II

Tout à l'heure je vous montrais du doigt le castel de Vaubert, à moitié

caché par un bouquet de chênes et regardant d'un air mélancolique la

façade orgueilleuse du château qui domine les deux rives du Clain. Le

castel de Vaubert n'a pas toujours eu l'humble aspect que nous lui

voyons aujourd'hui. Avant que la révolution eût passé par là, c'était un

vaste château avec tours et bastions, pont-levis et fossés, créneaux et

plate-formes, vraie place forte qui écrasait de sa masse imposante

l'architecture élégante et fleurie de son svelte et gracieux confrère.

Les domaines qui se pressaient à l'entour et constituaient de temps

immémorial la baronnie de Vaubert, ne le cédaient en rien, ni pour

l'étendue ni pour la richesse, aux propriétés des La Seiglière. Qui

disait La Seiglière et Vaubert, disait les maîtres du pays. À part

quelques rivalités inévitables entre voisins de si haut bord, les deux

maisons avaient toujours vécu dans une intimité à peu près parfaite, que

dut resserrer, sur les derniers temps, l'appréhension du danger commun.

Toutes deux émigrèrent le même jour, suivirent la même route et

choisirent le même coin de terre étrangère pour y vivre plus rapprochées

dans l'infortune qu'elles ne l'avaient été dans la prospérité; car,

réunissant ce qu'elles avaient pu réaliser de leur avoir, elles

s'établirent sous le même toit, en communauté de biens, d'espérances et

de regrets: plus de regrets que d'espérances, plus d'espérances que de

biens. Comme le marquis, M. de Vaubert avait sa femme, et de plus un

fils, encore enfant, destiné à grandir dans l'exil.

Ces patriciens qu'on a tant calomniés, quand il était si aisé d'en

médire, ont montré du moins en ces temps d'épreuve, qu'ils savaient

supporter la mauvaise fortune comme s'ils n'avaient jamais connu la

bonne. Chez ces âmes habituées au luxe et à la mollesse, chez ces

esprits légers pour la plupart, frivoles et dissipés, il s'est trouvé,

aux jours du malheur, des ressources imprévues d'énergie, de courage et

de résignation facile. Ainsi, la petite colonie dont nous parlons

s'installa gaîment dans sa pauvreté et commença par y vivre avec une

aimable philosophie. La maison qu'elle occupait, au bout d'un faubourg

de la ville, se composait d'un corps de logis flanqué de deux pavillons:

l'un s'appelait le château de Vaubert, l'autre le château de La

Seiglière. Le jour, on se visitait, suivant les lois de l'étiquette: le

soir, on se retrouvait au salon commun. Chacun apportait à ces petites

réunions sa politesse exquise et ses belles manières; madame de La

Seiglière et madame de Vaubert y ajoutaient le charme de leurs grâces et

de leur beauté: l'une, déjà prise de ce mélancolique désintéressement

propre aux êtres destinés à mourir avant l'âge; l'autre, nature moins

poétique, esprit remuant, actif, aventureux, digne de briller sur un

plus vaste théâtre, au milieu des intrigues qui s'ourdissaient alors

dans les salons de Vienne et de Coblentz. On se consolait par un bon

mot, on se vengeait par un sarcasme; on n'allait jamais jusqu'à la

colère. Tant de philosophie reposait, il faut le dire, sur un grand

fonds d'illusions et sur une complète inintelligence des faits. En

général, c'était un peu là le secret de ce courage, de cette énergie, de

cette facile résignation que nous nous plaisions à reconnaître tout à

l'heure. On persistait à croire que le grand oeuvre qui se consommait

n'était qu'une parade sanglante, jouée par une bande d'assassins; on

s'attendait de mois en mois à voir la France châtiée et remise dans le

droit chemin. La ruine de leurs espérances modifia singulièrement les

esprits, et les amena forcément à une appréciation plus juste et plus

sensée des événements accomplis. Dès que ces enfants qui avaient joué

étourdiment à l'exil eurent compris que le jeu était sérieux, et que

l'exil les prenait au mot, plusieurs d'entre eux songèrent sérieusement

à rentrer en France, les uns pour se mêler aux menées du parti

royaliste, qui commençait à s'agiter dans les sections de Paris; les

autres, pour essayer de recueillir, s'il était encore temps, quelques

débris de leur fortune. Le baron de Vaubert fut au nombre de ces

derniers. Jamais, à vrai dire, il ne s'était montré très chaleureux à

l'endroit de l'émigration; sa femme l'y avait entraîné malgré lui; il

avait gardé la conviction qu'il aurait pu, avec un peu d'adresse,

conserver sa tête et ses biens. Le marquis de La Seiglière, soit

fermeté, soit entêtement, ayant déclaré qu'il ne rentrerait en France

qu'avec ses maîtres légitimes, M. de Vaubert partit seul, se réservant

de revenir près de sa femme et de son fils ou de les appeler près de

lui, selon le résultat de ses démarches et la tournure des événements.

M. de Vaubert trouva son château mutilé, ses créneaux abattus, ses

fossés comblés, ses écussons brisés, ses terres morcelées, ses

propriétés vendues. C'était un esprit assez positif, revenu des idées

chevaleresques, dont il ne se pardonnait point d'avoir été dupe un

instant. Rentré sous un faux nom, il obtint à la longue sa radiation de

la liste des émigrés, et reprit son rang aussitôt que les hautes classes

de la société commencèrent à se reconstituer. Il ne s'agissait plus que

de reprendre la baronnie; c'est vers ce but qu'il tourna toutes ses

facultés.

Il n'est rien que l'adversité pour développer dans le coeur de l'homme

les instincts industrieux dont l'ensemble compose ce mauvais génie qu'on

appelle le génie des affaires. Il est vrai d'ajouter que le moment était

bien choisi. Époque de ruine et de fondation, si les vieilles fortunes

croulaient comme des châteaux de cartes, les fortunes nouvelles

poussaient comme des champignons le lendemain d'une pluie d'orage. Il y

avait place pour toutes les ambitions: les parvenus encombraient le sol;

les particuliers s'enrichissaient d'un jour à l'autre au jeu des

spéculations hasardeuses, et, au milieu de la prospérité individuelle,

il n'y avait, à proprement parler, que l'État qui se trouvât dans le

dénûment. M. de Vaubert se jeta dans les affaires avec l'audace

aventureuse des gens qui n'ont plus rien à perdre; sans se laisser

décourager par la difficulté de l'entreprise, il se proposa vaillamment

de reconquérir et de réédifier l'héritage qu'il avait reçu de ses pères,

et qu'il avait à coeur de transmettre à son fils. Toutefois, des années

s'écoulèrent avant que le succès couronnât ses efforts, et ce ne fut

guère qu'en 1810 qu'il put racheter ce qui restait de son manoir, en y

joignant quelques terres environnantes. Il en était là de sa tâche,

qu'il espérait mener à bonne fin, quand la mort le surprit, comme il

venait d'écrire pour rappeler près de lui sa femme et son fils, qu'il

n'avait pas revus depuis près de quinze ans.

Pendant ce temps, que s'était-il passé dans l'exil? Le marquis avait

vieilli; madame de Vaubert n'était plus jeune; son fils Raoul avait

dix-huit ans; il y en avait dix que madame de La Seiglière était morte

en donnant le jour à une fille qui s'appelait Hélène et promettait

d'être belle comme l'avait été sa mère. La lettre de M. de Vaubert

décida la baronne à partir sur-le-champ. La séparation fut douloureuse.

Malgré la différence de leurs âges, les deux enfants s'aimaient

tendrement. Madame de Vaubert et le marquis de La Seiglière étaient liés

par l'habitude et par le malheur. D'aucuns ont prétendu méchamment

qu'ils s'étaient consolés mutuellement dans leur veuvage; ces sots

propos ne nous importent guère. Le fait est que, près de se quitter, ils

se sentirent émus et troublés. C'étaient de vieux amis. La baronne

insista pour emmener le marquis et sa fille, leur offrant de venir

continuer à Vaubert la vie qu'ils avaient menée sur la terre étrangère,

et laissant percer l'espoir d'unir un jour Hélène et Raoul. Le marquis

ne dissimula pas qu'une pareille union comblerait ses voeux les plus

chers; plus d'une fois il en avait lui-même caressé secrètement le rêve.

Il prit acte de la proposition de la baronne, et dès cet instant, les

deux enfants se trouvèrent fiancés l'un à l'autre. Quant à l'offre de

retourner en France, et d'aller s'établir à Vaubert, M. de La Seiglière,

quoiqu'il lui coûtât de se séparer de ses compagnons d'infortune, fit

entendre assez clairement qu'il la regardait comme inacceptable. Ses

idées, en vingt ans, n'avaient pas fait un pas. Il ne pardonnait pas à

M. de Vaubert d'avoir compromis son nom dans les fournitures des armées,

et n'était pas homme à partager les bénéfices d'une fortune rachetée à

ce prix. Enfin, pour rien au monde il n'aurait consenti à voir de si

près le vieux trône de France occupé par un usurpateur, et les domaines

de la Seiglière possédés par un de ses fermiers. À ses yeux, Bonaparte

et Stamply n'étaient que deux spoliateurs qu'il mettait sur la même

ligne; il appelait l'un le Stamply des Bourbons, l'autre le Napoléon des

La Seiglière. Il était curieux et plaisant à entendre sur ce sujet;

aimable esprit d'ailleurs, qu'on ne pouvait s'empêcher d'aimer. Bref,

plein de confiance dans un avenir qui réintégrerait la monarchie et ses

serviteurs dans leurs biens, droits et privilèges, il s'obstina à ne

vouloir remettre les pieds en France que lorsqu'on en aurait chassé les

Stamply de toute sorte, les uns à coups de canne, et les autres à coups

de canon.

La rentrée de madame de Vaubert fut tout un poëme de déceptions

poignantes et d'amers désenchantements. D'après la lettre de son mari,

qui n'abordait aucun détail, et qui, jusqu'alors, avait toujours exagéré

le succès de ses entreprises, la baronne s'était imaginé qu'elle allait

retrouver son château tel à peu près qu'elle l'avait laissé, avec toutes

ses dépendances. À Poitiers, elle ne fut pas médiocrement surprise de

n'y point voir, avec une voiture à ses armes, M. de Vaubert, qu'elle

avait eu soin de prévenir du jour de son arrivée. Il y avait une bonne

raison pour que M. de Vaubert manquât au rendez-vous; mais la baronne ne

la soupçonnait pas. Comme elle avait hâte de marcher sur ses terres,

elle prit le bras de son fils, et tous deux, ayant gagné les rives du

Clain, suivirent le sentier qui devait les conduire à Vaubert. Il

faudrait avoir passé vingt années dans l'exil pour comprendre quelles

émotions durent s'emparer du coeur de cette femme, lorsqu'elle aspira et

quelle reconnut au parfum l'air de ces campagnes au milieu desquelles

s'étaient écoulées les belles années de sa jeunesse. Son sein se gonfla

et ses yeux se remplirent de larmes. Disons-le à sa louange, ce n'était

pas seulement le sentiment de la propriété retrouvée qui la troublait

ainsi. Ces émotions, elle les avait ressenties en touchant le sol de la

France; seulement, à cette heure, il s'y mêlait naturellement une plus

douce ivresse, car s'il est juste de flétrir l'égoïsme des petites âmes

qui bornent la patrie aux limites de leurs domaines, il est juste aussi

de reconnaître que le champ paternel et le toit héréditaire sont dans la

patrie commune comme une seconde patrie. Raoul, qui n'avait aucun

souvenir de ces lieux, ne partageait pas l'attendrissement de sa mère,

mais il sentait son jeune coeur tressaillir d'orgueil et de joie en

songeant que ce château, ces bois, ces fermes, ces prairies qu'il avait

tant de fois entrevus dans ses rêves comme de fabuleux rivages, il les

tenait là sous sa main, et qu'il touchait enfin à cette seigneuriale

opulence dont on l'avait entretenu souvent, après laquelle il avait

soupiré toujours. À mesure qu'ils avançaient, madame de Vaubert lui

montrait l'océan de verdure qui se déroulait devant eux, et disait avec

complaisance:--Tout ceci, mon fils, est à vous.--Elle jouissait des

transports de ce jeune homme, et se faisait surtout une fête de

l'introduire dans le gothique manoir des aïeux, vraie forteresse au

dehors, au dedans vrai palais où respirait le luxe de dix générations.

Cependant elle s'étonnait de ne voir venir à sa rencontre ni M. de

Vaubert ni quelque députation de fermiers et de jeunes paysannes

accourus pour fêter son retour, et lui offrir des fleurs et des

hommages. Raoul lui-même qui, pour avoir grandi au sein des privations,

ne s'était pas moins élevé selon les idées de sa race, que lui avaient

inféodées de bonne heure les entretiens de sa mère et du marquis de La

Seiglière, Raoul s'émerveillait tristement du peu d'empressement qui

l'accueillait sur son passage; mais, grand Dieu! quelle ne fut pas la

stupeur de la baronne, lorsqu'au détour du sentier, elle découvrit ce

qui restait de sa garenne et de son château, et que Raoul, voyant sa

mère en douloureuse et muette observation, lui demanda quelle était

cette masure qu'elle contemplait de la sorte. Elle refusa d'abord d'en

croire ses yeux; comme le soleil venait de se coucher, elle pensa

sérieusement que c'était un effet de crépuscule, et qu'elle était le

jouet d'un mirage de nouvelle espèce. Toutefois, elle acheva le trajet

d'un pas moins ferme et d'un coeur moins joyeux. Hélas! il n'était que

trop vrai, la garenne avait disparu, il n'en restait qu'un bouquet de

chênes. Le château n'était plus qu'un corps mutilé qui cachait ses

blessures sous un linceul de lierre. Les fossés étaient transformés en

jardins potagers; la chapelle n'existait plus; les tourelles avaient

disparu; la façade tombait en ruines. Et pas un serviteur sur le seuil

de la porte! pas un coup de fusil! pas un bouquet! pas une harangue! pas

d'autres cris que ceux des hirondelles qui volaient dans l'air bleu du

soir! partout, aux alentours, la solitude et le silence des tombeaux.

Madame de Vaubert continua d'avancer, et son fils répétait en la suivant

d'un air surpris:--Où donc allons nous? où me conduisez-vous, ma

mère?--La baronne marchait en silence. Lorsqu'elle pénétra dans ce nid

dévasté, elle sentit ses jambes défaillir et son coeur qui se mourait

dans sa poitrine. L'intérieur était plus sombre encore et plus dévasté

que ne le promettait le dehors. Les parquets étaient pourris, les

lambris enlevés, enlevées aussi les tentures de damas et de cuir de

Hollande; enlevés les tableaux, enlevés les meubles gothiques et les

meubles de la renaissance; salles vides, appartements déserts, murs nus

et délabrés; seulement, çà et là, aux plafonds quelques vestiges de

dorure; aux fenêtres, quelques lambeaux de soie oubliés, décolorés par

l'humidité et rongés par les rats.--Où sommes-nous, ici, ma mère?

demandait Raoul en promenant autour de lui un regard étonné. Madame de

Vaubert allait de chambre en chambre et ne répondait pas. Enfin, après

avoir cherché vainement une âme à travers ces débris, elle trouva dans

la cuisine un vieux serviteur profondément endormi sous le manteau de la

cheminée. Elle le secoua violemment par le bras, en s'écriant à

plusieurs reprises d'une voix impérieuse et brève:--Où est M. de

Vaubert?--M. de Vaubert, madame? répondit le vieillard en se frottant

les yeux, il est au cimetière.--Vous êtes fou, bonhomme, répliqua

vivement la baronne qui n'avait plus la tête à elle. Que voulez-vous que

M. de Vaubert soit allé faire au cimetière?--Madame, répondit le vieux

serviteur, il y fait ce que je faisais tout à l'heure, il y dort d'un

profond sommeil.--Mort! s'écria la baronne.--Et enterré depuis un mois,

ajouta tranquillement le vieillard.--Au cri qu'elle jeta, le bonhomme

regarda attentivement et reconnut enfin madame de Vaubert, car il avait

été autrefois un des serviteurs de la maison; il en était le seul à

présent. L'âge et les infirmités l'avaient rendu à peu près imbécile. Il

raconta comment M. le baron, au moment où il venait de racheter son

château et deux petites fermes qui composaient toutes ses propriétés

foncières, était mort sans avoir eu le temps de faire exécuter les

réparations et embellissements qui devaient mettre le manoir en état de

recevoir convenablement madame la baronne et son fils. Madame de Vaubert

était atterrée; Raoul ne revenait pas de ce qu'il voyait et de ce qu'il

entendait. Brisé par la fatigue du voyage et par les émotions du retour,

le jeune baron s'endormit sur une chaise de paille, et sa mère passa la

nuit dans le seul lit un peu propre qui se trouvât dans le logis.

Le lendemain, en sortant de sa chambre, Madame de Vaubert rencontra

Raoul qui se promenait mélancoliquement dans le château de ses ancêtres.

Ils se regardèrent l'un l'autre sans échanger une parole. Cependant la

baronne cherchait encore à s'abuser sur sa position; mais lorsqu'on eut

levé les scellés et liquidé la succession, soit que de son vivant M. de

Vaubert dissipât d'un côté ce qu'il gagnait de l'autre, soit qu'il

s'abusât lui-même sur le résultat de ses opérations, sa femme et son

fils furent obligés de reconnaître qu'en réalité leur héritage se

bornait au château tel que nous le voyons aujourd'hui, à deux petites

fermes d'un médiocre rapport, et à une somme de cinquante mille francs

que le baron avait déposée chez son notaire, quelques jours avant sa

mort. C'était là le plus clair et le plus net de leur avoir. Ils

organisèrent leur vie modestement, et le train qu'ils menèrent dans leur

châtellenie ne différa guère de celui qu'ils avaient mené dans l'exil.

Madame de Vaubert était réservée à d'autres déceptions non moins

cruelles. À mesure qu'elle vécut sur ce sol que le soc révolutionnaire

avait remué de fond en comble et divisé à l'infini, à mesure qu'elle

observa ce qui se passait dans cette France, grande alors, prospère et

comblée de gloire, à mesure qu'elle étudia la constitution territoriale

du pays, et qu'elle vit la propriété nouvelle déjà consacrée par de

longues années de jouissance, paisible, inattaquable, appuyée sur le

droit commun, elle sentit tout le vide et tout le néant des illusions du

parti de l'émigration; elle comprit qu'en mettant les choses au mieux,

la rentrée des Bourbons dans leur royaume ne réintégrerait pas

nécessairement le marquis de la Seiglière dans ses domaines; elle jugea

que Napoléon, au faîte de la puissance, était encore moins solidement

assis sur son trône que la fortune de maître Stamply sur le plateau de

sa colline, et qu'on pourrait chasser l'un à coup de canon, sans qu'il

fût permis pour cela de chasser l'autre à coups de canne. Ces réflexions

refroidirent peu à peu Madame de Vaubert à l'endroit du mariage projeté

entre son fils et mademoiselle de La Seiglière. Près de quitter le

marquis et sa fille, elle s'était laissé entraîner par l'attendrissement

des adieux; à distance, la froide raison ressaisit son empire. Raoul

était beau, élégant, bien tourné, pauvre, mais de race noble s'il en

fut, car les Vaubert remontaient au premier baron chrétien. Dans une

époque de fusion et de ralliement, où pour complaire au chef de l'état,

les parvenus de la veille cherchaient à blasonner leurs sacs et à

décrasser leurs écus au frottement des vieux parchemins, Raoul pouvait

évidemment prétendre à un riche mariage qui lui permettrait de relever

la fortune de sa famille. Ces idées se développèrent insensiblement, et

prirent, de jour en jour, dans l'esprit de la baronne, une forme plus

nette et plus arrêtée. Elle aimait tendrement son fils; elle souffrait

dans son amour tout autant que dans son orgueil de voir la destinée de

ce beau jeune homme se consumer et se flétrir dans l'ennui de la

pauvreté. Jeune encore elle-même, mais pourtant à cet âge, avide de

bien-être et de sécurité, où les calculs de l'égoïsme ont déjà remplacé

les élans généreux de l'âme, on devine sans peine tout ce qui couvait

d'ambitions personnelles sous la sollicitude, très sincère d'ailleurs,

de la mère pour son enfant.

Madame de Vaubert, qui s'était d'abord tenue à l'écart, ne se mêlant

qu'à cette fraction de la noblesse qui s'obstinait à bouder dans son

coin, songeait donc sérieusement à se rallier à la fortune de l'empire

et à chercher pour son fils quelque mésalliance lucrative, quand soudain

on apprit que l'aigle impériale, frappée d'un coup mortel aux champs de

la Russie, ne tenait plus les foudres de la guerre que d'une serre à

demi brisée. La baronne jugea prudent d'attendre et de voir, avant de

prendre aucun parti, de quel côté s'abattrait l'orage qu'on entendait

gronder à tous les points de l'horizon. Ce fut à cette époque, on doit

s'en souvenir, que Stamply reçut la nouvelle de la mort de son fils. Le

bruit en parvint à madame de Vaubert, qui décida charitablement que

c'était une justice du ciel, et ne s'en préoccupa point davantage. Elle

haïssait ce Stamply pour son propre compte et pour le compte du marquis.

Elle ne parlait de lui qu'avec mépris, et les récits exagérés qu'elle

faisait de la position de M. de La Seiglière et de sa fille n'avaient

pas peu contribué à déchaîner sur la tête du pauvre diable toutes les

colères et toutes les malédictions du pays. Les choses en étaient là,

lorsqu'un soir tout sembla devoir prendre bientôt une face nouvelle.

Assise auprès d'une croisée ouverte, madame de Vaubert paraissait

plongée dans une méditation profonde. Ce n'étaient ni les harmonies ni

les images d'un beau soir d'été qui la tenaient ainsi rêveuse et

recueillie. Elle regardait avec un sentiment de tristesse et d'envie le

château de La Seiglière, dont les derniers rayons du soleil embrasaient

les fenêtres, et qui resplendissait dans toute sa gloire, avec ses

festons et ses arabesques, ses clochetons et ses campaniles, tandis que

les ombrages touffus du parc ondulaient à ses pieds au souffle caressant

des brises. Elle voyait en même temps les riches fermes groupées à

l'entour, et dans l'amertume de son coeur, elle songeait que ce château,

ce parc et ces terres étaient la propriété d'un rustre et d'un manant.

Raoul la surprit au milieu de ces réflexions. Il prit place auprès de sa

mère et demeura silencieux, comme elle, à regarder d'un air affaissé

l'étendue de paysage qu'encadrait la croisée ouverte. Ce jeune homme

était miné depuis longtemps par une sombre mélancolie. N'ayant point

goût à l'étude qui seule aurait pu charmer sa pauvreté, il consumait son

énergie en regrets stériles, en désirs impuissants. Ce soir-là, dans une

promenade solitaire à travers champs, il avait rencontré une troupe

joyeuse de jeunes cavaliers qui s'en retournaient à la ville, en grand

équipage de chasse, au bruit des fanfares, escortés de leurs meutes et

de leurs piqueurs. Il n'avait, lui, ni piqueurs, ni meute, ni pur sang

limousin sur lequel il pût promener ses ennuis, et il était rentré au

logis plus découragé et plus sombre que d'habitude. Il s'accouda sur le

dos de sa chaise, appuya son front sur sa main, et madame de Vaubert vit

couler deux larmes sur les joues amaigries de son fils.

--Mon fils! mon enfant! mon Raoul! dit-elle en l'attirant sur son sein.

--Ah! ma mère! s'écria le jeune homme avec amertume, pourquoi m'avoir

trompé? pourquoi m'avoir bercé d'un fol et vain espoir? pourquoi m'avoir

nourri, dès l'âge le plus tendre, de rêves insensés? pourquoi m'avoir

fait entrevoir, du sein de la pauvreté, les rives enchantées où je

devais n'aborder jamais? Que ne m'avez-vous élevé dans l'amour de la

médiocrité? que ne vous êtes-vous étudiée à borner mes désirs et mes

ambitions? que ne m'avez-vous enseigné de bonne heure l'humilité et la

résignation qui convenaient à notre destinée? Cela vous eût été bien

facile!

À ces reproches mérités, madame de Vaubert ne répondait qu'en baissant

la tête, quand des cris du dehors attirèrent son attention. Elle se

leva, s'approcha du balcon, et reconnut, au bout du pont jeté sur le

Clain, Stamply qu'une bande de petits drôles poursuivaient à coups de

mottes de gazon. Le vieux proscrit, sans chercher à repousser les

hostilités, s'enfuyait aussi vite que le permettaient son âge et ses

souliers ferrés. Madame de Vaubert le suivit longtemps des yeux, puis

retomba dans sa rêverie. Elle en sortit souriante et radieuse. Que

s'était-il passé? qu'était-il advenu? Moins que rien, une idée. Mais une

idée suffit à changer la face du monde.

Mademoiselle de la Seiglière, Volume 1 (of 2) · 第 6 / 11 题