MDCCCLXI

D

DAIS, s. m. C'est le nom que l'on donne à des pierres saillantes, plus

ou moins ornées de sculptures, qui sont destinées à couvrir des statues

à l'extérieur et même à l'intérieur des édifices religieux et civils du

moyen âge. Les artistes de cette époque ne trouvaient pas qu'il fût

convenable d'adosser une figure de saint ou de personnage célèbre à un

mur, sans préserver sa tête de la pluie ou de la poussière par une sorte

de petit auvent tenant à la construction. Ce n'est guère qu'à dater du

XIIe siècle, cependant, que les dais furent, presque sans exception,

placés au-dessus des statues extérieures. Quelquefois, à cette époque,

comme par exemple sur la face du porche de l'église de Moissac, les dais

ne sont qu'une assise basse, une dalle taillée sur ses faces en forme

d'arcades (1). Néanmoins, on voit dans des monuments du XIIe siècle des

dais richement décorés déjà et qui figurent de petits monuments

suspendus au-dessus des statues. L'église du Saint-Sauveur de Dinan, des

deux côtés du portail, nous montre deux dais, importants comme masse et

délicatement travaillés, qui couvrent des figures de saints. Taillés

dans un granit friable, ils sont malheureusement très-altérés par le

temps. Quelquefois les statues étant adossées à des colonnes, les dais

tiennent également à leur fût. Alors la colonne, la statue, son support

et le dais sont taillés dans un seul morceau de pierre. Au portail royal

de la cathédrale de Chartres on remarque, suspendus sur la tête des

figures du XIIe siècle qui décorent les trois portes, plusieurs dais

d'un beau style; nous donnons ici (2) l'un d'eux.

Les dais nous fournissent souvent des motifs variés de couronnements

d'édifices, c'est-à-dire certaines parties de ces édifices qui sont

presque toujours détruites ou modifiées. Il est à remarquer, même

pendant les XIIe et XIIIe siècles, que ces petits modèles reproduisent

généralement des exemples d'édifices antérieurs à l'époque où les dais

ont été sculptés. Ce fait peut être observé au-dessus des statues de la

porte centrale du portail occidental de la cathédrale de Paris (3). Ces

dais figurent encore des coupoles, des combles plats comme on n'en

faisait plus alors dans cette partie de la France.

Les dais qui protégent les statues du XIIe siècle et du commencement du

XIIIe, placées dans les ébrasements des portails, sont taillés sur un

modèle différent. Chaque statue possède son cul-de-lampe et son dais

particuliers. Cependant il est à cette règle une exception fort

remarquable à la porte de la Vierge de la façade occidentale de

Notre-Dame de Paris. Les statues qui décorent les deux ébrasements de

cette porte sont surmontées d'une série de dais tous pareils qui forment

au-dessus de la tête de ces statues un abri d'un style peu commun. La

sculpture de la porte de la Vierge est, d'ailleurs, empreinte d'un

caractère original, et nous ne connaissons rien de cette époque (1215 à

1220) qui puisse lui être comparé comme grandeur de composition et comme

beauté d'exécution. Voici (4) comment sont disposés ces dais formant une

sorte d'entablement au-dessus des chapiteaux des colonnettes placées

entre et derrière les statues, et ne se confondant pas avec ces

chapiteaux mêmes, ainsi que cela se pratiquait alors.

Les monuments religieux de la Bourgogne sont presque tous dépouillés de

leurs statues extérieures. Dans cette province, la révolution du dernier

siècle a mutilé les églises avec plus d'acharnement que dans

l'Île-de-France et les provinces de l'Ouest. Jetant bas les statues, la

rage des iconoclastes n'a pas respecté davantage ce qui les

accompagnait, et les sculptures des portails ont été non-seulement

brisées, mais coupées au ras des murs, ainsi qu'on peut le voir à Semur,

à Beaune, à Notre-Dame de Dijon. Le peu de dais qui restent du

commencement du XIIIe siècle, dans cette province, font regretter qu'on

les ait presque partout détruits, car ces rares exemples sont

admirablement composés et sculptés. On en jugera par l'exemple que nous

donnons ici (5), et qui provient du portail de la petite église de

Saint-Père-sous-Vézelay. Ce dais était peint comme toute la sculpture du

portail. La statue était adossée à la colonnette A, dont le chapiteau

est pénétré par le dais.

À cette époque déjà, les dais bourguignons sont surmontés d'édicules en

forme de pyramide ou de tour, posés sur l'assise engagée dans la

bâtisse. Cette superfétation ne se trouve que plus tard dans les

édifices de l'Île-de-France et de la Champagne.

Vers le milieu du XIIIe siècle, au moment où l'architecture devient plus

délicate, l'ornementation plus fine, les dais sont souvent d'une extrême

richesse de sculpture; alors ce sont de petits châteaux couronnés de

tours crénelées, avec leur donjon. À l'intérieur de la Sainte-Chapelle

de Paris, au-dessus des douze apôtres adossés aux piliers, on voit des

dais crénelés dont les tourelles sont percées de fenêtres remplies de

verres bleus ou rouges. Mais les dais les plus remarquables, en ce

genre, que nous connaissions, existent au-dessus des figures de la porte

du nord de la cathédrale de Bordeaux (6)[1]. Jusqu'à cette époque, ainsi

que nous l'avons fait remarquer tout à l'heure, les dais d'une même

ordonnance de statues juxtaposées sont variés dans leur forme et leur

dimension; mais, à dater du milieu du XIIIe siècle, les dais d'une même

rangée de figures sont habituellement semblables et forment une ceinture

d'arcatures uniformes, ainsi qu'on le peut voir au portail occidental de

la cathédrale de Reims (7); cependant ils ne sont pas encore surmontés

de hautes pyramides, si ce n'est en Bourgogne, où l'on voit déjà, au

milieu du XIIIe siècle, quelques dais terminés en façons de pinacles ou

clochetons. Pendant le XIVe siècle les dais prennent beaucoup

d'importance, se couvrent de détails, sont taillés en forme de petites

voûtes précieusement travaillées; quelquefois, dans les ébrasements des

portails, sous les porches, ils figurent une arcature saillante

découpée, portée de distance en distance sur des pilettes très-déliées,

entre lesquelles sont alors posées les figures. On voit des pinacles

ainsi disposés sous le porche occidental non-terminé de l'église

Saint-Urbain de Troyes (8), sous le porche de l'église de Semur en

Auxois. Alors, au lieu de poser sur des culs-de-lampe, les statues sont

debout, sur une saillie continue A, recevant les pilettes B, figure 8;

elles s'abritent ainsi sous une galerie profonde, peuvent prendre des

mouvements variés, se toucher, faire partie d'une même scène, comme

l'Adoration des Mages, la Présentation au temple, le Baptême de

Jésus-Christ, etc. Cette disposition nouvelle se prêtait au sentiment

dramatique que cherchait déjà la statuaire à cette époque.

Au-dessus des statues isolées, posées soit à l'intérieur, soit à

l'extérieur des édifices, au XIVe siècle, les dais sont généralement

surmontés de riches pyramides à jour qui n'offrent rien de particulier

et ressemblent à toutes les terminaisons des clochetons d'alors (voyez

PINACLE).

Sans changer notablement les formes de ces dais du XIVe siècle, le XVe

siècle ne fait que les exagérer; les dais se voient encore dans

l'architecture du XVIe siècle au-dessus des figures; ils sont refouillés

à l'excès, couverts de détails sans nombre: tels sont ceux du portail de

la cathédrale de Tours, ceux de l'église de Saint-Michel de Dijon. Il

paraît inutile de donner des exemples de ces derniers détails qui sont

entre les mains de tout le monde. Les stalles en bois des choeurs des

églises étaient surmontées de dais qui préservaient les religieux du

froid. Ces dais ont une grande importance comme ouvrage de menuiserie

(voyez STALLE). Quelquefois des statues assises du Christ ou de la

sainte Vierge, dépendant de retables ou posées dans les tympans des

portails ou même des pignons d'églises, sont sculptées sous un dais

porté sur des colonnes, disposé comme un cyborium. Ces sortes de

couronnements accompagnant des figures sacrées méritent toute

l'attention des artistes, car ils fournissent des exemples de ces

décorations intérieures de sanctuaires, détruites en France,

aujourd'hui, sans exception. Un retable fort curieux, du commencement du

XIIe siècle, et qui fut, il y a quelques années, l'objet d'un procès

entre l'État et un conseil de fabrique qui avait vendu cet objet à un

marchand de curiosités (procès gagné par l'État, et à la suite duquel le

bas-relief fut réintégré dans l'église de Carrières-Saint-Denis, près

Paris), se compose de trois sujets: d'une Annonciation, d'un Baptême de

Jésus-Christ, et, au centre, d'une figure assise de la Vierge tenant

l'Enfant sur ses genoux. La Vierge est surmontée d'un dais figurant la

Jérusalem céleste, porté sur deux colonnes (9). À la cathédrale de

Chartres, dans le tympan de la porte de droite du portail royal, on voit

aussi une Vierge dans la même attitude, surmontée d'un dais. À la

cathédrale de Paris, la porte Sainte-Anne présente au sommet de son

tympan un dais magnifique protégeant la statue assise de la Mère de

Dieu. L'article ARCHE d'alliance, du _Dictionnaire_, donne un dessin du

dais posé au-dessus de la statue adossée au trumeau de la porte de la

Vierge (même édifice).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Note 1: Cette porte se trouve aujourd'hui engagée dans une

sacristie, toute la sculpture en est fort belle; les statues

des douze apôtres ont été enlevées de cette porte et sont

déposées depuis peu dans la cathédrale.]

DALLAGE, s. m. De tout temps et dans tous les pays on a employé, pour

revêtir les aires des rez-de-chaussées, soit dans les édifices publics,

soit dans les habitations particulières, des pierres plates, dures,

polies, jointives, sans ordre ou avec symétrie. La plupart des carrières

de pierres calcaires possèdent des bancs supérieurs minces, d'une

contexture compacte, propres à ce genre de pavage. Les Romains avaient

employé comme dallages des matières précieuses telles que le marbre, le

porphyre, le granit, le jaspe même, et cela avec une prodigalité

singulière. Il existe encore quelques-uns de ces dallages qui se font

remarquer par la grande et simple ordonnance du dessin et la beauté des

matières employées: tels sont les dallages du Panthéon de Rome, de la

basilique du Forum de Trajan. Les architectes du moyen âge ne

possédaient pas, comme les Romains, ces matières précieuses, et les

eussent-ils possédées, qu'ils n'avaient plus les facilités pour les

tailler en grands morceaux et les polir. Lorsqu'ils voulurent décorer

les aires des édifices, ils adoptèrent donc des moyens plus simples et

surtout moins dispendieux. Dès l'époque byzantine les Grecs avaient

essayé de décorer les surfaces planes, verticales ou horizontales de

leurs monuments au moyen d'incrustations de marbres de couleur ou de

mastics colorés dans des plaques de marbre blanc ou de pierre calcaire.

On obtenait ainsi des dessins d'une grande richesse, très-variés et

très-fins, avec des matières faciles à se procurer; ce n'était plus

qu'une affaire de main-d'oeuvre. Ces procédés furent employés en France

dès le XIIe siècle, et peut-être même avant cette époque, bien que les

exemples nous manquent absolument. Grégoire de Tours parle de pavages

d'églises d'une grande magnificence; mais il est à croire que ces

dallages étaient faits conformément aux procédés antiques, peut-être

même avec des débris de monuments romains, ou se composaient de

grossières mosaïques comme on en trouve encore un si grand nombre sur la

surface de la France (voyez MOSAÏQUE).

Pendant le moyen âge, en France, la mosaïque ne fut employée que

très-rarement, et ces sortes de pavages, composés de petits morceaux de

pierres dures formant des entrelacs, connus sous le nom d'_opus

Alexandrinum_, si communs en Italie et en Sicile, ne se rencontrent

qu'exceptionnellement; encore sont-ils évidemment importés d'Italie. On

voit de ces pavages dans le sanctuaire de l'église abbatiale de

Westminster, à Londres, et dans celui de l'église de

Saint-Benoît-sur-Loire. Cette importation ne fut point imitée par nos

architectes clercs ou laïques. Ceux-ci adoptèrent de préférence les

dallages en pierre calcaire dure; et lorsqu'ils voulurent les décorer,

ils gravèrent des dessins sur leur surface, qu'ils remplirent de plomb,

ou de mastics colorés en noir, en vert, en rouge, en brun, en bleu clair

ou sombre. Deux causes contribuèrent à détruire ces dallages: d'abord le

passage fréquent des fidèles qui usaient leur surface avec leurs

chaussures, puis l'usage admis généralement, à dater du XIIIe siècle,

d'enterrer les clercs et même les laïques sous le pavé des églises.

Ainsi beaucoup de dallages anciens furent enlevés pour faire place à des

pierres tombales qui, à leur tour, composaient une riche décoration

obtenue par les mêmes procédés de gravures et d'incrustations (voy.

TOMBES).

Les plus anciens fragments de dallages gravés que nous possédions

proviennent de l'église de Saint-Menoux, près Moulins. Ces fragments (1

et 1 bis) datent du XIIe siècle; ils sont en pierre blanche incrustée

d'un mastic résineux noir. Le morceau de dallage (fig. 1) formait le

fond; celui (fig. 1 bis), la bordure.

Les nombreux fragments de dallages gravés et incrustés que l'on voit

encore dans l'ancienne cathédrale de Saint-Omer, et qui ont été publiés

par M. E. Wallet[2], nous présentent le spécimen le plus complet de ces

sortes d'ouvrages qui, autrefois, décoraient l'aire des choeurs et des

chapelles absidales des principales églises de France. Ces fragments

appartiennent évidemment à diverses époques[3]; déplacés aujourd'hui,

ils faisaient originairement partie des dallages du choeur et de

plusieurs chapelles, et ne furent pas tous exécutés à la fois.

Conformément à la méthode employée dans la sculpture du moyen âge,

chaque dalle, sauf quelques exceptions, inscrit un dessin complet, et

l'ensemble de la composition était obtenu au moyen de la juxtaposition

de ces dalles. Ainsi le dallage était travaillé et terminé à l'atelier

avant la pose. Les dessins sont très-variés; plusieurs de ces dalles,

qui appartiennent à la fin de la première moitié du XIIIe siècle,

représentent des guerriers à cheval, couverts seulement de l'écu et

tenant un pennon à leurs armes. Quelques inscriptions se lisent encore

autour des figures et indiquent que ce pavage a été fait au moyen de

dons, chaque dalle ayant été donnée par le personnage représenté.

Voici (2) l'une de ces pierres gravées, autour de laquelle on lit cette

inscription:

+ EGIDIUS FILIUS FULCONIS DE SANCTA ALDEGUNDE DEDIT ISTUM

LAPIDEM

IN HONORE BEATI AUDOMARI.

Les fonds sont bruns ainsi que l'inscription, et les traits de la figure

et du cheval sont rouges. D'autres plaques de pierre provenant de la

même décoration composée d'une réunion de carrés représentent des

figures grotesques, des ornements, des personnages assis sur un trône.

Une suite de dalles d'une dimension plus petite, et qui paraissent

appartenir au commencement du XIIIe siècle, représentent les Arts

libéraux, un zodiaque avec les travaux de l'année[4]. Une troisième

série nombreuse de petits carreaux de pierre renferme un nombre

considérable d'animaux fantastiques et d'ornements d'un beau caractère

dont le dessin remonte à la fin du XIIe siècle ou au commencement du

XIIIe. M. E. Wallet[5] a essayé de reconstituer les compositions

d'ensemble de ces dalles, et il les sépare au moyen de bandes formées de

petits carreaux de marbre noir. Nous ne pensons pas que cette

restauration puisse être admise, d'abord parce que, dans les dallages

gravés dont nous possédons des ensembles encore existants, comme ceux de

Saint-Nicaise de Reims, de Saint-Denis et de Canterbury, on ne trouve

rien qui justifie cette hypothèse; puis, parce qu'en exécution le

contraste de ces bandes pleines avec ces dessins déliés produit le plus

fâcheux effet, ainsi que nous avons été à même de le reconnaître. Les

bandes pleines, noires ou rouge sombre, se marient parfaitement avec les

carrelages en terres cuites émaillées (voy. CARRELAGE) dont les tons

sont vifs et brillants et qui sont de même matière que ces bandes; mais

cette harmonie ne peut exister entre des pierres dont les fines gravures

sont remplies de mastics colorés et des carreaux de marbre noir dont

l'aspect est toujours dur et froid. Les bandes de carreaux noirs

détruisent absolument l'effet des gravures. À défaut d'un grand nombre

de monuments existants, nous possédons les dessins de feu Percier sur

l'église abbatiale de Saint-Denis; ces dessins nous donnent une quantité

de dallages composés de pierres gravées, et aucun de ces dallages ne

présente de ces bordures ou encadrements de pierres de couleur; il est

certain, au contraire, que les architectes ont voulu obtenir dans leurs

dallages cette harmonie tranquille des tapis qui convient si bien à une

surface horizontale faite pour marcher. Il est déplaisant de poser les

pieds sur un pavé dont les tons violents font croire à des saillies et

des creux; les artistes des XIIe et XIIIe siècles avaient assez

l'instinct des effets de coloration dans les édifices, pour éviter ces

défauts avec soin.

Les dallages gravés qui décoraient l'aire de plusieurs des chapelles

absidales de l'église abbatiale de Saint-Denis en France étaient fort

beaux. Ils existent encore en partie, ont été rétablis à leur ancienne

place, ou sont reproduits dans l'_Album_ de feu Percier.

Nous donnons ici (3) une portion du dallage de la chapelle

Sainte-Osmane. La marche de l'autel, dont notre planche laisse voir une

portion en A, représente les quatre Vertus, avec un encadrement

d'ornements très-délicats composés de quatre-feuilles contenant des

animaux fantastiques.

Autour de cette marche, relevée de 0,14 c. au-dessus du pavé de la

chapelle, se développent des sujets dans des médaillons circulaires

représentant les travaux et plaisirs des douze mois de l'année (voy.

ZODIAQUE). Cet encadrement, relevé par des fonds noirs, se détache sur

un fond plus simple composé de grands quatre-feuilles avec rosettes,

entre lesquels sont gravés des animaux symboliques, des chasses

entremêlées de feuillages. Une fine bordure B encadre l'ensemble de

cette composition. On remarquera combien l'aspect décoratif de ce riche

dallage est délicat, sans être confus; l'artiste a eu le soin de faire

les ornements de la marche de l'autel sur une échelle beaucoup plus

petite que ceux du fond du dallage, afin de donner à cette marche

relevée quelque chose de particulièrement précieux. À distance, le

dessin général se comprend, et de près il attire les yeux par la

combinaison gracieuse des gravures, qui sont toutes remplies de mastic

noir. Quelquefois, comme dans la chapelle de Saint-Pérégrin de la même

église, le dallage se compose d'un dessin uniforme entouré d'une bordure

ou d'une inscription (4). Ce dallage, dont nous donnons ci-contre un

fragment au quart de l'exécution, est de même en liais. Le fond des

fleurs de lis est noir, le fond des rosaces vert olive, les rosettes

rouges ainsi que l'inscription; de petits cubes de verre dorés incrustés

en A égayent l'ensemble de la coloration un peu sombre[6].

Les dessins des dallages de Saint-Denis sont d'une grande pureté; les

figures sont tracées de main de maître et d'un style très-remarquable.

Tous ces dallages appartiennent aux restaurations commandées par saint

Louis dans l'ancienne abbatiale; c'est dire qu'ils datent du milieu du

XIIIe siècle. Les gravures sont faites dans du liais (cliquart) fort

dur, intaillées de cinq millimètres environ et remplies de mastics noir,

rouge, vert sombre, bleu glauque et brun. Par places sont incrustées des

plaques de verre coloré ou blanc verdâtre, peint et doré par-dessous en

manière de fixés, ou encore de ces petits cubes de pâte dorée comme dans

la figure précédente. Quelques-uns de ces beaux dallages ont été réparés

et remis en place; leur effet est celui produit par un tapis d'un ton

très-doux et harmonieux.

Il existe encore, dans l'église de Saint-Remy de Reims, une portion du

dallage qui autrefois couvrait l'aire du choeur de l'église de

Saint-Nicaise de la même ville. Ce dallage date des premières années du

XIVe siècle et représente des scènes de l'Ancien Testament, inscrites

dans des compartiments carrés (5). Chaque dalle porte un sujet, et celui

que nous avons choisi figure Moïse, Aaron et Hur, pendant la bataille

livrée par Israël contre Amalech[7]. Là les traits gravés sont remplis

de plomb sans autre coloration. Il n'est pas besoin de dire que ces

sortes de dallages coûtaient fort cher, et qu'on ne pouvait les placer

que dans des églises riches, dans les sanctuaires et quelques chapelles

privilégiées. Souvent on se contentait de dallages unis ou composés de

carreaux noirs et blancs. Alors les dessins sont variés, les carreaux à

l'échelle du monument et généralement de petite dimension.

La cathédrale d'Amiens conserve encore presque tout son dallage du XIIIe

siècle, qui ne consiste qu'en petites dalles carrées de 0,32 c. (un

pied) de côté, noires et blanches, formant à chaque travée un dessin

différent. Voici (6) une de ces combinaisons. Pour juger de l'effet de

ce dallage, fort détérioré aujourd'hui, il faut monter dans les galeries

et le regarder de haut et à distance; les compartiments sont

très-heureusement combinés; dans la nef, ils étaient interrompus par un

grand labyrinthe également formé de carreaux noirs et blancs (voy.

LABYRINTHE). Ces dallages, d'une date ancienne, sont assez peu communs.

On en trouve des débris d'une époque plus récente dans beaucoup de

petites églises trop pauvres pour avoir pu remplacer ces anciens pavés.

L'église d'Orbais (Marne) possède un dallage du XVe siècle (7), composé

de petits carreaux de marbre noir de 0,14 c. de côté et de dalles

barlongues blanches posées de façon à figurer une sorte de natte d'un

bon effet. Ces dessins, si simples qu'ils soient, ne sont jamais

vulgaires. Les dallages étaient employés non-seulement dans les édifices

publics, mais aussi dans les habitations privées. La plupart des

grand'salles des châteaux, des évêchés, des hôtels de ville étaient

pavées en grandes dalles de pierre dure. Souvent même, dans les

châteaux, ces dallages étaient décorés d'incrustations de pierres de

couleur ou de mastics, ou encore les dalles alternaient avec les stucs

peints. Dans un compte de la construction du château de Bellver, dans

l'île Mayorque[8], il est question des pavages de cette habitation

seigneuriale, «faits de stucs composés de chaux vive, de plâtre et de

grandes pierres mélangées de couleur; le tout si bien poli qu'on eût pu

croire ces aires composées de marbre et de porphyre.» Les anciens

avaient compris l'importance des pavages comme moyen de décorer les

intérieurs des édifices, et le moyen âge ne fit que suivre et perpétuer

cette tradition. En effet, il faut avoir perdu le _sens décoratif_,

dirons-nous, pour souffrir, dans un intérieur décoré de sculptures, de

peintures et de vitraux colorés, des dallages gris, uniformes de ton,

qui, par la surface étendue qu'ils occupent, prennent une valeur telle

que toute ornementation des parements, si riche qu'elle soit, est

détruite, ou tout au moins refroidie. Les dallages colorés sont une des

plus splendides et plaisantes décorations qu'on puisse imaginer. En

France comme en Italie, le moyen âge ne manqua jamais d'employer cette

sorte de décoration trop rarement appliquée aujourd'hui[9].

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 1. bis.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Note 2: _Descript. du pavé de l'ancienne cathéd. de

Saint-Omer_. 1847.]

[Note 3: M. Vitet, dans un rapport au ministre de l'intérieur

(1830), regarde ces dalles comme appartenant à la fin du XIIe

siècle. M. Hermand ne les croit pas antérieures à 1260. Le

fait est qu'elles n'appartiennent pas toutes à la même

époque; quelques-unes de ces dalles ont tous les caractères

du dessin du commencement du XIIIe siècle; d'autres sont plus

récentes.]

[Note 4: Dans la cathédrale de Canterbury, on voit encore un

zodiaque ainsi gravé sur les dalles du choeur, qui date du

XIIIe siècle.]

[Note 5: Pl. VIII.]

[Note 6: Ces cubes de verre sont fabriqués comme ceux que

l'on trouve dans toutes les mosaïques italiennes du XIIIe

siècle (dites _byzantines_), c'est-à-dire que la feuille d'or

posée sur une pâte est garantie par une couverte très-mince

en verre.]

[Note 7: Voy. _Saint-Remy de Reims, dalles du XIIIe siècle_,

pub. par M. P. Tarbé. Reims, 1847.]

[Note 8: Ce compte commence au 1er avril 1309 et se termine à

la fin de décembre de la même année. (Voy. les _Mélanges

géog. et hist._ de Jovellanos; édit. de 1845. Madrid, t.

III.)]

[Note 9: Ce n'est que depuis le dernier siècle que l'on a

cessé d'employer les dallages colorés dans les édifices, et,

sous Louis XIV encore, de magnifiques pavages ont été

exécutés; nous citerons entre autres ceux de la grande

chapelle de Fontainebleau et du choeur de la cathédrale de

Paris: ce dernier est un chef-d'oeuvre. Il est restauré et

replacé.]

DALLAGE _employé comme couverture_. Lorsqu'on eut l'idée de remplacer

les charpentes qui couvraient les salles et les vaisseaux par des

voûtes, on pensa d'abord à protéger l'extrados de ces voûtes par des

dalles ou de grandes tuiles posées à bain de mortier; ce système de

couverture s'appliquait parfaitement d'ailleurs sur les voûtes en

berceau plein cintre ou composées d'arcs brisés. Dans le midi de la

France, en Provence, sur les bords du Rhône et dans le Centre, on voit

encore des nefs d'église dont les voûtes sont ainsi couvertes par des

dalles superposées (8). Mais on reconnut bientôt que, si bien exécutés

que fussent ces dallages, et si bonnes que fussent les pierres

employées, ces pierres cependant, par l'effet de la capillarité,

absorbaient une grande quantité d'eau et maintenaient sur les voûtes une

humidité permanente; on reconnut aussi que, du moment que les dalles

étaient isolées de l'extrados, l'effet de la capillarité cessait, ou du

moins que l'humidité ne se communiquait plus aux voûtes. On songea donc,

vers le commencement du XIIIe siècle, à poser les dallages sur des arcs

au-dessus des voûtes, de manière à laisser l'air circuler entre le

dessous des dalles et l'extrados des voûtes, et à combiner ces dallages

de manière à éviter autant que possible les joints découverts. Les

constructeurs reconnurent aussi que les dallages ayant une pente assez

faible, il était nécessaire d'activer l'écoulement des eaux pluviales

sur leur surface pour éviter les détériorations de la pierre sur

laquelle la pluie ne s'écoule pas rapidement. En conséquence, ils eurent

le soin de tailler la surface extérieure des dalles en forme de cuvette

(9). Par ce moyen, l'eau réunie au milieu de chaque dalle se trouvait

former un volume assez considérable pour produire un écoulement rapide,

même pendant ces pluies fines qui, bien plus que les ondées, pénètrent

et détruisent les matériaux calcaires. Les joints de ces sortes de

dallages n'étaient pas assez relevés cependant pour ne pas être baignés

pendant les averses; on donna donc bientôt un profil décidé aux rebords

des dalles, afin de relever entièrement le joint et ne plus l'exposer

qu'aux gouttes d'eau tombant directement du ciel. C'est ainsi que sont

exécutés les dallages des terrasses de la cathédrale de Paris posés sur

des arcs et complétement isolés des voûtes (10). Ces grandes dalles sont

encore légèrement creusées en canal dans leur milieu, afin de précipiter

l'écoulement des eaux en formant dans ces milieux de petits ruisseaux.

En outre, le recouvrement A de chaque dalle est taillé en mouchette,

ainsi que l'indique le profil A', pour éviter que les eaux en bavant sur

les bords ne viennent, par l'effet de la capillarité ou d'un vent

violent, à remonter dans le lit E.

Les dallages des terrasses de Notre-Dame de Paris reposent (comme le

fait voir notre fig. 10) sur des pannes en pierre dure B, portées sur

des arcs bandés de distance en distance et suivant la projection

horizontale donnée par les arcs des voûtes, afin de ne pas multiplier

les poussées. Au sommet et à l'extrémité inférieure de la pente, les

dalles s'appuient sur le chéneau D et sur une assise saillante C

incrustée dans le mur.

Un ouvrier s'introduisant sous ces dallages, au moyen de trappes

ménagées à cet effet et percées ainsi que l'indique le tracé G, on peut

surveiller ces voûtes, les réparer, les reconstruire même à couvert,

s'assurer de l'état des joints des dalles, enlever celles-ci et les

remplacer facilement si elles viennent à se détériorer. Certes,

l'apparence extérieure de l'architecture demande chez l'architecte un

goût sûr, une parfaite connaissance des ressources de son art; mais ces

soins apportés dans la combinaison des parties de la construction qui

contribuent essentiellement à la conservation des édifices et à leur

facile entretien ne sauraient trop être recommandés, car c'est à cette

attention dans les moindres détails que l'on reconnaît le véritable

_maître de l'oeuvre_, celui dont l'esprit embrasse à la fois et les

conceptions d'ensemble et l'organisation intime de l'édifice qu'il

construit. Sous ce rapport, il faut avouer, encore cette fois, que nous

avons beaucoup à prendre à ces artistes méconnus des siècles passés.

On trouve aussi des exemples de dallages dont la combinaison est moins

simple, mais est plus propre encore à éviter l'entretien, en ce qu'aucun

joint n'est découvert. Ce sont des dallages combinés à peu près comme

l'étaient les couvertures en marbre ou en terre cuite des édifices grecs

de l'antiquité. Des arcs légers (11) sont espacés de façon à recevoir

des rangs de dalles creuses superposées; sur les rangées de dalles

servant de canal sont posés d'autres rangs de dalles formant un

recouvrement complet, comme le fait voir le profil A. Dans ces sortes de

dallages, il n'est besoin nulle part de mastic ou de mortier pour

calfeutrer les joints sont tous masqués. On trouve de ces sortes de

dallages sur les bas-côtés de l'église de Chaumont (Haute-Marne) et sur

ceux de l'église collégiale de Poissy. Toutefois ces dallages sont

chers, en ce qu'ils obligent de multiplier les arcs et exigent des

tailles nombreuses.

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

DALLES, s. f. (voy. DALLAGE). _Dalles tumulaires_ (voy. TOMBEAU).

DAMIER, s. m. Le damier est un ornement d'architecture fréquemment

employé, pendant le XIIe siècle, pour décorer les bandeaux, les

archivoltes, les corniches des édifices en pierre; il forme, avec les

_billettes_ et les _dents-de-scie_ (voy. ces mots), des découpures

géométriques qui rompent la monotonie des moulures horizontales ou

concentriques par des jeux d'ombre très-simplement obtenus sans avoir

recours à la sculpture. C'est surtout dans l'Île-de-France, le

Soissonnais et en Normandie que l'on trouve l'emploi des damiers à dater

de la fin du XIe siècle jusqu'au commencement du XIIIe. L'église de

Notre-Dame de Paris était couronnée, dans sa partie supérieure, par une

belle corniche composée de quatre rangées de damiers, dont trois sont

encore en place autour de l'abside.

Voici (1), en A, comment sont taillés ces damiers, dont chaque rang est

pris dans une assise de 0,25 c. de hauteur.

Quelquefois deux rangs de damiers sont taillés dans une seule assise B.

Ils décorent alors la tablette supérieure d'une corniche, un bandeau ou

un archivolte. Les damiers couvrent aussi, en Normandie, des parements

de murs, des rampants de contre-forts; alors ils figurent des _essentes_

ou _bardeaux_ de bois. C'était un moyen peu dispendieux de donner de la

richesse aux tympans, aux surfaces des murs dont l'aspect paraissait

trop froid.

[Illustration: Fig. 1.]

DAUPHIN, s. m. Bouche inférieure d'un tuyau de descente se recourbant

pour jeter les eaux dans un caniveau. Dès le XIIIe siècle, les tuyaux de

descente en plomb furent employés (voy. CONDUITE, CONSTRUCTION); mais

nous ne connaissons pas de dauphins affectant la forme qui leur a donné

ce nom avant le XVIe siècle. On voit encore un dauphin en fonte de fer

de cette époque attaché à la base d'une maison située en face le portail

royal de la cathédrale de Chartres. La fig. 1 en donne une copie.

Lorsque des tuyaux de descente sont appliqués à des édifices des XIIIe

et XIVe siècles, les dauphins (c'est-à-dire les bouches inférieures de

ces tuyaux) se composent d'une pierre évidée de façon à détourner les

eaux dans le caniveau qui les doit recevoir.

[Illustration: Fig. 1.]

DÉCORATION, s, f. Il y a dans l'architecture deux genres de décoration:

la décoration fixe, qui tient aux édifices, et la décoration d'emprunt,

appliquée à l'occasion de certaines solennités. La décoration fixe,

surtout pendant le moyen âge, étant inhérente à la structure, il n'y a

pas lieu de lui consacrer ici un article spécial, et nous renvoyons nos

lecteurs à tous les mots qui traitent des parties des édifices

susceptibles d'être ornées, et notamment aux articles SCULPTURE et

STATUAIRE. Quant à la décoration temporaire, elle fut appliquée de tout

temps. Les anciens décoraient leurs temples de fleurs, de feuillages et

de tentures à certaines occasions, et les chrétiens ne firent en cela

que suivre leur exemple. Il ne paraît pas que, pendant le moyen âge, on

ait fait dans les églises des décorations temporaires qui pussent

changer les dispositions et la forme apparente de ces édifices.

C'étaient des tentures accrochées aux piliers ou aux murs, des

guirlandes de feuillages, des écussons armoyés, quelquefois cependant

des échafauds tapissés destinés à recevoir certains personnages et

surtout des exhibitions des pièces composant les trésors si riches des

abbayes et des cathédrales. On trouvera, dans le _Dictionnaire du

Mobilier_, des détails sur ces sortes de décorations. Ce que l'on doit

observer dans les décorations temporaires employées autrefois, c'est le

soin apporté par les décorateurs dans le choix de l'échelle des

ornements. Ceux-ci sont toujours en proportion relative avec le monument

auquel on les applique. La plupart de nos décorations temporaires

modernes, par suite de la non-observation de cette règle essentielle,

détruisent l'effet que doit produire un édifice, au lieu de l'augmenter.

DÉLIT (voy. LIT.).

DENT-DE-SCIE, s. f. Terme employé pour indiquer un genre d'ornement que

l'on voit naître au XIe siècle et qui est fort usité pendant le XIIe,

surtout dans les provinces de l'Île-de-France, de la Normandie et de

l'Ouest. Les dents-de-scie servent à décorer particulièrement les

bandeaux, les corniches et les archivoltes. Les plus anciennes sont

habituellement larges, formant des angles droits, et portant une faible

saillie (1). Bientôt elles se serrent, deviennent aigües(2), se

détachent vivement sur un fond parallèle à leur face A, ou sur un fond

taillé en biseau B. Vers la fin du XIIe siècle, les angles rentrants et

saillants sont tronqués D.

Quelquefois, lorsque les dents-de-scie de cette époque ont une petite

dimension, particulièrement dans les monuments de l'Ouest, elles sont

taillées encore à angles droits G. Les dents-de-scie doublées ou

chevauchées sont taillées ainsi que l'indique la figure 3, de façon à

présenter un rang de pointes passant sur l'autre. Dans les archivoltes,

souvent plusieurs rangs de dents-de-scie sont superposés, s'alternant et

formant les sailles indiquées en E. Conformément à la méthode employée

par les architectes du moyen-âge, chaque rang de dents-de-scie était

pris dans une hauteur d'assise, les joints verticaux tombant dans les

vides. Comme ces ornements étaient taillés avant la pose et que les

appareilleurs ne voulaient pas perdre de la pierre, il en résultait que

les dents-de-scie étaient souvent inégales en largeur, puisqu'il fallait

toujours comprendre un certain nombre de dents entières dans une pierre,

quelle que fût sa longueur. Mais ces irrégularités ne paraissent pas

avoir préoccupé les architectes; il faut dire cependant qu'elles sont

beaucoup plus prononcées dans les édifices bâtis avec parcimonie, comme

les églises de village, par exemple, que dans des monuments importants.

Les dents-de-scie appartiennent bien au moyen âge; rien dans les

édifices romains ne pouvait donner l'idée de cet ornement, qui donne

tant de vivacité aux profils, aux bandeaux, et qui fait si bien valoir

les parties nues de l'architecture (voy. Bâtons-rompus, zigzags).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

DEVIS, s. m. _Devise_. Au XIVe siècle, on appelait _devis_ ou _devise_

un projet graphique accompagné d'une description écrite indiquant un

travail à faire[10] et l'estimation de ce travail.

Le devis fait, on procédait à une adjudication au rabais, à peu près

comme cela se pratique de nos jours, si ce n'est que, pour concourir à

l'adjudication, il fallait faire partie d'un corps de métier, et qu'il

ne suffisait pas de se présenter aux autorités compétentes avec un

certificat délivré, souvent, par complaisance. Les devis étaient faits

ou en bloc ou détaillés: s'ils étaient faits en bloc, à la suite de la

description des travaux à exécuter, il était dit que ces travaux

valaient tant; s'ils étaient détaillés, chaque article de l'ouvrage

était suivi d'une estimation. Les séries de prix jointes aux devis

n'étant pas encore en usage, les adjudications étaient de véritables

forfaits. Nos archives départementales conservent encore un grand nombre

de ces sortes de marchés. Nous ne savons si, au XIIIe siècle, le maître

de l'oeuvre faisait le devis général de tout l'ouvrage qui lui était

commandé; ce qui est certain, c'est que, pendant les XIVe et XVe

siècles, chaque chef de corps de métiers était souvent appelé à faire un

devis de la portion des travaux qui le concernait. Ce devis fait, il

soumissionnait l'ouvrage à forfait; mais alors il n'y avait pas

d'adjudication, c'est-à-dire de concurrence entre gens de même état.

[Note 10: «Guillaume de Longueil, vicomte d'Auge, au sergent

de la sergenterie de Pont-l'Évesque, vous mandons que la

taache de machonerie qu'il est convenant faire au pont au

pain, dont mencion est faite au deviz, vous fachiez crier à

rabais accoustumé par touz les lieux de vostre sergenterie où

l'on a accoustumé à faire iceulz cris... L'an mil ccc IIIIXX

et dix-neuf.» MARCHÉ, _coll._ Millin.]

DIABLE, s. m. _Deable_. Ange déchu, personnification du mal. Dans les

premiers monuments du moyen âge, on ne trouve pas de représentations du

diable, et nous ne saurions dire à quelle époque précise les sculpteurs

ou peintres ont commencé à figurer le démon dans les bas-reliefs ou

peintures. Les manuscrits grecs des VIIe et VIIIe siècles qui

représentent des résurrections font voir les morts ressuscitants; mais

les peintres n'ont figuré que les esprits célestes, le diable est absent

de la scène. Une bible latine du IXe ou Xe siècle[11], ornée de

nombreuses vignettes au trait, nous montre Job assis sur les ruines de

sa maison; l'ange du mal lui parle (1); il est nimbé et armé d'ailes;

dans sa main gauche, il tient une cassolette pleine de feu; les ongles

de ses pieds sont crochus: c'est une des plus anciennes représentations

du diable que nous connaissions. Ici le démon conserve les attributs de

sa puissance première. Dans la sculpture du XIe siècle, en France, le

diable commence à jouer un rôle important: il apparaît sur les

chapiteaux, sur les tympans; il se trouve mêlé à toutes les scènes de

l'Ancien et du Nouveau-Testament, ainsi qu'à toutes les légendes de

saints. Alors, l'imagination des artistes s'est plue à lui donner les

figures les plus étranges et les plus hideuses: tantôt il se présente

sous la forme d'un homme monstrueux, souvent pourvu d'ailes et de queue;

tantôt sous la forme d'animaux fantastiques.

Les chapiteaux de l'église de Vézelay, qui datent de la fin du XIe

siècle, sont remplis de ces représentations de l'esprit du mal. Voici

l'un d'eux, qui figure l'homme riche orgueilleux, arraché de son palais

par trois démons (2): c'est une des nombreuses visions de saint-Antoine,

que le sculpteur a représenté priant.

À l'article CHAPITEAU, nous avons donné une représentation du démon

chassé du veau d'or par Moïse, provenant de la même église: c'est une

des plus énergiques figures que nous connaissions de cette époque. Dans

ces images primitives, le diable agit ou conseille: lorsqu'il agit, il

prend la forme d'un être humain plus ou moins difforme, pourvu d'ailes

et quelquefois d'une queue terminée par une tête de serpent, ses membres

sont grêles, décharnés, ses mains et ses pieds volumineux, sa chevelure

ébouriffée, sa bouche énorme, il est nu; lorsqu'il conseille, il prend

la figure d'un animal fantastique, sirène, dragon, serpent, crapaud,

basilic (oiseau à queue de serpent), chien à tête d'homme. Au XIIe

siècle déjà, les auteurs des bestiaires s'étaient évertués à faire, des

animaux réels ou imaginaires, des figures symboliques des vertus et des

vices (voy. BESTIAIRE); alors, dans les sculptures ou peintures,

lorsqu'on voulait représenter un personnage sous l'influence d'une

mauvaise passion, on l'accompagnait d'un de ces animaux, symbole de

cette mauvaise passion. Dans le musée du moyen âge de la ville

d'Avignon, nous voyons un fragment de chapiteau en marbre blanc, du XIIe

siècle, représentant Job auquel sa femme et ses amis viennent faire des

reproches. À côté d'Eliut, l'un des amis de Job, est une sirène qui

semble le conseiller (3).

Or la sirène, pendant le moyen âge, est le symbole de la fausseté, de la

déception. Sur les portails des églises de cette époque, les vices sont

parfois personnifiés (voy. VICE), et les personnages qui figurent les

vices sont accompagnés de diables qui se plaisent à les tourmenter. Les

diables apparaissent aussi dans les paraboles et légendes, comme dans la

parabole du mauvais riche, par exemple, et dans les légendes de

saint-Antoine et de saint-Benoît, qui ont eu, disent ces légendes, avec

le diable, des rapports si fréquents. Il serait assez inutile de copier

ici de nombreux exemples de ces figures monstrueuses; nous nous

contenterons d'indiquer les caractères donnés aux représentations du

diable pendant les périodes diverses du moyen âge. Pendant la période

romane, le diable est un être que les sculpteurs ou peintres s'efforcent

de rendre terrible, effrayant, qui joue le rôle d'une puissance avec

laquelle il n'est pas permis de prendre des libertés. Chez les

sculpteurs occidentaux du XIIIe siècle, laïques fort avancés comme

artistes, l'esprit gaulois commence à percer. Le diable prend un

caractère moins terrible; il est souvent ridicule, son caractère est

plus dépravé qu'effrayant, sa physionomie est plus ironique que sauvage

ou cruelle; parfois il triche, souvent il est dupé. La scène du Pèsement

des âmes, qui occupe une place principale dans le drame du Jugement

dernier, nous montre un diable qui s'efforce, avec assez peu de loyauté,

de faire pencher l'un des plateaux de la balance de son côté. Les démons

qui accompagnent les damnés semblent railler la troupe des malheureux

entraînés dans les enfers; quelques-uns de ces subalternes de l'armée

des ténèbres ont même parfois un air de bonhomie brutale qui peut faire

croire à des accommodements. Cependant l'ensemble des scènes infernales

sculptées au commencement du XIIIe siècle a toujours un aspect

dramatique fait pour émouvoir. À la porte centrale de la cathédrale de

Paris, par exemple, tout le côté occupé par les démons et les âmes qui

leur sont livrées, à la gauche du Christ, est sculpté de main de maître;

quelques épisodes sont rendus d'une façon émouvante (voy. JUGEMENT

DERNIER). Parmi les voussures chargées de démons et de damnés semble

trôner un diable supérieur; il est couronné (4). Sa taille est entourée

d'un serpent; il est assis sur un tas de personnages, parmi lesquels on

voit un évêque et un roi. Ce diable souverain est gras, lippu; il est

pourvu de mamelles gonflées et semble se reposer dans son triomphe. À

côté de lui sont représentées des scènes de désordre, de confusion, de

désespoir, rendues avec une énergie et un talent d'exécution vraiment

remarquables. Les peintres et sculpteurs du moyen âge ont admis une

trinité du mal, en opposition avec la trinité divine (voy. TRINITÉ). Dès

la fin du XIIIe siècle, le diable, dans la sculpture et la peinture,

perd beaucoup de son caractère féroce; il est relégué au dernier rang,

il est bafoué et porte souvent la physionomie de ce rôle; dans beaucoup

de légendes refaites à cette époque, il est la dupe de fraudes pieuses,

comme dans la célèbre légende du moine Théophile et celle du serrurier

Biscornet, qui fit, dit-on, les pentures des portes de la cathédrale de

Paris. Ce serrurier, qui vivait au XIVe siècle, fut chargé de ferrer les

trois portes principales de Notre-Dame[12]. Voulant faire un

chef-d'oeuvre, et fort empêché de savoir comment s'y prendre, il se

donne au diable, qui lui apparaît et lui propose de forger les pentures,

à une condition, bien entendu, c'est que lui Biscornet, par un marché en

règle, écrit, livrera son âme aux esprits des ténèbres. Le marché est

signé, le diable se met à l'oeuvre et fournit les pentures. Biscornet,

aidé de son infernal forgeron, pose les ferrures des deux portes

latérales; mais quand il s'agit de ferrer la porte centrale, la chose

devient impossible, par la raison que la porte centrale sert de passage

au Saint-Sacrement. Le diable n'avait pas songé à cette difficulté; mais

le marché ne pouvant être entièrement rempli par l'une des parties,

Biscornet redevient possesseur de son âme, et le diable en est pour ses

ferrures des deux portes.

On le voit, vers la fin du moyen âge, le diable a vieilli et ne fait

plus ses affaires. Les arts plastiques de cette époque ne font que

reproduire l'esprit de ces légendes populaires dont nous avons suivi les

dernières traces sur le théâtre des marionnettes, où le diable, malgré

ses tours et ses finesses, est toujours battu par Polichinelle.

Le grand diable sculpté sur le tympan de la porte de la cathédrale

d'Autun, au XIIe siècle, est un être effrayant bien fait pour épouvanter

des imaginations neuves; mais les diablotins sculptés sur les

bas-reliefs du XVe siècle sont plus comiques que terribles, et il est

évident que les artistes qui les façonnaient se souciaient assez peu des

méchants tours de l'esprit du mal.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Note 11: Bibl. imp. Mss. _b/2_.]

[Note 12: Ces pentures datent de la fin du XIIe siècle ou des

premières années du XIIIe, et l'histoire du serrurier

Biscornet est un conte populaire; il ne fait qu'indiquer la

tendance des esprits, au XIVe siècle, à ne plus voir dans le

diable qu'une puissance déchue, dont on avait facilement

raison avec un peu d'adresse.]

DIEU. Le moyen âge représentait Dieu, dans les monuments religieux, par

ses oeuvres; il n'était figuré que dans les scènes de l'Ancien

Testament, dans la création, lorsqu'il parle à Adam, à Caïn, à Noé,

lorsqu'il apparaît à Moïse. Dans la nouvelle loi, le Christ représente

seul la divinité. S'il existe des images de Dieu le Père, elles se

trouvent avec le Fils et le Saint-Esprit (voy. TRINITÉ). Ce n'est qu'à

l'époque de la Renaissance que les artistes sculpteurs ou peintres font

intervenir Dieu le Père dans les scènes qu'ils représentent[13].

Cependant on voit quelquefois, au-dessus des tympans des portails des

XIIIe, XIVe et XVe siècles, représentant le Christ dans sa gloire, au

jour du jugement, Dieu le Père en buste, bénissant; il est nimbé du

nimbe crucifère, porte une longue barbe, sa chevelure tombe sur ses

épaules. À la fin du XVe siècle Dieu le Père est habituellement coiffé

de la tiare à triple couronne, comme un pape. Nous ne connaissons pas

une seule statue des XIIIe et XIVe siècles représentant Dieu le Père; la

seule personne divine prenant une place principale dans les édifices

religieux est le Christ homme ou le Christ triomphant (voy. CHRIST). La

Vierge Marie et son Fils occupent tous deux l'imagination et la main des

artistes (voy. VIERGE SAINTE). Il semble que Dieu leur ait délégué toute

sa puissance sur les êtres créés.

[Note 13: Voy. l'_Iconographie chrétienne, histoire de Dieu_,

de M. Didron. Imp. roy., 1843. Nous renvoyons nos lecteurs à

cet ouvrage excellent.]

DÔME, s. m. S'emploie (improprement) pour coupole. _Duomo_, en italien,

s'entend pour cathédrale, église épiscopale; comme beaucoup d'églises

cathédrales d'Italie sont surmontées d'une ou de plusieurs coupoles, on

a pris la partie pour le tout: on dit le dôme des Invalides, le dôme du

Panthéon; on devrait dire la coupole des Invalides ou du Panthéon (voy.

COUPOLE). _Il duomo di Parigi_, pour un Italien, c'est l'église

Notre-Dame de Paris, laquelle, comme on sait, n'est pas surmontée d'une

coupole.

DONJON, s. m. _Dongun_, _doignon_, _dangon_[14]. Le donjon appartient

essentiellement à la féodalité. Ce n'est pas le _castellum_ romain, ce

n'est pas non plus le _retrait_, la dernière défense de la citadelle des

premiers temps du moyen âge. Le donjon commande les défenses du château,

mais il commande aussi les dehors et est indépendant de l'enceinte de la

forteresse du moyen âge, en ce qu'il possède toujours une issue

particulière sur la campagne. C'est là ce qui caractérise

essentiellement le donjon, ce qui le distingue d'une tour. Il n'y a pas

de château féodal sans donjon, comme il n'y avait pas, autrefois, de

ville forte sans château, et comme, de nos jours, il n'y a pas de place

de guerre sans citadelle. Toute bonne citadelle doit commander la ville

et rester cependant indépendante de ses défenses.

Au moyen âge, il en était de même du château, et le donjon était au

château ce que celui-ci était à la ville. Les garnisons du moyen âge

possédaient une défense de plus que les nôtres: chassées de la cité,

elles se retiraient dans le château; celui-ci pris, elles se réfugiaient

dans le donjon; le donjon serré de trop près, elles pouvaient encore

courir la chance de s'échapper par une issue habilement masquée ou de

passer à travers les lignes de circonvallation, la nuit, par un coup

hardi. Mais cette disposition du donjon appartenant à la forteresse

féodale n'était pas seulement prise pour résister ou échapper à l'ennemi

du dehors, elle était la conséquence du système féodal. Un seigneur, si

puissant qu'il fût, ne tenait sa puissance que de ses vassaux. Au moment

du péril, ceux-ci devaient se rendre à l'appel du seigneur, se renfermer

au besoin dans le château et concourir à sa défense; mais il arrivait

que ces vassaux n'étaient pas toujours d'une fidélité à toute épreuve.

Souvent l'ennemi les gagnait; alors le seigneur trahi n'avait d'autre

refuge que son donjon, dans lequel il se renfermait avec ses gens à lui.

Il lui restait alors pour dernière ressource, ou de se défendre jusqu'à

l'extrémité, ou de prendre son temps pour s'échapper, ou de capituler.

Nous l'avons dit ailleurs (voy. CHÂTEAU), le système de la défense

des places, pendant la féodalité, n'était qu'une série de moyens

accumulés par la défiance, non-seulement envers un ennemi déclaré, mais

envers les garnisons mêmes. C'est pourquoi l'étude des forteresses de

cette époque fournit un sujet inépuisable d'observations intéressantes;

la défiance aiguise l'esprit et fait trouver des ressources. En effet,

si quelques châteaux présentent des dispositions d'ensemble à peu près

semblables, les donjons offrent, au contraire, une variété infinie, soit

dans la conception générale, soit dans les détails de la défense. Les

seigneurs, pouvant être à chaque instant en guerre les uns avec les

autres, tenaient beaucoup à ce que leurs voisins ne trouvassent pas,

s'ils venaient l'attaquer, des défenses disposées comme celles qu'ils

possédaient chez eux. Chacun s'ingéniait ainsi à dérouter son ennemi,

parfois l'ami de la veille; aussi lorsqu'un seigneur recevait ses égaux

dans son château, fussent-ils ses amis, avait-il le soin de les loger

dans un corps de bâtiment spécial, les recevait-il dans la grand'salle,

dans les appartements des femmes, mais ne les conduisait-il que

très-rarement dans le donjon, qui, en temps de paix, était fermé,

menaçant, pendant qu'on se donnait réciproquement des témoignages

d'amitié. En temps de paix, le donjon renfermait les trésors, les armes,

les archives de la famille, mais le seigneur n'y logeait point; il ne

s'y retirait seulement, avec sa femme et ses enfants, que s'il lui

fallait appeler une garnison dans l'enceinte du château. Comme il ne

pouvait y demeurer et s'y défendre seul, il s'entourait alors d'un plus

ou moins grand nombre d'hommes d'armes à sa solde, qui s'y renfermaient

avec lui. De là, exerçant une surveillance minutieuse sur la garnison et

sur les dehors (car le donjon est toujours placé en face du point

attaquable de la forteresse), ses fidèles et lui tenaient en respect les

vassaux et leurs hommes, entassés dans les logis; à toute heure pouvant

sortir et rentrer par des issues masquées et bien gardées, la garnison

ne savait pas quels étaient les moyens de défense, et naturellement le

seigneur faisait tout pour qu'on les crût formidables. Il est difficile

de trouver un plus beau programme pour un architecte militaire; aussi

les donjons, parmi les édifices du moyen âge, sont-ils souvent des

chefs-d'oeuvre de prévoyance. Nous avons trouvé dans ces constructions,

peu connues généralement ou incomplétement étudiées, des dispositions

qui demandent un examen attentif, parce qu'elles mettent en lumière un

des côtés de la vie féodale[15].

La raison première qui fit élever des donjons fut l'invasion normande.

Les _villæ_ mérovingiennes devaient fort ressembler aux _villæ_

romaines; mais quand les Normands se jetèrent périodiquement sur le

continent occidental, les seigneurs, les monastères, les rois et les

villes elles-mêmes, songèrent à protéger leurs domaines par des sortes

de blockhaus en bois que l'on élevait sur le bord des rivières et autant

que possible sur des emplacements déjà défendus par la nature. Ces

forteresses, dans lesquelles, au besoin, on apportait à la hâte ce qu'on

possédait de plus précieux, commandaient des retranchements plus ou

moins étendus, composés d'un escarpement couronné par une palissade et

protégé par un fossé. Les Normands eux-mêmes, lorsqu'ils eurent pris

l'habitude de descendre sur les côtes des Gaules et de remonter les

fleuves, établirent, dans quelques îles près des embouchures, ou sur des

promontoires, des camps retranchés avec une forteresse, pour mettre leur

butin à l'abri des attaques et protéger leurs bateaux amarrés. C'est

aussi dans les contrées qui furent particulièrement ravagées par les

Normands que l'on trouve les plus anciens donjons, et ces forteresses

primitives sont habituellement bâties sur plan rectangulaire formant un

parallélogramme divisé quelquefois en deux parties.

Sur beaucoup de points des bords de la Seine, de la Loire, de l'Eure, et

sur les côtes du Nord et de l'Ouest, on trouve des restes de ces donjons

primitifs; mais ces constructions, modifiées profondément depuis

l'époque où elles furent élevées, ne laissent voir que des soubassements

souvent même incomplets. Il paraîtrait que les premiers donjons, bâtis

en maçonnerie suivant une donnée à peu près uniforme, ont été faits par

les Normands lorsqu'ils se furent définitivement établis sur le

continent (voy. CHÂTEAU); et l'un des mieux conservés parmi ces donjons

est celui du château d'Arques près de Dieppe, construit, vers 1040, par

Guillaume, oncle de Guillaume le Bâtard. En disant que le donjon

d'Arques est un des mieux conservés, il ne faut pas croire que l'on

trouve là un édifice dont les dispositions soient faciles à saisir au

premier coup d'oeil. Le donjon d'Arques, réparé au XVe siècle, approprié

au service de l'artillerie à feu au XVIe siècle, mutilé depuis la

révolution par les mains des habitants du village qui en ont enlevé tout

ce qu'ils ont pu, ne présente, au premier aspect, qu'une masse informe

de blocages dépouillée de leurs parements, qu'une ruine ravagée par le

temps et les hommes. Il faut observer ces restes avec la plus

scrupuleuse attention, tenir compte des moindres traces, examiner les

nombreux détours des passages, les réduits; revenir vingt fois sur le

terrain, pour se rendre compte des efforts d'intelligence dont les

constructeurs ont fait preuve dans la combinaison de cette forteresse,

l'une des plus remarquables à notre avis.

Disons d'abord un mot de la bâtisse. Ici, comme dans la plupart des

édifices militaires de l'époque romane, la construction est faite

suivant le mode romain, c'est-à-dire qu'elle se compose d'un blocage

composé de silex noyés dans un bain de mortier très-dur et grossier,

parementé de petites pierres d'appareil de 0,15 c. à 0,20 c. de hauteur

entre lits, sur 0,20 c. à 0,32 c. de long. Ce parement est en calcaire

d'eau douce provenant de la vallée de la Sie, d'une bonne qualité

quoique assez tendre, mais durcissant à l'air[16]. Nous devons réclamer

toute l'attention de nos lecteurs pour nous suivre dans la description

suivante, que nous allons essayer de rendre aussi claire que possible.

La fig. 1 donne le plan du rez-de-chaussée du donjon d'Arques qui se

trouve situé près de la porte méridionale du château (voy. CHÂTEAU, fig.

4). En A est l'entrée avec son pont volant, sa double défense B, en

forme de tour intérieure, avec large mâchicoulis commandant la porte A.

Un long couloir détourné conduit dans la cour intérieure. En C était un

petit poste, sans communication directe avec l'intérieur du donjon, mais

enclavé dans son périmètre. Pour pénétrer dans le fort, il fallait se

détourner à gauche et arriver à la porte D. Cette porte franchie, on

trouvait une rampe à droite avec une seconde porte E percée à travers un

contre-fort; puis, en tournant à main gauche, on montait un degré

très-long E', direct et assez roide. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Le long du rempart du château en F, et masquée du dehors par le relief

du chemin de ronde crénelé, on arrive à une autre porte G très-étroite,

qui donne entrée dans une cage d'escalier, contenant un degré central se

détournant à main gauche, formant une révolution complète et arrivant à

un palier I, d'où, par une rampe tournant à droite dans l'épaisseur du

mur, on monte au second étage, ainsi que nous allons le voir. Les deux

salles basses JJ n'avaient aucune communication directe avec le dehors

(le couloir L ayant été ouvert au XVe siècle) et n'étaient même pas en

communication entre elles.

On devait descendre dans ces deux salles basses par des escaliers ou

échelles passant par des trappes ménagées dans le plancher du premier

étage. Ces salles étaient de véritables celliers propres à contenir des

provisions. En K est un puits de plus de 80 mètres de profondeur et dont

l'enveloppe est maçonnée jusqu'à la hauteur du plancher du second étage.

N'omettons pas de signaler l'escalier M taillé dans le roc (craie) et

descendant par une pente rapide jusqu'au fond du fossé extérieur.

Signalons aussi l'escalier N qui passe par-dessus le couloir d'entrée B;

son utilité sera bientôt démontrée.

Voyons le plan du premier étage (2). On ne pouvait arriver à cet étage

que par l'escalier à vis O, communiquant de ce premier étage au second,

c'est-à-dire qu'il fallait _descendre_ au premier étage après être monté

au second; ou bien, prenant l'escalier N (mentionné tout à l'heure)

passant à travers la tour commandant l'entrée B, montant un degré,

tournant à main droite, dans un étroit couloir avec rampe, on entrait

dans l'antisalle P, et de là on pénétrait dans une des salles J' du

premier étage du donjon. Quant à la salle J'', il fallait, pour y

arriver, se résoudre à passer par une trappe ménagée dans le plancher du

second étage. Tout cela est fort compliqué; ce n'est rien encore

cependant. Essayons de nous souvenir de ces diverses issues, de ne pas

perdre la trace de ces escaliers et de ces couloirs, véritable dédale.

Arrivons au second étage (3). Là encore existe le mur de refend non

interrompu, interdisant toute communication entre les deux salles du

donjon. Reprenons la grande rampe E' que nous avons abandonnée tout à

l'heure; elle arrive droit à un palier sur lequel, à main gauche,

s'ouvre une porte entrant directement dans la salle J''''. Mais il ne

faut pas croire qu'il fût facile de gravir cette longue rampe: d'abord,

à droite et à gauche existent deux trottoirs R, de plein pied avec le

palier supérieur, qui permettaient à de nombreux défenseurs d'écraser

l'assaillant gravissant ce long degré; puis plusieurs mâchicoulis

ouverts dans le plancher supérieur de cet escalier faisaient tomber une

pluie de pierres, de poutres, d'eau bouillante sur les assaillants. De

la cage d'escalier à révolution que nous avons observée à droite dans

les plans du rez-de-chaussée et du premier étage, par la rampe détournée

prise aux dépens de l'épaisseur du mur, on arrive au couloir S, qui, par

une porte, permet d'entrer dans la salle J''''. De sorte que si, par

surprise ou autrement, un ennemi parvenait à franchir la rampe E', les

défenseurs pouvaient passer par le couloir S, se dérober, descendre par

la cage de l'escalier I (plan du rez-de-chaussée), sortir par la porte

G, aller chercher l'issue M communiquant avec le fossé; ou encore

remonter par l'escalier N, la tour B (plan du premier étage), rentrer

dans la salle J' par l'antisalle P, prendre l'escalier à vis et se

joindre à la portion de la garnison qui occupait encore la moitié du

donjon. Si, au contraire, l'assaillant, par la sape ou l'escalade (ce

qui n'était guère possible), s'emparait de la salle J''' (plan du

deuxième étage, fig. 3), les défenseurs pouvaient encore se dérober en

sortant par l'antisalle P' et en descendant les rampes T communiquant,

ainsi que nous l'avons vu, soit avec la salle J' du premier étage, soit

avec l'escalier N. Ou bien les défenseurs pouvaient encore monter ou

descendre l'escalier à vis O, en passant à travers le cabinet V. Du

palier T on descendait au terre-plein U commandé par des meurtrières

percées dans les couloirs SS'.

De tout ceci on peut admettre déjà que la garnison du donjon était

double dans les deux étages (premier et second); que ces deux fractions

de la garnison n'avaient pas de communication directe entre elles; que,

pour établir cette communication, il fallait monter au troisième étage

occupé par le commandant, et que, par conséquent, si l'un des côtés du

donjon était pris, la garnison pouvait se réunir à la partie supérieure,

reprendre l'offensive, écraser l'assaillant égaré au milieu de ce

labyrinthe de couloirs et d'escaliers, et regagner la portion déjà

perdue.

Le troisième étage (4) est entièrement détruit, et nous ne pouvons en

avoir une idée que par les dessins de 1708, reproduits dans l'ouvrage de

M. Deville[17]. Ces dessins indiquent les mâchicoulis qui existaient

encore à cette époque dans la partie supérieure et la disposition

générale de cet étage, converti en plate-forme depuis le XVe siècle,

pour placer de l'artillerie à feu. M. Deville ne paraît pas reconnaître

de l'âge des voûtes qui couvraient encore en 1708 le second étage.

Cependant les profils des arcs de ces voûtes (5) font assez voir

qu'elles appartiennent aux restaurations de la fin du XVe siècle.

Primitivement, les étages du donjon, conformément à la méthode normande,

n'étaient séparés que par des planchers en bois dont on trouve les

traces sur les parois intérieures. Le plan de la plate-forme, donné dans

les dessins de 1708, fait assez voir que le mur de refend n'existait

plus au troisième étage. C'était de cet étage, en effet, que le

commandement devait se faire et la défense s'organiser avec ensemble.

Ce plan donc (fig. 4) indique une seule salle X, avec un poteau central,

destiné à soulager la charpente supérieure; un réduit Y, qui pouvait

servir de chambre au commandant; les mâchicoulis percés dans la chambre

Z, au-dessus de la grande rampe de l'escalier; les deux mâchicoulis

_aa_, auxquels on arrivait par les deux baies _bb_; le couloir _cc_ de

défense, pris dans l'épaisseur du mur au-dessus des arcs de ces

mâchicoulis, et les mâchicoulis d'angle _dd_. Dans ce plan, on voit

aussi la défense de la traverse _e_ qui commandait le dehors et

permettait de voir ce qui se passait dans le fossé du côté de la porte.

En _f_ est une cheminée et en _h_ un four, car le donjon contenait un

moulin (à bras probablement). Nous ne possédons sur la disposition de

l'étage supérieur crénelé que des données très-vagues, puisqu'en 1708

cet étage était détruit; nous voyons seulement, dans un compte de

réparations de 1355 à 1380[18], que des tourelles couvertes de plomb

terminaient cet étage; ces tourelles devaient être des échauguettes pour

abriter les défenseurs, ainsi qu'il en existe encore au sommet du donjon

de Chambois[19]. Le plan de cet étage, que nous donnons (6), indique en

_l, l'_ deux échauguettes; l'échauguette _l'_ montrant son mâchicoulis

_i_ ouvert sur la rampe du grand escalier; de plus, en _m_, on aperçoit

les ouvertures des autres mâchicoulis commandant les rentrants des

contre-forts. Celui _m'_ s'ouvrait sur la rampe inférieure du grand

escalier, montant derrière un simple mur de garde non couvert, tracé en

D' dans le plan du rez-de-chaussée, fig. 1.

La fig. 7 présente la façade du donjon d'Arques, sur la cour. En A est

le débouché du grand couloir de la porte extérieure; en B, l'entrée de

la rampe du donjon. Les autres parties de cette figure s'expliquent

d'elles-mêmes par l'examen des plans.

La fig. 8 donne la coupe du bâtiment sur la ligne brisée AA, BB des

plans. En C est le petit corps-de-garde tracé en C sur le plan du

rez-de-chaussée; en D, l'escalier à révolution situé sous la grande

rampe dont le palier arrive en E; on voit, en F, les mâchicoulis qui

commandent ce palier. Aujourd'hui, la construction ne s'élève pas

au-dessus du niveau G; en 1708, elle existait jusqu'au niveau H, et

l'extrados des voûtes faites au XVe siècle ne dépassait pas ce niveau G:

de sorte que les murs compris entre G et H servaient de merlons et les

baies d'embrasures pour des bouches à feu. Les pièces braquées sur cette

plate-forme contribuèrent, en tirant sur les troupes du duc de Mayenne,

au succès de la bataille gagnée dans la vallée d'Arques par Henri IV.

La fig. 9 trace la coupe du donjon sur la ligne CC, DD des plans. En A se

détache du corps principal le contre-fort servant de traverse, pour voir

le fond du fossé et le commander du sommet du donjon. En B est tranché

le couloir au niveau du deuxième étage qui commande le chemin de ronde D

et le terre-plein C. En E se voient les grands mâchicoulis avec la

défense supérieure à deux étages prise aux dépens des murs sur les arcs.

La coupe (10), faite sur la ligne EE, FF des plans, permet de comprendre

la combinaison ingénieuse des escaliers. En A se profile la grande rampe

arrivant au second étage avec les mâchicoulis supérieurs qui commandent

ses dernières marches et son palier. En R, on voit l'un des deux

trottoirs disposés pour recevoir les défenseurs de la rampe et pour

écraser les assaillants. En D apparaît la trace de l'étroit degré

intérieur qui aboutit au couloir S indiqué sur le plan du deuxième

étage, et qui permet aux défenseurs de se dérober ou de sortir par

l'escalier à révolution B. En C est un contre-palier qui commande les

révolutions de l'escalier B.

Le château d'Arques, admirablement situé, entouré de fossés larges et

profonds, commandé par un donjon de cette importance, devait être une

place inexpugnable avant l'artillerie à feu. À peine construit, il fut

assiégé par Guillaume le Conquérant et ne fut pris que par famine après

un long blocus. Réparé et reconstruit en partie par Henri Ier en 1123,

il fut assiégé par Geoffroy Plantagenet, qui ne put y entrer qu'après la

mort de son commandant, Guillaume Lemoine, tué par une flèche; ce siége

avait duré une année entière, 1145. Philippe-Auguste investit le château

d'Arques en 1202, et leva bientôt le siége à la nouvelle de la captivité

du jeune Arthur de Bretagne, tombé entre les mains de Jean sans Terre.

Le donjon d'Arques fut la dernière forteresse qui se rendit au roi de

France, après la conquête de la Normandie échappée des mains de Jean

sans Terre. Henri Ier, comme nous l'avons dit, fit exécuter des travaux

considérables au château d'Arques; mais l'examen des constructions

existantes ne peut faire supposer que le gros oeuvre du donjon

appartienne à cette époque. Peut-être Henri restaura-t-il les parties

supérieures qui n'existent plus, peut-être même les grands mâchicoulis

de la façade (fig. 7) datent-ils du règne de ce prince, car les arcs de

ces mâchicoulis, que nous avons figurés plein cintre, sont des arcs

brisés sur le dessin de 1708, tracé incorrect d'ailleurs, puisqu'il

n'indique pas avec exactitude les parties de la construction que nous

voyons encore debout. Quant aux dispositions générales, quant au système

de dégagements, d'escaliers, avec un peu de soin on en reconnaît

parfaitement les traces, et c'est en cela que le donjon d'Arques, qui

jamais ne fut pris de vive force, est un édifice militaire du plus haut

intérêt, et, malgré son état de ruine, beaucoup plus complet, au point

de vue de la défense, que ne le sont les célèbres donjons de Loches, de

Montrichard, de Beaugency, construits à peu près d'après les mêmes

données. Ce qui fait surtout du donjon d'Arques un type complet, c'est

sa position dans le plan du château; protégé par les courtines de la

place et deux tours, il commande cependant les dehors; il possède sa

porte de secours extérieure bien défendue; il protége l'enceinte, mais

aussi il peut la battre au besoin avec succès; il est absolument

inattaquable par la sape, seul moyen employé alors pour renverser des

murailles; il permet de renfermer et de maintenir une garnison peu sûre,

car ses défenseurs ne peuvent agir qu'en aveugles et sur le point qui

leur est assigné. Une trahison, une surprise n'étaient pas praticables,

puisque, une partie du donjon prise, il devenait facile à quelques

hommes déterminés de couper les communications, de renfermer

l'assaillant, de l'écraser avant qu'il ne se fût reconnu. Comme dernière

ressource, le commandant et ses hommes dévoués pouvaient encore

s'échapper. Le feu seul pouvait avoir raison de cette forteresse; mais

quand on considère la largeur des fossés du château creusés au sommet

d'une colline, l'élévation des murs, l'absence d'ouvertures extérieures,

on ne comprend pas comment un assaillant aurait pu jeter des matières

incendiaires sur les combles, d'autant qu'il lui était difficile de

s'établir à une distance convenable pour faire agir ses machines de jet

avec succès.

Les donjons normands et les donjons romans, en général, sont élevés sur

plan rectangulaire; c'est une habitation fortifiée, la demeure du

seigneur; ils contenaient des celliers ou caves pour les provisions, une

chapelle, des salles avec cabinet, et toujours, au sommet, un grand

espace libre pour organiser facilement la défense. La plupart de ces

logis quadrangulaires possèdent leur escalier principal séparé du corps

de la bâtisse, et quelquefois ce mur de refend qui les divise en deux

parties égales. L'entrée est habituellement placée beaucoup au-dessus du

sol, au niveau du premier étage. On ne peut s'introduire dans le donjon

que par une échelle ou au moyen d'un pont volant avec escalier de bois

que l'on détruisait en temps de guerre.

Le petit donjon de Chambois (Orne), qui date du XIIe siècle, présente la

plupart de ces dispositions de détail. Son plan est rectangulaire, avec

quatre renforts carrés aux angles. Une tour carrée, posée sur un de ses

côtés, contenait dans l'origine de petits cabinets et un escalier de

bois couronné d'une défense et ne montant que jusqu'au troisième étage.

On arrivait à la défense du sommet par un escalier à vis pratiqué dans

un des contre-forts d'angle. Les parties supérieures du donjon furent

refaites au XIVe siècle et conformément au système de défense de cette

époque; mais, des dispositions premières, il reste encore trois étages

et un chemin de ronde supérieur extrêmement curieux. Le plan du donjon

de Chambois est donné ci-contre par la fig. 11. On voit, en A, la

tourelle carrée accolée au corps de logis et dans laquelle, au XIVe

siècle, on a fait un escalier à vis. Ce donjon n'était pas voûté, non

plus que la plupart des donjons normands; les étages étaient séparés par

des planchers en bois portés sur des corbelets intérieurs. Sa porte est

relevée à six mètres au-dessus du sol, et s'ouvre sur le flanc de la

tour carrée contenant l'escalier en bois; on ne pouvait arriver à cette

porte, dont le seuil est au niveau du plancher du premier étage, qu'au

moyen d'une échelle, et le donjon ne se défendait, dans sa partie

inférieure, que par l'épaisseur de ses murs. Au commencement du XIVe

siècle, l'ancien crénelage fut remplacé par un parapet avec mâchicoulis,

créneaux et meurtrières. Sur les quatre contre-forts d'angle furent

élevées de belles échauguettes avec étage supérieur crénelé, à la place,

probablement, des anciennes échauguettes flanquantes.

Voici (12) l'élévation du donjon de Chambois du côté de la petite tour

carrée avant la construction des crénelages du XIVe siècle. La bâtisse

du XIIe siècle s'élève intacte aujourd'hui jusqu'au niveau B; c'est au

niveau C que s'ouvre la poterne. Mais la particularité la plus curieuse

du donjon de Chambois consiste en un chemin de ronde supérieur qui, sous

le crénelage, mettait les quatre échauguettes et la petite tour accolée

en communication les unes avec les autres, sans qu'il fût nécessaire de

passer dans la salle centrale occupée par le commandant. La défense

était ainsi complétement indépendante de l'habitation, et elle occupait

deux étages, l'un couvert, l'autre découvert. Voici, en coupe (13),

quelle est la disposition de ce chemin de ronde couvert qui fait le tour

du donjon et réunit les échauguettes sous le crénelage. Ce chemin de

ronde existe encore à peu près complet. Le donjon est construit en

moellons réunis par un excellent mortier; les contre-forts d'angle sont

bâtis en petites pierres d'appareil, ainsi que les entourages des baies.

Les donjons carrés, comme celui d'Arques, ceux de Loches, de Beaugency,

de Domfront, de Falaise, de Broue, de Pons, de Nogent-le-Rotrou, de

Montrichard, de Montbason, de Chauvigny, de Blanzac, de Pouzanges

(Vendée), qui tous sont construits sous l'influence normande, pendant

les XIe et XIIe siècles, n'étaient guère, à l'époque même où ils

furent élevés, que des défenses passives, se gardant plutôt par leur

masse, par l'épaisseur de leurs murs et la difficulté d'accès, que par

des défenses proprement dites. C'étaient des retraites excellentes

lorsqu'il n'était besoin que de se garantir contre des troupes armées

d'arcs et d'arbalètes, possédant quelques engins imparfaits, et ne

pouvant recourir, en dernier ressort, qu'à la sape. Mais si de

l'intérieur de ces demeures on méprisait des assaillants munis de

machines de guerre d'une faible puissance, on ne pouvait non plus leur

causer des pertes sérieuses. Les seigneurs assiégés n'avaient qu'à

veiller sur leurs hommes, faire des rondes fréquentes, s'assurer de la

fermeture des portes, lancer quelques projectiles du haut des créneaux

si les assaillants tentaient de s'approcher des murs, contre-miner si on

minait; et d'ailleurs ils pouvaient ainsi rester des mois entiers, même

devant un gros corps d'armée, sans avoir rien à craindre. Aussi était-ce

presque toujours par famine que l'on prenait ces forteresses. Mais

lorsque l'art de l'attaque se fut perfectionné à la suite des premières

croisades, que les assiégeants mirent en batterie des engins puissants,

que l'on fit des boyaux de tranchée, que l'on mit en usage ces longs

chariots couverts, ces _chats_, pour permettre de saper les murs sans

danger pour les mineurs, alors les donjons rectangulaires, si épais que

fussent leurs murs, parurent insuffisants; leurs angles n'étaient pas

flanqués et offraient des points saillants que le mineur attaquait sans

grand péril; les garnisons enfermées dans ces réduits voyaient

difficilement ce qui se passait à l'extérieur; elles ne pouvaient tenter

des sorties par ces portes placées à plusieurs mètres au-dessus du sol;

la complication des défenses était, dans un moment pressant, une cause

de désordre; les assiégés eux-mêmes s'égaraient ou au moins perdaient

beaucoup de temps au milieu de ces nombreux détours, ou encore se

trouvaient pris dans les piéges qu'eux-mêmes avaient tendus. Dès le

milieu du XIIe siècle, ces défauts de la défense du donjon normand

furent certainement reconnus, car on changea complétement de système, et

on abandonna tout d'abord la forme rectangulaire. Une des premières et

une des plus heureuses tentatives vers un système nouveau se voit à

Étampes. Le donjon du château d'Étampes, quoique fort ruiné, possède

encore cependant plus de trois étages, et on peut se rendre compte des

divers détails de sa défense. Nous ne saurions assigner à cette

construction une date antérieure à 1150 ni postérieure à 1170. Quelques

chapiteaux qui existent encore et le mode de bâtir appartiennent à la

dernière période de l'époque romane, mais ne peuvent cependant dater du

règne de Philippe-Auguste. La tradition fait remonter la construction du

donjon d'Étampes au commencement du XIe siècle, ce qui n'est pas

admissible. Philippe-Auguste fit enfermer sa femme Isburge, en 1199,

dans le donjon que nous voyons encore aujourd'hui[20]: donc il existait

avant cette époque. Le chapiteau dessiné ici (14) ne peut laisser de

doutes sur la date de cette forteresse: c'est bien la sculpture du

commencement de la seconde moitié du XIIe siècle.

Le plan du donjon d'Étampes est un quatre-feuilles, ce qui donne un

meilleur flanquement qu'une tour cylindrique. Il est posé à l'extrémité

d'un plateau qui domine la ville d'Étampes, au-dessus de la gare du

chemin de fer. Les défenses du château s'étendaient autrefois assez loin

sur le plateau, se dirigeant vers l'ouest et le midi; aussi, du côté de

l'ouest, ce donjon était-il protégé par un mur de contre-garde ou

chemise dont on voit encore les soubassements. Ce mur (15) se retournait

probablement, faisant face au sud, et aboutissait à une sorte de

chaussée diagonale A' destinée à recevoir l'extrémité du pont volant qui

permettait d'entrer dans la tour par une poterne percée au-dessous du

niveau du premier étage. Le rez-de-chaussée était voûté grossièrement en

moellons, et ces voûtes reposaient sur une grosse colonne centrale qui

montait jusqu'au deuxième étage. Il fallait du premier étage descendre

au niveau du rez-de-chaussée par un escalier B, pris aux dépens de

l'épaisseur du mur, qui n'a pas moins de quatre mètres. En C est un

puits et en D une fosse de latrines. Du vestibule E de la poterne,

tournant à main gauche, on descendait donc par le degré B à l'étage

inférieur; tournant à main droite, on montait par quelques marches au

niveau du premier étage. Le vestibule E était ainsi placé à mi-étage

afin que l'assaillant, entrant précipitamment par la poterne et allant

droit devant lui, tombât d'une hauteur de quatre mètres au moins en F

sur le sol de la cave, où il se trouvait enfermé; les défenseurs postés

sur la rampe ascendante de droite devaient d'ailleurs le pousser dans

cette fosse ouverte. La rampe de droite arrivait donc au niveau du

premier étage (16), en G; de là on entrait dans la salle par l'embrasure

d'une fenêtre. Mais si l'on voulait monter au second étage, il fallait

entrer dans le petit corps-de-garde H, placé juste au-dessus du

vestibule de la poterne et percé d'un mâchicoulis, prendre la rampe

d'escalier I qui menait à un escalier à vis desservant le second étage

et les étages supérieurs; l'arrivée au niveau du second étage était

placée au-dessus du point G. La margelle du puits C était placée sur les

voûtes du rez-de-chaussée: c'était donc du premier étage que l'on tirait

l'eau nécessaire aux besoins de la garnison. En L se voit un cabinet

d'aisances. Le premier étage était primitivement couvert par un plancher

dont les poutres principales, conformément au tracé ponctué, portaient

sur la colonne centrale. Vers le milieu du XIIIe siècle, ce plancher fut

remplacé par des voûtes. Les profils d'arêtiers de ces voûtes, les

culs-de-lampe qui les portent, et la façon dont ils ont été incrustés

après coup dans la construction, sont des signes certains de la

restauration qui a modifié les dispositions premières du donjon

d'Étampes. Le petit corps-de-garde H, placé au-dessus de la poterne,

contenait probablement le mécanisme destiné à faire jouer le pont volant

s'abattant sur la chaussée A'.

Le second étage (17) était destiné à l'habitation du seigneur. Il est

muni de deux cheminées O et possède des latrines en L. On voit en G'

l'arrivée de l'escalier dans une embrasure de fenêtre dont le sol est

placé un peu au-dessous du plancher. Quatre colonnes engagées portent

deux gros arcs doubleaux diagonaux dont nous reconnaîtrons l'utilité

tout à l'heure; de plus, deux autres arcs doubleaux sont bandés en P,

pour porter le comble central. L'escalier à vis continuait et arrivait

au niveau du troisième étage crénelé disposé pour la défense. Le comble

se composait d'un pavillon carré pénétré par des croupes coniques.

Supposons maintenant (18) une coupe faite sur la ligne AB des plans.

Nous voyons en F la fausse entrée intérieure percée au niveau du sol de

la poterne et tombant dans la cave; en B', la rampe descendant sur le

sol de cette cave le long du puits; en G, l'arrivée de la rampe au

niveau du sol du premier étage; en H, la porte donnant entrée dans le

corps-de-garde situé au-dessus du vestibule de la poterne et dans

l'escalier, partie à vis, dont la première issue se voit en G', à

quelques marches au-dessous du sol du second étage. En continuant à

monter cet escalier à vis, on arrivait à la porte M, percée au niveau du

plancher du troisième étage, au-dessus de la grand'salle, étage

uniquement destiné à la défense. Mais pour que les défenseurs pussent

recevoir facilement des ordres du commandant demeurant ans cette

grand'salle, ou le prévenir promptement de ce qui se passait au dehors,

on avait établi des sortes de tribunes T à mi-hauteur de cette salle,

dans les quatre lobes formés par le quatre-feuilles, tribunes auxquelles

on descendait par des échelles de meunier passant à travers le plancher

du troisième étage, ainsi que l'indique le plan de la partie supérieure

(19). Cette disposition avait encore l'avantage de permettre de réunir

toute la garnison dans la grand'salle sans encombrement, et d'envoyer

promptement les défenseurs aux créneaux. On retrouve en place

aujourd'hui les scellements des poutres principales de ces quatre

tribunes, les corbeaux qui recevaient les liens, les naissances des arcs

doubleaux diagonaux et des arcs parallèles avec l'amorce des deux murs

qu'ils portaient; les baies supérieures sont conservées jusqu'à moitié

environ de leur hauteur. Le plan (fig. 19) fait voir que la partie

supérieure était complétement libre, traversée seulement par les murs

portant sur les deux arcs doubleaux marqués P dans le plan du second

étage, murs percés de baies et destinés à porter la toiture centrale.

Les deux gros arcs doubleaux diagonaux supportaient le plancher et le

poinçon du comble. En effet, ce plancher, sur lequel il était nécessaire

de mettre en réserve un approvisionnement considérable de projectiles,

et qui avait à résister au mouvement des défenseurs, devait offrir une

grande solidité. Il fallait donc que les solives fussent soulagées dans

leur portée; les arcs diagonaux remplissaient parfaitement cet office.

L'étage supérieur était percé de nombreux créneaux, ainsi que l'indique

une vue cavalière gravée par Chastillon, et devait pouvoir être garni de

hourds en temps de siége, conformément au système défensif de cette

époque. Ces hourds, que nous avons figurés en plan (fig. 19), se

retrouvent en S' sur l'un des lobes de la tour en élévation extérieure

(20). Cette élévation est prise du côté de la poterne. Aujourd'hui les

constructions supérieures, à partir du niveau V, n'existent plus; mais,

quoique ce donjon[21] soit fort ruiné, cependant toutes ses dispositions

intérieures sont parfaitement visibles et s'expliquent pour peu qu'on

apporte quelque attention dans leur examen. La bâtisse est bien faite;

les pieds-droits des fenêtres, les arcs, les piles et angles sont en

pierre de taille; le reste de la maçonnerie est en moellon réuni par un

excellent mortier. Le donjon d'Étampes devait être une puissante défense

pour l'époque; très-habitable d'ailleurs, il pouvait contenir une

nombreuse garnison relativement à la surface qu'il occupe.

Les donjons sont certainement de toutes les constructions militaires

celles qui expliquent le plus clairement le genre de vie, les habitudes

et les moeurs des seigneurs féodaux du moyen âge. Le seigneur féodal

conservait encore quelque chose du chef frank, il vivait dans ces

demeures au milieu de ses compagnons d'armes; mais cependant on

s'aperçoit déjà, dès le XIIe siècle, qu'il cherche à s'isoler, à se

séparer, lui et sa famille, de sa garnison; on sent la défiance partout,

au dedans comme en dehors de la forteresse. La nuit, les clefs du donjon

et même celles du château étaient remises au seigneur, qui les plaçait

sous son chevet[22]. Comme nous l'avons vu et le verrons, le véritable

donjon est rapproché des dehors; il possède souvent même des issues

secrètes indépendantes de celles du château, pour s'échapper ou faire

des sorties dans la campagne; ses étages inférieurs, bien murés, sont

destinés aux provisions; ses étages intermédiaires contiennent une

chapelle et l'habitation; son sommet sert à la défense; on y trouve

toujours un puits, des cheminées et même des fours. D'ailleurs, les

donjons présentent des dispositions très-variées, et cette variété

indique l'attention particulière apportée par les seigneurs dans la

construction d'une partie si importante de leurs châteaux. Il est

évident que chaque seigneur voulait dérouter les assaillants par des

combinaisons défensives nouvelles et qui lui appartenaient. C'est à

dater du XIIe siècle que l'on remarque une singulière diversité dans ces

demeures fortifiées; autant de donjons en France, autant d'exemples.

Nous choisirons parmi ces exemples ceux qui présentent le plus d'intérêt

au point de vue de la défense, car il faudrait sortir des limites que

nous nous sommes imposées dans cet ouvrage pour les donner tous.

Suger[23] dit quelques mots du château de La Roche-Guyon, à propos de la

trahison de Guillaume, beau-frère du roi, envers son gendre Gui. «Sur un

promontoire que forment dans un endroit de difficile accès les rives du

grand fleuve de la Seine, est bâti un château non noble, d'un aspect

effrayant, et qu'on nomme La Roche-Guyon: invisible à sa surface, il est

creusé dans une roche élevée; la main habile de celui qui le construisit

a coupé sur le penchant de la montagne, et à l'aide d'une étroite et

chétive ouverture, le rocher même, et formé sous terre une habitation

d'une très-vaste étendue. C'était autrefois, selon l'opinion générale,

soit un antre prophétique où l'on prenait les oracles d'Apollon, soit le

lieu dont Lucain dit:

... Nam quamvis Thessala vates

Vim faciat satis, dubium est quid tra erit illue,

Aspiciat Stygias, an quod descenderit, umbras.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5 - (D - E- F) · 第 3 / 14 题