1847
I
S'il arrive jamais qu'en traversant Poitiers, un de ces mille petits
accidents dont se compose la vie humaine vous oblige de séjourner tout
un jour en cette ville, où je suppose que vous n'avez ni parents, ni
amis, ni intérêts qui vous appellent, vous serez pris infailliblement,
au bout d'une heure ou deux, de ce morne et profond ennui qui enveloppe
la province comme une atmosphère, et qu'on respire particulièrement dans
la capitale du Poitou. Je ne sais guère, dans tout le royaume, que
Bourges où ce fluide invisible, mille fois plus funeste que le mistral
ou le sirocco, soit si pénétrant, si subtil, et s'infiltre dans tout
votre être d'une façon plus soudaine et plus imprévue. Encore, à
Bourges, avez-vous, pour conjurer le fléau, le pèlerinage à l'une des
plus belles cathédrales qu'aient élevées l'art et la foi catholiques; il
y a là de quoi défrayer l'admiration durant une semaine et plus, sans
parler de l'hôtel de Jacques Coeur, autre merveille, où vous pouvez,
autre distraction, méditer à loisir sur l'ingratitude des rois. Enfin,
le long de ces rues désertes où l'herbe croît entre les pavés, en face
de ces grands hôtels tristement recueillis au fond de leur cour
silencieuse, l'ennui revêt bientôt, à votre insu, un caractère de
mélancolie qui n'est pas sans charme. Bourges a la poésie du cloître:
Poitiers est un tombeau. Si donc, malgré les voeux sincères que j'adresse
au ciel pour qu'il vous en garde, quelque génie malfaisant, quelque
malencontreux hasard vous arrête en ces sombres murs, ce que vous aurez
de mieux à faire, sera de vous hâter d'en sortir. La campagne est à deux
pas; les alentours, sans être pittoresques, ont de riants et frais
aspects. Gagnez les bords du Clain. Le Clain est une petite rivière à
laquelle la Vienne cède l'honneur d'arroser les prairies du chef-lieu de
son département. Le Clain n'en est pour cela ni plus turbulent ni plus
fier. Égal en son humeur, modeste en son allure, c'est un honnête
ruisseau qui n'a pas l'air de se douter qu'il passe au pied d'une cour
royale, d'un évêché et d'une préfecture. Si vous suivez le sentier, en
remontant le cours de l'eau, après deux heures de marche, vous
découvrirez un vallon dessiné par l'élargissement circulaire des deux
collines entre lesquelles le Clain a fait son lit. Imaginez deux
amphithéâtres de verdure, élevés en face l'un de l'autre et séparés par
la rivière qui les réfléchit tous les deux. Un vieux pont aux arches
tapissées de mousses et de capillaires est jeté entre les deux rives. En
cet endroit, le Clain, s'élargissant avec les coteaux qui l'encaissent,
forme un bassin de belles ondes unies comme un miroir, et qu'on
prendrait en effet pour une glace d'une seule pièce, jusqu'au barrage où
le cristal se brise et vole en poussière irisée. Cependant, à votre
droite, fièrement assis sur le plateau de la colline, le château de La
Seiglière, vrai bijou de la renaissance, regarde onduler à ses pieds les
ombrages touffus de son parc, tandis qu'à votre gauche, sur la rive
opposée, à demi caché par un massif de chênes, le petit castel de
Vaubert semble observer d'un air humble et souffrant la superbe attitude
de son opulent voisin. Ce coin de terre vous plaira, et si vous vous
êtes laissé conter par avance le drame auquel cette vallée paisible a
servi de théâtre, peut-être éprouverez-vous, en la visitant, quelque
chose du charme mystérieux que nous éprouvons à visiter les lieux
consacrés par l'histoire; peut-être chercherez-vous sur ces épais gazons
des traces effacées; peut-être irez-vous à pas lents et rêveurs évoquant
çà et là des ombres et des souvenirs.
Unique héritier d'un nom destiné à finir avec lui, le dernier marquis de
La Seiglière vivait royalement dans ses terres, chassant, menant grand
train, faisant du bien à ses paysans, sans préjudice de ses privilèges,
quand tout d'un coup le sol tressaillit, et l'on entendit comme un
grondement sourd pareil au bruit de la mer que va soulever la tempête.
C'était le prélude du grand orage qui allait ébranler le monde. Le
marquis de La Seiglière n'en fut point troublé et s'en émut à peine; il
était de ces esprits étourdis et charmants qui n'ayant rien vu ni rien
compris de ce qui se passait autour d'eux, se laissèrent surprendre par
le flot révolutionnaire, comme des enfants par la marée montante. Soit
qu'il courût le cerf dans ses bois de haute futaie, soit qu'assis
mollement sur les coussins de sa voiture, près de sa jeune et belle
épouse, il se sentît entraîné au galop de ses chevaux, à l'ombre de ses
arbres, sur le sable de ses allées; soit qu'il réunît à sa table
somptueuse les gentilshommes ses voisins, soit que du haut de son
balcon, il contemplât avec orgueil ses prés, ses champs de blé, ses
forêts, ses fermes et ses troupeaux; de quelque point de vue qu'il
envisageât la question politique et sociale, l'ordre présent lui
paraissait si parfaitement organisé, qu'il n'admettait pas qu'on pût
s'occuper sérieusement de mettre rien de mieux à la place. Toutefois,
moins par prudence que par ton, il fit partie de cette première
émigration, qui ne fut, à vrai dire, qu'une promenade d'agrément, un
voyage de mode et de fantaisie; il s'agissait de laisser passer le grain
et de donner au ciel le temps de se remettre au beau. Mais au lieu de se
dissiper, le grain menaça bientôt de devenir une horrible tourmente, et
le ciel, loin de s'éclaircir, se chargea des nuages sanglants d'où
s'échappaient déjà des éclairs et des coups de foudre. Le marquis
commença d'entrevoir que les choses pourraient bien être plus sérieuses
et durer plus longtemps qu'il ne l'avait d'abord imaginé. Il rentra
précipitamment en France, recueillit à la hâte ce qu'il put réaliser de
son immense fortune, et s'empressa d'aller rejoindre sa femme qui
l'attendait sur les bords du Rhin. Ils se retirèrent dans une petite
ville d'Allemagne, s'y installèrent modestement, et vécurent dans une
médiocrité peu dorée: la marquise, pleine de grâce, de résignation et de
beauté touchante; le marquis, plein d'espoir et de confiance en
l'avenir, jusqu'au jour où il apprit coup sur coup qu'une poignée de
vauriens, sans pain ni chausses, n'avaient pas craint de battre les
armées de la bonne cause, et qu'un de ses fermiers, nommé Jean Stamply,
s'était permis d'acheter et possédait, en bonne et légitime propriété,
le parc et le château de La Seiglière.
Depuis qu'il existait des Stamply et des La Seiglière, il y avait
toujours eu des Stamply au service de ces derniers, si bien que la
famille Stamply pouvait se vanter à bon droit de dater d'aussi loin que
la famille de ses maîtres. C'était une de ces races de serviteurs
dévoués et fidèles dont le type a disparu avec la grande propriété
seigneuriale. De simples gardes-chasse qu'ils avaient d'abord été de
père en fils, les Stamply étaient devenus fermiers, et peu à peu, à
force de travail et d'économie, grâce aussi aux bontés du château qui ne
leur fit point faute, ils avaient fini par se trouver à la tête d'un
certain avoir. On ne savait pas au juste à quoi se montait leur fortune,
mais on les disait plus riches qu'ils ne voulaient le laisser croire, et
nul ne fut surpris dans le pays, lorsqu'après le décret de la Convention
qui déclara propriétés nationales tous les biens territoriaux des
émigrés, on vit le fermier Jean Stamply se faire adjuger aux enchères
l'habitation de ses anciens maîtres. Cela fait, il continua de vivre
dans sa ferme comme par le passé, actif, laborieux, se tenant à l'écart;
rachetant sans bruit, à vil prix, morceau par morceau, les terres déjà
vendues ou demeurées sous le séquestre; réunissant, rajustant chaque
année quelques nouveaux débris de la propriété démembrée; enfin, quand
la France se prit à respirer, et que le calme commença de renaître, par
un beau matin de printemps, il mit sa femme et son fils dans la cariole
d'osier qui lui servait habituellement de calèche, puis, s'étant assis
sur le brancard, le fouet d'une main et les guides de l'autre, il alla
prendre possession du château qui était comme la capitale de son petit
royaume.
Cette prise de possession fut moins triomphante et moins joyeuse qu'on
ne pourrait se plaire à le croire. En traversant ces vastes appartements
auxquels l'abandon avait imprimé un caractère grave et solennel, sous
ces plafonds, sur ces parquets, entre ces lambris encore tout imprégnés
du souvenir des anciens hôtes, Madame Stamply, qui n'était, à tout
prendre, qu'une bonne fermière, se sentit singulièrement troublée, et
lorsqu'elle se trouva devant le portrait de la marquise, qu'elle
reconnut aussitôt à son frais et gracieux sourire, la brave femme n'y
tint plus. Stamply lui-même ne put se défendre d'une vive émotion qu'il
ne chercha point à dissimuler.
--Tiens, Jean, dit la fermière en essuyant ses yeux, ne restons pas ici:
nos coeurs y seraient mal à l'aise. J'ai déjà honte de notre fortune en
songeant que Madame la marquise souffre peut-être de la misère; j'ai
beau me dire que cette fortune nous l'avons laborieusement gagnée, j'en
éprouve comme des remords. Ne te semble-t-il pas que ces portraits nous
observent d'un air irrité, et qu'ils vont prendre la parole?
Allons-nous-en. Ce château n'a pas été bâti pour nous; nous y dormirions
d'un mauvais sommeil, et, crois-moi, c'est déjà trop pour nous de ne
manquer de rien, tandis qu'il y a des La Seiglière dans la peine. Viens,
retournons à notre ferme. C'est là que ton père est mort, c'est là
qu'est né ton fils; c'est là que nous avons vécu heureux. Continuons d'y
vivre simplement; les honnêtes gens nous en sauront gré, les envieux
nous respecteront, et Dieu, en voyant que nous jouissons de nos
richesses avec modestie, nous regardera sans colère et bénira nos champs
et notre enfant.
Ainsi parla la fermière, car elle avait le coeur haut placé, et, quoique
sans éducation première, était femme d'un sens droit et d'un jugement
sain. Voyant que son mari l'écoutait d'un air pensif et paraissait près
de céder, elle redoubla d'insistances; mais Stamply triompha bientôt de
l'émotion qu'il n'avait pu réprimer d'abord. Il avait reçu quelque
instruction, s'était frotté aux idées nouvelles, et, bien qu'il gardât
pour le marquis de La Seiglière moins encore que pour la marquise un
reste de respect et même de reconnaissance, à mesure qu'il s'était
enrichi, les instincts de la propriété l'avaient gagné peu à peu et
avaient fini, dans les derniers temps, par l'envahir et par l'absorber.
D'ailleurs il avait un enfant, et les enfants sont toujours un
merveilleux prétexte pour encourager et pour légitimer dans les familles
les excès de l'égoïsme et les abus de l'intérêt personnel.
--Tout cela est bel et bon, dit-il à son tour; mais un château est fait
pour qu'on l'habite, et j'imagine que nous n'avons pas acheté celui-ci
pour y parquer nos boeufs et nos moutons. Si nos maîtres ont quitté le
pays, ce n'est pas notre faute; ce n'est pas nous qui avons mis leurs
personnes hors la loi et leurs biens sous le séquestre. Ces biens, nous
ne les avons pas dérobés; nous ne les tenons que de notre travail et de
la nation. Il n'y a plus de maîtres; les titres sont abolis, tous les
Français sont égaux et libres, et je ne sais pas pourquoi les Stamply
dormiraient ici moins bien que n'y dormaient les La Seiglière.
--Tais-toi, Stamply, tais-toi, s'écria la fermière; respecte le malheur,
n'outrage pas la famille qui de tout temps a nourri la tienne.
--Je n'outrage personne, reprit Stamply un peu confus; je dis seulement
que, lors même que nous continuerions de vivre à la ferme, cela ne
changerait rien à la question; je ne vois guère ici que les rats qui
s'en trouveraient plus à l'aise. Nous ne sommes que des paysans, c'est
vrai: notre éducation et notre position sont en désaccord, j'en
conviens; mais, si nous en souffrons, nous devons veiller à ce que notre
fils n'en souffre pas un jour; c'est notre devoir de l'élever en vue de
la position à laquelle notre fortune lui permettra de prétendre plus
tard. Seras-tu bien à plaindre, quand tu verras ce petit drôle de
Bernard, l'épée au côté, avec deux épaulettes à grains d'or? Et
toi-même, je voudrais bien savoir, en fin de compte, pourquoi tu ne
deviendrais pas comme Madame la marquise, la providence de ces campagnes
et l'ornement de ce château.
--Pour n'avoir pas grandi dans un palais, notre fils n'en vaudra que
mieux, et Madame la marquise, en abandonnant sa demeure, n'y a pas
laissé le secret de sa grâce et de sa beauté, répliqua la bonne femme en
branlant la tête. Vois-tu, Stamply, ces gens-là avaient quelque chose
qui nous manquera toujours, à nous autres; on peut bien leur prendre
leurs domaines, mais ce quelque chose-là, on ne le leur prendra jamais.
--Eh bien! nous nous en passerons; qu'ils le gardent, et grand bien leur
fasse! Toujours est-il que nous sommes chez nous, et nous y resterons.
Ce qui fut dit fut fait. On touchait alors au printemps; c'était le
premier du siècle. Le petit Bernard avait huit ans au plus; c'était,
dans toute l'acception du mot, un franc polisson qui possédait à un
degré éminent tous les agréments de son âge, bruyant, mutin, tapageur,
indisciplinable, s'attaquant à tous les drôles du village, tour à tour
battant et battu, ne rentrant jamais au logis qu'avec une veste en
lambeaux ou quelque meurtrissure au visage. Stamply commença par donner
un précepteur à cet aimable enfant; puis, se reposant sur un cuistre du
soin de lui former un homme, il se disposa à jouir paisiblement et sans
ostentation de la position qu'il s'était faite par le concours simultané
de ses labeurs et des événements. Malheureusement il était écrit là-haut
que sa vie ne devait plus être qu'une longue suite, rarement
interrompue, de déboires, de tribulations et d'épouvantables douleurs.
D'abord le jeune Stamply se montra on ne peut plus rebelle aux bienfaits
de l'éducation: non qu'il manquât d'intelligence et d'aptitude, mais
c'était une nature indomptable chez laquelle les instincts turbulents
étouffaient ou contrariaient tous les autres. Il découragea
successivement la patience de trois précepteurs qui, de guerre lasse,
lâchèrent la partie après y avoir perdu leur latin. Découragé lui-même,
le père Stamply se décida à placer son fils dans un des lycées de Paris,
espérant que l'éloignement, le pain sec, les pensums et le régime
militaire qui gouvernait alors les collèges, viendraient à bout de ce
jeune ange. La séparation ne s'effectua pas sans déchirements. Tel que
nous le voyons, Bernard était l'amour, l'orgueil et la joie de sa mère.
En le voyant partir, la bonne femme sentit son coeur près de se briser,
et lorsqu'à l'heure des adieux elle le pressa dans ses bras, elle eut
comme un pressentiment qu'elle ne le reverrait plus et qu'elle
l'embrassait pour la dernière fois.
C'est qu'en effet la pauvre mère ne devait plus revoir son enfant. Sa
santé s'était sensiblement altérée. Habituée aux travaux de la ferme,
l'oisiveté la consumait. Le jour, elle errait, comme une âme en peine,
dans ses appartements; la nuit, quand elle parvenait à s'endormir, elle
rêvait qu'elle voyait la marquise de La Seiglière demandant l'aumône à
la porte de son château. Il n'y avait que Bernard qui jetât autour
d'elle un peu de mouvement, de bruit et de gaîté. Lorsque la maison ne
retentit plus des éclats de la voix joyeuse et que la fermière n'eut
plus là, sous la main, son petit Bernard pour l'étourdir et pour la
distraire, elle se sentit prise d'une sombre mélancolie, et ne tarda pas
à dépérir. Son mari fut longtemps à s'en apercevoir. Il avait conservé
ses habitudes de travail et d'activité. Il restait rarement au gîte,
était sans cesse par monts et par vaux, visitait ses domaines, avait
l'oeil à tout, et se donnait parfois la satisfaction de tirer quelques
lièvres et quelques perdreaux sur ces terres où ses aïeux avaient gardé
le gibier seigneurial. Il finit pourtant par remarquer l'état
languissant de l'humble et triste châtelaine.
--Qu'as-tu? lui disait-il parfois. N'es-tu pas une heureuse femme? Que
te faut-il? que te manque-t-il? Parle enfin, que désires-tu?
--Hélas! répondait-elle alors, il me manque notre modeste aisance
d'autrefois. Je voudrais, comme autrefois, traire nos vaches et battre
notre beurre; je voudrais faire la soupe pour nos bergers et nos garçons
de ferme; je voudrais revoir mon petit Bernard; je voudrais apporter ici
chaque matin nos oeufs, notre crême et notre lait fumant. Tu te souviens,
Stamply, comme Madame la marquise l'aimait, notre crême! Qui sait,
pauvre chère âme, si elle en a d'aussi bonne à présent?
--Bah! bah! répondait Stamply, la crême est bonne partout. Sois donc
sûre que Madame la marquise ne manque de rien. Le marquis n'est point
parti les mains vides, et je jurerais qu'il a dans ses tiroirs plus de
bons louis d'or que nous n'avons, nous autres, de méchants écus de six
livres. S'il n'a pas emporté dans son portefeuille son château, son parc
et ses terres, nous n'y pouvons rien; ce n'est pas à nous qu'on doit
s'en prendre. Il faut se faire une raison. Quant à ton petit Bernard, tu
le reverras; le drôle n'est pas mort. Penses-tu qu'au lieu de l'envoyer
étudier et s'instruire, il eût été plus raisonnable de le garder ici à
dénicher des oiseaux pendant l'été, et, durant l'hiver, à se battre à
coup de boules de neige avec tous les va-nu-pieds du pays?
--C'est égal, Stamply, ce n'est pas ici notre place, et ç'a été un
mauvais jour, le jour où nous avons quitté notre ferme.
À ces mots, qui revenaient sans cesse dans tous les discours de sa
femme, Stamply haussait les épaules et se retirait avec humeur.
Cependant le mal empirait. Esprit faible, conscience timorée, la pauvre
châtelaine en arriva bientôt à se demander avec épouvante si son mari ne
l'avait pas trompée, si les choses s'étaient accomplies aussi
honnêtement qu'il le disait, s'il était vrai que toute cette fortune fût
légitimement acquise et que le château n'eût rien à reprocher à la
probité de la ferme. Grâce à la préoccupation continuelle, elle passa
promptement du doute à la conviction, du scrupule au remords. Dès-lors
elle se dessécha dans l'idée que Stamply avait volé et dépossédé
traîtreusement ses maîtres. Ce devint en peu de temps une monomanie qui
ne lui laissa ni paix ni trêve, et, malgré tous les efforts que tenta
son mari pour lui montrer qu'elle était folle, cette folie ne fit
qu'augmenter. Ce fut au point que Stamply, qui pensa lui-même en perdre
la tête, se vit obligé de l'enfermer et de veiller sur elle, car elle
allait partout répétant que son mari, elle et son fils n'étaient qu'une
famille de gueux, de bandits et de spoliateurs. Elle mourut dans un état
d'exaltation impossible à décrire, croyant entendre la maréchaussée qui
accourait pour la saisir, et suppliant son mari de rendre aux La
Seiglière leur château et tous leurs domaines, trop heureux,
ajouta-t-elle en expirant, s'il pouvait à ce prix sauver sa tête de
l'échafaud et son âme du feu éternel.
Maître Stamply n'était pas précisément un esprit fort. Sans parler de la
douleur qu'il en ressentit, la mort de sa femme le frappa d'une étrange
sorte. Bien qu'il affichât volontiers un certain mépris de la classe
nobiliaire, il y avait toujours en lui un vieux fonds de vénération pour
les maîtres qu'il avait remplacés, et quoiqu'en interrogeant sa
conscience, il se jugeât irréprochable, il ne pouvait parfois s'empêcher
d'être troublé par leur souvenir. Toutefois, les impressions funèbres
dissipées, il reprit son même train de vie, et reporta vers son fils
absent toutes ses pensées et toutes ses ambitions.
À seize ans, son éducation se trouvant achevée, Bernard revint au logis.
C'était alors un beau jeune homme, grand, mince, élancé, au coeur
bouillant, aux regards de flamme, tout rempli des ardeurs de son âge,
qu'excitaient encore les belliqueuses influences d'une époque éprise de
gloire et de combats. Jusqu'alors la vie du château n'avait guère
différé de celle de la ferme. Au retour de Bernard, tout prit une face
nouvelle. Étranger aux faits du passé, n'ayant qu'un vague souvenir des
La Seiglière, qu'une idée confuse des événements qui l'avaient enrichi,
ce jeune homme pouvait jouir des bienfaits de sa position sans scrupule,
sans trouble et sans remords. Jeune, il avait tous les goûts, tous les
instincts de la jeunesse. Il chassa, creva des chevaux, étonna le pays
par le luxe de ses équipages, et fit, comme on dit, sauter les écus
paternels, le tout à la plus grande satisfaction du digne Stamply, qui
ne se sentit pas d'aise de reconnaître chez son fils les manières d'un
grand seigneur. Tout était pour le mieux, lorsqu'un matin Bernard alla
trouver son père et lui tint ce langage:
--Père, je t'aime et devrais m'estimer heureux de passer ma vie près de
toi. Cependant je m'ennuie et n'aspire qu'à te quitter. Que veux-tu?
J'ai dix-huit ans, et c'est une honte de tirer sa poudre aux lapereaux,
quand on pourrait la brûler glorieusement pour le service de la France.
L'existence que je mène m'étouffe et me tue. Toutes les nuits, je vois
l'empereur, à cheval, à la tête de ses bataillons, et je me réveille en
sursaut, croyant entendre le bruit du canon. L'heure est venue où mon
rêve doit s'accomplir. Préférerais-tu voir ma jeunesse se consumer dans
les vains plaisirs? Si tu m'aimes, tu dois vouloir être fier de ta
tendresse. Ne pleure pas, souris plutôt en songeant aux joies du retour.
Quelles joies, en effet! quelle ivresse! Je reviendrai colonel, je
suspendrai ma croix à ton chevet, et le soir, au coin du feu, je te
raconterai mes batailles.
Et le cruel partit. Ni les remontrances, ni les larmes, ni les prières
ne purent le retenir. À cette époque, ils étaient tous ainsi. Bientôt
ses lettres arrivèrent comme de glorieux bulletins, toutes respirant
l'odeur de la poudre, toutes écrites le lendemain d'un jour de combat.
Engagé comme volontaire dans un régiment de cavalerie, sous-officier
après la bataille d'Essling, officier un mois plus tard, après la
bataille de Wagram, où l'empereur l'avait remarqué, il allait à grands
pas, poussé par le démon de la gloire. Il fut un de ceux qui prouvèrent,
au dire de Puisaye, qu'une année de pratique supplée avantageusement
toutes les manoeuvres et tous les apprentissages d'esplanade. Chacune de
ses lettres était un hymne à la guerre et au héros qui en était le dieu.
Au commencement de l'année 1811, son régiment se trouvant à Paris,
Bernard profita d'un congé de quelques jours pour courir embrasser son
vieux père. Qu'il était charmant sous son uniforme de lieutenant de
hussards! Que le dolman bleu à tresses d'argent faisait ressortir avec
grâce l'élégance de sa taille svelte et souple comme la tige d'un jeune
peuplier! Qu'il portait galamment sur l'épaule la pelisse bordée de
fourrures! Que sa brune moustache relevait fièrement sur sa lèvre fine
et rosée! Qu'il avait bon air avec son grand sabre, et quel joli bruit
le parquet rendait sous ses éperons sonnants! Stamply ne se lassait pas
de le regarder avec un sentiment d'admiration naïve, lui baisait les
mains et doutait que ce fût son enfant.
Comme le soleil à son couchant, l'astre impérial brillait de son plus
bel éclat, lorsqu'un frisson mortel passa sur le coeur de la France. Une
armée de cinq cent mille hommes, dans laquelle la mère patrie comptait
deux cent soixante et dix mille de ses fils les plus forts et les plus
vaillants, venait de passer le Niémen pour aller frapper l'Angleterre au
sein glacé de la Russie. Le régiment de Bernard faisait partie de la
réserve de cavalerie commandée par Murat. On reçut au château une lettre
datée de Wilna, puis une autre dans laquelle Bernard racontait qu'il
avait été fait chef d'escadron après l'affaire de Volontina, puis une
troisième, puis rien. Les jours, les semaines, les mois s'écoulèrent:
point de nouvelles! Seulement on apprit qu'une bataille, la plus
terrible qui se fût donnée dans les temps modernes, avait été livrée
dans les plaines de la Moscowa; la victoire avait coûté vingt mille
hommes à l'armée française. Vingt mille hommes tués, et point de
lettres! L'empereur est à Moscou, mais point de lettres de Bernard.
Stamply espère encore; il se dit qu'il y a loin du château de La
Seiglière au Kremlin et qu'entre ces deux points le service des postes
ne saurait, surtout en temps de guerre, se faire très régulièrement.
Mais des bruits sinistres circulent; bientôt ces sourdes rumeurs se
changent en un cri d'épouvante, et la France en deuil compte avec
stupeur ce qui reste de ses légions. Que se passait-il au château? Ce
qui se passait, hélas! dans tous les pauvres coeurs éperdus qui
cherchaient un fils dans ces rangs éclaircis par le froid et par la
mitraille. Stamply s'étant décidé à s'adresser au ministère de la guerre
pour savoir à quoi s'en tenir sur la destinée de Bernard, la réponse ne
se fit pas attendre: Bernard avait été tué à la bataille de la Moscowa.
La douleur ne tue pas: Stamply resta debout. Seulement il vieillit de
vingt ans en moins de quelques mois, et quelque temps on le vit plongé
dans une espèce de marasme approchant de l'imbécillité. On le
rencontrait, par le soleil ou par la pluie, errant à travers champs,
tête nue, le sourire sur les lèvres, ce sourire vague et incertain, plus
triste et plus déchirant que les larmes. Lorsqu'il sortit de cet état,
le bonhomme en vint peu à peu à remarquer une chose à laquelle son
esprit ne s'était jamais arrêté jusqu'alors: c'est qu'il n'avait autour
de lui ni amitiés ni relations d'aucune sorte, et qu'il se trouvait dans
un isolement absolu; il crut même entrevoir qu'il était, dans la
contrée, un objet de mépris et de réprobation générale. Et c'était vrai
depuis longues années. Tant qu'avait duré la terreur et que maître
Stamply était resté modestement dans sa ferme, on ne s'était guère
préoccupé, aux alentours, de sa fortune et de ses acquisitions
successives; mais quand des jours plus calmes eurent succédé à ces temps
d'épouvante, et que le fermier se fut installé publiquement dans le
château seigneurial, on commença d'ouvrir de grands yeux, et
lorsqu'enfin les blasons et les titres reparurent sur l'eau, comme des
débris après la tourmente, il s'éleva de toutes parts contre le
malheureux châtelain un formidable concert d'injures et de calomnies.
Que dit-on? que ne dit-on pas! Les uns, qu'il avait volé, ruiné, chassé,
dépossédé ses maîtres; les autres, qu'il n'avait été que le secret agent
du marquis et de la marquise, et qu'abusant de leur confiance, il
refusait de rendre les domaines et le château qu'il avait rachetés avec
l'argent des La Seiglière. Les bonnes âmes qui, en 95, auraient été
enchantées de voir trancher le cou du marquis, se prirent à chanter ses
vertus et à pleurer sur son exil. Les sots et les méchants s'en
donnèrent à coeur joie; aux yeux même des honnêtes gens, la probité des
Stamply fut pour le moins chose équivoque. La triste fin de la bonne
fermière, les remords qu'elle avait laissé éclater sur ses derniers
jours, donnaient du poids aux suppositions les plus outrageuses; le
train qu'avait mené Bernard, pendant son séjour chez son père, avait
achevé d'exaspérer l'envie. Ç'avait été, à Poitiers et aux environs, un
_tolle_ universel. Enfin il n'y eut pas jusqu'à la mort de ce jeune
homme qui ne servît de prétexte à l'insulte: on y reconnut un effet de
la colère divine, une expiation méritée, trop douce au dire de
quelques-uns. Loin de plaindre Stamply, on l'accabla; loin de
s'attendrir sur son sort, on lui jeta le cadavre de son fils à la tête.
Tant que Bernard avait vécu, absorbé dans sa joie et dans son orgueil
paternel, Stamply non-seulement n'avait pas remarqué l'espèce de
réprobation qui pesait sur lui, mais encore ne s'était pas douté des
propos calomnieux répandus sur son compte. C'est ainsi que les choses se
passent assez communément: le monde se préoccupe, s'agite, s'inquiète et
crie, tandis que le plus souvent les êtres auxquels s'adresse tout ce
bruit sont dans leur coin heureux et tranquilles, sans même soupçonner
l'honneur que le monde leur fait. Mais, lorsqu'après la mort de son
fils, qui avait été tout son univers, Stamply jeta çà et là un regard
désolé, ne rencontrant ni une main amie, ni un coeur affectueux, ni un
visage bienveillant, le pauvre homme finit par s'apercevoir qu'il y
avait autour de lui comme un cordon sanitaire. Ses paysans et ses
fermiers le haïssaient, parce qu'il était sorti de leurs rangs; les
gentillâtres ses voisins se détournaient en le voyant et ne lui
rendaient pas son salut. Enfin, sur les derniers temps, les petits
drôles l'insultaient et lui lançaient des pierres quand il traversait le
village.--Tiens, se disaient-ils entre eux, voici ce vieux gueux de
Stamply qui a fait fortune en dépouillant ses maîtres!--Il passait, le
front baissé, les yeux pleins de larmes. Son esprit qui, sous le double
fardeau du chagrin et de l'âge, avait déjà beaucoup baissé, acheva de
s'affaisser sous le sentiment du mépris public; sa conscience, qui
n'avait jamais été bien paisible, recommença de se troubler. Bref, dans
son château, au milieu de ses vastes domaines, il vécut seul, misérable
et proscrit.