemins de ronde (ainsi que nous l'avons fait
voir dans l'article ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 32), les armées du
moyen âge possédaient encore l'arbalète à tour, qui était un engin
terrible, avec lequel on lançait des dards d'une grande longueur, des
barres de fer rougies au feu, des traits garnis d'étoupe et de feu
grégeois[381] en forme de fusées. Ces arbalètes à tour avaient cet
avantage qu'elles pouvaient être pointées comme nos pièces d'artillerie,
ce que l'on ne pouvait faire avec les mangonneaux ou les trébuchets:
car, pour ces derniers engins, s'il était possible de régler le tir, ce
ne pouvait être toujours que dans un même plan; si on voulait faire
dévier le projectile à droite ou à gauche, il fallait manoeuvrer l'engin
entier, ce qui était long. Aussi les mangonneaux et les trébuchets
n'étaient employés que dans les siéges, soit par les assiégeants pour
envoyer des projectiles sur un point des défenses de la ville, soit par
les assiégés pour battre des travaux d'approche ou des quartiers
ennemis. Les arbalètes à tour tiraient sur des groupes de travailleurs,
sur des engins, sur des colonnes serrées, et elles produisaient l'effet
de nos pièces de campagne, à la portée près; car leurs projectiles
tuaient des files entières de soldats, rompaient les engins, coupaient
leurs cordes, traversaient les mantelets et les palissades.
Voici (17) un ensemble perspectif et des détails de l'arbalète à tour.
On la faisait mouvoir au moyen des trois roues, dont deux étaient fixées
à la traverse inférieure A et la troisième à la partie mobile B de
l'affut. Un pointail C, posé sur une crapaudine ovoïde D, ainsi que
l'indique le détail C', maintenait l'affût sur un point fixe servant de
pivot. Il était donc facile de régler le tir sur plan horizontal. Pour
abaisser ou relever le tir, c'est-à-dire pour viser de bas en haut ou de
haut en bas, on pouvait d'abord démonter la roue extrême E, laisser
reposer l'affût sur les deux galets en olive F; alors le tir prenait la
direction F'G (voy. le profil X). Si on voulait abaisser quelque peu le
tir, on relevait la partie supérieure H de l'affût au moyen de la double
crémaillère K et des deux roues d'engrenage I, auxquelles on adaptait
deux manivelles. S'il était nécessaire d'abaisser le tir, on laissait la
roue E et on élevait la partie supérieure de l'affût au moyen des
crémaillères. La partie inférieure de l'affût se mouvait sur le
tourillon L. Le propulseur se composait de deux branches doubles d'acier
passées dans des cordages de nerfs tortillés, comme on le voit dans
notre tracé perspectif, et appuyées à leur extrémité contre les deux
montants du châssis. Pour bander ces cordes de nerfs autant qu'il était
besoin, des tubes de fer étaient passés entre elles; on introduisait des
leviers dans ces tubes, soit par une de leurs extrémités, soit par
l'autre, pour ne pas permettre aux cordes de se détortiller, et on
fixait l'extrémité de ces leviers aux deux brancards M. Si l'on sentait
que les cordes se détendissent, on appuyait un peu sur ces leviers en
resserrant leurs attaches de manière à ce que les deux branches de l'arc
fussent toujours également bridées. Pour bander cet arc, dont les deux
extrémités étaient réunies par une corde faite avec des crins, des nerfs
ou des boyaux, on accrochait les deux griffes N à cette corde; puis,
agissant sur les deux grandes manivelles O, on amenait la corde de
l'arc, au moyen des deux crémaillères horizontales, jusqu'à la double
détente P, laquelle, pour laisser passer la corde, était rentrée ainsi
que l'indique le détail R. Cette détente était manoeuvrée par une tige S
munie, à son extrémité, d'un anneau mobile T, que l'on passait dans une
cheville lorsque la détente était relevée U. Ramenant alors quelque peu
les crémaillères, la corde venait s'arrêter sur cette double détente U,
qui ne pouvait rentrer dans l'affût. On appuyait la base du projectile
sur la corde en le laissant libre dans la rainure. Et le pointeur ayant
tout préparé faisait sortir l'anneau T de la cheville d'arrêt, tirait à
lui la tige S; la double détente disparaissait, et la corde revenait à
sa place normale en projetant le dard (voy. le plan Y). Une légère
pression exercée sur le dard par un ressort l'empêchait de glisser dans
sa rainure si le tir était très-plongeant. Avec un engin de la dimension
donnée dans notre figure, on pouvait lancer de plein fouet un dard de
plus de cinq mètres de long, véritable soliveau armé de fer, à une assez
grande distance, c'est-à-dire à cinquante mètres au moins, de façon à
rompre des machines, palis, etc. Ces engins lançant des projectiles de
plein fouet étaient ceux qui causaient le plus de désordre dans les
corps de troupes et particulièrement dans la cavalerie; aussi ne s'en
servait-on pas seulement dans les siéges, mais encore en campagne, au
moins pour protéger des campements ou pour appuyer un poste important.
On se servait aussi d'un engin à ressort, dont la puissance était
moindre, mais dont l'établissement était plus simple et pouvait se faire
en campagne avec le bois qu'on se procurait, sans qu'il fût nécessaire
d'employer ces crémaillères et toutes ces ferrures qui demandaient du
temps et des ouvriers spéciaux pour les façonner. Cet engin est fort
ancien et rappelle la catapulte des Romains de l'antiquité. Il se
compose (18) d'un arbre vertical cylindrique, avec une face plate (voy.
le plan A) tournant au moyen de deux tourillons. À la base de cet arbre
est fixé un châssis triangulaire posé sur deux roues et relié audit
arbre par deux liens ou contre-fiches. Des ressorts en bois vert sont
fortement attachés au pied de l'arbre avec des brides en fer et des
cordes de nerfs. Un treuil fixé sur deux montants, entre les
contre-fiches, est mu par des manivelles et roues d'engrenage. Un bout
de corde avec un crochet est fixé à l'extrémité supérieure du ressort,
et une autre corde, munie d'un crochet à bascule B, s'enroule sur le
treuil après avoir passé dans une poulie de renvoi. Quatre hommes
amènent le ressort. Un dard passe par un trou pratiqué à l'extrémité
supérieure de l'arbre D, et un support mobile à fourchette E,
s'engageant dans les crans d'une crémaillère F, permet d'abaisser ou de
relever le tir, ainsi que le fait voir le profil G. Lorsque le ressort
est tendu, le pointeur fixe le dard, fait mouvoir le châssis inférieur
sur sa plate-forme suivant la direction du tir et, appuyant sur la
cordelle C, fait sauter le crochet: le ressort va frapper le dard à sa
base et l'envoie au loin dans la direction qui lui a été donnée. La fig.
19 donne le plan de cet engin.
L'artillerie à feu était employée que, longtemps encore, on se servit de
ces engins à contre-poids, à percussion, et de ces arbalètes à tour,
tant on se fiait en leur puissance; et même la première artillerie à feu
n'essaya pas tout d'abord d'obtenir d'autres effets. Les caables, les
pierrières, les trébuchets, les mangonneaux envoyaient à toute volée de
gros boulets de pierre qui pesaient jusqu'à deux et trois cents livres;
ces machines ne pouvaient lancer des projectiles de plein fouet. On les
remplaça par des bombardes avec lesquelles on obtenait les mêmes
résultats; et les engins à feu envoyant des balles de but-en-blanc, dès
le XIVe siècle, n'étaient que de petites pièces portant des projectiles
de la grosseur d'un biscaïen.
_Engins offensifs à feu_.--Du jour où l'on eut reconnu la puissance des
gaz dégagés instantanément par la poudre à canon, on eut l'idée
d'utiliser cette force pour envoyer au loin des projectiles pleins, des
boulets de pierre ou des boîtes de cailloux. On trouva qu'il y avait un
grand avantage à remplacer les énormes et dispendieux engins dont nous
venons de donner quelques exemples par des tubes de fer que l'on
transportait plus facilement, qui coûtaient moins cher à établir et que
l'ennemi ne pouvait guère endommager. Nous n'avons vu nulle part que la
noblesse militaire se soit occupée de perfectionner les engins de
guerre, ou de présider à leur exécution. Tous les noms d'engingneurs
sont des noms roturiers. Si Philippe-Auguste, Richard Coeur de Lion et
quelques autres souverains guerriers paraissent avoir attaché de
l'importance à la fabrication des engins, ils recouraient toujours à des
maîtres engingneurs qui paraissent être sortis du peuple. Ce dédain pour
les combinaisons qui demandaient un travail mathématique et la
connaissance de plusieurs métiers, tels que la charpenterie, la
serrurerie, la mécanique, la noblesse l'apporta tout d'abord dans la
première étude de l'artillerie à feu; elle ne parut pas tenir compte de
cette formidable application de la poudre explosible, et laissa aux gens
de métier le soin de chercher les premiers éléments de l'art du
bombardier.
En 1356, le prince Noir assiégea le château de Romorantin; il employa,
entre autres armes de jet, des _canons_ à lancer des pierres, des
carreaux et des ballottes pleines de feu grégeois. Ces premiers canons
étaient longs, minces, fabriqués au moyen de douves de fer, ou fondues
en fer ou en cuivre, renforcés de distance en distance d'anneaux de fer,
et transportés à dos de mulet ou sur des chariots. Ces bouches à feu,
qu'on appelait alors _acquéraux_, _sarres_ ou _spiroles_, et plus tard
_veuglaires_, se composaient d'un tube ouvert à chaque bout; à l'une des
extrémités s'adaptait une boîte contenant la charge de poudre et le
projectile, c'est-à-dire qu'on chargeait la pièce par la culasse;
seulement cette culasse était complétement indépendante du tube et s'y
adaptait au moyen d'un étrier mobile, ainsi que l'indique la fig. 20. En
A, on voit la boîte et la pièce coupées longitudinalement; en B, la
coupe sur _ab_; en C, la boîte réunie à la pièce au moyen de l'étrier
qui s'arrête sur les saillies _dd'_ des anneaux dentelés; en D, la même
boîte se présentant latéralement avec l'étrier _e_, muni de sa poignée
pour le soulever et enlever la boîte lorsque la pièce a été tirée. Les
points culminants _g_ réservés sur chacun des anneaux dentelés servaient
de mire. Nous ne savons trop comment se pointaient ces pièces; elles
étaient probablement suspendues à des tréteaux par les anneaux dont
elles étaient munies. Les boîtes mobiles adaptées à l'un des bouts du
tube laissaient échapper une partie notable des gaz, et devaient souvent
causer des accidents; aussi on renonça aux boîtes adaptées, pour faire
des canons fondus d'une seule pièce et se chargeant par la gueule. Il y
a quelques années, on a trouvé dans l'église de Ruffec (Charente) deux
canons qui paraissent appartenir au XIVe siècle: ce sont des tubes en
fonte de fer, sans boîtes, fermés à la culasse et suspendus par deux
anneaux.
Nous donnons (21) ces deux pièces, qui sont d'une petite dimension; en
A, nous avons tracé un fragment de canon qui nous paraît appartenir à la
même époque, et qui a été trouvé dans des fouilles à Boulogne-sur-Mer.
En 1380, les Vénitiens se servirent de bouches à feu dans la guerre
contre les Génois, et ces pièces étaient appelées _ribaudequins_.
Ces premières pièces d'artillerie à feu furent remplacées par les
_bombardes_ et les _canons_.
Dès 1412, l'usage des bombardes et canons faisait disparaître les engins
offensifs pour la défense des places. «Il résulte, dit Jollois dans son
_Histoire du siége d'Orléans_ (1428), d'un relevé fait avec soin par feu
l'abbé Dubois, qu'en 1428 et 1429 la ville d'Orléans possédait
soixante-onze bouches à feu, tant canons que bombardes, toutes en
cuivre. Dans le nombre de ces bouches à feu sont compris le canon qui
avait été prêté à la ville d'Orléans par la ville de Montargis, un gros
canon qu'on avait nommé Rifflard[382], une bombarde faite, dit le
journal du siége, par un nommé Guillaume Duisy, très-subtil ouvrier, qui
lançait des boulets de pierre de cent vingt livres pesant, et si énorme
qu'il fallût vingt-deux chevaux[383] pour la conduire avec son affût du
port à l'Hôtel-de-ville. Ces deux canons et cette énorme bombarde
étaient mis en batterie sur la tour de la croiche de Meuffray, sise
entre le pont et la poterne Chesneau, d'où ils foudroyaient le fort des
Tournelles dont les Anglais s'étaient emparés. Parmi les bouches à feu
que nous venons d'indiquer, il faut compter un canon[384] qui lançait
des boulets de pierre jusqu'à l'île Charlemagne... Ce ne fut que sous le
règne de Louis XI qu'on substitua des boulets de fer aux boulets de
pierre.» Cependant on employait encore ces derniers à la fin du XVe
siècle.
Quoique les noms de _canon_ et de _bombarde_ aient été donnés
indifféremment aux bouches à feu qui lançaient des boulets de pierre
cependant la bombarde paraît avoir été donnée de préférence à un canon
court et d'un très-gros diamètre, lançant les projectiles à toute volée;
tandis que le canon, d'un plus faible diamètre, plus long, pouvait
envoyer des boulets de but en blanc.
Ces bombardes sont quelquefois désignées sous le nom de _basilics_. Au
siége de Constantinople, en 1413, Mahomet II mit en batterie des
bombardes de 200 livres de boulets de pierre. Ces pièces avaient été
fondues par un Hongrois. Une de ces bombardes était même destinée à
envoyer un boulet de 850 livres; deux mille hommes devaient la servir et
dix paires de boeufs la traîner; mais elle creva à la première épreuve
et tua un grand nombre de gens. En 1460, Jacques II d'Écosse fit fondre
une bombarde monstrueuse, qui creva au premier coup.
Vers cette époque, on renonça aux boîtes _emboutiés_, mais on fit des
canons et bombardes avec boîtes _encastrées_, principalement pour les
pièces qui n'étaient pas d'un très-gros diamètre; car pour les bombardes
qui portaient 60 livres de balles et plus, on les fabriqua en fonte de
fer ou de cuivre, ou même en fer forgé, en forme de tube, avec un seul
orifice.
Il existe encore quelques bombardes fabriquées au moyen de douves de fer
plat, cerclées par des colliers de fer comme des barils; peut-être ces
pièces sont-elles les plus anciennes: elles ne se chargeaient pas au
moyen de boîtes à poudre, mais comme nos bouches à feu modernes, si ce
n'est qu'on introduisait la poudre au moyen d'une cuiller, puis une
bourre, puis le boulet, puis un tampon de foin ou d'étoupes, à l'aide
d'un refouloir.
La plus belle bouche à feu que nous connaissions ainsi fabriquée se
trouve dans l'arsenal de Bâle (Suisse) (22). Elle est en fer forgé. La
culasse A est forgée d'un seul morceau; l'âme se compose d'un douvage de
lames de fer de 0,03 c. d'épaisseur sur 0,06 c. de largeur. Ces douves
sont maintenues unies par une suite d'anneaux de fer plus ou moins
épais; en B est un anneau beaucoup plus fort sous lequel est interposé
une bande de cuivre. En C est figurée la gueule du canon, dont l'âme n'a
pas moins de 0,33 c. de diamètre. La lumière est très-étroite. Dans le
même arsenal, on voit une autre pièce de cuivre de 2m,00 de longueur;
elle date de 1444 et porte un écu aux armes de Bourgogne. Pendant le XVe
siècle, on fabriquait des bouches à feu de dimensions très-variables,
depuis le fauconneau, qui ne portait qu'une livre de balle, jusqu'à la
bombarde, qui envoyait des projectiles en pierre de deux cents livres et
plus[385]. Ces bombardes n'étaient guère longues en proportion de leur
diamètre et remplissaient à peu près l'office de mortiers envoyant le
projectile à toute volée: elles se chargeaient par la gueule. On se
servait aussi de projectiles creux que l'on remplissait de matières
détonnantes, de feu grégeois, et c'est une erreur de croire que les
bombes sont une invention des dernières années du XVIe siècle, car
plusieurs traités de la fin du XVe et du commencement du XVIe[386] nous
montrent de véritables bombes faites de deux hémisphères de fer battu
réunis par des brides ou des frettes (23). À la fin du XVe siècle, les
bouches à feu se classent par natures, en raison du diamètre des
projectiles; il y a les _basilics_, qui sont les plus grosses; les
_bombardes_, les _ribaudequins_, les _canons_, les _dragons volants_,
_scorpions_, _coulevrines_, _pierriers_, _syrènes_, _passe-murs_,
_passe-avants_, _serpentines_. Sous Charles VII, l'armée royale
possédait déjà une nombreuse artillerie, et Charles VIII, en 1494, entra
en Italie faisant traîner plus de cent quarante bouches à feu de bronze
montées sur affûts à roues, traînées par des attelages de chevaux, et
bien servies[387]. Les Italiens, alors, ne possédaient que des canons de
fer traînés par des boeufs, et si mal servis qu'à peine pouvaient-ils
tirer un coup en une heure.
Examinons maintenant les canons à boîtes encastrées.
L'idée de charger les canons par la culasse était la première qui
s'était présentée, comme ce sera probablement le dernier
perfectionnement apporté dans la fabrication des bouches à feu. On dut
renoncer aux premières boîtes, qui s'adaptaient mal, laissaient passer
les gaz, envoyaient parfois une grande partie de la charge sur les
servants et se détraquaient promptement par l'effet du recul. On se
contenta de faire dans la culasse du canon une entaille permettant
l'introduction d'une boîte de fer ou de cuivre qui contenait la charge
de poudre maintenue par un tampon de bois. Cette boîte était fixée de
plusieurs manières; elle était munie d'une anse afin de faciliter sa
pose et son enlèvement après le tir. La balle était glissée dans l'âme
du canon avant l'introduction de la boîte et refoulée avec une bourre de
foin ou de gazon après cette introduction. Chaque bouche à feu possédait
plusieurs boîtes qu'on remplissait de poudre d'avance afin de ne pas
retarder le tir[388]. Chaque boîte était percée d'une lumière à laquelle
on adaptait une fusée de tôle remplie de poudre que l'artilleur
enflammait au moyen d'une baguette de fer rougie au feu d'un fourneau.
Cette méthode avait quelques avantages: elle évitait l'échauffement de
la pièce et les accidents qui en sont la conséquence; elle permettait de
préparer les charges à l'avance, car ces boîtes n'étaient que des
gargousses encastrées dans la culasse, comme les cartouches des fusils
_Lefaucheux_, sauf que le boulet devait être introduit avant la boîte et
refoulé après le placement de celle-ci. Elle avait des inconvénients
qu'il est facile de reconnaître: une partie considérable des gaz devait
s'échapper à la jonction de la boîte avec l'âme, par conséquent la force
de propulsion était perdue en partie: il fallait nettoyer souvent le
fond de l'encastrement et la feuillure pour enlever la crasse qui
s'opposait à la jonction parfaite de la boîte avec la pièce; le point de
réunion s'égueulait après un certain nombre de coups, et alors presque
toute la charge s'échappait sans agir sur la balle.
Nous donnons (24) des tracés de ces canons à boîtes encastrées. En A est
une pièce à encastrement avec joues; la coupe transversale sur
l'encastrement est indiquée en B; la boîte C, portant son anse D et sa
lumière E, est logée à la place qui lui est destinée; deux clavettes G,
passant dans deux trous des joues, serrent la boîte contre la paroi
inférieure de l'encastrement. En H, nous donnons la coupe longitudinale
de la boîte disposée pour le tir; au moyen de la clavette K, on a
repoussé l'orifice de la boîte dans la feuillure I pratiquée à l'entrée
de l'âme; les deux clavettes horizontales ont été enfoncées à coups de
marteau. La boîte est pleine de poudre bourrée au moyen du tampon de
bois T; la balle est refoulée. En M, on voit la boîte déchargée avec son
tampon et sa fusée de lumière O. En P, nous avons figuré un autre
système d'encastrement sans joues, dans lequel la boîte était repoussée
en feuillure de même, avec une clavette à la culasse, et était maintenue
au moyen d'une seule barre longitudinale pivotant sur un boulon N; une
seule clavette R, passant dans deux oeils d'une frette en fer forgé,
serrait cette barre longitudinale.
Dans ce dernier cas, la lumière de la boîte se présentait latéralement.
Il faut croire que les inconvénients inhérents à ce système le firent
abandonner assez promptement, car on renonça bientôt à l'emploi de ces
bouches à feu à boîtes pour ne plus employer que les tubes de fonte de
cuivre ou de fer avec un seul orifice. D'ailleurs, si on gagnait du
temps en chargeant d'avance plusieurs boîtes, on devait en perdre
beaucoup à enlever les clavettes et à les renfoncer, sans compter que
les oeils de passage des clavettes devaient se fatiguer promptement,
s'élargir et ne plus permettre de serrer convenablement les boîtes; il
fallait alors changer ces clavettes et en prendre de plus fortes. On
voit encore quelques-unes de ces bouches à feu dans nos arsenaux et au
musée d'artillerie de Paris; quelques-unes sont en fer forgé, les plus
grosses sont en fonte de fer.
Les premières bouches à feu furent montées sur des affûts sans roue et
mises simplement _en bois_, ou _charpentées_ comme on disait alors,
c'est-à-dire encastrées dans un auget pratiqué dans de grosses pièces de
bois et serrées avec des boulons, des brides de fer ou même des cordes.
Le pointage ne s'obtenait qu'en calant cette charpente en avant ou en
arrière au moyen de leviers et de coins en bois (25). On disait
_affûter_ une bombarde pour la pointer. Du Clercq, en racontant la mort
de Jacques De Lalain, dit que «le mareschal de Bourgoingne, messire
Antoine, bastard de Bourgoingne, messire Jacques de Lallaing, allèrent
(au siége du château de Poucques) faire affuster une bombarde pour
battre ledit chastel; et comme ils faisoient asseoir la dicte bombarde,
ceulx du chastel tirèrent d'un veuglaire après les dessus dicts
seigneurs, duquel veuglaire ils férirent messire J. de Lallaing et luy
emportèrent le hanepière de la teste...» D'_affûter_ on fit le mot
_affût_, qui, à dater du XVIe siècle, fut employé pour désigner les
pièces de charpente portant le canon, permettant de le mettre en
batterie et de le pointer.
Les vignettes des manuscrits du milieu du XVe siècle nous donnent un
assez grande variété de ces affûts primitifs[389]. Sous Charles VII et
Louis XI, cependant, l'artillerie de campagne faisait de rapides
progrès; on possédait, à cette époque déjà, des affûts disposés pour le
tir, permettant de pointer les pièces assez rapidement; mais on était
encore loin d'avoir imaginé l'avant-train mobile, et, lorsqu'on
transportait des bouches à feu, il fallait les monter sur des chariots
spéciaux indépendants des affûts. Pendant une bataille, on ne pouvait
faire manoeuvrer l'artillerie, sauf quelques petits canons, comme on le
fait depuis deux cent cinquante ans. Les artilleurs se défiaient
tellement de leurs engins (et certes c'était à bon escient), qu'ils
cherchaient à se garantir contre les accidents très-fréquents qui
survenaient pendant le tir. Non contents d'encastrer les bouches à feu
dans de grosses charpentes et de les y relier solidement pour les
empêcher de crever ou pour rendre au moins l'effet de la rupture de la
pièce moins dangereux, ils fixèrent souvent leurs gros canons, leurs
bombardes, dans des caisses composées d'épais madriers solidement
reliés. Ces caisses formaient autour de la pièce une garde qui, en cas
d'accident, préservait les servants. Au moment du tir, chacun se
baissait, et l'artilleur chargé de mettre le feu à l'aide d'une longue
broche de fer rougie à l'une de ses extrémités se plaçait à côté de
l'encaissement.
Voici (26) un de ces affûts-caisses. La bouche à feu était inclinée afin
d'envoyer le projectile à toute volée; sa gueule étant encastrée dans le
bord antérieur de la caisse et sa culasse posant sur le fond. En A, on
voit la coupe transversale de la pièce dans son encaissement et la
disposition des cordes qui la maintiennent fixe. Le recul de la pièce
était évité au moyen des piquets B enfoncés en terre. En C est placé le
fourneau propre à chauffer les lances à bouter le feu. La charge de
poudre était introduite au moyen de grandes cuillers en fer battu. On
conçoit qu'un pareil engin devait être peu maniable et qu'on ne pouvait
que l'_affûter_ une fois, c'est-à-dire le mettre en position de manière
à envoyer les projectiles sur un même point: aussi ces pièces
n'étaient-elles employées que dans les siéges et ne s'en servait-on pas
en campagne. Si les artilleurs prétendaient se garder des éclats d'une
bouche à feu défectueuse, ils pensaient aussi à se mettre à l'abri des
projectiles ennemis. À cet effet, d'épais mantelets en bois étaient
dressés devant les pièces d'artillerie. Ces mantelets roulaient sur un
axe horizontal, étaient relevés au moment du tir, et retombaient
verticalement par leur propre poids lorsque la pièce était déchargée, de
manière à la masquer complétement ainsi que les servants occupés à la
recharger (27)[390]. On fabriquait aussi alors des affûts triangulaires,
plus maniables que les précédents et permettant de pointer dans
l'étendue d'un certain arc de cercle. Ces affûts-caisses triangulaires
étaient fixés au sommet du triangle au moyen d'un pivot et se
manoeuvraient à l'aide de deux roulettes engagées aux extrémités des
branches latérales. Mais on allait renoncer à ces bombardes d'un énorme
diamètre propres seulement à lancer des boulets de pierre: on adoptait
les boulets de fer, on brûlait une quantité de poudre moins
considérable, et les bouches à feu n'atteignaient plus ces proportions
colossales qui en rendaient le transport difficile.
À la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe, on fondit des canons
de bronze d'une dimension et d'une beauté remarquables. Il existe, dans
l'arsenal de Bâle, un de ces grands canons de 4m,50 c. de longueur,
couvert d'ornements et terminé par une tête de dragon; il fut fondu à
Strasbourg en 1514.
Fleurange, dans ses Mémoires, chap. VII, dit qu'en 1509 les Vénitiens, à
la bataille d'Aignadel, perdue contre les Français, possédaient
«soixante grosses pièces, entre lesquelles il y en avoit une manière
plus longue que longues couleuvrines, lesquelles se nomment basilics, et
tirent boulets de canon; et avoit dessus toutes un lion, ou avoit écrit,
à l'entour du dit lion, _Marco_.»
Vers cette époque, on se servait déjà de mortiers propres à lancer de
gros boulets de pierre ou des _bedaines_ remplies de matières
inflammables. Un tableau peint par Feselen (Melchior), mort en 1538, et
faisant partie aujourd'hui de la collection déposée dans la Pinacothèque
de Munich (nº 30), représentant le siége d'Alesia par Jules-César, nous
montre un gros mortier monté sur affût dans lequel un artilleur dépose
un projectile sphérique (28). Les deux roues ont été enlevées et gisent
à terre des deux côtés de l'affût. Le mortier paraît ainsi reposer sur
le sol, et on lui donnait l'angle convenable à l'aide de leviers et de
coins glissés sous la culasse. On se servait aussi, à la fin du XVe
siècle et dès le temps de Louis XI, de projectiles de fer rougis au feu.
Georges Chastelain[391] dit qu'au siége d'Audenarde les Gantois
«battirent de leurs bombardes, canons et veuglaires, ladite ville, et
entre les autres, firent tirer de plusieurs gros boulets de fer ardent
du gros d'une tasse d'argent, pour cuider ardoir la ville.»
Mais revenons aux affûts. Afin de rendre le pointage des pièces possible
soit verticalement, soit horizontalement, on adapta d'abord deux roues à
la partie antérieure de l'affût, et on divisa celui-ci en deux pièces
superposées, celle du dessus pouvant décrire un certain arc de cercle
(29). Le canon était encastré et maintenu dans des pièces de bois
assemblées jointives, pivotant sur un boulon horizontal C posé sous la
bouche. La queue très-allongée de ces pièces de bois faisait levier,
était soulevée et arrêtée plus ou moins haut à l'aide de broches de fer
passées dans la double crémaillère B. Ainsi la queue pouvait être élevée
jusqu'en A'. La partie inférieure fixe de l'affût reposait à terre et
était armée de deux pointes de fer D destinées à prévenir les effets du
recul. En E est représenté le bout inférieur de l'affût avec ses deux
pointes et les deux membrures superposées. Toutefois, les membrures
supérieures recevant la bouche à feu, si longue que fût la queue, il
n'en fallait pas moins beaucoup d'efforts pour soulever cette masse, ce
qui rendait le pointage fort lent. D'ailleurs, pour faire glisser
jusqu'à la charge de poudre les énormes boulets de pierre qu'on
introduisait alors dans les bombardes, il était nécessaire de donner une
inclinaison à la pièce, de la gueule à la culasse; il fallait, après
chaque coup, redescendre la membrure supérieure de l'affût sur celle
inférieure, charger la pièce, puis pointer de nouveau en relevant la
queue de la membrure au point voulu. On chercha donc à rendre cette
manoeuvre plus facile. Au lieu de faire mouvoir toute la membrure
supérieure sur un axe placé sous la gueule de la pièce, ce fut la partie
inférieure de l'affût qu'on rendit mobile, et au lieu de placer le
boulon en tête, on le plaça au droit de la culasse (30): l'effort pour
soulever la pièce était ainsi de beaucoup diminué, parce que le poids de
celle-ci se trouvait toujours reporté sur l'essieu, et que plus on
soulevait la queue de l'affût, moins le poids du canon agissait sur la
membrure. Ces divers systèmes furent abandonnés vers 1530; alors, outre
les deux roues, on en ajouta une troisième à la queue; c'est ce qui fut
cause qu'on sépara celle-ci en deux forts madriers de champ (_les
flasques_) entre lesquels on monta cette troisième roue. On pointa la
pièce, non plus en relevant l'affût, mais en agissant à l'aide de coins
ou de vis sous la culasse du canon, maintenu sur l'affût au moyen de
tourillons; car on observera que, jusque vers le milieu du XVIe siècle,
les bouches à feu étaient privées de tourillons et d'anses, qu'elles
n'étaient maintenues dans l'encastrement longitudinal de l'affût que par
des brides en fer ou même des cordes.
À la fin du XVIe siècle, les pièces d'artillerie de bronze étaient
divisées en _légitimes_ et _bâtardes_: les légitimes présentaient les
variétés suivantes: le _dragon_, ou double coulevrine, envoyant 40
livres de balle de fer et portant à 1364 pas de deux pieds et demi de
but en blanc; la _coulevrine légitime_, dite ordinaire, envoyant 20
livres de balle de fer et portant à 1200 pas, id.; la _demi-coulevrine_,
envoyant 10 l. de balle de fer et portant à 900 pas, id.; le _sacre_ ou
quart de coulevrine, envoyant 5 l. de balle de fer et portant à 700 pas,
id.; le _fauconneau_, ou huitième de coulevrine, envoyant 2 l. 1/2 de
balle de fer et portant à 568 pas, id.; le _ribaudequin_, envoyant 1 l.
4 onces de balle de fer et portant à 411 pas, id.; l'_émerillon_,
envoyant 15 onces de plomb et portant à 315 pas, id. Les pièces bâtardes
comprenaient: le _dragon volant_, ou double coulevrine extraordinaire,
envoyant 32 l. de balle de fer et portant à 1276 pas de 2 pieds et demi
de but en blanc; le _passe-mur_, envoyant 16 l. de balle et portant à
1120 pas, id.; le _passe-volant_, envoyant 8 l. de balle et portant à
840 pas, id.; le _sacre extraordinaire_, envoyant 4 l. de balle et
portant à 633 pas, id.; le _fauconneau extraordinaire_, envoyant 2 l. de
balle et portant à 498 pas, id.; le _ribaudequin_ ou _passager_,
envoyant 1 l. de balle et portant à 384 pas, id.; l'_émerillon_,
envoyant 1/2 l. de balle et portant à 294 pas, id. Il y avait encore les
canons, qui comprenaient: le _canon commun_, dit _sifflant_ ou
_batte-mur_, envoyant 48 l. de balle et portant à 1600 pas de 2 pieds et
demi de but en blanc; le _demi-canon_, envoyant 16 l. de balle et
portant à 850 pas, id.; le _quart de canon_, dit _persécuteur_, envoyant
12 l. de balle et portant à 750 pas, id.; le _huitième de canon_,
envoyant 6 l. de balle et portant à 640 pas, id. Il y avait aussi
quelques canons bâtards appelés _rebuffés_, _crépans_, _verrats_, les
crépans étant des demi-canons et les verrats des quarts de canon, mais
un peu plus longs que les canons ordinaires.
Nous ne croyons pas nécessaire de parler ici des singulières inventions
auxquelles recouraient les artilleurs à la fin du XVe siècle et au
commencement du XVIe, inventions qui n'ont pu que causer de fâcheux
accidents et faire des victimes parmi ceux qui les mettaient à
exécution; tels sont les canons coudés, les canons rayonnants avec une
seule charge au centre, les jeux d'orgues en quinconce, etc.
_Engins offensifs et défensifs_.--Nous rangeons tout d'abord dans cette
série d'engins les _béliers_ couverts, _moutons_, _bossons_, qui étaient
en usage chez les Grecs, les Romains de l'antiquité, ainsi que chez les
Byzantins, et qui ne cessèrent d'être employés qu'au commencement du
XVIe siècle, car on se servait encore des béliers pendant le XVe siècle;
les _chats_, _vignes_ et _beffrois_. Le bélier ou le mouton consistait
en une longue poutre armée d'une tête de fer à son extrémité antérieure,
suspendue en équilibre horizontalement à des câbles ou des chaînes, et
mue par des hommes au moyen de cordes fixées à sa queue. En imprimant un
mouvement de va-et-vient à cette pièce de bois, on frappait les
parements des murs, que l'on parvenait ainsi à disloquer et à faire
crouler. Les hommes étaient abrités sous un toit recouvert de peaux
fraîches, de fumier ou de gazon, tant pour amortir le choc des
projectiles que pour éviter l'effet des matières enflammées lancées par
les assiégés. L'engin tout entier était posé sur des rouleaux ou des
roues, afin de l'approcher des murs au moyen de cabestans ou de leviers.
Les assiégés cherchaient à briser le bélier au moyen de poutres qu'on
laissait tomber sur sa tête au moment où il frappait la muraille; ou
bien ils saisissaient cette tête à l'aide d'une double mâchoire en fer
qu'on appelait _loup_ ou _louve_[392]. Le bélier s'attaquait aux portes
et les avait bientôt brisées. Au siége de Châteauroux, Philippe-Auguste,
après avoir investi la ville, attache les mineurs au pied des remparts,
détruit les merlons au moyen de pierrières, dresse un bélier devant la
porte «toute doublée de fer», fait avancer des tours mobiles en face des
défenses de l'ennemi, couvre les parapets d'une pluie de carreaux, de
flèches et de balles de fronde[393]. L'effet du bélier était désastreux
pour les remparts non terrassés; on ouvrait des brèches assez
promptement, au moyen de cet engin puissant, dans des murs épais, si les
assiégés ne parvenaient pas à neutraliser son action répétée; aussi les
assiégeants mettaient-ils tout leur soin à bien protéger cette poutre
mobile ainsi que les hommes qui la mettaient en mouvement. Pour offrir
le moins de prise possible aux projectiles des assiégés, on donnait à la
couverture du bélier beaucoup d'inclinaison; on en faisait une sorte de
grand toit aigu à deux pentes, avec une croupe vers l'extrémité
postérieure, le tout recouvert de très-forts madriers renforcés de
bandes de fer et revêtu, comme il est dit ci-dessus, de peaux de cheval
ou de boeuf fraîches, enduites de terre grasse pétrie avec du gazon ou
du fumier.
La fig. 31 montre la charpente de cet engin dépouillée de ses madriers
et de ses pannes. Le bélier A, poutre de 10m,00 de long au moins, était
suspendu à deux chaînes parallèles B attachées au sous-faîte, de manière
à obtenir un équilibre parfait. Pour mettre en mouvement cette poutre et
obtenir un choc puissant, des cordelles étaient attachées au tiers
environ de sa longueur en C; elles permettaient à huit, dix ou douze
hommes, de se placer à droite et à gauche de l'engin; ces hommes,
très-régulièrement posés, manoeuvraient ainsi: un pied D restait à la
même place, le pied droit pour les hommes de la droite, le pied gauche
pour ceux de la gauche. Le premier mouvement était celui figuré en E; il
consistait, la poutre étant dans sa position normale AH, à la tirer en
arrière; après quelques efforts mesurés, la poutre arrivait au niveau
A'H'. Alors le second mouvement des servants était celui F. La poutre
parcourait alors tout l'espace. Le troisième mouvement est indiqué en G.
La tête H du bélier rencontrant la muraille comme obstacle, les servants
continuaient la manoeuvre avec les deux premiers mouvements, celui E et
celui F. On comprend qu'une course KL faite par une poutre de 10m,00 de
long devait produire un terrible effet à la base d'une muraille. La tête
de la poutre était armée d'une masse de fer ayant à peu près la forme
d'une tête de mouton (voy. le détail P).
Les _chats_ et _vignes_[394] n'étaient autre chose que des galeries de
bois recouvertes de cuirs frais, que l'on faisait avancer sur des
rouleaux jusqu'aux pieds des murailles, et qui permettaient aux mineurs
de saper les maçonneries à leur base. Nous avons représenté un de ces
engins dans l'article ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 15. Ces chats
servaient aussi à protéger les travailleurs qui comblaient les fossés.
Souvent les beffrois ou tours mobiles en bois que l'on dressait devant
les remparts assiégés tenaient lieu de chats à leur partie inférieure;
aussi, dans ce cas, les nommait-on _chas-chastels_. Cet engin monstrueux
était employé par les Romains, et César en parle dans ses
_Commentaires_. On ne manqua pas d'en faire un usage fréquent pendant
les siéges du moyen âge. Suger raconte, dans son _Histoire de la vie de
Louis le Gros_, que ce prince, assiégeant le château de Gournay, après
un assaut infructueux, fit fabriquer «une tour à trois étages, machine
d'une prodigieuse hauteur, et qui, dépassant les défenses du château,
empêchait les frondeurs et les archers de se présenter aux créneaux... À
l'engin colossal était fixé un pont de bois qui, s'élevant au-dessus des
parapets de la place, pouvait, lorsqu'on l'abaissait, faciliter aux
assiégeants la prise des chemins de ronde.» Dans le poëme, du XIIe
siècle, d'_Ogier l'Ardenois_, Charles, assiégeant le château dans lequel
Ogier est enfermé, mande l'engigneor Malrin, qui ne met que quinze jours
à prendre la place la plus forte. Cet engigneor occupe trois cent
quatre-vingts charpentiers à ouvrer un beffroi d'assaut:
«Devant la porte lor drecha un engin[395]
Sor une estace l'a levé et basti,
À sept estages fu li engins furnis,
Amont as brances qi descendent as puis,
Fu ben cloiés et covers et porpris,
Par les estages montent chevalier mil,
Arbalestrier cent soixante et dix.
...
Et l'engigneres qi ot l'engin basti,
Il vest l'auberc, lace l'elme bruni,
El maistre estage s'en va amont séir.»
L'auteur, en sa qualité de poëte, peut être soupçonné de quelque
exagération en faisant entrer 1170 hommes dans son beffroi; mais il ne
prétend pas qu'il fût mobile. Plus loin, cependant, il dit:
«De l'ost a fait venir les carpentiers[396],
Un grant castel de fust fist comenchier
Sus quatre roes lever et batiller,
Et el marès fist les cloies lancier,
Que ben i passent serjant et chevalier.
...»
On lit aussi, dans le _Roman de Brut_, ce passage:
«Le berfroi fist al mur joster (approcher)
Et les périères fist jeter[397].»
Et dans le continuateur de Ville-Hardouin: «Dont fist Hues d'Aires (au
siége de Thèbes) faire un chat, si le fist bien curyer (couvrir de
cuirs) et acemmer; et quant il fu tou fais, si le fisent mener par desus
le fossé...»
Les exemples abondent. Ces beffrois, _castels-de-fust_,
_chas-chastiaux_, étaient souvent façonnés avec des bois verts, coupés
dans les forêts voisines des lieux assiégés[398], ce qui rendait leur
destruction par le feu beaucoup plus difficile. Ils étaient
ordinairement posés sur quatre roues et mus au moyen de cabestans montés
dans l'intérieur même de l'engin, à rez-de-chaussée. Au moyen d'ancres
ou de piquets et de câbles, on faisait avancer ces lourdes machines
exactement comme on fait porter un navire sur ses ancres. Le terrain
était aplani et garni de madriers jusqu'au bord du fossé. Celui-ci était
comblé, en ménageant une pente légère de la contrescarpe au pied de la
muraille. Le remblai du fossé couvert également de madriers, lorsque le
beffroi était amené à la crête de la contrescarpe, on le laissait rouler
par son propre poids, en le maintenant avec des haubans, jusqu'au
rempart attaqué. Le talent de l'engingneur consistait à bien calculer la
hauteur de la muraille, afin de pouvoir, au moment opportun, abattre le
pont sur le crénelage. Une figure nous est ici nécessaire pour nous
faire comprendre. Soit (32) une muraille A qu'il s'agit de forcer. Avant
tout, au moyen des projectiles lancés par les trébuchets et mangonneaux,
les assiégeants ont détruit ou rendu impraticables les hourds B, ils ont
comblé le fossé D et ont couvert le remblai d'un bon plancher incliné.
Le beffroi, amené au point C, engagé sur ce plancher, roule de lui-même;
les éperons E, dont la longueur est calculée, viennent butter contre le
pied de la muraille; leurs contre-fiches G, couvertes de forts madriers,
forment un _chat_ propre à garantir les pionniers et mineurs, s'il est
besoin. Alors le pont H est abattu brusquement; il tombe sur la crête
des merlons, brise les couvertures des hourds, et les troupes d'assaut
se précipitent sur le chemin de ronde K. Pendant ce temps, des archers
et des arbalétriers, postés en I au dernier étage, couvrent ces chemins
de ronde, qu'ils dominent, de projectiles, pour déconcerter les
défenseurs qui de droite et de gauche s'opposeraient au torrent des
troupes assaillantes. Outre les escaliers intérieurs, au moment de
l'assaut de nombreuses échelles étaient posées contre la paroi
postérieure L du beffroi, laissée à peu près ouverte. Nous avons
supprimé, dans cette figure, les madriers et peaux fraîches qui
couvraient la charpente, afin de laisser voir celle-ci; mais nous avons
donné, dans l'article ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 16, un de ces
beffrois garni au moment d'un assaut. Vers le milieu du XVe siècle, on
plaça de petites pièces d'artillerie au sommet de ces beffrois et sur le
plancher inférieur pour battre le pied des murs et couvrir les chemins
de ronde de mitraille[399].
Parmi les engins propres à donner l'assaut, il ne faut pas négliger les
échelles qui étaient fréquemment employées et disposées souvent d'une
façon ingénieuse. Galbert, dans sa _Vie de Charles le Bon_, parle d'une
certaine échelle faite pour escalader les murs du château de Bruges,
laquelle était très-large, protégée par de hautes palissades à sa base
et munie à son sommet d'une seconde échelle plus étroite devant
s'abattre en dedans des murs. Les palis garantissaient les assaillants
qui se préparaient à monter à l'assaut; l'échelle se dressait à l'aide
d'un mécanisme, et, une fois dressée, la seconde s'abattait.
On lit, dans le roman d'_Ogier l'Ardenois_, ces vers:
«Vés grans alnois (aulnes) en ces marés plantés;
Faites-les tost et trancher et coper,
Caisnes et saus (chênes et saules) ens el fossé jeter,
Et la ramille (branchage) e quanc'on puet trover,
Tant que pussons dessi as murs aler;
Et puis ferés eskeles carpenter,
Sus grans roeles dessi as murs mener;
En dix parties et drechier et lever[400].
...
Dix grans eskeles fist li rois carpenter,
Sus les fosseis et conduire et mener,
Puis les ont fait contre les murs lever:
De front i poent vingt chevaliers monter[401].»
L'échelle, munie d'étais mobiles, paraît avoir été, de toutes celles
employées dans les assauts, la plus ingénieuse. La fig. 33 en donne le
profil en A. Tout le système était posé sur un châssis à roues que l'on
amenait près du pied de la muraille à escalader; il se composait de deux
branches d'échelle BC, munies de roulettes B à la base, réunies par un
boulon; ces roulettes, faites comme des poulies, ainsi que l'indique le
détail O, s'engageaient sur les longrines DE du châssis; à deux boucles
en fer P, maintenues à l'extrémité du boulon, s'attachaient deux
cordages qui passaient dans les poulies de renvoi F et venaient
s'enrouler sur le treuil G. En appuyant sur ce treuil au moyen des deux
manivelles, on amenait les pieds B de l'échelle en B'. Alors les deux
étais à pivot HI se relevaient en HI'; c'est-à-dire que le triangle BHI
devenait le triangle B'HI', sa base étant raccourcie, et le sommet de
l'échelle C, qui reposait sur une traverse K, s'élevait en C'. On tirait
alors sur le fil L et on abattait le double crochet en fer, roulant au
sommet de l'échelle, sur les merlons du rempart à escalader, de façon à
fixer l'engin (voy. le détail R). Les hommes qui étaient chargés
d'appuyer sur le treuil G s'avançaient à mesure que le pied de l'échelle
se rapprochait du point B'. Ces sortes d'échelles étaient assez larges
pour que trois hommes pussent monter de front à l'assaut. Solidement
amarrées à leur pied, maintenues vers le milieu par les deux étais à
pivot, accrochées à leur sommet aux parapets, il fallait des moyens
puissants pour déranger ces échelles. D'ailleurs, pendant cette
manoeuvre et pendant l'assaut, les assiégeants couvraient les remparts
d'une nuée de projectiles, et on avait le soin d'entourer l'engin de
grands mantelets de claies. On se servait aussi d'échelles qui se
montaient par pièces, qui s'emboutissaient et pouvaient ainsi être
apportées facilement au pied des remparts pour être dressées en peu de
temps. Les ouvrages des XVe et XVIe siècles sur l'art militaire sont
remplis de modèles d'engins de guerre et notamment de diverses
inventions d'échelles qu'il serait impossible de mettre en pratique;
aussi n'en parlerons-nous pas ici, d'autant que dans les siéges où les
échelades sont employées, comme sous Charles V, par exemple, et pendant
la guerre de l'indépendance, les armées assiégeantes ne paraissent
s'être servies que d'échelles ordinaires pour escalader les remparts. La
question, alors comme aujourd'hui, était d'apporter un assez grand
nombre d'échelles, et assez promptement pour déconcerter les défenseurs
et leur ôter la possibilité de les renverser toutes à la fois.
_Engins défensifs_.--Les seuls engins défensifs employés pendant le
moyen âge sont les mantelets. Les Romains s'en servaient toujours dans
les siéges et les formaient de claies posées en demi-cercle et montées
sur trois roues (34), ou encore de panneaux assemblés à angle droit,
également montés sur trois roues (35). Pendant le moyen âge, on conserva
ces usages, qui s'étaient perpétués dans les armées. Les archers et
arbalétriers qui étaient chargés de tirer sans cesse contre les créneaux
d'un rempart attaqué pendant le travail des mineurs ou la manoeuvre des
engingneurs occupés à faire avancer les beffrois, les chats et les
échelles, se couvraient de mantelets légers tels que ceux représentés
dans les fig. 36 et 37. Ces tirailleurs devaient sans cesse changer de
place, pour éviter les projectiles des assiégés; il était nécessaire que
les mantelets leur servant d'abri fussent facilement transportables.
Nous donnons, dans l'article SIÉGE, les dispositions d'ensemble de ces
moyens d'attaque et de défense. Avant nous, un auteur illustre[402]
avait reconnu la valeur de ces engins de guerre du moyen âge et combien
peu jusqu'alors ils avaient été étudiés et appréciés; nous devons à la
vérité de dire que ces premiers travaux nous ont mis sur la voie des
quelques aperçus nouveaux présentés dans cet article. Mais l'art de la
guerre au moyen âge mériterait un livre spécial; nous serions heureux de
voir ce côté si peu connu de l'archéologie mis en lumière par un auteur
compétent en ces matières.
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Note 364: L. X, cap. XV et XVI.]
[Note 365: Pl. LXIV.]
[Note 366: _De re militari_, l. IV, cap. XXII.]
[Note 367: L. XXIII, cap. IV.]
[Note 368: Voy. _Cabulus, Balista_. Ducange, _Gloss_.]
[Note 369: Guillaume de Tyr, liv. VI, chap. XV.]
[Note 370: L. VII.]
[Note 371: On sait que les menuisiers tendent les lames de
scie au moyen de cordes ainsi tordues et bridées par un petit
morceau de bois qui fait absolument l'effet de la verge de
notre engin.]
[Note 372: Voy. l'_Album_ de Villard de Honnecourt, pub. par
MM. Lassus et Alfred Darcel (Paris, Delion, édit. 1858), et
l'édition anglaise pub. par M. Willis (Oxford, Parker).]
[Note 373: «Si vous voulez façonner le fort engin qu'on
appelle trébuchet, faites ici attention. En voici les
sablières comme elles reposent à terre. Voici devant les deux
treuils et la corde double avec laquelle on ravale la verge.
Voir le pouvez en cette autre page. Il y a grand faix à
ravaler, car ce contre-poids est très-pesant; car il se
compose d'une huche pleine de terre qui a deux grandes toises
de long, sur neuf pieds de large et douze pieds de
profondeur. Et au décocher de la flèche (de la cheville),
pensez! et vous en donnez garde, car elle doit être maintenue
à cette traverse du devant.»]
[Note 374: MM. Lassus et Darcel ont traduit _windas_ par
_ressort_; _windas_ ou _guindas_ est employé, en vieux
français picard, comme cabestan et comme treuil, comme
cylindre autour duquel s'enroule une corde. Perrault, dans sa
traduction du chapitre: _De balistarum rationibus_ (Vitruve,
L. X, cap. XVI), se sert du mot _vindas_ dans le sens de
treuil et non de cabestan; aujourd'hui on dit encore une
_guinde_, en langage de machiniste de théâtre, pour désigner
une cordelle s'enroulant sur un cylindre horizontal ou
treuil; d'où _guinder_, qui veut dire, en style de
machiniste, appuyer sur le treuil, c'est-à-dire le faire
tourner de manière à enrouler la corde soutenant un fardeau.
Diego Veano, dans la _Vraie instruction de l'artillerie_
(Francfort, 1615, p. 122, fig. 24), donne un cric qu'il nomme
_martinet_ en français, _winde_ en flamand; puis une chèvre à
soulever les pièces, qu'il appelle _guindal_. _Windas_
n'était donc pas, comme le croit M. Willis, un cabestan,
d'après l'autorité de La Hire et de Félibien, autorités trop
récentes pour être de quelque poids en ces matières. M.
Willis, dans l'édition anglaise de Villard de Honnecourt
relève avec raison l'erreur commise par les commentateurs
français; mais il en conclut, à tort suivant nous, que les
_windas_ sont de petits cabestans fixés sur les deux branches
antérieures du plan de Villard, branches qui sont évidemment
des ressorts que M. Willis gratifie, dans la gravure jointe à
son commentaire, d'assemblages omis par Villard; au
contraire, notre auteur a le soin de faire voir que les deux
branches doubles sont chacune d'un seul morceau, qu'elles
sont faites au moyen de fourches naturelles. D'ailleurs les
deux treuils horizontaux, _windas_, mentionnés et tracés par
Villard, rendent la fonction des cabestans inutile, et une
corde s'enroulant autour d'un cabestan ne saurait
préalablement faire le tour d'un treuil horizontal, car alors
le cabestan ne pourrait fonctionner à cause de la résistance
de frottement qu'offrirait le câble enroulé sur le treuil. M.
Willis aurait dû supposer des poulies et non des treuils;
mais le dessin de Villard n'indique des poulies qu'à
l'extrémité des ressorts. Les commentateurs français de
Villard de Honnecourt ont donc, nous semble-t-il, compris la
fonction des deux ressorts indépendante de celle des deux
treuils horizontaux; ces ressorts étaient fort utiles pour
forcer la verge à quitter la ligne verticale, au moment où
les tendeurs commençaient à abattre son sommet; car,
contrairement à ce que dit M. Willis, l'effort le plus grand
devait avoir lieu lorsque la corde de tirage faisait un angle
aigu avec la verge: c'était alors que l'aide des ressorts
était vraiment utile. Du reste, nos figures expliquent
l'action du mécanisme. Quant à l'arrêt ou la fiche verticale
que M. Willis croit être le moyen propre à arrêter la verge
lorsqu'elle est abattue, nous dirons d'abord que Villard
indique cette fiche sur plan horizontal, puis que cette fiche
est trop loin du plan d'abattage de la verge pour pouvoir la
maintenir. Ce moyen n'aurait rien de pratique; cette fiche
serait arrachée; comment serait-elle maintenue à la sablière?
comment ne serait-elle pas attirée en dehors de la verticale
par l'effort de la verge? Cette barre indiquée dans le plan
de Villard nous semble un des leviers du premier treuil, muni
peut-être d'un anneau à son extrémité pour passer une corde,
de manière à faciliter l'abattage.]
[Note 375: MM. Lassus et Darcel supposent qu'il est ici
question d'une flèche propre à être lancée; le trébuchet ne
lance pas de flèches, mais bien des pierres, c'est-à-dire des
projectiles à toute volée. M. Mérimée a relevé cette erreur
et prétend que la _fleke_ doit être prise pour la verge de
l'engin. L'opinion de M. Willis nous paraît préférable: il
prétend que la flèche doit s'entendre ici comme verrou fermé,
_shot_; que le mot _fleke_ se rapporte à la cheville qui
maintient la corde de tirage à l'extrémité de la verge,
cheville que le maître de l'engin fait sauter d'un coup de
maillet. C'est le mot anglais _click_ qui correspond au mot
français _déclic_. Si le mot _fleke_ s'entendait pour un
projectile, le texte de Villard n'aurait pas de sens, tandis
que notre auteur a parfaitement raison de recommander aux
servants de l'engin de prendre garde à eux au _descocier_ de
la _fleke_, c'est-à-dire de la cheville qui arrête la verge à
_l'estançon_ antérieur; car s'ils ne s'éloignaient pas, ils
pourraient être tués d'un revers de la fronde au moment où la
verge décrit son arc de cercle (voy. les fig. 9, 10 et 12).
Nous n'avons pas la prétention d'avoir complétement
interprété le trébuchet de Villard, mais nous nous sommes
efforcé de rendre son jeu possible; généralement, lorsqu'il
s'agit de figurer ces anciens engins de guerre, on n'apporte
pas dans les détails le scrupule du praticien obligé de
mettre à exécution le programme donné. De tous ces engins
figurés, nous n'en connaissons aucun qui puisse fonctionner;
nous avons pensé qu'il était bon une fois de les tracer comme
s'il nous fallait les faire exécuter devant nous et nous en
servir.]
[Note 376: On peut encore constater l'importance de la
construction de ces engins en consultant les anciens comptes
et inventaires de forteresses. Quand, en 1428, on détruisit
l'engin établi sur la tour de Saint-Paul à Orléans, pour le
remplacer par une bombarde, la charpente de cette machine de
guerre, qui était ou un trébuchet ou un mangonneau, remplit
vingt-six voitures qui furent conduites à la chambre de la
ville. (Jollois, _Histoire du siége d'Orléans_, ch. I. Paris,
1833.)]
[Note 377: Bas-relief que l'on suppose représenter la mort de
Simon de Montfort, et qui est déposé dans la chapelle
Saint-Laurent de l'église Saint-Nazaire de la cité de
Carcassonne.]
[Note 378: _Librilla dicitur instrumentum librandi, id est,
projiciendi lapides in castra, Mangonus_ (voy. Ducange,
Gloss. _Mangonus_),
«En ront mangoniaus et perieres,
Qui souvent tendent et destendent
En destachant grant escrois rendent,
Pierres qui par l'air se remue.»
(GUILL. GUIART.)]
[Note 379: Dans ce profil, nous supposons l'une des faces du
chevalet enlevée pour laisser voir l'emmanchement du
tourillon avec la verge.]
[Note 380: Voy. le _Précis historique de l'Influence des
armes à feu sur l'art de la guerre_, par le prince
Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République.
L'illustre auteur constate l'importance des grandes machines
de jet du moyen âge et en reconnaît la valeur.]
[Note 381: «Trois foiz nous getèrent le feu gregois, celi
soir, et le nous lancèrent quatre foiz à l'arbalestre à
tour.» Joinville, _Hist. de saint Louis_. «Les frères le roi
gaitoient les chas-chastiaus en haut (c'est-à-dire qu'ils
étaient de service au sommet des beffrois) pour traire aus
Sarrazins des arbalestres de quarriaus qui aloient parmi
l'ost aus Sarrazins.»]
[Note 382: Voy. le journal du siége, p. 21. Il était d'usage
de donner des noms aux engins pendant le moyen âge, comme de
nos jours on donne des noms aux canonnières de la marine.
Jusqu'au XVIe siècle, les bouches à feu avaient chacune leur
nom; peut-être avaient-elles des parrains comme les cloches.]
[Note 383: Ce fait est le résultat de la dépense consignée
dans les comptes de forteresses «pour payement de ce
transport.»]
[Note 384: On voit, dans les comptes de forteresses de la
ville d'Orléans, qu'un habile «ouvrier, nommé
Naudin-Bouchart, fondit, pendant le siége, un canon très-beau
et très-long pour jeter des boulets, de dessus le pont, dans
l'île de Charlemagne, aux Anglais qui traversaient la Loire
pour passer de cette île au champ de Saint-Pryvé où ils
avaient une bastille.» Du vieux pont au milieu de l'île
Charlemagne il y avait quinze cents mètres; les bombardes et
canons ne pouvaient alors porter à une aussi grande distance;
le canon de Naudin-Bouchart fut une innovation.]
[Note 385: Il existe encore dans beaucoup de villes
anciennes, et notamment à Amiens, des boulets de pierre,
_bedaines_, qui ont jusqu'à 0,60 c. de diamètre, et qui
pèsent jusqu'à 125 kil. et plus. Ces boulets sont
parfaitement sphériques, taillés avec soin dans un grès dur.]
[Note 386: Voy. Rob. Valturius, de _Re militari_, pl. de
1483, édit. de Paris, 1534, lib. X, p. 267; et le _Flave
Végèce_, _Frontin_, etc., trad. franç. de 1536, p. 116.
Paris, imp. de Chrestian Wechel.]
[Note 387: Guichardin, Commines, Paul Jove.]
[Note 388: Le nom de _boîte_ que l'on donne aux pétards tirés
dans les fêtes vient de là. Lors des réjouissances publiques,
au lieu de charger, comme aujourd'hui, des pièces
d'artillerie avec des gargousses de poudre sans balle, on se
contentait de charger les boîtes des bouches à feu et de
bourrer la poudre avec des tampons de bois enfoncés à coups
de marteau. On trouvait encore, au commencement du siècle,
dans la plupart de nos vieilles villes, de ces boîtes
anciennes qui avaient été réservées pour cet usage.]
[Note 389: Voy. l'article ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 42, 43
et 43 bis.]
[Note 390: Au siége du château de Pouques, en 1453, où fut
tué Jacques De Lalain, lui et d'autres seigneurs «alèrent
visiter l'artillerie, et une bombarde nommée la Bergère, qui
moult bien faisoit la besongne; et se tenoyent pavesés et
couverts du mantel de celle bombarde...» _Mém. d'Olivier de
la Marche_, ch. XXVII. «Et avoient (les Gantois) bannières,
charrois, pavois, couleuvrines et artillerie (bataille de
Berselle).» _Chron. de J. De Lalain_. «... et allèrent (les
Gantois) tout droit devant la ville de Hulst, menants grant
nombre de charrois, artillerie, tant de canons, coulenvrines,
pavois et autres choses appartenants à ladicte artillerie
(siége de Hulst)...» _Ibid._]
[Note 391: _Chron. de J. De Lalain_.]
[Note 392: «À ce propoz, de prendre chasteaulx, dit encore
ledit livre, comment, par aucuns engins fais de merrien, que
l'en peut mener jusques aux murs, l'en peut prendre le lieu
assailly: l'en fait un engin de merrien, que l'en appelle
_mouton_, et est comme une maison, faite de merrien, qui est
couverte de cuirs crus, affin que feu n'y puisse prendre, et
devant celle maison a un grant tref, lequel a le bout
couvert, de fer, et le lieve l'en à chayennes et à cordes,
par quoy ceulz qui sont dedens la maison puent embatre le
tref jusques aux murs, et le retrait-on en arrière quant on
veult, en manière d'un mouton qui se recule quant il veut
férir, et pour ce est-il appellez _mouton_... Assez d'autres
manières sont pour grever ceuls de dehors, mais contre
l'engin que on appelle _mouton_, on fait un autre que on
appelle _loup_; ceulx du chastel font un fer courbe, à très
fors dens agus, et le lie-l'en à cordes, par quoy ilz
prennent le tref, qui est appellé _mouton_; adont, quant il
est pris, ou ilz le trayent du tout amont, ou ilz le lient si
hault que il ne peut plus nuire aux murs du chastel.»
(Christ. de Pisan, le _Liv. des fais et bonnes meurs du sage
roy Charles_, ch. XXXV et XXXVII.)]
[Note 393: Guill. le Breton, _la Philippide_, chant II.]
[Note 394: «_Item_, un autre engin on fait, qui est appellé
_vigne_; et cel engin fait-on de bons ays et de merrien fort,
affin que pierre d'engin ne le puisse brisier, et le cueuvre
l'en de cuir cru que feu n'i puist prendre; et est cel engin
de huit piez de lé et seize de long, et de tel hauteu que
pluseurs hommes y puist entrer, et le doit l'en garder et
mener jusques aux murs, et ceuls qui sont dedens foyssent les
murs du chastel; et est moult prouffitable, quant on le peut
approchier des murs.» (Christ. de Pisan, ch. XXXV.)]
[Note 395: Vers 6734 et suiv.]
[Note 396: Vers 8137 et suiv.]
[Note 397: Vers 323.]
[Note 398: Au siége de Château-Gaillard, par exemple.]
[Note 399: Voy. Robertus Valturius, de _Re militari_. Paris,
1534. Figures de 1483.]
[Note 400: Vers 6124 et suiv.]
[Note 401: Vers 6150 et suiv.]
[Note 402: Voy. le _Précis hist. de l'influence des armes à
feu sur l'art de la guerre_, par le prince Louis-Napoléon
Bonaparte, présid. de la République.]
ENRAYURE, s. f. Assemblage de pièces de bois horizontales sur lesquelles
reposent les charpentes et qui maintiennent leur écartement. Une
charpente peut avoir plusieurs enrayures étagées: ce sont alors autant
de plates-formes, de repos, qui permettent d'adopter une nouvelle
combinaison et qui relient tout le système. Les flèches en charpente,
par exemple, possèdent plusieurs enrayures (voy. CHARPENTE, FLÈCHE).
ENTRAIT, s. m. C'est la pièce de bois horizontale qui sert de base au
triangle formé par une ferme de comble, et qui arrête l'écartement des
arbalétriers. L'entrait peut être suspendu par le poinçon et par des
clefs pendantes (1). A est un entrait (voy. CHARPENTE).
[Illustration: Fig. 1.]
ENTRÉE, s. f. C'est le nom que l'on donne au passage de la clef dans une
boîte de serrure; on dit l'_entrée d'une serrure_, pour dire l'ouverture
par laquelle on introduit la clef (voy. SERRURE).