IV

D'abord tout alla bien, et les premiers mois réalisèrent amplement

toutes les prédictions de bonheur qu'avait prodiguées madame de Vaubert

à Stamply. Nous pouvons même affirmer que la réalité dépassa de beaucoup

les espérances du vieillard. Le 25 août, à l'occasion de la fête du roi,

M. de La Seiglière ayant réuni quelques gentilshommes de la ville et des

environs, Stamply s'était assis entre le marquis et sa fille; au

dessert, sa santé avait été portée avec enthousiasme immédiatement après

celle de Louis _le désiré_. Il dînait ainsi tous les jours à la table de

M. de La Seiglière, le plus souvent en compagnie de madame de Vaubert et

de son fils, car, de même que dans l'exil, les deux maisons n'en

formaient qu'une seule à proprement parler. On recevait peu de monde;

les soirées se passaient en famille. Stamply était de toutes les

réunions, honoré comme un patriarche et caressé comme un enfant. Le

marquis avait exigé qu'il occupât le plus bel appartement du château.

Ses gens, qui le servaient à peine et ne le respectaient pas davantage,

s'étaient vus remplacés par des serviteurs diligents et soumis qui

veillaient à ses besoins et prévenaient tous ses désirs. On l'entourait

à l'envi de toutes les attentions si douces à la vieillesse; on prenait

ses ordres en toutes choses; on ne faisait rien sans le consulter.

Ajoutez à tant de séductions la présence de mademoiselle de La

Seiglière; songez que ce n'était, à dix lieues à la ronde, qu'un hymne

en l'honneur du plus honnête des fermiers.

Cependant quelques mois à peine s'étaient écoulés que déjà la vie du

château avait changé de face et d'allure. Aussi vert et alerte que s'il

avait vingt ans, M. de La Seiglière n'était pas homme à se contenter

longtemps des joies du foyer et des délices de l'intimité. Il avait

repris sa fortune comme un vêtement de la veille, et ne se souvenait du

passé que comme d'une pluie d'orage. Vif, allègre, dispos, bien portant,

il s'était conservé dans l'exil comme les primevères sous la neige. Les

vingt-cinq années qui venaient de s'écouler ne l'avaient pas vieilli

d'un jour. Il avait trouvé le triple secret qui fait qu'on meurt jeune à

cent ans: l'égoïsme, l'étourderie du coeur, la frivolité de l'esprit; au

demeurant, le plus aimable et le plus charmant des marquis. Nul n'aurait

pu croire, au bout de quelques mois, qu'une révolution avait passé par

là. On avait redoré les plafonds et les lambris, renouvelé les meubles

et les tentures, rétabli les chiffres et les écussons, lavé, gratté,

effacé partout la trace de l'invasion des barbares. Pour nous servir des

charitables expressions de madame de Vaubert, qui ne se gênait déjà plus

pour en plaisanter, on avait nettoyé les étables d'Augias. Ce ne furent

bientôt que fêtes et galas, réceptions et chasses royales. Du matin au

soir, souvent du soir au matin, les voitures armoriées se pressaient

dans la cour et dans les avenues. Le château de La Seiglière était

devenu le salon de la noblesse du pays. Une armée de laquais et de

marmitons avait envahi les cuisines et les antichambres. Vingt chevaux

piaffaient dans les écuries; les chenils regorgeaient de chiens; les

piqueurs donnaient du cor toute la journée. Stamply avait compté sur un

intérieur plus paisible, sur des moeurs plus simples, sur des goûts plus

modestes; il n'était pas au bout de ses déceptions.

Dans la première ivresse du retour, on avait trouvé tout charmant en

lui, son costume, ses gestes, son langage, jusqu'à ses gilets de

futaine. Le marquis et madame de Vaubert l'appelaient hautement leur

vieil ami, gros comme le bras. On ne se lassait pas de l'entendre, on

s'extasiait à tout ce qu'il disait. C'était l'esprit gaulois dans sa

fleur, un coeur biblique, une âme patriarcale. Quand le train du château

eut pris un cours brillant et régulier, on commença de remarquer qu'il

faisait ombre et tache au tableau. On ne s'en expliqua pas tout d'abord;

longtemps encore ce ne fut entre le marquis et madame de Vaubert que le

bon, le cher, l'excellent monsieur Stamply: seulement, de temps à autre,

ils y mêlaient quelques restrictions. De détours en détours, de

restrictions en restrictions, ils furent amenés à se déclarer

mutuellement que cet esprit gaulois était un rustre et ce coeur biblique

un bouvier. On souffrit de ses familiarités, après les avoir

encouragées; ce qui passait, quelques mois auparavant, pour la bonhomie

d'un patriarche ne fut plus désormais que la grossièreté d'un manant.

Tant qu'on s'était borné au cercle de la famille, on avait pu s'y

résigner; mais au milieu du luxe et des splendeurs de la vie

aristocratique, force fut bien de reconnaître que le brave homme n'était

plus acceptable. Ce que le marquis et la baronne ne s'avouèrent pas l'un

à l'autre, ce dont ils se gardèrent bien tous deux de convenir vis-à-vis

d'eux-mêmes, c'est qu'ils lui devaient trop pour l'aimer. Pareille à

cette fleur alpestre qui croît sur les cimes et qui meurt dans les

basses régions, la reconnaissance ne fleurit que dans les natures

élevées. Elle est aussi pareille à cette liqueur d'Orient, qui ne se

garde que dans des vases d'or: elle parfume les grandes âmes et s'aigrit

dans les petites. La présence de Stamply rappelait au marquis des

obligations importunes; la baronne lui en voulait secrètement du rôle

qu'elle avait joué près de lui. On s'appliqua donc à l'éconduire, avec

tous les égards et tous les ménagements à l'usage des gens comme il

faut. Sous prétexte que l'appartement qu'il occupait au sein du château

était exposé aux bises du nord, on le relégua dans le corps le plus

isolé du logis. Un jour, ayant observé, avec une affectueuse

sollicitude, que les fêtes bruyantes et les repas somptueux n'étaient ni

de son goût ni de son âge, que ses habitudes et son estomac pourraient

en souffrir, le marquis le supplia de ne point se faire violence, et

décida qu'à l'avenir on le servirait à part. Vainement Stamply s'en

défendit, protestant qu'il s'accommodait très volontiers de l'ordinaire

de M. le marquis; celui-ci n'en voulut rien croire et déclara qu'il ne

consentirait jamais à ce que son vieil ami se gênât pour être agréable à

ses hôtes.--Vous êtes chez vous, lui dit-il; faites comme chez vous,

vivez à votre guise. On ne change pas à votre âge.--Si bien que Stamply

dut finir par prendre, comme un chartreux, ses repas dans sa chambre. Le

reste à l'avenant. On en arriva, par d'insensibles transitions, à le

traiter avec une politesse exagérée; le marquis le tint à distance à

force d'égards; madame de Vaubert l'obligea à battre en retraite sous le

feu croisé des grands airs et des belles manières. Aussitôt qu'il

apparaissait avec ses souliers ferrés, ses bas de laine bleue et sa

culotte de flanelle, on affectait de mettre la conversation sur un ton

de cour: ne sachant quelle contenance tenir, Stamply se retirait confus,

humilié et l'oreille basse. Ainsi le mur de boue qui l'avait longtemps

séparé du monde se changea doucement en une glace de cristal, barrière

transparente, mais infranchissable autant que la première; seulement le

bonhomme eut la satisfaction de voir à travers s'en aller en fusées de

toutes les couleurs les revenus de ce beau domaine qu'il avait

reconstitué au prix de vingt-cinq années de travail et de privations. Le

soir, après son repas solitaire, en passant sous les fenêtres du

château, il entendait les éclats joyeux des conversations mêlées au

bruit des cristaux et des porcelaines. Le jour, errant, triste et seul,

sur ces terres qu'il avait tant aimées et qui ne le reconnaissaient plus

pour maître, il voyait au loin les chevaux, les équipages, les meutes et

les piqueurs battre la plaine et s'enfoncer dans les bois, au son des

fanfares. La nuit, interrompu souvent dans son sommeil, il se dressait

sur son séant pour écouter le tumulte du bal; c'était lui qui payait les

violons. D'ailleurs, il ne manquait de rien. Sa table était abondamment

servie; une fois la semaine le marquis envoyait prendre de ses

nouvelles, et quand madame de Vaubert le rencontrait sur son chemin,

elle le saluait d'un geste amical et charmant.

Au bout d'un an, il n'était pas plus question de Stamply que s'il

n'existait pas, que s'il n'eût jamais existé. Au bruit qui s'était fait

un instant autour de lui avaient succédé le silence et l'oubli. On ne se

souvenait même plus qu'il eût jamais possédé ce château, ce parc et ces

terres. Après l'avoir accueilli, caressé, fêté comme un chien fidèle, le

monde avait fini par le traiter comme un chien crotté. Le malheureux ne

jouissait même pas de cette considération qui avait été le rêve de toute

sa vie. On croyait ou l'on feignait de croire qu'en rappelant les La

Seiglière, il n'avait fait que céder aux cris de l'opinion. On mettait

l'acte de sa générosité sur le compte d'une probité forcée, trop tardive

pour qu'on pût lui en savoir gré. Enfin ses anciens fermiers, tout fiers

d'être redevenus la chose d'un grand seigneur, se vengeaient, par le

plus éclatant mépris, d'avoir vécu sous le gouvernement fraternel d'un

paysan comme eux. Tout cela s'était accompli graduellement, sans

déchirement, sans secousse, presque sans calcul: cours naturel des

choses d'ici-bas. Stamply lui-même fut longtemps à comprendre ce qui se

passait autour de lui. Lorsqu'enfin ses yeux se dessillèrent et qu'il

vit clair dans sa destinée, il ne se plaignit pas: un ange veillait à

ses côtés, qui le regardait en souriant.

Mademoiselle de La Seiglière tenait de sa mère qu'elle n'avait jamais

connue, et de la pauvreté au sein de laquelle elle avait grandi, un

caractère silencieux, un esprit réfléchi, un coeur grave. Par un

contraste assez commun dans les familles, elle s'était développée en

sens inverse des exemples qu'elle avait reçus, sans rien garder de son

père, qu'elle aimait d'ailleurs passionnément, et qui la chérissait de

même; seulement, l'amour d'Hélène avait quelque chose de protecteur et

d'adorablement maternel, tandis que celui du marquis se ressentait de

toutes les puérilités du jeune âge. Élevée dans la solitude,

mademoiselle de La Seiglière n'était elle-même qu'un enfant sérieux. Sa

mère lui avait transmis, avec le pur sang des aïeux, cette royale beauté

qui se plaît, comme les lis et comme les cygnes, à l'ombre des châteaux,

au fond des parcs solitaires. Grande, mince, élancée, un peu frêle, elle

avait la grâce ondoyante et flexible d'une tige en fleur balancée par le

vent. Ses cheveux étaient blonds comme l'or des épis, et, par un rare

privilège, ses yeux brillaient, sous leurs sourcils bruns, comme deux

étoiles d'ébène, sur l'albâtre de son visage, dont ils rehaussaient

l'expression sans en altérer l'angélique placidité. La démarche lente,

le regard triste et doux, calme, sereine et demi-souriante, un poète

aurait pu la prendre pour un de ces beaux anges rêveurs chargés de

recueillir et de porter au ciel les soupirs de la terre, ou bien encore

pour une de ces blanches apparitions qui glissent sur le bord des lacs,

dans la brume argentée des nuits. Ne sachant rien de la vie ni du monde

que ce que son père lui en avait appris, elle avait assisté sans joie au

brusque changement qui s'était opéré dans son existence. La patrie, pour

elle, était le coin de terre où elle était née, où sa mère était morte.

La France, qu'elle ne connaissait que par les malheurs de sa famille et

par les récits qui s'en faisaient dans l'émigration, ne l'avait jamais

attirée; l'opulence ne lui souriait pas davantage. Loin de puiser, comme

Raoul, dans les entretiens du marquis, l'orgueil et l'esprit de sa race,

elle en avait retiré de bonne heure l'amour de l'humble condition où le

destin l'avait fait naître. Jamais ses rêves ni ses ambitions n'étaient

allés au-delà du petit jardin qu'elle cultivait elle-même; jamais le

marquis de La Seiglière n'avait pu réussir à éveiller dans ce jeune sein

un désir non plus qu'un regret. Elle souriait doucement à tout ce qu'il

disait; s'il venait à parler des biens perdus avec trop d'amertume, elle

l'entraînait dans son jardin, lui montrait les fleurs de ses

plate-bandes, et demandait s'il en était en France de plus fraîches et

de plus belles. Aussi, le jour du départ, avait-elle dévoré ses pleurs;

le fait est que, ce jour-là, l'exil avait commencé pour elle. En

touchant le sol de la France, ce sol tourmenté qu'elle n'avait jamais

entrevu de loin que comme une mer orageuse, Hélène s'était mal défendue

d'un sentiment de tristesse et d'effroi; en pénétrant sous le toit

héréditaire, elle avait senti son coeur se serrer et ses yeux se mouiller

de larmes qui n'étaient pas des larmes de bonheur. Toutefois, ces

premières impressions dissipées, mademoiselle de La Seiglière s'était

acclimatée sans efforts dans sa nouvelle position. Il est des natures de

choix que la fortune ne surprend jamais, et qui, portant avec la même

aisance les destinées les pins contraires, se trouvent toujours et sans

y songer au niveau de leurs prospérités. Tout en ayant conservé sa grâce

et sa simplicité natives, cette jeune et belle figure s'encadrait si

naturellement dans le luxe de ses ancêtres, elle paraissait elle-même si

peu étonnée de s'y voir, que nul, en l'observant, n'aurait pu supposer

qu'elle fût née dans un autre berceau, ni qu'elle eût grandi dans une

autre atmosphère. Elle continua d'aimer Raoul, comme par le passé, d'une

tendresse fraternelle, sans soupçonner qu'il existât un sentiment plus

profond ou plus exalté que celui qu'elle éprouvait pour ce jeune homme.

Elle ne savait rien de l'amour; le peu de livres qu'elle avait lus

étaient moins faits pour éveiller que pour endormir une jeune

imagination. Les personnages que les récits de son père lui avaient

représentés de tout temps comme des types de distinction, de grâce et

d'élégance, ressemblaient tous plus ou moins à M. de Vaubert, qui,

parfaitement nul et distingué d'ailleurs, se trouvait ainsi ne

contrarier en rien les idées qu'Hélène pouvait se former d'un époux. Ils

avaient, elle et lui, joué sur le même seuil et grandi sous le même

toit. Madame de La Seiglière avait bercé l'enfance de Raoul; madame de

Vaubert avait servi de mère à Hélène. Ils étaient beaux tous deux, tous

deux à la fleur de leurs ans. La perspective d'être unis un jour n'avait

rien qui pût raisonnablement les effrayer beaucoup l'un et l'autre. Ils

s'aimèrent de cette affection compassée assez commune entre amants

fiancés avant l'âge et avant l'amour. Le mariage est un but auquel il

est bon d'arriver, mais qu'il faut se garder de voir de trop loin, sous

peine de supprimer tous les agréments de la route. Étrangère à tous les

actes aussi bien qu'à tous les intérêts de la vie positive, droite de

coeur, mais n'ayant sur toutes choses que des notions confuses, fausses

ou incomplètes, entretenue, dès l'âge le plus tendre, dans l'idée que sa

famille avait été dépossédée par un de ses fermiers, Hélène croyait

ingénument que Stamply n'avait fait que restituer le bien de ses

maîtres; mais, quoiqu'elle pensât ne rien devoir à sa générosité, elle

s'était prise, dès les premiers jours, à sourire à ce doux vieillard,

qui ne se lassait pas de la considérer avec un sentiment de respect et

d'adoration, comme s'il eût compris déjà que, de toutes les affections

qui l'entouraient, celle de cette belle enfant était la seule qui fût

vraie, naïve et sincère.

En effet, mademoiselle de La Seiglière réalisa, sans s'en douter, toutes

les promesses de madame de Vaubert; elle acquitta, sans le savoir,

toutes les dettes du marquis. À mesure qu'on s'était éloigné de Stamply,

Hélène s'était sentie de plus en plus attirée vers lui; isolée elle-même

au milieu du bruit et de la foule, de mystérieuses sympathies avaient dû

bientôt s'établir entre ces deux âmes, dont le monde repoussait l'une et

dont l'autre repoussait le monde. Cette aimable fille devint, pour ainsi

dire, l'Antigone de ce nouvel OEdipe, la Cordelia de ce nouveau roi Lear.

Elle égaya ses ennuis et peupla son isolement. Elle fut comme une perle

au fond de sa coupe amère, comme une étoile dans sa nuit sombre, comme

une fleur sur ses rameaux flétris. Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est

que, n'ayant cédé d'abord qu'à un sentiment d'adorable pitié, elle finit

par trouver auprès de ce vieux compagnon plus d'aliments pour son coeur

et pour son esprit qu'elle n'en rencontrait dans la société sonore et

vide, brillante et frivole, au milieu de laquelle s'écoulaient ses

jours. Chose étrange en effet, ce fut ce pauvre vieillard qui imprima le

premier mouvement et donna le premier éveil à cette jeune intelligence.

Le matin, quand tout dormait au château, le soir, quand les flambeaux

s'allumaient pour la fête, Hélène s'échappait avec lui, soit dans le

parc, soit à travers champs, et, dans les longs entretiens qu'ils

avaient ensemble, Stamply racontait les grandes choses que la république

et l'empire avaient faites. Hélène écoutait avec étonnement et curiosité

ces récits naïfs, qui ne ressemblaient à rien de ce qu'elle avait

entendu jusqu'alors. Parfois Stamply lui donnait à lire les lettres de

Bernard, seul trésor qu'il eût conservé. En les lisant, Hélène

s'exaltait comme un jeune coursier qui se réveille au bruit des

clairons. D'autres fois, il lui parlait de sa mère, de cette belle et

bien-aimée marquise dont il avait gardé le vivant souvenir. Son langage

était simple, et souvent Hélène sentait ses yeux mouillés en l'écoutant.

Puis il parlait de Bernard, car c'était toujours à ce cher mort qu'on

devait revenir. Il disait son enfance turbulente, sa jeunesse impétueuse

et son héroïque trépas. Les âmes de colombe aiment les coeurs de lion;

Hélène se plaisait à tous ces discours, et ne parlait elle-même de ce

jeune homme que comme d'un ami qui n'est plus. Ils allaient ainsi

causant l'un et l'autre, et ce qui montre combien ce vieux Stamply était

une bonne et charmante nature, c'est que, dans ces fréquents entretiens,

il ne se permit jamais une plainte contre les ingrats qui l'avaient

délaissé, et qu'Hélène put continuer de croire qu'en se dépouillant, il

n'avait fait qu'accomplir un acte rigoureux de conscience et de probité.

Peut-être aussi lui était-il doux de se sentir aimé pour lui-même. Il

savait que mademoiselle de La Seiglière était destinée à Raoul; il

n'ignorait pas que le voeu de leurs parents les avait fiancés de tout

temps l'un à l'autre; il tenait entre ses mains le fil qui avait dirigé

madame de Vaubert; il comprenait et savait tout enfin. S'il se plaignit

dans son propre coeur, il n'en laissa rien voir à sa jeune amie; il lui

cacha, comme une plaie honteuse, le spectacle flétrissant des humaines

ingratitudes. Lorsqu'Hélène s'affligeait de l'existence retirée qu'il

menait:--Que voulez-vous? disait-il avec mélancolie; le monde n'est pas

fait pour le vieux Stamply, ni le vieux Stamply pour le monde. Puisque

M. le marquis a la bonté de me laisser vivre dans mon coin, j'en

profite. J'ai toujours aimé le silence et la solitude; M. le marquis a

bien senti qu'on ne se réforme point à mon âge... Aimable enfant,

ajoutait-il, votre présence et vos doux sourires, voilà mes fêtes, à

moi! Jamais le vieux Stamply n'en avait rêvé de si belles.

Sur les derniers temps, il voulut visiter une dernière fois la ferme où

son père était mort, où son fils était né, où il avait, lui, laissé le

bonheur en partant. Brisé déjà par la maladie, depuis longtemps courbé

sous le chagrin, il s'y rendit seul, appuyé sur son bâton de

cornouiller. La ferme était déserte; tout le monde travaillait aux

champs. Après avoir pénétré dans la maison rustique, où rien n'était

changé, après avoir reconnu le bahut de chêne, le lit en forme de buffet

avec ses courtines et ses rideaux de serge verte, l'image de la Vierge

devant laquelle il avait vu, dix années durant, sa femme prier soir et

matin, après avoir respiré le bon parfum du lait dans les jattes et du

pain frais empilé sur la planche, il alla s'asseoir dans la cour, sur un

banc de pierre. Il faisait une tiède soirée d'été. On entendait dans le

lointain la chanson des faneuses, les aboiements des chiens et les

mugissements des bestiaux. L'air était tout imprégné de la senteur des

foins. En face de Stamply, sur la mousse du toit, piétinaient une bande

de pigeons roucouleurs.--Ma pauvre femme avait raison, s'écria le

vieillard en s'arrachant à ce tableau des joies perdues, ç'a été un

mauvais jour, le jour où nous avons quitté notre ferme!

Chargé d'années moins que de tristesse, il mourut deux ans après le

retour du marquis, sans autre assistance que celle de mademoiselle de La

Seiglière qui lui ferma les yeux. Près d'expirer, il se tourna vers elle

et lui remit les lettres de son fils: «Prenez-les, dit-il, c'est tout ce

qu'on m'a laissé, c'est tout ce qui me reste à donner.» Il s'éteignit

sans regrets de la vie, et tout joyeux d'aller retrouver sa femme et son

petit Bernard.

Sa mort ne laissa de vide que dans sa chambre et dans le coeur d'Hélène.

Au château, on en parla durant trois jours.--Ce pauvre Stamply! disait

le marquis; à tout prendre, c'était un brave homme.--Bien ennuyeux,

soupirait madame de Vaubert.--Bien mal appris, ajoutait Raoul.--Bien

excellent, murmurait Hélène. Ce fut là toute son oraison funèbre; Hélène

seule acquitta le tribut de larmes qu'on avait promis à sa tombe. Il est

bon pourtant d'ajouter que la fin du vieux gueux souleva dans le pays

l'indignation d'un parti qui commençait de poindre à l'horizon

politique, comme on disait alors élégamment. Hypocrite, envieux, surtout

moins libéral que son nom ne semblait l'annoncer, ce parti qui se

composait, en province, d'avocats bavards et médiocres, de bourgeois

importants et rogues, fit un héros de Stamply mort, après l'avoir

outragé vivant. Ce n'était pas qu'on se souciât de lui le moins du

monde; mais on détestait la noblesse. On le mit sur un piédestal, on lui

décerna les palmes du martyre, sans se douter à quel point le pauvre

homme les avait méritées. Bref, on accusa hautement madame de Vaubert de

captation, et le marquis d'ingratitude; et c'est ainsi qu'une fois, par

hasard, ces petites passions et ces petites haines rencontrèrent, sans

la chercher peut-être, la vérité sur leur chemin.

Cependant on touchait à l'époque fixée pour le mariage d'Hélène et de

Raoul. Cette époque, encore trop éloignée au gré de M. de Vaubert,

mademoiselle de La Seiglière ne la souhaitait ni ne la redoutait: elle

la voyait approcher sans impatience, mais aussi sans effroi. Quoi qu'il

en coûte, on peut même affirmer qu'elle en ressentait moins de tristesse

que de joie. Ses entretiens avec Stamply, la lecture des lettres de

Bernard, qu'elle s'était surprise plus d'une fois à relire après la mort

de son vieux camarade, l'avaient bien amenée à de vagues comparaisons

qui n'étaient pas précisément à l'avantage de notre jeune baron; mais

tout cela était trop confus dans son coeur et dans son esprit pour

qu'elle cherchât à s'en rendre compte. C'était d'ailleurs une âme trop

loyale pour entrevoir seulement l'idée qu'on pût revenir sur un

engagement pris, sur une parole donnée. Fiancée de Raoul, à partir du

jour où elle avait compris le sens et la portée de ce mot, la noble

fille s'était regardée comme une épouse devant Dieu. Enfin, ce mariage

agréait au marquis; Raoul cachait sa nullité sous un fin vernis de grâce

et d'élégance; il ne manquait ni des séductions de son âge ni des

qualités chevaleresques de sa race, et, pour tout dire, madame de

Vaubert, qui veillait au grain, ne manquait jamais, dans l'occasion, de

lui prêter l'esprit qu'il n'avait pas. Tout allait pour le mieux, rien

ne semblait devoir troubler le cours de ces prospérités, lorsqu'un

événement inattendu vint se jeter à la traverse.

On célébrait du même coup au château la fête du roi, le troisième

anniversaire de la rentrée du marquis dans ses terres, et les

fiançailles de Raoul et d'Hélène. Cette triple solennité avait attiré

toute la haute noblesse de la ville et des alentours. À la nuit

tombante, le château et le parc s'illuminèrent, un feu d'artifice fut

tiré sur le plateau de la colline; puis le bal s'ouvrit dans les salons,

tandis qu'au dehors villageois et villageoises sautaient sous la ramée,

au son de la cornemuse. Madame de Vaubert, qui touchait au but de ses

ambitions, ne cherchait pas à dissimuler la satisfaction qu'elle

éprouvait. La seule présence de mademoiselle de La Seiglière justifiait

suffisamment l'orgueil et le bonheur qui rayonnaient, comme une double

auréole, sur le front de Raoul. Quant au marquis, il ne se sentait pas

de joie. Chaque fois qu'il se mettait au balcon, ses vassaux faisaient

retentir l'air des cris de _vive notre maître! vive notre seigneur!_

mille fois répétés avec un enthousiasme qui prenait sa source dans le

coeur de ces braves gens et dans les caves du château. Stamply était mort

depuis quelques mois; qui songeait à lui? personne, si ce n'est Hélène

qui l'avait sincèrement aimé, et qui gardait pieusement sa mémoire. Ce

soir-là, mademoiselle de La Seiglière était distraite, rêveuse,

préoccupée. Pourquoi? elle-même n'aurait pu le dire. Elle aimait son

fiancé, du moins elle croyait l'aimer. Elle avait grâce et beauté, amour

et jeunesse, noblesse et fortune: tout n'était autour d'elle que doux

regards et frais sourires; la vie ne semblait lui promettre que caresses

et enchantements. Pourquoi ce jeune sein oppressé et ces beaux yeux

voilés de tristesse? Organisation fine et déliée, nature délicate et

nerveuse, comme les fleurs à l'approche de l'orage, frissonnait-elle

sous le pressentiment de sa destinée?

Ce même soir, un cavalier, à qui nul ne songeait, suivait la rive droite

du Clain. Arrivé à Poitiers depuis moins d'une heure, il n'avait pris

que le temps de se faire seller un cheval, et il était parti au galop,

en remontant le cours de la rivière. La nuit était noire, sans lune et

sans étoiles. Au détour du sentier, en découvrant le château de La

Seiglière, dont la façade illuminée courait en lignes étincelantes sur

le fond assombri du ciel, il arrêta court son cheval sous la brusque

pression du mors. En cet instant, une gerbe de feu sillonna l'horizon,

s'épanouit dans les nuages et tomba en pluie d'or, d'améthistes et

d'émeraudes sur les tours et les campaniles. Comme un voyageur hésitant

qui ne reconnaît plus son chemin, le cavalier promena autour de lui un

regard inquiet; puis, sûr de ne s'être pas trompé, il rendit la bride et

continua sa route. Il mit pied à terre à la porte du parc, et, laissant

sa monture à la grille, il entra juste au moment où la foule champêtre,

dans un paroxysme d'enthousiasme et d'amour, mêlait les cris de _vive le

roi!_ à ceux de _vive le marquis!_ Toutes les fenêtres étaient encadrées

de feuillage et décorées de transparents; le plus remarquable,

chef-d'oeuvre d'un artiste du cru, offrait aux yeux ravis l'auguste tête

de Louis XVIII, sur laquelle deux divinités allégoriques courbaient des

branches d'olivier. Au pied du perron, la musique d'un régiment en

garnison à Poitiers jouait à pleins poumons l'air national de _Vive

Henri-Quatre_. Doutant s'il était éveillé, observant tout et ne

comprenant rien, impatient de savoir, tremblant d'interroger, l'étranger

se perdit dans la fête sans être remarqué de personne. Après avoir

longtemps erré, comme une ombre, autour des groupes, en passant contre

une des tables qu'on avait dressées dans les allées, il entendit

quelques mots qui attirèrent son attention. S'étant assis au bout d'un

banc, non loin de deux anciens du pays qui, tout en buvant le vin du

château, s'entretenaient, d'un ton goguenard, du retour des La Seiglière

et de la mort du vieux Stamply, il s'accouda sur la table, et, le front

appuyé sur ses deux mains, il demeura longtemps ainsi.

Lorsqu'il s'éloigna, le parc était désert, le château silencieux, les

derniers lampions achevaient de s'éteindre, et les coqs éveillaient le

jour.

V

À deux jours de là, dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, devant un

joli guéridon de porcelaine de vieux Sèvres chargé de cristaux, de

vermeil et des débris d'un déjeûner mignon, M. de La Seiglière, couché

plutôt qu'assis dans un fauteuil à dos mobile et à fond élastique,

jouissait, en toilette de matin, de cet état de bien-être et de

béatitude que procurent à coup sûr un égoïsme florissant, une santé

robuste, une fortune bien assise, un caractère heureux et une facile

digestion. Il s'était réveillé en belle humeur, et ne s'était jamais

senti si dispos. Enveloppé d'une robe de chambre de soie à grands

ramages, le menton frais rasé, l'oeil vif, la bouche rose encore et

souriante, le linge éblouissant, la jambe fine, le mollet rebondi, la

main blanche et potelée, à demi-cachée sous une manchette de

valenciennes et jouant avec une tabatière d'or enrichie d'un portrait de

femme, qui ne semblait pas être celui de la marquise, le tout exhalant

un doux parfum d'iris et de poudre à la maréchale, il était là, ne

pensant à rien, respirant avec délices la verte senteur de ses bois,

dont l'automne commençait à rouiller la cime, et suivant d'un regard

distrait ses chevaux couverts de housses qu'on ramenait de la promenade,

lorsqu'il aperçut, sur le pont du Clain, madame de Vaubert, qui

paraissait s'avancer dans la direction du château. Il se leva, tendit le

jarret, s'examina des pieds à la tête, secoua du bout des doigts les

grains de tabac éparpillés sur son jabot de point d'Angleterre, puis,

s'étant penché sur le balcon, il regarda venir l'aimable visiteuse. Un

esprit tant soit peu observateur aurait reconnu dans la sortie matinale

de madame de Vaubert, moins encore que dans sa désinvolture, l'indice

certain d'un coeur violemment agité; mais le marquis n'y prit point

garde. Lorsqu'elle entra, il lui baisa galamment la main, sans remarquer

seulement l'altération de ses traits et la pâleur de son visage.

--Madame la baronne, lui dit-il, vous êtes tous les jours plus jeune et

plus charmante. Au train dont vous allez, encore quelques mois, et vous

aurez vingt ans.

--Marquis, répliqua madame de Vaubert d'une voix brève, ce n'est point

de cela qu'il s'agit. Parlons sérieusement, la chose en vaut la peine.

Marquis, tout est perdu! tout, vous dis-je; la foudre est tombée sur nos

têtes.

--La foudre! s'écria le marquis en montrant le ciel, qui brillait de

l'azur le plus pur et du plus vif éclat.

--Oui, dit madame de Vaubert; supposez que la foudre, éclatant dans ce

ciel sans nuages, réduise en poudre votre château, brûle vos fermes et

consume vos moissons sur pied: vous ne supposerez rien de si

invraisemblable que le coup qui vient de vous frapper. Après avoir

échappé à la tempête, vous êtes menacé de sombrer au port.

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 1 (of 2) · 第 8 / 11 题