--Croyez-vous aux revenants? demanda froidement la baronne.
--Eh! Madame!... fit le marquis.
--C'est que, si vous n'y croyez pas, vous avez tort, poursuivit madame
de Vaubert. Le fils Stamply, ce Bernard dont son père nous a tant de
fois étourdi les oreilles, ce héros mort et enterré depuis six ans sous
les glaces de la Russie...
--Eh bien? demanda M. de La Seiglière.
--Eh bien! reprit la baronne, on l'a vu hier dans le pays, on l'a vu en
chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a parlé, et
c'est lui, c'est bien lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de
votre ancien fermier; il existe, il vit; le drôle n'est pas mort.
--Qu'est-ce que ça me fait? dit le marquis d'un ton dégagé et de l'air à
la fois surpris et charmé d'un homme qui, s'étant attendu à recevoir un
aérolithe sur la tête, reçoit sur le bout du nez une plume détachée de
l'aile d'une mésange.
--Comment! ce que cela vous fait? s'écria madame de Vaubert. Le fils
Stamply n'est pas mort, il est de retour au pays, on a constaté son
identité, et vous demandez ce que cela vous fait!
--Mais sans doute, répondit M. de La Seiglière avec un naïf étonnement.
Si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux pour lui qu'il ne
soit pas en terre. Je prétends le voir; pourquoi ne s'est-il pas déjà
présenté?
--Soyez calme, dit la baronne, il se présentera.
--Qu'il vienne! s'écria le marquis; on le recevra; on aura soin de lui;
au besoin, on lui fera un sort. Je n'ai pas oublié la délicatesse des
procédés du père. Le vieux Stamply a fait son devoir; à mon tour, je
ferai le mien. C'est une justice que le gars se ressente de la fortune
que m'a rendue le papa. Je ne suis pas ingrat; il ne sera pas dit qu'un
La Seiglière a laissé dans la peine le fils d'un serviteur fidèle. Qu'on
m'amène Bernard; s'il hésite, qu'on le rassure; il aura ce qu'il
demandera.
--Et s'il demande tout? dit la baronne.
À ces mots, M. de La Seiglière tressaillit et se tourna vers elle d'un
air effaré.
--Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code? demanda tranquillement
madame de Vaubert.
--Jamais, répondit le marquis avec orgueil.
--Je l'ai parcouru ce matin à votre intention. Hier encore, je n'étais
pas plus avancée que vous; pour vous, je me suis faite clerc de
procureur. C'est un livre de style assez sec, très goûté d'ailleurs
lorsqu'il consacre nos droits, mais peu estimé quand il contrarie nos
prétentions. Je doute, par exemple, que vous en aimiez beaucoup le
chapitre des donations entre vifs. Lisez-le cependant, je le recommande
à vos méditations.
--Madame la baronne, s'écria M. de La Seiglière en se levant avec un
léger mouvement d'impatience, me direz-vous ce que tout cela signifie?
--Monsieur le marquis, répondit madame de Vaubert en se levant de son
côté avec la gravité d'un docteur, cela signifie que toute donation à
titre gratuit est révoquée de plein droit pour cause de survenance
d'enfant légitime, même posthume, du donateur; cela signifie que Jean
Stamply, du vivant de son fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que
de la moitié de ses biens, et que, n'ayant disposé du tout que dans
l'hypothèse que son fils était mort, ces dispositions se trouvent
anéanties; enfin, cela, signifie que vous n'êtes plus chez vous, que
Bernard va vous faire assigner en restitution de titres, et qu'au
premier jour, armé d'un jugement en bonne forme, ce garçon, à qui vous
parliez de faire un sort, vous sommera de déguerpir et vous mettra
poliment à la porte. Comprenez-vous maintenant?
M. de La Seiglière fut atterré; mais telle était son adorable ignorance
des choses de la vie, qu'il passa vite de l'étonnement et de la stupeur
à l'exaspération et à la révolte.
--Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations entre vifs,
s'écria-t-il avec l'emportement d'un enfant mutin. Est-ce que j'entends
rien à tout cela, moi? Est-ce que tout cela me regarde? Ce que je sais,
c'est que je suis chez moi. Que parlez-vous d'ailleurs de donation! On
me restitue ce qu'on m'a dérobé, on me rend les biens qu'on m'a pris, et
cela s'appelle une donation! le mot est joli. Un La Seiglière acceptant
une donation! la chose est plaisante! Comme si les La Seiglière avaient
jamais rien accepté d'une autre main que la main de Dieu! Comment,
ventre-saint-gris! je suis chez moi, heureux, paisible, et, parce qu'un
vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre, je devrai lui compter la
fortune que m'avait volée monsieur son père! C'est le Code qui le veut
ainsi! Mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre code,
qui se dit civil, je crois, l'impertinent! Un code d'usurpateur, qui
consacre de père en fils la rapine et le brigandage! En un mot, le code
Napoléon! Je reconnais là M. de Buonaparte. Il a pensé à son louveteau:
c'est d'un bon père et d'un loup prévoyant.
Il parla longtemps sur ce ton, sans suite, sans liaison, au hasard,
marchant à grands pas, frappant du pied le parquet, se drapant d'une
façon tragi-comique avec les pans de sa robe de chambre, et répétant à
chaque instant d'une voix étouffée par la colère: une donation! une
donation! Madame de Vaubert eut bien de la peine à l'apaiser et à lui
faire comprendre ce qui s'était passé plus d'un quart de siècle
auparavant et ce qui se passait à cette heure. Elle avait jusqu'alors
respecté ses illusions; mais cette fois la gravité de la situation ne
permettait plus de ménagements. Elle arracha brutalement le bandeau qui
lui voilait les yeux, et vainement le pauvre marquis se raidit, se
débattit, et, comme un aveugle rendu subitement à la lumière des deux,
ferma douloureusement les paupières; madame de Vaubert le dompta, et, le
forçant à regarder en face le soleil de l'évidence, elle l'inonda de
toutes parts d'une impitoyable clarté. À voir les ébahissements de M. de
La Seiglière écoutant l'impartial résumé de l'histoire de ces derniers
temps, on eût dit qu'après s'être endormi sur les bords du Clain, il se
réveillait en Chine, au milieu d'un groupe de bonzes, et déguisé
lui-même en mandarin. Les faits rétablis et le passé nettement dessiné:
--Maintenant, ajouta la baronne avec fermeté, il s'agit de résoudre la
question de l'avenir. Le cas est périlleux; mais il n'est si mauvais pas
dont on ne se puisse tirer avec un peu d'adresse et beaucoup de
sang-froid. Voyons, marquis: nul doute que ce Bernard ne se présente
d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, comme vous l'avez espéré
d'abord, mais en maître, le front haut, la parole haute. Il ne manque
pas de gens qui l'auront instruit de ses droits et qui lui fourniront,
au besoin, le moyen de les soutenir. Supposez qu'il arrive; comment
l'allez-vous recevoir?
--Qu'il aille à tous les diables! s'écria le marquis en éclatant comme
une bombe dont on croyait la mèche éteinte.
--Pourtant, s'il se présente?...
--S'il l'osait, Madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas
gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter,
comme lui, ma canne par la fenêtre.
--Vous êtes fou, marquis.
--S'il faut plaider, eh bien! nous plaiderons.
--Marquis, vous êtes un enfant.
--J'aurai pour moi le roi.
--La loi sera pour lui.
--J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin
d'herbe.
--Marquis, vous ne plaiderez pas. Plaider! y songez-vous? mêler votre
nom à des débats scandaleux! vous commettre avec la justice! et cela
pour en arriver à des conclusions prévues, infaillibles, inévitables!
Nous avons des ennemis; vous ne leurs donnerez pas cette joie. Vous avez
un blason; vous ne lui ferez pas cette injure.
--Mais, pour Dieu! Madame la baronne, que faire? que décider? que
devenir? quel parti prendre? s'écria le marquis aux abois.
--Je vais vous le dire, répliqua madame de Vaubert avec assurance.
Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui s'introduisit un jour
étourdiment dans une ruche? Les abeilles l'empâtèrent de miel et de
cire; puis, lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille,
elles roulèrent cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison.
Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Ce Bernard est sans
doute un rustre comme l'était son père: aux grâces de son origine il
doit joindre la brutalité du soldat et l'emportement du jeune homme.
Enduisons-le de cire et de miel; engluons-le des pieds à la tête. Si
vous l'irritez, tout est perdu; ménageons-le, voyons-le venir. Il
arrivera comme un boulet de canon qui s'attend à rebondir contre un mur
de granit ou d'airain; qu'il s'enfonce et s'amortisse dans une balle de
coton. Ne le heurtez pas; gardez-vous surtout de discuter vos droits ou
les siens. Défiez-vous de votre sang; vous êtes bien jeune encore! Loin
de les contrarier, flattez ses opinions; humiliez, s'il est nécessaire,
la victoire devant la défaite. L'essentiel d'abord est de l'amener
doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela fait, vous
gagnez du temps; le temps et moi, nous ferons le reste.
--Ah çà! madame la baronne, quel rôle allons-nous jouer ici? demanda
fièrement le vieux gentilhomme.
--Un grand rôle, Monsieur, un grand rôle! répondit la baronne encore
plus fièrement. Nous allons combattre pour nos principes, pour nos
autels et pour nos foyers; nous allons lutter pour le droit contre
l'usurpation; nous allons défendre la légitimité contre les exactions
d'une légalité odieuse et tyrannique; nous allons disputer nos derniers
boulevards aux envahissements d'une bourgeoisie basse et jalouse, qui
nous hait et veut notre ruine. Si nous étions aux beaux temps de la
chevalerie, je vous dirais de monter à cheval, d'entrer en lice, de
combattre à armes courtoises, ou bien encore, enfermés dans votre
château comme dans un fort, vous, nous, nos gens et nos vassaux, plutôt
que d'en sortir vivants, nous nous ferions tuer sur la brèche.
Malheureusement ce n'est pas d'aujourd'hui que les avocats ont remplacé
les champions, et les huissiers les hérauts d'armes; et puisque nous
vivons dans un temps où l'on a substitué plus que jamais le palais de
justice au champ-clos, les subtilités de la loi aux inspirations du
courage, force est bien aux plus nobles et aux plus vaillants d'user de
la ruse en guise d'épée, de l'esprit à défaut de lance. Que voulons-nous
d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon à la mendicité.
Vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais en bonne
conscience, un pauvre diable qui vient de passer six années dans la
neige, a-t-il absolument besoin, pour se sentir mollement couché, d'être
étendu tout de son long sur un million de propriétés? À présent, cher
marquis, si vous avez encore des scrupules, qu'à cela ne tienne; tout
cas de conscience est respectable. Allez trouver M. Bernard; passez lui,
comme une bague au doigt, vos domaines. Pendant que vous y serez,
pourquoi ne joindriez-vous pas à ce petit cadeau vos parchemins et
armoiries? J'ai vu, ce matin, Hélène, belle, radieuse, confiante en la
destinée; à son retour, elle apprendra qu'elle est ruinée de fond en
comble, et qu'il ne lui reste plus que l'humble castel de Vaubert. Nous
irons y vivre modestement, comme autrefois nous avons vécu dans l'exil.
Au lieu de s'unir dans l'opulence, nos enfants se marieront dans la
pauvreté. Nous serons la fable du pays. Plus tard, nous ferons de nos
petits-fils des hobereaux, et nous vendrons nos petites-filles à la
vanité de quelques manants enrichis. Cette perspective n'a rien
d'alarmant: sans compter la satisfaction d'avoir incessamment sous les
yeux le château de La Seiglière, les ombrages de ce beau parc, et M.
Bernard chassant, vivant en liesse, menant grand train sur ses terres.
--Savez-vous, baronne, s'écria M. de La Seiglière, que vous avez le
génie d'une Médicis?
--Ingrat, j'ai le génie du coeur, répondit madame de Vaubert en souriant.
Qu'est-ce que je veux? qu'est-ce que je demande? le bonheur des êtres
que j'aime. Pour moi, je n'ai pas d'ambition. Pensez-vous que je
m'effraie sérieusement, pour ma part, à l'idée de vivre avec vous, en
famille, dans mon petit manoir? Eh! mon Dieu, je suis faite depuis
longtemps à la pauvreté; mon Raoul n'a jamais rêvé la fortune. Mais
vous, votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une union
charmante, voilà, marquis, voilà ce qui m'effraie!
Ils en étaient là de ce long entretien, lorsqu'un laquais annonça qu'un
inconnu, qui refusait de se nommer, demandait à parler à M. le marquis.
--C'est notre homme, dit la baronne.
--Faites entrer, dit le marquis.
--Songez bien, s'empressa d'ajouter madame de Vaubert, que tout le
succès de l'entreprise dépend de cette première entrevue.
Le parquet du corridor retentit sous un talon brusque, ferme et sonore,
et presque aussitôt le personnage qu'on venait d'annoncer entra
militairement, botté, éperonné, le chapeau et la cravache au poing.
Quoiqu'évidemment flétri par la fatigue et par la souffrance, c'était un
homme qui paraissait avoir trente ans au plus. Le front découvert,
effleuré déjà par des rides précoces, les joues amaigries, l'oeil enfoncé
dans son orbite, la bouche mince et pâle, ombragée d'une moustache
épaisse et brune, l'air franc et décidé, l'attitude fière et même un peu
hautaine, il avait une de ces figures qui passent pour laides aux yeux
du monde, mais que les artistes ont en général la faiblesse de trouver
belles. Une redingote bleue, boutonnée jusqu'au col, pressait sa taille
élancée, droite et souple. À peine entré dans ce salon qu'il sembla
reconnaître, son regard s'amollit, et son coeur parut se troubler; mais
s'étant remis promptement d'une émotion involontaire, il s'inclina
légèrement à quelques pas de la baronne, puis interpellant le marquis:
--C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?
demanda-t-il avec une politesse glacée et d'une voix qui se ressentait
encore de l'habitude du commandement.
--Vous l'avez dit, Monsieur. À mon tour, puis-je savoir....
--Dans un instant, Monsieur, répliqua froidement le jeune homme; si,
comme je le suppose, c'est à madame de Vaubert que j'ai l'honneur de
m'adresser, Madame, veuillez rester, ajouta-t-il, vous n'êtes pas de
trop entre nous.
Un éclair de joie passa dans les yeux ce madame de Vaubert, complètement
rassurée sur le gain d'une bataille dont elle avait dressé le plan et
qu'elle allait pouvoir diriger. De son côté, M. de La Seiglière respira
plus à l'aise, en sentant qu'il allait manoeuvrer sous les ordres d'un si
grand capitaine.
--Monsieur, veuillez vous asseoir, dit-il en s'asseyant lui-même
presqu'en face de la baronne.
Le jeune homme prit le siége que lui indiquait le marquis et s'y
installa assez cavalièrement; puis il se fit entre ces trois personnages
un moment de ce silence solennel qui précède les engagements décisifs,
quand deux armées sont en présence. Le marquis ouvrit sa boîte d'or, y
plongea le pouce et l'index et se bourra le nez d'une prise de tabac
d'Espagne, lentement et à petits coups, avec une grâce toute spéciale,
entièrement perdue de nos jours.
--Monsieur, dit-il, je vous écoute.
Après quelques secondes de recueillement, l'étranger s'accouda sur le
bras du fauteuil dans lequel il était assis, du côté du vieux
gentilhomme.
--Monsieur le marquis, dit-il en élevant la voix avec autorité, voilà
bientôt trente ans, de grandes choses allaient s'accomplir. La France
était dans l'attente. Tous les regards se tournaient avec anxiété vers
l'orient que blanchissait une nouvelle aurore; il courait dans l'air de
sourdes rumeurs qui remplissaient les âmes de joie ou d'épouvante,
d'espérance ou de stupeur. Il paraît que vous n'étiez pas, monsieur, au
nombre de ceux qui espéraient alors et se réjouissaient, car vous fûtes
un des premiers qui abandonnèrent la patrie menacée pour fuir à
l'étranger. La patrie vous rappela, c'était son devoir; vous fûtes sourd
à son appel, c'était sans doute votre bon plaisir; elle confisqua vos
biens, c'était son droit.
À ces mots, le marquis, oubliant déjà le rôle qu'il avait tacitement
accepté, bondit sur son siége comme un chamois blessé; un regard de
madame de Vaubert le contint.
--Ces biens, devenus la propriété de la nation, propriété légale et
légitime, un de vos fermiers les acheta du prix de ses sueurs, et
lorsqu'il eut bien travaillé, lorsqu'au bout de vingt-cinq années de
fatigues et de labeurs, il eut recousu, pour ainsi dire, lambeaux par
lambeaux, le domaine de vos ancêtres, tandis que vous, les bras croisés,
vous étiez occupé là-bas à ne rien faire, si ce n'est des voeux hostiles
à la gloire et à la grandeur de la France, il s'en dépouilla comme d'un
manteau et vous le mit sur les épaules.
--Ventre-saint-gris! monsieur... s'écria le marquis, ne se connaissant
plus.
Un second regard de madame de Vaubert l'arrêta court et le cloua muet
sur place.
--Par quel enchantement cet homme, qui ne vous devait rien et ne vous
aimait pas, se porta-t-il envers vous à un tel excès de générosité,
d'amour et d'enthousiasme? Comment se décida-t-il à résigner entre vos
mains cette sainte propriété du travail, la seule que Dieu reconnaisse
et bénisse? Peut-être pourriez-vous me l'apprendre. Ce que je puis, moi,
vous affirmer, c'est que, du vivant de son fils, cet homme ne se
souciait même pas de savoir si vous existiez. Toujours est-il qu'il
mourut, sans s'être réservé seulement un coin de terre pour son dernier
sommeil, vous laissant paisible possesseur d'une fortune qui ne vous
avait coûté d'autre peine que d'ouvrir la main pour la recevoir.
Le marquis allait répliquer, quand la baronne lui coupa, ou, pour mieux
dire, lui souffla la parole.
--Puisque vous m'avez permis d'assister à cet entretien, dit-elle de sa
plus douce voix, avec un ton d'exquise urbanité, souffrez, monsieur, que
j'y prenne part. Je n'essaierai point de relever ce que quelques-unes de
vos expressions ont eu pour nous de cruel et de blessant. Vous êtes
jeune; cette nouvelle aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vue
poindre, vous sauriez, comme nous, que ce fut une aurore de sang. Quant
aux reproches que vous nous adressez d'avoir déserté le sol de la France
et d'être demeurés sourds à l'appel de la patrie, il nous est permis
d'en sourire. Si l'on venait vous dire que ce château menace ruine, si
ce parquet tremblait sous vos pieds, et que ce plafond, près de
s'effondrer, criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous assis
tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière le
dos, vous appelait d'une voix pateline, vous empresseriez-vous
d'accourir? Laissons-là ces enfantillages. Encore un mot pourtant. Vous
nous accusez d'avoir formé, au fond de l'exil, des voeux hostiles à la
gloire et à la grandeur du pays. C'est une erreur, monsieur. Nous nous
voyons pour la première fois; nous ne savons ni qui vous êtes ni quel
intérêt vous amène; seulement nous sentons que vous ne nous êtes pas
ami, et la distinction de votre personne nous fait une loi de chercher à
forcer votre estime, à défaut de vos sympathies. Croyez qu'il s'est
rencontré dans ces rangs de l'émigration, trop calomniés peut-être, de
nobles coeurs, demeurés français sur la terre étrangère. Vainement la
patrie nous avait rejetés de son sein; nous l'avions emportée dans le
notre. Demandez au marquis si nos voeux l'ont suivie, cette patrie
ingrate et chère, dans toutes ses campagnes et sur tous ses champs de
bataille? qu'il vous dise s'il est un de ses triomphes qui n'ait éveillé
d'orgueilleux échos dans nos âmes? Rocroi n'exclut point Austerlitz;
Bouvines et Marengo sont soeurs. Ce n'est pas le même drapeau; mais c'est
toujours la France victorieuse.
--Très bien, très bien, dit le marquis en ouvrant sa tabatière.
Et, tout en portant à son nez une pincée de poudre brune:--Décidément,
ajouta-t-il mentalement, la baronne a le diable au corps.
--Et maintenant, reprit madame de Vaubert, ce petit compte une fois
réglé, si vous n'êtes venu que pour nous rappeler ce que l'on doit ici à
la mémoire du meilleur des hommes, si c'est à cela seulement que se
borne votre mission, j'ajouterai, Monsieur, que c'est sans doute une
noble tâche, mais que, nos dettes étant payées, vous avez pris une peine
inutile. Enfin, si vous tenez à savoir par quel enchantement M. Stamply
s'est décidé à réintégrer dans ce domaine une famille qui de tout temps
avait comblé ses pères de bontés, je vous dirai qu'il n'a fait qu'obéir
aux pieux instincts de sa belle âme. Vous affirmez que, du vivant de son
fils, M. Stamply ne se souciait même pas de savoir si cette famille
existait; je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire. Si son fils
revenait parmi nous...
--Si son fils revenait parmi vous! s'écria l'étranger, en retenant un
mouvement de sombre colère. Supposons qu'il revienne en effet; supposons
que ce jeune homme n'ait pas été tué, comme on l'a cru, comme on le
croit encore; supposons que, laissé pour mort sur un champ de bataille,
ramassé vivant par l'armée ennemie, il se soit vu traîné de steppe en
steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après six ans d'une horrible
captivité, sur un sol de glace et sous un ciel de fer, libre enfin, il
va revoir sa patrie et son vieux père, qui ne l'attend plus. Il part, il
traverse à pied les plaines désolées, mendiant gaiement son pain sur sa
route, car la France est au bout, et déjà, mirage enchanté, il croit
apercevoir le toit paternel fumant au lointain horizon. Il arrive; son
vieux père est mort, son héritage est envahi, il n'a plus, ni toit ni
foyer. Que fait-il? Il s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité
de son éloignement pour capter l'affection d'un pauvre vieillard crédule
et sans défense; il apprend qu'après l'avoir amené, à force de ruses, à
se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire ingratitude; il
apprend enfin que son père est mort, plus seul, plus triste et plus
abandonné qu'il n'avait vécu. Que fera-t-il alors? Ce ne sont toujours
que des suppositions. Il ira trouver les auteurs de ces basses manoeuvres
et de ces lâches machinations; il leur dira: C'est moi, moi que vous
croyiez mort, moi le fils de l'homme que vous avez abusé, dépouillé,
trahi, laissé mourir d'ennui et de chagrin, c'est moi, Bernard Stamply!
Eux, que répondraient-ils? Je vous le demande, monsieur le marquis; je
vous le demande, madame la baronne?
--Ce qu'ils répondraient! s'écria M. de La Seiglière, qui, ayant trop ou
trop peu présumé de lui-même en acceptant le rôle que lui avait confié
madame de Vaubert, venait de sentir tout son sang de patricien lui
monter indigné à la face, vous demandez ce qu'ils répondraient!...
ajouta-t-il d'une voix étranglée par l'orgueil et par le courroux.
--Quoi de plus simple, Monsieur? dit madame de Vaubert avec une naïveté
charmante. Ils lui diraient:--Est-ce vous, jeune ami que nous avons aimé
sans vous connaître, que nous avons pleuré comme si nous vous avions
connu? Que béni soit Dieu qui nous rend le fils pour nous consoler de la
perte du père! Venez vivre au milieu de nous, venez vous reposer au sein
de nos tendresses des souffrances de la captivité, venez prendre dans
notre intimité la place que votre père y occupa trop peu de temps,
hélas! enfin venez juger par vous-même de quelle façon nous pratiquons
l'oubli des bienfaits. Confondons nos droits, ne formons qu'une même
famille, et que la calomnie, en voyant l'union de nos âmes, soit réduite
au silence et respecte notre bonheur.--Voilà, Monsieur, ce que
répondraient les auteurs de ces basses manoeuvres et de ces lâches
trahisons; mais, dites, monsieur, parlez, ajouta madame de Vaubert avec
émotion: ne comprenez-vous pas qu'en pensant nous effrayer peut-être,
vous avez éveillé en nous presqu'un espoir? Ce jeune ami que nous avons
pleuré...
--Il vit, répondit l'étranger, et je souhaite pour vous que ce jeune ami
ne vous coûte pas plus de larmes que le bruit de sa mort ne vous en a
fait verser.
--Où est-il? que fait-il? qu'attend-il? pourquoi ne vient-il pas?
demanda coup sur coup la baronne.
--Il est devant vous, répondit simplement Bernard.
--Vous, Monsieur, vous! s'écria madame de Vaubert avec une explosion de
joie et de surprise qui n'aurait pas été mieux jouée, s'il se fût agi de
la résurrection de Raoul. En effet, ajouta-t-elle en attachant sur lui
un regard attendri, ce sont tous les traits de son père; c'en est
surtout l'air franc, loyal et bon.--Marquis, vous le voyez, c'est bien
le fils de notre vieil ami.
--Monsieur, dit à son tour M. de La Seiglière, fasciné par le regard de
la baronne moins encore que par l'abîme entr'ouvert sous ses pieds, mais
trop fier encore et trop gentilhomme pour s'abaisser à feindre des
transports qu'il n'éprouvait pas;--lorsqu'après vingt-cinq ans d'exil je
rentrai dans le domaine de mes aïeux, monsieur votre père, qui était un
brave homme, me reçut à la porte du parc et me tint ce simple discours:
Monsieur le marquis, vous êtes chez vous. Je ne vous vu dirai pas
davantage, vous êtes chez vous, monsieur Bernard. Veuillez donc regarder
cette maison comme vôtre; je ne dois pas souffrir, je ne souffrirai pas
que vous en habitiez une autre. Vous êtes arrivé avec des intentions
hostiles, je ne désespère pas de vous ramener bientôt à des sentiments
meilleurs. Commençons par nous connaître, peut-être finirons-nous par
nous aimer. La chose me sera facile; si vous n'y réussissez pas, il ne
sera jamais trop tard pour entrer en accommodement, et vous me trouverez
toujours disposé à prendre avec vous les arrangements qui pourront vous
être agréables.
--Monsieur, répondit Bernard avec hauteur, je ne veux ni vous connaître
ni vous aimer. Entre vous et moi il n'y a rien de commun, rien de commun
ne saurait exister. Nous ne servons pas le même Dieu; nous ne desservons
pas le même autel. Vous haïssez ce que j'adore, et j'adore ce que vous
haïssez. Je hais votre parti, votre caste, vos opinions; je vous hais,
vous, personnellement. Nous dormirions mal sous le même toit. Vous serez
toujours disposé, dites-vous, à prendre avec moi les arrangements qui
pourront m'agréer; je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de
la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous: c'est celui
qu'a prévu la loi. Vous n'êtes ici qu'à titre de donataire. Le donateur
n'ayant disposé de ses biens qu'avec la conviction que son fils était
mort, l'acte de donation en fait foi,--puisque je vis, vous n'êtes plus
chez vous, je suis ici chez moi.
--_That is the question_, fredonna M. de la Seiglière, résumant ainsi en
trois mots tout ce qu'il savait de Shakspeare.
--Ah! s'écria madame de Vaubert avec la tristesse d'une espérance déçue;
vous n'êtes pas Bernard; vous n'êtes pas le fils de notre vieil ami!
--Madame la baronne, répliqua brusquement le jeune homme, je ne suis
qu'un soldat. Ma jeunesse a commencé dans les camps; elle a fini chez
les barbares, au milieu des steppes arides. Les champs de bataille et
les huttes glacées du Nord, tels ont été jusqu'à présent les salons que
j'ai fréquentés. Je ne sais rien du monde; voilà deux jours, je n'en
soupçonnais même pas les détours et les perfidies. Je crois
naturellement, sans effort, à l'honneur, à la franchise, au dévoûment, à
la loyauté, à tous les grands et beaux instincts de l'âme. Eh bien!
quoiqu'à cette heure encore mon coeur indigné s'efforce de douter que la
ruse, l'astuce et la duplicité puissent être poussées si loin, je ne
crois pas, Madame, à votre sincérité.
--Eh! Monsieur, s'écria madame de Vaubert, vous n'êtes pas le premier
noble coeur qui ait cédé aux suggestions des méchants et dont la calomnie
ait flétri les saintes croyances; mais encore, avant de se décider à la
haine, faudrait-il s'assurer qu'on ne doit pas, qu'on ne peut pas aimer.
--Tenez, Madame, dit Bernard pour en finir, vous devriez comprendre que
plus vous déploierez d'habileté, moins vous réussirez à me convaincre.
Je conçois maintenant que mon pauvre père se soit laissé prendre à tant
de séductions; il y a eu des instants où vous m'avez fait peur.
--C'est bien de l'honneur pour moi, s'écria madame de Vaubert en riant;
vous n'en avez jamais tant dit des boulets ennemis et des baïonnettes
étrangères.
--Oui, oui, ajouta le marquis, on sait que vous êtes un héros.
--Engagé volontaire à dix-huit ans, dit la baronne.
--Lieutenant de hussards à dix-neuf, dit le marquis.
--Chef d'escadron trois ans plus tard.
--Remarqué par l'empereur à Wagram.
--Décoré de la main du grand homme après l'affaire de Volontina, s'écria
madame de Vaubert.
--Ah! il n'y a pas à dire, ajouta le marquis en enfonçant résolument ses
mains dans les goussets de sa culotte; il faut reconnaître que c'étaient
des gaillards.
--Brisons là, dit Bernard, un instant interdit. Monsieur le marquis, je
vous donne huit jours pour évacuer la place. Je veux espérer, pour votre
réputation de gentilhomme, que vous ne me mettrez pas dans la pénible
nécessité de recourir à l'intervention de la justice.
--Eh bien! moi, j'aime ce garçon! s'écria franchement le marquis,
emporté malgré lui par son aimable et léger caractère, sans être retenu
cette fois par madame de Vaubert, qui, comprenant qu'il allait au but,
lâcha la bride, et lui permit de caracoler en liberté; eh bien!
ventre-saint-gris! ce garçon me plaît. Madame la baronne, je vous jure
qu'il est charmant. Jeune homme, vous resterez ici. Nous nous haïrons,
nous nous exécrerons, nous plaiderons, nous ferons le diable à quatre;
mais, vive Dieu! nous ne nous quitterons pas. Vous savez l'histoire de
ces deux frégates ennemies qui se rencontrèrent en plein océan? L'une
manquait de poudre; l'autre lui en donna, et toutes deux, après s'être
canonnées pendant deux heures, se coulèrent bas l'une l'autre. Ainsi
ferons-nous. Vous arrivez de Sibérie; je présume qu'en vous laissant
partir, les Tartares, de peur d'alourdir votre pas et de retarder votre
marche, ne vous ont point chargé de roubles. Vous manquez de poudre, je
vous en donnerai. Je vous promets de l'agrément. Tandis que nos avoués,
nos avocats et nos huissiers s'enverront, pour nous, des bombes et des
obus, nous chasserons le renard, nous vivrons en joie et nous boirons le
vin de nos caves. Je serai chez vous, et vous serez chez moi. Comme il
n'est pas de procès bien mené qui ne puisse durer vingt ans, nous aurons
le loisir de nous connaître et de nous apprécier; nous en viendrons
peut-être à nous aimer, et le jour où nous découvrirons que notre
château, notre parc, nos bois, nos champs, nos prés, nos fermes et nos
métairies auront passé en frais de justice, ce jour-là, qui sait? nous
nous embrasserons.
--Monsieur le marquis, répondit Bernard qui n'avait pu s'empêcher de
sourire, je vois avec plaisir que vous prenez gaîment les choses; de
votre côté, trouvez bon que je les traite plus sérieusement. Il n'est
pas un coin de ces terres que mon père n'ait arrosé de ses sueurs et
aussi de ses larmes; il ne convient pas que j'en fasse le théâtre d'une
comédie.
À ces mots, après avoir salué froidement, il se dirigea vers la porte.
Le marquis fit un geste de désespoir résigné, et madame de Vaubert
poussa dans son coeur un rugissement de lionne qui vient de laisser
échapper sa proie. Bernard eût emporté le domaine de La Seiglière dans
ses poches, que ces deux visages n'auraient pas exprimé plus de
consternation. Encore un pas, et tout était dit, lorsqu'au moment où
Bernard allait ouvrir la porte du salon, cette porte s'ouvrit
d'elle-même, et mademoiselle de La Seiglière entra.