VI

Mademoiselle de La Seiglière entra, simplement vêtue, mais royalement

parée de sa blonde et blanche beauté. Opulemment tordus derrière la

tête, ses cheveux encadraient de nattes et de tresses d'or son visage,

que coloraient encore l'animation de la marche et les chauds baisers du

soleil. Ses yeux noirs brillaient de cette douce flamme, rayonnement des

âmes virginales, qui éclaire et ne brûle pas. Une ceinture bleue, à

bouts flottants, rassemblait et serrait autour de sa taille les mille

plis d'une robe de mousseline qui enveloppait tout entier son corps

élégant et flexible. Un brodequin de coutil vert faisait ressortir la

cambrure aristocratique de son pied mince, étroit et long. Un bouquet de

fleurs des champs décorait son jeune corsage. Après avoir jeté

négligemment sur un fauteuil son chapeau de paille d'Italie, son

ombrelle de moire grise, et une touffe de bruyères roses qu'elle venait

de cueillir dans une promenade sur la pente des coteaux voisins, elle

courut, svelte et légère, à son père d'abord, qu'elle n'avait pas vu de

la journée, puis à madame de Vaubert, qui l'embrassa avec effusion. Ce

ne fut qu'au bout de quelques instants, en s'échappant des bras de la

baronne, qu'Hélène s'aperçut de la présence d'un étranger. Soit

embarras, soit curiosité, soit surprise de l'âme et des sens, Bernard

s'était arrêté près de la porte, devant l'apparition de cette suave

créature, et il était là, debout, immobile, en muette contemplation, se

demandant sans doute depuis quand les gazelles vivaient fraternellement

avec les renards, et les colombes avec les vautours. Le regard est

prompt comme l'éclair; la pensée est plus rapide encore. En moins d'une

seconde, madame de Vaubert eut tout vu, tout compris: sa figure

s'éclaircit, son front s'illumina.

--Tu ne reconnais pas monsieur? demanda le marquis à sa fille.

Après avoir examiné Bernard d'un regard inquiet et curieux, Hélène ne

répondit que par un mouvement de sa blonde tête.

--C'est pourtant un de tes amis, ajouta le vieux gentilhomme.

Sur un geste de son père, demi-troublée, demi-souriante, mademoiselle de

La Seiglière s'avança vers Bernard. Quand cet homme, qui n'avait eu

jusqu'à présent aucune révélation de la grâce et de la beauté, et dont

la jeunesse, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, s'était écoulée dans les

camps et chez les barbares, vit venir à lui cette belle et gracieuse

enfant, la candeur au front et le sourire sur les lèvres, lui qui vingt

fois avait vu la mort sans pâlir, il sentit son coeur défaillir, et ses

tempes se mouillèrent d'une sueur froide.

--Mademoiselle, dit-il d'une voix altérée, vous me voyez pour la

première fois. Cependant, si vous avez connu un infortuné qui s'appela

Stamply sur la terre, je ne vous suis pas tout à fait étranger, car vous

avez connu mon père.

À ces mots, Hélène attacha sur lui deux grands yeux de biche effarée;

puis elle regarda tour à tour le marquis et madame de Vaubert, qui

contemplaient cette scène d'un air attendri.

--C'est le petit Bernard, dit le marquis.

--Oui, chère enfant, ajouta la baronne, c'est le fils du bon M. Stamply.

--Monsieur, dit enfin mademoiselle de La Seiglière avec émotion, mon

père a eu raison de me demander si je vous reconnaissais. J'ai tant de

fois entendu parler de vous, qu'il me semble à présent que j'aurais dû

vous reconnaître en effet. Vous vivez! c'est une joie pour nous; voyez,

j'en suis toute tremblante. Et pourtant, joyeuse que je suis, je ne puis

penser sans tristesse à votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir

de vous retrouver dans l'autre; le ciel a donc aussi ses douleurs et ses

déceptions. Oui, mon père a dit vrai, vous êtes de mes amis. Vous le

voulez, monsieur? M. Stamply m'aimait et je l'aimais aussi. Il était mon

vieux compagnon. Avec lui, je parlais de vous; avec vous, je parlerai de

lui.--Mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de M. Bernard?--car

vous êtes ici chez vous.

--Ah bien! oui, s'écria le marquis! un enragé qui aimerait mieux s'aller

loger sous le pont du Clain que d'habiter et de vivre au milieu de nous!

--Ainsi, monsieur, reprit Hélène d'un ton de doux reproche, lorsque je

suis entrée, vous vous éloigniez! vous partiez! vous nous fuyiez!

Heureusement, c'est impossible.

--Impossible! s'écria le marquis; on voit bien que tu ne sais pas d'où

il vient. Tel que tu le vois, monsieur arrive de Sibérie. La

fréquentation des Kalmouks l'a rendu difficile sur la qualité de ses

relations et sur le choix de ses amitiés. Cela se conçoit, il ne faut

pas lui en vouloir. Et puis, il nous hait, ce garçon; ce n'est pas sa

faute. Pourquoi nous hait-il? Il n'en sait rien, ni moi non plus; mais

il nous hait, c'est plus fort que lui. On n'est pas maître de ses

sentiments.

--Vous nous haïssez, monsieur! J'aimais votre père, vous haïssez le

mien! Vous me haïssez, moi! Que vous avons-nous fait? demanda

mademoiselle de La Seiglière d'une voix qui eût amolli un coeur d'airain

et désarmé le courroux d'un Scythe. Monsieur, nous n'avons pas mérité

votre haine.

--Qu'est-ce que cela fait, dit le marquis, si c'est son goût de nous

haïr? Tous les goûts sont dans la nature. Il prétend que ce parquet lui

brûle les pieds, et qu'il lui serait impossible de fermer l'oeil sous ce

toit. Voilà ce que c'est que d'avoir dormi sur des peaux de rennes et

vécu dans six pieds de neige. Rien ne vous flatte plus, et tout paraît

terne et désenchanté.

Par une intuition rapide, Hélène crut comprendre ce qui se passait dans

le coeur et dans l'esprit de ce jeune homme. Elle comprit qu'en

restituant les biens de ses maîtres, le vieux Stamply avait dépouillé

son fils, et que celui-ci, victime de la probité de son père, refusait

par orgueil d'en recevoir le prix. Dès-lors, par délicatesse autant que

par devoir, elle redoubla de grâce et d'insistance, jusqu'à se départir

de sa réserve habituelle, pour lui faire oublier tout ce que sa position

comportait de pénible, de difficile et de périlleux.

--Monsieur, reprit-elle d'un ton d'autorité caressante, vous ne partirez

pas. Puisque vous refusez d'être notre hôte, vous serez notre

prisonnier. Comment avez-vous pu seulement aborder l'idée que nous vous

permettrions de vivre autre part qu'au milieu de nous? Que penserait le

monde? que diraient nos amis? Vous ne voudriez pas du même coup affliger

nos coeurs et porter atteinte à notre renommée. Songez donc, monsieur,

qu'il ne s'agit ici ni d'hospitalité à offrir ni d'hospitalité à

recevoir. Nous devons trop à votre père, ajouta l'aimable fille qui n'en

savait rien, mais qui, croyant entrevoir que Bernard hésitait par

fierté, voulait ménager ses susceptibilités et faire, pour ainsi dire,

un pont d'or à son orgueil,--nous devons trop à votre père pour que vous

puissiez nous devoir quelque chose. Nous n'avons rien à vous donner; il

ne nous reste qu'à rendre d'une main ce que nous avons reçu de l'autre.

Vous accepterez, pour ne pas nous humilier.

--Accepter, lui! s'écria le marquis; il s'en gardera, par Dieu, bien.

Nous humilier, c'est ce qu'il veut. Tu ne le connais pas: il aimerait

mieux se couper le poignet que de mettre sa main dans la nôtre.

La jeune fille déganta sa main droite et la tendit loyalement à Bernard.

--Est-ce vrai, monsieur? lui dit-elle.

En sentant entre ses doigts brunis par les travaux de la guerre et

durcis par les labeurs de la captivité cette peau moite, fine et

satinée, Bernard pâlit et tressaillit. Ses yeux se voilèrent, ses jambes

se dérobèrent sous lui. Il voulut parler; sa voix expira sur ses lèvres.

--Vous nous haïssez? dit Hélène; c'est une raison de plus pour que vous

restiez. Il nous importe surtout que vous ne nous haïssiez pas; il y va

de notre gloire et de notre honneur. Souffrez d'abord que nous tâchions

de vous apprendre à nous connaître. Quand nous y aurons réussi, alors,

monsieur, vous partirez si vous vous en sentez le courage; mais d'ici

là, je vous le répète, vous êtes en notre pouvoir. Vous avez été six ans

le prisonnier des Russes; vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est

donc une perspective si effrayante que celle de se sentir aimé? Au nom

de votre père, qui m'appelait parfois son enfant, vous resterez, je le

veux, je l'exige; au besoin, je vous en prie.

--Elle est charmante! s'écria madame de Vaubert avec attendrissement.

Elle ajouta tout bas:

--Il est perdu!

Et c'était vrai, Bernard était perdu. L'histoire de ses variations peut

se résumer aisément. Ulcéré par le malheur, justement irrité par les

poignantes déceptions du retour, exaspéré par la rumeur publique,

brûlant de toutes les passions et de toutes les ardeurs politiques du

temps, haïssant d'instinct la noblesse, impatient de venger son père, il

se présente au château de La Seiglière, sa haine appuyée sur son droit,

le coeur et la tête remplis d'orages et de tempêtes, s'attendant à

rencontrer une résistance orgueilleuse, pressentant des prétentions

altières, des préjugés hautains, une morgue insolente, et se préparant à

broyer tout cela sous l'ouragan de sa colère. Tout d'abord, il manque

son effet; sa haine avorte, sa colère échoue. L'ouragan qui voulait des

chênes à briser ne courbe que des roseaux et va se perdre dans les

hautes herbes; la foudre qui comptait bondir de roc en roc et d'écho en

écho s'éteint sans bruit dans la vallée, où elle n'éveille que de suaves

mélodies. Bernard cherche des ennemis, il ne trouve que des flatteurs.

Il essaie encore de loin en loin de lâcher quelques bordées; on lui

renvoie ses boulets changés en sucre. Toutefois, échappant aux

enchantements d'une Armide émérite, il va se retirer après avoir

signifié sa volonté inexorable, lorsqu'apparaît une autre enchanteresse,

d'autant plus séduisante, qu'elle ne songe pas à séduire. Puissance

irrésistible, charme éternel et toujours vainqueur, éloquence divine de

la jeunesse et de la beauté! Elle n'a fait que paraître, Bernard est

ébranlé. Elle a souri, Bernard est désarmé. C'est une enfant que Dieu

doit contempler avec amour. Son front respire la candeur, sa bouche la

sincérité; au fond de son regard limpide, on peut voir son âme épanouie

comme une belle fleur sous la transparence des eaux. Jamais le mensonge

n'a flétri ces lèvres, jamais la ruse n'a faussé le rayon de ces yeux.

Elle parle, et, sans le savoir, l'ange se fait complice du démon. Elle

ne dit rien, non-seulement qui contrarie, mais encore qui ne confirme ce

qui s'est dit précédemment; il n'est pas une parole d'Hélène qui ne

vienne à l'appui d'une parole de madame de Vaubert. La vérité a des

accents vainqueurs que l'âme la plus défiante ne saurait méconnaître.

C'est la vérité, c'est bien elle qui parle par la voix d'Hélène;

cependant, si Hélène est sincère, madame de Vaubert est sincère, elle

aussi? Bernard hésite. Si c'étaient là pourtant de nobles coeurs

calomniés par l'envie? S'il avait plu à son père d'acheter au prix de

toute sa fortune quelques années de joie, de paix et de bonheur, est-ce

Bernard qui oserait s'en plaindre? Oserait-il révoquer un don volontaire

et spontané, légitimé par la reconnaissance? Chasserait-il

impitoyablement les êtres auxquels son père aurait dû de vivre entouré

de soins et de s'éteindre entre des bras amis? Il en était là de ces

réflexions, moins nettes pourtant dans son esprit, moins arrêtées et

moins précises que nous ne venons de les exprimer, quand madame de

Vaubert, qui s'était approchée de lui, profita d'un instant où

mademoiselle de La Seiglière échangeait quelques paroles avec le

marquis, pour lui dire:

--Eh bien! Monsieur, à présent vous les connaissez tous, les auteurs de

ces lâches manoeuvres que vous signaliez tout à l'heure. Que

n'accablez-vous aussi cette enfant de vos mépris et de vos colères? Vous

voyez bien qu'elle a trempé dans le complot infâme, et qu'après avoir

travaillé à la ruine de votre père, elle s'est entendue avec nous pour

le laisser mourir de chagrin.

À ces paroles de madame de Vaubert, Bernard frissonna, comme s'il

sentait un serpent s'enrouler autour de ses jambes; mais presque

aussitôt mademoiselle de La Seiglière revenant à lui:

--Monsieur, dit-elle, la mort de votre père m'a laissé vis-à-vis de vous

des devoirs sérieux à remplir. Je l'ai assisté à son heure suprême; j'ai

reçu ses derniers adieux, j'ai recueilli son dernier soupir. C'est comme

un dépôt sacré qui doit passer de mon coeur dans le vôtre. Venez,

peut-être vous sera-t-il doux d'entendre parler de celui qui n'est plus,

le long de ces allées qu'il aimait et qui sont encore toutes remplies de

son image.

Ainsi parlant, mademoiselle de La Seiglière avait appuyé sa main sur le

bras de Bernard, qu'elle emmena comme un enfant. Lorsqu'ils se furent

éloignés, le marquis se jeta dans un fauteuil, et, libre enfin de toute

contrainte, il laissa déborder les flots de colère et d'indignation qui

l'étouffaient depuis plus d'une heure. Il y avait en lui deux sentiments

ennemis, qui se combattaient avec acharnement, tour à tour vaincus et

vainqueurs, l'égoïsme et l'orgueil de la race. Décidément l'égoïsme

était le plus fort; mais il ne pouvait triompher sans que l'orgueil

vaincu ne poussât aussitôt des cris de blaireau pris au piège. En

présence de Bernard, l'égoïsme l'avait emporté; Bernard parti, l'orgueil

irrité s'arracha violemment aux étreintes de son rival et reprit

bravement le dessus. Il y eut encore une scène de révoltes et

d'emportements qui fut tout ce qu'il est possible d'imaginer en ce genre

de plus puéril et de plus charmant: qu'on se représente la grâce

pétulante d'un poulain échappé, franchissant haies et barrières, et

bondissant sur les vertes pelouses. Ce ne fut pas sans de nouveaux

efforts que madame de Vaubert parvint à le ressaisir, à le ramener et à

le maintenir dans le vrai de la situation.

--Voyons, marquis, dit-elle après l'avoir longtemps écouté avec une

pitié souriante, cessons ces enfantillages. Vous aurez beau vous

mutiner, vous ne changerez rien aux faits accomplis. Ce qui est fait est

fait. À vouloir le contraire, Dieu lui-même perdrait sa puissance.

--Comment! s'écria le marquis; un drôle dont le père a labouré mes

champs et dont j'ai vu la mère apporter ici, chaque matin, pendant dix

ans, le lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y

pourrai rien! Non-seulement je ne le ferai pas jeter à la porte par mes

laquais, mais encore je devrai l'héberger, le fêter, lui sourire et lui

mettre ma fille au bras! Un va-nu-pieds qui trente ans plus tôt se fût

estimé trop heureux de panser mes chevaux et de les conduire à

l'abreuvoir! Avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de bouvier a

parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit.

La sueur du peuple! la sueur de leurs pères! Les impertinents et les

sots! Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le travail!

S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi?

Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau? Cela

m'indigne, madame la baronne, de voir les prétentions de cette canaille

qui se figure qu'elle seule travaille et souffre, tandis que les grandes

familles n'ont qu'à ouvrir les deux mains pour prendre des châteaux et

des terres. Et comment trouvez-vous ce hussard qui vient revendiquer un

million de propriétés, sous prétexte que son père a sué? Voilà les gens

qui nous reprochent l'orgueil et la vanité des ancêtres! Celui-ci

réclame insolemment le prix de la sueur de son père, puis il s'étonnera

que je tienne au prix du sang de vingt de mes aïeux!

--Eh! mon Dieu, marquis, vous avez cent fois raison, répliqua madame de

Vaubert. Vous avez pour vous le droit; qui le nie et qui le conteste?

Malheureusement ce hussard a pour lui la loi, la loi mesquine, taquine,

hargneuse, bourgeoise en un mot. Encore une fois, vous n'êtes plus chez

vous, et ce drôle est ici chez lui; c'est là ce qu'il vous faut

comprendre.

--Eh bien! madame la baronne, s'écria M. de La Seiglière, s'il en est

ainsi, mieux vaut la ruine que la honte, mieux vaut abdiquer sa fortune

que son honneur. L'exil ne m'effraie pas; j'en connais le chemin. Je

partirai, je m'expatrierai une dernière fois. Je perdrai mes biens, mais

je garderai mon nom sans tache. Ma vengeance est toute prête: il n'y

aura plus de La Seiglière en France!

--Eh! mon pauvre marquis, la France s'en passera.

--Ventre-saint-gris, madame la baronne! s'écria le marquis rouge comme

un coquelicot. Savez-vous ce que dit un jour à son petit lever le roi

Louis XIV, en apercevant mon trisaïeul au milieu des gentilshommes de sa

cour? «Marquis de La Seiglière, dit le roi Louis en lui frappant

affectueusement sur l'épaule...

--Marquis de La Seiglière, je vous dis, moi, que vous ne partirez pas,

s'écria madame de Vaubert avec fermeté. Vous ne faillirez point du même

coup à ce que vous devez à vos aïeux, à ce que vous devez à votre fille,

à ce que vous vous devez à vous-même. Vous n'abandonnerez pas lâchement

l'héritage de vos ancêtres. Vous resterez, précisément parce qu'il y va

de votre honneur. D'ailleurs on ne s'exile plus à notre âge. C'était bon

dans la jeunesse, alors que nous avions devant nous l'avenir et un long

espoir. Et pourquoi donc partir? ajouta-t-elle d'un air belliqueux.

Depuis quand attend-on, pour lever le siège, que la place soit près de

se rendre? Depuis quand bat-on en retraite, quand on est sûr de la

victoire? Depuis quand quitte-t-on la partie, lorsqu'on est près de la

gagner? Nous triomphons, ne le sentez-vous pas? Que ce Bernard passe

seulement la nuit au château, et demain je réponds du reste.

En cet instant, la baronne, qui se tenait dans l'embrasure d'une

fenêtre, aperçut dans la vallée du Clain son fils, qui se dirigeait vers

la porte du parc. Laissant le marquis à ses réflexions, elle s'échappa

plus légère qu'un faon, arrêta Raoul à la grille, le ramena au castel de

Vaubert, et trouva un prétexte plausible pour l'envoyer de là dîner et

passer la soirée dans un château voisin.

* * * * *

Cependant Hélène et Bernard allaient à pas lents, la jeune fille

suspendue au bras du jeune homme, lui timide et tremblant, elle

redoublant de séduction et de grâce. Grâce naïve, séduction facile! Elle

racontait avec une simplicité touchante l'histoire des deux dernières

années que le vieux Stamply avait passées sur la terre. Elle disait

comment ils en étaient venus à se connaître l'un l'autre et à s'aimer,

leurs promenades, leurs excursions, leurs mutuelles confidences, et

aussi quelle place avait tenue Bernard dans leurs entretiens. Bernard

écoutait en silence et charmé, et, tout en écoutant, il sentait à son

bras le corps souple et léger d'Hélène, il regardait ses deux pieds qui

marchaient à l'unisson des siens, il respirait son haleine plus suave

que les parfums d'automne, il entendait le frôlement de sa robe plus

doux que le bruit du vent dans la feuillée. Déjà il subissait des

influences amollissantes; pareille à ces tiges élancées le long

desquelles la foudre s'échappe et s'écoule, Hélène lui dérobait le

fluide orageux de sa haine et de sa colère. Vainement essayait-il encore

de se raidir et de se débattre; semblable lui-même à ce chevalier dont

on avait dévissé l'armure, il sentait tomber à chaque pas quelque débris

de ses rancunes et de ses préventions. Tout en causant, ils avaient

rabattu sur le château. Le jour baissait; le soleil à son déclin

allongeait démesurément l'ombre des peupliers et des chênes. Arrivé au

pied du perron, Bernard se disposait à prendre congé de mademoiselle de

La Seiglière, quand celle-ci, sans quitter le bras du jeune homme,

l'entraîna doucement dans le salon où madame de Vaubert avait déjà

rejoint le marquis, tant elle appréhendait de l'abandonner à ses seules

inspirations.

--Vous êtes ému, Monsieur, dit-elle aussitôt en s'adressant à Bernard;

comment pourrait-il en être autrement? Ce parc fut, pour ainsi dire, le

nid de vos belles années. Enfant, vous avez joué sur ces gazons; c'est

sous ces ombrages que sont éclos vos premiers rêves de jeunesse et de

gloire. Aussi votre excellent père en avait-il fait, sur les derniers

temps, sa promenade de prédilection, comme si, au détour de chaque

allée, il s'attendait à vous voir apparaître.

--Je le vois encore, dit le marquis, passer le long des boulingrins;

avec ses cheveux blancs, ses bas de laine bleue, son gilet de futaine et

sa culotte de velours, on l'aurait pris pour un patriarche.

--C'était bien un patriarche en effet, ajouta madame de Vaubert avec

onction.

--Ma foi! s'écria le marquis, patriarche ou non, c'était un brave homme.

--Si bon! si simple! si charmant! reprit madame de Vaubert.

--Et point sot! s'écria le marquis. Avec son air bonhomme, il avait une

manière de tourner les choses qui surprenait les gens.

--Aussitôt qu'il paraissait, on s'empressait autour de lui, on faisait

cercle pour l'entendre.

--C'était un philosophe. On se demandait, en l'écoutant, où il prenait

les choses qu'il disait.

--Il les prenait dans sa belle âme, ajouta madame de Vaubert.

--Et quelle gaillarde humeur! s'écria le marquis, emporté, malgré lui,

par le courant; toujours gai! toujours content! toujours le petit mot

pour rire!

--Oui, dit madame de Vaubert, il avait retrouvé au milieu de nous son

humeur souriante, sa gaîté naturelle et les vertes saillies d'un heureux

caractère. Longtemps altérées par la rouille de l'isolement, toutes ses

aimables qualités avaient repris, dans une douce intimité, leur éclat

primitif et leur fraîcheur native. Il ne se lassait pas de répéter que

nous l'avions rajeuni de trente ans. Dans son langage naïf et figuré, il

se comparait à un vieux tronc ombragé de pousses nouvelles.

--Il est bien vrai que c'était une douce nature qu'on ne pouvait

connaître sans l'aimer, dit à son tour Hélène, qui, supposant à son père

et à la baronne les délicatesses de son coeur et de son esprit,

s'expliquait ainsi leur empressement autour de Bernard.

--Ah! dame, reprit la baronne, il adorait son empereur. On n'eût pas été

bien venu à le contrarier sur ce point. Quelle chaleur, quel

enthousiasme, toutes les fois qu'il parlait du grand homme! Il en

parlait souvent, et nous nous plaisions à l'écouter.

--Oui, oui, dit le marquis, il en parlait souvent; on peut même affirmer

qu'il en parlait très souvent. Que voulez-vous? ajouta-t-il, foudroyé

par un regard de madame de Vaubert et se reprenant aussitôt; ça lui

faisait plaisir, à ce bonhomme, et c'était tout profit pour nous. Vive

Dieu! Monsieur, monsieur votre père peut se flatter là-haut de nous

avoir procuré ici-bas de bien agréables moments.

La conversation en était là, sans que Bernard eût pu placer un mot,

lorsqu'un laquais vint annoncer que M. le marquis était servi. M. de La

Seiglière offrit son bras à la baronne, Hélène prit le bras du jeune

homme, et tous quatre passèrent dans la salle à manger. Cela s'était

fait si promptement et si naturellement, que Bernard ne comprit ce dont

il s'agissait qu'en se voyant, comme par enchantement, assis auprès

d'Hélène, à la table du gentilhomme. Le marquis ne l'avait même pas

invité, et Bernard eût été depuis six mois l'hôte et le commensal du

logis, que les choses n'auraient pu se passer sans moins de façon ni de

cérémonie. Il voulut se lever et s'enfuir; mais la jeune fille lui dit:

--Ce fut longtemps la place de votre père; ce sera désormais la vôtre.

--Rien n'est changé ici, ajouta le marquis; il n'y a qu'un enfant de

plus dans la maison.

--Touchant accord! charmante réunion! murmura madame de Vaubert.

Ne sachant s'il veillait où s'il était le jouet d'un songe, Bernard

déploya brusquement sa serviette, et resta rivé sur sa chaise.

* * * * *

Dès le premier service, le marquis et la baronne entamèrent l'entretien

sans avoir l'air de s'apercevoir de la présence d'un convive de plus,

absolument comme si Bernard n'eût pas été là, ou plutôt comme si, de

tout temps, il eût fait partie de la famille. Bernard était silencieux,

ne buvait que du bout des lèvres et touchait à peine aux mets qu'on lui

servait. On ne le sollicita point; on feignit même de ne pas remarquer

son attitude sombre, pensive et réservée. Ainsi qu'il arrive au début de

tous les repas, la conversation roula d'abord sur des objets

indifférents: quelques mots échangés çà et là, point d'allusion à la

situation présente, tout au plus, de temps à autre, un hommage indirect

à la mémoire du bon M. Stamply. De banalités en vulgarités, on en vint

naturellement à parler de la politique du jour. À certains mots qui

échappèrent au marquis, Bernard commença de dresser les oreilles:

quelques traits partirent de droite et de gauche; bref, la discussion

s'engagea. Madame de Vaubert en saisit aussitôt les rênes, et jamais

automédon conduisant un quadrige et faisant voler la poussière olympique

ne déploya autant de dextérité qu'en cette occasion la baronne. Le

terrain était difficile, creusé d'abîmes, hérissé d'aspérités, traversé

d'échaliers et d'ornières; du premier bond, le marquis courait risque de

s'y rompre le cou. Elle en sut faire une route aussi droite, unie et

sablée que l'avenue d'un château royal; elle tourna tous les obstacles,

contint la fougue étourdie du marquis, aiguillonna Bernard sans

l'irriter, les lança l'un et l'autre tour à tour au trot, au galop, au

pas relevé; puis, après les avoir fait manoeuvrer, pirouetter, se cabrer

et caracoler, de façon toutefois à laisser à Bernard les honneurs de la

joute, elle rassembla les guides, serra le double mors, et les ramena

tous deux fraternellement au point d'où ils étaient partis.

Insensiblement Bernard avait pris goût au jeu. Échauffé par cet

exercice, entraîné malgré lui par la bonne humeur du marquis, il montra

moins de raideur et plus d'abandon, et lorsqu'au dessert le gentilhomme

dit en lui versant à boire:

--Monsieur, voici d'un petit vin que monsieur votre père ne méprisait

pas; je prétends que nous vidions nos verres à sa mémoire et à votre

heureux retour.

Machinalement Bernard leva son verre et toucha celui du marquis.

* * * * *

Le repas achevé, on se leva de table pour aller faire un tour de parc.

La soirée était belle. Hélène et Bernard marchaient l'un près de

l'autre, précédés du marquis et de la baronne qui causaient entre eux,

et dont la voix se perdait dans le bruit de l'eau et dans le murmure du

feuillage. L'un et l'autre étaient silencieux et comme absorbés par le

bruissement des feuilles desséchées que leurs pieds soulevaient en

marchant. Quand le marquis et sa compagne disparaissaient au tournant

d'une allée, les deux jeunes gens pouvaient croire un instant qu'ils

erraient seuls dans le parc désert, à la sombre clarté des étoiles. Plus

pure et plus sereine que l'azur du ciel qui étincelait au-dessus de

leurs têtes, mademoiselle de La Seiglière ne ressentait aucun émoi, et

continuait d'aller d'un pas lent, rêveur et distrait, tandis que

Bernard, plus pâle que la lune qui se montrait derrière les aulnes, plus

tremblant que les brins d'herbe qu'agitait le vent de la nuit,

s'enivrait, à son insu, du premier trouble de son coeur. De retour au

salon, la conversation reprit son cours autour d'un de ces feux clairs

qui égaient les soirées d'automne. Le sarment pétillait dans l'âtre, et

les brises imprégnées de la senteur des bois lutinaient follement les

rideaux de la fenêtre ouverte. Commodément assis dans un fauteuil

moelleux, non loin d'Hélène, qui s'occupait à la lueur d'une lampe, d'un

ouvrage de tapisserie, Bernard subissait, sans chercher à s'en rendre

compte, le charme de cet intérieur de famille. De temps en temps, le

marquis se levait, puis venait se rasseoir après avoir baisé sa fille au

front. D'autres fois, c'était l'aimable enfant qui regardait son père

avec amour. Bernard s'oubliait au tableau de ces chastes joies.

Cependant on voulut savoir l'histoire de sa captivité; M. de la

Seiglière et sa fille joignirent leurs instances à celles de la baronne.

Il est doux de parler de soi et de raconter les maux qu'on a soufferts,

surtout quand on a bien dîné, et qu'on suspend, pour ainsi dire, à ses

lèvres quelque Didon ou quelque Desdémone palpitante, curieuse, le

regard ému et le sein agité. Bernard donna d'autant plus aisément dans

le piège, qu'Hélène y jouait, sans s'en douter, le rôle de l'alouette

captive chargée d'attirer la gent emplumée dans les lacets de

l'oiseleur. Il raconta d'abord l'affaire de la Moscowa. Il indiqua à

grands traits le plan des lieux, les mouvements du terrain, la

disposition respective des deux armées, puis il engagea la bataille. Il

avait commencé sur un ton grave et simple; exalté par ses souvenirs,

emporté par sa propre parole comme par des ailes de flamme, ses yeux

s'animèrent peu à peu, et sa voix retentit bientôt comme un clairon. On

respira l'odeur de la poudre, on entendit le sifflement des balles, on

vit les bataillons s'ébranler et se ruer à travers la mitraille,

jusqu'au moment où, frappé lui-même en tête de son escadron, il tomba

sans vie sous les pieds des chevaux, sur le sol jonché de cadavres.

Ainsi parlant, il était beau; mademoiselle de la Seiglière avait laissé

échapper son aiguille, et, le col tendu, sans haleine, elle écoutait et

contemplait Bernard avec un sentiment de naïve admiration.

--C'est un poète qui chante les exploits d'un héros! s'écria madame de

Vaubert avec enthousiasme.

--Monsieur, ajouta le marquis, vous pouvez vous flatter d'avoir vu la

mort de près. Quelle bataille! j'en rêverai la nuit. Il paraît que vous

n'y allez pas de main morte; mais aussi, que diable votre empereur

allait-il faire dans cette maudite Russie?

--Il avait son idée, répliqua fièrement Bernard; cela ne nous regarde

pas.

Ensuite, il dit de quelle façon il s'était réveillé prisonnier, et

comment de prisonnier il était devenu esclave. Il raconta simplement,

sans emphase et sans exagération, son séjour au fond de la Sibérie, six

années de servitude au milieu de peuplades sauvages, plus cruelles

encore et plus impitoyables que leur ciel et que leur climat; tout ce

qu'il avait enduré, la faim, le froid, les durs travaux, les traitements

barbares, il dit tout, et plus d'une fois, pendant ce funeste récit, une

larme furtive glissa sous les paupières d'Hélène, brilla, comme une

goutte de rosée, à ses cils abaissés, et roula en perle liquide sur

l'ouvrage de tapisserie que la jeune fille avait repris sans doute pour

cacher son émotion.

--Noble jeune homme! dit madame de Vaubert en portant son mouchoir à ses

yeux, était-ce là le prix réservé à votre héroïque courage?

--Ventre-saint-gris! Monsieur, dit le marquis, vous devez être criblé de

rhumatismes.

--Ainsi toute gloire s'expie! reprit la baronne avec mélancolie; ainsi,

trop souvent, les branches de laurier se changent en palmes du martyre.

Pauvre jeune ami, que vous avez souffert! ajouta-t-elle en lui pressant

la main par un mouvement de vive sympathie.

--Monsieur, dit le marquis, je vous prédis que, sur vos vieux jours,

vous serez mangé de gouttes.

--Après tant de traverses et de misères, qu'il doit être doux, s'écria

madame de Vaubert, de se reposer au sein d'une famille empressée,

entouré de visages amis, appuyé sur des coeurs fidèles! Heureux l'exilé

qui, de retour sur le sol natal, ne trouve pas sa cour silencieuse, sa

maison vide et son foyer froid et solitaire!

--Une goutte de Sibérie! s'écria le marquis en se frottant le mollet; en

voici une qui, pour ne venir que du fond de l'Allemagne, a déjà bien son

prix. Monsieur, je vous plains. Une goutte de Sibérie! vous n'en avez

pas fini avec les Cosaques.

Les dernières paroles de madame de Vaubert avaient rappelé brusquement

le jeune homme aux exigences de sa position. Onze heures venaient de

sonner à la pendule d'écaille incrustée de cuivre qui ornait le marbre

de la cheminée. Honteux de ses faiblesses, Bernard se leva, et, cette

fois enfin, il allait se retirer, ne sachant plus que résoudre, mais

comprenant encore, au milieu de ses incertitudes, que ce n'était point

là sa place, quand, le marquis ayant tiré un ruban de moire qui pendait

le long de la glace, la porte du salon s'ouvrit, et un valet parut sur

le seuil, armé d'un flambeau à deux branches chargées de bougies

allumées.

--Germain, dit le marquis, conduisez monsieur dans ses appartements. Ce

sont les appartements, ajouta-t-il en s'adressant à Bernard, qu'occupa

longtemps monsieur votre père.

--C'est vraiment mal à nous, Monsieur, s'écria madame de Vaubert,

d'avoir si longtemps prolongé votre veille. Nous aurions dû nous

rappeler que vous avez besoin de repos; mais nous étions si heureux de

vous voir et si ravis de vous entendre! Pardonnez une indiscrétion qui

n'a d'autre excuse que le charme de vos récits.

--Dormez bien, Monsieur, dit le marquis; dix heures de sommeil vous

remettront de vos fatigues. Demain, au saut du lit, nous irons battre

nos bruyères et tirer quelques lapereaux. Vous devez aimer la chasse:

elle est l'image de la guerre.

--Monsieur, dit mademoiselle de La Seiglière encore toute tremblante,

n'oubliez pas que vous êtes chez vous d'abord, puis chez des amis qui se

feront une joie autant qu'un devoir de guérir votre coeur, et d'effacer

en lui jusqu'au souvenir de tant de mauvais jours. Mon père essaiera de

vous rendre l'affection de celui que vous avez perdu, et moi, si vous le

voulez, je serai pour vous une soeur.

--Si vous aimez la chasse, s'écria le marquis, je vous en promets de

royales.

--D'impériales même, dit la baronne en l'interrompant.

--Oui, reprit le marquis, d'impériales. Chasse à pied! chasse à courre!

chasse au lévrier! chasse aux chiens courants! Vive Dieu! si vous

traitez les renards comme les Autrichiens, et les sangliers comme les

Russes, je plains les hôtes de nos bois.

--J'espère bien, Monsieur, ajouta madame de Vaubert, avoir le plaisir de

vous recevoir souvent dans mon petit manoir. Votre digne père, qui

m'honorait de son amitié, se plaisait à ma table et à mon foyer. Venez

parler de lui à cette même place où tant de fois il a parlé de vous.

--Allons, Monsieur Bernard, bonsoir et bonne nuit! dit le marquis en le

saluant de la main; que monsieur votre père vous envoie de là-haut de

doux rêves!

--Adieu! Monsieur Bernard, reprit la baronne avec un affectueux sourire;

endormez-vous dans la pensée que vous n'êtes plus seul au monde.

--À demain, Monsieur Bernard, dit à son tour Hélène; c'est le mot que

votre excellent père et moi nous échangions le soir en nous quittant.

Ébloui, étourdi, entraîné, fasciné, enlacé, pris par tous les bouts,

Bernard fit un geste qui voulait dire: à la grâce de Dieu! puis, après

s'être incliné respectueusement devant mademoiselle de La Seiglière, il

sortit, précédé de Germain qui le conduisit dans l'appartement le plus

riche et le plus somptueux du château. C'était en effet celui que le

pauvre vieux gueux avait quelque temps habité avant qu'on l'eût relégué

comme un lépreux dans la partie la plus retirée et la plus isolée du

logis; seulement, on l'avait depuis lors singulièrement embelli, et, ce

jour même, on s'était empressé de l'approprier à la circonstance. Quand

Bernard entra, la flamme joyeuse du foyer faisait étinceler les moulures

dorées du plafond et les baguettes de cuivre qui bordaient et

encadraient la tenture de velours vert-sombre. Un tapis d'Aubusson

jonchait le parquet de fleurs si fraîches et si brillantes, qu'on les

eût dites cueillies nouvellement dans les prairies d'alentour et semées

là par la main d'une fée bienveillante. Bernard, qui depuis dix ans

n'avait dormi que sur des lits de camp, sur la neige, sur des peaux de

loup, et dans des draps d'auberge, ne put se défendre d'un sentiment de

joie indicible en apercevant, sous l'édredon amoncelé, la toile blanche

et fine d'un lit qui s'élevait, comme le trône du sommeil, au fond d'une

alcôve, réduit mystérieux formé de draperies pareilles à la tenture.

Toutes les recherches du luxe, toutes les élégances, toutes les

commodités de la vie, étaient réunies autour de lui et semblaient lui

sourire. Une sollicitude ingénieuse avait tout prévu, tout calculé, tout

deviné. L'hospitalité a des délicatesses qui échappent rarement à la

pauvreté, mais qu'on ne trouve pas toujours chez les hôtes les plus

magnifiques; rien ne manquait à celle-ci, ni l'esprit, ni la grâce, ni

la coquetterie, plus rares que la munificence. Quand Germain se fut

retiré après avoir tout préparé pour le coucher de son nouveau maître,

Bernard éprouva un plaisir d'enfant à examiner et à toucher les mille

petits objets de toilette dont il avait oublié l'usage. Nous n'oserions

dire, par exemple, dans quels ravissements le plongèrent la vue des

flacons d'eau de Portugal et la senteur des savons parfumés. Il faut

avoir passé six ans chez les Tartares pour comprendre ces puérilités. De

chaque côté de la glace, à demi-cachés par des touffes d'asters, de

dahlias et de chrysanthèmes épanouis dans des vases pansus du Japon,

reluisaient des poignards, des pistolets damasquinés, diamants et bijoux

des guerriers. Sur un coin de la cheminée, une coupe d'un travail

précieux regorgeait de pièces d'or, comme oubliées là par mégarde.

Bernard ne s'arrêta ni devant l'or, ni devant les fleurs, ni même devant

les armes. En rôdant autour de la chambre, il tomba en extase devant un

plateau de vermeil, chargé de cigares que madame de Vaubert avait envoyé

chercher à la ville, chez un vieil armateur de ses amis: attention

hospitalière qui n'aurait aujourd'hui rien que de simple et de banal,

mais qui pouvait passer alors pour un trait d'audace et de génie. Il en

prit un, l'alluma à la flamme d'une bougie, puis, étendu mollement dans

une bergère, enveloppé d'une robe de cachemire, les pieds dans des

babouches turques, il pensa d'abord à son père, à l'étrangeté de sa

destinée, à la tournure imprévue qu'avaient prise en ce jour les

événements, au parti qu'il lui restait à choisir. Brisé par la fatigue,

le front brûlant, la paupière alourdie, bientôt ses idées se troublèrent

et se confondirent. Dans cet état d'assoupissement, qu'on pourrait

appeler le crépuscule de l'intelligence, il crut voir la fumée de son

cigare s'animer et former au-dessus de sa tête des groupes fantastiques.

C'étaient tantôt son vieux père et sa vieille mère qui montaient au

ciel, assis sur un nuage; tantôt son empereur, debout sur un rocher, les

bras croisés sur sa poitrine; tantôt la baronne et le marquis se tenant

par la main et dansant une sarabande; tantôt et plus souvent, une figure

svelte et gracieuse qui se penchait vers lui et le regardait en

souriant. Son cigare achevé, il se jeta au lit, se roula dans la plume,

et s'endormit d'un profond sommeil.

Soit lassitude, soit besoin de recueillement, mademoiselle de La

Seiglière avait quitté le salon presque en même temps que Bernard.

Demeurés seuls au coin du feu, la baronne et le marquis se regardèrent

un instant l'un l'autre en silence.

--Eh bien! marquis, dit enfin la baronne; il est gentil, le petit

Bernard! Le père sentait l'étable et le fils sent le corps-de-garde.

--Le malheureux! s'écria le marquis arrivé au dernier paroxysme de

l'exaspération; j'ai cru qu'il n'en finirait pas avec sa bataille de la

Moscowa. La bataille de la Moscowa! ne voilà-t-il pas une belle affaire?

Qu'est-ce que c'est que ça? qui connaît ça? qui parle de ça? Je n'ai

jamais fait la guerre; mais si je la faisais jamais... par l'épée de mes

aïeux! madame la baronne, ce serait une autre paire de manches. Tout le

monde y passerait; je ne voudrais même pas qu'il en revînt un invalide.

La bataille de la Moscowa! Et ce faquin qui se donne des airs d'un César

et d'un Alexandre! Les voilà pourtant, ces héros! voilà ces fameuses

rencontres dont M. de Buonaparte a fait si grand bruit, et que les

ennemis de la monarchie font encore sonner si haut! Il se trouve qu'en

résumé c'étaient de petits exercices hygiéniques et sanitaires; les

morts se ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux.

Vive Dieu! quand nous nous en mêlons, nous autres, les choses se passent

autrement; quand un gentilhomme tombe, c'est pour ne plus se relever.

Mais ne fût-on qu'un manant, ne fût-on qu'un vilain, ne fût-on qu'un

Stamply, lorsqu'on s'est fait tuer pour le service de la France, que

diable! c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux

gens. S'il avait seulement pour deux sous de coeur, ce garnement

rougirait de se sentir en vie, et il s'irait jeter, tête baissée, dans

la rivière.

--Que voulez-vous, marquis, ça ne sait pas vivre, dit madame de Vaubert

en souriant.

--Qu'il vive donc, mais qu'il se cache! Cache ta vie, a dit le Sage.

S'il aimait la gloire, comme il le prétend, n'aurait-il pas préféré

continuer de passer pour mort au champ d'honneur, plutôt que de venir

ici traîner ses guêtres, sa honte et sa misère? Que ne restait-il en

Sibérie? Il était bien là-bas; il y avait ses habitudes. Ce douillet se

plaint du climat: ne dirait-on pas qu'il est né dans la ouate et qu'il a

grandi en serre-chaude? Les Cosaques sont de braves gens, de moeurs

douces et hospitalières. Il les appelle des barbares. Obligez donc ces

va-nu-pieds! sauvez-leur la vie! recueillez-les chez vous! faites-leur

un sort agréable! Voilà la reconnaissance que vous en retirez: ils vous

traitent de cannibales. Je jurerais, quoi qu'il en dise, qu'il était là

comme un coq-en-pâte; mais ces vauriens ne savent se tenir nulle part.

Et puis ça vient vous parler de patrie, de liberté, de sol natal, de

toit paternel qui fume à l'horizon! grands mots qu'ils mettent en avant

pour justifier leurs désordres et pour voiler leur inconduite.

--La patrie, la liberté, le toit paternel, le tout assaisonné d'un

million d'héritage; il faut pourtant convenir, ajouta madame de Vaubert,

que, sans être précisément un sacripant, on peut quitter pour moins les

bords fleuris du Don et l'intimité des Baskires.

--Un héritage d'un million! s'écria le marquis: où diable voulez-vous

qu'il le prenne?

--Dans votre poche, répliqua la baronne découragée d'avoir toujours à

courir après lui pour le ramener forcément dans le cercle de la

question.

--Ah çà! s'écria M. de La Seiglière, mais c'est donc un homme dangereux,

ce Bernard! S'il me pousse à bout, madame la baronne, on ne sait pas de

quoi je suis capable: je le traînerai devant les tribunaux.

--Bien! dit la baronne, vous lui éviterez ainsi l'ennui de vous y

traîner lui-même. De grâce, marquis, ne recommençons pas. La réalité

vous enveloppe et vous presse de toutes parts. Puisque vous ne pouvez

pas lui échapper, osez la regarder en face. Qu'a-t-elle donc à cette

heure qui puisse tant vous effrayer? Le Bernard est en cage; le lion est

muselé; vous tenez votre proie.

--Elle est jolie, ma proie... Pour Dieu! dites-moi, je vous prie, ce que

vous voulez que j'en fasse?

--Le temps vous l'apprendra. Ce matin, il s'agissait d'installer

l'ennemi dans la place: c'est fait. Il s'agit maintenant de l'en

expulser: ça se fera.

--En attendant, dit le marquis, nous allons en manger, de la Sibérie, de

la mitraille et de la Moscowa! Nous allons en avaler, des lames de sabre

fricassées dans la neige et des biscayens accommodés aux frimats! Et

puis, Madame la baronne, ne vous paraît-il pas que je joue ici un vilain

rôle et un rôle de vilain? Ventre-saint-gris! je jure comme Henri IV,

mais il me semble que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour

reconquérir mon royaume.

--Croyez-vous donc, répliqua madame de Vaubert, que le courage ne

procède qu'à coups d'arquebuse, et que les grandes actions ne

s'accomplissent qu'à la pointe du glaive? Si la France n'a pas été

divisée en ces derniers temps, partagée et tirée au sort comme les

vêtements du Christ, à qui le doit-elle? En habit brodé, en escarpins et

en bas de soie, la jambe droite appuyée sur la gauche et la main passée

dans le jabot de sa chemise, M. de Talleyrand a plus fait pour la France

que toute cette racaille en culotte de peau qui s'appelait la vieille

garde, et qui n'a su rien garder. Pensez-vous, par exemple, n'avoir pas

déployé, en ce jour qui s'achève, cent fois plus de génie que n'en

montra le Béarnais à la bataille d'Ivry? Secouer son panache blanc en

guise de drapeau, frapper d'estoc et de taille, joncher le sol de morts

et de mourants, ne voilà-t-il pas quelque chose de bien difficile! Ce

qui est vraiment glorieux, c'est de triompher sur ce champ de bataille

qui s'appelle la vie. Souffrez qu'à ce propos je vous adresse mes

compliments. Vous avez eu le sang-froid d'un héros, l'esprit d'un démon

et la grâce d'un ange. Tenez, Marquis, passez-moi le mot, vous avez été

adorable.

--Il est certain, dit le marquis en passant sa jambe droite sur la

gauche et en jouant du bout des doigts avec son jabot de dentelle, il

est certain que ce malheureux n'y a vu que du feu.

--Ah! Marquis, comme vous l'avez assoupli! D'un gantelet de fer vous

avez fait un gant de peau de Suède. Je vous savais brave et vaillant;

mais je dois avouer que j'étais loin de vous soupçonner dans l'esprit

une si merveilleuse souplesse. Il est beau d'être le chêne et de savoir

plier comme le roseau. Marquis de La Seiglière, le prince de Bénévent a

pris votre place au congrès de Vienne.

--Vous croyez, baronne? demanda M. de La Seiglière en se caressant le

menton.

--D'un coup de pouce, vous auriez courbé l'arc de Nemrod, dit en

souriant madame de Vaubert. Vous apprivoiseriez des tigres et vous

amèneriez des panthères à venir vous manger dans la main.

--Que voulez-vous? c'est l'histoire de toutes ces petites gens. De loin,

ça ne parle que de nous dévorer; que nous daignions leur sourire, ça

tombe et ça rampe à nos pieds. C'est égal, madame la baronne, je ne suis

point encore d'âge à jouer le rôle de don Diègue, et si ce drôle était

gentilhomme, je me souviendrais encore des leçons de Saint-George.

--Marquis, répliqua fièrement madame de Vaubert, si ce drôle était

gentilhomme, et que vous fussiez don Diègue, vous n'auriez pas loin à

aller pour rencontrer Rodrigue.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et Raoul entra, ganté, frisé,

tiré à quatre épingles, la paupière clignotante, la bouche épanouie, le

visage frais et rosé, aussi irréprochable des pieds à la tête que s'il

sortait d'une bonbonnière. Il venait chercher sa mère pour la ramener à

Vaubert, et sans doute aussi dans l'espoir de faire sa cour à

mademoiselle de La Seiglière, qu'il n'avait pas vue depuis la veille. À

l'apparition de ce beau jeune homme, le marquis et la baronne arrêtèrent

sur lui avec complaisance leurs regards rafraîchis et charmés: ce fut

pour eux comme l'entrée d'un pur sang limousin dans un hippodrome,

encore tout souillé par l'intrusion d'un mulet normand. Il était tard;

la journée touchait à sa fin; les deux aiguilles de la pendule étaient

près de se joindre sur l'émail de la douzième heure. Après avoir tendu

sa main au marquis, madame de Vaubert se retira, appuyée sur le bras de

son fils, qu'elle se réserva d'instruire en temps et lieu des événements

à jamais mémorables qui venaient de remplir ce grand jour.

Une heure après, tout reposait sur les deux bords du Clain. M. de La

Seiglière, qui s'était endormi sur le coup des émotions violentes qu'il

venait d'essuyer, rêvait qu'une innombrable quantité de hussards, tous

tués à la bataille de la Moscowa, se partageaient silencieusement ses

domaines, et qu'il les voyait s'enfuir au galop, emportant chacun son

lot sur la croupe de son cheval, qui un champ, qui un pré, qui une

ferme; Bernard galoppait en avant avec le parc dans sa valise et le

château dans un de ses arçons. N'ayant plus sous les pieds un seul

morceau de terre, le marquis éperdu se sentait rouler dans l'espace,

comme une comète, et cherchait vainement à se raccrocher aux étoiles.

Madame de Vaubert rêvait de son côté, et son rêve ressemblait fort à un

apologue bien connu. Elle voyait une jeune et belle créature, assise sur

une fine pelouse, avec un lion énorme amoureusement couché auprès

d'elle, une patte sur ses genoux, tandis qu'une troupe de valets, armés

de fourches et de bâtons, observait ce qui se passait, cachée derrière

un massif de chênes. La jeune fille soutenait d'une main la patte au

fauve pelage, et de l'autre, avec une paire de ciseaux, elle rognait les

griffes, qui s'allongeaient docilement sous le velours. Quand chaque

patte avait subi la même opération, la belle enfant tirait de sa poche

une lime au manche d'ivoire, et, prenant entre ses bras la tête à la

blonde crinière, elle relevait d'une main délicate les épaisses et

lourdes babines, de l'autre elle limait gentiment une double rangée de

dents formidables. Si parfois le patient poussait un rugissement sourd,

elle l'apaisait aussitôt en le flattant du geste et de la voix. Cette

seconde opération achevée, quand le lion n'avait plus ni crocs ni

ongles, la jeune fille se levait, et les valets, sortant de leur

cachette, couraient à la bête, qui détalait sans résister, la queue

serrée et l'oreille basse. Bernard rêvait lui, qu'au milieu d'un champ

de neige, sous un ciel de glace bleuâtre, il voyait tout d'un coup

surgir un beau lis qui parfumait l'air; mais, comme il s'approchait pour

le cueillir, la royale fleur se changeait en une fée aux yeux d'ébène et

aux cheveux d'or, qui l'enlevait à travers les nuages, et le déposait

sur des rives charmantes où régnait un printemps éternel. Enfin, Raoul

rêvait qu'il était au soir de ses noces, et, au moment d'ouvrir le bal

avec la jeune baronne de Vaubert, il découvrait avec stupeur qu'il avait

mis sa cravate à l'envers.

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 1 (of 2) · 第 10 / 11 题