De là peut-être descend-on aux enfers.»

Suger parle ainsi du château dont nous voyons aujourd'hui les restes.

Les souterrains taillés dans le roc existent encore, et s'ils ne sont

point des antres antiques, s'ils ne descendent pas aux enfers, ils

datent d'une époque assez éloignée. Les logements n'étaient cependant

pas creusés dans la falaise, ainsi que le prétend Suger, mais adossés à

un escarpement de craie taillé à main d'homme (voy. CHÂTEAU, fig. 8 et

9). Le château de La Roche-Guyon est de nos jours à peu près

méconnaissable par suite des changements qu'il a subis; on y retrouve

quelques traces de bâtisses du XIIe siècle; quant au donjon, il est

entièrement conservé, sauf ses couronnements, et sa construction paraît

appartenir au milieu de ce siècle.

La fig. 21 donne, en A, l'emplacement du château de La Roche-Guyon. Par

un pont volant B communiquant avec les étages supérieurs du château, on

arrivait à la plate-forme C taillée dans la colline coupée à pic; cette

plate-forme donnait entrée dans un premier souterrain ascendant, qui

aboutissait à une seconde plate-forme D à ciel ouvert. Une coupure E

interceptait toute communication avec une troisième plate-forme F. Un

pont de bois, que l'on pouvait détruire en cas d'attaque, permettait

seul d'arriver à cette troisième plate-forme. De là, par un long

souterrain ascendant dont les marches taillées dans la craie et le silex

n'ont pas moins de 0,30 c. à 0,40 c. de hauteur, on arrivait, en G, dans

la seconde enceinte du donjon, bâti sur le penchant de l'escarpement. En

K est tracée la coupe transversale de ce souterrain. Il était absolument

impossible de forcer une semblable entrée, et l'assaillant qui se serait

emparé du château eût été facilement écrasé par la garnison du donjon.

Voyons maintenant comment sont disposées les défenses du donjon

proprement dit, placé, à La Roche-Guyon, dans une position

exceptionnelle.

Voici (22) le plan, à rez-de-chaussée, de ce donjon. C'est en A que

débouche le passage souterrain; à côté sont disposées des latrines dans

l'épaisseur de la chemise. Un petit redan commande l'orifice inférieur

du tuyau de chute de ces latrines. Du débouché A pour monter au donjon,

il faut se détourner brusquement à droite et monter le degré B qui

aboutit à la poterne C. À gauche, on trouve l'escalier à vis qui dessert

les étages supérieurs. Le palier devant la poterne, à l'extérieur, était

en bois et mobile, ainsi que le ponceau D qui aboutissait au chemin de

ronde E, commandant l'escarpement. En P est un puits; en S, un petit

silo destiné à conserver des salaisons[24]. De l'enceinte intérieure du

donjon, on débouchait dans l'enceinte extérieure par deux poternes GG',

qui sont intactes. Passant sur une fosse F, les assiégés pouvaient

sortir au dehors par la poterne extérieure H, parfaitement défendue par

les deux parapets se coupant à angle droit. En I, à une époque assez

récente, on a percé une seconde poterne extérieure; mais, primitivement,

la tour I était pleine et formait un éperon épais et défendable du côté

où l'assaillant devait diriger son attaque. Un fossé taillé dans le roc

entourait la première enceinte, et un système de palissades et de

tranchées reliait le donjon à un ouvrage avancé indiqué dans les fig. 8

et 9 de l'article CHÂTEAU. Si nous coupons le donjon longitudinalement

sur la ligne OX, nous obtenons la fig. 23.

Dans cette coupe, on voit comme les deux chemises de la tour principale

s'élèvent en suivant la pente du plateau pour commander les dehors du

côté attaquable, comme ces chemises et la tour elle-même forment éperons

de ce côté. De la tour principale, la garnison se répandait sur le

chemin de ronde de la seconde chemise au moyen du pont volant indiqué en

D au plan; par une suite de degrés, elle arrivait au point culminant R.

Par des portes ménagées dans le parapet de cette seconde enceinte, elle

se jetait sur le chemin de ronde de la première, dont le point culminant

est en T. Un assaillant ne pouvait songer à attaquer le donjon par les

deux flancs M et N (voy. le plan fig. 22). Il devait nécessairement

diriger son attaque principale au sommet de l'angle en I; mais là, s'il

voulait escalader les remparts, il trouvait derrière les parapets les

défenseurs massés sur une large plate-forme; s'il voulait employer la

sape, il rencontrait une masse énorme de rocher et de maçonnerie. En

admettant qu'il pût pénétrer entre la première et la seconde enceinte,

il lui était difficile de monter sur le chemin de ronde de la chemise

extérieure, et il se trouvait exposé aux projectiles lancés du haut des

chemins de ronde de la première et de la seconde chemise. Les mêmes

difficultés se rencontraient s'il voulait percer cette seconde chemise.

S'il parvenait à la franchir, il lui était impossible de se maintenir et

d'agir dans l'étroit espace laissé entre la seconde chemise et la tour.

Il n'y avait d'autre moyen de s'emparer de ce donjon que de cheminer,

par la mine souterraine, du point I au point S; or on comprend qu'une

pareille entreprise fût longue et d'une exécution difficile, d'autant

que l'assiégé pouvait contre-miner facilement entre les deux chemises et

détruire les travaux des assiégeants.

L'élévation latérale (24) indique la pente du plateau de craie, son

escarpement fait à main d'homme, la position des souterrains

communiquant avec le château et les niveaux différents des parapets des

deux chemises, ainsi que le commandement de la tour principale. Tout,

dans cette construction entièrement dépourvue d'ornements, est

profondément calculé au point de vue de la défense. Le renforcement des

murs des deux chemises, à mesure que ces murs prennent plus d'élévation

et se rapprochent du point attaquable, la disposition des éperons

destinés à résister à la sape et à recevoir un nombre considérable de

défenseurs à l'extrémité du saillant en face la partie dominante du

plateau, la manière dont les poternes sont disposées de façon à être

masquées pour les assaillants, tout cela est fort sagement conçu et

exécuté avec soin. Ici la règle «ce qui défend doit être défendu» est

parfaitement observée. Les constructions sont bien faites, en moellons

avec arêtes, arcs et pieds-droits en pierre de taille. Dans cette

bâtisse, pas un profil, pas un coup de ciseau inutile; celui qui l'a

commandée et celui qui l'a exécutée n'ont eu que la pensée d'élever sur

ce promontoire un poste imprenable; l'artillerie moderne seule peut

avoir raison de cette petite forteresse.

Il est certain que les seigneurs féodaux qui habitaient ces demeures

devaient y mourir d'ennui, lorsqu'ils étaient obligés de s'y renfermer

(ce qui arrivait souvent); aussi ne doit-on pas s'étonner si, à la fin

du XIe siècle et pendant le XIIe, ils s'empressèrent de se croiser et de

courir les aventures en terre sainte. Pendant les longues heures de

loisir laissées à un châtelain enfermé dans un de ces tristes donjons,

l'envie, les sentiments de haine et de défiance devaient germer et se

développer sans obstacles; mais aussi, dans les âmes bien faites, les

résolutions généreuses, mûries, les pensées élevées devaient se faire

jour: car si la solitude est dangereuse pour les esprits faibles, elle

développe et agrandit. les coeurs bien nés. C'est, en effet, du fond de

ces sombres donjons que sont sortis ces principes de chevalerie qui ont

pris dans l'histoire de notre pays une si large part, et qui, malgré

bien des fautes, ont contribué à assurer sa grandeur. Respectons ces

débris; s'ils rappellent des abus odieux, des crimes même, ils

conservent l'empreinte de l'énergie morale dont heureusement nous

possédons encore la tradition.

On observera que les donjons romans que nous avons reproduits jusqu'à

présent ne sont pas voûtés à l'intérieur, mais que leurs étages sont

habituellement séparés par des planchers de bois; les défenseurs

admettaient qu'un étage inférieur étant pris, la défense pouvait encore

se prolonger et la garnison reprendre l'offensive. L'assaillant avait

cependant un moyen bien simple de s'emparer de la forteresse s'il

parvenait à pénétrer dans les étages bas: c'était de mettre le feu aux

planchers. Les assiégés devaient déployer une bien grande activité s'ils

voulaient empêcher cette catastrophe. Il est certain que ce moyen fut

souvent employé par des assaillants; aussi pensa-t-on bientôt à voûter

au moins les étages inférieurs des donjons.

Il existe encore à Provins un donjon bâti sur le point culminant de

cette ville, si curieuse par la quantité d'édifices publics et privés

qu'elle renferme: c'est la tour dite de _César_, ou la _Tour-le-Roi_, ou

_Notre-Sire-le-Roi_. C'est un véritable donjon dont relevaient la

plupart des fiefs du domaine de Provins, et qui fut construit vers le

milieu du XIIe siècle. Le donjon de Provins présente en plan un octogone

à quatre côtés plus petits que les quatre autres, les petits côtés étant

flanqués de tourelles engagées à leur base, mais qui, se détachant du

corps de la construction dans la partie supérieure, permettent ainsi de

battre tous les alentours. Ce donjon pouvait être garni d'un grand

nombre de défenseurs, à cause des différents étages en retraite et de la

position flanquante des tourelles.

Voici (25) le plan du rez-de-chaussée de ce donjon dont la base fut

terrassée, au XVe siècle, par les Anglais, pour recevoir probablement de

l'artillerie à feu. En C, on voit la place qu'occupe ce terrassement. En

P est un puits auquel on descend par une rampe dont l'entrée est en F.

En G, un four établi au XVe siècle; en H, une ancienne chapelle.

La fig. 26 donne le plan du premier étage de ce donjon; c'est seulement

au niveau de cet étage que l'on trouvait quatre poternes I mises en

communication avec la chemise extérieure au moyen de ponts volants. D'un

côté, au sud, l'un de ces ponts volants, tombant sur une chaussée

détournée, correspondait au mur de prolongement D aboutissant à la porte

de Paris et mettant le parapet de la chemise en communication avec le

chemin de ronde de ce rempart. Par l'escalier à vis K, on montait aux

chemins de ronde supérieurs indépendants du logis. Il fallait du premier

étage descendre au rez-de-chaussée, qui n'avait avec les dehors aucune

communication. On trouve dans l'épaisseur du mur du rez-de-chaussée un

assez vaste cachot qui, dit-on, servit de prison à Jean le Bon, duc de

Bretagne. Le premier étage présente un grand nombre de réduits, de

pièces séparées propres au logement des chefs. On pouvait du premier

étage, par les quatre poternes I, se répandre facilement sur le chemin

de ronde de la chemise, terrassée aujourd'hui.

Le second étage (27) fait voir, en K, l'arrivée de l'escalier à vis; en

L, les chemins de ronde crénelés auxquels on arrive par les petites

rampes doubles N; en M, les quatre tourelles flanquantes. Ici, comme à

Chambois, un chemin de ronde voûté en berceau se trouve sous le

crénelage supérieur.

La coupe (28), faite sur la ligne AB des plans du rez-de-chaussée et du

premier étage, indique la descente au puits, les poternes percées à des

niveaux différents, celle de droite, principale (puisqu'elle est percée

en face le chemin d'arrivée), n'étant pas en communication directe avec

la salle intérieure du premier étage. À mi-hauteur du premier étage, on

voit un crénelage défendant les quatre faces principales; puis, à la

hauteur du second étage, le chemin de ronde voûté en berceau et le

crénelage supérieur dont les crénelages sont munis de hourds saillants

débordant les tourelles. Aujourd'hui, la construction est à peu près

détruite à partir du niveau XX. La position des hourds en bois des

quatre faces supérieures ne paraît pas douteuse; on ne s'expliquerait

pas autrement la retraite ménagée au-dessus du chemin de ronde de

l'entre-sol, retraite qui paraît avoir été destinée à porter les pieds

des grands liens de ces hourds, assez saillants pour former mâchicoulis

en avant du chemin de ronde supérieur. Ces hourds, ainsi disposés,

flanquent les tourelles qui, elles-mêmes, flanquent les faces.

Une élévation intérieure (29), en supposant le mur de la chemise coupé

suivant la ligne RS du plan, fig. 26, explique la disposition des

poternes avec les ponts volants C, ainsi que les étages de défenses

superposées avec les hourds de bois. Le donjon de Provins est bâti avec

grand soin. Au XVIe siècle, ces ponts volants n'existaient plus; le mur

de la chemise, dérasé, terrassé, laissait le seuil des poternes à

quelques mètres au-dessus du niveau de la plate-forme, et on n'entrait

dans le donjon que par des échelles[25]. Le rez-de-chaussée et le

premier étage, ainsi que le fait voir la coupe (fig. 28), sont voûtés,

la voûte supérieure étant percée d'un oeil afin de permettre de hisser

facilement des projectiles sur les chemins de ronde supérieurs et de

donner des ordres du sommet aux gens postés dans la salle du premier

étage.

Le principal défaut de ces forteresses, en se reportant même au temps où

elles ont été bâties, c'est la complication des moyens défensifs,

l'exiguïté des passages, ces dispositions de détail multipliées, ces

chicanes qui, dans un moment de presse, ralentissaient l'action de la

défense, l'empêchaient d'agir avec vigueur et promptitude sur un point

attaqué. Ces donjons des XIe et XIIe siècles sont plutôt faits pour se

garantir des surprises et des trahisons que contre une attaque de vive

force dirigée par un capitaine hardi et tenace. De ces sommets étroits,

encombrés, on se défendait mal. Au moment d'une alerte un peu chaude,

les défenseurs, par leur empressement même, se gênaient réciproquement,

encombraient les chemins de ronde, s'égaraient dans les nombreux détours

de la forteresse. Aussi, quand des princes devinrent assez puissants

pour mettre en campagne des armées passablement organisées, nombreuses

et agissant avec quelque ensemble, ces donjons romans ne purent se

défendre autrement que par leur masse. Leurs garnisons, réduites à un

rôle presque passif, ne pouvaient faire beaucoup de mal à des

assaillants bien couverts par des mantelets ou des galeries, procédant

avec méthode et employant déjà des engins d'une certaine puissance.

Philippe-Auguste et son terrible adversaire, Richard-Coeur-de-Lion, tous

deux grands preneurs de places, tenaces dans l'attaque, possédant des

corps armés pleins de confiance dans la valeur de leurs chefs,

excellents ingénieurs pour leur temps, firent une véritable révolution

dans l'art de fortifier les places et particulièrement les donjons. Tous

deux sentirent l'inutilité et le danger même, au point de vue de la

défense, de ces détours prodigués dans les dernières forteresses

romanes. Nous avons essayé de faire ressortir l'importance de la

citadelle des Andelys, le Château-Gaillard, bâti sous la direction et

sous les yeux de Richard[26]; le donjon de cette forteresse est, pour le

temps, une oeuvre tout à fait remarquable. Le premier, Richard remplaça

les hourds de bois des crénelages par des mâchicoulis de pierre, conçus

de manière à enfiler entièrement le pied de la fortification du côté

attaquable.

La vue perspective (30) du donjon du Château-Gaillard, prise du côté de

la poterne, explique la disposition savante de ces mâchicoulis, composés

d'arcs portés sur des contre-forts plus larges au sommet qu'à la base et

naissant sur un talus prononcé très-propre à faire ricocher les

projectiles lancés par les larges rainures laissées entre ces arcs et le

nu du mur. Le plan (31) de ce donjon, pris au niveau de la poterne qui

s'ouvre au premier étage, fait voir la disposition de cette poterne P,

avec sa meurtrière enfilant la rampe très-roide qui y conduit et le

large mâchicoulis qui la surmonte; les fenêtres ouvertes du côté de

l'escarpement; l'éperon saillant A renforçant la tour du côté attaquable

et contraignant l'assaillant à se démasquer; le front B développé en

face la porte du château. Le degré C aboutissait à une poterne d'un

accès très-difficile ménagée sur le précipice et s'ouvrant dans

l'enceinte bien flanquée décrite dans l'article CHÂTEAU, fig. 11. Le

donjon, dont le pied est entièrement plein et par conséquent à l'abri de

la sape, se composait d'une salle ronde à rez-de-chaussée à laquelle il

fallait descendre, d'un premier étage au niveau de la poterne P, d'un

second étage au niveau des mâchicoulis avec chemin de ronde crénelé,

d'un troisième étage en retraite, fermé, propre aux approvisionnements

de projectiles, et d'un quatrième étage crénelé et couvert, commandant

le chemin de ronde et les dehors au loin (fig. 30). Du côté de

l'escarpement abrupt D, qui domine le cours de la Seine (fig. 31), les

mâchicoulis étaient inutiles, car il n'était pas possible à des

assaillants de se présenter sur ce point; aussi Richard n'en fit point

établir. À l'intérieur, les divers étages n'étaient en communication

entre eux qu'au moyen d'escaliers de bois traversant les planchers.

Ainsi, dans ce donjon, rien de trop, rien d'inutile, rien que ce qui est

absolument nécessaire à la défense. Cet ouvrage, à notre avis, dévoile,

chez le roi Richard, un génie militaire vraiment remarquable, une étude

approfondie des moyens d'attaque employés de son temps, un esprit

pratique fort éloigné de la fougue inconsidérée que les historiens

modernes prêtent à ce prince. Aujourd'hui les constructions sont

dérasées à la hauteur de la naissance des mâchicoulis en O (fig. 30).

Cependant ce donjon fut pris par Philippe-Auguste, sans que les

défenseurs, réduits à un petit nombre d'hommes, eussent le temps de s'y

réfugier; ces défenses étaient encore trop étroites, l'espace manquait;

il faut dire que cette tour ne doit être considérée que comme le réduit

d'un ouvrage très-fort qui lui servait de chemise. Les portes relevées

des donjons romans, auxquelles on ne pouvait arriver qu'au moyen

d'échelles ou de rampes d'un accès difficile, étaient, en cas d'attaque

vive, une difficulté pour les défenseurs aussi bien que pour les

assiégeants, si ces défenseurs, à cause de la faiblesse de la garnison,

se trouvaient forcés de descendre tous pour garder les dehors. Mais

alors, comme aujourd'hui, toute garnison qui n'était pas en rapport de

nombre avec l'importance de la forteresse était compromise, et ces

réduits devaient conserver leur garnison propre, quitte à sacrifier les

défenseurs des ouvrages extérieurs, si ces ouvrages étaient pris. À la

prise du Château-Gaillard, Roger de Lascy, qui commandait pour le roi

Jean sans Terre, ne possédant plus que les débris d'une garnison réduite

par un siége de huit mois, avait dû se porter avec tout son monde sur la

brèche de la chemise extérieure du donjon pour la défendre; ses hommes

et lui, entourés par les nombreux soldats de Philippe-Auguste se

précipitant à l'assaut, ne purent se faire jour jusqu'à cette rampe

étroite du donjon: Roger de Lascy fut pris, et le donjon tomba entre les

mains du vainqueur à l'instant même. Il semble que cette expérience

profita à Philippe-Auguste, car lorsque ce prince bâtit le donjon du

Louvre, il le perça d'une poterne presque au niveau du sol extérieur

avec pont à bascule et fossé. Du donjon du Louvre il ne reste que des

descriptions très-laconiques et des figurés fort imparfaits; nous savons

seulement qu'il était cylindrique, que son diamètre extérieur était de

vingt mètres et sa hauteur de quarante mètres environ. Philippe-Auguste

paraît avoir considéré la forme cylindrique comme étant celle qui

convenait le mieux à ces défenses suprêmes. Si le donjon du Louvre

n'existe plus, celui du château de Rouen, bâti par ce prince, existe

encore, du moins en grande partie, et nous donne un diminutif de la

célèbre tour du Louvre dont relevaient tous les fiefs de France. Ce

donjon était à cheval sur la courtine du château et possédait deux

entrées le long des parements intérieurs de cette courtine. Ces entrées,

peu relevées au-dessus du sol, étaient en communication avec de petits

degrés isolés, sur la tête desquels tombaient des ponts à bascule.

Voici (32) le plan du rez-de-chaussée du donjon du château de Rouen. En

AA' sont les deux poternes; en BB', les murs de la courtine dont on voit

encore les arrachements. À côté de l'escalier à vis qui monte aux étages

supérieurs sont des latrines, et en C est un puits. Ce rez-de-chaussée

et le premier étage (33) sont voûtés; les murs ont près de quatre mètres

d'épaisseur. Aujourd'hui (34)[27], les constructions sont dérasées au

niveau D, et nous n'avons, pour restaurer la partie supérieure, que des

données insuffisantes. Toutefois on doit admettre que cette partie

supérieure comprenait, suivant l'usage, un étage sans plancher et

l'étage de la défense avec son chemin de ronde muni de hourds portés sur

des corbeaux de pierre. Le donjon du château de Rouen tenait à deux

courtines, en interrompant absolument la communication d'un chemin de

ronde à l'autre, puisque aucune issue ne s'ouvrait de l'intérieur du

donjon sur ces chemins de ronde. Au Louvre, le donjon, planté au centre

d'une cour carrée, était entièrement isolé et ne commandait pas les

dehors suivant la règle ordinaire. Mais le Louvre tout entier pouvait

être considéré comme un vaste donjon dont la grosse tour centrale était

le réduit. Cependant la forme cylindrique, adoptée par Philippe-Auguste,

était évidemment celle qui convenait le mieux à ce genre de défense, eu

égard aux moyens d'attaque de l'époque. Ce prince pensait avec raison

que ses ennemis emploieraient, pour prendre ses châteaux, les moyens que

lui-même avait mis en pratique avec succès: or Philippe-Auguste avait eu

à faire le siége d'un grand nombre de châteaux bâtis conformément au

système normand, et il avait pu reconnaître, par expérience, que les

angles des tours et donjons quadrangulaires donnaient toujours prise aux

assaillants; car ces angles saillants, mal défendus, permettaient aux

pionniers de s'attacher à leur base, de saper les fondations à droite et

à gauche, et de faire tomber deux pans de mur. La forme cylindrique ne

donnait pas plus de prise sur un point que sur un autre, et, admettant

que les pionniers pussent saper un segment du cercle, il fallait que ces

excavations fussent très-étendues pour faire tomber une tranche du

cylindre: de plus, Philippe-Auguste, ainsi que le fait voir le plan du

donjon du château de Rouen, donnait aux murs de ses donjons cylindriques

une épaisseur énorme comparativement à leur diamètre; il était avare

d'ouvertures, renonçait aux planchers de bois inférieurs afin d'éviter

les chances d'incendie. Ce système prévalut pendant le cours du XIIIe

siècle.

Le donjon du Louvre était à peine bâti et Philippe-Auguste dans la

tombe, que le seigneur de Coucy, Enguerrand III, prétendit élever un

château féodal dont le donjon surpassât de beaucoup, en force et en

étendue, l'oeuvre de son suzerain. Cette entreprise colossale fut

conduite avec une activité prodigieuse, car le château de Coucy et son

donjon, commencés sitôt après la mort de Philippe-Auguste en 1223,

étaient achevés en 1230 (voy. CHÂTEAU, CONSTRUCTION). Le donjon de Coucy

est la plus belle construction militaire du moyen âge qui existe en

Europe, et heureusement elle nous est conservée à peu près intacte.

Auprès de ce géant, les plus grosses tours connues, soit en France, soit

en Italie ou en Allemagne, ne sont que des fuseaux. De plus, cette belle

tour nous donne de précieux spécimens de la sculpture et de la peinture

du commencement du XIIIe siècle appliqués aux résidences féodales. Les

plans que nous avons donnés du château de Coucy à l'article CHÂTEAU,

fig. 16, 17 et 18, font assez connaître l'assiette de la forteresse pour

qu'il ne soit pas nécessaire de revenir ici sur cet ensemble de

constructions militaires. Nous nous occuperons exclusivement ici du

donjon, en renvoyant nos lecteurs à l'article précité, pour

l'explication de ses abords, de sa chemise, de ses défenses, de ses

issues extérieures et de son excellente assiette, si bien choisie pour

commander les dehors de la forteresse du côté attaquable, pour protéger

les défenses du château lui-même. Le diamètre de l'énorme tour, non

compris le talus inférieur, a trente mètres cinquante centimètres hors

oeuvre; sa hauteur, du fond du fossé dallé au sommet, non compris les

pinacles, est de cinquante-cinq mètres.

Voici (35) le plan du rez-de-chaussée du donjon de Coucy. La poterne est

en A; c'est l'unique entrée défendue par un pont à bascule

très-adroitement combiné (voy. POTERNE), par un mâchicoulis, une herse,

un ventail barré, un second ventail au delà de l'entrée de l'escalier et

une grille. Une haute chemise en maçonnerie protége la base du donjon du

côté des dehors, et, entre cette chemise et la tour, est un fossé de

huit mètres de largeur, entièrement dallé, dont le fond est à cinq

mètres en contre-bas du seuil de la poterne. Le couloir d'entrée permet

de prendre à droite une rampe aboutissant à un large escalier à vis qui

dessert tous les étages. En se détournant à gauche, on arrive à des

latrines B. En D est un puits très-large, qui n'a pas encore été vidé,

mais qui, dans l'état actuel, n'a pas moins de trente mètres de

profondeur. De plain-pied, par le couloir de la poterne, on entrait dans

une salle à douze pans percés de douze niches à double étage pour

pouvoir ranger des provisions et des armes; une de ces niches, la

seconde après le puits, sert de cheminée. Cette salle, éclairée par deux

fenêtres carrées très-relevées au-dessus du sol, était voûtée au moyen

de douze arcs aboutissant à une clef centrale percée d'un oeil, pour

permettre de hisser au sommet les armes et engins de défense. Nous avons

fait, au centre de cette salle, une fouille, afin de reconnaître s'il

existait un étage souterrain; mais la fouille ne nous a montré que le

roc à une assez faible profondeur, de sorte que les pionniers qui

seraient parvenus à percer le cylindre au niveau du fond du fossé

auraient pu cheminer sans rencontrer de vide nulle part. On remarquera

que, du fond des niches à la circonférence de la tour, la maçonnerie n'a

pas moins de cinq mètres cinquante centimètres.

L'escalier à vis nous conduit au premier étage (36), voûté comme le

rez-de-chaussée, possédant des niches, trois fenêtres, des latrines et

une cheminée E avec un four par-derrière. Au-dessous de l'une des baies

de fenêtres, on établit, au XVe siècle, un cabinet avec passage

particulier; cette modification est indiquée au plan par une teinte

grise. Au fond d'une des niches de droite est percé un couloir étroit

aboutissant à un pont volant D communiquant avec le chemin de ronde de

la chemise (voy. la description du château à l'article CHÂTEAU, fig.

17).

Reprenant l'escalier à vis, nous montons au second étage (37), qui nous

présente l'une des plus belles conceptions du moyen âge. Cet étage,

voûté comme ceux du dessous, se composait d'une salle dodécagone

entourée d'une galerie relevée de 3m,30 au-dessus du pavé de cette salle

et formant ainsi un large portique avec balcons disposés pour réunir

toute la garnison sur un seul point, en permettant à chacun d'entendre

les ordres généraux et de voir le commandant placé au centre. Deux

fenêtres et l'oeil central éclairaient cette salle. Sous les balcons, en

G, sont des niches qui ajoutent à la surface de la salle. L'escalier à

vis est disposé de façon à donner entrée à droite et à gauche dans le

portique.

Le troisième étage (38) est à ciel ouvert, percé de nombreuses

meurtrières et de créneaux; des corbeaux en pierre, formant une forte

saillie à l'extérieur, étaient destinés à supporter un double hourdage

en bois, propre à la défense. La voûte centrale était couverte de plomb

ainsi que celles du portique. Les créneaux, fermés par des arcs brisés,

sont surmontés d'une belle corniche à doubles crochets avec larmier.

Une coupe de ce donjon (39), faite sur OP, explique mieux que toute

description les dispositions grandioses de la grosse tour du château de

Coucy. Nous avons représenté, au sommet, une partie des hourds à double

défense, posés sur les corbeaux de pierre. Quatre grands pinacles en

pierre avec fleurons et crochets surmontaient le chaperon supérieur du

mur crénelé; ces pinacles sont indiqués dans la gravure de Ducerceau,

et, dans les décombres extraits du fossé, nous en avons retrouvé des

fragments d'un beau style du commencement du XIIIe siècle. Tout, dans ce

donjon, est bâti sur une échelle plus grande que nature; les allèges des

créneaux, les marches des escaliers, les bornes, les appuis semblent

faits pour des hommes d'une taille au-dessus de l'ordinaire. Les salles

étaient entièrement peintes à l'intérieur, sur un enduit mince à la

chaux, recouvrant l'appareil qui est grossier (voy. PEINTURE). La

maçonnerie, élevée en assises régulières de 0,40 c. à 0,50 c. de

hauteur, est bien faite; le mortier excellent, les lits épais et bien

remplis. La sculpture est traitée avec un soin particulier et des plus

belles de cette époque; elle est complétement peinte.

L'ingénieur Métezeau, qui fut chargé par le cardinal Mazarin de détruire

le château de Coucy, voulut faire sauter le donjon. À cet effet, il

chargea, au centre, à deux mètres au-dessous du sol, un fourneau de mine

dont nous avons retrouvé la trace. Il pensait ainsi faire crever

l'énorme cylindre; mais l'explosion n'eut d'autre résultat que

d'envoyer les voûtes centrales en l'air et d'occasionner trois

principales lézardes dans les parois du tube de pierre. Les choses

restèrent en cet état jusqu'à ces derniers temps. De nouveaux mouvements

ayant fait craindre l'écroulement d'une des tranches de la tour

lézardée, des travaux de restauration furent entrepris sous la direction

des Monuments historiques dépendant du ministère d'État, et aujourd'hui

cette belle ruine est à l'abri des intempéries; les lézardes ont été

reprises à fond, les parties écrasées consolidées. Si les voûtes étaient

rétablies, on retrouverait le donjon d'Enguerrand III dans toute sa

splendeur sauvage. La disposition vraiment originale du donjon de Coucy

est celle de ce second étage destiné à réunir la garnison.

Nous essayons d'en donner une faible idée dans la fig. 40. Qu'on se

représente par la pensée un millier d'hommes d'armes réunis dans cette

rotonde et son portique disposé comme des loges d'une salle de

spectacle, des jours rares éclairant cette foule; au centre, le

châtelain donnant ses ordres, pendant qu'on s'empresse de monter, au

moyen d'un treuil, des armes et des projectiles à travers les oeils des

voûtes. Ou encore, la nuit, quelques lampes accrochées aux parois du

portique, la garnison sommeillant ou causant dans ce vaste réservoir

d'hommes; qu'on écoute les bruits du dehors qui arrivent par l'oeil

central de la voûte, l'appel aux armes, les pas précipités des

défenseurs sur les hourds de bois, certes on se peindra une scène d'une

singulière grandeur. Si loin que puisse aller l'imagination des

romanciers ou des historiens chercheurs de la _couleur locale_, elle

leur représentera difficilement ce que la vue de ces monuments si grands

et si simples dans leurs dispositions rend intelligible au premier coup

d'oeil. Aussi conseillons-nous à tous ceux qui aiment à vivre

quelquefois dans le passé d'aller voir le donjon de Coucy, car rien ne

peint mieux la féodalité dans sa puissance, ses moeurs, sa vie toute

guerrière, que cet admirable débris du château d'Enguerrand.

Les donjons normands sont des logis plus ou moins bien défendus, élevés

par la ruse et la défiance; les petits moyens sont accumulés pour

dérouter l'assaillant: ce sont des tanières plutôt que des édifices. Au

fond, dans ces forteresses, nulle disposition d'ensemble, mais force

expédients. Le donjon normand tient encore de la demeure du sauvage

rusé; mais, à Coucy, on reconnaît la conception méthodique de l'homme

civilisé qui sait ce qu'il veut et dont la volonté est puissante; ici

plus de tâtonnements: la forteresse est bâtie rapidement, d'un seul jet;

tout est prévu, calculé, et cela avec une ampleur, une simplicité de

moyens faites pour étonner l'homme indécis de notre temps.

Cependant, au XIIIe siècle déjà, la féodalité perdait ces moeurs

héroïques, peut-on dire, dont Enguerrand III est le dernier et le plus

grand modèle. Ces demeures de géants ne pouvaient convenir à une

noblesse aimant ses aises, politiquement affaiblie, ruinée par son luxe,

par ses luttes et ses rivalités, prévoyant la fin de sa puissance et

incapable de la retarder. Les grands vassaux de saint Louis et de

Philippe le Hardi n'étaient plus de taille à construire de pareilles

forteresses; ils ne pouvaient se résoudre à passer les journées d'un

long siége dans ces grandes salles voûtées, à peine éclairées, en

compagnie de leurs hommes d'armes, partageant leur pain et leurs

provisions. Chose digne de remarque, d'ailleurs, le donjon normand est

divisé en un assez grand nombre de chambres; le seigneur peut y vivre

seul; il cherche à s'isoler des siens, et même, au besoin, à se garantir

d'une trahison. Le donjon de Philippe-Auguste, dont Coucy nous présente

le spécimen le plus complet, est la forteresse dernière, le réduit d'un

corps armé, agissant avec ensemble, mu par la pensée d'unité d'action.

La tour est cylindrique; cette forme de plan seule indique le système de

défense partant d'un centre, qui est le commandant, pour se répandre

suivant le besoin et rayonner, pour ainsi dire. C'est ainsi qu'on voit

poindre chez nous, en pleine féodalité, ce principe de force militaire

qui réside, avant tout, dans l'unité du commandement et la confiance des

soldats en leur chef suprême. Et ce principe, que Philippe-Auguste avait

si bien compris et mis en pratique, ce principe admis par quelques

grands vassaux au commencement du XIIIe siècle, la féodalité l'abandonne

dès que le pouvoir monarchique s'étend et attire à lui les forces du

pays. C'est ainsi que les monuments gardent toujours l'empreinte du

temps qui les a élevés.

Les peintures intérieures du donjon de Coucy ne consistent qu'en refends

blancs sur fond ocre jaune, avec de belles bordures autour des

archivoltes. Bientôt on ne se contenta pas de ces décorations d'un style

sévère; on voulut couvrir les parois des salles de sujets, de

personnages, d'armoiries, de légendes. La noblesse féodale aimait les

lettres, s'occupait d'art, tenait à instruire la jeunesse et lui

présenter sans cesse devant les yeux de beaux exemples de chevalerie.

«En l'an que l'on contoit mil quatre cens et XVI, et le premier jour de

may, je, le seigneur de Caumont, estant de l'aage de XXV ans, me estoie

en ung beau jardin de fleurs où il avoit foyson de oiseaux qui

chantoient de beaux et gracieux chans, et en plusieurs de manières, don

ils me feirent resjouir, si que, emprès, je fuy tant en pansant sur le

fait de cest monde, que je veoye moult soutil et incliné à mault fère,

et que tout ce estoit néant, à comparer à l'autre qui dure sans fin...»

«Et lors il me va souvenir de mes petits enfants qui sont jeunes et

ignocens, lesquelx je voudroie que à bien et honneur tournassent, et bon

cuer eussent, ainxi comme père doit vouloir de ces filz. Et parce que,

selon nature, ils doyvent vivre plus que moy, et que je ne leur pourroie

pas enseigner ne endoctrinier, car il faudra que je laisse cest

monde, comme les autres, me suis pansé que je leur feisse et laissasse,

tant dés que je y surs, ung livre de ensenhemens, pour leur demonstrer

comment ilz se devront gouverner, selon se que est à ma

semblance...[28]» Ce passage indique assez quelles étaient, au

commencement du XIVe siècle, les tendances de la noblesse féodale; le

temps de la sauvage rudesse était passé; beaucoup de seigneurs

s'adonnaient à l'étude des lettres et des arts, cherchant à s'entourer

dans leurs châteaux de tout ce qui était propre à rendre ces demeures

supportables et à élever l'esprit de la jeunesse. «...Au chef de le

ditte ville (de Mazières) a ung très beau chasteau et fort sur une

rivière, bien enmurré et de grosses tours machacollées tout autour, et

par dedens est tout dépint merveilleusemant de batailles; et y troverez

de toux les généracions Crestiens et Sarrazins, ung pareil, mascle et

femèle, chacun sellon le porteure de son païs[29].»

Nous trouvons la trace de ces décorations intérieures des donjons déjà

au XIIIe siècle.

«De vert marbre fu li muralz (du donjon),

Mult par esteit espès è halz;

N'i out fors une sule entrée,

Cele fu noit è jur gardée.

De l'altre part fu clos de mer

Nuls ne pout issir ne entrer,

Si ceo ne fust od un batel,

Qui busuin éust ù castel.

Li Sire out fair dedenz le meur,

Pur sa femme metre à seur.

Chaumbre souz ciel n'ont plus bele;

À l'entrée fu la capele:

La caumbre est painte tut entur;

Vénus la dieuesse d'amur,

Fu très bien mis en la peinture,

Les traiz mustrez è la nature,

Cument hum deit amur tenir,

E léalment é bien servir,

Le livre Ovide ù il enseigne,

Coment cascuns s'amour tesmegne,

En un fu ardent les jettout;

E tuz iceux escumengout,

Ki jamais cel livre lireient,

Et sun enseignement fereient[30].»

Ici les sujets de peinture sont empruntés à l'antiquité païenne.

Souvent, dans ces peintures, les artistes interprétaient, de la façon la

plus singulière, les traits de l'histoire grecque et romaine, les

soumettant aux moeurs chevaleresques de l'époque. Hector, Josué,

Scipion, Judas-Macchabée, César, se trouvaient compris parmi les preux,

avec Charlemagne, Roland et Godefroy de Bouillon. Les héros de

l'histoire sacrée et profane avaient leurs armoiries tout comme les

chevaliers du moyen âge.

Des hommes qui se piquaient de sentiments chevaleresques, qui

considéraient la courtoisie comme la plus belle des qualités et la

société des femmes comme la seule qui pût former la jeunesse, devaient

nécessairement abandonner les tristes donjons du temps de

Philippe-Auguste. Cependant il fallait toujours songer à la défense. Au

XIVe siècle, la féodalité renonce aux gros donjons cylindriques; elle

adopte de préférence la tour carrée flanquée de tourelles aux angles,

comme plus propre à l'habitation. C'est sur ce programme que Charles V

fit rebâtir le célèbre donjon de Vincennes, qui existe encore, sauf

quelques mutilations qui ont modifié les détails de la défense[31]. Ce

donjon, commandant les dehors et placé sur un des grands côtés de

l'enceinte du château, est protégé par un fossé revêtu et par une

chemise carrée, avec porte bien défendue du côté de la cour du château.

Il se compose, comme chacun sait, d'une tour carrée de quarante mètres

de haut environ avec quatre tourelles d'angle montant de fond. Sa partie

supérieure se défend par deux étages de créneaux. Il fut toujours

couvert par une plate-forme posée sur voûte. À l'intérieur, chaque étage

était divisé en plusieurs pièces, une grande, oblongue, une de dimension

moyenne et un cabinet, sans compter les tourelles; ces pièces

possédaient, la plupart, des cheminées, un four, et sont éclairées par

de belles fenêtres terminées par des archivoltes brisées. Déjà le donjon

du Temple à Paris, achevé en 1306[32], avait été bâti sur ce plan; sa

partie supérieure, au lieu d'être terminée par une plate-forme, était

couverte par un comble en pavillon, avec quatre toits coniques sur les

tourelles d'angle; mais le donjon du Temple était plutôt un trésor, un

dépôt de chartes, de finances, qu'une défense.

Nous croyons inutile de multiplier les exemples de donjons des XIIIe et

XIVe siècles, car ils ne se font pas remarquer par des dispositions

particulières; ils sont carrés ou cylindriques: s'ils sont carrés, ils

ressemblent fort aux tours bâties à cette époque et n'en diffèrent que

par les dimensions (voy. TOUR); s'ils sont cylindriques, à partir de la

fin du XIIIe siècle, ils contiennent des étages voûtés, et ne sauraient

être comparés au donjon de Coucy que nous venons de donner. Ce n'est

qu'au moment où les moeurs féodales se transforment, où les seigneurs

châtelains prétendent avoir des demeures moins fermées et moins tristes,

que le donjon abandonne la forme d'une tour qu'il avait adoptée vers la

fin du XIIe siècle, pour revêtir celle d'un logis défendu, mais

contenant tout ce qui peut rendre l'habitation facile.

Louis de France, duc d'Orléans, second fils de Charles V, né en 1371 et

assassiné à Paris en novembre 1407, dans la rue Barbette, était grand

amateur des arts. Ce prince rebâtit les châteaux de Pierrefonds, de la

Ferté-Milon, de Villers-Cotterets; fit exécuter des travaux

considérables dans le château de Coucy, qu'il avait acquis de la

dernière héritière des sires de Coucy. Louis d'Orléans fut le premier

qui sut allier les dispositions défensives adoptées, à la fin du XIVe

siècle, dans les demeures féodales, aux agréments d'une habitation

seigneuriale. Les châteaux qu'il nous a laissés, et dont nous trouvons

le spécimen le plus complet à Pierrefonds, sont non-seulement de

magnifiques demeures qui seraient encore très-habitables de nos jours,

mais des places fortes de premier ordre, que l'artillerie déjà

perfectionnée du XVIIe siècle put seule réduire.

Il est étrange que l'influence des princes de la branche cadette issue

de Charles V sur les arts en France n'ait pas encore été constatée comme

elle mérite de l'être. Les monuments laissés par Louis d'Orléans et par

son fils Charles sont en avance de près d'un demi-siècle sur le

mouvement des arts dans notre pays. Le château de Pierrefonds, commencé

en 1400 et terminé avant la mort du premier des Valois, est encore une

place forte du XIVe siècle, mais décorée avec le goût délicat des

habitations du temps de Charles VIII.

Le donjon de ce château contient les logis du seigneur, non plus

renfermés dans une tour cylindrique ou carrée, mais distribués de

manière à présenter une demeure vaste, commode, pourvue des accessoires

exigés par une existence élégante et recherchée, en même temps qu'elle

est une défense puissante parfaitement entendue, impossible à attaquer

autrement que par des batteries de siége; or, au commencement du XVe

siècle, on ne savait pas encore ce que c'était que l'artillerie de

siége. Les bouches à feu étaient de petite dimension, portées en

campagne sur des chevaux ou des chariots, et n'étaient guère employées

que contre la formidable gendarmerie de l'époque. Examinons les

dispositions du donjon de Pierrefonds, que nous avons déjà données dans

le plan d'ensemble de ce château (voy. CHÂTEAU, fig. 24).

Le donjon de Pierrefonds (41)[33] est voisin de l'entrée principale A du

château, et flanque cette entrée de façon à en interdire complétement

l'approche. Il possède, en outre, une poterne B, très-relevée au-dessus

du sol extérieur. Ainsi remplit-il les conditions ordinaires qui

voulaient que tout donjon eût deux issues, l'une apparente, l'autre

dérobée. La porte A du château, défendue par un pont-levis, des vantaux,

un corps-de-garde _a_, une herse et une seconde porte barrée, avait,

comme annexe obligée à cette époque, une poterne pour les piétons, avec

son pont-levis particulier _b_ et entrée détournée le long du

corps-de-garde; de plus, le couloir de la porte était enfilé par une

échauguette posée sur le contre-fort C. Pour entrer dans le logis, on

trouvait un beau perron D avec deux _montoirs_ (voy. MONTOIR, PERRON),

puis un large escalier à vis E montant aux étages supérieurs. Une porte

bâtarde F donnait entrée dans le rez-de-chaussée voûté servant de

magasin pour les approvisionnements. Par un degré assez large G, de ce

rez-de-chaussée on descend dans une cave peu spacieuse, mais disposée

avec des niches comme pour recevoir des vins de diverses sortes. Les

murs de ce rez-de-chaussée, épais de trois à quatre mètres, sont percés

de rares ouvertures, particulièrement du côté extérieur. Une petite

porte H, masquée dans l'angle rentrant de la tour carrée, permet de

pénétrer dans la salle voûtée I formant le rez-de-chaussée de cette

tour, et de prendre un escalier à rampes droites montant seulement au

premier étage. Nous allons y revenir tout à l'heure. La poterne B, munie

d'une herse et de vantaux, surmontée de mâchicoulis qui règnent tout le

long de la courtine, a son seuil posé à sept mètres environ au-dessus du

sol extérieur qui, à cet endroit, ne présente qu'un chemin de six mètres

de largeur; puis, au-dessous de ce chemin, est un escarpement prononcé,

inaccessible, au bas duquel passe une des rampes qui montaient au

château, rampe défendue par une traverse percée d'une porte; de l'autre

côté de la porte, commandant le vallon, est une motte faite à main

d'hommes qui était certainement couronnée d'un ouvrage détruit

aujourd'hui. De la poterne B, on pouvait donc, soit par une trémie, soit

par un pont volant, défendre la porte de la rampe du château, passer

par-dessus cette porte et arriver à l'ouvrage avancé qui commande le

vallon au loin. La poterne B servait ainsi de sortie à la garnison, pour

prendre l'offensive contre un corps d'investissement, de porte de

secours et d'approvisionnement. On observera que l'espace K est une cour

dont le sol est au-dessous du sol de la cour principale du château, et

que, pour s'introduire dans cette cour principale, il faut passer par

une seconde poterne L, dont le seuil est relevé au-dessus du sol K, et

qui est défendue par une herse, des vantaux et des mâchicoulis avec

créneaux. L'escalier M, qui donne dans la chapelle N et dans la cour,

monte de fond et permet d'arriver à la chambre de la herse.

En continuant à monter par cet escalier à vis, on arrive (42) au-dessus

de la chambre de la herse, dans l'étage percé de mâchicoulis; traversant

un couloir; on descend une rampe O, qui vous conduit au premier étage de

la tour carrée, d'où on peut pénétrer dans les grandes pièces du logis

principal, lesquelles se composent d'une vaste salle P, en communication

directe avec le grand escalier à vis E, de deux salons R avec logis S

au-dessus de la porte d'entrée, et des chambres prises dans les deux

grosses tours défendant l'extérieur. En T sont des garde-robes, latrines

et cabinets. On voit encore en place la belle cheminée qui chauffait la

grande salle P, bien éclairée par de grandes fenêtres à meneaux, avec

doubles traverses. Un second étage était à peu près pareil à celui-ci,

au moins quant aux dispositions générales; l'un et l'autre ne se

défendaient que par l'épaisseur des murs et les flanquements des tours.

Ce n'est qu'au troisième étage (43) que commencent à paraître les

défenses. À la base des grands pignons qui ferment les couvertures du

logis principal sont pratiqués des mâchicoulis avec crénelages en _c_ et

en _d_. Les deux grosses tours rondes et la tour carrée continuent à

s'élever, se dégagent au-dessus des combles du logis, et sont toutes

trois couronnées de mâchicoulis avec meurtrières et crénelages couverts;

puis, au-dessus, d'un dernier parapet crénelé à ciel ouvert à la base

des toits. La tour carrée possède en outre sur ses trois contre-forts

trois échauguettes flanquantes. À la hauteur du second étage, en

continuant à gravir l'escalier M de la poterne, on trouve un parapet

crénelé au-dessus des mâchicoulis de cette poterne et une porte donnant

entrée dans la tour carrée; de là on prend un petit escalier à vis V qui

monte aux trois derniers étages de cette tour n'étant plus en

communication avec l'intérieur du gros logis. Cependant, de l'étage des

mâchicoulis de la tour carrée, on peut prendre un escalier rampant

au-dessus de la couverture des grands pignons crénelés du logis

principal, et aller rejoindre les mâchicoulis de la grosse tour d'angle,

de même que, par l'escalier de l'échauguette C, on peut, en gravissant

les degrés derrière les pignons crénelés de ce côté, arriver aux

mâchicoulis de la grosse tour proche l'entrée. Sur le front extérieur,

ces deux tours sont mises en communication par un parapet crénelé à la

base des combles. Des dégagements et garde-robes T, on descendait sur le

chemin de ronde X de la grande courtine défendant l'extérieur avec son

échauguette X' au-dessus de la poterne. Ce chemin de ronde était aussi

en communication avec les chemins de ronde inférieurs de la tour de la

chapelle N. De la salle R ou de la tour R', on pouvait communiquer

également aux défenses du château du côté sud par la pièce S située au

troisième étage au-dessus de l'entrée en descendant l'escalier U.

Si l'on a suivi notre description avec quelque attention, il sera facile

de comprendre les dispositions d'ensemble et de détail du donjon de

Pierrefonds, de se faire une idée exacte du programme rempli par

l'architecte. Vastes magasins au rez-de-chaussée avec le moins d'issues

possible. Sur le dehors, du côté de l'entrée, qui est le plus favorable

à l'attaque, énormes et massives tours pleines dans la hauteur du talus,

et pouvant résister à la sape. Du côté de la poterne, courtine de garde

très-épaisse et haute avec cour intérieure entre cette courtine et le

logis; seconde poterne pour passer de cette première cour dans la cour

principale. Comme surcroît de précaution, de ce côté, très-haute tour

carrée enfilant le logis sur deux de ses faces, commandant toute la cour

K et aussi les dehors, avec échauguettes au sommet flanquant les faces

mêmes de la tour carrée. D'ailleurs, possibilité d'isoler les deux tours

rondes et la tour carrée en fermant les étroits passages donnant dans le

logis, et de rendre ainsi la défense indépendante de l'habitation.

Possibilité de communiquer d'une de ces tours aux deux autres par les

chemins de ronde supérieurs, sans passer par les pièces destinées à

l'habitation. Outre la porte du château et le grand escalier avec

perron, issue particulière pour la tour carrée, soit par la petite porte

de l'angle rentrant, soit par l'escalier de la chapelle. Issue

particulière de la tour du coin par la courtine dans laquelle est percée

la poterne et par les escaliers de la chapelle. Issue particulière de la

tour de la porte d'entrée par les salles situées au-dessus de cette

porte et l'escalier U qui descend de fond. Communication facile établie

entre les tours et les défenses du château par les chemins de ronde.

Logis d'habitation se défendant lui-même, soit du côté de la cour K,

soit du côté de l'entrée du château, au moyen de crénelages et

mâchicoulis à la base des pignons. Ce logis, bien protégé du côté du

dehors, masqué, flanqué, n'ayant qu'une seule entrée pour les

appartements, celle du perron, et cette entrée, placée dans la cour

d'honneur, commandée par une des faces de la tour carrée. Impossibilité

à toute personne n'étant pas familière avec les distributions du logis

de se reconnaître à travers ces passages, ces escaliers, ces détours,

ces issues secrètes; et pour celui qui habite, facilité de se porter

rapidement sur tous les points de la défense, soit du donjon lui-même,

soit du château. Facilité de faire des sorties si l'on est attaqué.

Facilité de recevoir des secours ou provisions par la poterne B, sans

craindre les surprises, puisque cette poterne s'ouvre dans une première

cour qui est isolée, et ne donne dans la cour principale que par une

seconde poterne dont la herse et la porte barrée sont gardées par les

gens du donjon. Belles salles bien disposées, bien orientées, bien

éclairées; appartements privés avec cabinets, dégagements et escaliers

particuliers pour le service. Certes, il y a loin du donjon de Coucy,

qui n'est qu'une tour où chefs et soldats devaient vivre pêle-mêle, avec

ce dernier donjon, qui, encore aujourd'hui, serait une habitation

agréable et commode; mais c'est que les moeurs féodales des seigneurs du

XVe siècle ne ressemblaient guère à celles des châtelains du

commencement du XIIIe.

Nous complétons la série des plans du donjon de Pierrefonds par une

élévation géométrale de ce logis (44) prise du côté de la poterne sur la

ligne QZ des plans. En A, on voit la grosse tour du coin; en B, la tour

carrée; entre elles, les deux pignons crénelés des salles; en C est la

tour de la chapelle, dans laquelle les habitants du donjon pouvaient se

rendre directement en passant par la tour carrée et le petit escalier à

vis marqué M sur les plans, sans mettre les pieds dehors. On voit la

haute courtine de garde, entre la grosse tour de coin et celle de la

chapelle, qui masque la cour isolée R. Au milieu de cette courtine est

la poterne relevée qui communiquait avec un ouvrage avancé en passant

par-dessus la porte D de la rampe extérieure du château. Comme

construction, rien ne peut rivaliser avec le donjon de Pierrefonds; la

perfection de l'appareil, de la taille, de la pose de toutes les assises

réglées et d'une épaisseur uniforme de 0,33 c. (un pied) entre lits, est

faite pour surprendre les personnes qui pratiquent l'art de bâtir. Dans

ces murs d'une hauteur peu ordinaire et inégaux d'épaisseur, nul

tassement, nulle déchirure; tout cela a été élevé par arasements

réguliers; des chaînages, on n'en trouve pas trace, et bien qu'on ait

fait sauter les deux tours rondes par la mine, que les murs aient été

sapés du haut en bas, cependant les parties encore debout semblent avoir

été construites hier. Les matériaux sont excellents, bien choisis, et

les mortiers d'une parfaite résistance[34]. Les traces nombreuses de

boiseries, d'attaches de tentures que l'on aperçoit encore sur les

parois intérieures du donjon de Pierrefonds, indiquent assez que les

appartements du seigneur étaient richement décorés et meublés, et que

cette résidence réunissait les avantages d'une place forte de premier

ordre à ceux d'une habitation plaisante située dans un charmant pays.

L'habitude que nous avons des dispositions symétriques dans les

bâtiments depuis le XVIIe siècle fera paraître étranges, peut-être, les

irrégularités que l'on remarque dans le plan du donjon de Pierrefonds.

Mais, comme nous le faisons observer à l'article CHÂTEAU, l'orientation,

la vue, les exigences de la défense, exerçaient une influence majeure

sur le tracé de ces plans. Ainsi, par exemple, le biais que l'on

remarque dans le mur oriental du logis (biais qui est inaperçu en

exécution) est évidemment imposé par le désir d'obtenir des jours sur le

dehors d'un côté où la campagne présente de charmants points de vue, de

laisser la place nécessaire au flanquement de la tour carrée, ainsi qu'à

la poterne intérieure entre cette tour et la chapelle, la disposition du

plateau ne permettant pas d'ailleurs de faire saillir davantage la tour

contenant cette chapelle. Le plan de la partie destinée aux appartements

est donné par les besoins mêmes de cette habitation, chaque pièce

n'ayant que la dimension nécessaire. En élévation, les différences de

hauteurs des fractions du plan sont de même imposées par les nécessités

de la défense ou des distributions.

Il était peu de châteaux des XIVe et XVe siècles qui possédassent des

donjons aussi étendus, aussi beaux et aussi propres à loger un grand

seigneur, que celui de Pierrefonds. La plupart des donjons de cette

époque, bien que plus agréables à habiter que les donjons des XIIe et

XIIIe siècles, ne se composent cependant que d'un corps de logis plus ou

moins bien défendu. Nous trouvons un exemple de ces demeures

seigneuriales, sur une échelle réduite, dans la même contrée.

Le château de Véz relevait du château de Pierrefonds; il est situé non

loin de ce domaine, sur les limites de la forêt de Compiègne, près de

Morienval, sur un plateau élevé qui domine les vallées de l'Automne et

de Vandi. Sa situation militaire est excellente en ce qu'elle complète

au sud la ligne de défense des abords de la forêt, protégée par les deux

cours d'eau ci-dessus mentionnés, par le château même de Pierrefonds au

nord-est, les défilés de la forêt de l'Aigle et de la rivière de l'Aisne

au nord, par les plateaux de Champlieu et le bourg de Verberie à

l'ouest, par le cours de l'Oise au nord-nord-ouest. Le château de Véz

est un poste très-ancien, placé à l'extrémité d'un promontoire entre

deux petites vallées. Louis d'Orléans dut le rebâtir presque entièrement

lorsqu'il voulut prendre ses sûretés au nord de Paris, pour être en état

de résister aux prétentions du duc de Bourgogne, qui, de son côté, se

fortifiait au sud du domaine royal. Véz n'est, comparativement à

Pierrefonds, qu'un poste défendu par une enceinte et un petit donjon

merveilleusement planté, bâti avec le plus grand soin, probablement par

l'architecte du château de Pierrefonds[35].

Ce donjon (45) s'élève en A (voy. le plan d'ensemble), à l'angle formé

par deux courtines, dont l'une, celle B, domine un escarpement B', et

l'autre, C, flanquée extérieurement d'échauguettes, est séparée d'une

basse-cour ou baille E par un large fossé. Du côté G, le plateau descend

rapidement vers une vallée profonde; aussi les deux courtines HH'

sont-elles plus basses que les deux autres BC, et leur chemin de ronde

se trouve-t-il au niveau du plateau sur lequel s'élevait un logis K du

XIIe siècle presque entièrement rebâti au commencement du XVe. Ce logis,

en ruine aujourd'hui, était une charmante construction. La porte du

château, défendue par deux tours de petite dimension, est en I. On voit

encore quelques restes des défenses de la baille E, mais converties

aujourd'hui en murs de terrasses[36]. Le donjon est détaillé dans le

plan du rez-de-chaussée X. Son entrée est en L, et consistait en une

étroite poterne avec pont à bascule[37] donnant sur un large escalier à

vis montant de fond. Chaque étage contenait deux pièces, l'une grande et

l'autre plus petite, munies de cheminées et de réduits. En P est un

puits. On voit en F le fossé et en M l'entrée du château avec ses tours

et son pont détourné. La courtine C est défendue par des échauguettes

extérieures flanquantes O, tandis que la courtine B, qui n'avait guère à

craindre une attaque du dehors, à cause de l'escarpement, était protégée

à l'intérieur par des échauguettes flanquantes R. Par les tourelles SS',

bâties aux deux extrémités des courtines élevées, on montait sur les

chemins de ronde de ces courtines au moyen d'escaliers. En V était une

poterne descendant de la plate-forme sur l'escarpement. Quand on examine

la situation du plateau, on s'explique parfaitement le plan du donjon

d'angle dont les faces extérieures enfilent les abords du château les

plus accessibles. Les tourelles d'angle montant de fond forment

d'ailleurs un flanquement de second ordre, en prévision d'une attaque

rapprochée.

La fig. 46, qui donne l'élévation perspective du donjon de Véz, prise de

l'intérieur de l'enceinte, fait voir la disposition des échauguettes

flanquantes R de la courtine B, la poterne avec son petit fossé et son

pont à bascule, l'ouverture du puits, la disposition des

mâchicoulis-latrines, le long de l'escalier, le sommet de l'escalier

terminé par une tourelle servant de guette. Du premier étage du donjon,

on communiquait aux chemins de ronde des deux courtines par de petites

portes bien défendues. Ainsi la garnison du donjon pouvait, en cas

d'attaque, se répandre promptement sur les deux courtines faisant face

aux deux fronts qui seuls étaient attaquables. Si l'un de ces fronts,

celui C, était pris (c'est le plus faible à cause de la nature du

terrain et du percement de la porte), les défenseurs pouvaient encore

conserver le second front B, rendu plus fort par les échauguettes

intérieures R (voy. les plans); s'ils ne pouvaient garder ce second

front, ils rentraient dans le donjon et de là reprenaient l'offensive ou

capitulaient à loisir. Dans un poste si bien disposé, une garnison de

cinquante hommes arrêtait facilement un corps d'armée pendant plusieurs

jours; et il faut dire que l'assaillant, entouré de ravins, de petits

cours d'eau et de forêts, arrêté sur un pareil terrain, avait

grand'peine à se garder contre un corps de secours. Or le château de Véz

n'était autre chose qu'un fort destiné à conserver un point d'une grande

ligne de défenses très-bien choisie. Peut-être n'a-t-on pas encore assez

observé la corrélation qui existe presque toujours, au moyen âge, entre

les diverses forteresses d'un territoire; on les étudie isolément, mais

on ne se rend pas compte généralement de leur importance et de leur

utilité relative. À ce point de vue, il nous paraît que les

fortifications du moyen âge ouvrent aux études un champ nouveau.

Telle est l'influence persistante des traditions, même aux époques où on

a la prétention de s'y soustraire, que nous voyons les derniers vestiges

du donjon féodal pénétrer jusque dans les châteaux bâtis pendant le

XVIIe siècle, alors que l'on ne songeait plus aux demeures fortifiées

des châtelains féodaux. La plupart de nos châteaux des XVIe et XVIIe

siècles conservent encore, au centre des corps de logis, un gros

pavillon, qui certes n'était pas une importation étrangère, mais bien

plutôt un dernier souvenir du donjon du moyen âge. Nous retrouvons

encore ce logis dominant à Chambord, à Saint-Germain-en-Laye, aux

Tuileries, et plus tard aux châteaux de Richelieu en Poitou, de Maisons,

de Vaux près Paris, de Coulommiers, etc.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 25.]

[Illustration: Fig. 26.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Illustration: Fig. 28.]

[Illustration: Fig. 29.]

[Illustration: Fig. 30.]

[Illustration: Fig. 31.]

[Illustration: Fig. 32.]

[Illustration: Fig. 33.]

[Illustration: Fig. 34.]

[Illustration: Fig. 35.]

[Illustration: Fig. 36.]

[Illustration: Fig. 37.]

[Illustration: Fig. 38.]

[Illustration: Fig. 39.]

[Illustration: Fig. 40.]

[Illustration: Fig. 41.]

[Illustration: Fig. 42.]

[Illustration: Fig. 43.]

[Illustration: Fig. 44.]

[Illustration: Fig. 45.]

[Illustration: Fig. 46.]

[Note 14: _Dongier ou doingier_, en vieux français, veut dire

_domination_, _puissance_.

Cuer se ma dame ne t'ait chier,

J'ai por ceu ne la guerpirois,

Adès soiés en son doingier.

(_Chanson de Chrestien de Troies_. Wackern, p. 18.)]

[Note 15: Jusqu'à présent on ne s'est guère occupé, dans le

monde archéologique, que de l'architecture religieuse ou de

l'architecture civile; cependant l'architecture féodale, dont

le donjon est l'expression la plus saisissante, est

supérieure, à notre avis, à tout ce que l'art du constructeur

a produit au moyen âge.]

[Note 16: Cette qualité de pierre était employée déjà par les

Romains, on la retrouve dans le théâtre antique de

Lillebonne. Depuis le XIIIe siècle on a cessé de l'exploiter,

nous ne savons pourquoi.]

[Note 17: _Histoire du château d'Arques_, Rouen, 1839.]

[Note 18: Manuscrit de la bibliothèque impériale.]

[Note 19: Voir plus loin ce donjon.]

[Note 20: Dom Fleureau. Voy. la notice sur le donjon

d'Étampes, insérée dans le t. XII du _Bull. monum._, p. 488,

par M. Victor Petit.]

[Note 21: Connu sous le nom de _tour de la Guinette_.]

[Note 22: «Si que la nuyt venue qu'il le devoit livrer, il

alla (le chambellan) prendre les clefz dessoubz le chevet de

Gerart qui se dormoit avec ma dame Berte en son donion, et

ouvrit la porte du chasteau au roy et aux Françoys.» (_Gérard

de Roussillon_, édit. de Lyon, 1856.)]

[Note 23: Vie de Louis le Gros, ch. XVI. _Mém. rel. à l'hist.

de France_, trad. de M. Guizot.]

[Note 24: Dans cette petite excavation, les pierres sont

profondément pénétrées de sel.]

[Note 25: Voy. l'excellent ouvrage de M. Félix Bourquelot sur

l'_Hist. de Provins_. Provins, 1839. T. I, p. 305 et

suivantes.]

[Note 26: Voy. CHÂTEAU, fig. 11 et 44.]

[Note 27: Nous devons ces figurés, plans, coupes et

élévations, à l'obligeance de M. Barthélemy, architecte

diocésain de Rouen.]

[Note 28: _Voyaige du seigneur de Caumont_, pub. par le

marquis de La Grange. Paris, 1858. Introd., p. VI.]

[Note 29: _Ibid._, p. 27.]

[Note 30: _Lai de Gugemer. Poésies de Marie de France_, XIIIe

siècle, pub. par Roquelort. Paris, 1832.]

[Note 31: «_Item_, dehors Paris (Charles V fit bâtir), le

chastel du bois de Vincenes, qui moult est notable et bel...»

Le _Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles_.

(Christine de Pisan.)]

[Note 32: Du Breul, _Antiquités de Paris_.]

[Note 33: On remarquera, entre ce plan et celui donné dans

l'ensemble du château, quelques différences de détail,

résultat des déblais exécutés en 1858 et 1859 dans ce

domaine, d'après les ordres de l'Empereur. Ces déblais ont

mis au jour certaines parties inférieures des bâtiments dont

on ne pouvait prendre qu'une idée très-incomplète. Le plan

que nous donnons aujourd'hui peut être regardé comme

parfaitement exact.]

[Note 34: L'Empereur Napoléon III a reconnu l'importance des

ruines de Pierrefonds, au point de vue de l'histoire et des

arts. Le donjon reprendra son ancien aspect; déjà la partie

de la tour carrée qui avait été jetée bas est remontée; nous

pourrons voir bientôt le plus beau spécimen de l'architecture

féodale du XVe siècle en France renaître sous l'auguste

volonté du souverain. Nous n'avons que trop de ruines dans

notre pays, et nous en apprécions difficilement la valeur. Le

château de Pierrefonds, rétabli en partie, fera connaître cet

art à la fois civil et militaire qui, de Charles V à Louis

XI, était supérieur à tout ce que l'on faisait alors en

Europe.]

[Note 35: Les profils du donjon de Véz, le mode de

construction et certains détails de défense, rappellent

exactement la construction, les profils et détails du château

de Pierrefonds. Le donjon de Véz date par conséquent de

1400.]

[Note 36: Ce domaine appartient aujourd'hui à M. Paillet; le

donjon seul sert d'habitation.]

[Note 37: Cette poterne a été remplacée, au XVIe siècle, par

une baie au niveau du sol.]

DORMANT, s. m. (Bâtis-dormant). C'est le nom que l'on donne au châssis

fixe, en menuiserie, sur lequel est ferrée une porte ou une croisée.

Dans les premiers temps du moyen âge, les portes et fenêtres étaient

ferrées dans les feuillures en pierre sans dormants; mais ce moyen

primitif, tradition de l'antiquité, avait l'inconvénient de laisser

passer l'air par ces feuillures et de rendre les intérieurs très-froids

en hiver. Lorsque les habitudes de la vie ordinaire commencèrent à

devenir plus molles, on prétendit avoir des pièces bien closes, et on

ferra les portes et croisées sur des dormants ou bâtis-dormants en bois,

scellés au fond des feuillures réservées dans la pierre. Les dormants

n'apparaissent dans l'architecture privée que vers le XVe siècle.

DORTOIR, s. m. _Dortouoir_. Naturellement, les dortoirs occupent, dans

les anciens établissements religieux, une place importante. Ils sont le

plus souvent bâtis dans le prolongement de l'un des bras du transsept de

l'église, de manière à mettre les religieux en communication facile avec

le choeur, et sans sortir dans les cloîtres, pour les offices de nuit.

Quand la saison était rude ou le temps mauvais, les religieux

descendaient à couvert dans le transsept et de là se répandaient dans le

choeur. Les dortoirs sont établis au premier étage, sur des celliers, ou

des services du couvent qui ne peuvent donner ni odeur, ni humidité, ni

trop de chaleur. Les dortoirs des monastères sont ordinairement divisés

longitudinalement par une rangée de colonnes formant deux nefs voûtées

ou tout au moins lambrissées; ils prennent du jour et de l'air à l'ouest

et à l'est, par suite de la position du bâtiment imposée par

l'orientation invariable de l'église. Les grandes abbayes possédaient

des dortoirs bâtis avec magnificence et présentant un aspect vraiment

monumental. La science moderne a reconnu qu'il fallait pour chaque

dormeur, pendant le temps du sommeil, 32m cubes d'air respirable au

moins. Les poumons des moines des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, pouvaient

consommer un beaucoup plus volumineux cube d'air, si bon leur semblait,

et encore se levaient-ils à minuit passé, pour chanter matines.

Lebeuf[38] décrit ainsi le dortoir des religieux de l'abbaye du

Val-Notre-Dame, dépendant du doyenné de Montmorency: «Le réfectoir est

un assez petit quarré; il est au-dessous du dortoir, qui est très-clair,

et dont la voûte est soutenue par des colonnes ou piliers anciens

délicatement travaillés, ainsi qu'on en voit dans plusieurs autres

dortoirs de l'ordre de Cîteaux construits au XIIIe siècle ou au XIVe.»

Il ne faut pas croire que les dortoirs des religieux fussent disposés

comme les dortoirs de nos casernes ou de nos lycées. Ces grandes salles

étaient divisées, au moyen de cloisons peu élevées, en autant de

cellules qu'il y avait de religieux; ces cellules ou stalles contenaient

un lit et les meubles les plus indispensables; elles devaient rester

ouvertes, ou fermées seulement par une courtine.

Au XVIe siècle, tous les ordres religieux voulurent avoir des cellules

ou chambres particulières pour chaque moine, ainsi que cela se pratique

dans nos séminaires. Les mêmes habitudes furent observées dans les

couvents de femmes. Dès le XIIe siècle cependant, les clunisiens, qui

étaient des gens aimant leurs aises, avaient déjà établi des chambres ou

cellules distinctes pour chaque religieux, et parfois même ces cellules

étaient richement meublées. Pierre le Vénérable s'en plaignait de son

temps, et saint Bernard s'élevait avec son énergie habituelle contre ces

abus qu'il regardait comme opposés à l'humilité monastique. Aussi les

premiers dortoirs des cisterciens semblent avoir été des salles communes

garnies de lits, mais sans séparations entre eux.

Voici (1) l'aspect extérieur d'un de ces dortoirs communs: c'est le

dortoir du monastère de Chelles (abbaye de femmes); il avait été

construit au commencement du XIIIe siècle[39]; le rez-de-chaussée était

occupé par des celliers et un chauffoir; une épine de colonnes

supportait la charpente formant deux berceaux lambrissés avec entraits

apparents. Dans l'article ARCHITECTURE MONASTIQUE, nous avons eu

l'occasion de donner un certain nombre de ces bâtiments; il paraît

inutile de s'étendre ici sur leurs dispositions générales, leur forme et

les détails de leur architecture fort simple, mais parfaitement

appropriée à l'objet. Ainsi, par exemple, les fenêtres étaient

habituellement composées d'une partie supérieure dormante, percée

surtout pour éclairer la salle, et d'une partie inférieure pouvant

s'ouvrir pour l'aérer (voy. FENÊTRE). Si les religieux possédaient

chacun une chambre, on n'en donnait pas moins le nom de _dortoir_ au

bâtiment ou à l'étage qui les contenait, et particulièrement au large

couloir central qui donnait entrée à droite et à gauche dans chaque

cellule. Cependant il existait encore, au XVIe siècle, des dortoirs de

couvents de femmes disposés comme les _chambrées_ de nos casernes,

c'est-à-dire consistant en plusieurs grandes chambres contenant chacune

quelques lits. Nous en trouvons la preuve dans le _Pantagruel_ de

Rabelais[40]. «Mais, dist l'abbesse, meschante que tu es, pourquoy ne

faisois-tu signe à tes voisines de chambre?»

[Illustration: Fig. 1.]

[Note 38: _Hist. du dioc. de Paris_, t. IV, p. 213.]

[Note 39: Voy. la _Monog. d'abbayes_. Bib. Sainte-Geneviève.]

[Note 40: Liv. III, chap. XIX.]

DOSSERET, s. m. C'est un bout de mur en retour d'équerre sur un autre,

portant un linteau de porte ou un arc. AA (1) sont les dosserets d'une

baie.

[Illustration: Fig. 1.]

DOUELLE, s. f. C'est le parement intérieur d'un arc, qu'on désigne aussi

sous le nom d'_intrados_. Dans une voûte, chaque claveau possède sa

douelle. A est la douelle du claveau représenté fig. 1.

[Illustration: Fig. 1.]

E

ÉBRASEMENT, s. m. Indique l'ouverture comprise entre le tableau d'une

fenêtre et le parement du mur intérieur d'une salle. L'ébrasement

s'élargit du dehors au dedans, afin de faciliter l'introduction du jour

et aussi de dégager les vantaux d'une croisée ouvrante (voy. FENÊTRE).

ÉCAILLES, s. f. S'emploie seulement au pluriel, et désigne une sorte

d'ornementation fort usitée dans les édifices, au moyen âge, pour

décorer des rampants de contre-forts, des talus de chéneaux, des

couronnements de pinacles, des flèches en pierre, etc. Les écailles sont

évidemment une imitation de la couverture en bardeaux de bois ou

essentes (voy. BARDEAU); aussi est-ce particulièrement dans les

provinces où cette sorte de couverture était employée, c'est-à-dire en

Normandie, en Picardie, dans le Soissonnais et dans l'Île-de-France, que

les écailles apparaissent sur les constructions de pierre à dater du

XIIe siècle. En Normandie même, il n'est pas rare, dès le commencement

de ce siècle, de voir certains parements verticaux, des fonds

d'arcatures aveugles, par exemple, décorés d'écailles sculptées sur la

pierre et présentant une très-faible saillie. C'était un moyen de

distinguer ces fonds au milieu des parties solides de la construction,

de les colorer, pour ainsi dire, et de les rendre moins lourds en

apparence. Les bas-reliefs des XIe et XIIe siècles, dans lesquels sont

figurés des édifices, montrent souvent les parements de ces édifices

ainsi décorés. Nous en avons donné un exemple remarquable à l'article

ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 47, et provenant d'un chapiteau de

l'église de Saint-Sauveur de Nevers. La curieuse église de Thaon, près

de Caen, nous montre une partie de ses parements extérieurs décorés

d'écailles de forme carrée, rappelant ces revêtements en bardeaux si

fort en usage dans les constructions privées construites en

pans-de-bois. Ces écailles sont quelquefois superposées ou le plus

souvent contrariées, c'est-à-dire pleins sur vides, ainsi que l'indique

la fig. 1. En divisant l'eau de pluie qui fouette sur les parements, en

éloignant l'humidité des joints et lui donnant un écoulement, ces

écailles, outre leur effet décoratif, ont encore l'avantage de conserver

les ravalements extérieurs. Si cet effet est sensible sur les parements

verticaux, à plus forte raison l'est-il sur les surfaces inclinées, sur

les talus directement exposés à la pluie. Sur les surfaces inclinées

élevées en pierre, toute saillie propre, par sa forme, à diriger les

eaux est éminemment favorable à la conservation de la maçonnerie, en

évitant l'imbibition uniforme de la pluie. Que les architectes du XIIe

siècle aient fait cette expérience ou qu'ils aient simplement eu en vue

la décoration des surfaces inclinées (décoration logique d'ailleurs,

puisqu'elle rappelait une couverture en tuiles ou en bardeaux), toujours

est-il que ces architectes ont adopté les écailles sculptées sur la

pierre pour toute surface en talus.

Les formes les plus anciennes données à ces écailles présentent une

suite de carrés ou de billettes, comme la figure ci-dessus, ou de petits

arcs plein cintre et brisés, ainsi que l'indique la fig. 2[41]. Il faut

observer que chaque rang d'écailles est toujours pris dans une hauteur

d'assises, les joints verticaux étant placés au milieu des vides laissés

entre les écailles. L'eau pluviale tombant de A en B est conduite par la

taille de la pierre le long des deux arêtes AC, BC; en C, elle s'égoutte,

arrive à l'extrémité D, et ainsi successivement jusqu'à la corniche. Les

parties les plus humectées sont donc toujours les arêtes des écailles;

mais, par leur saillie même, ces arêtes sèchent plus facilement que les

parements unis; l'humidité demeure donc moins longtemps sous les

parements: c'est là tout le secret de la conservation de ces surfaces

couvertes d'écailles. Les ombres fines et les lumières qui se jouent sur

ces petites surfaces découpées donnent de la légèreté et de l'élégance

aux couronnements; aussi les architectes ont-ils usé de ce moyen à

l'époque de la renaissance. Nous ne pouvons prétendre donner tous les

exemples d'écailles taillées sur parements; nous nous contenterons

d'indiquer les principaux.

À la fin du XIIe siècle, les écailles, particulièrement dans les

édifices de la Normandie et de l'Île-de-France, affectent la forme de

petits arcs brisés avec partie droite, ainsi que l'indique la fig. 3.

Jusqu'alors les écailles sont peu saillantes et présentent un relief

égal dans toute leur longueur. Mais dans les grands monuments construits

au commencement du XIIIe siècle, il fallait obtenir des effets prononcés

dans l'exécution de détails d'une aussi petite échelle; aussi

voyons-nous, en Picardie, par exemple, sur les pyramides qui surmontent

les escaliers des deux tours de la façade de la cathédrale d'Amiens, des

écailles d'un puissant relief et d'une forme évidemment destinée à

produire un grand effet à distance (4). Jamais, dans l'Île-de-France,

les architectes n'ont ainsi exagéré l'importance de détails qui, après

tout, ne doivent pas détruire la tranquilité de surfaces planes et ne

sont pas faits pour lutter avec la sculpture. Cependant parfois les

écailles taillées sur les édifices de la première moitié du XIIIe

siècle, dans l'Île-de-France, présentent plus de saillie à leur

extrémité inférieure qu'à leur sommet; leur forme la plus générale est

celle présentée dans la fig. 5. Dans ce cas, les écailles sont évidées

suivant le profil A ou suivant le profil B. Les écailles fortement

détachées à leur extrémité inférieure, conformément au profil A,

appartiennent plutôt aux flèches des clochers, c'est-à-dire qu'elles

sont placées à une grande hauteur. Sur les rampants des contre-forts,

leur saillie est égale dans toute leur longueur.

Au XIVe siècle, les écailles se rapprochent davantage de la forme des

bardeaux; elles se touchent presque, ont leurs deux côtés parallèles,

sont allongées et terminées par des angles abattus (6). Les pinacles des

contre-forts du choeur de la cathédrale de Paris (XIVe siècle) et ceux

du choeur de l'église d'Eu (XVe siècle) sont couverts d'écailles

taillées suivant cette forme.

Les écailles appartenant aux monuments construits dans des provinces où

les couvertures en pierre ont été adoptées dès l'époque romane, comme

dans le midi de la France et dans l'ouest, ne sont pas disposées comme

des bardeaux de couvertures en bois; elles sont retournées, de façon à

laisser entre chacune d'elles comme autant de petits canaux propres à

éloigner les eaux des joints verticaux (voyez ce que nous disons à

propos de ces sortes d'écailles, à l'article CLOCHER, fig. 14 et 15).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Note 41: Tour de l'escalier du XIIe siècle de l'église

d'Eu.]

ÉCHAFAUD, s. m. _Chaffaud_. Dans l'art de bâtir on entend par _échafaud_

l'oeuvre de charpente provisoirement établie pour permettre d'élever les

maçonneries. Les échafauds sont adhérents à la construction qu'on élève

ou en sont indépendants. Les constructions du moyen âge, ainsi que les

constructions romaines, étaient montées au moyen d'échafauds tenant à la

maçonnerie, et qu'on posait en élevant celle-ci. À cet effet, on

réservait dans les murs soit en brique, soit en moellon, soit en pierre,

des trous de 0,15 c. de côté environ, profonds, et dans lesquels on

engageait des chevrons ou des rondins en bascule que l'on soulageait à

leur extrémité opposée par des pièces de bois verticales. Ces chevrons

ou rondins engagés sont les _boulins_, et les trous réservés pour les

recevoir s'appellent _trous de boulins_; les pièces de bois verticales

sont désignées sous le nom d'_échasses_. Les architectes du moyen âge

élevaient ainsi leurs plus grands édifices au moyen de boulins et

d'échasses d'un médiocre équarrissage. Sur ces boulins, placés à des

distances assez rapprochées, on posait des planches, _plateaux_,

_plabords_, sur lesquels se tenaient les ouvriers; ces planchers, plus

ou moins larges, suivant le besoin, se répétaient de six pieds en six

pieds au plus; afin de rendre chaque partie de la construction

accessible aux travailleurs. Les matériaux de gros volume n'étaient

jamais montés sur ces planchers ou _ponts_, mais sur les murs eux-mêmes,

au moyen d'engins placés sur le sol correspondant à des grues ou chèvres

haubannées sur la construction même. D'ailleurs, presque toujours, les

matériaux étaient montés par l'intérieur, bardés sur les murs, posés et

jointoyés par les ouvriers circulant sur ces murs mêmes ou sur les

échafauds.

L'échafaud d'un édifice romain ou du moyen âge montait donc en même

temps que la construction. Les constructeurs de ces temps reculés ne

faisaient certainement pas de grands frais d'échafaudages. Ils

laissaient les trous de boulins apparents sur les parements, ne se

donnant pas la peine de les boucher à mesure qu'ils démontaient les

échafauds lorsque la construction était terminée. Alors on ne _ravalait_

pas les édifices; chaque pierre était posée toute taillée, et il n'y

avait plus à y toucher; donc le jour où la dernière pierre était mise en

place, l'édifice était achevé, et l'échafaud pouvait être enlevé. Il

faut observer aussi que les grands édifices gothiques présentent des

retraites prononcées à différentes hauteurs, ce qui permettait de

reprendre sur chacune de ces retraites un système d'échafaudage, sans

qu'il fût nécessaire de porter les échafauds de fond. Cependant il est

tels édifices, comme les tours de défense, par exemple, qui s'élèvent

verticalement à une grande hauteur sans ressauts, sans retraite aucune.

Il est intéressant d'étudier comment ont été montées ces énormes

bâtisses.

La construction du donjon de Coucy, qui présente un cylindre dont les

parois verticales ont 60 mètres d'élévation, n'a exigé qu'un échafaudage

extrêmement simple, échafaudage qui avait encore le mérite d'éviter les

montages lents obtenus par des engins. On remarque sur la surface de

l'énorme cylindre, à l'extérieur, une suite de trous de boulins disposés

en spirale et formant, à cause de la largeur extraordinaire du diamètre,

une pente assez douce. Ces trous de boulins, espacés de quatre en quatre

mètres environ, sont doubles, c'est-à-dire qu'ils présentent deux

spirales, ainsi que le fait voir la fig. 1. Au moyen de chevrons engagés

dans les trous A supérieurs et soulagés par des liens portant dans les

trous B inférieurs, le constructeur établissait ainsi, en même temps

qu'il élevait sa bâtisse, un chemin en spirale dont l'inclinaison peu

prononcée permettait de monter tous les matériaux sur de petits chariots

tirés par des hommes ou au moyen de treuils placés de distance en

distance. La fig. 2 fera comprendre cette opération. Les maçons et

poseurs avaient le soin d'araser toujours la construction sur tout le

pourtour du donjon, comme on le voit ici, et, sur cet arasement, ils

circulaient et bardaient leurs pierres. Afin de poser les parements

extérieurs verticalement (parements taillés à l'avance sur le chantier),

il suffisait d'un fil-à-plomb et d'un rayon de bois tournant

horizontalement sur un arbre vertical planté au centre de la tour.

Aujourd'hui, nos maçons procèdent de la même manière lorsqu'ils élèvent

ces grandes cheminées en brique de nos usines, de l'intérieur du tuyau,

sans échafaudage. L'échafaud dont la trace existe sur les parois du

donjon de Coucy n'est réellement qu'un chemin de bardage, et ce chemin

pouvait être fort large, ainsi que le démontre la fig. 3, donnant une de

ses fermes engagées. En A et B sont les deux trous espacés de 1m,80; au

moyen des deux moises C étreignant les poutrelles à leur sortie des

trous, on pouvait avoir deux liens EF, le second formant croix de

Saint-André avec une contre-fiche G. La tête du lien F et le pied de la

contre-fiche G s'assemblaient dans un potelet H, moisé à son extrémité

inférieure avec la poutrelle B. Un lien extrême K, assemblé dans le pied

de cette poutrelle B, soulageait l'extrémité de la poutrelle supérieure

A. Il était ainsi facile d'avoir un chemin de 5m,30 de largeur, non

compris un garde-corps. Ces fermettes recevaient des solives qui

portaient les madriers posés en travers de manière à présenter un

obstacle au glissement des chariots. Il eût fallu un poids énorme pour

rompre des fermettes ainsi combinées, bien qu'elles ne fussent

maintenues dans la muraille que par deux scellements. Non-seulement la

combinaison de ces fermettes ne leur permettait pas de quitter les

scellements; mais, étant réunies par des solives formant une suite de

polygones autour du cylindre, elles étaient toujours bridées contre la

muraille.

Dans les provinces où l'on bâtit encore sans faire de ravalements après

la pose, on a conservé ces moyens primitifs d'échafaudages. Les

échafauds ne se composent que de boulins engagés dans des trous ménagés

en construisant et d'échasses, les boulins étant liés aux échasses par

des cordelettes. À Paris même ces traditions se sont conservées, et nos

_Limousins_ déploient une habileté singulière dans la combinaison de ces

légers échafaudages composés de brins de bois qui n'ont guère que 0,10

c. de diamètre en moyenne.

En Bourgogne et en Champagne (pays de bois), nous avons vu souvent

employer des échafauds en potence taillés conformément au tracé

perspectif (4). La partie A de la poutrelle horizontale AB est engagée

dans le trou de boulin; cette poutrelle est entaillée en C au ras du

mur, ainsi que l'indique le détail C'. Deux jambettes DD, assemblées à

la tête à mi-bois, entrent dans cette entaille C, et, s'appuyant le long

du mur, sont reliées entre elles par l'entre-toise E. Deux liens GG,

assemblés dans le pied de ces jambettes, vont soutenir, au moyen de deux

_joints-à-paume_, l'extrémité de la pièce horizontale AB. C'est une

potence avec deux liens qui empêchent la poutrelle horizontale de

fléchir à droite ou à gauche sous la charge et la maintiennent rigide.

Il n'est pas douteux que les charpentiers du moyen âge, qui étaient fort

ingénieux, ne fissent, dans certains cas, des échafauds en charpente,

indépendants de la construction, échafauds montant de fond ou suspendus.

Nous ne pouvons avoir une idée de ces échafauds que par les traces de

leurs scellements encore existantes sur les monuments. Il arrive, par

exemple, qu'au-dessus d'un étage de bâtiment disposé de telle façon que

l'on ne pouvait établir des échafauds de fond, on aperçoit des trous

carrés de 0,30 c. sur 0,33 c., perçant la muraille de part en part, et

espacés de manière à laisser entre eux la longueur d'une solive;

au-dessus de ces larges trous bien faits, on remarque d'autres petits

trous de boulins de 0,10 c. sur 0,10 c. environ et ne traversant pas la

maçonnerie. Ceci nous indique la pose d'un échafaud disposé comme

l'indique la fig. 5. AB est l'épaisseur du mur; les poutrelles C le

traversaient de part en part et étaient armées, à l'intérieur, d'une

forte clef moisée D; deux moises E verticales pinçaient la poutrelle au

ras du mur sur le parement extérieur; dans ces moises s'assemblaient

deux liens F réunis à mi-bois qui venaient soulager la poutrelle en G et

H. Sur cette pièce, rendue rigide, on élevait alors les échafaudages en

échasses I et boulins K, avec contre-fiches L, les boulins étant retenus

au moyen de calles de bois dans les trous laissés sur les parements

extérieurs. Un pareil échafaud présentait toute la solidité d'une

charpente montant de fond.

La hauteur excessive de certains édifices gothiques, et notamment des

tours des églises surmontées de flèches en pierre, était telle qu'on ne

pouvait songer à élever ces constructions au moyen d'échafauds montant

de fond, car l'établissement de ces échafaudages eût absorbé des sommes

considérables, et ils auraient eu le temps de pourrir dix fois pendant

le travail des maçons. On élevait les soubassements avec des échasses et

des boulins; on profitait des retraites ménagées avec soin dans ces

sortes de constructions pour prendre des points d'appui nouveaux

au-dessus du sol; puis, arrivé à la hauteur des plates-formes ou

galeries d'où les tours s'élèvent indépendantes, on déchafaudait les

parties inférieures pour monter les charpentes nécessaires à la

construction de ces tours. Les baies de ces tours étaient alors d'un

grand secours pour poser des échafauds solides, propres à résister à la

violence du vent et à toutes les causes de dégradations qui augmentent

du moment qu'on s'élève beaucoup au-dessus du sol.

Pour peu que l'on examine avec soin les constructions gothiques, on

demeure persuadé que les architectes chargés de les élever ont souvent

manqué de ressources en rapport avec la nature et l'importance de ces

bâtisses. Ils devaient donc être fort avares d'échafaudages, lesquels

coûtent fort cher et ne représentent rien, du moment que l'édifice est

achevé. Au-dessus d'une certaine hauteur, on reconnaît encore, par la

position des trous d'échafauds, que ceux-ci étaient suspendus. Suspendre

un échafaud à un monument existant ne demande pas des combinaisons bien

savantes; mais suspendre un échafaud pour élever un édifice, avant que

cet édifice ne soit construit, c'est un problème qui paraît difficile à

résoudre: on sait que les difficultés matérielles n'arrêtaient pas les

architectes gothiques.

Habituellement les tours des grandes églises sont, dans leur partie

supérieure, à la hauteur des beffrois, sous les flèches, percées, sur

chaque face, de doubles baies étroites et longues. Les angles sont

renforcés de contre-forts terminés par des pinacles; mais dans les

angles rentrants formés par ces contre-forts, et suivant les diagonales

du carré sur lequel le plan de ces tours est tracé, on remarque presque

toujours, à la base des beffrois, des trous plus ou moins grands et

quelquefois des repos. Au-dessus de la partie verticale des tours, à la

base des flèches qui s'élèvent sur plan octogonal, on voit, sur les huit

faces, des lucarnes, des issues plus ou moins larges, mais étroites et

longues. Ces dispositions nous conduisent à admettre que les échafauds

destinés à élever les parties supérieures et dégagées des tours

d'églises étaient suspendus, c'est-à-dire qu'ils laissaient la partie

inférieure des façades complétement libre. Partant de ce principe, soit

A (6) le plan d'une tour de façade d'une grande église à la base du

beffroi, et B le plan de cette tour à la base de la flèche en pierre qui

la couronne. Ayant deux baies sur chacune des faces du beffroi, nous

disposons à travers ces baies des fermes d'échafauds se croisant en G et

se rapprochant le plus possible des contre-forts d'angles. En élévation,

chacune de ces fermes donne le tracé F; les quatre poteaux G montent

d'une seule pièce ou sont entés (en raison de la hauteur du beffroi) de

E en H; de H en K est un chapeau qui traverse d'une baie à l'autre. Les

deux liens IL assemblés à mi-bois soulagent puissamment ces chapeaux. Du

point M pendent de doubles moises inclinées MN, qui portent l'extrémité

de la pièce horizontale NO posant sur l'appui des baies; des moises

horizontales P, serrant tout le système intérieur et se réunissant à

leur extrémité extérieure pour être pincées à leur tour par les grandes

moises inclinées MN, composent autant de planchers pour les maçons.

Ainsi, avant que la tour ne soit élevée, cet échafaud suspendu peut être

établi. La construction arasée au niveau des chapeaux HK, nous posons

sur les premiers poteaux G d'autres poteaux G', d'autres chapeaux RS,

d'autres liens TV, puis des moises doubles X qui suspendent encore

l'extrémité des premiers chapeaux et les ponts intermédiaires. On

remarquera que les seconds chapeaux RS et les liens T passent à travers

la flèche en pierre dans des trous ménagés exprès, bouchés après coup ou

même laissés apparents. Des lucarnes sur les quatre faces de la flèche,

parallèles à celles de la tour, partent des pièces en gousset empêchant

le hiement de l'échafaudage. Les huit baies du beffroi permettent donc

ainsi de sortir, au dehors de la construction, des échafauds saillants,

sur lesquels on peut établir des ponts. Restent les angles à échafauder.

Pour ce faire, nous avons un grand poteau central _ab_, un repos en _c_

dans l'angle rentrant, et un trou réservé en _d_ suivant la diagonale du

carré (voy. le tracé J sur la diagonale UZ du plan); cela suffit. Les

chapeaux _ef_, passant à travers ces trous, reposent sur les poteaux G

et le poteau central, sont soulagés par les grands liens _il_; deux

moises pendantes _no_ suspendent les ponts intermédiaires. Arasés au

niveau _ef_, nous retrouvons la continuation du poteau central et des

poteaux G; nous assemblons le second chapeau _pq_, les liens _rs_ qui le

soulagent en passant à travers les lucarnes de la flèche; nous disposons

les moises pendantes _tv_, et nous réunissons ces pièces diagonales avec

les pièces parallèles au moyen de solives horizontales, qui font, à

différentes hauteurs, tout le tour du clocher. La construction terminée,

tous ces échafaudages sont facilement déposés par l'intérieur.

À voir les dispositions encore existantes à l'extérieur des grands

édifices du moyen âge, il est certain que les échafauds suspendus

étaient alors fort usités. Pendant les XIVe et XVe siècles, on rhabilla

beaucoup de monuments d'une époque antérieure, soit parce que leurs

parements étaient dégradés, soit parce qu'on voulait les mettre en

harmonie avec les formes nouvelles. Dans le cas de reprises ou de

restaurations extérieures, ces échafauds étaient très-utiles en ce

qu'ils n'embarrassaient pas les rez-de-chaussée et qu'ils coûtaient

moins cher que des charpentes montant de fond. Les charpentiers

établissaient une suite de ponts principaux (7), au moyen de poutres A

engagées dans la maçonnerie, dont la bascule était maintenue par de

grands liens B et par des moises pendantes C. Si l'espace qu'il fallait

laisser entre chaque armature était trop large pour poser de l'une à

l'autre des solives simples, on établissait d'une poutre à l'autre des

fermes pendantes D, dont la disposition est détaillée dans le tracé

perspectif (8). Les bouts _ab_ sont engagés dans le mur; les moises

pendantes sont indiquées en M, les entre-toises armées en E. Des

plats-bords P, portant sur ces entre-toises, composaient les ponts

principaux sur lesquels on pouvait barder les matériaux. Suivant la

méthode employée par les charpentiers du moyen âge, les moises étaient

serrées au moyen de clefs de bois, sans qu'il fût besoin de boulons et

de ferrements. Dans les échafauds, comme dans toutes les constructions

de cette époque, on cherchait à économiser les matériaux, et on ne se

préoccupait pas de la main-d'oeuvre. De notre temps, nous voyons faire

des échafauds simplement et solidement combinés; cependant il faut dire

que les architectes abandonnent trop facilement la direction de cet

accessoire nécessaire à toute construction importante: un peu d'étude et

d'attention de leur part éviteraient bien des dépenses inutiles, et,

grâce au déplorable système des adjudications, nous sommes souvent

obligés d'employer des entrepreneurs de charpente qui sont hors d'état

de trouver les moyens les plus propres à élever des échafauds solides en

employant peu de bois. Un échafaud bien fait est cependant une des

parties de l'art du constructeur qui accuse le mieux son intelligence et

sa bonne direction. On peut juger la science réelle du constructeur à la

manière dont il dispose ses échafauds. Les échafauds bien établis font

gagner du temps aux ouvriers, leur donnent de la confiance, les obligent

à plus de régularité, de méthode et de soin; s'ils sont massifs, s'ils

emploient le bois avec profusion, les ouvriers savent parfaitement le

reconnaître; ils jugent sur ce travail provisoire du degré de

connaissances pratiques de leur chef et ne lui savent aucun gré de cet

abus de moyens. Si, au contraire, des maçons sont appelés à travailler

sur des échafauds hardis, légers en apparence, mais dont quelques jours

d'épreuve suffisent pour reconnaître la solidité, ils apprécient bien

vite ces qualités et comprennent que, dans l'oeuvre, ce qu'on exigera

d'eux, c'est du soin, de la précision, que l'on ne se contentera pas

d'_à-peu-près_. Dans les restaurations d'anciens édifices, les échafauds

demandent chez l'architecte une grande fertilité de combinaisons; on ne

saurait donc trop attirer leur attention sur cette étude: l'économie,

l'ordre dans le travail, et, plus que tout cela, la vie des ouvriers en

dépendent.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

ÉCHAUGUETTE, s. f. _Eschauguette_, _eschargaite_, _escargaite_,

_eschegaite_, _esgaritte_, _garite_. Échauguette, au moyen âge,

désignait la sentinelle.

«Servanz i mist è chevaliers,

Et eschargaites è portiers,

Puiz est repairiez à Danfront[42].»

«Ses eschauguettes a li rois devisé[43].»

Aussi la garde, le poste:

«Par l'escargaite Droom le Poitevin,

Le fil le roi en laissa fors issir[44].»

On disait _escargaiter_ pour garder, épier:

«L'ost escargaïte Salemon li Senés[45].»

Pendant les XIVe, XVe et XVIe siècles, dans le nord de la France, les

petites loges destinées aux sentinelles, sur les tours et les courtines,

sont appelées indifféremment _garites_, _escharguettes_, _pionnelles_,

_esgarittes_, _maisoncelles_, _centinelles_ ou _sentinelles_,

_hobettes_[46]. Ainsi le poste prend le nom de la qualité de ceux qu'il

renferme.

Dans les plus anciennes fortifications du moyen âge, il y avait des

échauguettes. Il est à croire que ces premières échauguettes étaient en

bois, comme les hourds, et qu'on les posait en temps de guerre. Tous les

couronnements de forteresses antérieures au XIIe siècle étant détruits,

nous ne pouvons donner une idée de la forme exacte de ces échauguettes

primitives; lorsqu'elles ne consistaient pas seulement en petites loges

de bois, mais si elles étaient construites en maçonnerie, ce n'étaient

que de petits pavillons carrés ou cylindriques couronnant les angles des

défenses principales, comme ceux que nous avons figurés au sommet du

donjon du château d'Arques (voy. DONJON, fig. 7, 8 et 9). Les premières

échauguettes permanentes dont nous trouvons des exemples ne sont pas

antérieures au XIIe siècle; alors on les prodiguait sur les défenses;

elles sont ou fermées, couvertes et munies même de cheminées, ou ne

présentent qu'une saillie sur un angle, le long d'une courtine, de

manière à offrir un petit flanquement destiné à faciliter la

surveillance, à poser une sentinelle, une guette. C'était

particulièrement dans le voisinage des portes, aux angles des gros

ouvrages, au sommet des donjons, que l'on construisait des échauguettes.

Nous voyons quatre belles échauguettes couronnant le donjon de Provins

(voy. DONJON, fig. 27 et suivantes); celles-ci étaient couvertes et ne

pouvaient contenir chacune qu'un homme. Quelquefois l'échauguette est un

petit poste clos capable de renfermer deux ou trois soldats, comme un

corps de garde supérieur. Au sommet du donjon de Chambois (Orne), il

existe encore une de ces échauguettes, du XIIIe siècle, au-dessus de la

cage de l'escalier du XIIe.

Voici (1) l'aspect intérieur de ce poste, qui peut contenir quatre

hommes. Il est voûté et surmonté d'un terrasson autrefois crénelé. Une

petite fenêtre donnant sur la campagne l'éclaire; une cheminée permet de

le chauffer; à droite de la cheminée est la tablette destinée à recevoir

une lampe. Les gens du poste pouvaient facilement monter sur le

terrasson supérieur pour voir ce qui se passait au loin. Ces grandes

échauguettes à deux étages sont assez communes; il est à croire qu'en

temps de guerre les soldats abrités dans l'étage couvert étaient posés

en faction, à tour de rôle, sur la terrasse supérieure. Des deux côtés

de la tour du Trésau, à Carcassonne, nous voyons de même deux hautes

échauguettes ainsi combinées; seulement il fallait de l'étage fermé

monter sur le terrasson par une échelle, en passant à travers un trou

pratiqué dans le milieu de la petite voûte (voy. CONSTRUCTION, fig.

154).

Il faut distinguer toutefois les échauguettes destinées uniquement à la

surveillance au loin de celles qui servent en même temps de guette et de

défense. Les donjons possédaient toujours une échauguette, au moins, au

sommet de laquelle se tenait la sentinelle de jour et de nuit qui,

sonnant du cor, avertissait la garnison en cas de surprise, de mouvement

extraordinaire à l'extérieur, d'incendie; qui annonçait le lever du

soleil, le couvre-feu, la rentrée d'un corps de troupes, l'arrivée des

étrangers, le départ ou le retour de la chasse: «La nuit dormi et fu

aise et quant il oï le gaite corner le jour, si se leva et ala à

l'église proijer Dieu, qu'il li aidast[47].» Ces sortes de guettes

consistent en une tourelle dominant les alentours par-dessus les

crénelages et les combles. Certains donjons, par leur situation même,

comme les donjons des châteaux Gaillard, de Coucy, n'avaient pas besoin

de guette: leur défense supérieure en tenait lieu; mais les donjons

composés de plusieurs logis agglomérés, comme le donjon d'Arques et,

beaucoup plus tard, celui de Pierrefonds par exemple, devaient

nécessairement posséder une guette. Dans le château de Carcassonne, qui

date du commencement du XIIe siècle, la guette est une tour spéciale sur

plan barlong, contenant un escalier avec un terrasson crénelé au sommet.

Cette tour domine toutes les défenses du château et même celles de la

cité; elle renfermait, vers les deux tiers de sa hauteur, un petit poste

éclairé par une fenêtre donnant sur la campagne (voy. ARCHITECTURE

MILITAIRE, fig. 12 et 13). Les échauguettes destinées seulement à

l'observation n'offrent rien de particulier: ce sont des tourelles

carrées, à pans, ou le plus souvent cylindriques, qui terminent les

escaliers au-dessus des tours principales des châteaux, en dépassant de

beaucoup le niveau de la crête des combles les plus élevés. Les

échauguettes servant à contenir un poste ou même une sentinelle pouvant

au besoin agir pour la défense d'une place sont, au contraire, fort

intéressantes à étudier, leurs dispositions étant très-variées, suivant

la place qu'elles occupent.

Vers la fin du XIIIe siècle, les portes sont habituellement munies

d'échauguettes bâties en encorbellement aux angles du logis couronnant

l'entrée (voy. PORTE). Ces échauguettes servent en même temps de

guérites pour les sentinelles et de flanquement. La belle porte qui, à

Prague en Bohême, défend l'entrée du vieux pont jeté sur la Moldau, du

côté de la ville basse, est munie, sur les quatre angles, de charmantes

échauguettes dont nous présentons ici l'aspect (2). Elles prennent

naissance sur une colonne surmontée d'un large chapiteau avec

encorbellement sculpté; sur ce premier plateau sont posées des

colonnettes (voy. le plan A) laissant entre elles un ajour purement

décoratif; à la hauteur du crénelage supérieur est une guérite percée

elle-même de créneaux[48]. Cet ouvrage date du milieu du XIVe siècle; il

est d'une conservation parfaite et bâti en grès. Mais ici les

échauguettes sont autant une décoration qu'une défense; tandis que

celles qui flanquaient la porte de Notre-Dame à Sens (3), élevée vers le

commencement du XIVe siècle, avaient un caractère purement défensif; la

guérite supérieure était à deux étages et présentait des meurtrières et

créneaux bien disposés pour enfiler les faces de la porte et protéger

les angles[49].

Si on plaçait des échauguettes flanquantes aux côtés des portes, à plus

forte raison en mettait-on aux angles saillants formés par des

courtines, lorsqu'une raison empêchait de munir ces angles d'une tour

ronde. Il arrivait, par exemple, que la disposition du terrain ne

permettait pas d'élever une tour d'un diamètre convenable, ou bien que

les architectes militaires voulaient faire un redan soit pour masquer

une poterne, soit pour flanquer un front, sans cependant encombrer la

place par une tour qui eût pu nuire à l'ensemble de la défense. C'est

ainsi, par exemple, que sur le front sud-est de l'enceinte extérieure de

la cité de Carcassonne il existe un redan A (4), motivé par la présence

d'un gros ouvrage cylindrique avancé K, dit la _tour du Papegay_, qui

était élevé sur ce point, au sommet d'un angle très-ouvert, pour

commander en même temps les dehors en G et l'intérieur des lices (espace

laissé entre les deux enceintes) en L, par-dessus le redan. Il ne

fallait pas, par conséquent, à l'angle de ce redan, en C, élever une

tour qui eût défilé le chemin de ronde B; cependant il fallait protéger

le front B, le flanc A et l'angle saillant lui-même. On bâtit donc sur

cet angle une large échauguette qui suffit pour protéger l'angle

saillant, mais ne peut nuire au commandement de la grosse tour K.

La fig. 5 reproduit la vue extérieure de cette échauguette[50], dont le

crénelage était un peu plus élevé que celui des courtines voisines. Cet

ouvrage pouvait être, en temps de guerre, muni de hourds, ce qui en

augmentait beaucoup la force. Entre la porte Narbonnaise et la tour du

Trésau de la même cité, on a ainsi pratiqué un redan qui enfile l'entrée

de la barbacane élevée en avant de cette porte: ce redan est surmonté

d'une belle échauguette. Une longue meurtrière flanquante est ouverte

sur son flanc.

La fig. 6 présente en A le plan du redan au niveau du sol de la ville,

avec son petit poste E et la meurtrière F donnant vers la porte

Narbonnaise. De ce poste E, par un escalier à vis, on arrive à

l'échauguette (plan B), qui n'est que le crénelage de la courtine

formant un flanquement oblique en encorbellement sur l'angle G. La coupe

C faite sur la ligne OP du plan B explique la construction de cette

échauguette, qui pouvait être munie de hourds comme les courtines; en D,

nous avons figuré le profil de l'encorbellement H.

Toutefois, jusqu'au XIVe siècle, les échauguettes flanquantes posées sur

les courtines ne sont que des accidents et ne se rattachent pas à un

système général défensif; tandis qu'à dater de cette époque, nous voyons

les échauguettes adoptées régulièrement, soit pour suppléer aux tours,

soit pour défendre les courtines entre deux tours. Mais ce fait nous

oblige à quelques explications.

Depuis l'époque romaine jusqu'au XIIe siècle, on admettait qu'une place

était d'autant plus forte que ses tours étaient plus rapprochées, et

nous avons vu qu'à la fin du XIIe siècle encore Richard Coeur-de-Lion,

en bâtissant le château Gaillard, avait composé sa dernière défense

d'une suite de tours ou de segments de cercle se touchant presque.

Lorsqu'au XIIIe siècle les armes de jet eurent été perfectionnées et que

l'on disposa d'arbalètes de main d'une plus longue portée, on dut, comme

conséquence, laisser entre les tours une distance plus grande, et, en

allongeant ainsi les fronts, mettre les flanquements en rapport avec

leur étendue, c'est-à-dire donner aux tours un plus grand diamètre, afin

d'y pouvoir placer un plus grand nombre de défenseurs. Si c'était un

avantage d'allonger les fronts, il y avait un inconvénient à augmenter

de beaucoup le diamètre des tours, car c'était donner des défilements à

l'assaillant dans un grand nombre de cas, comme, par exemple, lorsqu'il

parvenait à cheminer près des murailles entre deux tours et qu'il avait

détruit leurs défenses supérieures. Tout système porte avec lui les

défauts inhérents à ses qualités mêmes. Puisque les armes de jet avaient

une plus longue portée, il fallait étendre autant que possible les

fronts; cependant on ne pouvait négliger les flanquements, car si

l'assaillant s'attachait au pied de la courtine, ils devenaient

nécessaires: or, plus ces flanquements étaient formidables, moins les

fronts pouvaient rendre de services pour la défense éloignée.

Soit (7) un front AB muni de tours; BC est la largeur du fossé; le jet

d'arbalète est EF. Si l'assaillant dispose son attaque conformément au

tracé FGH, neuf embrasures le découvrent. Mais soit IK un front continu

non flanqué de tours, l'attaque étant disposée de même que ci-dessus en

FGH, les embrasures étant d'ailleurs percées à des distances égales à

celles du front AB, treize de ces embrasures pourront découvrir

l'assaillant. Que celui-ci traverse le fossé et vienne se poster en M,

les assiégés ne peuvent se défendre que par les mâchicoulis directement

placés au-dessus de ce point M; mais ils voient sur une grande longueur

la nature des opérations de l'ennemi, et l'inquiètent par des sorties

dans le fond du fossé, où il ne trouve aucun défilement.

Quand on assiégeait régulièrement une place, à la fin du XIIIe siècle

(voy. SIÉGE), on attaquait ordinairement deux tours, seulement pour

_éteindre leur feu_, comme on dirait aujourd'hui, en démantelant leurs

défenses supérieures, et on faisait brèche au moyen de la sape dans la

courtine comprise entre ces deux tours; car, celles-ci réduites à

l'impuissance, leur masse protégeait l'assaillant en couvrant ses

flancs. Au moment de l'application définitive des mâchicoulis de pierre

à la place des hourds, vers le commencement du XIVe siècle, il y eut

évidemment une réaction contre le système défensif des fronts courts; on

espaça beaucoup plus les tours, on agrandit les fronts entre elles, et,

pour protéger ces fronts, sans rien ôter à leurs qualités, on les munit

d'échauguettes P, ainsi que l'indique le tracé NO, fig. 7. Ce nouveau

système fut particulièrement appliqué dans les défenses de la ville

d'Avignon, élevées à cette époque. Ces défenses ont toujours dû être

assez faibles; mais, eu égard au peu de relief des courtines, on a tiré

un excellent parti de ce système d'échauguettes flanquantes, et la

faiblesse de la défense ne résulte pas du nouveau parti adopté, qui

avait pour résultat d'obliger l'assaillant à commencer ses travaux de

siége à une plus grande distance de la place. Duguesclin, en brusquant

les assauts toujours, donna tort au système des grands fronts flanqués

seulement de tours très-espacées; les échauguettes n'étaient pas assez

fortes pour empêcher une échelade vigoureuse; on y renonça donc vers la

fin du XIVe siècle pour revenir aux tours rapprochées, et surtout pour

augmenter singulièrement le relief des courtines. Examinons donc ces

échauguettes des murailles papales d'Avignon.

La fig. 8 présente le plan d'une de ces échauguettes au-dessous des

mâchicoulis; elles ne consistent qu'en deux contre-forts extérieurs A,

entre lesquels est pratiqué un talus dont nous allons reconnaître

l'utilité; un arc réunit ces deux contre-forts. Voici (9) en A

l'élévation extérieure de cet ouvrage, et en B sa coupe. L'échauguette

s'élève beaucoup au-dessus de la courtine; elle est munie, à son sommet,

comme celle-ci, de beaux mâchicoulis de pierre sur sa face et ses deux

retours; de plus, ainsi que le fait voir la coupe, au droit du mur

faisant fond entre les contre-forts, est pratiqué un second mâchicoulis

C, comme une rainure de 0,25 c. de largeur environ. Si l'assaillant se

présentait devant l'échauguette, il recevait d'aplomb les projectiles

lancés par les mâchicoulis vus D et, obliquement, ceux qu'on laissait

tomber par le second mâchicoulis masqué C; car on observera que, grâce

au talus E, les boulets de pierre qu'on laissait choir par ce second

mâchicoulis devaient nécessairement ricocher sur ce talus E et aller

frapper les assaillants à une certaine distance du pied de l'échauguette

au fond du fossé. Les deux contre-forts, le vide entre eux et le talus

étaient donc une défense de ricochet, faite pour forcer l'assaillant à

s'éloigner du pied du rempart et, en s'éloignant, à se présenter aux

coups des arbalétriers garnissant les chemins de ronde de la courtine.

Ces échauguettes flanquent les courtines, ainsi que le font voir les

plans supérieurs (10 et 10 bis). Elles permettaient encore à un petit

poste de se tenir à couvert, à l'intérieur, sous la galerie G, et de se

rendre instantanément sur le chemin de ronde supérieur H, au premier

appel de la sentinelle[51].

La vue perspective intérieure (11) fait comprendre la disposition du

petit poste couvert qui intercepte le passage au niveau du chemin de

ronde de la courtine; elle explique les degrés qui montent à la

plate-forme de l'échauguette, et rend compte de la construction de

l'ouvrage. N'oublions pas de mentionner la présence des corbeaux A qui

étaient placés ainsi à l'intérieur du rempart pour recevoir une filière

portant des solives et un plancher, dont l'autre extrémité reposait

intérieurement sur des poteaux, afin d'augmenter la largeur du chemin de

ronde en temps de guerre, soit pour faciliter les communications, soit

pour déposer les projectiles ou établir des engins. Nous avons expliqué

ailleurs l'utilité de ces chemins de ronde supplémentaires (voy.

ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 32 et 33).

Ces sortes d'échauguettes interrompant la circulation sur les courtines

avaient, comme les tours, l'avantage d'obliger les rondes à se faire

reconnaître soit par la sentinelle placée au sommet de l'ouvrage, soit

par le poste abrité sous la petite plate-forme supérieure. Quelquefois

même ces échauguettes sont fermées, barrent complétement le chemin de

ronde: ce sont de véritables corps de garde. Nous voyons encore une

échauguette de ce genre sur la courtine occidentale de la forteresse de

Villeneuve-lès-Avignon. Cette échauguette ne flanque pas la courtine et

déborde à peine son parement extérieur; elle est réservée pour le

service de la garnison. Voici son plan (12). En A est le chemin de ronde

interrompu par l'échauguette et ses deux portes B; un seul créneau C a

vue sur l'extérieur; en D est une petite cheminée. Deux ou trois hommes

au plus pouvaient se tenir dans ce poste dont nous présentons (13)

l'aspect intérieur, en supposant le comble, tracé en E, enlevé. Cette

partie des murs de la citadelle de Villeneuve-lès-Avignon date de la

première moitié du XIVe siècle.

Les formes données aux échauguettes, pendant les XIVe et XVe siècles,

sont très-variées; lorsqu'elles servent de flanquements, elles sont ou

barlongues comme celles d'Avignon, ou semi-circulaires, ou à pans,

portées sur des contre-forts, sur des encorbellements ou des corbeaux,

suivant le besoin ou la nature des défenses; elles sont ou couvertes ou

découvertes, contenant un ou plusieurs étages de crénelages, avec ou

sans mâchicoulis.

Il existait encore, en 1835, au sommet des remparts de l'abbaye du

Mont-Saint-Michel-en-Mer, du côté du midi, une belle échauguette avec

mâchicoulis sur la face et sur les côtés, interceptant, comme celle de

Villeneuve-lès-Avignon, la communication sur le chemin de ronde de la

courtine. Cette échauguette tenait aux constructions du XIVe siècle[52].

Le plan (14), pris au niveau du crénelage, fait voir les deux baies

fermant l'échauguette, la petite cheminée qui servait à chauffer les

gens de guet, l'ouverture du mâchicoulis de face en A et celles des

mâchicoulis latéraux en B. Ces mâchicoulis se fermaient au moyen de

planchettes munies de gonds.

La fig. 15 donne une vue perspective extérieure de ce poste avec sa

couverture. Cette construction était en granit rouge.

La fig. 15 bis présente, en A, la coupe de l'échauguette sur la ligne

EG, et, en B, sur la ligne CD du plan.

Dans la première de ces coupes est indiquée l'ouverture du mâchicoulis

de face en H avec la saillie K, sur le parement du mur, pour empêcher

les traits décochés d'en bas de remonter en glissant le long du parement

jusqu'aux défenseurs. Dans la seconde coupe B, on voit l'ouverture du

mâchicoulis de face en L, et, en M, celles des mâchicoulis latéraux avec

les arrêts O pour les traits venant du dehors. Ces mâchicoulis latéraux

servaient, avec les meurtrières P, à flanquer la courtine, car on

remarquera que les défenseurs pouvaient non-seulement laisser tomber des

pierres verticalement, mais aussi envoyer des traits d'arbalète

obliquement, ainsi que l'indique le tracé ponctué MN. On trouve assez

souvent, dans nos anciennes forteresses, beaucoup d'échauguettes

disposées de cette manière, au moins quant au mâchicoulis de face; mais

il ne faut pas prendre pour telles des latrines qui souvent ont la même

apparence extérieure, et ont leur vidange sur le dehors (voy. LATRINE),

quand ce dehors est un fossé ou un escarpement.

Ainsi que nous avons l'occasion de le constater bien des fois dans le

_Dictionnaire_, les architectes des XIIIe, XIVe et XVe siècles,

employaient les encorbellements toutes les fois que ce système de

construction pouvait leur être utile; il arrive souvent qu'on est

obligé, dans les bâtisses, de donner aux parties supérieures plus de

surface qu'aux parties inférieures des maçonneries. Les architectes du

moyen âge s'étaient soumis à ces besoins; ils n'hésitaient jamais à

faire emploi du système des encorbellements, et se tiraient avec

beaucoup d'adresse des difficultés qu'il présente, tout en obtenant des

constructions parfaitement solides.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5 - (D - E- F) · 第 4 / 14 题