IV

Le prince de Metternich épousa en troisièmes noces, le 30 janvier

1831, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris, qui, dit M. de Falloux,

«peut-être justifiait mieux cette union par l'éclat de sa beauté que

par le secours diplomatique qu'elle pouvait apporter à un homme

d'État[602].» A défaut de ce secours, la nouvelle princesse donna à

son mari un dévouement ardent et passionné, fait d'admiration et de

tendresse, dont les traces se retrouvent sans cesse dans le _Journal_

laissé par elle[603].

[602] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un royaliste_, t. I, p.

79.

[603] _Mémoires du prince de Metternich_, t. V, VI, VII, VIII.

Mais, plus d'une fois, le chancelier eut à réparer les erreurs de sa

femme. Comme un jour, l'ambassadeur de France, le comte de

Saint-Aulaire, complimentait celle-ci sur l'éclat d'un splendide

diadème dont elle avait orné son front, et lui disait: «Madame, votre

tête est parée d'une couronne,» elle lui répondit assez vivement:

«Pourquoi pas? elle m'appartient; si elle n'était pas ma propriété, je

ne la porterais pas[604].»

[604] _Ibid._, t. V, p. 557 (Journal de la princesse Mélanie, 9

janvier 1834).

Cette scène se passait le 1er janvier 1834. La révolution de 1830

n'était pas encore oubliée. On vit dans ces paroles une allusion

blessante pour Louis-Philippe, et il ne fallut rien moins qu'une

intervention du chancelier et une démarche aux Tuileries du comte

Apponyi pour réparer cette maladresse[605].

[605] _Ibid._, t. V, p. 593.

Malgré ses incartades, la princesse Mélanie exerça une influence

réelle sur son mari et ne fut peut-être pas étrangère à l'aveuglement

politique qui amena la chute de celui-ci.

Le prince avait vu l'apogée de sa puissance au Congrès de Vérone. Le

système auquel il avait donné son nom, orgueilleusement défini par

lui «l'application des lois qui régissent le monde[606]» tenait trop

peu compte des intérêts et des idées en mouvement, pour ne pas se

heurter bien vite à des obstacles insurmontables.

[606] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 630.

Les nations européennes échappaient l'une après l'autre à son joug. De

toutes parts, son œuvre donnait des signes de décrépitude: «Je passe

mon temps, disait-il lui-même, à étayer des édifices vermoulus[607].»

[607] _Ibid._, t. VII, p. 301.

Après la mort de François Ier, son successeur, le débile Ferdinand Ier

conserva ses hautes fonctions à M. de Metternich, mais le pouvoir du

chancelier devint de jour en jour plus précaire. Le réveil des

nationalités, jusque-là méconnues par lui, amenait des troubles

sanglants en Hongrie, en Galicie. Dans les provinces slaves,

l'opposition grandissait.

Au dehors, les affaires de Belgique, les affaires d'Espagne,

l'agitation de l'Allemagne troublaient le vieux diplomate, qui, devenu

très sourd, presque aveugle, assistait impuissant au déclin de sa

grandeur.

Il sombra définitivement au mois de mars 1848. Les nouvelles de la

Révolution accomplie à Paris déterminèrent la catastrophe.

A ce moment, l'impopularité du prince de Metternich était à son

comble. Dans la famille impériale même, il n'était pas aimé, et

l'empereur François n'était plus là pour le couvrir. Un concurrent

redoutable pour lui avait surgi en la personne du comte Kolowrat, qui

représentait, aux yeux de tous, un vague libéralisme en opposition

avec toutes les idées de l'ancien règne.

Le chancelier pourtant ne semblait pas prévoir le danger imminent dont

il était menacé. Le comte de Hübner a fait un curieux tableau de la

quiétude qui régnait alors au palais de la Chancellerie: «Ce qui me

frappe sans m'étonner, écrit-il le 25 février 1848, c'est

l'insouciance, le laisser-aller charmant qui, malgré les gros nuages

qui pointent sur l'horizon, règnent dans ce salon (celui de la

princesse Mélanie) aux «petits jours», lorsque la maîtresse de la

maison réunit les élus: quelques gros bonnets du corps diplomatique,

quelques _big swells_ du pays, tandis que la jeunesse se groupe autour

du thé de la princesse Herminie de Metternich. Notre société est si

habituée au beau temps qui a régné en Autriche depuis 1815, qu'elle a

perdu le souvenir des tempêtes du commencement du siècle[608].»

[608] Comte DE HÜBNER, _Une année de ma vie_, 1848-1849, Paris,

Hachette, 1891, in-8º, p. 7.

Le 13 mars cependant, les étudiants de Vienne envahirent la salle des

États de la Basse-Autriche, et contraignirent ceux-ci à demander le

renvoi immédiat de M. de Metternich.

Mme de Lieven tenait de M. de Flahault un récit de la crise. Tous les

détails n'en sont peut-être pas scrupuleusement exacts, mais dans ces

pages où l'ancienne ambassadrice tient la première place, sa version

est celle qu'il est le plus intéressant de citer:

«Quand le peuple s'est soulevé et a demandé des réformes libérales, on

a promis qu'une réponse serait donnée dans les deux heures, et

ministres et archiducs se sont réunis en conseil. La question posée,

Metternich prend la parole et pérore pendant une heure et demie pour

ne rien dire, jusqu'à ce que l'archiduc Jean, tirant sa montre, lui

fasse cette observation:--«Prince, il nous reste une demi-heure, et

nous n'avons pas encore délibéré sur la réponse qu'il convient de

faire au peuple.»--«Monseigneur, s'écrie alors Kolowrat, voilà

vingt-cinq ans que je siège dans ce conseil avec le prince de

Metternich, et je l'ai toujours entendu parler ainsi sans venir au

fait.»--«Mais aujourd'hui, il faut y venir et sans tarder, reprend

l'archiduc. Savez-vous, prince, que les premiers du peuple demandent

votre démission?» Metternich de répondre qu'à son lit de mort

l'empereur François lui a fait jurer de ne jamais abandonner son fils,

mais que, si la famille impériale désire sa retraite, il se

considérera comme relevé de son serment. Les archiducs déclarent

qu'ils la désirent, et il consent à s'en aller. Alors l'Empereur

intervient pour dire: «C'est moi qui suis le souverain après tout, et

c'est à moi de décider. Dites au peuple que je consens à tout!» Ce

crétin couronné ayant ainsi réglé la question, le grand ministre qui,

pendant quarante ans, avait despotiquement gouverné l'empire dont il

était la personnification, s'est aussitôt retiré, et à l'heure

présente on ignore encore le lieu où il a cherché un refuge[609].»

[609] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine

Victoria_, p. 375.

Ce conseil s'était tenu chez l'archiduc Louis, dans la nuit du 13 au

14 mars.

Son sacrifice accompli, l'ex-chancelier rentra dans son palais. Les

épreuves commençaient: «Je ne saurais dire, écrit la princesse

Mélanie, tous les témoignages d'ingratitude et de basse méchanceté que

j'ai recueillis en ce jour. Je n'ai jamais fait grand cas des hommes,

mais j'avoue que je ne me les étais pas figurés aussi vils. De même

que les rats abandonnent un navire qui sombre, de même nous avons été

fuis par une foule d'amis égarés par la peur.»

L'épouse admirable ajoute: «Tout le monde se réjouissait de voir

Clément abaissé dans l'opinion publique de l'Europe; mais moi je le

regarde comme plus grand que jamais[610].»

[610] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 545 (Journal

de la princesse Mélanie).

Le 14 mars au matin, le prince de Metternich dut quitter la

Chancellerie et se réfugier chez ses amis Taaffe. Mais Vienne n'était

plus un abri sûr pour lui. Escorté de sa femme et de trois fidèles,

Rodolphe de Liechtenstein, Charles Hügel et Rechberg, il se rendit

nuitamment au château de Felsberg[611]. Le 21, la municipalité de la

petite ville exigea son départ dans les vingt-quatre heures. Celui qui

avait eu l'Europe à ses pieds ne savait où aller.

[611] _Ibid._, t. VII, p. 629 (Autobiographie), p. 546 (Journal

de la princesse Mélanie).

Sa fille lui suggéra l'idée de chercher un refuge en Angleterre.

Il partit pour Olmütz: le commandant d'armes ne voulut pas engager sa

responsabilité en le laissant pénétrer dans cette place. Il repartit

en chemin de fer, et débarqua, avec sa femme, à la dernière station

avant Prague, tous deux se «dissimulant comme des voleurs[612].» Les

fugitifs purent, en payant le triple du tarif, se faire conduire en

voiture à Dresde.

[612] _Ibid._, t. VIII, p. 5 (Journal de la princesse Mélanie).

La traversée de l'Allemagne ne présentait guère plus de sécurité pour

eux que celle des états autrichiens. De Dresde à Hanovre, ils firent

le voyage dans leur berline, que l'on avait placée sur un wagon en

leur imposant l'obligation de tenir les stores baissés.

Par Minden, Fürstenau, Oldenzort ils atteignirent la Hollande, et, le

20 avril, ils débarquèrent à Blackwall d'où ils gagnèrent Londres dans

la même journée[613].

[613] A son arrivée à Londres, M. de Metternich descendit avec

les siens à Brunswick-Hôtel, Hanover Square; mais, quinze jours

après son arrivée, il s'installa dans la maison de Lord Denbigh,

44, Eaton-Square.

L'accueil que le prince reçut adoucit ses blessures. Dans son pays,

«il ne pouvait plus compter sur personne[614].» Mais le peuple anglais

a le culte des souvenirs glorieux. Déchu, le chancelier d'Autriche

était encore le représentant d'un passé de force et de puissance. Tout

ce qui avait un nom tint à honneur de l'entourer.

[614] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 5 (Journal

de la princesse Mélanie).

Son orgueil d'ailleurs ne l'avait pas abandonné. Il retrouva, sur le

sol de la Grande-Bretagne, un autre grand proscrit, M. Guizot, et ce

dernier nous donne, dans ses _Mémoires_, une curieuse preuve de cette

vanité persistante. Il rapporte ainsi une conversation qu'il eut avec

son ancien collègue: «L'erreur, me dit-il un jour, avec un

demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles, l'erreur n'a

jamais approché de mon esprit.»--«J'ai été plus heureux que vous, mon

prince, lui dis-je; je me suis plus d'une fois aperçu que je m'étais

trompé[615].»

[615] M. GUIZOT, _Mémoires pour servir à l'histoire de mon

temps_, t. V, p. 21.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 37 / 114 题