À quelques jours de là, madame de Vaubert prit le bras de son fils, et,
sous prétexte d'une promenade aux environs, gagna la rive droite du
Clain. C'était la première fois, depuis son retour, qu'elle se décidait
à toucher cette rive. En passant devant la grille du parc, elle s'arrêta
quelques instants, et, comme si elle cédait à l'entraînement des
souvenirs, elle ouvrit la porte et entra.
--Que faites-vous, ma mère? s'écria Raoul, qui s'était vainement efforcé
de la retenir sur le seuil; ne craignez-vous pas d'outrager le marquis
et sa fille en mettant le pied sur ces terres? N'est-ce point faillir du
même coup au culte de l'amitié et à la religion du malheur? Enfin, avec
les sentiments de haine et de mépris que nous professons l'un et l'autre
contre le maître de ces lieux, vous semble-t-il que ce soit ici notre
place?
--Venez, venez, mon fils; ce n'est point outrager le marquis que de
chercher sous ces ombrages les souvenirs qu'il y a laissés. Où vous
voyez une insulte au malheur, M. de La Seiglière ne verrait lui-même
qu'un pèlerinage pieux. Venez, répéta-t-elle en s'appuyant doucement sur
le bras de Raoul; nous n'avons pas à redouter de fâcheuses rencontres:
c'est l'heure où je vois, chaque jour, passer M. Stamply allant visiter
ses domaines. D'ailleurs, je dois vous avouer, mon fils, que je suis un
peu revenue de mes préventions, et que cet homme ne me paraît mériter, à
bien prendre, ni la haine ni le mépris dont le pays se plaît à
l'accabler. Je dirai même qu'il y a dans cette destinée proscrite et
malheureuse au sein de la prospérité quelque chose de touchant, et qui,
malgré moi, m'intéresse.
--Quoi! ma mère, s'écria le jeune homme; un fermier qui a dépossédé ses
seigneurs! un serviteur qui s'est enrichi de la dépouille de ses
maîtres! un misérable...
--Misérable en effet, vous avez dit le mot, Raoul, répliqua madame de
Vaubert en l'interrompant; si misérable, que je me repens à cette heure
d'avoir mêlé ma voix à celles qui l'accusent. Le ciel a traité cet
infortuné avec assez de rigueur pour qu'il nous soit permis de lui
montrer un peu d'indulgence. Mais, mon fils, laissons là cet homme, ce
n'est pas de lui qu'il s'agit. Tenez, ajouta-t-elle en l'entraînant dans
l'allée qui longe le bord de l'eau, je retrouve à chaque pas quelque
image de mes belles années; je crois respirer l'âme de madame de La
Seiglière dans tous ces parfums.
Ainsi causant, ils marchaient à pas lents, lorsqu'au détour de l'allée
ils se trouvèrent presque face à face avec Stamply, qui, de son côté, se
promenait solitairement dans son parc. Raoul fit un mouvement pour
s'éloigner, mais la baronne le retint et s'avança vers le bonhomme, qui,
ne sachant à quoi attribuer l'honneur d'une pareille rencontre, se
confondait en salutations.
--Pardonnez, Monsieur, lui dit-elle avec grâce, la liberté que j'ai
prise de m'introduire ainsi dans votre propriété. Ces beaux ombrages me
rappellent tant et de si doux souvenirs, que je n'ai pu résister plus
longtemps au désir que j'avais de les visiter.
--Soyez remerciée plutôt que pardonnée, Madame, répondit le vieux
Stamply, qui tout d'abord avait reconnu madame de Vaubert. C'est le plus
grand honneur, c'est le seul, ajouta-t-il avec tristesse, qu'aient reçu
ces lieux depuis que je les habite.
Puis, comme s'il comprenait que ce n'était pas à lui que l'honneur
s'adressait, soit discrétion, soit humilité, le vieillard fit mine de
vouloir se retirer, après avoir invité ses hôtes à poursuivre leurs
excursions; mais madame de Vaubert l'interpellant avec bonté:
--Pourquoi, Monsieur, nous quitter si tôt? C'est vouloir nous donner à
penser que notre visite est indiscrète et que nous troublons votre
solitude. S'il en est autrement, restez; vous n'êtes pas de trop entre
nous.
Confus de tant de prévenances, Stamply ne savait comment témoigner sa
gratitude, et ne réussissait qu'à exprimer sa stupéfaction. C'était la
première fois, non-seulement qu'il voyait chez lui des hôtes de cette
importance, mais encore qu'il s'entendait adresser quelques paroles
polies et bienveillantes. Et c'était madame de Vaubert, la baronne de
Vaubert, la plus grande dame de la contrée, l'amie des La Seiglière, qui
daignait le traiter ainsi, lui, Stamply, le vieux gueux, comme il savait
trop bien qu'on l'appelait dans le pays! Mais que devint-il, lorsqu'il
sentit à son bras le bras de madame la baronne, et que celle-ci lui dit
avec un doux sourire et d'un ton presque familier:--Allons, monsieur
Stamply, soyez mon cavalier et mon guide! Les pauvres âmes réprouvées,
mises par la calomnie au ban de l'opinion, connaissent seules tout le
prix d'un témoignage inespéré de sympathie et de bienveillance: quelque
léger qu'il soit, elles s'en saisissent avec transport et s'y appuient
avec un sentiment d'indicible reconnaissance; c'est le brin d'herbe que
la colombe jette à la fourmi qui se noie. En sentant à son bras le bras
de la baronne de Vaubert, Stamply fut pris d'une joie à peu près
pareille à celle qu'éprouva le lépreux de la cité d'Aost, lorsqu'il
sentit sa main serrée par une main amie, et la fête aurait été complète,
si le bonhomme eût été moins embarrassé de son costume et de son
maintien. Il est très vrai que sa personne contrastait étrangement avec
celle de madame de Vaubert, qui, dans sa ruine, humiliait l'opulence de
son voisin par l'élégance de sa tenue et la grâce de ses manières.
--Si j'avais pu penser qu'un si grand honneur me fût réservé, j'aurais
fait, ce matin, un peu de toilette, dit-il en regardant tristement ses
gros souliers à boucles de cuivre rougi, ses bas de laine bleue, son
gilet de futaine et sa culotte de velours de coton, élimée jusqu'à la
corde.
--Comment donc! s'écria la baronne; mais vous êtes très bien ainsi.
D'ailleurs, Monsieur, vous êtes chez vous.
Ces mots--vous êtes chez vous--allèrent au coeur de Stamply, et
achevèrent de le remplir d'une douce satisfaction. Vous êtes chez vous!
ces mots si simples qu'il osait à peine, depuis longtemps, s'adresser à
lui-même, tant la conscience qu'il avait du mépris public l'avait
cruellement ébranlé dans le sentiment de sa propre estime, ces mots,
prononcés par madame de Vaubert, n'étaient-ils pas un démenti formel aux
commentaires injurieux des méchants? N'étaient-ils pas, en effet, pour
cet homme, comme une réhabilitation éclatante, comme une solennelle
consécration de ses droits et de sa fortune? Cependant le jeune de
Vaubert, dont la surprise était pour le moins égale à celle de Stamply,
se tenait auprès de sa mère, froid, silencieux, hautain, ne sachant que
conclure ni qu'imaginer de la scène, pour le moins étrange, qu'il voyait
se passer sous ses yeux.
Tout en marchant, tout en causant, ils arrivèrent, par d'insensibles
détours, devant la façade du château. Il faisait une journée brûlante;
le ciel était chargé de nuages, il y avait près d'une heure que madame
de Vaubert marchait sous des ombrages embrasés que ne rafraîchissait
aucune brise. Elle s'assit sur une des marches du perron, et passa son
mouchoir sur son front et sur son visage, tandis que Stamply se tenait
devant elle, immobile et roulant entre ses doigts les larges bords de
son chapeau de feutre qu'il n'avait pas cessé de tenir à la main durant
toute la promenade.
--Madame la baronne mettrait le comble à ses bontés, dit-il enfin d'un
air suppliant, en daignant venir se reposer un instant chez moi. Je
serais d'autant plus touché d'une faveur si grande, que je m'en
reconnais moins digne.
--Ma mère, dit aussitôt Raoul qui avait hâte d'en finir avec cette
comédie dont il n'entrevoyait ni le but ni le sens; ma mère, un gros
orage se prépare; il nous reste à peine le temps, avant que la nuée
crève, de regagner notre demeure.
--Eh bien! mon fils, laissons passer l'orage, répondit madame de Vaubert
en se levant, et puisque notre aimable voisin nous offre une hospitalité
si cordiale, allons attendre sous son toit que le ciel nous permette de
regagner le nôtre.
À ces mots, la figure de Stamply rayonna, et sa bouche s'épanouit en un
sourire de béatitude. Quel triomphe, en effet, pour lui, de recevoir
madame de Vaubert et de montrer ainsi à ses gens qui ne manqueraient pas
d'en instruire tout le pays, qu'il était moins déconsidéré que les
méchants ne se plaisaient à le dire et les sots à le croire! Leicester
recevant la reine Élisabeth dans le château de Kenilworth ne fut ni plus
heureux ni plus fier qu'en cet instant maître Stamply, lorsqu'il vit la
baronne monter les degrés du perron et franchir le pas de sa porte.
Raoul suivit sa mère avec un mouvement d'humeur que celle-ci feignit de
ne pas remarquer, et que ne remarqua pas Stamply, tout absorbé qu'il
était dans sa joie et dans son bonheur. Lorsque, après avoir introduit
ses hôtes dans le salon, le bonhomme se fut esquivé pour veiller
lui-même aux soins de l'hospitalité, Raoul, demeuré seul avec sa mère,
allait enfin lui demander l'explication d'une énigme dont il s'épuisait
vainement à chercher le mot depuis une heure; mais il en fut empêché par
un autre sentiment de curiosité qui lui ferma la bouche et lui fit
ouvrir de grands yeux.
Quoiqu'on n'eût rien changé à la disposition des appartements,
l'intérieur du château de La Seiglière ne répondait plus à la
magnificence du dehors. Tout s'y ressentait de l'incurie et des
habitudes moins qu'aristocratiques, bourgeoises tout au plus, du nouveau
propriétaire. Ajoutez que les vingt années qui venaient de s'écouler
n'avaient point rajeuni la fraîcheur des tentures. Ces lampas fanés, ces
dorures noircies, ce luxe sans jeunesse, ces vestiges d'une splendeur où
la vie ne se révélait plus, composaient l'intérieur le moins réjouissant
qui se puisse imaginer. C'était beau et triste comme ces vastes salles
du palais de Versailles, qu'on admire en les traversant, mais où l'on
sent qu'on mourrait d'ennui, si l'on était obligé de les habiter. Il n'y
avait que le salon où venaient d'être introduits madame de Vaubert et
son fils qui eût conservé, par une faveur toute spéciale, la fraîcheur
et l'éclat, la jeunesse et la vie. On eût dit que madame de la Seiglière
l'animait encore de sa grâce et de sa beauté. Bernard, de son vivant,
s'était plu à l'orner et à l'embellir de tous les trésors que le marquis
n'avait pu emporter avec lui dans l'exil, et Stamply après le départ et
même après la mort de son fils, avait voulu, par religion pour sa
mémoire, que cette pièce fût entretenue avec autant de soins que par le
passé, comme si Bernard devait y rentrer d'un instant à l'autre. Aussi
tout y respirait-il la splendeur des hôtes d'autrefois. Ce n'étaient que
damas de Gênes, tapisseries en point de Beauvais, meubles de Boule
chargés d'objets d'art, cristaux étincelants, groupes en biscuit,
porcelaines de Saxe et de Sèvres, filets d'or courant au plafond,
bergeries de Watteau au-dessus des portes; il y avait là de quoi fournir
vingt pages de description à quelques-uns de ces esprits charmants qui
ont créé la poésie de l'inventaire et se montrent moins préoccupés du
mobilier de l'âme que de l'ameublement des maisons. Après avoir tout
observé avec une attention jalouse, après avoir reconnu et touché du
doigt tout ce qu'il n'avait vu jusqu'alors que dans ses rêves décevants,
Raoul s'approcha de la fenêtre et se prit à regarder d'un air sombre le
castel ruiné de Vaubert, qui ne lui avait jamais paru si pauvre ni si
désolé qu'à cette heure. Pendant ce temps, la baronne contemplait son
fils avec complaisance, souriante et sereine comme si elle tenait en son
pouvoir la baguette magique qui devait relever les tours de son château
et rendre à Raoul la fortune de ses ancêtres.
Stamply ne tarda pas à revenir, suivi de deux garçons de ferme qui
portaient d'un air ébahi des plateaux chargés de sirops, de crème, de
fraises et de vins d'Espagne. La foule des serviteurs, qui se composait
d'une cuisinière, d'un jardinier et d'une gardeuse de dindons, se
pressait dans l'antichambre et cherchait à voir, par la porte
entr'ouverte, madame la baronne et son fils. Depuis l'avènement de
Stamply, c'était la première fois que le château se trouvait à pareille
fête.
--Voilà qui est du dernier goût, dit madame de Vaubert avec son plus
aimable sourire; vous nous faites, Monsieur, une réception royale.
Stamply s'inclina, se troubla, balbutia; puis, apercevant les deux
garçons de ferme, qui, après avoir déposé les plateaux sur le marbre
d'une console, s'étaient assis chacun dans un fauteuil et s'y
prélassaient sans façon, il les prit par les épaules et les poussa tous
deux hors du salon.
--Savez-vous, Monsieur, dit la baronne qui n'avait pu s'empêcher de rire
à cette petite scène, savez-vous que vous mériteriez d'être nommé
conservateur-général des châteaux de France? Celui-ci n'a rien perdu de
son ancienne splendeur; je crois même que vous y avez ajouté un nouvel
éclat. D'autre part, on prétend que les domaines de La Seiglière ont
doublé de valeur sous votre administration. Vous êtes, à ce compte, le
plus riche propriétaire du pays.
--Hélas! madame la baronne, répondit tristement le vieillard, Dieu et
les hommes me l'ont fait payer bien cher, cette prospérité qu'on
m'envie! Dieu m'a pris ma femme et mon enfant; les hommes m'ont chargé
d'outrages. Le vieux Job était moins malheureux sur son fumier que je ne
le suis au sein de la richesse. Vous avez un fils, Madame; consultez
votre joie, et vous comprendrez ma douleur.
--Je la comprends, Monsieur; votre fils, dit-on, était un héros.
--Ah! madame, il était ma vie! s'écria le vieillard en étouffant ses
pleurs et ses sanglots.
--Les desseins de Dieu sont impénétrables, dit Madame de Vaubert avec
mélancolie; quant au jugement des hommes, je crois, Monsieur, que vous
auriez tort de vous en trop préoccuper. On vous a chargé d'outrages,
dites-vous? Je l'ignorais; vous me l'avez appris. Qu'importe l'opinion
des sots? vous avez l'estime des honnêtes gens.
À ces mots, Stamply secoua la tête d'un air chagrin, en signe de
dénégation.
--Vous vous calomniez, Monsieur, reprit vivement Madame de Vaubert.
Pensez-vous, par exemple, que je serais ici, si je ne vous estimais pas?
Je suis, ce me semble, assez intéressée dans la question pour ne pas
être suspecte de partialité en votre faveur. Amie des La Seiglière,
j'ai, quinze ans durant, partagé leur exil; comme eux, j'ai vu mes biens
séquestrés et vendus par la république. La république nous a dépouillés;
elle a disposé de ce qui ne lui appartenait pas: que ce lui soit une
honte éternelle! Mais vous, acquéreur de bonne foi, qui avez acheté à
beaux deniers comptant, qui vous blâme? qui vous accuse? L'adversité a
pu nous aigrir; elle n'a point étouffé dans nos coeurs le sentiment de la
justice. Ce n'est pas à vous qu'appartient notre haine. Que de fois
n'ai-je pas entendu le marquis et madame de La Seiglière se féliciter de
ce que leurs domaines étaient échus du moins au plus probe de leurs
fermiers!
--Serait-il vrai, Madame? s'écria Stamply avec un mouvement de joie et
de surprise; madame la marquise et monsieur le marquis parleraient de
moi sans colère? J'aurais pensé que je n'étais pour eux qu'un objet de
mépris et d'exécration.
--Pourquoi donc cela, Monsieur? répliqua la baronne en souriant. Je me
souviens que, quelques jours avant sa mort, la pauvre marquise me disait
encore...
--Madame la marquise est morte! s'écria Stamply avec un étonnement
douloureux.
--En donnant la vie à une fille belle aujourd'hui comme le fut sa mère.
Je vous disais donc, Monsieur, reprit madame de Vaubert, que, quelques
jours avant sa mort, la marquise me parlait de vous, de madame Stamply,
qu'elle appréciait et qu'elle aimait. Elle en parlait avec cette bonté
touchante que vous n'aurez point oubliée. Le marquis vint se mêler à
l'entretien, et se plut à citer plusieurs traits de dévouement et de
fidélité qui honorent votre famille. «Ce sont de nobles coeurs, ajouta
madame de La Seiglière, et, dans notre malheur, ce m'est presque une
consolation de penser que nos dépouilles sont tombées entre des mains si
pures et si honnêtes.»
--Ma mère, dit Raoul, qui était resté debout dans l'embrasure de la
fenêtre et qui souffrait visiblement d'entendre parler ainsi madame de
Vaubert, un coup de vent vient d'emporter l'orage; le ciel s'est
éclairci; nous pourrions sans danger regagner notre gîte.
La baronne se leva, et, se tournant vers Stamply:
--Je vous remercie, Monsieur, lui dit-elle, de votre bonne hospitalité
et me félicite du hasard qui m'a procuré l'avantage de vous connaître.
Je fais des voeux sincères pour que nos relations ne se bornent pas à
cette première entrevue. Il dépend de vous que ces voeux soient exaucés.
N'oubliez pas, rappelez-vous souvent que vous avez sur l'autre rive des
voisins qui s'estimeront toujours heureux de vous recevoir.
À ces mots, prononcés avec une grâce qui en releva l'expression à un
point que nous ne saurions dire, madame de Vaubert se retira, appuyée
sur le bras de son fils et reconduite par Stamply, qui ne quitta ses
hôtes qu'à la grille du parc, après s'être incliné jusqu'à terre.
--Enfin, ma mère, s'écria le jeune homme, m'allez-vous donner
l'explication de ce que je viens de voir et d'entendre? Hier encore,
vous méprisiez, vous haïssiez cet homme; jusqu'à ce jour, vous n'aviez
parlé de lui qu'en termes flétrissants: quelle révolution étrange s'est
opérée tout à coup dans vos idées et dans vos sentiments?
--Mon Dieu! rien n'est plus simple, et je croyais déjà vous l'avoir dit,
mon fils, répliqua la baronne sans s'émouvoir. Au rebours de ce citoyen
d'Athènes qui condamna Aristide à l'ostracisme, parce qu'il était las de
l'entendre appeler juste, à force d'entendre dire du mal de M. Stamply,
j'ai fini par en penser du bien. Si des préventions légitimes, si ma
vieille amitié pour les La Seiglière, si l'ignorance des faits dans
laquelle j'ai vécu durant près de vingt ans ont pu m'entraîner à des
propos inconsidérés, depuis longtemps j'en avais des regrets; j'en ai
des remords à cette heure.
--Permis à vous, ma mère, repartit Raoul, d'en appeler de vos jugements
et de casser les arrêts que vous avez rendus vous-même; mais vous
n'aviez pas mission des La Seiglière d'absoudre en leur nom le détenteur
de leurs domaines. Pensez-vous que le marquis vous pardonnât de l'avoir
pris, en cette occasion, pour complice de votre indulgence?
--Eh! mon fils, s'écria la baronne avec un mouvement d'impatience,
fallait-il porter le dernier coup à ce coeur déjà si cruellement blessé?
Ne devais-je entrer sous le toit hospitalier que pour m'y faire l'écho
des malédictions de l'exil? Suis-je coupable, suis-je criminelle pour
avoir essayé de verser quelques gouttes de baume sur les plaies de cet
infortuné? Ah! jeunesse, vous êtes sans pitié! Je ne sais si le marquis
me pardonnerait; mais je suis sûre que du haut du ciel l'âme de la
marquise me sourit et m'approuve.
La visite de Stamply ne se fit pas attendre. Il se présenta, par une
après-midi, au château de Vaubert, dans le costume le plus galant qu'il
avait pu choisir dans sa garde-robe de fermier enrichi. Raoul était
absent. N'étant point gênée par la présence de son fils, la baronne
reçut son voisin avec toute sorte d'égards et de coquetteries; elle
l'amena doucement à parler de son fils, et parut s'intéresser à tous ses
discours. On pense quelle satisfaction pour ce pauvre vieillard de
rencontrer un coeur bienveillant dans lequel il put librement épancher
ses regrets! Cependant il finit par remarquer le modeste ameublement du
salon où il se trouvait; en songeant à ce qu'avaient été autrefois, à ce
qu'étaient aujourd'hui les Vaubert et les Stamply, il fut pris d'un
vague sentiment de pudeur et de confusion que les âmes délicates
n'auront pas de peine à comprendre. Comme pour ajouter à l'embarras de
son hôte, la baronne raconta les déceptions de son retour, et comment,
en place de son château et de ses domaines, elle n'avait retrouvé qu'un
pigeonnier et quelques méchants morceaux de terre; mais elle le fit avec
tant de grâce et de gaîté, que Stamply, quoique susceptible et défiant,
ne put en prendre aucun ombrage, et qu'au contraire il se sentit délivré
d'un grand poids en voyant de quelle façon madame de Vaubert
s'accommodait à sa fortune.
--Je vous garde à dîner, lui dit-elle; mon fils est allé passer la
journée chez un de nos amis, et ne rentrera que ce soir; vous me
tiendrez compagnie. La solitude est triste à notre âge. Que voulez-vous?
ajouta-t-elle gaîment, en renouant le fil de la conversation brisée;
chacun son tour, comme dit le proverbe. On assure que les révolutions
ont leur bon côté; nous avons payé pour le croire. Nous ne nous
plaignons pas. Plût à Dieu seulement, ainsi que le répétait souvent ma
pauvre et bien aimée marquise, plût à Dieu, Monsieur, que tous ceux qui
ont profité de nos désastres fussent d'aussi honnêtes gens que vous! La
résignation nous serait encore plus facile.
Dîner en tête-à-tête avec la baronne de Vaubert ne fut pas seulement
pour Stamply le comble de l'honneur: ce fut aussi la plus douce joie
qu'il eût goûtée depuis bien longtemps. C'est surtout à l'heure des
repas que l'isolement se fait cruellement sentir. C'était l'heure de la
journée que Stamply redoutait le plus; lorsqu'il lui fallait s'asseoir à
table devant la place vide de Bernard, sa tristesse redoublait, et
souvent il lui arrivait, comme au roi de Thulé, de boire ses larmes dans
son verre. Ce fut donc pour lui comme une fête improvisée. Le festin
n'était point somptueux; mais madame de Vaubert suppléa le luxe du
service par le charme de son esprit. Elle entoura son convive de mille
petites attentions délicates, le flatta, le choya, le gâta comme un
enfant, sans avoir l'air de remarquer les gaucheries et les énormités
qu'il disait et faisait en matière d'étiquette et de savoir-vivre. Il y
eut un instant où le vieillard tourna vers elle un regard dont nous
n'essaierons pas de rendre l'expression: rappelez-vous ce beau regard si
doux, si tendre, si reconnaissant que tourne le chien de chasse vers son
maître qui le caresse. Le bonhomme put croire qu'il n'était plus seul au
monde et qu'il avait une famille.
À partir de ce jour, il s'établit des rapports fréquents entre les deux
châteaux. Madame de Vaubert, à force de prières et de remontrances,
amena peu à peu son fils à tolérer la présence de Stamply et à
l'accueillir, sinon avec bienveillance, du moins sans trop de morgue et
de hauteur. En même temps, elle étudia, pour les flatter, les goûts et
les manies du vieillard. Elle en vint même jusqu'à s'initier aux petits
détails de son intérieur et veilla avec une sollicitude toute maternelle
à ce que rien ne manquât au soin de son bien-être. Stamply ne résista
pas à tant de séductions: il s'y prit comme une mouche dans du miel. Son
coeur passa vite de la reconnaissance à l'affection, de l'affection à
l'habitude. La meilleure partie de ses journées s'écoulait à Vaubert. Il
y dînait trois fois la semaine. Le matin, il s'y arrêtait en allant
visiter ses champs; il y retournait le soir pour causer de Bernard, et
des affaires du jour, qui préoccupaient vivement les esprits. Par les
soirées sereines, madame de Vaubert lui prenait le bras, et tous deux
allaient se promener sur les bords du Clain. Qu'on tâche de se
représenter l'ivresse du vieux Stamply tenant à son bras le bras d'une
baronne, causant familièrement avec elle, et, le long de ces rives où on
l'avait parfois salué à coups de pierres, prenant sa part des coups de
chapeaux qui s'adressaient à sa compagne? Il est très vrai qu'un reflet
de la considération qui entourait la noble dame avait rejailli jusque
sur lui. Si ses domestiques ne le volaient pas moins, ils le
respectaient davantage. Bref, il faudrait rajeunir la comparaison
surannée de l'oasis dans le désert pour peindre en peu de mots ce que
fut dans la vie désolée de cet homme l'apparition enchantée de la
baronne de Vaubert. Sa fin d'automne en reçut comme un doux éclat. Sa
santé se raffermit, son humeur s'égaya, son caractère aigri par le
chagrin, retrouva sa bonté native. Il eut, comme on dit, son été de la
Saint-Martin; mais le plus grand bienfait qu'il retira de ces relations,
fut de recouvrer l'estime de lui-même et de se sentir réhabilité à ses
propres yeux. Sa conscience troublée s'apaisa, et, fort d'une amitié si
belle, il releva la tête et porta gaîment sa fortune.
Bientôt à ces salutaires influences madame de Vaubert en mêla d'autres,
plus lentes et plus mystérieuses, que Stamply subit sans chercher à s'en
rendre compte. Après s'être emparé de la vie de cet homme, elle s'empara
de son esprit, qu'elle pétrit à son gré et façonna comme un bloc de
cire. Elle s'étudia et réussit à effacer en lui jusqu'au dernier vestige
des idées révolutionnaires. Elle sut, à force de subtilités, le
réconcilier avec le passé qui l'avait opprimé et le brouiller avec les
principes qui l'avaient affranchi. Elle le ramena, à l'insu de lui-même,
au point d'où il était parti, et lui fit reprendre, sans qu'il s'en
doutât, la carapace de serf et de vassal sous laquelle ses pères avaient
vécu. En même temps, le nom du marquis de La Seiglière et le nom de sa
fille revenaient dans tous ses discours, mais avec tant de réserve, que
Stamply ne songeait même pas à s'en effaroucher. Il en arriva, sans
efforts, à s'attendrir sur la destinée de cette jeune Hélène que madame
de Vaubert ne se lassait pas de lui représenter comme la vivante image
de sa mère. C'était la même grâce, le même charme et la même bonté.
Stamply convenait qu'à ce compte mademoiselle de La Seiglière devait
être un ange en effet. Il avait gardé quelques préventions contre le
marquis; madame de Vaubert s'appliqua patiemment à étouffer ce vieux
restant du levain de 95. L'adversité, disait-elle, est une rude école à
laquelle on profite vite. Elle se flattait, pour sa part, d'y avoir
beaucoup appris et beaucoup oublié. M. de La Seiglière, à l'entendre,
était devenu, dans l'émigration, le plus parfait modèle de toutes les
vertus, et ce marquis si fier s'honorerait à cette heure de serrer la
main de son ancien fermier et de l'appeler son ami. Stamply répondait
que, le cas échéant, ce lui serait un très grand honneur.
Des mois s'écoulèrent ainsi dans une douce intimité à laquelle Raoul ne
se mêla point; ce jeune homme était triste et recherchait la solitude.
Or, tandis que ces événements s'accomplissaient sans bruit dans la
vallée du Clain, Waterloo venait de clore la grande épopée de l'empire.
Le temps pressait; dans une lettre toute récente, le marquis de La
Seiglière, convaincu plus que jamais que la chute de Napoléon allait
nécessairement entraîner celle de Stamply, et que le premier acte des
Bourbons, après leur rentrée définitive en France, serait de réintégrer
tous les émigrés dans la propriété de leurs domaines, rappelait
généreusement à sa vieille amie la promesse qu'ils avaient échangée
d'unir un jour Hélène et Raoul. Madame de Vaubert jugea prudent de
pousser au dénouement de la petite comédie dont elle avait seule le
secret.
Ses relations avec le fermier châtelain étaient, on peut le croire, un
grand sujet d'ébahissement pour le pays. La médisance et la calomnie
n'avaient point manqué à l'appel. On s'étonnait, on s'indignait de voir
qu'une amie des La Seiglière frayât avec l'homme qui les avait
dépossédés. Le bruit courait qu'elle visait à se faire épouser par
Stamply. La noblesse criait à la trahison, et la roture au scandale.
Soit qu'elle ignorât ce qui se disait, soit qu'elle ne s'en souciât pas
autrement, la baronne avait jusqu'à présent poursuivi son idée, sans
détourner seulement la tête pour écouter les cris de la foule, quand
tout à coup Stamply crut remarquer des symptômes de refroidissement dans
les témoignages de cette amitié qui le faisait si heureux et si fier. Il
n'en ressentit d'abord qu'un sourd malaise qu'il ne s'expliqua pas;
mais, ces symptômes prenant de jour en jour un caractère plus décidé, il
commença de s'en alarmer sérieusement. C'est qu'en effet madame de
Vaubert n'était plus la même, et quoiqu'elle s'efforçât de dissimuler le
changement qui s'opérait en elle, ce n'était pas l'âme susceptible et
tendre du pauvre Stamply qui pouvait s'y tromper. Il souffrit longtemps
en silence, et ce qu'il souffrit ne saurait se dire, car il avait tourné
de ce coté toutes ses facultés aimantes; il avait mis dans cette
affection tout son coeur et sa vie tout entière. Longtemps le respect lui
ferma la bouche; mais un soir, ayant trouvé madame de Vaubert plus
distraite, plus réservée, plus contrainte que d'habitude, il exprima son
inquiétude d'une façon indiscrète peut-être, touchante à coup sûr.
Madame de Vaubert en parut touchée, mais demeura impénétrable.
--Madame, qu'y a-t-il? je pressens quelque grand malheur.
Madame de Vaubert répondit à peine; seulement, lorsqu'il fut près de se
retirer, elle lui prit les mains et les pressa entre les siennes avec
une effusion de tendresse qui ne fit qu'ajouter aux terreurs du
vieillard.
Le lendemain, Stamply se promenait dans son parc, encore tout agité de
la soirée de la veille, lorsqu'on lui remit un billet de la part de
madame de Vaubert. Moins flatté qu'effrayé d'un si rare honneur, il
brisa le cachet d'une main émue, et lut ce qui suit à travers ses
larmes:
«Vous pressentiez un grand malheur, vos pressentiments étaient justes.
Si vous devez en souffrir autant que j'en souffre moi-même, c'est un
grand malheur en effet. Il faut ne plus nous voir; c'est le monde qui le
veut ainsi. S'ils ne frappaient que moi, je braverais ses arrêts avec
joie, mais je dois, en vue de mon fils, m'imposer des sacrifices que ne
m'aurait jamais arrachés l'opinion. Comprenez quelle nécessité nous
sépare, et que ce vous soit une consolation de penser que votre coeur
n'en est pas plus profondément affligé que celui de votre affectionnée,
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«Baronne de VAUBERT.»
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Stamply ne comprit d'abord qu'une chose, c'est qu'il venait de perdre le
seul bonheur qu'il eût ici-bas. Puis, en relisant cette lettre, il
sentit retomber sur lui toutes les malédictions et tous les outrages
dont l'amitié de madame de Vaubert avait si longtemps soulevé le poids.
Il se vit replongé plus avant que jamais dans le gouffre de la solitude;
il crut perdre Bernard une seconde fois. C'était plus qu'une affection
qui se brisait pour lui; c'était une habitude. Que ferait-il désormais
de ses jours inoccupés, de ses soirées oisives? Où porter son coeur et
ses pas? Plus de but; partout, autour de lui, l'abandon, le silence, les
steppes désolées. Dans son désespoir, il prit le chemin de Vaubert.
--Madame, s'écria-t-il en entrant dans le salon où la baronne était
seule, Madame, que vous ai-je fait? en quoi ai-je pu démériter de vous?
Pourquoi m'avoir tendu votre main, si vous deviez la retirer plus tard?
Pourquoi m'avoir appelé, si vous deviez me chasser sans pitié? Pourquoi
m'avoir tiré de mes ennuis, si vous deviez m'y rejeter si tôt?
Regardez-moi: je suis vieux, mes jours sont comptés. Ne pouviez-vous
attendre encore un peu? je n'ai guère de temps à vivre.
Madame de Vaubert s'efforça d'abord de l'apaiser, protestant de son
affection et lui prodiguant les mots les plus tendres. Lorsqu'elle le
vit plus calme, elle essaya de lui faire comprendre les motifs impérieux
auxquels elle avait dû céder. Elle y mit en apparence une extrême
réserve et une exquise délicatesse; mais en réalité chacune de ses
paroles entra comme la lame d'un poignard dans le coeur de Stamply. Un
reste d'orgueil le soutint et le ranima.
--Vous avez raison, Madame, dit-il en se levant; c'est moi qui suis un
insensé. Je m'éloigne sans me plaindre et sans murmurer. Seulement,
rappelez-vous, Madame, que je n'aurais point osé solliciter l'honneur
que vous m'avez offert; rappelez-vous aussi que je ne vous ai pas
trompée, et que, dès notre première entrevue, je vous ai dénoncé
moi-même les outrages et les calomnies que le monde avait amassés sur ma
tête.
À ces mots, il marcha résolument vers la porte; mais, épuisé par
l'effort de dignité qu'il venait de faire, il tomba dans un fauteuil, et
laissa ses larmes couler.
En présence d'une douleur si vraie, madame de Vaubert se sentit
sincèrement émue.
--Mon ami, écoutez-moi, dit-elle. Vous pensez bien que je ne me suis pas
résignée sans effort à briser des relations qui faisaient ma joie autant
que la vôtre. Je m'étais prise pour vous d'une tendre affection; je me
complaisais dans l'idée que j'étais peut-être dans votre existence
quelque chose de bon et de consolant. De votre côté, vous m'aidiez à
supporter le poids d'une bien triste vie. Votre bonté me charmait; votre
présence distrayait mes ennuis. Jugez donc si je me suis décidée
volontiers à déchirer votre coeur et le mien. J'ai longtemps hésité;
enfin, j'ai cru devoir, par égard pour mon fils, donner satisfaction à
ce monde stupide et méchant auquel je n'aurais point sacrifié, s'il ne
se fût agi que de moi, un seul cheveu de votre tête. J'ai dû le faire;
je l'ai fait.--Cependant, ajouta-t-elle après quelques instants de
réflexion silencieuse en fixant tout d'un coup sur Stamply un regard qui
le fit tressaillir, s'il était un moyen de concilier les exigences de ma
position et le soin de vos félicités? s'il était un moyen d'imposer
silence aux clameurs de la foule et d'assurer à votre vieillesse des
jours heureux, honorés et paisibles?...
--Parlez, parlez, Madame, ce moyen, quel est-il? s'écria le vieillard
avec la joie du naufragé qui croit voir une voile blanchir à l'horizon.
--Mon ami, reprit Madame de Vaubert, j'ai mûrement réfléchi sur votre
destinée. Après l'avoir envisagée sous toutes ses faces et sous tous ses
aspects, je suis obligée de reconnaître qu'il n'en est pas de moins
digne d'envie, et que vous êtes, à vrai dire, le plus infortuné des
mortels. Vous aviez raison, le vieux Job sur son fumier était moins à
plaindre que vous au sein de vos prospérités. Riche, vous n'avez pas
l'emploi de vos richesses. Les hommes ont élevé entre eux et vous un mur
d'opprobre et d'ignominie. L'outrage, l'injure, le mépris public, voilà
jusqu'à présent le plus clair de vos revenus. Vous ne teniez à la vie
sociale que par un lien; ce lien rompu, vous n'avez pas une âme où vous
puissiez abriter la vôtre. Je vois votre vieillesse livrée à des soins
mercenaires. Vous n'aurez même pas, à votre dernière heure, la
consolation de léguer à quelque être aimé cette fortune qui vous aura
coûté si cher; il ne vous reste qu'un héritier, l'État, de tous les
héritiers le moins intéressant et le plus ingrat. Maintenant, il s'agit
de savoir s'il vous serait plus doux d'avoir une famille qui vous
chérirait comme un père, de vieillir entouré d'amour et de tendresse, de
n'entendre autour de vous qu'un concert de bénédictions, de reposer vos
derniers regards sur les heureux que vous auriez faits, enfin de ne
laisser après vous qu'une mémoire chérie et vénérée.
--Une famille... à moi! s'écria le vieillard d'une voix éperdue. Moi,
Stamply, le vieux gueux, comme ils m'appellent, entouré de tendresse et
d'amour!... des concerts de bénédictions!.. ma mémoire chérie et
vénérée!... Hélas! Madame, cette famille, où donc est-elle? Ma femme et
mon enfant sont au ciel, et je suis tout seul ici-bas.
--Cette famille, ingrat! répliqua madame de Vaubert en souriant; vous en
avez déjà la moitié sous la main.
Avec un peu de finesse ou de vanité, Stamply aurait pu croire que madame
de Vaubert sollicitait en cet instant l'occasion d'une mésalliance; mais
le bonhomme n'était ni fin ni vain, et, malgré l'intimité de ses
rapports avec la baronne, il n'avait jamais oublié quelle distance
séparait encore le paysan parvenu de la grande dame ruinée. Il resta
donc bras tendus et bouche béante, hésitant, interdit, ne sachant
comment interpréter les dernières paroles qu'il venait d'entendre.
--Vous est-il arrivé, mon ami, reprit madame de Vaubert avec calme, de
vous demander quelle aurait été la gloire de Bonaparte, si, comprenant
sa mission divine, cet officier de fortune, après avoir écrasé les
factions, eût replacé les Bourbons sur le trône de leurs ancêtres?
Supposons un instant qu'au lieu de songer à fonder une dynastie, ce
Corse, aujourd'hui misérable et proscrit, chargé d'opprobre, traqué et
muselé comme une bête fauve, eût mis son épée et son ambition au service
de nos princes légitimes, quelle destinée n'aurait pâli devant la
destinée de cet homme? Le monde, qui le maudit, le contemplerait avec
admiration; les rois qui ont juré sa perte se disputeraient l'honneur de
lui tendre la main, et véritablement empereur à partir du jour où il
aurait cessé de l'être, l'auréole qu'il porterait au front humilierait
l'éclat du diadème.
--Et mon petit Bernard vivrait encore, ajouta Stamply en soupirant.
--Mon ami, s'écria madame de Vaubert, par quel étrange oubli, par quel
fatal enchantement n'avons-nous pas compris, l'un et l'autre, que la
Providence avait placé sous votre main une destinée à peu près pareille,
et qu'il dépendait de vous de réaliser un si beau rêve?
À ces mots, Stamply commença de dresser les oreilles comme un lièvre qui
entend remuer autour de lui la pointe des bruyères.
--Ah! pour vous, du moins, il en est temps encore, poursuivit la baronne
avec entraînement. Ce que cet homme n'a pas su faire, vous pouvez
l'accomplir dans la sphère moins haute où Dieu vous a placé. Consultez
votre coeur, descendez dans votre conscience, votre coeur est pur, votre
conscience intacte. Les hommes cependant en jugent autrement, et
vous-même, irréprochable que vous êtes, ne vous arrive-t-il jamais de
vous sentir inquiet et mal à l'aise, quand vous songez que le dernier
rejeton d'une famille qui combla de bienfaits la vôtre languit,
déshérité, sur la terre étrangère? Eh bien! vous pouvez d'un seul mot
légitimer votre fortune, confondre l'envie, désarmer l'opinion, changer
en applaudissements les outrages dont on vous accable, vous raffermir
dans votre propre estime, et donner au monde un de ces grands exemples
qui de loin en loin relèvent l'humanité.
--Le vieux gueux ne porte pas si haut ses ambitions, Madame, répondit
Stamply en hochant la tête; il n'a pas la prétention de donner des
exemples au monde; ce n'est pas à lui qu'appartient la tâche de relever
l'humanité: de plus humbles soins le réclament. D'ailleurs, Madame, je
ne comprends pas bien...
--Si vous ne comprenez pas, tout est dit, répliqua froidement madame de
Vaubert.
Stamply avait trop bien compris. Quoique fermier de naissance et paysan
d'origine, il n'était, nous le répétons, ni fin, ni rusé, ni même bien
clairvoyant; mais il avait le coeur ombrageux, et chez lui la défiance
pouvait au besoin suppléer la ruse. Non-seulement il comprit où la
baronne voulait en venir, mais encore il crut entrevoir que c'était là
le secret des avances qu'il avait reçues.
--Je vous entends, Madame la baronne, dit-il enfin avec ce profond
sentiment de tristesse qu'éprouvent les âmes tendres, lorsqu'en creusant
l'affection qu'elles croyaient sincère et désintéressée, elles
découvrent, sous la première couche, un abîme sans fond d'égoïsme: je
crois seulement que vous faites erreur. Je n'ai pas à légitimer ma
fortune, ma fortune étant légitime; je ne la dois qu'à mon travail.
Quant à mademoiselle de La Seiglière, il est très vrai que je ne pense
jamais sans attendrissement à cette enfant qui, m'avez-vous dit, est la
vivante image de sa mère. Bien souvent j'ai été tenté de lui faire
passer des secours; je l'ai voulu, et je n'ai point osé.
--Vous auriez tort de l'oublier, il est des infortunes qui ne sauraient
accepter d'autres secours que les sympathies et les voeux qu'on forme
pour elles, répondit madame de Vaubert avec dignité; mais laissez-moi
vous dire, ajouta-t-elle d'un ton plus affectueux, que vous ne m'avez
pas comprise. Je ne songeais qu'à votre bonheur. Je raisonnais, non pas
en vue de vos devoirs, mais seulement en vue de vos félicités. Que
m'est-il échappé qui vous blesse ou qui vous offense? Le hasard me fait
vous rencontrer; votre destinée m'intéresse. Je sens que je vous suis
une consolation, je vous en aime davantage. Cependant il arrive qu'un
jour le monde envieux et jaloux nous sépare. Mon coeur en gémit; le vôtre
s'en alarme. Sur ces entrefaites, je me figure, follement peut-être,
qu'en rappelant le marquis de La Seiglière et sa fille pour leur offrir
de partager une fortune dont vous n'avez que faire, vous assurez à vos
vieux ans le repos, la paix et l'honneur. Là-dessus, mon imagination
s'exalte. Je vous vois entouré d'affections et d'hommages; au lieu de se
briser, notre intimité se resserre; le monde qui vous proscrivait vous
recherche; les voix qui vous maudissaient vous bénissent; Dieu vous a
pris un fils adoré, il vous rend une fille adorable. À ce tableau, je
m'émeus et je me passionne; cette idée, je vous la soumets. Admettons
que j'ai fait un rêve. Et puis soyez heureux. Je veux croire que je me
suis exagéré le malheur de votre position. Vous vous referez à la
solitude; la nature est bonne, le monde n'est pas regrettable. Vous êtes
riche; la fortune, à tout prendre, est une charmante chose: je souhaite
ardemment qu'elle vous tienne lieu du reste.
Cela dit, avec tant d'aisance et de naturel que le vieillard en fut tout
ébranlé, madame de Vaubert se leva, et, sous prétexte d'une visite à
faire dans le voisinage, se retira, laissant Stamply seul et livré à ses
réflexions.
Ces réflexions furent moins que joyeuses. Stamply s'en alla,
médiocrement charmé d'une proposition qui ne l'aurait agréé d'aucune
sorte, même en supposant qu'elle eût été faite uniquement en vue de son
bonheur. C'était un vieux brave homme; nous n'avons pas dit que ce fût
un saint. Il y avait en lui, par exemple, une passion contre laquelle
avaient dû se briser toutes les insinuations de madame de Vaubert. Il
n'est pas rare de rencontrer ainsi chez ces molles natures, taillables
et malléables à merci, un point dur, résistant, infrangible, qu'aucun
effort ne saurait entamer; c'est l'anneau d'acier dans la chaîne d'or.
Stamply était avare à sa manière; il avait la passion de la propriété.
Il l'aimait pour elle-même, comme certains esprits aiment le pouvoir.
Tous ses revenus passaient en achats de terres, c'est ainsi qu'il en
était arrivé peu à peu, par empiétements successifs, à reconstituer dans
son intégrité l'ancien domaine de La Seiglière. Il venait même d'y
réunir tout récemment deux ou trois métairies aliénées depuis plus d'un
siècle. N'avoir accompli ce grand oeuvre que pour en faire hommage à
monsieur le marquis, certes, le cas eût été beau; mais Stamply n'avait
pas, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, la prétention de donner à ses
contemporains une si éclatante leçon d'abnégation, de sacrifice et de
désintéressement. Il pensa que Madame de Vaubert en parlait trop à son
aise, et qu'avant de s'y décider, la chose valait la peine qu'on y
regardât à deux fois. Il rentra chez lui, résigné à la perte d'une
amitié qui se mettait à si haut prix.
La résignation lui fut d'abord aisée. L'affection blessée,
l'amour-propre offensé, la crainte d'avoir été pris pour dupe,
ranimèrent en lui un reste de chaleur, de force et d'énergie. Tous ses
vieux instincts d'indépendance et d'égalité se réveillèrent et reprirent
un instant le dessus; mais cette espèce de surexcitation s'éteignit
bientôt comme un feu de chaume. Il avait contracté dans la fréquentation
de madame de Vaubert l'habitude des entretiens familiers et des
épanchements intimes. Réduit brusquement au silence, son coeur ne tarda
pas à se sentir atteint d'un mortel ennui. Il perdit en moins de
quelques jours cette paix intérieure et cette douce sérénité qu'il avait
puisées dans ses relations. Privée de son unique appui, sa conscience
recommença de défaillir. La vanité se mit de la partie pour tourmenter
cette pauvre âme. Son expulsion de Vaubert n'était déjà plus un mystère.
C'était le bruit général que madame de Vaubert avait chassé
ignominieusement le vieux gueux; on en faisait des gorges-chaudes.
Stamply aurait pu ignorer les sots discours qui se tenaient à ce propos;
mais un soir, en traversant le parc, il entendit ses serviteurs, qui, ne
le sachant pas si près, s'entretenaient gaiement de sa mésaventure. Ses
fermiers, vis-à-vis de qui, en des temps plus heureux, il s'était paré
d'une amitié illustre, affectaient de s'enquérir auprès de lui des
nouvelles de madame la baronne. S'il restait au logis, se promenant de
chambre en chambre d'un air accablé, ses gens venaient à lui d'un air
officieux et demandaient, tantôt l'un, tantôt l'autre, pourquoi leur
maître, pour s'égayer et se distraire, n'allait pas faire visite à
madame la baronne. S'il se décidait à quitter la maison pour battre
tristement la campagne, la valetaille disait en manière de réflexion,
assez haut pourtant pour qu'il l'entendît: Voilà notre maître qui va
passer une heure ou deux avec madame la baronne! Quoique d'humeur
endurante, il fut tenté plus d'une fois de leur frotter les épaules avec
son bâton de cornouiller.
Ces mots, madame la baronne, résonnaient sans cesse à son coeur et à ses
oreilles. La vue du château de Vaubert le plongeait dans des mélancolies
sans fin; il demeurait souvent de longues heures, silencieux, immobile,
à contempler l'Éden perdu et regretté. Cet amour même de la propriété,
que nous venons de signaler, ne lui suffisait plus; madame de Vaubert
avait développé en lui d'autres instincts, d'autres appétits, d'autres
besoins non moins impérieux. D'ailleurs, cet amour, le seul qui lui
restât ici-bas, était empoisonné dans sa source. Il se rappelait avec
épouvante la misérable fin de l'excellente madame Stamply, ses
scrupules, ses terreurs, ses remords, les dernières paroles qu'elle
avait prononcées avant d'expirer. Il y pensait le jour, il en rêvait la
nuit; exaltée par l'abandon, son imagination lui faisait un sommeil
peuplé de lugubres images. C'était tantôt le spectre irrité de sa femme,
tantôt l'ombre éplorée de madame de La Seiglière. Après une semaine ou
deux d'une existence ainsi torturée, il se tourna, sans y songer, vers
l'idée que la baronne lui avait indiquée comme un port. Ce ne fut
d'abord qu'un point lumineux, scintillant dans la brume, au lointain
horizon. Insensiblement ce point s'élargit, se rapprocha et rayonna
pareil à un phare. À force de l'examiner en tous sens, Stamply finit par
en saisir le côté poétique et charmant. C'était une âme défiante, mais
un esprit simple, honnête et crédule. Il se demanda si madame de Vaubert
ne lui avait pas en effet révélé le secret du bonheur. En admettant
qu'elle n'eût raisonné qu'en vue du marquis de La Seiglière et de sa
fille, il fut obligé de convenir qu'en vue de lui-même elle n'aurait pu
rien imaginer de mieux. La perspective des félicités qu'elle lui avait
fait entrevoir se dégagea peu à peu des nuages qui l'obscurcissaient, et
s'offrit à lui sous un jour enchanté. Il se représenta son intérieur
embelli par la présence d'une jeune et douce créature; il se vit
introduit, par la reconnaissance du marquis, dans le monde qui l'avait
repoussé; il entendit un concert de louanges s'élever sur ses pas; il
crut voir madame de La Seiglière, la bonne madame Stamply et son petit
Bernard qui lui souriaient du haut des cieux. Toutefois la défiance le
retenait encore sur la pente de ses bons sentiments. À quel titre
d'ailleurs le marquis et sa fille rentreraient-ils dans ce château et
dans ces domaines? Résigner une fortune si laborieusement acquise, ne
serait-ce pas convenir qu'elle était usurpée? Au lieu de confondre
l'envie, n'allait-il pas lui prêter de nouvelles armes? Avant de prendre
aucun parti, Stamply se décida à voir madame de Vaubert pour se
consulter avec elle; mais à peine eut-il touché quelques mots du sujet
qui l'amenait, qu'elle l'interrompit aussitôt:
--Je souhaite, dit-elle, qu'il ne soit plus question de ceci entre nous.
Il est des choses qui ne se pèsent ni ne se discutent. Je vous le
répète, je n'ai cherché, je n'ai voulu que votre bonheur. Il ne
s'agissait, dans ma pensée, ni du marquis ni de sa fille: il ne
s'agissait que de vous, à ce point que, si mon idée vous eût souri et
que le marquis s'y fût résigné, le bienfaiteur, à mon sens, ne serait
pas vous, mais bien lui. Gardez vos biens; nous n'en sommes point
jaloux. On dit que la pauvreté est amère à ceux qui ont connu la
richesse. On se trompe, et c'est le contraire qu'il faut dire. Nous
avons connu la fortune, et la pauvreté nous est chère.
Là-dessus, après s'être informée de la santé de son vieil ami et de
quelle façon il menait l'existence, madame de Vaubert lui donna poliment
à comprendre qu'il n'avait plus qu'à se retirer, ce qu'il fit, très
émerveillé de l'élévation des sentiments qu'il venait d'entendre
exprimer. Il s'accusa d'avoir calomnié des intentions si désintéressées,
et, quoi qu'il trouvât un peu bien étrange qu'en ceci le marquis dût
passer pour le bienfaiteur, et lui, Stamply, pour l'obligé, il alla, pas
plus tard que le lendemain, se livrer, pieds et poings liés, à la
discrétion de madame de Vaubert, qui n'en parut ni joyeuse ni bien
surprise. Elle témoigna même une vive répugnance à s'entremettre de
cette affaire, dans la crainte qu'elle avait, disait-elle, d'offenser
les susceptibilités de ses amis. Stamply mit d'autant plus d'ardeur à la
chose que madame de Vaubert y montra moins d'empressement; et, s'il
pouvait être plaisant de voir le coeur dupé par l'esprit, la bonhomie
exploitée par la ruse, c'eût été une scène plaisante à coup sûr que
celle où le bonhomme supplia la baronne, qui s'en défendait,
d'intercéder pour lui, à cette fin que le marquis daignât consentir à
rentrer dans un million de propriétés.
--Qu'on aime un peu le vieux Stamply, disait-il; qu'il voie, sur la fin
de ses jours, des visages heureux lui sourire; qu'une main amie lui
ferme les yeux, qu'on donne une larme à sa mort; ici-bas et là-haut,
Stamply sera content.
On pense bien que madame de Vaubert finit par céder à de si touchantes
instances; mais ce qu'on ne saurait s'imaginer, c'est la joie qu'éprouva
le vieil enfant après avoir préparé sa ruine. Il s'empara des mains de
la baronne, qu'il pressa sur son coeur avec un sentiment d'ineffable
reconnaissance:--Car c'est vous, lui dit-il d'une voix émue et les
larmes aux yeux, c'est vous, Madame, qui m'avez montré le chemin du
ciel.--Madame de Vaubert sentit que c'était un meurtre de se jouer d'une
âme si parfaite; mais, cette fois comme toujours, elle apaisa vite les
murmures de sa conscience en se disant que la destinée de Stamply se
trouvait intéressée au succès de cette entreprise, qu'elle ne s'y serait
pas prise autrement pour assurer le bonheur de cet homme, et qu'en
toutes choses la fin excusait les moyens. Il ne s'agissait plus que de
tromper l'orgueil du marquis, qu'elle savait trop bon gentilhomme pour
s'abaisser jamais à rien tenir de la main de son ancien fermier. La
baronne écrivit ces trois mots:
«Bourrelé de remords, sans enfants, sans amis, sans famille, Jean
Stamply n'attend que votre retour pour vous restituer tous vos biens.
Venez donc. Pour prix de sa tardive probité, ce malheureux demande
seulement que nous l'aimions un peu; nous l'aimerons beaucoup.
Rappelez-vous le Béarnais: Paris vaut bien une messe.»
* * * * *
Un mois après, le retour de M. de La Seiglière s'effectua simplement,
sans faste et sans bruit. Stamply le reçut à la porte du parc et lui
présenta tout d'abord, en guise de clés sur un plat d'argent, un acte de
donation rédigé en termes touchants, et dans lequel le donateur, par un
sentiment d'exquise délicatesse, s'humiliait devant le donataire.
--Monsieur le marquis, vous êtes chez vous, lui dit-il.
La harangue était courte; le marquis la trouva bien tournée. Il mit dans
sa poche l'acte qui le réintégrait dans la propriété de tous ses
domaines, embrassa Stamply, lui prit le bras, et, suivi de sa fille qui
marchait entre madame de Vaubert et Raoul, il rentra dans son château,
aussi jeune d'esprit qu'il en était sorti, sans plus de façons que s'il
rentrait de la promenade.
Et maintenant, pour nous en tenir aux suppositions de madame de Vaubert,
si Napoléon Bonaparte, réduisant la grandeur de son rôle aux proportions
mesquines d'une probité bourgeoise, eût consenti à n'être que l'homme
d'affaires de la famille des Bourbons, après avoir relevé, du bout de
son épée, la couronne de France, si, au lieu de la poser sur son front,
il l'eût placée sur la tête des descendants de saint Louis, il est à
croire qu'à cette heure un chapitre de plus enrichirait le grand livre
des royales ingratitudes. Nous ne prétendons outrager ni la royauté ni
personne; nous ne nous en prenons qu'à cette ingrate espèce qui
s'appelle l'espèce humaine. Sans aller chercher nos exemples si haut,
restons pour en juger sur les rives du Clain.